CHRONOLOGIE DU PONTIFICAT
1878

9 janvier : Mort de Victor-Emmanuel II

Victor Emmanuel II, roi d'Italie



Victor-Emmanuel II, roi de Piémont-Sardaigne et usurpateur des Etats Pontificaux, meurt le 9 janvier 1878 à l'âge de 58 ans.

7 Février : Mort du Pape Pie IX

Le Pape Pie IX

L'Univers du 8 février : "Le 7 février, huit heures, le cardinal Pecci [Cardinal Camerlingue], accompagné des clercs de la chambre apostolique et des protonotaires, est entré dans la salle où repose le Pape, exposé sur un lit modeste entre quatre humbles cierges. Le visage du Pape avait conservé tout à la fois une expression et un calme d'une beauté sublime. Après la prière et l'aspersion du corps faite par le cardinal Pecci, le doyen des protonotaires a lu, à genoux, l'acte latin de la récognition du cadavre.

Le cardinal Monaco La Valetta a fait afficher aux portes des églises une notification au peuple et au clergé annonçant la mort du Pape et ordonnant de faire sonner les cloches pour les funérailles et de réciter à la messe la collecte pro Pontifice eligendo.

A neuf heures a été tenue la première congrégation extraordinaire des cardinaux pour la distribution des charges diverses, pour le règlement du cérémonial compatible avec les circonstances et pour la discussion des graves questions concernant le conclave.

Le corps du Pape a été embaumé cette nuit [du 7 au 8 février] ; après quoi, il a été transporté privément à la basilique dans la chapelle du Saint-Sacrement, les pieds restant en dehors de la grille, pour permettre au peuple de les baiser.

Il restera ainsi exposé dans la basilique dimanche, lundi et mardi, jour où le chapitre célébrera les funérailles. Mercredi, jeudi et vendredi, ce sont les cardinaux qui célébreront les funérailles à la chapelle Sixtine.

Vendredi, Mgr Nocella prononcera l'éloge funèbre du Pape. Samedi, on célébrera la messe du Saint-Esprit, et Mgr Mercurelli prononcera le discours De Pontifice eligendo. Le soir du même jour aura lieu l'entrée en conclave."

11 février : Choix du lieu du Conclave par les cardinaux

La chapelle Sixtine aménagée pour la tenue du Conclave

L'Univers du 15 février, Lettre de Rome (datée du 11) : "Ce serait grâce aux conseils empreints de sagesse du Pape Pie IX que les cardinaux auraient tenu, les 8 et 9, les deux congrégations extraordinaires dont on parle tant à tort et à travers. Sur ce point les journaux libéraux disent des énormités. Le 8, il y a eu dissentiment, sans doute, entre les membres du Sacré-Collège, sur la question de savoir s'il était préférable de tenir le conclave à Rome ou ailleurs. On ne pouvait s'entendre. Au bout de six heures de discussion, un avis digne de cette auguste assemblée a été émis : Il n'y avait qu'à se séparer, à rentrer chacun chez soi, à demander à Dieu, dans une fervente oraison, les lumières nécessaires pour adopter le meilleur parti. 

Le 9, à la seconde congrégation, les cardinaux ayant voté en silence se sont trouvés à peu près unanimes sur le choix de Rome. Au fait ils affirmaient ainsi leur droit  et celui de la chrétienté. Dieu a voulu qu'on le servît ainsi, nous n'avons qu'à bénir sa volonté.

Le 10 a eu lieu la première congrégation générale. Aujourd'hui [11] la seconde à laquelle ont assisté les cardinaux Caverot, de Lyon, Parocchi, de Bologne, Screpini, de Viterbe. Il s'agissait de fixer le choix de l'emplacement pour la tenue du conclave, la question a été résolue pour le Vatican."


La question du lieux où se tiendrait le conclave était épineuse. D'une part les cardinaux pouvaient craindre que le gouvenement italien n'entrave son déroulement ou du moins laisse des agitateurs révolutionnaires en perturber l'ordre. D'autre part, il pouvait être bon de montrer au monde que le Sacré Collège ne réclamait aucune protection au gouvernement italien usurpateur de Rome, et envahisseur du palais du Quirinal où s'étaient déroulé les conclaves depuis des siècles. Enfin, il pouvait être souhaitable de ne pas laisser penser que le gouvernement italien, maître à Rome, n'avait influencé l'élection du Pontife Romain (accusation que ne manquera pas de formuler quelques temps plus tard l'anticlérical et disciple de Mgr Dupanloup Henri Durand-Morimbaud, alias Henri Des Houx dans La Société de Rome, Nouvelle revue, Paris, 1887, écrit sous le pseudonyme de Comte Paul Vasili).

De là des discussions entre les cardinaux, à huis clos bien entendu, sur la question de savoir s'il était préférable de se réunir à Rome ou dans une autre ville, hors du territoire de l'italie (probablement Venise, sous domination autrichienne, ou Malte). Cette solution était néanmoins pleine de danger également. Tout laissait à penser en effet que le gouvernement italien pouvait profiter de la vacance du Saint-Siège et de l'absence des cardinaux pour se rendre maître du Vatican et empêcher le nouveau Souverain Pontife de revenir à Rome.

Dom Bosco sera envoyés par les cardinaux réclamer aux ministres italiens l'assurance que le gouvernement ne perturberait pas le conclave et ne le laisserait pas perturber. C'est sur l'assurance de cette négociation réussie que la majorité des cardinaux vota pour le maintien du conclave à Rome. (Albert Prin, Le Vénérable Don Bosco, p. 310 ; David Lathoud, Saint Jean Bosco, La Bonne Presse, Paris 1938, p. 122).

Cardinaux français en 1878

Cardinaux français lors de l'élection du Pape Léon XIII
Car. Caverot, archevêque de Lyon         -           Car. Resnier, archevêque de Cambrai
Car. Guibert, archevêque de Paris
 Car. Donnet, archevêque de Bordeaux  –  Car. de Bonnechose, archevêque de Rouen  –  Car. Brossais-Saint-Marc, archevêque de Rennes (ne participera pas au conclave, décédé le 26 février)

12 février : Avis du journal le Nord sur le futur successeur du Pape Pie IX

Caricature du Conclave de 1878 par la presse anticléricale

L'Univers : "Le Nord [journal officieux du gouvernement Russe, schismatique] examine les diverses conjectures qui se font de plusieurs côtés au sujet de la mort du Pape et de son futur successeur. Plus avisé que certains journaux qui ne font pas difficulté de discuter sérieusement les hypothèses les plus chimériques et qui, même, dans leur ignorance des choses dont ils parlent, n'hésitent pas à supposer qu'un nouveau Pape pourrait rétracter quelqu'une des doctrines ou bien — ils impriment aussi cela — quelqu'un des dogmes promulgués par Pie IX, l'organe russe déclare qu'il ne se fait, pour sa part, aucune "illusion sur les chances d'un revirement plus ou moins radical de la politique du Saint-Siège." 

Il insiste même à cet égard en termes fort nets. "Ceux, dit-il, qui espèrent que le successeur de Pie IX abandonnera les idées soutenues jusqu'ici avec une fermeté si tenace au Vatican, et qu'il tendra la main au successeur de Victor-Emmanuel pour sceller la réconciliation entre la papauté et le royaume d'Italie, pourraient bien se voir forcés de renoncer très prochainement à cet espoir."


La presse italienne anticléricale, reprise à l'étranger, affirmait que les cardinaux étaient divisés en plusieurs "partis" et que la majorité était favorable à un renversement complet des décisions politiques et doctrinales du Pape Pie IX. De là des hypothèses gratuites sur les tendances de tel ou tel cardinal censé désirer que le Saint-Siège reconnaisse la légitimité du gouvernent d'Humbert Ier (fils et tout récent successeur de Victor Emmanuel) sur les Etats Pontificaux, et voulant renoncer au dogme de l'infaillibilité pontificale proclamée au Concile du Vatican en 1870.

13 février : Inhumation du Pape Pie IX 

Statue du Pape Pie IX à la basilique Saint-Marie-Majeure

Inhumation du Pape Pie IX.


Protestation de la Vocce della verita : "La presse libérale se complaît à imaginer des dissentiments entre les cardinaux dans les congrégations préparatoires [au Conclave]. Elle prétend savoir que les cardinaux ont voté dans un sens, que les autres ont voté dans un autre. Nous ne prétendons pas savoir ce qui  a été traité, mais nous pouvons dire que jamais peut-être plus qu'à présent, les cardinaux n'ont été inspirés d'un zèle plus unanime et plus ardent en vue de pourvoir sagement aux besoins de la sainte Eglise. D'où l'on peut conclure que rarement un conclave aura été aussi d'accord que celui qui va commencer."

C'était également l'avis de Don Bosco qui écrit : "Le Conclave fut de tout temps une des plus imposantes assemblées du monde. C’est l’intermédiaire, l'organe du Saint-Esprit, dans l'élection du Chef visible de l'Église Catholique, du représentant de Dieu sur la terre. Mais le Conclave qui élut Pape Léon XIII, a quelque chose d’encore plus particulier : il fut […] composé d'hommes aussi vertueux et pieux qu'aucun autre ne le fut jamais (Don Bosco - Il più bel fiore, Appendice, Les électeurs de Léon XIII).

15 février : Préparation du Conclave par le Cardinal Pecci

Dessin des travaux préparatoires au Conclave de 1878

L'Univers : "La commission cardinalice, chargée de pourvoir à la préparation du local pour le conclave, et composée des EEmes Pecci, Simeoni, Sacconi, Borromeo et Di Pietro, est allée lundi, dans l'après-midi, visiter le palais du Vatican, accompagnée des architectes Vespignani et Martinucci."

"Le cardinal Pecci déploie une activité extrême, et travaille du matin au soir avec une énergie et un calme admirables. On n'a pas idée des soins multiples qu'exigent les préparatifs du conclave et du cérémonial qui l'accompagne. - Hier soir sont parties les lettres du Sacré-Collége aux souverains ; elles sont signées par les EEm. Pecci, di Pietro et Morteli."


15 février : Le Conclave vu par le journal la République française

Léon Gambetta
L'article suivant est assez emblématique de la manière dont les anticléricaux affectaient le plus profond mépris pour l'Eglise Romaine. Sa conclusion montre également que, comme le Nord, les disciples de Léon Gambetta ne se faisaient au fond aucune illusion sur un changement, politique ou doctrinal, du nouveau successeur de Pierre.

La République française, journal de Léon Gambetta, Lettre d'Italie : "[A Rome, depuis que le Pape n'y est plus roi] on semble vraiment considérer que la papauté n'est plus qu'un symbole, un étrange archaïsme de l'histoire, qui survit comme un de ces vieux monuments romains isolés dans leur décadence et autour desquels s'élèvent et s'organisent des constructions nouvelles : on aperçoit le monument, on l'examine avec curiosité, avec admiration même ; personne n'y touche ; on le voit pierre à pierre, s'émietter, et c'est tout. Ainsi, dans son puissant dédain, l'opinion publique suit l'oeuvre du sacré-collège, trop certaine que ses décrets sont immuables pour qu'elle ait à s'en inquiéter. 

Même indifférence aux funérailles du défunt pape... Peu de monde, des femmes surtout... Curiosité de la part des assistants, mais extérieurement aucun sentiment religieux. Ca et là, quelques femmes pleuraient à chaudes larmes. On les considérait avec curiosité, presque avec surprise. Les pleurs, les épanchements paraissaient hors de place dans cette exhibition... Le tout avait un aspect sépulcral et clandestin... [toute la presse, même non catholique, témoigne au contraire que Saint Pierre de Rome était rempli d'une foule compacte ; la foule venue se recueillir une dernière fois sur la dépouille du Pape durant les trois jours où elle fut exposée fut telle que le gouvernement italien fut contraint de détacher un régiment dans la basilique pour assurer le service d'ordre].

Tout porte à croire que nous aurons un pape avant la fin du mois. Les cardinaux ont hâte d'en finir... La minorité intransigeante fait encore d'inutiles efforts pour tirer à elle la couverture. C'est encore un inspirateur, l'archevêque de Westminster [le Cardinal Manning, particulièrement détesté des anticléricaux], qui est venu porter la très subtile proposition que le sacré-collège se prononçât sur son attitude future vis-à-vis du gouvernement italien. Les cardinaux n'en ont rien voulu faire, et ils ont eu raison [les cardinaux signèrent au contraire unanimement la fameuse Circulaire renouvelant la promesse de défendre les droits du Saint Siège contre l'usurpation italienne]. Le piège était fort adroit. L'expression ouverte de l'hostilité du saint-siège pour le royaume d'Italie entraînait la nomination d'un pontife intransigeant, et très probablement des difficultés graves avec l'Etat, qui auraient nécessité la translation du sacré-collège hors de Rome... [affirmation captieuse et peu cohérente : si un "pontife intransigeant" était élu, comme ce fut d'ailleurs le cas, pour quelle raison le sacré-collège, dont cette élection est le seul acte collectif, aurait-il du être transféré hors de Rome ?] 

Les cardinaux italiens se réservent l'avenir, et beaucoup d'entre eux auxquels le sens pratique ne manque pas, se demandent si... le saint-siège n'a pas une grande partie à jouer en changeant de masque... Si les italiens n'aiment pas leurs prêtres..., c'est que ceux-ci ont prêché bien haut la croisade contre le patriotisme qui est la plus grande passion nationale de la terre italienne. Que feraient-ils si ces mêmes prêtres changeaient de tactique et devenaient les apôtres de l'unité italienne ? Le clergé n'acquerrait-il pas une influence incontestable sur les élections, et ne tendrait-il pas à se substituer à l'influence laïque ? [Il était faux d'affirmer que "les italiens n'aimaient pas leurs prêtres" ; les anticléricaux italiens étaient très minoritaires comme partout en europe. Le Pape Pie IX et le clergé n'avaient jamais cessé de prêcher le patriotisme envers... les Etats Pontificaux. Mais pour les anticléricaux un pays dont le Pape est roi était une "anomalie" qu'il avait fallu supprimer et dont il convenait à prséent d'effacer le souvenir.] 

Une pareille transformation est néanmoins des plus improbables. La Papauté ne peut et ne pourra se transformer radicalement, ou elle cessera d’être la papauté. Elle manifestera peut-être, dans les premiers temps, des tendances conciliatrices [avec le gouvernement italien] ; l’ordre des choses indique que ces bonnes dispositions dureront peu sous l’influence de l’orgueil indomptable de l’Eglise Romaine, et que, pour me servir de l’expression biblique, le Saint-Siège, quel qu’en soit le titulaire, retournera à son vomi."

16 février : Discours de Mgr Mercurelli

La Chapelle Sixtine durant le conclave de 1878

Discours de Pontifice maximo eligendi, adressé aux cardinaux de la Sainte Eglise Romaine dans la Chapelle Sixtine  par Mgr François Mercurelli

Mercredi 20 février 1878 vers 12h : élection du Pape Léon XIII

Le Pape Léon XIII
Adoration du Pape Léon XIII nouvellement élu par le Collège des Cardinaux
Le Pape Léon XIII donnant sa première bénédiction depuis la loggia intérieure de la basilique St Pierre

22 février : Article de Louis Veuillot dans l'Univers

Louis Veuillot

"Il y a quelques jours, le pape était mort ; réjouissons-nous, le pape est vivant ! Dans la monarchie pontificale, la mort apparait souvent, mais pour apporter une assurance plus parfaite de la perpétuité de la force et de la vie. Il le faut ainsi pour que la papauté soit toujours jeune sans cesser d'être antique, et le pape toujours vieux, sans avoir sujet d'appréhender de périr tout entier à la façon des autres humains. Il ne perd que le trône, et ce trône, qui n'est pas a lui et que la mort seule peut lui ravir selon la permission de Dieu, ne s'en va pas avec lui ; il le laisse a un successeur qu il ne connait pas, mais qui sera légitime comme lui. Vieux, non cassé. Il n est point chassé, il va prendre son repos bien gagné par ses oeuvres vivantes ; et la chose sainte et unique qu il a aimée et servie ne sera point mise en péril par sa mort et ne l'a point été par sa vie. Il n a eu de la vieillesse que les avantages, il n'a attendu et ne connaitra la mort que pour avoir à son tour le gain de mourir. 

Telle est la papauté. Des hommes qui veulent être justes avouent qu'elle est la plus grande des institutions humaines. Ils ne disent pas assez : la papauté est la grande institution de Dieu pour le bien de l'humanité. L'humanité est faite pour admirer la vertu, la grandeur, la beauté. La papauté vit parce qu'elle enfante perpétuellement ces choses absolument nécessaires à la vie du genre humain. Là, le genre humain trouve la seule force, le seul enthousiasme, le seul amour dont il ne rougisse pas. Le reste est l'amusement puéril ou mauvais de la sottise et de la méchanceté. 

La papaute nourrit les âmes, c'est elle qui parle de Dieu. C'est elle qui, sans cesse, par ses oeuvres et par ses exemples, dit : Sursum corda ! Il faut laisser rire les Duportal, les Rochefort, les Voltaire. Tout cela réside et meurt en bas, sous un peu de fange stérile qui ne s'échauffe pas longtemps. Grâce à l'Eglise, bienfait de Dieu, grâce à la papauté, soleil de l'Eglise, la grande portion de l'humanité échappe à cette vie inférieure par les rayons divins qui lui sont communiqués et qui atteignent l'homme dans toutes les profondeurs où il peut descendre. 

En nos temps qui semblent s'efforcer de remplir tous les abîmes, Pie IX les a, pour ainsi dire, percés de chemins de lumière. Là où Pie IX a du s'arrêter Léon XIII passera. Héritier de la puissance, de la mémoire et des desseins de Pie IX qui continuait ses devanciers, il fera des chemins nouveaux où circulera une sève perpétuellement abondante, perpétuellement ravivée. Malgré les habitants de la fange et les gouvernements qu'ils font et refont avec une énergie impitoyable, la calme énergie du bien sera plus constante et plus habile. 

Quoi que l'on dise, l'époque est bonne pour le pontificat. Saturée de bassesse et de misères depuis plus de cent ans qu'elle a besoin de grandeur, de vertu et de beauté. Des papes l'on peut toujours attendre des merveilles. Ils en donneront, ils feront renaître l'enthousiasme et l'amour, fruits de la divine vérité. Léon XIII élu dès l'ouverture du conclave le plus nombreux et le plus complet qu'on ait vu depuis longtemps, choisi presque d'avance, désigné par ses vertus, par ses talents, par sa fermeté, est un homme de la race et du choix de Pie IX. Le pape séculaire l'a nommé comme sur son lit de mort. Il suivra sa trace. 

Des prophéties célèbres lui donnent une devise heureuse Lumen in coelo ! Elle s'accorde au sens moral des mêmes prophéties qui disaient de Pie IX : Crux de cruce. Puisque la Croix de Savoie a voulu humainement enténébrer le règne si beau de Pie IX, pourquoi la foi déjà victorieuse de ce grand pape n'achèverait-elle pas, sous Léon XIII et par lui, de remporter la victoire ?

Le nom de Léon est en juste vénération dans les annales de l'Eglise : saint Léon Ier, qui sut arrêter Attila et vaincre le manichéisme et se faire respecter de Genséric ; saint Léon II, colonne de la foi ; saint Léon III, qui couronna Charlemagne et institua le saint-empire ; saint Léon IV, qui sauva Rome des Sarrasins, bâtit la cité Léonine, entoura d'une muraille le Vatican et réforma les moeurs et la discipline ecclésiastiques ; saint Léon IX, Alsacien, qui commença le combat des investitures et fut l'ami d'Hildebrand ; Léon X, le pape des arts et des lettres, qui condamna Luther ; Leon XII, qui fit dire aux Romains de nos jours : "Celui-là était vraiment un lion et un Léon". Tout ce que nous savons de Léon XIII le montre déjà digne de ses prédécesseurs !

Pleins de joie et d'espérance, répétons la prière de toute l'Eglise : Dominus conservet eum et vivificet eum et beatum faciat eum in terra et non tradat eum in animam inimicorum ejus !"

28 février : Mandement de Mgr Freppel 

Mgr Freppel

Mandement de Mgr Freppel, évêque d'Angers, à l'occasion de l'élection du Pape Léon XIII.

"[...] Quelques justes espérances que nous fassent concevoir les mérites personnels du nouveau Pontife, ce qu'il faut voir en lui, avant tout et par dessus tout, c'est l'autorité dont il est revêtu, c'est l'obéissance à laquelle il a droit de notre part : cette autorité est suprême, cette obéissance doit être pleine et entière. 

Ce souverain unique et universel dont le monde chrétien salue l'avènement, c'est le successeur de celui à qui Notre-Seigneur disait : "Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. - Pais mes agneaux et mes brebis. - Confirme tes frères." (St Math. XVI, 18, 19 ; St Jean, X, 16, St Luc, XXII, 32). 

Il est le chef de cette Eglise, mère et maîtresse de toutes les autres, "avec laquelle, selon l'expression de saint Irénée, tous les fidèles de tous les pays doivent s'accorder dans la foi, à cause de sa principauté suréminente" (Livre III, Contre les hérésies, 3) ; de cette "Eglise principale d'où est sortie l'unité du sacerdoce", comme l'écrivait saint Cyprien (Lettre LV) ; de cette Eglise dont saint Grégoire de Nazianze disait dans son magnifique langage "qu'elle resserre par un noeud sacré tout ce que le soleil éclaire, comme il convient à celui qui préside au monde" (Poême II). 

Il occupe "ce siège de Pierre qu'il faut reconnaître, suivant saint Ambroise, pour avoir part à l'héritage céleste" (De la pénitence, l.1, c. 7) ; ce siège immortel "où Pierre vit toujours, d'après saint Pierre Chrysologue, où il préside, offrant la vraie foi à ceux qui la cherchent." (Lettre à Eutychès) ; ce siège apostolique "dont la sentence met fin à toutes les causes" au jugement de saint Augustin (Sermon CXXXI) ; ce siège enfin, dont saint Maxime disait "qu'il a reçu du Verbe incarné lui-même, sur toutes les Eglises de l'univers, l'empire, l'autorité et la puissance de lier et de délier, en toutes choses et en toutes matières." (Oeuvres, t. II, p 76, ed. 1675). 

Il occupe "cette chaire unique contre laquelle, s'écriait saint Optat de Milève, nul ne peut s'élever sans crime." (Du schisme des Donatistes, l. II, c. 2 et 3) ; cette "chaire de Pierre avec laquelle, écrivait saint Jérôme, il faut être uni de communion, si l'on veut suivre le Christ". (Lettre XV au Pape Damase).

Il tient dans ses mains "ces clés du royaume des cieux que le Seigneur a donné à Pierre seul et par Pierre à l'Eglise" ainsi que le rappelait Tertullien et saint Grégoire de Nysse (Tertullien, Traité du Scorpiaque, St Grégoire, Orat. des castigat. ; St Optat, Du schisme des Donatistes, l. II, c. 8).

Nous pouvons lui redire ce que saint Bernard, résumant toute la tradition, écrivait au Pape Eugène III : "Voyons qui vous êtes, qui vous représentez ici-bas dans l'Eglise de Dieu. Vous êtes Abel par la primauté ; Noé, par le gouvernement ; Abraham, par le patriarcat ; Melchisedech, par l'ordre ; Aaron, par la dignité ; Moïse, par l'autorité ; Samuel, par la judicature ; Pierre, par la puissance ; Christ, par l'onction." (De consider., l. II,c. 8).

Jugez par là, N. T. C. F., si le langage que nous tenons de nos jours n'est pas de tout point conforme à celui de l'Ecriture sainte et de la tradition chrétienne. Non, jamais nous n'avons célébré les prérogatives du siège apostolique avec plus d'enthousiasme que les Pères et les premiers conciles.

Si l'exercice de l'autorité pontificale a pu être entravé suivant les temps et les lieux, cette autorité même a été dès le premier instant ce qu'elle est aujourd'hui, universelle et souveraine."

28 février : Le Pape Léon XIII vu par la Revue des Deux Mondes

Chronique de la quinzaine - 28 février 1878

"Ce serait une étrange illusion de croire que tout va changer, au Vatican avec le [nouveau] pontife, qu’avec Léon XIII va être inaugurée une politique nouvelle. C’est déjà beaucoup que cette crise de transition se soit passée sans difficultés sérieuses, que l’expérience ait montré dans une occasion mémorable l’efficacité des garanties d’indépendance assurées au pouvoir spirituel du saint-siège, que le pape soit à Rome et qu’il n’ait aucune raison de songer à en sortir. Évidemment il est possible, que, cette première épreuve passée, le nouveau pape se prête à la nécessité des choses, qu’il entre tacitement, pratiquement, par degrés, dans la voie de ce qu’on pourrait appeler un « statu quo amélioré, » Il y a des rapports inévitables auxquels il peut ne point se soustraire absolument ; il y a des concessions de détail qu’il peut faire sans bruit : ceci est possible... Au-delà, qu’on ne s’y trompe pas, rien ne sera probablement changé. Le pape Léon XIII ne se rendra pas plus que le pape Pie IX. Il protestera contre la dépossession du saint-siège, contre l’abolition du pouvoir temporel, c’est bien certain. Il ne s’inclinera pas devant les faits accomplis, il ne reconnaîtra pas l’autorité du gouvernement italien à Rome, il n’acceptera pas la liste civile qui a été votée pour lui. En un mot, il restera la papauté séculaire, traditionnelle protestant aujourd’hui comme hier contre tout ce qui lui paraît atteindre ses droits. Ce qu’on peut appeler une réconciliation officielle, publique, n’est guère à prévoir, et à vrai dire elle n’est pas plus nécessaire, elle ne serait peut-être pas plus utile à la liberté de l’Italie qu’à l’autorité du saint-siège sur le reste du monde catholique."

3 mars : Couronnement du Pape Léon XIII

Couronnement du Pape Léon XIII
Couronnement du Pape Léon XIII
Le Léon XIII sur la Sedia Gestatoria

3 mars : Traité de San Stephano

Traité de San Stephano entre la Russie et la Turquie

Traité de San Stefano (revu au congrès de Berlin le 13 juillet) imposé par le Russie à la Turquie mettant fin à la guerre russo-turque entamée en 1877, au sujet des Balkans ; indépendance de la Roumanie, du Monténégro et de la Serbie, création de la principauté de Grande Bulgarie ; la Russie annexe le delta du Danube et la Dobroudja

4 mars : Allocution du Pape Léon XIII aux représentants des universités catholiques de France

Le Pape Léon XIII
...La France, en dépit de ses malheurs, reste toujours digne d'elle-même, et montre qu'elle n'a pas oublié sa vocation. Personne, plus que le Vicaire de Jésus-Christ, n'a de motifs pour compatir aux douleurs de la France, car c'est en elle que le Saint-Siège a toujours trouvé l'un de ses plus vaillants soutiens. 
Aujourd'hui, hélas ! elle a perdu une partie de sa puissance ; affaiblie par la division des partis, elle est empêchée de donner libre essor à ses nobles instincts. Et pourtant que n'a-t-elle pas fait pour le Saint-Siège, même après ses désastres ? Elle lui avait déjà donné les rejetons de ses plus illustres familles, la petite armée du Pape étant en grande partie composée des enfants de la France ; et, du moment qu'il n'a plus été possible, pour eux, de servir la cause du Pape avec l'épée, la France a témoigné de mille autres manières son attachement au Saint-Siège ; ce sont les offrandes de la France qui forment toujours une part considérable du Denier de Saint-Pierre. 
Une si grande générosité ne saurait rester sans récompense. Dieu bénira une nation capable de si nobles sacrifices, et l'histoire écrira encore de belles pages sur les Gesta Dei per Francos...

8 mars : Grogne chez les Gardes Suisses

Section de la Garde Suisse

Certains gardes suisses réclament le paiement d'une triple solde à l'occasion de l'élection du Pape. Il était d'usage que les gardes suisses touchent un mois de solde à la mort du Souverain Pontife, un autre mois pour le service du Conclave et un troisième à l'élection du nouveau successeur de Pierre. Mais le Pape Léon XIII a estimé que les conditions actuelles de l'Eglise Romaine, suite à la spoliation des Etats Pontificaux, ne le permettait plus. Les meneurs furent licenciés. L'Osservatore romano [journal recevant habituellement ses instructions du Vatican] dément les allégations de la presse révolutionnaire qui prétend que le "parti ultramontain" a fomenté une révolte pour forcer le Pape à quitter Rome. 

10 mars : Démentis de l'Osservatore romano sur un rapprochement du Pape Léon XIII avec Humbert Ier

Le Roi Humbert Ier, Roi d'Italie
L'Osservatore romano dément que le Pape Léon XIII ait envoyé au Roi Humbert d'Italie une lettre de remerciement répondant à des félicitations du Roi pour son élection. Le Roi Humbert, fils de Victor Emmanuel, est d'ailleurs le seul monarque auquel le Pape n'ait pas envoyé de lettre officielle pour lui faire part de son élection.

L'Osservatore romano dément que le Pape ait fait remercier, même verbalement, le Roi Humbert au sujet de félicitations qu'il lui aurait transmises.

10 mars : Le Cardinal Franchi est nommé secrétaire d'Etat.

Le Cardinal Alessandro Franchi
Nomination du Cardinal Franchi Secrétaire d'Etat, préfet du Sacré Palais et administrateur des biens du Saint-Siège.

17 mars : Démenti de l'Osservatore romano à propos du Pape Léon XIII et du comte de Chambord

Henri V, Comte de Chambord

L'Osservatore romano dément la rumeur répandue par le journal la Nazione de Florence selon laquelle : "plusieurs légitimistes français s'étant venus ces jours-ci à Rome pour amener le Pape à se prononcer en leur faveur, Léon XIII aurait fait savoir au comte de Chambord qu'il ne pouvait descendre à faire de la propagande politique ; mais ayant su que ces légitimistes travaillaient néanmoins pour pousser le comte de Chambord à se rendre à Rome, il aurait fait avertir ce dernier que ses efforts n'auraient aucun résultat."

17 mars : Mot d'ordre de la maçonnerie sur la politique de Léon XIII

Compas maçonnique

L'Univers du 17 mars : "Il est manifeste qu'un mot d'ordre de la franc-maçonnerie a été donné pour multiplier les calomnies et les mensonges au sujet de la direction que le pape Léon XIII entend maintenir aux affaires politiques, en ce qui concerne les relations entre le Saint-Siège et les divers Etats. A cet égard, on sait qu'à plusieurs reprises l'Osservatore romano s'est vu contraint d'opposer des démentis autorisés aux informations audacieusement colportées par l'Agence Havas. Aujourd'hui, nous trouvons dans la République française [journal de Léon Gambetta] et dans d'autres journaux, la nouvelle invention que voici. Le Times publie la dépêche suivante de Berlin : "Le Pape a exprimé indirectement le désir d'un compromis avec l'Allemagne et la Russie [à propos du kulturkampf]." D'autre part, on mande de Rome au Standard : "La congrégation des cardinaux, dans une réunion extraordinaire, a déclaré que le Souverain Pontife, dans l'intérêt de l'Eglise, était autorisé, sous réserve, à renoncer aux possessions temporelles de l'Eglise [reconnaître comme légitime la spoliation des Etats Pontificaux] même en cas de dépossession violente." La rédaction  même de ces prétendues informations suffirait à montrer de quelle officine elles sortent et suffit à en faire justice. Nous ajouterons néanmoins que nous pouvons leur donner, sur tous les points, le plus formel démenti."

18 mars : Aumônes de Léon XIII aux pauvres de Rome à l'occasion de son exaltation

Emblème pontifical

L'Osservatore romano : "Personne n'ignore à quel état de gêne et de pauvreté le Saint Siège a été réduit et combien les tristes vicissitudes des temps présents ont rendu difficile au Vicaire de Jésus-Christ la continuation de ces oeuvres grandioses de bienfaisance qu'on a toujours admirées dans le pontificat romain. 

Bien que cette situation dure toujours et soit même rendue plus grave par les énormes charges que la charité du Saint-Siège a voulu assumer par un exemple unique de bienfaisance, Notre Saint-Père le Pape Léon XIII a voulu, autant que cela lui était possible, que les pauvres et les indigents de Rome connussent, par des bienfaits reçus, la disposition divine qui l'a placé à la tête de l'Eglise de Jésus-Christ.

C'est pourquoi Sa Sainteté a fait remettre au cardinal-vicaire une somme de 25 000 francs pour être distribuée aux pauvres de Rome."

26 mars : Louis Veuillot dénonce la propagande du Figaro

Le Pape Léon XIII

Louis Veuillot, L'Univers du 26 mars : "[...] Des prédicateurs, enflammés de paraître des esprits larges ... disent superbement : ce n'est pas Lourdes qui vous sauvera, mais la Science. — Un autre joli-coeur, ci-devant religieux, annonce plus hardiment que le salut viendra de la Révolution, pourvu qu'on la laisse faire et qu'on sache même l'aider un peu. Il y avait, en 89, une chanson de guillotine : J'ons un curé patriote. [...] Aujourd'hui même, un diplomate du Figaro, journal conservateur, commence à chanter des alléluia gracieux. Il dit à peu près : J'ons un Pape patriote. Et il raconte de son plus beau sérieux qu'un cardinal français a rapporté de Rome des paroles de Léon XIII qui auraient charmé tout le conseil des ministres. On va voir, dit-il, que Léon XIII n'est pas du tout un "mystique" dans le goût de Pie IX ; et l'encyclique qu'on attend de Rome ne laisse aucun doute là dessus...

Nos grands esprits croient que l'Eglise peut être ridicule, et Figaro ne craint point d'attribuer ses pensées et ses manières à tout ce qu'il peut rêver de plus haut. Il conçoit le plan d'une encyclique et n'hésite pas à mettre ces dames dans la confidence du Vatican. Il a son Vatican à lui, dont les détours lui sont connus ! Le monde en est venu à ce point de peur stupide ou de stupide espérance, en tout cas de stupide crédulité, qu'on ose tirer à cent mille exemplaires des balivernes de cette valeur. Le "diplomate" termine en disant que bientôt de cruelles leçons seront données de Rome à l'"école de l'Univers" et que tout le mal qui s'est fait depuis longtemps dans le monde va être sinon totalement détruit, du moins opportunément pansé. Il nous annonce aussi de nouveaux cardinaux français, et en outre que le Pape songerait à se défaire de diverses inventions du dernier Concile, notamment du dogme de l'infaillibilité.

Le Pape se trouverait "emprisonné" dans l'infaillibilité et voudrait se délivrer. Nous n'imaginons pas trop comment le Pape se débarrasserait de l'infaillibilité et se désemprisonnerait du Credo... Mais ce point n'empêtre pas le "diplomate". 

Ce qu'il faut croire de toutes ces nouvelles, c'est que le monde croule, suivant sa coutume, et que, suivant sa coutume aussi, la Papauté grandit. En se démolissant, le monde, qui ne sait guère faire autre chose, travaille, sans le savoir, à la grandeur croissante de cette institution unique et éternelle par laquelle tout se reconstitue. 

Hier, troisième dimanche de carême, entre l'épître et l'évangile, l'Eglise chantait: "Levez-vous,Seigneur ! Que l'homme ne prévale pas, et que les nations paraissent devant vous pour être jugées !" C'est la vraie nouvelle de Rome, et la prédiction la plus sûre de demain. Le "diplomate" ne la connaît pas et n'y croit pas. Mais l'encyclique l'apprendra tout a l'heure à toute l'Eglise, et toute l'Eglise y croira, et toute la terre dira Amen !"

6 avril : Mort du Cardinal Giuseppe Berardi

16 avril : Les illusions déçues des révolutionnaires

L'Univers du 16 avril 1878. "À son avènement le Pape imposait sibi nomen Léo — un grand nom qui présageait de grands actes. Il ajoutera, l'on peut en être sûr, une lumière nouvelle à ce nom de Léon. Quant aux actes, ils se montrent déjà ; ils épouvantent les révolutionnaires. Léon XIII parle peu, mais son attitude est telle que d'un côté l'on tremble, de l'autre on admire. Du temps qu'il était évêque de Pérouse, le monde n'avait pas les yeux fixés sur lui et peu d'hommes le connaissaient. Ceux-ci, cependant pressentaient sa destinée... [Dans] ses lettres pastorales, l'ampleur de la pensée et du style était au service de la plus pure et ferme doctrine. Aussi fallait-il prendre en pitié, dans les jours qui ont suivi l'élection, ces malheureux révolutionnaires s'efforçant de voir en lui un Pape de conciliation, un Pape disposé à faire bon marché du pouvoir temporel et à s'accommoder d'un modus vivendi. Ils allaient jusqu'à imaginer je ne sais quelle intimité avec l'abbé Charles-Marie Curci, lequel, d'après eux, n'avait tracé autre chose dans son livre que le programme de Léon XIII [dans ce livre, condamné par l'Index, l'ancien jésuite Curci affirmait que le Pape devait prendre acte de la spoliation des Etats Pontificaux et trouver un accommodement avec la monarchie usurpatrice de l'Italie.] Ils ajoutaient que l'ex-jésuite était attendu au Vatican !
Aujourd'hui ces mêmes révolutionnaires sont dans la stupeur. Ils n'osent pas avouer leur désillusion ; ils laissent passer, sans le discuter, le [mandement du Cardinal Pecci] sur le pouvoir temporel dont vous venez de publier la traduction ; seulement, ils feignent de croire que la résurrection de ce document est une perfidie de ce qu'ils nomment le "parti intransigeant", auquel ils prêtent l'irrévérencieux dessein d'exercer une pression sur le Pape en rappelant les écrits du cardinal, comme si le Pape pouvait subir une pression ou comme si ces souvenirs n'étaient pas à l'honneur du nouveau Pontife comme ils sont à l'honneur de son ancien cardinalat.

Au surplus, on sait que la lettre pastorale de l'Eme évêque de Pérouse a été publiée dans l'Osservatore romano, et comme ce journal a l'attache du Vatican, c'est assez dire que l'invention tombe dans le ridicule et le mépris. 

Enfin, je puis ajouter, le sachant, que Léon XIII lui-même a voulu la publication. Que les révolutionnaires lisent donc ce document, qu'ils en méditent la force et la pureté, et qu'ils prennent le deuil de leurs illusions."


"Léon XIII montre vis-à-vis des membres de sa famille la réserve de son prédécesseur. Son frère, don Giuseppe Pecci, qui est pourtant un des prêtres les plus estimés du clergé romain par la vertu et par la science, vient d'être nommé écrivain à la bibliothèque vaticane : c'est un emploi très modeste et très modestement rétribué ; il ne donne aucune influence à la cour, mais il convient à merveille au tempérament personnel et aux travaux de M. l'abbé Pecci".

Cardinal Joseph Pecci, frère du Pape Léon XIII

17 avril : Démentis de l'Osservatore romano sur la prétendue autorisation du Pape aux catholiques italiens de participer aux élections

Démenti de l'Osservatore cattolico, de Milan : "L'obstination de l'Aurora à soutenir, malgré les démentis évidemment bien fondés de l'Osservatore romano, que le Pape Léon XIII a permis aux catholiques de prendre part aux élections politiques en Italie [ce que le Pape Pie IX avait toujours interdit aux catholiques italiens, le fameux non expedit], appelait une formelle déclaration de la part des pèlerins de Bologne qui ont eu l'honneur d'être admis en la présence du Souverain Pontife ces jours derniers. 
La voici, écrite de la main de M. le commandeur Acquaderni : "Bologne, 12 avril. Monsieur le directeur. Je suis chargé de vous prier de démentir comme fausses les nouvelles et comme malfondées les observations du journal l'Aurora, de Bologne, relatives à l'intervention des catholiques aux élections politiques. Daignez agréer, etc. Jean Acquaderni.
La signature de M. Acquaderni donne à cette note une importance capitale. On sait, en effet, que M. Acquaderni est le président de la vaillante Association de la jeunesse catholique, et c'est à lui, en cette qualité, que fut adressé, en 1875, le bref par lequel Pie IX déclarait que les catholiques italiens ne pouvaient aucunement prendre part au scrutin dans les élections politiques [en Italie]."

19 avril : Propagande révolutionnaire sur les rapports de l'Eglise avec la Suisse

Mgr Mermillod évêque de Lausanne et Genève

L'Univers, 19 avril 1878. "On lit dans le Courrier de Genève : "Les journaux radicaux de la Suisse et de l'étranger recommencent à parler de négociations entre Rome et la Confédération pour mettre un terme à la persécution des catholiques en Suisse."... Il n'est pas difficile, toutefois, de découvrir la perfidie... ; leur but est d'envenimer les passions. C'est ainsi qu'une dépêche adressée de Rome à ces divers journaux par l'Agence Havas dit "que les négociations semblent devoir échouer par suite de la conduite des évêques exilés [Mgr Mermillod et de Mgr Lâchât], qui n'est pas favorable aux idées de modération." Cette prétendue information a pris naissance dans les journaux radicaux suisses ; de là elle est allée à Rome, d'où elle revient sous forme de nouvelle sortant du Vatican. Tout cela est absurde : on connaît assez les vues et les oeuvres pacifiques de Mgr Mermillod et de Mgr Lâchât, pour taxer immédiatement d'odieuse diffamation cette tentative de rejeter sur eux les torts dont sont seuls coupables les gouvernements persécuteurs. D'ailleurs, la République française, qui, à l'unisson des feuilles communardes, publie la prétendue dépêche de Rome, avait précisément reçu de son correspondant romain, il y a huit jours, des renseignements qui réfutent directement ceux de l'Agence Havas et des journaux suisses. Voici, en effet, ce que lui écrivait ce correspondant : "En ce qui concerne la Suisse, il sera plus difficile de conclure un arrangement, car l'esprit public, dans la Confédération est ouvertement hostile au catholicisme romain." 

Voilà un correspondant qui sait mettre les torts où ils sont (et les faits de chaque jour ne lui donnent que trop raison). Il faudrait seulement que la République française eût assez de mémoire pour ne pas le contredire à si peu de jours d'intervalle. 

Le journal du gouvernement genevois ajoute que Mgr Mermillod et Mgr Lâchât n'ont qu'à déclarer qu'ils se soumettront aux lois, et les frontières leur seront ouvertes. Ce journal voudrait-il nous dire quel est le texte, quel est l'article, quelle est la date des lois auxquelles Mgr Mermillod devrait se soumettre et ne se soit pas soumis ? Tant qu'il ne donnera pas une réponse précise à cette question, le journal en question fera passer ses vagues assertions pour une sotte, méchante et cynique ironie."

28 avril : L'Encyclique Inscrutabili dissipe les rêveries d'un Pontificat favorable à la Révolution

Le Pape Léon XIII

Auguste Roussel dans l'Univers : "Les esprits superficiels, qui traitent volontiers des choses de l'Eglise sans les connaître, avaient cru pouvoir caractériser d'avance l'attitude que prendrait Léon XIII au début de son pontificat. En cela, d'ailleurs, ces esprits se rencontraient avec les catholiques, qui pouvaient non moins sûrement prédire ce que serait le nouveau Pape, puisque la vérité est une et que les Papes sont infaillibles précisément afin de parler au monde un langage toujours le même qui revendique contre l'erreur les droits imprescriptibles de la vérité.

Mais, au lieu de faire ces réflexions si naturelles à quiconque sait l'histoire de l'Eglise et connaît l'effet des divines promesses, les esprits superficiels dont nous parlions imaginaient que Léon XIII, inaugurant non-seulement une politique, mais une doctrine nouvelle, allait essayer d'un modus vivendi quelconque avec la Révolution, contre laquelle il se garderait de prononcer les anathèmes dont les échos ont retenti si puissamment dans le monde èntier. Chose étrange, on a vu des révolutionnaires se prendre eux-mêmes à cette illusion ; aussi leur désappointement est grand à la lecture de l'Encyclique [Inscrutabili, du 21 avril]. 

En effet, sur les trois grandes questions qui sont principalement traitées dans l'acte pontifical : le pouvoir temporel, le respect des enseignements pontificaux, vraie sauvegarde de la civilisation, et la constitution religieuse de la famille, gardienne de la morale, quelles sont les idées modernes qui ne soient pas, avec autant de fermeté que d'éloquence, dénoncées par Léon XIII comme étant un véritable fléau pour les princes et les peuples ? Nos radicaux ne s'y trompent pas, et, dès à présent, ils reconnaissent que la lutte reste ouverte entre la civilisation chrétienne telle que le Pape l'expose dans l'admirable document et la Révolution dont il énumère les funestes résultats.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'en constatant cet état de choses, les organes du radicalisme ne tentent même pas d'opposer une contradiction d'apparence intellectuelle à l'enseignement que produit le Pape avec une suprême autorité. Contre la force morale, contre l'impérieuse logique et contre l'indiscutable vérité des doctrines rappelées par Léon XIII, il est évident que les révolutionnaires ne gardent d'autre ressource et ne veulent employer d'autre arme que la violence. C'est la seule réponse qu'ils aient jamais pu faire au Syllabus, qui est, peut-on dire, le corpus juris des vraies doctrines sociales.

Il n'est donc pas surprenant que l'Encyclique où, sont renouvelées toutes les condamnations portées précédemment par les Papes notamment au concile du Vatican, soit accueillie par la presse révolutionnaire comme l'ont toujours été les avertissements donnés au monde par la charité des Papes. Assurément, cette charité n'est pas tendre au mal, mais, ainsi que Notre-Seigneur, chassant les marchands du Temple, elle apprend au monde la majesté du Temple, où ne doivent entrer que ceux qui veulent confesser la vérité. Plus que jamais, cette confession est au jourd'hui nécessaire, et il faut toute l'ineptie révolutionnaire pour avoir pu croire qu'un Pape en dispenserait jamais les catholiques."

1er mai : Ouverture de l'Exposition universelle de Paris du 1er mai au 30 octobre 1878

Exposition Universelle de 1878 à Paris

1er mai : Lettre de Mgr Nocella au Baron d'Ondes-Reggio 

Mgr Nocella
L'Univers : M. le baron d'Ondes-Reggio, dont on connaît le dévouement à l'Eglise, ayant fait hommage au Pape Léon XIII des deux discours si remarquables qu'il prononça l'année dernière, au congrès catholique de Bergame. Sa Sainteté a daigné lui faire adresser en réponse, par Mgr Nocella, la lettre suivante :
Très illustre, très honoré Seigneur,
Notre très Saint-Père Léon XIII a reçu avec un sentiment de paternelle bienveillance votre lettre et l'opuscule qui l'accompagne, dans lequel vous avez réuni les discours que vous aviez prononcés au congrès catholique de Bergame. 
Connaissant le zèle et la doctrine qui vous distinguent, Sa Sainteté ne doute pas qu'ayant si justement et si fortement parlé de la profession de la foi catholique, de ceux que l'on appelle catholiques-libéraux, et de cette conciliation qu'ils prêchent entre l'Eglise et ses oppresseurs, la publication de vos discours ne soit très utile aux lecteurs.
Le Saint-Père a ensuite la confiance que vous emploierez toujours dans l'avenir, comme vous l'avez fait jusqu'ici, non-seulement la puissance de talent et l'éloquence dont vous êtes doué, mais aussi tous vos soins à défendre virilement, au milieu de la double guerre que vous déplorez avec raison de voir diriger contre l'Eglise par des ennemis extérieurs et intérieurs, la cause de cette même Eglise, qui est la cause de la vérité et de la justice.
En attendant, Sa Sainteté vous remercie, par mon ministère, de votre hommage, et, comme témoignage de son affection, elle vous accorde du fond du coeur, à vous et à tous les vôtres, pour qui vous la demandez, la bénédiction apostolique.



3 mai : Bref  au duc Salviati et aux membres du Conseil suprême des associations catholiques d'Italie, approuvant leur programme incluant la non participation aux élections selon la demande du Pape Pie IX.

Le Duc Salviati

3 mai : Propagande révolutionnaire à propos de l'Encyclique Inscrutabili

Démenti de l'Osservatore romano : "L'Italie [journal officieux du gouvernement italien] dans son numéro de samedi [28 avril], a l'audace d'inventer toute une histoire au sujet de la récente encyclique de Sa Sainteté, dans le but de faire croire que cette encyclique aurait été rédigée originairement sous une tout autre forme par le Saint-Père, et aurait ensuite été modifiée sur les conseils pressants de plusieurs cardinaux.

Bien qu'il soit désagréable d'être chaque jour aux prises avec une certaine presse dont le langage outrageant ne le cède qu'à son esprit de mensonge, les termes absolus dans lesquels se propagent les erreurs dudit journal nous obligent à démentir absolument et pertinemment toutes les assertions contenues dans le dit article.

Nous sommes autorisés à infliger le même démenti à tout ce que divers organes de la révolution ont débité sur le même sujet. On est vraiment saisi de dégoût en voyant les honteux efforts que l'on fait pour diminuer l'importance de ce premier acte de Sa Sainteté, qui coupe court à toutes les illusions, pour ne pas dire aux artifices et aux embûches de l'impiété contemporaine."


3 mai : Demande du Roi d'Italie de disposer d'un chapelle privée au sein du Quirinal

Le Palais du Quirinal
L'Univers, Lettre de Rome : "Humbert Ier [roi d'Italie, fils de Victor-Emmanuel] a fait supplier le Pape de lever l'interdit qui pèse sur le Quirinal [habitation des Papes jusqu'à l'invasion  de Rome par Victor Emmanuel qui en fit son palais], afin qu'on puisse y dresser un autel et y célébrer la messe, conformément au décret concédé ab antiquo aux maisons royales. Léon XIII a répondu qu'il maintiendrait fermement jusqu'à la fin cet interdit dont Pie IX avait frappé le palais apostolique. Ce palais, bâti avec l'or de la chrétienté, est au Pape qui ne renonce à aucun de ses droits.

Si, par suite de la violence commise en 1870, le Pape ne peut user de son droit temporel, il le maintient du moins par l'exercice de son droit spirituel que le roi ne peut lui ravir. Au nom de ce droit spirituel, l'interdit continue donc de frapper et le palais et ceux qui l'habitent.

Laissons les révolutionnaires parier de la conciliation de Léon XIII avec la monarchie révolutionnaire, et attendons les événements."

3 mai : Condamnation par l'Index des théories de Marco Minghetti sur le pouvoir temporel du Pape

M. Minghetti
L'Univers, Lettre de Rome

[...] Vous avez reçu, par l'Osservatore romano, la copie d'un décret de la Sacrée Congrégation de l'Index. La condamnation du livre de M. Minghetti, Stato e Chiesa, fournit à l'Italie [journal officieux du gouvernement italien] le sujet d'un article intitulé grossièrement : La Police de l'Eglise sur les livres. Au dire de l'Italie, M. Minghetti est un innocent auquel on ne saurait reprocher qu'un certain excès de respect pour l'Eglise. Il a simplement "développé, avec une grande habileté, la formule de M. de Montalembert, acceptée et proclamée par M. de Cavour : L'Eglise libre dans l'Etat libre." Où est le mal ? Voici la conclusion de l'article : "Mais il n'en faut pas moins venir à la conclusion que le Saint-Siège ne change pas parce qu'il ne peut pas changer. Le mot du général des jésuites, à qui on conseillait de réformer son ordre : sint ut sunt aut non sint, est un peu celui de la papauté ; il faut qu'elle reste ce qu'elle est, ou qu'elle disparaisse. Son immobilité est une conséquence de son infaillibilité. Un changement, une réforme seraient l'aveu de la perfectibilité humaine appliquée à l'Eglise ; or, cela est inadmissible. L'Eglise restera donc ce qu'elle est, et s'il venait quelque nouveau Pape avec des idées hardies de réforme ou de transactions, il serait peu à peu paralysé dans les mille filets dont les Lilliputiens de l'Eglise enveloppent tout Gulliver qui dépasse leur taille. Peut-être est-ce là l'explication de certains actes de Léon XIII qui contrastent avec son langage d'archevêque et avec ses premiers actes de Pape [l'Italie maintenait son affirmation selon laquelle les mandements du Cal Pecci étaient favorables au libéralisme (il suffit de les lire pour se convaincre du contraire), et la prétendue volonté du Pape nouvellement élu de trouver un modus vivendi avec le roi d'Italie]. Mais assez d'hypothèses, restons dans la réalité, et la réalité nous dit que Léon XIII poursuit, avec quelque différence dans la forme, la politique de ses prédécesseurs..."

4 mai : Tentatives pour l'amendement du P. Curci, ancien jésuite, fondateur de la Civiltà Cattolica

Le RP Curci
L'Univers, Lettre de Rome

[...] Rome, 3 mai. Le P. Curci ayant été appelé à Rome, a vu longuement l'Eme secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, lequel lui a demandé s'il était disposé à rétracter les passages de son livre qui avaient soulevé tant de polémiques. M. l'abbé Curci a répandu qu'il était heureux de se soumettre en toute chose à notre sainte mère l'Eglise. Rentré chez lui, il a donc rédigé une déclaration que M. l'abbé don Joseph Pecci a apportée à son frère le Pape. Léon XIII a lu la déclaration, l'a modifiée de sa main, et M. Curci, recevant de M. l'abbé Pecci son texte modifié s'est écrié : "le Pape a daigné écrire : Je n'ai pas besoin de savoir, même de lire, je n'ai qu'à signer." L'affaire en est là, et je tiens ces détails de M. l'abbé Curci que je viens de rencontrer."

4 mai : Démenti de la propagande à propos d'un prétendu refus des autorités romaine d'introduire la cause de canonisation du Pape Pie IX

Statue du Pape Pie IX à la basilique Saint-Marie-Majeure
L'Univers : "Le journal italien Fanfulla, dans son numéro de dimanche dernier, avait prétendu qu'une adresse avait été transmise, par l'intermédiaire de S. Em. le cardinal vicaire, à la Congrégation des Rites, pour demander l'introduction de la cause de canonisation de Pie IX, et que la Congrégation des Rites aurait repoussé cette demande. L'Osservatore romano affirme, sans crainte d'être démenti, que la Congrégation des Rites n'a nullement repoussé une demande relative à la béatification de Pie IX pour la bonne raison que la dite Congrégation n'a reçu aucune proposition sur ce sujet."

7 mai : Arguties juridiques gallicanes de Jules Simon contre la publication de l'Encyclique Inscrutabili

Jules Simon
L'Univers : "Les franchises et libertés de l'Eglise gallicane, les prérogatives du pouvoir civil envers le Saint-Siège, ont dans le Siècle [journal anticlérical dirigé en 1878 par Jules Simon] un gardien plus zélé que M. le ministre de la justice et M. le ministre des cultes lui-même. Mgr l'évêque d'Angers s'étant permis d'adresser un mandement aux fidèles de son diocèse pour leur communiquer l'Encyclique [Inscrutabili] de Léon XIII, le Siècle demande si Mgr Freppel était autorisé à le faire par le gouvernement, et à ce propos il rappelle que la loi du 18 germinal an X (et non 26 messidor an IX, comme il le dit) établit qu' "aucune bulle, bref, rescrit, décret, mandat, provision, signature servant de provision, ni autres expéditions de la cour de Rome, même ne concernant que les particuliers, ne pourront être reçus, publiés, imprimés, ni autrement mis à exécution, sans l'autorisation du gouvernement." 

[...] Nous accordons que l'Encyclique du 21 avril tombe, comme tous les actes du Saint-Siège, sous le coup de la loi de germinal. C'est cette loi elle-même que nous contestons. Qu'est-elle en effet ? Une disposition additionnelle annexée après coup par le gouvernement français au Concordat, en fraude de l'acte primitif [il s'agit d'un des "articles organiques" du Concordat de 1801]. A ce titre, elle est nulle au regard du Saint-Siége. Le Pape ne la connaît pas, n'a pas à s'en préoccuper dans ses communications avec les évêques français. 

Ceux-ci sont-ils plus obligés d'en tenir compte ? Doivent-ils considérer au moins la loi de germinal comme une loi française qu'ils seraient tenus d'observer ? En aucune manière. La restriction qu'elle apporte aux rapports des évêques et des fidèles avec Rome est contraire à la clause du libre exercice de la religion catholique, qui est l'article fondamental du Concordat, et contraire au principe de la liberté des cultes, qui est de droit public dans les constitutions modernes. En jurisprudence, il est de principe qu'une disposition particulière ne peut annuler une disposition générale. Quand deux lois relatives au même objet sont contradictoires, c'est la loi générale qui doit être appliquée."

11 mai : Tentative d'assassinat sur Guillaume Ier 

Tentative d'assassinat contre l'empereur Guillaume Ier
Tentative d'assassinat sur l'Empereur d'Allemagne, Guillaume Ier, par un millitant socialiste nommé Max Hödel. L'Empereur n'est pas atteint. Hödel est décapité le 16 août. 

11 mai : Centenaire de la mort de Voltaire

Centenaie de Voltaire
Protestations véhémentes dans toute la presse catholique française et étrangère contre la célébration du centenaire de la mort de Voltaire prévue le 31 mai 1878.

11 mai : Demande d'absolution du Duc d'Aoste, frère du Roi d'Italie

Amédée de Savoie, Duc d'Aost
L'Univers, Lettre de Rome : "Quelques journaux ont parlé d'une velléité dévote du duc Amédée d'Aoste [frère du roi Humbert Ier] à l'occasion des fêtes de Pâques. Il est vrai que ce prince est allé se confesser au curé de SS. Vincent et Anastase, paroisse du Quirinal. Le curé, qui a les instructions du Vicariat et de la Pénitencerie, a refusé l'absolution au prince, tout en lui offrant de demander un indult au Pape. L'indult aurait été accordé pour cette fois seulement, avec la condition que le prince s'éloignerait du Quirinal et renoncerait à prendre une part quelconque dans le gouvernement sacrilège."

14 mai : Création d'une commission cardinalice pour le choix des évêques d'Italie.

Médaille de la première année du Pontificat du Pape Léon XIII

16 mai : Rodomontades de la presse anticléricale

Léonce Détroyat
L'Univers : "L'Estafette est un journal qui veut passer pour être très bien renseigné. Voici, pour exemple, les deux nouvelles de Rome que nous trouvons dans le seul numéro d'hier : "Le R. P. Charles-Marie Curci sera nommé cardinal a latere dans le prochain consistoire. Mgr Eugène Cecconi, archevêque de Florence, a été incarcéré, hier, à Rome, dans les prisons du Saint-Office, sur l'ordre du Pape Léon XIII."

M. Détroyat a le choix de nous dire laquelle de ces deux nouvelles est la plus absurde. Par la même occasion il pourra peut-être nous renseigner sur ce qu'est un cardinal a latere. Ses correspondants sont doués de tant d'imagination, qu'ils ne sauraient être embarrassés de l'instruire sur ce point."

19 mai : Lettre adressée au Pape par le clergé polonais exilé en Sibérie

Mgr Felinski, archevêque de Varsovie
L'Osservatore romano :


"Très Saint Père,

Exilés et habitant un pays d'une immense étendue qui nous est hostile, privés de relations avec le monde catholique, nous recevons rarement des nouvelles de la sainte Eglise, notre mère.

Lorsque l'écho de la grande perte douloureuse dans la personne du grand Pape Pie IX est arrivé jusqu'à nous, une immense douleur s'est emparée de nos coeurs ; elle n'a été mitigée que par l'élévation de Votre Sainteté au trône apostolique. C'était un rayon soudain de lumière dans les ténèbres de notre exil et notre consolation !

Ayant appris que nos frères, en Pologne, se sont empressés de rendre un hommage d'amour et de fidélité à Votre Sainteté, nous désirions vivement les accompagner dans leur saint pèlerinage ; mais, hélas ! c'est à peine si nous pouvons correspondre avec eux, ce qui n'a pas lieu sans de grandes difficultés.

Nous prenons donc la liberté de vous exprimer, très Saint Père, par écrit, nos sentiments, sans avoir même la certitude que ces paroles vous parviendront. Que notre démarche soit une preuve que, forcés de résider à l'extrême frontière qui sépare l'Europe de l'Asie, en proie à une grande infortune, exposés à la faim moralement et matériellement, nous sommes unis par l'esprit, la foi et le dévouement, d'une manière indissoluble avec le Saint-Siège.

Bannis depuis 15 ans, privés de notre patrie et de l'exercice de notre saint ministère, nous versons des larmes amères, mais nos coeurs sont pleins d'amour pour l'illustre successeur de saint Pierre.

Nos souffrances, l'indigence, la misère, l'exil, sont les suites de notre inébranlable fidélité à l'Eglise et à son Pontife. La Pologne, dépouillée de ses droits les plus sacrés depuis cent ans, endure la plus affreuse persécution.

Nos persécuteurs invoquent, comme prétexte de leurs violences, des motifs politiques ; la fausseté de cette assertion est démontrée par la protection et les avantages assurés à tous ceux qui voudraient abjurer la foi catholique et devenir schismatiques. Mais nous avons présentes à notre mémoire les paroles du Sauveur : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l'âme. Notre foi nous enseigne que hors de l'Eglise il n'y a point de salut pour nos âmes, ni pour notre nation ; c'est pourquoi, Très Saint-Père, nous vous assurons solennellement, en présence de Dieu, en remplissant un devoir de conscience, que nous persévèrerons toujours dans la fidélité à l'Eglise et dans notre dévouement au Saint-Siège, dussions-nous être exilés pendant toute notre vie, et même encourir la mort.

Nous endurons volontiers nos souffrances afin que la puissance de Dieu se manifeste dans notre faiblesse, et ayant à l'esprit les paroles mémorables de Pie IX, nous tâchons de vaincre nos ennemis par la patience et la prière.

Nous avons l'honneur de vous envoyer cette adresse par l'entremise  d'un de nos confrères, en désirant qu'elle soit l'expression des sentiments de 400 prêtres et de 100 000 Polonais condamnés à l'exil en Sibérie dans l'intérieur de la Russie.

Nous désirons que ce témoignage de notre fidélité et de dévouement puisse nous acquérir votre grâce particulière, que dans notre solitude et nos souffrances nous puissions avoir cette unique consolation, que vous daignez, très Saint-Père, vous souvenir de nous, ne pas nous oublier dans vos prières et nous fortifier par votre bénédiction apostolique."

20 mai : Le Pape Léon XIII envoie un télégramme à S. M. Guillaume Ier à l'occasion de la tentative d'assassinat dont il a été l'objet

L'empereur Guillaume Ier

L'Osservatore romano : "A l'occasion de l'odieux attentat commis contre S. M. l'empereur Guillaume, S. S. le Pape Léon XIII a fait envoyer à S. M. impériale un télégramme de condoléance, en la félicitant d'avoir échappé, grâce à la Providence, à l'assassin. 

S. M. impériale et royale l'empereur d'Allemagne a fait immédiatement répondre au télégramme de S. S., par les soins de S. A. le prince-chancelier, en priant l'éminentissime cardinal Franchi d'exprimer à S. S. le Pape ses plus sincères remerciements pour l'amicale sympathie qu'Elle a bien voulu lui témoigner à l'occasion de l'attentat du 11."

21 mai : Centenaire de la mort de Voltaire à l'initiative de la maçonnerie

Médaille maçonnique en l'honneur de Voltaire
L'Univers : "Le centenaire [de la mort de Voltaire] a été organisé pour obéir aux injonctions de la franc-maçonnerie, à laquelle appartiennent les principaux personnages de la gauche. C'est du Grand-Orient qu'est venu le mot d'ordre. C'est lui qui a envoyé les premières circulaires, fourni les premières souscriptions, imposé sa volonté à tous les corps électifs où son influence domine.

Si l'on en doute, il suffit pour s'en convaincre d'ouvrir le Monde maçonnique, revue de la franc-maçonnerie française et étrangère. Dès le mois de mars, ce journal adressait à toutes les loges l'appel le plus impérieux. Son numéro du mois de mai n'est pas moins explicite : "En attendant que Paris célèbre, le 30 mai prochain, les fêtes organisées par le Comité central du centenaire de Voltaire, le centième anniversaire de l'initiation de l'auteur du Candide à la loge des Neuf-Soeurs a été célébré le dimanche 7 avril dernier, au local maçonnique, rue Jean-Jacques-Rousseau. La séance était présidée par le F... Em. Arago. Le F... G. Guiffret a raconté la séance d'initiation  de Voltaire. Le F... A. Joly a prononcé un magnifique discours au milieu, des applaudissements de l'assemblée. Il a surtout considéré Voltaire comme le défenseur des idées de tolérance et de liberté. Le F... Arago a terminé la séance par une chaleureuse allocution."

Et le Monde maçonnique mentionne l'envoi, par la loge les Sages d'Heliopolis, Orient de Baucharest, au Grand-Orient de France, d'une somme de 100 francs comme souscription au centenaire de Voltaire.

Oeuvre maçonnique, ayant pour but de vider les églises et de remplir les loges, voilà l'unique explication du centenaire."

23 mai : Documents pontificaux transmis par le Pape Léon XIII à Guillaume Ier

L'Encyclique Quanta Cura et le Syllabus

L'Univers : "Nous avons publié il y a trois jours la nouvelle de l'échange de télégrammes enrtre la cour pontificale et la cour de Berlin, à l'occasion [de l'attentat commis contre l'empereur]. Nos lecteurs savent que le Syllabus définit le socialisme un mal social, condamné par l'Encyclique Qui pluribus du 20 novembre 1846, par l'allocution Quibus quantisque du 20 avril 1849, par l'Encyclique Noscitis et nobiscum du 8 décembre 1849 et par l'allocution Singulari quadam du 8 décembre 1854. 

Sa Sainteté a fait parvenir à l'empereur Guillaume, à l'occasion de son télégramme de félicitations, ces précieux documents, ainsi que sa propre Encyclique [Inscrutabili]."

28 mai : Impact de l'Encyclique Inscrutabili sur différents gouvernements

Abdülhamid II, sultan de l'Empire ottoman de 1876 à 1909
L'Univers : "L'Encyclique de Léon XIII commence à porter ses fruits, et il est facile à tout esprit dégagé des préjugés sectaires d'apprécier la haute sagesse de ce document.

Le Pape a fait appel aux souverains et aux chefs d'Etat ; il les a invités à recourir au Saint-Siège, à demander au Saint-Siège la solidité qui leur manque ; et nous voyons que ces souverains et ces chefs d'Etat - poussés d'un côté par les peuples qui ont toujours plus de bon sens qu'eux, et d'un autre côté par les événements dont Dieu tire profit pour ses fins de miséricorde et de justice - révèlent certaines velléités de retour vers l'Eglise.
Des négociations actives sont entamées entre la cour de Rome et le cabinet de Berlin, entre la cour de Rome et la Confédération suisse, et il y a lieu de croire qu'elles aboutiront à des résultats favorables aux catholiques, depuis si longtemps méconnus, outragés et persécutés. L'étoile de M. de Bismarck a pâli : sa politique néfaste a produit les conséquences que nous attendions, et le dernier attentat du socialisme allemand, que cette politique a engendré, a dessillé les yeux de l'empereur. 

En Suisse, les audacieuses entreprises des gouvernants, modelées sur celles du chancelier de Berlin, ont fait leur temps. Les masses catholiques se sont fortifiées au milieu des épreuves ; les masses protestantes ont éprouvé le plus profond dégoût : il y a des revendications morales devant lesquelles la force brutale doit s'incliner.

[...] On assure qu'en ce qui concerne les intérêts catholiques en Orient le Saint-Père a lieu de se réjouir de ses démarches auprès du Sultan et des engagements de ce souverain. Bedros effendi Kujumgian, qui va quitter Rome, a apporté à Sa Sainteté des témoignages très favorables. La Porte a compris, enfin, qu'elle n'avait pas de sujets plus fidèles que les catholiques, et peut-être se dit-elle que les revers de la dernière guerre sont en grande partie une représaille de la Providence."

30 mai : Discours  du Pape Léon XIII aux sociétés catholiques de Rome

Le Pape Léon XIII en prière
Discours  du Pape Léon XIII aux sociétés catholiques de Rome réunies sous le vocable de Federazione Piana, à propos du centenaire de la mort de Voltaire.



2 juin : Nouvelle tentative d'assassinat contre Guillaume Ier

Dr Karl Edouard Nobiling
Nouvel attentat contre Guillaume Ier, empereur d'Allemagne, qui est atteint par plusieurs plombs à la tête, aux deux bras et au dos, sans être tué malgré ses 81 ans. L'auteur est le docteur Karl Nobiling, militant socialiste qui manquera une tentative de suicide et mourra 3 mois plus tard des suites de ses blessures.

4 juin : Télégramme du Pape à Guillaume Ier

Cardinal Mieczyslaw Ledochowski, primat de Pologne
L'Univers du 5 juin, dépêche de Rome : "Le Pape a envoyé personnellement à l'empereur Guillaume l'expression de ses regrets pour l'attentat dont il vient d'être victime et ses voeux pour une prompte guérison. On assure que Mgr Franchi, par ordre du Pape, a envoyé d'urgence aux évêques d'Allemagne des instructions, afin de combattre le socialisme. 
Le Pape aurait conféré longuement avec Mgr Ledochowski dans le but de se renseigner exactement sur le socialisme en Allemagne."

4 juin : Convention d'Istambul

Caricature de Disraeli, premier ministre britanique, offrant une couronne impériale à la reine Victoria
Convention, signée par Istanbul et Londres, donnant aux Britanniques le contrôle absolu de Chypre contre une rente annuelle de 500 000 dollars. 

11 juin : Occupation du Siège archiépiscopal de Naples par le gouvernement italien

Cathédrale de Naples
La Liberté de Fribourg : "Rome, 11 juin. Un nouvel attentat contre l'Eglise catholique et contre l'exercice de son grand ministère vient d'être accompli à Naples par le gouvernement italien. On sait que le gouvernement italien a la prétention d'exercer, au sujet du siège vacant de Naples, le privilège de patronat royal, qui était exercé à titre exclusif et personnel par la dynastie légitime des Bourbons. 

Or, dans le but de sauvegarder ce prétendu privilège avant même que le souverain Pontife ait nommé le nouveau titulaire, le gouvernement italien vient de faire procéder à l'occupation du palais archi-épiscopal de Naples. J'apprends par les journaux de cette ville que la sacrilège usurpation vient d'être consommée ; mais ces mêmes journaux annoncent que l'avocat de la curie épiscopale de Naples a aussitôt protesté d'après les formes prescrites par la législation canonique, et au nom du vicaire capitulaire, du chapitre métropolitain et de tout le clergé."

13 juin : Ouverture du Congrès de Berlin

Participants au Congrès de Berlin en juin 1878
Du 13 juin au 13 juillet, Congrès de Berlin sous la présidence nominale du prince de Bismarck et l'influence déterminante de Disraëli ; les délégués des six grandes puissances (Allemagne, Autriche-Hongrie, France, Grande-Bretagne, Italie et Russie) décident du destin de l’empire ottoman : la Serbie, le Monténégro et la Roumanie deviennent indépendantes, la Thessalie et l’Épire reviennent à la Grèce, la Bessarabie à la Russie, l’Autriche occupe la Bosnie-Herzégovine et la Bulgarie est érigée en province autonome mais perd les 2/3 du territoire que le traité de San Stefano lui avait assigné ; les Juifs sont autorisés à retourner en Israël.

13 juin : Analyse du respect des principes du "droit moderne" au Congrès de Berlin par la Civiltà cattolica

Article de la Civiltà cattolica paru en novembre 1878, résumé dans l'Univers du 11 novembre 1878.

La Civiltà cattolica, dans son dernier numéro, s’applique à tirer des actes du congrès de Berlin une haute leçon, qui peut se résumer en quelques mots : à savoir, que ce congrès a été sur tous les points la banqueroute de ce qu’on appelle les principes du droit moderne.

Pour cette démonstration, l’auteur du remarquable article publié par la Civiltà cattolica emploie d’ailleurs un procédé bien simple : successivement, il énumère les principaux d’entre les "principes", formulés par les inventeurs du droit moderne, et en regard il place les décisions du congrès qui en sont la totale contradiction. Qui ne sait, par exemple, que le dogme principal du droit nouveau, c’est l’inviolabilité et la reconnaissance des faits accomplis ? A l’encontre, l’ancien droit réprouvait un pareil principe. On tenait alors que le droit seul méritait le respect er que le fait, comme tel, étant le produit de la force, ne pouvait par lui-même constituer le droit. C’est ce que proclame le Syllabus, qui porte en sa LIXe proposition que l’opinion est condamnée de ceux qui soutiennent que "tous les faits humains ont force de droit".

La Civiltà rappelle qu’aux catholiques qui, au nom de ce principe, protestaient contre l’occupation violente des Etats du Pape, on répondait par cet autre principe du droit moderne : le droit des faits accomplis. Que voulez-vous ? disait-on. L’unité italienne est un fait accompli ; il convient de s’y résigner. Or, le congrès de Berlin a complètement foulé aux pieds ce prétendu principe du droit des faits accomplis, puisqu’il a coupé et taillé à sa guise dans les provinces sans s’occuper de l’état où les avaient laissées la guerre. Que ces remaniements aient été fait ou non conformément à la justice et au précédents traités, c’est ce que nous ne voulons pas examiner, mais nous devons retenir ce fait qu’au congrès de Berlin les plénipotentiaires se sont parfaitement moqués de la théorie moderne des faits accomplis.

Autre exemple. C’est encore un des grands principes du droit moderne que celui de la non-intervention. Ici encore le droit ancien s’est toujours opposé à une pareille doctrine et elle a été de même condamnée par le Syllabus, dont la LXIIe proposition désigne aux foudres ecclésiastiques ceux qui disent "qu’il faut proclamer et observer le principe qu’on appelle de non-intervention".

La Civiltà rappelle, à ce propos, avec quelle vigueur, dans son allocution du 28 septembre 1860, Pie IX s’élevait contre cette opinion perfide, à laquelle se rangèrent pourtant alors les gouvernements d’Europe, pour se dispenser de donner suite aux protestations du Souverain Pontife. Eh bien ! de ce prétendu principe encore le congrès de Berlin a fait litière. Tous les diplomates qui étaient là et qui, pour la plupart, dans de vieilles circulaires, avaient soutenu la théorie de la non-intervention, tous se trouvèrent d’accord pour n’en tenir nul compte. Il suffira de rappeler que le but du congrès était précisément d’empêcher que la Turquie fût dévorée par la Russie, et qu’au congrès même on a donné pour mission à l’Autriche d’intervenir en Herzégovine et Bosnie pour pacifier ces deux provinces.

Est-ce tout ? Non. Un troisième principe du droit moderne, c’est le droit des nationalités, si souvent proclamé par les cabinets et les journaux révolutionnaires d’Europe, à propos surtout de l’usurpation italienne. Or, de ce prétendu droit qu’a fait le congrès de Berlin ? Il a renvoyé, les mains à peu près vides, les Grecs qui réclamaient l’annexion des provinces grecques ; il a contraint la Bulgarie, émancipée par les armes russes, à se déplacer sous l’autorité du sultan ; il a donné aux Russes quelques villes d’Arménie ; au Monténégro et à la Serbie, il a attribué certaines parties de l’Albanie ; il a permis à l’Autriche d’occuper deux provinces de l’empire ottoman ; bref, il a multiplié les atteintes au trop fameux droit des nationalités.

Mais poursuivons. Un quatrième principe du droit moderne, c’est le droit créé par le vote populaire et la nécessité comme la toute-puissance des plébiscites. Il est bien vrai que jusqu’ici et dans la pratique tout cela n’a été qu’une indigne comédie, témoin les plébiscite de Rome, où ne figurait pas le dixième des habitants et qui n’en servaient pas moins à manifester la prétendue décision du peuple en faveur de l’annexion piémontaise. Mais on gardait encore l’hypocrisie de proclamer le principe en le violant. Qu’en a-t-on fait au congrès de Berlin ? Quel compte a-t-on tenu des Lazes, déclarant qu’à aucun prix ils ne voulaient être annexés à la Russie ? Quel compte de la volonté des Albanais, unis entre eux pour défendre l’intégrité de leur territoire ? Quel compte encore de la terrible opposition qui a marqué les sentiments de la Bosnie et de l’Herzégovine ? L’Italie, qui devait, ce semble, avoir si bien profité du prétendu principe, n’a-t-elle pas été la première à en ratifier la violation ?

De tout cela, que nous exposons en résumé, la Civiltà se sert victorieusement et éloquemment pour faire ressortir le frappant contraste que présentent le droit ancien ou divin, toujours le même parce qu’il repose sur les principes éternels de la justice, et le droit moderne, changeant du jour au lendemain selon les circonstances, sans jamais aboutir qu’à diverses sortes d’iniquités. Après cette exposition magistrale, la Civiltà rappelle encore que le congrès de Berlin, dans le paragraphe 62 du traité, a stipulé le libre exercice et la pratique extérieure du culte pour toutes les religions, sans qu’aucun obstacle puisse être apporté soit à leur organisation hiérarchique, soit aux rapports des croyants avec leurs chefs spirituels. Le même article dispose que les prêtres, les pèlerins et les religieux de toute nationalité jouiront des mêmes droits, avantages et privilèges. Des dispositions analogues sont stipulées pour les moines du Mont Athos et pour la Bulgarie et la Servie. Sur quoi, la Civiltà fait les réflexions que voici :

"Nous le demandons, comment ces conditions ont-elles pu être imposées à d’autres Etats par l’Italie qui, selon les règles du droit nouveau, se croit permis de dépouiller les ordres religieux de leurs biens et de leur responsabilité civile ; d’empêcher les religieux de recevoir des novices ; de déclarer nulle et non avenue la nomination des évêques, parce qu’elle aura été faite par le Souverain Pontife ; d’interdire les actes de l’autorité spirituelle, et de poursuivre les curés pour avoir fait des processions sans la permission de leurs proconsuls ? Comment ces conditions ont-elles pu être imposées par la Russie, qui s’oppose à l’introduction de religieux étrangers dans ses propres Etats, empêche les communications des évêques et des fidèles avec Rome, et opprime de mille manières le culte catholique en Pologne ? Mais surtout, comment ces conditions ont-elles pu être imposées par la Prusse, qui supprime et expulse les religieux, veut détruire par ses lois l’ordre hiérarchique de l’Eglise, frappe d’amendes et emprisonne les évêques et les prêtres, pour l’exercice d’actes purement spirituels ?"

La Civiltà ne poursuit pas plus loin ces interrogations, et pourtant que n’aurait-elle pu dire aussi de la France, où tant d’entraves sont journellement apportées, sans parler de ce qu’on médite pour l’avenir, à la liberté du culte et de l’enseignement catholique ? Mais c’en est assez dire. Désormais on sait ce que vaut le droit moderne et avec quelle bonne foi l’appliquent ceux qui, le bouleversant chaque jour au gré de leurs intérêts, entendent néanmoins s’en servir pour ébranler les immortelles assises du droit qui seul peut justement revendiquer ce nom, parce que seul il se fonde sur les immuables prescriptions de Dieu.

13 juin : Propagande des journaux anticléricaux sur la santé du Pape

L'Univers : "Les journaux du Quirinal [palais du Roi d'Italie] et leurs échos à l'étranger annoncent que le Pape est malade, et ils affectent de verser des larmes de compassion sur Léon XIII prisonnier des cardinaux intransigeants. Ah ! si ces cardinaux le laissaient libre il sortirait du Vatican, il irait au Pincio ou sur le chemin de Sainte-Agnès respirer l'air de la campagne romaine. Mais qu'importe à ces cardinaux que le Pape meure ! Il y a en France de bonnes gens qui n'ont pas perdu l'habitude de se fier à la presse révolutionnaire, ils télégraphient à Rome : "Dites-nous la vérité crue. Le Pape est-il gravement malade ? Réponse payée."

Cette cruelle et cynique plaisanterie qui a duré vingt ans du pontificat de Pie IX et qui a servi de texte ou de prétexte à tant de dépêches de nos ambassadeurs à Napoléon III, n'est pas démodée, et la révolution la reprend à propos de Léon XIII. Je puis vous assurer que le Pape jouit d'une bonne santé : il se porte même mieux que dans les premiers jours de son règne, soit parce qu'il veille moins à son bureau, soit parce qu'il prend l'habitude de ce travail forcé. Il a meilleur appétit et fait à grands pas des promenades dans les musées et les jardins. 

Il est bien vrai qu'au Quirinal on voudrait que le Saint-Père sortît de son palais ; on espérerait, avec quelque apparence de fondement, une sorte de conciliation ou de modus vivendi. Mais au Quirinal on a des pensées et des intérêts chaque jours plus opposés aux pensées et aux intérêts des ministres, lesquels se hâteraient de commettre de nouveaux actes de violences contre l'Eglise, s'ils pouvaient soupçonner la possibilité d'une entente quelconque de la monarchie et de la papauté.

La presse s'amuse à dire que Léon XIII est prisonnier des cardinaux. Ce qui est vrai, c'est qu'Humbert est prisonnier de ses ministres. Léon XIII fait ce qu'il veut, et Humbert doit faire ce que veulent ses ministres. La royauté de Léon XIII a pour nous la valeurd'un principe et d'un fait, contre lesquels la Révolution ne saurait jamais prévaloir. La royauté d'Humbert est une fiction. La loi même le dit. 

Pendant les trois premiers jours qui ont suivi l'attentat contre l'empereur Guillaume, les sectaires d'Italie ont consenti à couvrir leur visage d'un masque de sympathie pour le vieux souverain. Mais M. de Bismarck, pour une raison ou pour une autre, changeant de rôle et se faisant le persécuteur des passions qu'il a si audacieusement déchaînées, ces sectaires jettent le masque, s'intéressent à l'assassin Nobiling et se déchaînent contre le chancelier dans des articles qui ont pour titre La terreur blanche.

Il faudrait, en vérité être bien naïf pour admettre l'horreur des Italiens pour l'attentat de Berlin. En Italie, les assassins sont des héros et des martyrs. On entoure leur nom d'une auréole de respect ; on a de la reconnaissance envers eux... la monarchie subalpine a signé le décret qui accorde une pension à la veuve d'Àgesilao Milano, assassin du roi de Naples. Comment se persuader que la mort de Guillaume pouvait soulever le moindre sentiment de regret ?

C'est Nobiling qu'on plaint. A lui l'intérêt et la sympathie ; à lui l'honneur et l'admiration. Poveretto ! 

23 juin : Propagande du Constitutionnel

Journal Le Constitutionnel juin 1878

L'Univers : "Le Constitutionnel [journal anticlérical] imagine aujourd'hui de nous donner ses impressions sur le Vatican. Au Vatican, tel est le titre que vient d'écrire M. Grenier au-dessus d'une rapsodie des cancans dont sont journellement remplies les feuilles révolutionnaires, tant italiennes que françaises, mais auxquels le rédacteur du Constitutionnel donne un tour nouveau, grâce aux inépuisables richesses de son style désopilant. M. Grenier, d'ailleurs, est méthodique et procède par ordre. "Première question, dit-il : Comment se porte Sa Sainteté le Pape Léon XIII ?" Tout bien pesé, voici la réponse de M. Grenier :

"La santé de Léon XIII est visiblement atteinte. Nous nous garderons, à ce sujet, de nous faire les imprudents ou perfides échos des hypothèses sinistres qui s'échangent sous le manteau. En général, on attribue la langueur et le dépérissement du Pape à son état de permanente et étroite réclusion dans les limites du Vatican. Léon XIII est habitué à l'air vif des montagnes, à la vie libre sous le plein ciel, à une saine activité du corps. Il s'étiole en ce palais. Y reste-t-il cloîtré et emprisonné volontairement ? ou l'intransigeance ultramontaine, qui ne veut entendre parler d'un pacte quelconque avec l'Italie, lui fait-elle un rigide et inévitable devoir de se soumettre à cet odieux supplice ? Nous penchons pour cette dernière supposition. Aux yeux de certains obstinés et de certains violents, ce serait un crime pour ce malheureux Pape que d'aller demander au ciel et aux campagnes de Castel-Gandolfo un air salubre et réconfortant ! Périsse le Pape, plutôt qu'un principe, comme si un principe était ici en jeu et en péril !"

Ayant ainsi parlé, l'oracle passe à un autre point, où nous l'allons suivre. Mais, avant, il convient de lui dire deux mots, sur le premier objet de sa sollicitude. Rassurons-le tout d'abord sur la santé du Pape. Nous ne savons quels sont les visiteurs sur la foi desquels le Constitutionnel hasarde son affirmation ; mais ce dont nous sommes personnellement assurés, c'est que d'autres visiteurs qui ont eu l'honneur d'être admis à l'audience pontificale et d'entendre longuement converser le Pape, ont rapporté de cette entrevue des impressions toutes différentes. C'est ainsi que, pendant vingt ans et plus, on a fait courir le bruit de la mort imminente de Pie IX, dont la longévité merveilleuse a trompé les plus odieux calculs de ses mortels ennemis.

Quant à "l'intransigeance ultramontaine", de laquelle M. Grenier "penche à croire" qu'elle "impose au Pape un odieux supplice", nous pouvons également le rassurer sur ce point. L'intransigeance ultramontaine, comme il plaît au Constitutionnel de qualifier 1es catholiques, a pour coutume d'accepter la loi du Pape, non de la lui faire, et elle n'usurpe pas, comme un simple rédacteur du Constitutionnel, la mission de déclarer que les principes sont ou ne sont pas en jeu dans une question où se prononce souverainement le jugement du Pape. Ne seraient-ce pas plutôt les transigeants libéraux qui voudraient formellement imposer au Pape de se ranger par force à des projets qu'ils savent bien ne pas avoir son approbation ?

Seconde réflexion du Constitutionnel :
"Un autre objet est digne de souci : le Denier de Saint-Pierre est, parait-il, dans une voie de décroissance terrible. Or, le gouvernement du monde catholique est onéreux, temporellement lourd ; il exige un puissant et assuré budget. Ce budget serait créé d'une façon certaine par la réconciliation du Vatican avec le Quirinal. On nous certifie que la question se traite. Nous n'irons pas jusqu'à dire que des négociations sont déjà entamées entre les deux hautes parties ; mais plus d'un prélat, à Rome, exprime librement son désir de voir cette situation tendue, maladive et alarmante, s'acheminer vers une solution pacificatrice. Ce qui est avéré, c'est que le langage qui s'entend à la cour de Léon XIII est empreint de modération et de sagesse. Le temps des colères, des récriminations passionnées et répétées semble passé, et passé sans retour. On est revenu des excommunications et des anathèmes. On ne place plus impérieusement son honneur à lutter contre des faits accomplis, déjà anciens, croissants chaque jour en vigueur comme en durée, contre des faits qui, en somme, ne portent nulle atteinte au dogme, à la morale, aux rites, pas même à l'indépendance de la papauté dans le domaine de l'activité spirituelle."

On voit avec quel aplomb imperturbable M. Grenier, docteur en toutes sciences, continue de soutenir, à l'encontre des enseignements pontificaux, que la spoliation du pouvoir temporel du Pape n'a porté aucune atteinte à l'indépendance de la papauté. A cet égard, nous sommes bien fâchés de donner un démenti à l'écrivain qui prétend qu'on est revenu des excommunications et des anathèmes ; mais il devrait savoir que ces anathèmes et ces excommunications, Léon XIII les a renouvelés en vertu des devoirs de sa charge, lorsqu'il en a pris possession. Il aurait dû ne pas oublier non plus ce que proclamait naguère le souverain Pontife, parlant de la nécessité du pouvoir temporel en réponse à une adresse des zouaves pontificaux.

Enfin et pour ce qui concerne le Denier de Saint-Pierre, comment l'écrivain du Constitutionnel ne voit-il pas que la solution qu'il propose est odieuse et sacrilège, puisque le Denier de Saint-Pierre a été institué précisément pour subvenir aux besoins du Pape après la spoliation. Et ce secours, on voudrait que Léon XIII le tînt du spoliateur, prélevant cette dîme sur les biens usurpés ! Et l'on a l'irrévérence et la naïveté de croire que "la question se traite." Ce qui se traite, nous le dirons au Constitutionnel, car ce qu'ont résolu les catholiques, c'est de tout faire pour augmenter, bien loin de les laisser décroître, les revenus de ce budget volontaire fourni au père commun des fidèles par la générosité de ses enfants."

26 juin : Démentis de l'Osservatore romano

Le Pape Léon XIII
L'Univers : "L'Osservatore romano adresse fréquemment des démentis aux feuilles libérables qui ne cessent d'égarer l'opinion sur le Pape et sur le Vatican. Ces démentis n'amènent pas les menteurs et les calomniateurs à résipiscence. "Léon XIII a eu un long évanouissement : son entourage est très alarmé et cache le plus possible ses terreurs." Ce vieux cliché a servi cent fois contre Pie IX ; le monde libéral est si bête qu'il l'accepte, et beaucoup de catholiques se prennent à craindre. Un des prélats du Vatican me disait hier : "A la nouvelle de cet évanouissement inventé par le Bersagliere [journal italien], les membres du corps diplomatique sont accourus et le lendemain nous avons reçu de tous les pays des dépêches inquiètes, auxquelles il a fallu répondre. », Franchement si le Pape Léon XIII ne dédaignait pas les mensonges de la publicité libérale, il pourrait annexer à la secrétairerie d'Etat un bureau de démentis : les employés de ce bureau auraient fort à faire. Peut-être en faudra-t-il venir là.

On dit que le consistoire qui devait se tenir ces jours-ci sera retardé à cause des difficultés que rencontre le Saint-Siège pour la préconisation d'un nouvel archevêque de Naples. Habituée à tous les parjures, la révolution, qui avait prétendu laisser au Pape la liberté entière des choix épiscopaux, exige pour le roi d'Italie, substitué au roi de Naples, l'exercice d'un ancien droit de nomination au siège de Naples. Sur le refus de Léon XIII, le ministère Cairoli proposerait d'accepter, lui, le choix de Sa Sainteté, mais à la condition d'être informé de ce choix, qu'il annoncerait la veille du consistoire dans le Giornale ufficiale. Même refus du Pape. Et le roi révolutionnaire permet que ses ministres mettent leur main rapace et sacrilège sur la mense épiscopale de l'archevêché de Naples et s'emparent même de force du palais. 


28 juin : Lettre de Mgr Comboni, vicaire apostolique de l'Afrique centrale, au Pape Léon XIII

Mgr Comboni, vicaire apostolique de l'Afrique centrale
L'Univers du 8 octobre  : 
Mgr Comboni, vicaire apostolique de l'Afrique centrale, vient d'adresser à Notre Saint-Père le Pape une lettre qu'il nous communique. Nous en donnons la traduction :

Chartum, dans la Nubie supérieure, le 28 juin 1878.
Très Saint-Père,
J'aurais déjà dû présenter à Votre Sainteté l'hommage de mon affection profonde, de ma soumission absolue et de mon entier dévouement, car à mon arrivée à Chartum, vers le milieu du mois d'avril dernier, j'ai eu la consolante nouvelle de l'heureuse et merveilleuse exaltation de Votre Sainteté sur la Chaire de Saint-Pierre. Mais les souffrances indicibles d'un pénible voyage de soixante-dix-sept jours du Caire ici, la fatigante traversée du grand désert sous une chaleur de près de 60 degrés, et l'obligation de reprendre les travaux considérables de mon laborieux vicariat, que j'ai trouvé en proie au fléau d'une épouvantable disette, m'ont conduit, presque sans m'en apercevoir, à remettre jusqu'à ce moment ce respectueux hommage de mon coeur...
Permettez maintenant, très Saint-Père, que moi, tous les prêtres et ouvriers évangéliques de l'Afrique Centrale...  permettez-nous, dis-je, de déposer à vos pieds sacrés, comme l'ont déjà fait tous vos fidèles enfants répandus dans l'univers entier, l'humble et chaleureux applaudissement par lequel nous vous saluons Pontife et roi, Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, et digne successeur de l'angélique Pie IX, de ce Saint, de ce Port, de ce Grand, dans lequel l'amour de Dieu tout-puissant avait gravé si largement ses propres caractères et tracé une image si sublime de lui-même. Accueillez les hommages respectueux de nos coeurs et les sentiments aussi ardents que sincères de notre soumission humble et illimitée, de notre vénération et de notre amour.
Vous êtes, ô Léon ! l'élu de-Dieu, le don précieux que son coeur, dans les trésors infinis de son amour pour l'Eglise, tenait en réserve pour la consoler du triste veuvage dans lequel l'avait laissée la mort de votre illustre prédécesseur. Vous êtes le grand-prêtre de la nouvelle alliance, le pilote expérimenté de l'arche mystique du pacte éternel, hors de laquelle il n'y a pas de salut, le grand centre de cette unité catholique que le grand Pie IX éleva au sommet de la perfection et de la grandeur. Vous êtes la pierre fondamentale de l'Eglise de Jésus-Christ, le témoin sincère de sa révélation, le dépositaire fidèle de sa doctrine, l'interprète infaillible de ses oracles, le soutien intrépide de ses autels, le juste vengeur de ses lois, le propagateur légitime de sa religion, le lion invincible de Judas qui triomphe de ses ennemis, l'astre éclatant qui répand la vraie lumière parmi les ténèbres de l'univers, le Pontife souverain, le maître infaillible de la vérité, le pasteur suprême des âmes, de qui le monde attend la paix, et qui les réunira toutes à l'ombre de l'unique bercail de Jésus-Christ.
Mais parmi les âmes qui attendent du Vicaire de Jésus-Christ la bénédiction et la vie, il se trouve plus de cent millions d'infidèles qui constituent le vicariat de l'Afrique centrale, la mission apostolique la plus peuplée, la plus vaste et la plus difficile de l'univers... 

Daignez, ô Léon, jeter un regard compatissant vers cette partie délaissée de l'héritage sublime du Christ, au rachat de laquelle nous voulons consacrer nos esprits, nos coeurs et nos vies ; accordez-lui une de ces bénédictions particulières qui la fasse ressusciter et lui donne la fécondité de la vie. 
En attendant, prosterné devant votre sainte Majesté de Pontife et de Roi, vous renouvelant l'offrande pleine et entière de mon affection, de ma déférence et de mon dévouement illimité, je baise avec respect vos pieds sacrés, et j'implore pour nous tous votre bénédiction apostolique.

Daniel Comboni
Evêque de Claudiopolis, Vicaire apostolique de l'Afrique centrale.

4 juillet : Propagande du gouvernement italien sur l'acceptation par le Pape de la loi des garanties

Agostino Depretis, chef du gouvernement italien de 1876 à 1878
L'Osservatore romano dément d'une façon absolue la nouvelle que la Congrégation des cardinaux, sur l'invitation du Pape, examine la question de savoir si le Pape peut jouir des avantages matériels offerts par la loi des garanties en tant que ces avantages ne blessent pas le pouvoir spirituel. [La des garanties était des dispositions votées sous Victor Emmanuel, prétendant garantir au Pape des dédomagements à la spoliation des Etats Pontificaux et refusés par le Pape Pie IX du fait qu'elle prétendait entériner légalement cette spoliation et faisait du Pontife Romain un simple évêque limité sous domination du souverain d'Italie].

8 juillet : Difficultés des négociations entre le St Siège et l'Allemagne

L'Univers : "Nous ne connaissons pas les lettres adressées par Sa Sainteté Léon XIII à l'empereur Guillaume. Plus discrète, la chancellerie pontificale n'a point livré à la publicité des documents considérés dans tous les pays civilisés comme appartenant d'abord au destinataire. On voit seulement, par les réponses de l'empereur d'Allemagne et du prince héritier, qu'à deux reprises, lors de son exaltation au trône pontifical et à la suite de l'attentat de Berlin, le Pape, prenant occasion de ces deux événements, a ouvert à l'empereur Guillaume les voies de la conciliation.

Comme les premiers Papes et les Pères de l'Eglise qui écrivaient aux empereurs persécuteurs, païens ou ariens, pour les engager, au nom de la justice et de la paix, à se départir de leur rigueur envers les catholiques, Léon XIII s'est adressé au nouveau césar allemand dans une même pensée de pacification et avec l'espoir que le puissant monarque serait accessible aux raisons de l'équité, aux intérêts de la concorde. 

Ce qu'étaient ces lettres, les nombreux documents de la mansuétude des Papes nous l'apprennent assez. Pontife et Père à la fois, arbitre des différends entre les rois et les peuples, pacificateur suprême des nations, le Pape a dû parler le langage de la persuasion et de l'autorité, de la douceur et de la force.

Les sentiments exprimés dans les lettres impériales ne répondent pas à ces ouvertures. Avec autant de vérité que les premiers apologistes du christianisme, le Pape prenait l'empereur à témoin que les sujets catholiques de la Prusse sont aussi soumis à son autorité, aussi obéissants aux lois que les sujets protestants. L'empereur, en reconnaissant la fidélité de ses sujets catholiques, répond ironiquement au Pape qu'il fera bien d'employer l'influence puissante, que la constitution de son Eglise lui donne, à obtenir des évêques et des prêtres qu'ils "suivent dorénavant l'exemple de la population dont l'éducation spirituelle leur est confiée." Toute la persécution pèse en Allemagne sur le clergé, et c'est le clergé seul que l'empereur accuse d'insoumission, N'est-ce pas déclarer que le gouvernement entend persévérer à son égard dans la politique inaugurée par les funestes lois de mai [lois anticléricales] ?

La lettre du prince impérial le dit plus expressément que celle de l'empereur. En vain le pape demande-t-il que la législation prussienne cesse d'être en hostilité avec les lois de l'Eglise : l'héritier de la couronne lui déclare qu'aucun monarque prussien ne saurait accepter que la constitution et les lois de la Prusse soient modifiées conformément aux dogmes de l'Eglise catholique romaine, sans compromettre l'indépendance de l'empire. Le futur souverain se fait du pouvoir et de l'indépendance de l'Etat la même idée que les anciens empereurs qui soutinrent contre le Saint-Siège la longue querelle des investitures. Il croirait abaisser la puissance séculière devant l'autorité spirituelle des Papes, s'il consentait à mettre d'accord la loi civile avec la loi religieuse. Cette revendication des prétendues prérogatives du pouvoir temporel, qui a servi de prétexte à toutes les persécutions, à toutes les rivalités des princes avec Rome, cette indépendance de la société civile, érigée ici en maxime d'Etat, ne laissent pas d'espoir à une paix de principes entre le Saint-Siège et l'empire allemand, non plus qu'au rétablissement de l'union de l'Eglise et de l'Etat.

Toutefois, la lettre postérieure à l'attentat de Berlin, quoique plus hautaine que la première, laisse entrevoir une pensée d'accommodement, une velléité de conciliation, au moins dans la pratique des rapports des deux puissances. Le gouvernement prussien entend ne rien changer à ses lois ; mais s'il se trouvait en dehors des principes jugés nécessaires à l'indépendance de l'Etat, quelque moyen de transaction capable de rétablir la paix religieuse, il ne se refuserait pas à l'accepter. On voit ici l'orgueil impérial aux prises avec la nécessité. Les souverains ne veulent faire aucune concession de principe, de peur d'amoindrir l'omnipotence de l'Etat, et cependant ils jugent de leur intérêt d'amener le Saint-Siège à composition.

La guerre religieuse n'est bonne pour aucun Etat ; la domination acquise au prix de la persécution est fragile. Dans l'exaltation de la victoire, l'Allemagne a pu croire d'abord qu'elle pouvait rompre avec l'Eglise et rejeter l'autorité spirituelle du Saint-Siège. L'expérience lui a montré que la force n'a pas facilement raison des consciences. Contraints de choisir entre l'Eglise et l'Empire, les catholiques allemands, tout en demeurant soumis à leur souverain, se sont souvenus de la maxime évangélique, qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Devant cette résistance, le vieil empereur et son fils semblent se demander s'il ne serait pas plus avantageux de faire la paix avec le catholicisme. Mais cette pacification religieuse, ils voudraient l'obtenir sans sacrifice d'orgueil et sans rien abdiquer des prétentions de l'Etat. Une pareille contradiction ne ferme-t-elle pas d'avance toutes les voies au Saint-Siège ? Comment établir un régime quelconque de paix avec des lois qui sont des lois de guerre ? Rome ne s'est jamais refusée, pour le bien des peuples, à une transaction avec les gouvernements. Par les concordats conclus dans les divers pays catholiques, on voit bien ce qu'elle pourrait abandonner à l'autorité allemande, mais on ne voit pas ce que celle-ci est disposée à lui concéder, quand elle met pour première condition à un accord le maintien de lois absolument incompatibles avec les lois et les dogmes de l'Eglise.

Aveuglée par sa puissance, l'Allemagne de M. de Bismarck n'est pas encore suffisamment instruite des conséquences de sa politique de persécution, pour entrer sincèrement dans la voie de la réconciliation avec Rome. Elle s'en fie trop à la force de ses armées, à la solidité de son gouvernement. Mais un jour viendra où la superbe Allemagne reconnaîtra que ce n'est ni le nombre des régiments, ni l'habileté de l'administration qui font la force des Etats. Elle verra qu'il n'y a pas de vraie stabilité en dehors de la religion, ni de vraie unité sans une commune foi. Tout au moins reconnaîtra-t-elle qu'une nation divisée contre elle-même ne peut subsister et que la paix religieuse est la première condition de l'ordre et de l'existence. Alors peut-être se retournera-t-elle vers Rome pour lui demander les seuls éléments solides de la force et de la paix. Elle la retrouvera toujours prête à lui faciliter les moyens d'une véritable pacification. Rome n'exige pas toujours qu'on aille à Canossa, mais elle fait toujours qu'on vienne à elle [Canossa est ce célèbre château où l'empereur Henri IV d'Allemagne vint faire sa soumission au Pape St Grégoire VII].

Henri IV d'Allemagne demandant la levée de son excommunication au Pape Grégoire VII à Canossa

11 juillet : Discours du Pape Léon XIII à l'Académie des Arcades

Le Bosco Paraiso à Rome, siège de l'Académie des Arcades
"Les Arcades ont célébré l'avènement de Léon XIII avec une magnificence, digne de leur académie et digne du Pape qui en était membre sous le nom grec de Néandro Ecateo. C'est dans le bois Parrasio, site enchanteur, propriété de l'Arcadie, au pied du Janicule, que le custode général, Mgr don Etienne Ciccolini, camérier participant de Sa Sainteté, avait convoqué les pasteurs. La façade intérieure, dominée par l'écusson des Pecci, était ornée d'une statue colossale de Léon XIII ; dans des niches se trouvaient placées les figures plus grandes que nature des vertus cardinales. Les tentures, les fleurs, les inscriptions latines dictées par Mgr Nocella, épigraphiste élégant, avaient été prodiguées. 
Onze cardinaux assistaient à la solennité : LL. EEm. Guidi, évêque suburbicaire de Frascati, qui a lu le discours d'ouverture ; di Pietro, doyen du Sacré-Collège ; Sacconi, de Luca, Hohenlohe, Franchi, secrétaire d'Etat, Giaunelli, d'Avanzo, Nina, de Falloux et Pellegrini. On y voyait plusieurs archevêques, évêques et abbés mitrés, etc., NN. SS. Spaccapietra, Tarkanyi, Samminiatelli, Marinelli ; des prélats de la maison du Pape, parmi lesquels Mgr Ricci, Mgr Boccali, etc., beaucoup de moines et de prêtres. Les ambassadeurs d'Autriche et de France, les ministres de diverses puissances et plusieurs hommes illustres d'Italie, entre autres M. César Cantù (que le Saint-Père a daigné recevoir hier en audience particulière). Bref, Léon XIII a été exalté avec un véritable enthousiasme ; son nom de Léon a fourni aux poètes les plus énergiques rapprochements. Le Pape est le Pape, et parce que Pape il est aimé, loué, fêté, admiré ; et Dieu, qui le fait supérieur à tous les hommes, le fait aussi digne de leur amour et de leur louange. Ici. d'ailleurs, la grande et majestueuse personnalité de Léon XIII rendait facile la tâche des académiciens : elle a été admirablement remplie. Gloire au Pape !"

30 juillet : Victoire du Centre allemand aux élections du Reichtag

Louis Windhorst
L'Univers (du 19 août)  Elections en Allemagne : "Je reviens encore sur les élections pour le Reichstag [où le parti catholique, le Centre, avait obtenu 23% des voix, ce qui le plaçait à égalité du parti  National-libéral et donnait aux catholiques le poid suffisant pour faire modifier la législation anticléricale], car ses derniers résultats nous paraissent des plus instructifs ; ils nous font voir que le kulturkampf [politique d'opposition au catholicisme de Bismarck (luthérien) surtout dirigée contre la supématie du Pontife Romain sur l'Eglise catholique en allemagne]  a préparé un glorieux triomphe pour le catholicisme [en soudant entre eux les catholiques]... 

Le grand chancelier a prévu ce succès ; il s'est rapproché de Canossa, et Léon XIII pourra durant les négociation pendantes, faire appel aux colonnes qu'il a derrière lui dans l'empire germanique. Il pourra d'autant plus appuyer sur le succès électoral du 30 juillet, que l'art n'a été pour rien dans le résultat obtenu : il est uniquement le fruit de la conviction consciencieuse, de la fidélité et de l'amour envers le Saint-Siège.

L'Eglise a donc vaincu, cette fois encore son plus grand adversaire, grâce à la fermeté des évêques, à la fidélité du clergé et des fidèles. Et la situation actuelle ne manque pas tout à fait de ressemblance avec l'époque où Henri IV s'humiliait devant Grégoire VII !
Nous sommes loin de croire à la conversion du créateur du nouvel empire allemand, qui a avoué un jour la nécessité de l'hypocrisie politique ; nous croyons moins encore à sa droiture ; mais la force des choses, disons la Providence, sait pousser vers Canossa par des voies détournées ceux qui veulent le moins y aboutir... 

Quant aux négociations entre Kissingen et le Vatican, rien ne perce au dehors ; je m'abstiens donc de vous entretenir des contes que les folliculaires de toutes les couleurs lancent tous les jours dans le public. Une chose est certaine, c'est que tous les hommes d'ordre, les conservateurs honnêtes souhaitent vivement la fin du kulturkampf et font des voeux pour la paix entre l'Eglise et l'Etat. 

Les catholiques se tiennent sur la réserve, attendant de voir si le rapprochement apparent du chancelier est dicté non par des calculs politiques, mais par la conviction que la religion est le fondement de la société et l'appui le plus assuré de l'Etat....

Le seul fait pour le chancelier de l'empire germanique d'avoir négocié avec le Saint-Siège relativement aux rapports en tre l'Eglise et l'Etat, — peu importe quels en soient les résultats — ce seul fait, disons-nous, est un démenti à ceux qui avaient [affirmé qu'il ne se mettraient jamais en] marche vers Canossa.

En effet, c'est une déviation du principe de la supériorité de l'Etat sur l'Eglise, que l'on voulait pourtant faire admettre par les évêques avant d'en venir à une réconciliation que l'Etat souverain voulait ensuite accorder comme une grâce à son obéissante servante. Quoi qu'ils disent, ils ont été à Canossa ; ils y sont probablement encore."

31 juillet : Mort du Cardinal Franchi, Secrétaire d'Etat 

Le Cardinal Alessandro Franchi

9 août : Nomination du Cardinal Nina comme nouveau Secrétaire d'Etat

Le Cardinal Lorenzo Nina
Nomination du Cardinal Lorenzo Nina, Secrétaire d'Etat. Le cardinal Nina est né à Recanati (Etats pontificaux) le 12 mai 1812; il a été créé cardinal-diacre du titre de Saint-Ange in Peschiera dans le consistoire du 12 mars 1877. Il est préfet de l'économie de la propagande et préfet de la congrégation des études. 

10 août : Approbation par Rome de la Congrégation de Marie Immaculée


DÉCRET
Notre Très Saint-Père le Pape Léon XIII, dans l'audience accordée le 2 août 1878, à monseigneur le secrétaire de la Sacrée-Congrégation des évêques et des réguliers soussigné, vu les les lettres de recommandation des prélats des lieux où se trouvent des membres de la pieuse Congrégation de la bienheureuse vierge Marie-Immaculée, a approuvé et confirmé pour sept ans, par mode d'expérience, les constitutions ci-dessus transcrites, dont l'autographe est conservé dans les archives de la susdite S. congrégation, comme il les approuve et confirme par la teneur du présent décret, sauf la juridiction des ordinaires, conformément aux sacrés canons et aux constitutions apostoliques.
Donné à Rome, 10 août 1878, en la secrétairerie de la Sacrée-Congrégation des évêques 
J. cardinal Ferreri, préfet
A., archevêque de Myre, secrétaire

11 août : Le Cardinal Nina indique sa volonté de poursuivre les négociations avec les différents gouvernements

Le Kronprinz Frédéric Guillaume, fils de Guillaume Ier
"Rome, 11 août, 4 h. 45, soir. Le cardinal Nina, en notifiant sa nomination de sous-secrétaire d'Etat du Saint-Siège aux cabinets de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de Londres et de Berne, a exprimé le désir de continuer les négociations déjà entamées, protestant pour sa part de sa loyale condescendance et de sa bonne volonté." (L'Univers, dépêche de Rome du 13 août 1878)

13 août : Rencontre à Kissingen du représentant du St Siège et de Bismarck, lettre de ce dernier au Souverain Pontife

Albert Falk

"Les entrevues à Kissingen de Mgr Masella avec le prince de Bismarck n'ont pas dépassés les proportions de simples pourparlers. Les négociations officielles n'ont pas encore été ouvertes." (L'Univers, dépèche du Rome du 13 août 1878).

Lettre du prince de Bismarck à Léon XIII présentant ses condoléances pour la mort du Cardinal Franchi. "La nouvelle qu'une lettre de condoléance au sujet de la mort du cardinal Franchi a été remise à Sa Sainteté de la part du prince de Bismarck met en fureur notre presse révolutionnaire, qui s'écrie : Voilà l'empereur à Canossa ! Ces valeureux de la plume n'ont que dédain et mépris pour le grand chancelier et seraient très disposés à le déclarer fou, s'il n'avait pour lui, disent-ils, l'excuse des élections dont le résultat a été plus favorable aux idées de Grégoire VII qu'aux prétentions du nouvel Henri. Je dois dire, pour la vérité, que les élections ne sont pour rien dans les négociations entre la cour de Berlin et le Saint-Siège, entamées, comme on le sait, avant ces élections." (L'Univers, Lettre de Rome du 7 août 1878)

14 août : Négociation de Kissingen

Cardinal Gaetano Aloisi Masella, représentant de Léon XIII aux entrevus de Kissingen avec Bismarck
"Aucune convention spéciale ne sera conclue pour le moment entre l'Allemagne et le Vatican. Il y aura seulement des déclarations réciproques relativement aux accords établis et aux moyens d'exécution. Aucune mention ne sera faite des lois de mai, mais il est tacitement convenu que leur exécution sera différente de ce qu'elle était. Mgr Masella [représentant du Saint-Siège aux entrevus de Kissingen avec Bismarck] est attendu prochainement à Rome." (L'UniversDernières dépêches, du 15 août 1878)



16 août : Exécution de Hoedel

Max Hoëdel
Exécution de Hoedel, auteur de la tentative d'assassinat de l'empereur Guillaume Ier le 11 mai 1878.


17 août : Remise des grades à l'université grégorienne


"Samedi, 17, ont eu lieu à l'université grégorienne (ancien collège romain) la collation des grades et la distribution des médailles remportées par les élèves qui en avaient suivi les cours pendant l'année scolaire. Trente-six d'entre eux furent proclamés docteurs en théologie et vingt-trois docteurs en philosophie. Les grades de la licence et du baccalauréat furent distribués entre soixante-dix autres candidats.

Tous ces élèves, comme on sait, appartiennent aux diverses nations qui ont des collèges ou séminaires à Rome. Mais nous avons constaté avec fierté que le séminaire français avait formé à lui seul près de la moitié des gradués. Nous ne mentionnerons que les élèves docteurs au nombre de
vingt, auxquels il faut ajouter huit autres 
créés docteurs à la faculté de droit canonique de l'Apollinaire.... 

La cérémonie de l'université grégorienne était présidée par Son Eminence le cardinal Franzelin, toujours heureux de reparaître au milieu d'une jeunesse studieuse, à laquelle, pendant près de vingt ans, il prodigua les trésors, de sa profonde science et les entraînements de son ardente parole. L'éminent théologien, après avoir conféré aux nouveaux docteurs les insignes de leur dignité, en leur faisant prononcer la formule de la profession de foi de Pie IV, leur adressa ensuite quelques mots de félicitation. Son Eminence déclare louer d'autant plus volontiers ses auditeurs, qu'il connaît mieux la difficulté des examens. Pour en avoir heureusement triomphé, ils ne doivent pas cependant se croire arrivés au terme de leurs études. La science sacrée a un objet, trop vaste pour être jamais épuisée ; elle exige une connaissance à la fois profonde et étendue, car une étude superficielle serait insuffisante pour démasquer et réduire à néant les erreurs de la fausse science qui nous envahit chaque jour davantage. Son Eminence insiste particulièrement sur la nécessité de la philosophie, comme préparation à la théologie ; sans en être le fondement, elle en est pourtant le rempart et comme le mur de défense. En terminant, le savant cardinal leur renouvelle ses félicitations pour les succès obtenus, et les encourage dans leurs travaux futurs, en leur montrant dans la vision béatifique le couronnement de leurs efforts ici-bas. (L'Univers du 5 septembre)


Cardinal Jean-Baptiste Franzelin

18 août : Persécution des catholiques de Pologne par le Czar

Cathédrale de Chelm

L'Univers : "Pendant le semestre qui vient de s'écouler, aucune amélioration n'a eu lieu dans la situation des catholiques en Pologne et de ses prêtres exilés.Cette ténacité dans la persécution est en contradiction flagrante avec les paroles de l'empereur de Russie adressées dans sa réponse au Saint-Père, et les déclarations de la Russie au congrès de Berlin, dans lesquelles la liberté religieuse était présentée, au mépris de le vérité, comme un principe auquel le gouvernement russe a toujours été fidèle... 

Les prêtres polonais exilés ont été re présentés à Rome par un ancien exilé, lorsque la députation de diverses provinces polonaises est venue à Rome présenter les hommages de la Pologne au Saint-Père. Une adresse spéciale lui a été présentée, dans laquelle les malheureux exilés font un tableau navrant de leurs souffrances et expriment leur ferme résolution de continuer à rejeter les propositions moscovites pour ébranler leur foi, et de mourir plutôt que de lui être infidèles. 
Le Saint-Père et les grands dignitaires de l'Eglise ont accueilli avec bonté et une vive sympathie le délégué des prêtres exilés, qui, d'après l'adresse sus-mentionnée, sont au nombre de 400, outre 10 000 catholiques polonais dont le sort est déplorable. 
Ce sont surtout les uniates de Podlachie, très nombreux, qui ont le plus à souffrir. Les faits journaliers prouvent jusqu'à l'évidence qu'après avoir détruitle rit grec uni, le gouvernement russe avance dans la destruction du rit latin. L'introduction forcée de la langue russe dans les églises catholiques des anciennes provinces polonaises, la suppression croissante de ces églises, les abus criants et les scandales dont se rendent coupables les renégats installés par le gouvernement pour gérer les affaires ecclésiastiques dénotent un parti pris pour anéantir le catholicisme en Pologne. 
Ainsi dans la paroisse de Pinsk, il n'y avait pour 8 000 habitants qu'un seul prêtre, l'abbé Arcimowicz, lequel a été envoyé à Pétersbourg à cause de son opposition à la propagande schismatique.
Les curés à Jhumen, Borysow, Stuck et Mozyr ne se servent dans leurs églises que de la langue russe ; il en est de même à Lépek, dans le gouvernement de Witebsk. Il faut payer quelques cents francs au curé, agent de la Russie, pour que la bénédiction nuptiale ne soit pas faite en langue russe. 
Il arrive rarement qu'un des prêtres exilés soit autorisé au retour ; cependant une exception a eu lieu en faveur du chanoine Szezygzelski, qui, après bien des années de souffrances, est rentré en Pologne avec une santé détruite.
Pour avoir une idée exacte du martyre des uniates polonais, il faut lire un livre paru récemment à Lemberg : c'est l'Histoire authentique de la persécution des uniates du diocèse de Chelm, d'après les témoignages réunis des prêtres uniates, publiée par un deces prêtres... On y trouve dés faits incroyables de la barbarie russe toujours démentie et toujours renouvelée.
Dans les deux derniers mois, dans les gouvernements de Lublin, de Siedlcé et de Lomza, 11 églises viennent d'être fermées. La nomination de Czortkow comme général gouverneur de Kiew, dont les procédés bien connus rappellent ceux de Muriawief, n'est point de bon augure. On parle de sa proclamation adressée au con sistoire de Zytomir, qui annonce aux prêtres franchissant les limites de leurs paroisses une amende de 25 roubles et leur arrestation ; il s'agit d'empêcher toute communication entre eux et de rendre impossible de célébrer les fêtes avec un certain apparat. Il en résulte que des milliers de personnes font un long voyage inutilement...
Les autorités font des enquêtes pour savoir à qui telle ou telle personne s'est confessée, car il est interdit à un prêtre de confesser tout ceux qui s'adressent à son ministère. Les autorités locales font même des tentatives de corruption en s'adressant aux vicaires et en leur promettant des appoinlements considérables et même des cures, pourvu qu'ils s'obligent à réagir contre la fidélité des curés à l'Eglise."

20 août : Condamnation de La crise de l'Eglise par l'Index

Abbé Guthlin, agent de Mgr Dupanloup
Le Cithadino d'Udine : "Parmi les livres récemment condamnés par la congrégation de l'Index, se trouve un opuscule intitulé : La crise de l'Eglise. Imprimé à Bruxelles en 1877, chez Vander Chem, avec toute sorte de mystères et de précautions, il passe avec vraisemblance pour être l'oeuvre d'un Français [Mgr Dupanloup et ses accolytes]. 
Lorsque, au mois de février dernier, les cardinaux... entrèrent au conclave, chacun d'eux reçut par la poste la brochure : la crise de l'Eglise... J'ignore quel usage en ont fait les Pères du conclave. Ce qui est certain c'est que l'opuscule ne fit pas beaucoup de bruit... Aussi son auteur, au bout de quelque temps, le mit-il en vente, et finalement il le distribua gratuitement pour en écouler les exemplaires.
Dans ces misérables pages, on veut prouver que tous les maux dont l'Eglise souffre depuis plusieurs années sont la conséquence des doctrines ultramontaines soutenues par l'Univers. Si l'auteur avait été italien, au lieu du vaillant Univers, il eût cité l'Osservatore cattolico, de Milan, ou l'Osservatore romano, ou bien l'Unità du célèbre abbé Margotti. Ce n'est donc pas le Siècle, le Rappel, les Débats et les autres feuilles semblables, qui, par le venin de leurs enseignements, détruisent tout principe et corrompent tous les coeurs, mais c'est le journalisme catholique!
La Crise fait en terminant un appel au Pape appelé à sortir de l'urne du conclave, pour que, par une application lente et graduelle, mais ferme, des doctrines catholico-libérales, les maux de l'Eglise soient adoucis et diminués. L'auteur anonyme de ces étranges conseils s'attendait sans doute à autre chose qu'à une condamnation de son ouvrage. Puisse cette leçon lui profiter !"

20 août : Bismarck adresse au Pape un télégramme de félicitations à l'occasion de sa fête

St Joachim

L'Univers : "Berlin, 19 août. Le prince de Bismarck a adressé au Pape un télégramme de félicitations à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance." [il s'agissait en réalité de la fête du saint patron du Pape, St Joachim. On lit en effet dans la Lettre du correspondant de Rome daté du 17 août :] "Aujourd'hui, veille du jour consacré par l'Eglise aux gloires de saint Joachim, patron du Pape... des télégrammes de félicitations arrivent de tous les côtés : on me dit qu'il y en a un de l'empereur d'Autriche et un autre de M. de Bismarck."

27 août : Retour sur la proscription des congrégations par le Kulturkampf

Membre du Centre Allemand au Reichtag

L'Univers : Lettre d'Allemagne : "Nous voici arrivés à une crise tout a fait inattendue... Les voix condamnant le kulturkampf [stratégie politique visant à faire de l'Etat la haute autorité religieuse inaugurée par Bismarck à partir de 1870] comme la cause la plus active de la décomposition sociale, en Allemagne, deviennent de jour en jour plus nombreuses... "C'est sur la route du kulturkampf, disait récemment la Gazette de la croix, organe des protestants conservateurs, que nous avons rencontré toute notre misère morale et matérielle... Ce n'est qu'en renonçant au kulturkampf et en abandonnant le courant qui l'a produit, que nous sortirons de nos embarras. Telle est notre opinion. Elle devient de plus en plus générale..."
Il n'y a pas jusqu'à l'organe de Lasker, chef des nationaux-libéraux, qui ne se promette de la cessation du kulturkampf "une nouvelle phase de progrès et de prospérité", que nous saluons, dit cette feuille, de nos espérances et de nos voeux les plus sincères. Voilà assurément des aveux auxquels on n'avait pas lieu de s'attendre il y a à peine quelques mois. Les élections du 30 juillet en sont une confirmation éclatante.
...Sur 397 députés dont se compose le Reichstag, la fraction du centre [parti catholique] compte 110 membres...  Le centre formera donc dans la nouvelle Assemblée la phalange la plus nombreuse et la plus importante, plus nombreuse que les partis conservateurs [partis de Bismarck] ensemble, plus importante que les éléments libéraux, même dans le cas où ceux-ci réussiraient à s'unir dans une action commune...
Nous ne voulons ni chanter ni exagérer cette victoire de la fraction catholique ; il suffit de la constater. Nous ne serions pas étonnés si le gouvernement cherchait encore une fois à se faire illusion sur l'état actuel des choses, ni si le parti libéral se prêtait à de nouvelles comédies aux dépens des catholiques... Le gouvernement allemand, dans sa récente correspondance avec Léon XIII a déclaré, ce qu'on savait assez, qu'il était encore protestant, et qu'il ne pouvait s'entendre avec le Saint-Siège sur les principes catholiques. Cela est clair ; mais encore peut-on chercher un modus vivendi. L'Eglise est un peu plus vieille que l'empire allemand ; elle a trouvé le moyen de vivre avec les gouvernements les plus divers, hérétiques, infidèles, païens. On pourra le trouver aussi pour le nouvel empire... L'Eglise... a ses promesses divines, elle n'est pas encore lasse de soutenir le combat ; dix-neuf siècles de persécutions ne l'ont pas détruite. Mais les empires ne sont pas fondés sur le roc immobile. Les opinions changent, les majorités parlementaires ont leurs fluctuations. Les nationaux-libéraux se croyaient maîtres des destinées de l'empire, lorsque le chancelier leur déclara sans détour que, grâce à eux, l'empire courait à sa perte, et qu'il lui fallait désormais un autre parti pour gouverner. 
La Gazette de Magdebourg nous assurait, il y a quelques jours, qu'on négocie le changement de quelques lois anti-ecclésiastiques, et principalement de celles contre les jésuites... Ce serait aller droit au fond des choses. Car les jésuites sont bien ce qu'il y a de plus dangereux et de plus incommode dans l'Eglise catholique. Si l'on pouvait vivre avec eux, les autres conditions du modus vivendi seraient bientôt, trouvées...
...Tous ces faits néanmoins ne doivent pas nous faire oublier que les représentants officiels de l'empire allemand ont affecté plus d'une fois de se poser comme le centre et l'appui du protestantisme européen. Peut-on bien espérer que ce même pouvoir réussirait, quand même il le voudrait, à vaincre l'antipathie si vive et si profonde de l'esprit protestant contre les jésuites ? Nous avons peine à le croire.
Mais moins le gouvernement se montrera peut-être disposé à rétablir dans son intégrité l'état de choses qui existait avant le kulturkampf, plus le Saint-Siège se fera un devoir d'y tenir. On sait très bien à Rome que c'est à la compagnie de Jésus qu'est dû, dans une large mesure... le réveil de l'esprit et de la vie catholiques dans toutes les parties de notre pays ouvertes à son apostolat. Un tableau statistique de ses missions, depuis 1851 jusqu'à 1872, montrerait que son action bienfaisante s'est étendue sur l'Alternagne entière. Et le fruit de ses missions n'était pas seulement une effervescence passagère de dévotion ; elles étaient des cours d'enseignement catholique, une école pratique des devoirs de la vie chrétienne, une sérieuse et solide réforme des moeurs, une véritable transformation de l'esprit populaire. Renouvelées de temps en temps, le bien qu'elles avaient fait jetait de profondes racines.
Des congrégations, des associations pieuses, des oeuvres de zèle et de charité, le continuaient comme autant d'organismes vivants. Il passait ainsi entre les mains du clergé séculier, renouvelé lui-même chaque année à l'aide des retraite données par les Pères dans presque tous les diocèses. Le catéchisme uu P. Deharbe, comme autrefois, celui du H. P. Canisius, se propageait partout, remplaçant par un enseignernent clair et substantiel cette instruction vague el abstraite, produit de la philosophie des universités, qui s'était glissée même au sein des populations catholiques. On se remit a enseigner, dans toute leur force et toute leur pureté, ces dogmes lumineux, ces préceptes mâles et, fortifiants qui distinguait la religion vraiment catholique de ce christianisme effacé et superficiel fait à l'image du protestantisme et des idées modernes. 
La compagnie de Jésus a fait plus encore... elle a puissamment contribué à ressusciter en Allemagne... la solide doctrine de saint Thomas et des théologiens scolastiques. Le nom P. Kleutgen sera désormais inséparable de cet heureux retour aux traditions de la science catholique. Ce qu'il a commencé par ses livres a été continué et accompli par tous les Pères de la compagnie, qui ont eu à soutenir pour cette raison un rude combat avec ce qui s'appelle la science allemande et se sont attiré des haines irréconciliables de la part des tenants de cette science.
Mais les jésuites avaient bien combattu, et quand l'heure décisive arriva et que ces professeurs levèrent l'étendard vieux-catholique, ceux-ci se virent complètement isolés. Pour se venger de cette humiliation, ils travaillèrent si bien à rendre les jésuites odieux au gouvernementet, au parti libéral, qu'ils obtinrent enfin leur expulsion. 
Vint ensuite le tour des autres corporations religieuses. Le bannissement frappa d'abord, comme affiliés des jésuites, les ordres qui, par l'apostolat des missions, exerçaient une plus grande influence sur le peuple. Bientôt ces expulsions partielles furent suivies en Prusse d'une loi générale contre les ordres religieux. Seules les congrégalions de femmes vouées au soin des hôpitaux trouvèrent, grâce ; on ne croyait pas pouvoir, en temps de guerre, se passer de leurs services auprès des blessés. Quant aux religieuses des autres congrégations, on procéda contre elles avec une dureté barbare ; des milliers de faibles femmes furent mises dans la cruelle alternative... de choisir entre l'exil ou l'apostasie...
A l'heure qu'il est... l'éducation est totalement soustraite à l'Eglise et dévolue à l'état, au nom duquel se donne, dans toutes les écoles publiques, même enseignement religieux.... 
C'est en 1870 que se constitua la fraction du centre, lorsque, à la façon dont les nationaux-libéraux, au mois de février de cette année-là, traitaient la question des couvents, les députés catholiques comprirent qu'on en voulait à la liberté des ordres religieux... Le centre... ne pouvait ni les oublier ni les abandonner. Aussi a-t-il inscrit dans son programme pour les dernières élections : demande de l'abrogation des lois contre les jésuites et les autres corporations religieuses ; demande que le peuple catholique a ratifiée par plus de 1,500,000 suffrages. C'est donc la pleine liberté des ordres religieux que le centre réclame pour l'Eglise, liberté qui lui est nécessaire pour guérir les maux au milieu desquels se débat la société contemporaine... Laisser au bon plaisir du gouvernement de désigner les ordres religieux les plus propres à travailler au salut et à la régénération de l'Allemagne, d'admettre les uns, d'exclure les autres, de fixer des limites à leur action et à leur développement, ce serait une nouvelle restriction de la liberté de l'Eglise, et même la plus funeste qui se puisse imaginer.
Le docteur Scliulte, le jurisconsulte des vieux-catholiqnes, écrivait récemment dans le Contemporary-Review, que le gouvernement prussien s'était mépris en inaugurant le kulturkampf : "On au rait dû, selon lui, procéder plus lentement, plus doucement, ménager le clergé et l'épiscopat, séparer peu à peu le peuple du clergé, ne pas attaquer ouvertement les droits fondamentaux de l'Eglise, mais intercepter et miner l'une après l'autre les racines de sa vie et de son action." Ce langage enveloppé est suffisamment clair, et l'on peut être sûr que le Saint-Siège se tient pour averti. Après avoir triomphé de la persécution ouverte, il n'entend pas se résigner à un mode de vivre qui, dans la pensée de ses promoteurs, équivaudrait à une persécution lente et cachée. Or, telle serait une restriction apportées à la liberté de l'Eglise par des clauses qui l'empêcherait de déployer ses forces..."

30 août : L'entrevue de Kissingen met en émoi les agences révolutionnaires

Mgr Domenico Jacobini
L'Univers : "La seule annonce de entrrevues de Kissingen [entre le représentant du Saint-Siège et Bismarck] a mis en émois toutes les agences révolutionnaires qui fonctionnent à Rome. La Pall Mall Gazette, rend compte sur la foi d'un sien correspondant, d'une longue entrevue entre le Pape et son nouveau secrétaire d'Etat [le Cardinal Nina].
Inutile de dire que l'entretien est confidentiel, traite des matières politiques et religieuses les plus délicates... et que le correspondant du Pall Mall a tout entendu... Deux mots suffisent à cractériser l'inconvenance de ces 'informations' : elles voudraient être perfides, et ne sont qu'ineptes.

Rome, 30 août. 
"Mgr Jacobini, nonce à Vienne, est attendu ce soir.
Son arrivée a déux buts : 1° Rapporter au Vatican le résultat des négociations entamées par lui avec la Russie.  2° Mettre d'accord le Vatican et l'Autriche, relativement à l'organisation de l'Eglise en Bosnie et en Herzégovine."



1er septembre : Le gouvernement italien et la nomination des nouveaux évêques

Raffaele Conforti, ministre italien des cultes
L'Univers, Lettre de Rome : "On croyait qu'en raison de l'accueil enthousiaste que Mgr San Felice vient de recevoir à Naples [la nomination par le Pape avait été contestée par le gouvernement itaien qui prétendait avoir le droit de nommer les évêques], M. Conforti [ministre des cultes italien] cédant aux désirs du roi et aux avertissements d'une partie de la presse révolutionnaire elle-même, consentirait à venir à un accommodement sur la question du patronat royal [droit de regard sur les nominations épiscopales]. Mais on se trompait : non seulement le ministre des cultes refuse l'exequatur au nouvel archevêque de Naples, mais à l'occasion d'une demande d'exequatur qui lui est venue de l'archevêque de Palerme, Mgr Celesia, il a déclaré qu'il le refuserait à tous les évêques de la Sicile, qui tous, à son avis, relèvent du patronat royal." 

2 septembre : Avancée de la Révolution en Russie

le tsar Alexandre II, son épouse et le futur tsar Alexandre III
L'Univers, Lettres de Russie : "L'assassinat du général Merentzoff, le personnage le plus puissant de la Russie après l'empereur, a causé le même effet foudroyant dans l'empire des czars que les deux attentats contre l'empereur Guillaume ont causé en Prusse. Ces crimes ont subitement révélé les terribles progrès du travail souterrain qui se fait dans les deux Etats pour les faire crouler l'un et l'autre, et cependant ce sont deux collosses qui croyaient pouvoir disposer des destinées du monde. 

En Prusse on commence à s'apercevoir que la vraie cause du mal est l'absence de tout sentiment religieux dans les masses protestantes, sentiment qui s'affaiblissait continuellement depuis la réforme luthériene. De nos jours les doctrines matérialistes professées dans les universités, d'une part, et d'autre part le kulturkampf, tendant à mettre l'Etat au-dessus de toute religion, l'ont complètement tué. Le premier pas que vient faire le gouvernement sur le chemin de retour vers Canossa [négociation de Bismarck avec le Saint Siège sur les lois anticléricales] prouve que la rude leçon n'a pas été tout à fait perdue. 

En Russie, le danger est bien plus redoutable, et le chemin de Canossa lui est à peu près fermé. Pour l'ouvrir, il faudrait défaire d'un seul coup tout ce qui a été fait dans ce pays depuis huit siècles... Le nihilisme est le dernier mot de toute l'histoire de la Russie. Il s'étend d'un bout à l'autre comme une gangrène... En Russie, tout le monde est nihiliste, ou du moins tient avec les nihilistes comme en Sicile avec les brigands, et le gouvernement est à peu près impuissant contre cette terrible secte... Le nihilisme condamne par des arrêts en forme les agents de police, les commandants des gendarmes, le juges, les gouverneurs militaires, les personnages les plus haut placés, lorsqu'ils se montrent trop hostiles à la secte, et ceux auxquels il confie la triste charge de bourreau exécutent ces sentences en plein jour, en narguant les forces de l'ordre... 

Ainsi les Moskovskija Wiedomosti affirment que, dans le seul gouvernement de Charkoff, trente avertissements semblables sont arrivés par la poste, sous forme de lettres, au gouverneur militaire, au chef de la gendarmerie, aux magistrats, aux fonctionnaires les plus importants de l'administration... Le même journal donne comme un fait certain que le général Mezentzoff avait reçu, trois jours avant d'être poignardé, un arrêt de mort des nihilistes... 

La mort de ce dernier a produit une consternation générale dans les hautes classes de Saint-Petersbourg et a mis la presse en désarroi. Tout le monde voit que la Russie est sur un volcan mais personne ne voit le moyen de la sauver... La Novoie Wremia veut que le gouvernement suive l'exemple que lui a donné M. de Bismarck, et se mette en route pour Canossa. Là-dessus le Golos et les Novosti jettent des hauts cris. "La Russie, dit le premier, a pour ses maladies des remèdes qui lui sont propres (apparemment le knout et la Sibérie) et n'a pas besoin de s'adresser humblement à Rome pour lui demander de l'exorciser et de chasser le diable de son corps." Les journaux les plus sensés, et les Petersburskie-Viedomosti à leur tête, conviennent pourtant qu'il manque à la Russie une base morale et qu'il faut absolument la lui donner. L'Agence Russe, d'accord avec les Petersburskie-Viedomosti, dit qu'il faut que le gouvernement et la société elle-même se mettent à la recherche d'un élément conservateur dans la signification la plus élevée de ce terme... Là serait le salut de la Russie, mais l'Agence ne voit pas dans les limites de la Russie propre un élément franchement conservateur, capable de réagir contre le travail souterrain des éléments destructifs. "C'est, dit-elle, qu'un élément pareil n'y existe pas... C'est du sang nouveau qu'il faut à la Russie, et on ne peut en trouver dans les limites territoriales de la Russie pour l'introduire dans les veines de la société russe malade d'anémie politique et morale." 

Si l'Agence Russe a en vue la Pologne, qui en effet est le seul élément conservateur sur toute l'étendue du pays soumis au sceptre des czars, parce qu'elle s'appuie sur le roc de l'Eglise et qu'elle tient à sa nationalité et à ses traditions comme à l'air qu'elle respire, et que, par cette raison, elle est inaccessible au socialisme et au nihilisme, on peut lui répondre que la Pologne est disposée à servir de médicament à la Russie, à la condition qu'elle puisse revivre libre."


3 septembre : Le Pape reçoit une délégation du comité permanent de l'Oeuvre des congrès catholiques

Giovanni Acquaderni chef du mouvement Jeunesse Catholique d'Italie
Une délégation du comité permanent de l'Oeuvre des congrès catholiques ayant à sa tète M. le commandeur Acquaderni, était reçue par le Saint-Père, aux pieds de qui elle déposait, avec les hommages du comité et ses protestations de filial dévouement et de soumission sans réserve, les volumes des actes et documents des quatre congrès catholiques tenus jusqu'ici en Italie. Sa Sainteté, après avoir témoigné sa haute satisfaction pour l'offrande qui venait de lui être faite et pour les hommages qui lui étaient présentés au nom d'une oeuvre à l'égard de laquelle elle avait déjà manifesté sa bienveillance, en daignant envoyer un représentant tant au congrès de Florence qu'à celui de Bologne, a bien voulu adresser aux membres présents de magnifiques paroles d'encouragement...
Le Saint-Père a exprimé d'abord toute la consolation qu'il ressentait en voyant auprès du Vicaire de Jésus-Christ les repésentants d'une Oeuvre si importante pour le mouvement catholique en Italie. Il a ajouté que, à l'exemple de son glorieux prédécesseur Pie IX, qui bénissait et encourageait les associations catholiques, il les bénissait, lui aussi, et les en courageait de toute son âme, et que, avec Pic IX encore, il répétait aux catholiques que l'action était un grand besoin, même le plus grand des besoins, et que les catholiques devaient appliquer à l'action tous leurs efforts. 
Ceux-là donc sont dignes d'éloge qui s'appliquent à s'entendre et à s'unir pour agir plus puissamment en faveur de l'Eglise et de la société. Il ne déplaît pas au Saint-Père, et c'est même pour lui une vé ritable consolation que, dans des temps si difficiles et si périlleux, les laïques aussi apportent leur concours à la défense de la religion catholique et s'unissent au clergé, et que, sous la pleine dépendance du souverain Pontife et sous la conduite de leurs propres pasteurs, ils travaillent au bien ils défendent là vérité.
Ils ne doivent pas se décourager pour les difficultés qu'ils rencontrent, mais se ceindre les reins pour les affronter et les vaincre par la force de la patience et de la persévérance. L'exemple d'autres nations, excercées depuis longtemps déjà à la lutte, est un motif d'espérance, espérance bien mieux fondée encore sur la certitude que l'aide du Ciel ne peut manquer à qui combat pour une si digne cause. 
Afin que cette assistance leur soit accordée toujours plus abondamment, le Saint-Père leur donne à eux, à tous les membres du comité et à leurs oeuvres la bénédiction apostolique.

5 septembre : Le kulturkampf toujours plus décrié

M. Wertheim, ministre prussien
L'Univers, Lettre des bords du Rhin : "Je dois signaler un article du Kreuzzeitung et qui, on le prétend du moins, doit avoir été inspiré par la chancellerie [M. Bismarck]. De cet article, il résulte que c'est à Dresde, où se trouvaient Mgr Masella, nonce à Munich, et M. Wertheim, ministre de Prusse, que furent inaugurées les négoviations pacificatrices. Le Saint Père aurait refusé d'autoriser le nonce à se rendre à Berlin, auprès du chancelier ; mais il aurait mis en avant, comme lieu d'entrevue projetée, la ville bavaroise de Kissingen, où M. de Bismarck et Mgr Masella se sont effectivement rencontrés le 30 juillet dernier. Il ne serait encore question ni de concordat, ni de modus vivendi proprement dit. Les négociations, momentanément interrompues ou du moins ralenties par la mort du cardinal Franchi, continueraient en ce moment.

Il paraît, toujours d'après la Kreuzzeitung, que le Saint-Siège aurait consenti à envoyer à Berlin un ministre extraordinaire, aussitôt qu'on en serait venu à un accord verbal. 

La Kreuzzeitung expose ensuite, avec une clareté à laquelle ce journal luthérien ne nous avait guère habitués quand il traitait des sujets catholiques, les points sur lesquels l'Eglise pourrait transiger à condition d'obtenir satisfaction sur les autres, auxquels elle ne se soumettra jamais. L'article signale comme indiscutables de la part de l'Eglise : la collation des bénéfices ecclésiastiques, l'enseignement de la théologie, la nomination des professeurs, la suspension, la déposition, le déplacement des ecclésiastiques par l'évêque [par le Kulturkampf le gouvernement allemand s'était arrogé chacun de ces pouvoirs à l'exculsion de l'Eglise Romaine]. L'Eglise ne refusera pas absolument de notifier [au gouvernement allemand] les nominations de curés, vicaires, professeurs, etc., s'il ne s'agit que d'une simple formalité. 

L'Eglise ne reconnaîtra jamais le droit à l'Etat de réclamer des ministres ecclésiastiques une obéissance absolue ; elle souffrira tout aussi peu de reconnaître la dépendance de la juridiction ecclésiastique de celle de l'Etat ; elle ne sracrifiera jamais ses droits disciplinaires, à la pleine liberté d'action des ordres religieux et des associations ecclésiastiques...

La Kreuzzeitung conclut à la nécessité, sinon d'abolir, du moins de neutraliser les effets des lois de mai.

Reste à savoir maintenant si l'article qui a fait une si grande sensation provient de cercles gouvernementaux ou s'il n'est pas le produit de quelque conservateur exceptionnellement sensé. Toujours est-il que l'hypocrisie politique peut très bien jouer son rôle dans l'affaire [Bismarck avait autrefois affirmé que l'hypocrisie politique était une nécessité], et qu'en général les catholiques ne voient pas tout en rose."

13 septembre : Lettres du clergé de Nantes au Pape Léon XIII

Très Saint-Père,
Les prêtres du diocèse de Nantes, réunis au grand séminaire, sous la présidente et la conduite de leur très cher et très vénérable évêque... ont voulu, ô père plein de bonté, déposer aux pieds de Votre Sainteté l'hommage de leur amour, de leur respect et de leur dévouement...
Nous vous vénérons, nous vous chérissons, nous vous aimons comme un père, comme l'évêque de nos âmes ; nous vous suivons avec amour, comme le bon Pasteur, qui nourrit ses brebis du pain de la céleste doctrine, et nous obéissons avec confiance à vos commandements. 
Nous oroyons, et c'est une joie pour nous de professer, avec le concile du Vatican, que a le Pontife romain, quand il remplit sa charge de docteur de tous les chrétiens et qu'il définit une doctrine concernant la foi et les moeurs, jouit, à raison de sa souveraine autorité apostolique, du privilège de l'infaillibilité et que ses définitions sont irréformables par ellesmêmes, et non en vertu du consentement de l'Eglise. Nous sommes fermement et invinciblement attachés au centre nécessaire de l'unité, et rien, Dieu aidant, ne pourra nous enséparer, ni les ohoses présentes, ni les choses futures, ni la mort, ni la vie.
Les fidèles, dans notre pays de Bretagne, marchant sur les traces de leurs prêtres, professent avec la même ferveur cette foi ferme et cet inébranlable dévouement au Saint-Siège, et dans ces derniers et très malheureux temps ils ont donné de l'un et de l'autre des preuves non équivoques. Quand des soldats impies, au mépris de tous les droits divins et humains, eurent envahi les provinces de l'Eglise romaine, au premier rang on vit combattre vaillamment des officiers et des soldats bretons. Parmi ces braves, nos concitoyens les illustres Lamoricière et Charette brillèrent d'un éclat tout particulier, et aussi, dans un grade il est vrai plus humble, mais peut-être avec une valeur non moins grande, le jeune clerc Joseph-Louis Guérin, élève de ce séminaire, qui mourut martyr en défendant les saintes lois de la religion...
Nous combattrons donc autant que nous le pourrons par tous les moyens, par nos paroles, par nos actions, pour défendre la sainte Eglise attaquée par des impies qui se servent également de la violence et de la ruse, et chacun de nous, commele fils le plus dévoué, s'appliquera à consoler un père affligé et souffrant de maux qu'ils n'a pas mérités...
Dieu très grand et très bon viendra en aide à son Eglise fatiguée, ballottée, par tant et de si affreuses tempêtes ; le vaisseau de l'Eglise se sera pas toujours assailli par les flots ; après la tempête, le calme se fera ; il aura la bonté de nous accorder à nous, qui voyons le Pilote lutter avec courage et sans crainte contre l'orage, de le contempler dirigeant en paix, et par un ciel serein, la barque de Pierre.
Pour qu'il en soit ainsi, nous prions Dieu avec suppplication ; et humblement prosternés aux pieds de Votre Sainteté, nous demandons et nous attendons la bénédiction apostolique, mettant à sa disposition nos personnes et ce que nous avons, avec l'humilité la plus profonde.


Très Saint-Père, de Votre Sainteté, les très respectueux, très dévoués et très obéissants fils et serviteurs, les prêtres réunis au grand séminaire soussignés..
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Très Saint-Père,
Les prêtres du diocèse de Nantes auxquels est confiée la charge très importante d'enseigner les belles-lettres et de former les enfants et les jeunes gens à la piété et aux bonnes moeurs, dans les petits séminaires et autres maisons diocésaines d'éducation, prosternés aux pieds de Votre Sainteté, demandent humblement, et avec la plus vive instance, qu'il leur soit permis d'offrir le témoignage de leur soumission entière et de leur dévouement absolu à la sainte Eglise romaine et au Souverain Pontife.
Aujourd'hui,tous les professeurs ecclésiastiques de ce diocèse, réunis au grand séminaire pour la première fois depuis le jour où vous avez été élevé au pontificat suprême et placé sur la chaire de saint Pierre, afin de vaquer au saints exercices de la retraite annuelle, sous la présidence de l'Illustrissimeet Révérendissime Père en Jésus-Christ Mgr Le Coq, évêque de Nantes, vous conjurent, avant d'aller reprendre leurs fonctions, de daigner les bénir, eux et les travaux auxquels ils vont se livrer.

... Convaincusque le moyen d'accomplir pleinement [notre] tâche difficile se trouve uniquement dans une foi inébranlable et dans une soumission constante au Saint-Siège, tous ensemble, d'un seul coeur et d'une même voix, nous déclarons adhérer à tout ce que croit la sainte Eglise romaine ; nous voulons enseigner tout ce qu'elle enseigne avec son infaillible autorité, et nous nous empressons d'accomplir sans relâche toutes les oeuvres qu'elle prescrit et qu'elle oonseille.
Les professeurs ecclésiastiques du diocèse de Nantes, au nombre de cent vingt-cinq prêtres, prosternés aux pieds de Votre Sainteté, à laquelle il appartient de dispenser toutes les faveurs spirituelles, vous supplient donc humblement dédaigner accorder votre apostolique et paternelle bénédiction aux séminaires et autres établissements diocésains d'éducation, ainsi qu'à tous les maîtres et à tous les élèves.


De Votre Sainteté, les enfants très humble, très obéissants et très dévoués.

17 septembre : Libéralité du Pape envers les populations italiennes

Le Pape Léon XIII
Des inondations terribles ont causé des désastres sur plusieurs points de la Péninsule. Bien que dépouillé, le Pape a envoyé des secours en argent. 
Aujourd'hui Sa Sainteté Léon XIII a donné audience à trois cents personnes. Il a parlé à chacune d'elles et leur a donné sa bénédiction. 

18 septembre : Discours de Gambetta à Romans

Caricature de Léon Gambetta
"...La question cléricale, c'est-à-dire la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat, commande, tient en suspens toutes les autres questions. C'est là que se réfugie et se fortifie l'esprit du passé. Je dénonce ce péril de plus en plus grand que fait courir à la Société moderne l'esprit ultramontain, l'esprit du Vatican, l'esprit du Syllabus, qui n'est que l'exploitation de l'ignorance en vue de l'asservissement général. […] c'est là qu'est le principe de l'hostilité contre la pensée moderne, du conflit que nous avons à régler. […]
J'ai parlé des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Je sais bien que pour être correct, je devrais dire : des églises, mais au point de vue gouvernemental et national, il n'y a que l’ultramontanisme qui s'obstine à faire échec à l'Etat.
[…] Je m'adresse non pas à ce clergé séculier qui est bien plus opprimé qu'oppresseur […] qui, né du peuple, n'en serait pas l'ennemi s'il était livré à la libre impulsion de sa conscience, mais à cette milice multicolore sans patrie [les ordres religieux directement soumis à l’autorité du Pape dont Gambetta réclamait la suppression] ; si, elle a une patrie, mais elle ne repose que sur la dernière des sept collines de Rome, et encore, dans Rome, le pouvoir qui y siège [le Roi d’Italie] la déclare ennemie et ennemie irréconciliable, car il faut bien répondre, dans la résidence même du pontife, aux anathèmes qui viennent de lui. [...]"
Publié in extenso dans l'Univers du 22 septembre 

19 septembre : Bref  à Mgr Charles Amable de La Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges à l'occasion de son ouvrage : La Tradition catholique sur l'infaillibilité pontificale

Mgr de la Tour d’Auvergne archevêque de Bourges

20 septembre : Lettre de Mgr Freppel à Gambetta suite à son discours de Romans

Statue de Mgr Freppel à Angers
Angers, 20 septembre 1878.
Monsieur le député,
Vous venez de prononcer à Romans un discours dans lequel vous attaquez le clergé avec une violence qui dépasse toute limite. Vous ne trouverez pas mauvais que l'on vous réponde immédiatement, ne serait-ce que pour montrer à ceux qui avaient pu encore garder quelque illusion sur vos vrais sentiments, à quelles extrémités vous en tendez conduire les affaires religieuses de la France.
Il parait que c'est dans vos paroles qu'il faut chercher le programme de l'avenir. Quelque humiliante que puisse être une telle pensée pour tout Français qui a souci de l'honneur de son pays, il faut bien se résigner à vous lire pour se préparer à vous combattre. Or, ce que vous nous annoncez pour un avenir prochain comme le résumé de vos projets, c'est, disons le mot, la persécution.
Et quel moment choisissez-vous pour nous déclarer la guerre ? Le moment où des espérances de paix se font jour partout ; où les gouvernements, instruits par l'expérience, commencent à comprendre que ce n'est pas trop de toutes les forces morales réunies pour préserver la société moderne des dernières catastrophes. C'est à ce moment-là que vous essayez de refaire une campagne qui n'a réussi nulle part, et de choisir la France catholique pour théâtre d'une lutte que les Elats protestants eux-mêmes cherchent à éloignerd'eux.
Si vous aviez véritablement le sens politique, vous comprendriez à quel point un pareil langage est à l'encontre des idées et des dispositions de l'heure présente. C'est de vous que nous apprenons qu'il existe "une question cléricale, c'est-à-dire la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat". Ne vous en déplaise, monsieur, cette question n'existe pas ; elle a été souverainement tranchée, au commencement de ce siècle, par un concordat que tous les gouvernements ont respecté, et qui est parmi nous la base de la paix publique. Le jour où vous romprez ce pacte fondamental, vous remettrez toutes choses en question, et vous déchaînerez sur votre pays des malheurs dont, peut-être, ni vous ni moi ne verrons la fin.
Pour faire accroire à vos complaisants auditeurs qu'il existe "une question cléricale" vous agitez des fantômes. Vous osez parler "d'exploitation de l'ignorance", au lendemain du jour où le Journal officiel constatait que nous avons rempli la France de foyers d'instruction, que l'enseignement secondaire compte plus d'élèves dans nos collèges que dans ceux de l'Etat (Journal officiel du 15 septembre 1878 : 76 816 êlèves fréquentent les établissements ecclésiastiques, y compris les petits séminaires ; 75 200 les collèges de l'Etat).
Quelque nombreuses que soient vos occupations, vous avez dù avoir assez de loisir pour apprendre ce que tout le monde sait, que, depuis les écoles des frères jusqu'aux grandes écoles du gouvernement, les élèves formés par les soins du clergé et des ordres religieux n'occupent pas un rang inférieur dans les examens publics. Quel est donc cet auditoire de Romans où vous avez pu parler de la sorte sans qu'il s'y soit trouvé un homme assez instruit des choses de son temps pour faire à de telles assertions l'accueil qu'elles méritaient ? Miais vous- mêmes, monsieur, n'avez-vous pas été élève d'un petit séminaire ? Vous étiez-vous jamais aperçu que l'on eût tenté sur votre personne ce que vous appelez "l'exploitation de l'ignorance" ?
C'est bien à vous qu'il appartient de parler de "d'asservisement général", à vous qui, dans votre discours, annoncez l'intention formelle d'écarter des fonctions de la magistrature, de l'administration et de l'armée, quiconque ne penserait pas comme vous !
Voilà le despotisme que vous vous proposez d'inaugurer en France. Et vous osez prononcer le mot de liberté ! Ce mot n'a aucun sens dans votre bouche. Quant au clergé, où voyez-vous la moindre tendance à asservir qui que ce soit ? N'êtcs-vous pas libres, vous et ceux qui vous suivent, d'aller à la
messe ou de ne pas y aller, de faire vos Pâques ou de ne pas les faire, de fréquenter les sacrements ou de vous en abstenir ? Vous en répondrez devant Dieu : voilà tout. Mais de la part des hommes, où apercevez-vous la moindre velléité de vous contraindre à une pratique religieuse ? Et n'est-ce pas vous jouer de la crédulité publique, que de feindre une oppression quel
conque, là où nul ne songe à vous disputer la moindre parcelle de liberté ?
Il m'est impossible, je vous l'avoue de m'imaginer que vous ayez voulu parler sérieusement, en signalant "les usurpations incessantes auxquelles se livre l'ultramoutanismc et l'invasion qu'il fait tous les jours dans le domaine de l'Etat". A vous entendre, l'on dirait en vérité que les membres du clergé remplissent les conseils municipaux, les conseils généraux, le Sénat et la Chambre des députés. La vérité est que l'élément ecclésiastique n'est représenté nulle part ou peu s'en faut. Il y a trente prêtres au Parlement allemand ; un seul évêque siège au Sénat français pour défendre les intérêts religieux. Jamais, à aucune époque, le clergé ne s'est moins occupé des affaires de l'Etat ; nulle part, chez aucune nation, il n'est plus tenu à l'écart de la chose publique. 
Et vous venez, devant un auditoire prévenu ou distrait, représenter le clergé de France comme prêt à envahir tout le domaine de l'Etat ! De quel mot voulez vous que l'on qualifie de tels excès de langage ? "C'est toujours, dites-vous, quand la fortune de la patrie baisse que le jésuitisme monte." Parole imprudente, monsieur, et que nul moins que vous n'a le droit ade prononcer. Car, personne ne l'oublie, c'est quand la fortune.de la France a baissé, que vous êtes monté ; c'est quand la France était
à terre, que vous vous êtes fait de ses ruines un piédestal pour vous élever au pouvoir. Alsacien, j'aurais le droit de vous demander compte, au nom de mon pays natal, de ces sanglantes fo
lies qui uiit achevé nos malheurs et changé une défaite en catastrophe irrémédiable.

Mais laissons là ces tristes souvenirs auxquels vous avez associé votre nom, pour envisager l'avenir que vous entendez nous préparer. C'est bien la persécution que vous nous promettez, et à bref délai. Car de quel autre nom appeler la suppression des ordres religieux, la suppression de la liberté d'enseignement, la suppression des vocations ecclésiastiques ? C'est la persécution ouverte, violente, de quelque apparence de légalité que vous prétendiez la couvrir. Dans un langage que vous auriez voulu rendre spirituel, et qui n'est qu'inconvenant, vous parlez de "ces milliers de prêtres multicolores qui n'ont pas de patrie". Ces prêtres, monsieur, sont au service de vos concitoyens; du matin au soir ils instruisent les enfants, soignent les malades, consolent les pauvres. Vous n'avez pas plus le droit de vous occuper de la couleur de leur habit, qu'ils n'ont l'intention d'examiner celle du vôtre. Ils sont citoyens au même titre que vous ; ils ont comme vous et vos amis, le droit de se réunir, de vivre ensemble, de prier et de travailler en commun. Leur patrie est la France, et leur nationalité est certaine. Que voulez-vous de plus, et de quel droit mettriez-vous la main entre leur conscience et
Dieu ?
Après la'liberté de l'association religieuse, le despotisme dont vous êtes le porte-voix s'apprête selon nous, à détruire une autre liberté non moins précieuse, celle de l'enseignement. Et cela, dites-vous, sous le prétexte "que nous ne devons pas laisser, dans nos écoles, blasphémer notre histoire." Quoi, c'est vous et le parti violent dont vous êtes le chef, qui vous constituez le gardien et le défenseur de notre histoire nationale ! Vous qui datez cette histoire de 89 ou de 93, et qui ne vovez au delà qu'une série d'horreurs et d'infamies ! vous qui n'êtes occupés qu'à bafouer nos grandeurs et nos gloires séculaires, à insulter nos rois, à rabaisser nos grands hommes, à dénigrer nos vieilles institutions, et à parler de l'ancienne France, de son clergé, de sa noblesse, de sa condition politique et sociale, comme si elle avait présenté, pendant quinze siècles, le spectacle d'une Mongolie ou d'une Tartarie ! Et c'est sous ce prétexte là que le despotisme dont vous formulez le programme se prépare à nous enlever le peu de liberté que nous tenons de la loi ! Car c'est un minimum de liberté, monsieur, que cette participation si subordonnée, si restreinte, si étroite, non pas même à la collation des grades, comme vous l'affirmez à faux, car elle resté tout entière dans la main de l'Etat, mais à la simple interrogation des étudiants. Aussi, quand il vous plaira de remettre ces choses en question, nous revendiquerons à notre tour un droit qui semblait abandonné, et nous demanderons à notre pays s'il est juste, s'il est équitable, s'il est utile que 108 065 élèves (chiffre des élèves appartenant aux collèges libres et aux petits séminaires - Journal officiel du 15 septembre 1878) appartenant à des familles françaises soient soumis aux épreuves du baccalauréat ès-lettres et du baccalauréat ès-sciences, sans qu'un seul de leurs professeurs soit admis à siéger dans les jurys d'examen. Nous vous attendons avec confiance sur ce terrain, si jamais il vous 
convient de nous y appeler.
Mais là où le despotisme dont vous venez de faire entendre les menaces éclate davantage, c'est dans les entravés que vous préparez au recrutement du clergé de France. En assujettisant les élèves du sanctuaireau au service des armes, vous voulez, monsieur, tarir la source même du sacerdoce. Car ne nous parlez pas de l'obligaiiou de servir la patrie : c'est, un mot que vous jetez à la foule pour tromper les simples. Il y a bien des manières de servir ss patrie. L'instituteur, le professeur, qui s'épuisent à instruire leurs élèves ; le prêtre qui se consume dans les travaux de son ministère, servent leur pays aussi utilement que le soldat. Ce sont là de grands services publics, nécessaires, indispensables, et qui valent bien, en fatigues comme en résultats, celui des armes.
Le plus simple bon sens suffit pour comprendre que les nécessités sociales imposent et justifient de tels équivalents. Mais non, sous prétexte d'égalité, vous visez la religion au coeur. Bien que vos goûts et vos antécédents ne vous aient guère permis d'apprécier ces choses, vous n'êtes pas sans savoir qne le régime de la caserne n'est pas une préparation au régime du séminaire, que l'Eglise demande à ses futurs ministres un ensemble de qualités qui ne s'acquièrent et ne se développent que dans le silence de la prière et du recueillement, et que le jour où de pareilles exigences viendront à s'ajouter aux devoirs et aux sacrifices de la vie sacerdotale, c'en sera fait parmi nous des vocations ecclésiastiques.
Mais que vous importe, et n'est-ce pas là précisément le résultat que vous voulez atteindre ? En tout cas, nous sommes avertis ; et dès ce moment, vous nous autorisez à nous tourner vers les catholiques pour leur dire : Voyez ce qui vous attend ; ces hommes qui parlent de cléricalisme et d'ultramontanisme pour masquer leurs desseins, c'est la religion même qu'ils veulent détruire, eu lui enlevant l'une après l'autre toutes ses forces et toutes ses institutions. Vos libertés, ils en feront litière ; vos droits, ils n'aspirent qu'à les supprimer. Ordres religieux, enseignants ou hospitaliers, écoles chrétiennes à tous les degrés, rien n'échappera à leurs mesures d'oppression, dès l'instant qu'ils ne trouveront plus devant eux d'obstacle légal.
Enfin, pour achever l'oeuvre de destruction, ils arrêteront les vocations ecclésiastiques à leur début par l'obligation du service militaire, et, faute de prêtres, le ministère paroissial deviendra impossible. Et toutes ces iniquités, ils comptent les opérer jusqu'au bout sous le couvert de la légalité. Eh ! Grand Dieu ! Y a-t-il eu, dans l'histoire, une seule persécution religieuse qui ne se soit parée de ce nom ? La Convention, elle aussi, se nommait l'ordre légal ; et nos places publiques sont encore là pour rappeler à tous comment elle l'appliquait. Une fois sur la pente de la violence, et dans un pays comme le nôtre, qui peut prévoir où l'on s'arrêtera ? Que tous les catholiques veuillent donc bien réfléchir à la situation qu'on leur annonce, et sérieusement, et à temps. 
Peut-être, monsieur, aurez-vous contribué, par vos agressions et vos menaces, à refaire l'union si désirable entre tous ceux qui regardent la religion comme la base première de l'ordre social. En la choisissant pour l'objet principal de vos attaques, vous indiquez à l'avance le vrai terrain sur lequel tous les hommes de bonne foi et de bonne volonté pourront et devront se rencontrer et se donner la main, pour travailler au salut de leur pays. C'est là du moins un service que vous nous aurez rendu par votre discours, et dont je suis presque tenté de vous remercier.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le député, votre très humble serviteur.
Charles Emile,
Evêque d'Angers.

20 septembre : Décès du Cardinal Asquini

Cardinal Asquini

21 septembre : La prétention de l'Etat italien au Droit de patronat royal : refus de la nomination par le Pape de l'évêque de Chieti

Chieti
L'Univers du  : Le tribunal civil de Chieti, a déclaré nulle la nomination, faite par le Pape, de Mgr Ruffo-Scilla comme archevêque do Chieti. 
A la requête du ministère public, le tribunal s'est arrogé le droit de déclarer nulle cette nomination sous prétexte que, par celte nomination, le Pape
avait méconnu l'ancien droit de patronage dont jouissaient les rois des Deux-Siciles. Par cette décision on devine, sans qu'il soit besoin d'insister, quelle est la prétention du gouvernement italien. D'ailleurs, dans la sommation remise au domicile de Mgr Ruffo-Scilla, il n'en est pas fait mystère. L'huissier du tribunal y expose au long que la poursuite a lieu parce que la nomination de Mgr Ruffo-Scilla a été faite en violation du concordait conclu le 1 février 1818, entre Pie VII et Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles. 
Pour mieux apprécier la portée de l'argumentation dont se servent ici aussi bien le procureur du gouvernement italien que les juges de Chieti, il parait bon de rappeler quel est le texte du concordat sur lequel on se fonde. L'article 28, qui est celui qu'on invoque, est ainsi conçu :

"En considérationde l'utilité qui reviendra à l'Eglise et à la religion par suite du présent Concordat ; pour donner aussi un témoignage de satisfaction particulière à la personne de Sa Majesté le roi Ferdinand, Sa Sainteté lui accorda à toujours ainsi qu'à ses descendants catholiques successeurs au trône, la permission de nommer à tous les évêchés et archevêchés du royaume des Deux-Siciles pour lesquels Sa Majesté ne jouissait pas jusqu'ici de ce droit de nomination, des ecclésiastiques qui soient aptes à ces fonctions et en soient dignes, etc."

Notre rôle n'est point d'apprécier en elle-même la concession faite ici par le Saint-Père-aux rois des Deux-Siciles. Une remarque dé fait peut suffire. Il est dit, dans l'article susdit, que le droit considérable dont il y est fait mention appartiendra pour toujours aux descendants catholiques de Ferdinand, ses successeurs au trône. Or, qui oserait soutenir que lé roi actuel d'Italie est un descendant catholique de Ferdinand Ier ou son légitime successeur au trône ? Il va de soi, par conséquent, que la disposition consentie en faveur des rois légitimes et catholiques des Deux-Siciles est devenue caduque par le seul fait de l'invasion piémontaise. Si le proverbe juridique a raison, qui dit qu'on n'hérite pas cle ceux qu'on assassine, à combien plus juste titre ne peut-on pas dire des souverains, spoliateurs du Pape, qu'ils ne sauraient bénéficier d'un droit qu'ils prétendent recueillir dans une succession usurpée, et qui ne faisait partie du domaine royal qu'a raison précisément des avantages que les rois catholiques des Deux-Siciles promettaient, par le même article concordataire, d'assurer à l'Eglise ? Cela est si vrai qu'un des journaux d'Italie qui a le plus de crédit parmi les libéraux ne peut s'empêcher d'en faire la remarque.

A coup sûr, la Libertà ne songe point à élever la moindre contestation au sujet de l'occupation violente des Deux-Siciles ; mais, cette usurpation étant admise, elle n'en trouve pas moins étrange la prétention du nouveau roi d'Italie revendiquant, au sujet de la nomination des évêques, l'ancien droit de patronage des rois des Deux-Siciles. De deux, choses l'une, dit le journal italien : ou bien le concordat est aboli, et alors pourquoi en fait-on revivre un seul article ? Ou bien il ne l'est pas, et alors si on s'autorise d'un seul article pour revendiquer les anciens privilèges royaux, comment pourrait-on se refuser à exécuter les autres, et ceux-là précisément qui accordent à la religion et à l'Eglise ces avantages en compensation desquels le Pape faisait, au roi, pour la nomination des évêques, l'énorme concession contenue en l'article 28 ? Or, le journal révolutionnaire trouve que cette exécution totale du concordat, à laquelle ne saurait décemment se refuser le gouvernement italien, du moment qu'il revendique en sa faveur l'exécution d'un seul article, pourrait mener loin. 

Et afin de le prouver, il cite divers articles du concordai qu'il nous paraît intéressant de mettre aussi en lumière. Voici, par exemple, la teneur de l'article 2, qui vise l'article 1er, proclamant seule religion de l'Etat la religion catholique apostolique et romaine :
"Art. 2. — En vertu de l'article précédent, l'enseignement dans les universités royales, les collèges et les écoles, soit publiques, soit privées, devra être en tout conforme à la doctrine de la religion catholique."

D'autre part, l'article 12 est ainsi conçu :
"Art. 12, — Tous les biens ecclésiastiques non aliénés par le gouvernement militaire qui, au retour de Sa Majesté, se sont trouvés dans l'administration du domaine, seront restitués à l'Eglise."


L'article 14 est non moins significatif. En effet, il détermine les moyens de faire rentrer les ordres religieux de l'un et l'autre sexe. En même temps il pourvoyait à la dotation des instituts qui s'adonnent à instruire la jeunesse dans la religion et les lettres.

Voici le début de l'article 15 :
"Art. 15.— L'Eglise aura le droit d'acquérir de nouvelles possessions. Toutes ses acquisitions nouvelles, quelles qu'elles soient, seront considérées comme ses biens propres et jouiront du même droit que les anciennes fondations ecclésiastiques."

L'article 20 n'est pas moins précis en ce qui concerne la pleine liberté du ministère pastoral des évêques. Qu'on en juge:
"Art. 20. — Les archevêques et évêques seront libres dans l'exercice de leur ministère pastoral, conformément aux saints canons. Ils continueront de connaître des causes ecclésiastiques et principalement des causes matrimoniales que le concile de Trente, session XXIV, n° 12, attribuent aux juges ecclésiastiques, et ils rendront leur jugement sur ces causes."


Mais l'article 24 est, s'il se peut, plus remarquable encore. Il y est dit :
"Article 24. Chaque fois que les archevêques et évoêques, dans les livres introduits ou qui s'introduisent dans le royaume ou s'y impriment, trouveront quoi que ce soit de contraire à la doctrine de l'Eglise ou aux bonnes moeurs, le gouvernement s'engage à n'en pas permettre la divulgation."


Enfin, voici l'article 27 :
"Article 27. — La propriété de l'Eglise sera sacrée et inviolable dans ses possessions ot ses acquisitions."


D'après ces articles, on peut prendre quelque idée de ce qu'était ce concordat de 1818, invoqué aujourd'hui par le gouvernementitalien pour contester la légitime nomination, faite par le Pape, de Mgr Ruffo-Scilla à l'archevêché de Chieti. Par-là aussi on peut voir la bonne foi d'un gouvernement qui, dépossédé du droit d'invoquer ce concordat, fût-il résolu à l'exécuter dans toutes ses parties, puisqu'il n'est point le descendant catholique et le successeur légitime de Ferdinand Ier, entend de plus ne revendiquer en sa faveur qu'un seul des articles de ce concordat, se réservant de violer tous les autres qui le gênent. Quel est, en effet, celui des articles rappelés plus haut, que le gouvernement italien soit disposé à exécuter ? Ou plutôt quel est celui qu'il n'ait pas déjà, et maintes fois violé ?

La thèse des juristes de Chieti, comme celle du procureur royal, est donc, en cette circonstance, non-seulement d'invoquer un titre que le gouvernement italien ne possède pas, mais de faire du concordat, acte bilatéral, un contrat léonin en vertu duquel le Pape seul demeurera obligé de consentir aux concessions faites par ses Prédécésseurs, pendant que le roi
révolutionnaire d'Italie se proclamerait dégagé de toutes les obligations en vue desquelles le Pape avait jadis fait la concession du patronage royal.

Cette façon d'agir est si révoltante, elle affecte si manifestement le caractère d'une hypocrisie doublée de violence, que le journal dont nous parlions plus haut ne peut se défendre de la stigmatiser et cle dire :
"Nous le demandons à quiconque a le moindre sentiment de la justice : puisque le Concordat a été aboli par nous, gouvernement italien, puisque toutes les clauses favorables à l'une des parties contractantes ont été déchirées et annulées, avec quelle équité pouvons-nous prétendre que l'autre partie doive respecter cette clause, la seule qui est pour elle un détriment ?
Si demain Léon XIII disait au roi Humbert : « Je suis disposé à reconnaître, quant à vous, la validité doe l'article 28 du concordat, mais à condition que vous reconnaîtrez et observerez tous les autres articles », quel ministre pourrait conseiller au roi d'accepter ce pacte ? Quel libéral pourrait se résigner à vivre sous de telles règles ?
Nous l'avons déjà dit, les concordats ont été annulés par le souffle de la Révolution ; ce n'est pas le Saint-Siège qui y a gagné : car c'est nous, libéraux, qui avons été délivrés de sa domination. Mais puisqu'il en 
est ainsi, puisque nous-mêmes, par notre volonté, nous avons déchiré le pacte qui nous liait, ce serait, absurde et exorbitant, ce serait l'injustice même de prétendre vouloir faire survivre à la destruction totoale du pacte, le seul article qui nous soit favorable. 
Il suffit de ces simples observations, suggérées par le plus vulgaire bon sens, pour démontrer que, au point de vue juridique, comme aux autres, le droit de la couronne de nommer les évêques et archcvêques dans les provinces méridionales est absolument caduque, la couronne elle-même s'étant, par sa libre volonté, déliée des obligations qui correspondaient à ce droit accordé par le Saint-Siège.
Quant au point, de vue politique, la conduite du ministre de grâce et justice est la plus maladroite qui se puisse imaginer. En effet, comme nous l'avons déjà dit, elle n'aboutit à rien au fond, puisqu'elle ne peut enlever le caractère d'évèqne ou d'archevêque à qui le tient du Pape.
"


Nos lecteurs auront d'eux-mêmes fait la part des idées révolutionnaires semées dans un écrit publié par un journal qui se vante d'appartenir à la révolution, nous n'avons donc pas besoin de les réfuter. Mais ce que nous voulions faire ressortir par cette citation, c'est le caractère que prend, aux yeux mêmes des libéraux italiens, l'inqualifiable attitude du gouvernement envers l'archevêque de Chieti. Exercé de la sorte, on peut dire que le droit de patronage doit prendre un autre nom. Et puisque l'histoire ecclésiastique a consacré le mot de brigandage, nous ne saurions mieux faire que de le retenir pour l'appliquer ici.
 

26 septembre : Publication de la correspondance entre le Pape Léon XIII et Mgr Popiel évêque de Cniavic-Kalisch en Pologne russe

Mgr Théophile Popiel, Archevêque de Varsovie et Primat de Pologne
L'Univers du 6 octobre : Lettres de Pologne et de Russie.
Cracovie, 28 septembre.
Tous les journaux de Varsovie publient une correspondance échangée entre Mgr Popiel, évêque de Cniavic-Kalisch, et le Saint-Père Léon XIII. Il y a dans ce fait quelque chose d'extraordinaire. La correspondance a eu lieu, bien entendu, par l'intermédiaire du gouvernement russe ; mais c'est la première fois, depuis l831, que ce gouvernement, acharné contre le catholicisme, a permis à un évêque polonais d'écrire au souverain Pontife. Il est même plus que probable qu'il l'a encouragé à cela, et ce qui est plus étonnant encore, c'est qu'il a autorisé la publication de cette correspondance, qui est la condamnation de la politique russe suivie jusqu'à ce jour.
La lettre de Mgr Popiel se rapporte à l'avènement de Léon XIII. Elle est ainsi conçue :

Saint-Père,
C'est avec la plus vive joie, Très Saint-Père, que nous avons appris votre élection au siège du Vicaire du Christ et du chef suprême de son Eglise.
La joie qui remplit notre coeur nous est commune avec tous les évêques et les fidèle de la sainte Eglise catholique, car tous se réjouissent également que, après la mort du grand Pie IX, d'impérissable mémoire, raposant au sein du Seigneur, c'est vous, Très Saint Père, que la Providence divine a élevé à la même dignité, la première du monde.
Notre foi a trouvé une nouvelle force dans cet événement, témoignant visiblement que Dieu protège et dirige l'Eglise au milieu des plus grands dangers, et nos coeurs y puisent l'espoir que, sous votre pontificat, Très Saint-Père, la foi triomphera de ces dangers et ramènera la paix des consciences, si nécessaire au monde entier.
Puisse-t-il en arriver ainsi au plus vite ! C'est ce que nous vous souhaitons du fond de notre coeur, Très Saint-Père, conjointement avec notre clergé et tous nos diocésains sincèrement attachés au Saint-Siège apostolique, et en demandant à Dieu de longues années pour Votre Sainteté nous nous mettons à ses pieds pour les baiser avec la plus profonde vénération, et nous la prions de nous accorder, à nous, à notre clergè et au peuple confié à notre garde sa bénédiction apostolique.

La réponse du Saint-Père a été transmise à M. Georges Salviati, agent du gouvernement impérial russe à Rome.

Y a-t-il dans la publication de ces lettres un signe de dispositions meilleures du czar à l'égard du catholicisme ? On serait tenté de le croire, d'autant plus que la Russie se modèle volontiers sur la Prusse, qui paraît avoir assez du kulturkampf.
Mais il ne faut pas trop s'y fier. Le gouvernement russe a flotté quelque temps, après le traité de Berlin et surtout après le meurtre du général Mezentzoff, entre son bon et son mauvais génie. Il voulait rompre toutes ses attaches avec les partis du bouleversement, s'appuyer sur un élément conservateur, mettre fin à l'odieuse tyrannie en Pologne et laisser en paix le catholicisme.
Le maréchal Baryatynski, ami d'enfance du czar, qui réside depuis nombre d'années en Pologne et aime ce pays, fut chargé par l'empereur de lui faire un rapport exact, sur la situation de ce soi-disant royaume.
L'Agence russe déclarait que la Pologne, essentiellement conservatrice par sa religion, son patriotisme et ses moeurs, pouvait bien servir à rendre la santé à la Russie anémique en lui infiltrant un peu de sa séve, et tout récemment Varsovie a été le théâtre d'une comédie qui semblait avoir été jouée an profit de cette idée. [...]
[Mais] Le ministre de la guerre, le général Miloutine, un homme sorti des rangs du peuple, principal promoteur des mesures pour la russification de la Pologne et des réformes dans le sens démocratique-radical en Russie, dont la position semblait menacée, a obtenu des marques d'une faveur tout à fait particulière de l'empereur Alexandre : une lettre autographe fort gracieuse et le titre de comte, tandis que le prince Baryatynski, l'ami du czar depuis cinquante ans, est tombé en disgrâce pour avoir fait un rapport trop favorable à 1a Pologne. [...] 
Ce qui est certain, c'est qu'aussitôt l'empereur parti pour Livadia, le prince Baryatynski a pris le chemin de l'étranger. [...]Il est vrai que la réception des gardes à Varsovie et toutes les louanges qui ont été prodiguées à la Pologne à ce sujet, ainsi que la publication de la correspondance entre Mgr Popiel et le Saint-Père, sont plus récents que les faveurs accordées au général Miloutine ; mais faut-il, voir en ceci autre chose qu'une manoeuvre dirigée contre le favori de l'empereur par le parti qui lui est hostile à la cour ?
Pendant ce temps la Russie marche à l'anarchie. Pas de trace de l'assassin du général Mezentzoff, et les nihilistes viennent d'accomplir deux nouveaux exploits d'une audace sans.pareille : A Charkoff, un gendarme a été tué, en pleine rue, d'un coup de revolver. L'assassin n'a pas même cherché à fuir ; il s'est  laissé prendre et conduire à la justice, où il a dit d'un ton de la plus parfaite indifférence qu'il ne craint rien de la police et des tribunaux [...] La police a fait des arrestations nombreuses de nihilistes. On a trouvé chez eux des armes, des provisions de poudres, une imprimerie clandestine, une masse de brochures et de manuscrits incendiaires, mais pas la moindre trace des vrais coupables.
L'autre fait, d'audace que l'on attribue généralement aux nihilistes, c'est l'attaque d'une voiture de poste sur un grand chemin (entre, Schentuchovka et Grucheff) et le rapt d'une caisse avec 300 000 roubles. Le postillon et le conducteur ont été tués.
Ce qui est plus affligeant encore que ces crimes, c'est l'impunité que les cours d'assises en Russie leur accordent. L'acquittement des femmes coupables d'assassinat surtout tend à devenir une mode depuis le procès de Vera Zasoulitch. Moscou a eu il y a peu de jours son héroïne. C'est une certaine Anna Venetzka, qui a tiré un coup de revolver sur son amant, l'avocat Przevalski, un homme marié et de moeurs dissolues, et un autre coup sur un ami de celui-ci, également avocat, qui l'accompagnait et qu'elle a grièvement blessé. Elle a été acquittée à l'unanimité.

En présence de cette lèpre morale rongeant le grand empire des czars, je dois signaler un symptôme consolant pour les coeurs chrétiens. L'aristocratie russe commence à se tourner du côté de Rome. Il y a plusieurs grandes familles russes qui, depuis longtemps déjà, sont passées au catholicisme, entre autres les Galitzine. Maintenant, d'après ce que m'a affirmé une personne de ma connaissance arrivée de Pétersbourg, on ne compterait plus les familles qui se sont faites catholiques. C'est presque la moitié de l'aristocratie ; seulement elle pratique en secret les devoirs de sa
nouvelle religion pour s'épargner des persécutions. Ce mouvement ne se borne même plus à la classe aristocratique. La même personne m'a assuré qu'elle connaissait la famille d'un pope à Kiew, c'est-à-dire sa femme et ses enfants, qui sont catholiques. Elle les a vus elle-même faisant leurs dévotions à l'église catholique, à un moment ou l'église était à peu près déserte.

28 septembre : La lettre Da Sventura du Pape Léon XIII communiquée aux Nonces pour les gouvernements 

Mgr Meglia

La lettre Da Sventura au Cardinal Nina a été communiquée aux nonces qui la remettront aux gouvernements respectifs. Ils ont en même temps reçu des instructions pour appeler l'attention sur les conditions où se trouve le Saint-Siège, relativement à l'exercice de son ministère spirituel. 

29 septembre : Le Comte Louis de Courten est nommé capitaine des Gardes Suisses

Comte Louis de Courten, Capitaine des Garde Suisse
Suite à la démission de M. de Sonnenberg, capitaine de la Garde Suisse, le Saint-Père a nommé pour le remplacer le Comte Louis de Courten, qui a longtemps servi le Saint-Siège et a fait toutes les campagnes de 1850 à 1870. Son nom occupe une place distinguée dans les annales de la garde et de l'armée. Ab antiquotous les Courten sont au Pape.

29 septembre : Origines de Gambetta

Caricature de Gambetta
L'Univers du 29 septembre 1878 : "Voici ce que nous trouvons sur l'origine de M. Gambetta, dans une brochure allemande publiée à Stutgardt et intitulée : Le Judaïsme en France :
"Au commencement de ce siècle, au plus fort du célèbre système continental qui privait l'Europe des produits coloniaux, un certain Gamberlé, juif allemand, natif d'Augsbourg, inventa un surrogat de café. 
Gamberlé se rendit à Gênes, où, grâce à son invention, il fit d'assez bonnes affaires. Quelque temps après, s'étant marié, il changea, sur les instances de sa femme, le nom baroque de Gamberlé en celui de Gambetta, non moins baroque, mais bien plus italien. Ce Gamberlé-Gambetta est le grand-père de l'homme politique français du même nom."
M. Gambetta, d'après la brochure allemande, est donc petit-fils, et peut-être même fils de juif. Son discours de Romans prouve qu'il lui reste quelque chose et même beaucoup de cette origine.

30 septembre : Rome demande à la France de soutenir les catholiques libanais contre les persécutions du gouvernement turc

Mgr Pierre Bostani, prélat Maronite, Archevêque de Tyre et de Sidon
L'Univers, Lettre de RomeOn s'occupe dans la presse de la situation que les intrigues, la mauvaise foi et la passion sordide de Rustem pacha font depuis trop longtemps au malheureux Liban. Au lieu de soutenir le droit des Maronites, la diplomatie de la République française continue la politique antifrançaise de l'empire. Mgr Bostani, évêque de Tyr et Sidon, a été exilé par ce Rustem pacha, un Florentin renégat, qui se .dit chrétien pour pouvoir légalement persécuter le Liban, et Mgr Bostani n'avait rien fait pour justifier ce traitement. 
[Rusten Mariani Pascha, né en Autriche d'une mère italienne et de père inconnu, était un aventurier passé au service de la Turquie qui fut nommé gouverneur du Liban, sur proposition de la Turquie, par les puissances d'Europe. Persécuteur des catholiques maronites pour plaire aux libéraux eurpéens comme auxTurques, il exila Mgr Bostani évêque d'Aïcha. La France finira par l'obliger à rappeler ce dernier d'exile].
J'apprends aujourd'hui que l'émineiitissime cardinal Nina a chargé Mgr Meglia, nonce à Paris, de prier le gouvernement français d'intervenir auprès de la Porte pour que justice soit rendue à Mgr Bostani, en dehors de l'action de Rustem pacha, lequel voudrait se donner hypocritement le mérite d'accorder à l'évêque son rappel comme une grâce. 
Et j'aprends également que l'éminentissime cardinal Simeoni, préfet de la Propagande, a écrit dans le même sens au délégué apostolique de Constantinople.

30 septembre : Publication de la lettre Da Sventura au cardinal Nina

L'Univers, Lettre de Rome : La lettre du Pape Léon XIII au cardinal Nina, publiée hier soir par la Voce della Verità et ce soir par l'Osservatore Romano, est un document de la plus haute importance. Datée du 27 août, elle ne parait que juste un mois après, mais elle traite des grandes questions du moment : les pourparlers avec les cabinets des puissances non catholiques et les usurpations de la couronne subalpine sur la juridiction spirituelle du Vicaire de Jésus-Christ. J'avais donc raison de vous dire que le rôle de la presse religieuse et indépendante était de ne pas entraver, en ce qui touche la première question, les agissements du Saint-Siège par des appréciations hasardées. En ce qui touche la seconde question, Léon XIII se montre d'une énergie tout apostolique. La lutte va prendre de vastes proportions, et, chose étrange, toute la presse révolutionnaire, condamnant la malhonnêteté de la couronne [d'Italie], semble prendre parti pour le droit de l'Eglise. 

Enfin, la lettre papale a d'un bout à l'autre un accent de vigueur et de sagesse qui commande au monde ennemi le respect, au monde catholique la reconnaissance et l'admiration.

1er octobre : Audiences du Pape Léon XIII

L'Univers (du 5 /10), Lettre de Rome : 1er Octobre. Les audiences se succèdent au Vatican. Hier, le Pape a reçu plus de 400 fidèles. Il n'a point prononcé de discours, mais s'approchant de chacun d'eux, il écoutait les demandes, répondait et bénissait. Il y avait dans la foule plusieurs prêtres français, entre autres M. le curé d'Arc-les-Gray [M. H. Sallot] (Franche-Comté) qui lui apportait mille francs, humble offrande de ses paroissiens, et l'abbé Michel Faré, du diocèse de Quimper, lequel, par une faveur singulière, avait été ordonné prêtre la veille, sur le tombeau des SS. Apôtres, en la basilique Vaticane. Mgr Folicaldi, vicedoyen du chapitre de Saint-Pierre, archevêque d'Edesse, avait bien voulu choisir le jour où l'Eglise fêtait le patron du nouveau prêtre pour son ordination (Les ordinations au tombeau des Apôtres sont très rares. On n'a pu me citer, de notre temps, que le Cardinal Hohenlohe qui y reçut la prêtrise). 

On attend sous peu le pèlerinagees Espagnol, et l'on annonce pour ce mois d'octobre d'autres pèlerinages d'Italie, de France et de Belgique.

1er octobre : Commentaires de le Lettre Da Sventura par la presse prussienne

Le Komprinz Fréréric, fils de Guillaume Ier, en tenue maçonnique

L'Univers : La Gazette de l'Allemagne du Nord consacre l'article suivant à la lettre du Pape à S.-Em. le cadinal Nina :

Le télégraphe nous a donné connaissance d'une lettre du Pape Léon XIII au cardinal Nina, qui a une haute importance, notamment dans le passage qui a trait aux relations du Saint-Siège avec l'Allemagne.

Ce document présente un caractère nettement pacifique, au double point de vue du désir de la paix qui avait inspiré la lettre connue du Pape à notre empereur et de l'espoir persistant que cette paix aboutira, qu'elle sera même, comme le Pape le donne à entendre, une paix complète, et non pas un simple modus procedendi.

Il n'y a naturellement pas à s'occuper ici de la question de savoir comment, au Vatican, on espère résoudre la contradiction de principe [entre les conceptions catholiques et prusiennes du rôle de l'Etat vis-à-vis de la religion] qui a donné son acuité au kulturkampf, afin d'atteindre, ce noble but qui s'appelle une paix véritable et durable.

Ce que l'on pense en Prusse des conditions d'une telle paix a été nettement expliqué dans la lettre du prince impérial au Pape ; et si néanmoins les pourparlers de Kissingen ont été possibles et que le Saint-Père, au dendemain de ces pourparlers, persistera croire à la paix, on a lieu d'espérer que la possibilité d'un état de choses dans lequel l'Etat et l'Eglise vivraient sans conflit côte à côte, a été et demeurera sérieusement envisagée de part et d'autre. 

Nous accordons volontiers aussi qu'une telle entente, obtenue sur le terrain des faits tels qu'ils sont [autrement dit le maintien des "lois de mai" promulguées contre les catholiques], serait à la satisfaction des deux parties, et nous aceueillons volontiers l'assurance du chef suprême de l'Eglise catholique, disant que cette entente une fois trouvée, l'attitude de la populationc atholique, à l'égard du gouvernement, changera, attendu que, venant de cette source, une telle assurance implique un engagement. Nous nous tenons à cette conviction, bien que l'attitude du groupe du Centre dans le Parlement réponde peu à une telle prévision, car nous avons dit déjà que ce groupe ne doit son importance qu'au kuturkampf, et qu'il lui sera impossible de la maintenir, en dépit d'une entente qui, aura été établie avec la curie romaine [l'avenir montrera à quel point la Gazette se trompait]. 

Tout au moins, nous ne parvenons pas à comprendre la logique du libéralisme, qui, après avoir admis que le concile du Vatican a donné au Pape un pouvoir sans limite sur les consciences catholiques, semble être aujourd'hui d'avis qu'il ne se rait pas possible au Pape de détacher la population catholique de la fraction du Centre, si ce groupe s'avisait de vouloir être plus papiste que le Pape lui même [toute l'action du gouvernement de Bismarck sera en effet de susciter des oppositions entre le Pape et le Centre].

Toutefois, la lettre de Léon XIII ne nous semble pas encore offrir une garantie suffisante uu rétablissement de la paix religieuse qu'il s'est proposé pour but, selon sa propre affirmation. Il ne suffit pas, pour sortir de la situation actuelle, d'une simple déclaration de bon vouloir, non plus que de l'aveu explicite du préjudice que la continuation de la lutte porte à l'une et à l'autre partie. 

Noua doutons, quant à nous, que, dans les régions du Vatican, on se détermina jamais à des concessions de principes, Mais, alors même qu'on se refuse à reconnaître les rapports entre l'Etat et l'Eglise, tels qu'ils résultent de la législation prussienne, il n'y a aucune raison de ne pas vouloir accepter en fait les dispositions de cette législation qui, depuis longtemps déjà, sont entrées en vigueur dans les autres pays, sans que la curie romaine s'y soit opposée [la différence étant sans doute qu'en Allemagne les catholiques étaient suffisement organisés dans un parti politique fort, le Centre, pour donner l'espérance de faire modifier la législation, ce qui n'était pas le cas ailleurs].

A notre sens, ce n'est que dans cette acceptation que l'Etat pourrait reconnaître un gage de sentiments véritablement pacifiques, et c'est seulement lorsqu'il serait en possession d'un tel gage que le gouvernement prussien pourrait s'engager dans des négociations dont jusqu'à ce jour, en somme, la possibilité seule a été établie. 

Si importante que soit donc la lettre du Pape, elle n'acquerra cette valeur vraie dont il vient d'être question, que par les suites pratiques qui, nous voudrions l'espérer, doivent lui être donnée.

1er octobre : Gambetta : "Je les abbrutis tous !"


L'Univers du 6 octobre : Tout ce qui concerne M. Gambetta étant important, nous donnons la lettre suivante, que nous adresse une personne entièrement digne de foi. On verra que l'anecdote qui y est racontée a presque un intérêt politique.

Paris, 1er octobre.

Monsieur le rédacteur,

A côté des enthousiasmes des Romanais pour la personne et le discours de M. Gambetta, il est intéressant de placer l'anecdote suivante, dont je vous garantis la parfaite authenticité. M. Gambetta, comme on ne le sait pas assez, a fait ses études jusqu'à la seconde au petit séminaire de Monfaucon-du-Lot. Sa rhétorique ne vient pas de là, attendu qu'on y apprend à la jeunesse l'art de dire la vérité.

Or, il y a quelques années, un dos professeurs de M. Gambetta se trouvant à Paris eut la pensée de faire une visite à son élève d'autrefois. C'était un prêtre vénérable, à cheveux blancs, dont l'existence entière a été consacrée à l'éducation de la jeunesse. Une certaine familiarité avait régné dans le temps entre les deux personnes : le vieux maître tutoyait encore l'ancien élève.

La démarche tentée par M. l'abbé X... était inspirée par la pensée fort louable de tirer un peu le bout de l'oreille de Léon, qui, dans l'espace de vingt ans, avait opéré un telle déroute. Gambetta, qui habitait alors rue Montaigne, vit donc venir à lui l'ombre de cette soutane, la seule qu'il ait contemplée près de lui depuis bien des années. Par bonheur, aucun indiscret n'était là pour voir et pour entendre. Il peut donc ouvrir sa porte, saus risquer sa fortune politique aux yeux de ses amis, et céder aux audaces de ce vieux clérical qui prenait la liberté de venir lui murmurer quelques mots à l'oreille.

"Voyons, lui dit le prêtre, es-tu bien convaincu dans tes opinions ? Mon avis est que tu ne crois pas un mot de ce que tu dis, et que tu joues, du matin au soir, la comédie." Le petit sermon se prolongea de ce ton pendant près d'un quart d'heure. Léon, assis sur une chaise, la main dans la poche, les jambes croisées et en mouvement, écoutait avec un éclat de rire intermittent, tout à fait du goût des gens bien élevés. 

Or devinez quelle fut sa réponse ? Je vous le donne en cent, en mille, en dix mille ! La voici, pour l'honneur et la gloire du suffrage universel ; que les gens de Romans prêtent l'oreille et entendent bien. D'un air moitié emphatique et moitié gascon, Gambetta bouche-d'or répondit avec son accent méridional : "Pourtant, voyez comme je les abRRutis tous !"

Encore une fois l'anecdote est authentique ; elle m'a été racontée par un ami du vénérable ecclésiastique. Je les abrrutis tous ! N'est-ce pas là le dernier mot de l'éloquence de cet homme que la tourbe suit de ses acclamations ? Oui, abrutie cette cohue de claqueurs, qui ont redoublé d'enthousiasme lorsque milord Gambetta, par une dérision suprême et avec une audace inouïe, a dit que la république est le gouvernement où l'on s'enrichit lentement. Abrutie encore, lorsqu'elle a jeté au vent ses vivats, pendant que l'acrobate du 4 septembre, le ministre de la guerre à outrance, le distributeur des millions, a dégoisé que le jésuitisme monte alors que baisse la fortune de la France !

Abrutie enfin et toujours, lorsqu'elle a salué de ses applaudissementsle le transfuge de Saint-Sébastien, le vainqueur des cigares exquis, chantant, l'inutilité des ordres religieux, dont plusieurs membres ont payé de leur sang leur amour héroïque de la patrie !
Abrutissement, ô comble de l'abrutissement, quand te verrons-nous finir ?...

2 octobre : La presse libérale française réagit à la Lettre Da Sventura du Pape Léon XIII.

Jules Bapst du Journal des Débats, Adrien Hébrard du Temps, Ernest Lefevre du Rappel et Jules Simon du Siècle
L'Univers : La lettre de S. S. Léon XIII au cardinal secrétaire d'Etat doit être bien désagréable aux libéraux, pour qu'ils s'appliquent avec tant d'astuce à en dénaturer la signification. Des intentions aussi peu sincères montrent le fond de leur politique. Il leur déplaît de voir l'Allemagne faire sa paix avec l'Eglise, au moment où ils s'apprêtaient à commencer la guerre religieuse. C'était un grand argument pour eux que l'exemple de cet Etat voisin, et dans la solidarité avec un si puissant empire, ils auraient trouvé une force morale qui va leur manquer. Leur manière d'apprécier la lettre du Pape montre une secrète déception.

Au lieu de voir dans le document pontifical une de ces victoires morales que la papauté a l'habitude de remporter sur ses ennemis, ils en font un sujet de dérision pour l'Eglise. La voilà donc cette invincible Eglise réduite à l'extrémité par un adversaire plus fort qu'elle, la voilà obligée de demander humblement la paix ! "Il est difficile, dit le Rappel, avec son élégance ordinaire, d'exiger un aplatissement plus complet." Le Journal des Débats, sans approuver les mesures prises en Allemagne à l'égard du clergé catholique, constate avec une certaine satisfaction que le kulturkampf n'a pas complètement échoué. "La situation tendue jusqu'à la violence qui existait, dit-il, entre l'Etat et l'Eglise était mauvaise, sans doute, pour l'un et pour l'autre ; mais c'est l'Eglise qui s'en est lassée la première et qui a ouvert la porte à une transaction." 

Assurément, il n'y a point de honte pour l'Eglise à faire les premiers pas vers la réconciliation. Sa supériorité sur les gouvernements humains lui permet d'aller, sans déchoir, au devant des puissances pour les ramener à elle. Une mère ne s'abaissé pas en venant prendre par la main un enfant rétif pour le faire rentrer dans le devoir filial. Mais si l'Eglise n'a pas à désavouer les démarches de mansuétude maternelle que lui inspire sa mission dé paix et de charité, il ne faut pas non plus que les ennemis s'y trompent au point de se prévaloir de sa condescendance comme d'une preuve de faiblesse et d'abaissement.

Le Journal des Débats dénature étrangement les faits quant il attribue à l'Eglise les premiers torts vis-à-vis de l'Allemagne. C'est le moyen de l'humilier davantage, en la montrant obligée de reculer devant les conséquences de la guerre qu'elle a provoquée. Il semblerait, au langage de ce journal, que l'Eglise n'a d'autre mérite que d'être gouvernée par d'habiles diplomates, et qu'après avoir fait durer sa résistance jusqu'au point où il serait trop périlleux de la prolonger, elle sait s'arrêter et devient aussi modérée que la veille elle était ardente, "Le malheur est, ajoute le Journal des Débats, que l'esprit de combat se maintient quelquefois fort longtemps dans 1Eglfse. C'est seulement lorsque l'Etat a été soumis à toutes les épreuves, lorsqu'il a résisté aux provocations, aux menaces, aux tentatives et aux assauts les plus désespérés, que l'Eglise se résigne à composer."

Ces réflexions, qui trouveraient difficilement leur application à un moment quelconque de l'histoire de l'Eglise, sont des plus mal venues dans les circonstances présentes. A moins de dire que l'Etat a tous les droits et que l'Eglise n'en a aucun, on ne voit guère comment elles conviendraient à la persécution dirigée en Allemagne contre le clergé. C'est l'éternelle question des rapports de l'Eglise et de l'Etat qui est posée dans l'empire allemand, et comme toujours la paix a été troublée par celle des deux puissances qui, tenant en main le glaive de la force, prétend asservir l'autre à sa domination temporelle. 

L'histoire du conflit est encore trop récente pour que le Journal des Débats lui-même ignore de bonne foi de quel côté sont venues les provocations, les menaces et les agressions. On peut approuver le kulturkampf ; au moins ne faudrait-il pas en méconnaître l'auteur.

Conflit ou persécution, le Saint-Siège avait des raisons supérieures aux raisons humaines pour désirer que cet état violent cessât en Allemagne. A-t-il été le premier à proposer la paix au moyen de concessions réciproques ? Les adversaires de l'Eglise se plaisent à le dire, dans le dessein non-seulement de l'humilier, mais encore de montrer, par cet exemple, qu'il suffit de résister à l'Eglise pour qu'elle cède. Car telle est la conclusion que le Journal des Débats et le Temps, aussi bien que le Rappel et le Siècle, s'efforcent de tirer de la lettre de Léon XIII en vue des projets de la République dans les affaires religieuses. Il se pourrait que les premières démarches pacifiques aient été faites par le Saint-Siège, sans que les journaux révolutionnaires eussent à s'en prévaloir, et même nous leur accorderions volontiers ce point. Mais qui croira, après les élections allemandes et en présence des difficultés créées au gouvernement par sa politique religieuse, que celui-ci n'ait pas été pour moitié au moins dans la transaction ? Est-ce que le Pape, dans son dénuement, aurait même pu songer à nouer des négociations avec le chancelier de l'empire, si son tout-puissant adversaire n'avait fait lui-même des avances ? ...

L'admirable lettre de Léon XIII est empreinte de cette haute diplomatie qui va au but, en passant par-dessus toutes les considérations de l'amour-propre humain. Le triomphe, comme l'entend la papauté, n'est pas de paraître l'emporter sur un adversaire, mais d'obtenir le bien, beaucoup plus précieux, de la pacification religieuse. Le jugement de ses détracteurs passe, mais le résultat demeure. L'Eglise a pour tactique de faciliter à ses ennemis le chemin de la réconciliation. C'est qu'en réalité, elle est toujours victorieuse. Même quand elle paraît faire les avances, elle est la plus forte, et il n'y a point de plus sûr
moyen de reconnaître qu'elle est maîtresse de la situation quede la voir ouvrir les voies de la paix. A ce point de vue, la lettre de Léon XIII est un signe de victoire.
 

2 octobre : Mgr Paolucci, nouvel administrateur apostolique du diocèse de Pérouse, acclamé par ses diocésains.

L'Univers du 9 octobre : Le Paese, de Pérouse, annonce que Mgr Paolucci, archevêque in partibus et administrateur apostolique du diocèse, accompagné de Mgr Boccali, camérier participant de Sa Sainteté, a fait son entrée dans la ville et a reçu du clergé et des fidèles l'accueil dû à sa réputation de vertu et de zèle, non moins qu'à la haute représentation dont l'a chargé Léon XIII.

2 octobre : Mgr Rotelli, nouvel évêque de Montefiascone, acclamé par ses diocésains au grand dam des révolutionnaires.

Mgr Rotelli
L'Univers du 9 octobre : Les feuilles catholiques dorment les détails de l'entrée de S. G. Mgr Rotelli dans sa ville de Montefiascone, et disent l'enthousiasme des populations accueillant le nouvel évêque que leur envoie Léon XIII. Ce n'est point à ces feuilles catholiques, mais à l'un des plus cyniques organes de la Révolution, que j'emprunterai cette fois le compterendu de la solennité. Voici la lettre écrite à la Capitale et datée d'Orvieto, ville voisine de Montefiascone :
"Orvieto, 2 octobre.
Dimanche, 2 septembre, nous avons cru, pour un moment, être revenus aux bienheureux temps de la papauté. M. Joachim Pecci, aujourd'hui Léon XIII, a créé évêque de Montefiascone une de ses créatures, appartenant au clergé pérugin. Or, ce monsieur, appelé Rotelli, pasteur du troupeau catholique, est passé par Orvieto, se rendant à son nouveau bercail, et jusque-là rien de surprenant. Mais voici les côtés comiques de la chose :
Dimanche matin donc, nous voyons arriver à Orvieto une députation de Montefiascone, qui venait au-devant du nouvel évêque, pour l'accompagner à sa résidence. Devinez un peu de quels éléments était composée cette députation.
Un certain M. Federici, président du la Société des intérêts catholiques : cela se comprend ; puis une commission du clergé de Montefiascone : passe encore. Mais ce qui a paru renversant tout d'abord, et nous a fait rire ensuite à ventre déboutonné, ça été de voir le syndic même de Montefiascone avec tout le conseil niuuicipal, en costume de gala, escorté par la garde municipale en grande tenue, tous empressés de grossir le cortège du néoévêque Rotelli.
Les uniformes excluaient 1a supposition que le syndic, les conseillers et la garde municipale vinssent comme simples particuliers ; c'était officiel.
Et ce n'est pas tout, à deux kilomètres do Montefiascone, le cortège épiscopal a rencontré, venant au-devant de l'évêque, le corps de musique de la ville, tout le séminaire et les écoles. Le long des rues du faubourg et de la ville s'élevaient des arcs de triomphe, comme pour les triomphateurs de la Rome antique. Je ne parle pas des décharges des boites de poudre et du son désagréable des cloches. En somme, si l'Africain Scipion était sorti de sa tombe, il aurait été jaloux d'une telle ovation.
Je me résume. Nous avons, a quelques kilomètres d'Orvieto,une ville dont le syndic et les conseillers prodiguent les deniers publics en fêtes et en honneurs dignes d'une autre cause. Nous avons en plein dix-neuvième siècle des fonctionnaires qui se font les paladins d'un prêtre et le traitent en grand personnage.
Que mériteraient le syndic et les conseillers de Montefiascone ? Aux lecteurs et à l'honorable Zanardelli, ministre de l'intérieur, la réponse."

Loin de rire à ventre déboutonné, le correspondant de la Capitale m'a tout l'air d'être furieux. Il lui est facile de reconnaître que les populations italiennes sont fortement catholiques, dévouées au Saint-Siège et à leurs évèques. 
Le gouvernement a beau faire, il ne parviendra pas à détacher les populations de l'Eglise. A son aide il a appelé, il est vrai, les luthériens, les vaudois, les évangéliques, les épiscopaux, etc. Mais de l'aveu des ministres de ces églises diverses, l'Italie est une terre qui refuse de recevoir la semence de la Réforme. Il faut y payer comptant les apostasies, et recevoir de l'Angleterre et des Etats-Unis les fonds nécessaires à la construction des temples, à l'entretien du clergé et aux frais du culte et de la propagande.
Et ce que je dis là est le résumé des plaintes des agents étrangers répandus en Italie, notamment à Rome et à Florence, pour y fonder des églises et des écoles protestantes.

2 octobre : Adresse de Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier à Sa Sainteté le Pape Léon XIII.

Très Saint-Père,
Nous, Francois-Maric-Anatole de Cabrière et avec nous tout le clergé de cette même église, réunis solennellement par présentants en assemblée synodale : 
Tandis que, sous l'oeil de Dieu, après avoir par de ferventes prières imploré les lumières du Saint-Esprit, nous nous apppliquions avec le soin le plus attentif à chercher les moyens les plus efficaces pour maintenir l'homneur de l'ordre ecclésiastique, procurer une plus ample réformation des moeurs soit dans le clergé soit parmi le peuple chrétien, et assurer le bien des âmes et leur progrès dans l'oeuvre du salut, nous avons dû naturellement tourner nos regards vers le Siège de Pierre, d'où émanent tous les droits de notre sacerdoce, où doivent être cherchées et la loi inviolable et la règle la plus sûre de notre saint ministère. 
C'est pourquoi, très Saint-Père, d'un commun consentement, avec la sanction de l'autorité épiscopale, il nous a paru nécessaire d'insérer dans les statuts qui désormais régiront notre diocèse et devront être perpétuellement observés avec une humble et religieuse fidélité, les saintes règles concernant le culte divin, tous les rites sacrés, l'administration des sacrements, les lois de la discipline ecclésiastique ; lois et règles établies et confirmées par les souverains Pontifes, et consacrées par la pratique de l'Eglise romaine, mère et maîtresse de toutes les Eglises. 

Car nous avons appris dugrand saint Léon, dont le nom comme l'autorité revît dans la personne de Votre Sainteté, que la divine institution du ministère apostolique et sacerdotal a été d'abord inaugurée par l'ordre de Notre-Seigneur dans la personne de Pierre, parce qu'il voulait que du prince des apôtres, comme de la tête du corps pastoral, tous les dons divins descendissent dans le corps entier, et que celui-là dû se regarder comme exclu de toute participation à la grâce du divin ministère qui aurait osé se détacher de l'inébranlable fondement de l'autorité de Pierre. Et si, comme l'écrivait le glorieux martyr saint Ignace, évêque d'Antioche, il est nécessaire que tout collège de prêtres digne de Dieu soit uni à l'évêque comme à une lyre les cordes dont elle se compose, à combien plus forte raison devons-nous demeurer unis à Pierre et à cètte Eglise romaine à laquelle préside Votre Sainteté, afin que dans une parfaite unité, d'une même voix, nous fassions monter jusqu'au trône de Dieu une céleste et divine harmonie ?

Remplis de ces pensées, tous d'un même sentiment et dans la plénitude de notre coeur, aspirant à une union de jour en jour plus intime avecle Chef invisible et suprême de l'Eglise, Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous avons pris l'engagement solennel de resserrer de plus en plus les liens sacrés qui nous unissent à son vénéré Vicaire sur la terre, en nous attachant du fond de nos entrailles à la Chaire de.Pierre ; bien assurés que dès lors, selon la parole du grand Apôtre, aucune grâce ne nous fera défaut, et que notre Eglise de Montpellier s'enrichira des bénédictions les plus abondantes de Nôtre-Seigneur, parce qu'en Lui elle ne formera, avec l'universalité des fidèles, qu'un corps compacte, dont toutes les parties, unies par des noeuds indissolubles, recevront par tous les canaux des ministères divers, et par une influence secrète, l'accroissement qui le fera grandir et monter comme un édifice bâti sur la charité.

Mais, hélas ! plus nos coeurs Sont remplis de vénération et pénétrés d'un profond dévouement pour le Vicaire de Jésus-Christ, plus notre tristesse est amère, quand nous voyons les horribles tempêtes qui ne cessent de se déchaîner contre la chaire apostolique. Cependant notre espérance demeure toujours inébranîable. Bien plus, à mesure que les tempêtes deviennent plus menaçantes et plus furieuses, plus s'affermit notre confiance en Celui qui, quand il lui plaît, commande aux vents et à la mer, et il se fait à l'instant un calme parfait. 

Dans cet espoir, nous ne cessons de lever,  avec toute l'Eglise catholique, nos prières et nos gémissements vers le Dieu tout-puissant qui, certainement, n'oubliera pas ses saints ici-bas soumis à tant d'épreuves, et se hâtera de mettre un terme à la tribulation.
Que Votre Sainteté daigne agréer nos voeux, et accorder à l'évêque, ainsi qu'au clergé et au peuple fidèle soumis à son autorité, sa bénédiction apostolique, que sollicite très humblement, très Saint-Père, de Votre Sainteté, le très soumis et très dévoué fils en Noire-Seigneur, 
Fr.-M. Anatole,
évêque de Montpellier

Bref du Pape Léon XIII à Mgr de Cabrière, évêque de Montpellier, en réponse à l'adresse du Synode 


Né à Beaucaire le 30 août 1830, Chanoine de la cathédrale de Nîmes, puis vicaire général du diocèce, Mgr François Marie Anatole de Rovérié de Cabrières fut nommé évêque de Montpellier et sacré dans la cathédrale de Nîmes, le 19 mars 1874. Mgr de Cabrières sera décoré du pallium en vertu d'un privilège personnel qui lui accordera en 1890 S. Sainteté le Pape Léon XIII. Il sera nommé Cardinal par le Pape St Pie X en 1911.
Mgr de Cabrièree évêque de Montpellier

3 octobre : Réaction de la presse révolutionnaire Italienne à la Lettre Da Sventura

L'Univers, Lettre de Rome : L'émotion que produit la lettre du Pape sur les révolutiopnaires italiens est foudroyante. En face d'un tel juge, ils prévoient le sort qui les attend, ils reconnaissent dans sa main le trait dont ils doivent périr. Quant à la diplomatie, je vous l'ai écrit avant la publication de ce merveilleux document, "elle a le soupçon que le salut se trouvé dans l'énergie de Léon XIII."
Maintenant, sous l'empire des stupeurs de la secte, les journaux officiels et officieux d'Italie s'efforcent de repousser, en le dénaturant, le sens de la lettre papale. Ils ne sont pas forts et réduisent leurs critiques à ces deux arguments, dont la Voce della Verita fait ample justice. 
1° Le Pape, qui veut coûte que coûte la paix avec toutes les puissances, veut coûte que coûte et en tout temps la guerre avec l'Italie.
2° Le Pape veut isoler l'Italie, dont il est l'implacable ennemi.
Et ces deux points avancés avec une perfidie toute maçonnique, les dits journaux concluent, eu termes violents et sanguinaires, à la nécessité, pour le gouvernement, d'adopter contre l'Eglise et contre le Pape les mesures les plus radicales. Point de quartier. L'Italie a la force, et avec la force le devoir d'étouffer un ennemi dont la générosité et la modération italiennes n'ont pu adoucir le caractère et réduire les prétentions tyranniques. Il s'agit, naturellement, du "salut de la patrie." On paraphrase le môt de l'illustrissimo signor Gambetta : "Le cléricalisme, voilà l'ennemi." 
Tout cela est ridicule, et il suffit de répondre : au premier point, que le Pape veut la paix avec tout le monde, et qu'il est en paix précisément avec l'Italie,  - non pas avec l'Italie de la révolution, mais avec l'Italie réelle, c'est-à-dire avec l'Italie catholique et honnête, victime des athées et des usurpateurs.
Au second point, que ce n'est pas le Pape qui veut isoler l'Italie de la révolution, mais l'Italie qui s'isole elle-même par une conduite barbare, par des moeurs politiques que la dignité, la justice, le droit et la conscience humaine réprouvent et flétrissent.
Enfin, en ce qui touche la persécution que la secte entend inaugurer contre le pouvoir spirituel du Pape, les promesses divines sont là, et Léon XIII attend d'un coeur ferme, résolu et sûr de la victoire. 
Les journaux officiels et officieux montrent trop d'ensemble dans leur polémique pour n'avoir pas reçu un mot d'ordre du gouvernement : il faut donc prendre leurs menaces au sérieux. Cependant j'en lis quelques-uns, deux ou trois, qui, louant la forme de la lettre, disent que Léon XIII se possède admirablement et sait employer un langage châtié, plein d'élévation : "Pie
IX semble ressuscité !"
 Est-ce que le Pape meurt ? Pierre vit toujours. Il vivait en Pie IX ; il vit en Léon XIII ; il vivra jusqu'à la fin dans tous ses successeurs. 
Après les paroles du souverain Pontife sur l'incident de Chieti, il n'y a rien à ajouter. Aucun esprit sensé, même dans le monde libéral, n'admet que la maison de Carignan ait hérité des droits et privilèges de la maison de Bourbon de Naples. Victor-Emmanuel et Humbert couchent dans le lit de leur parent, qu'ils ont dépouillé et chassé par la trahison et la violence. Ils ne sont pas des successeurs ou des héritiers. Le Pape ne considérera donc jamais les détenteurs du bien d'autrui comme jouissant d'un droit, quelcon que.

3 octobre : Le Pape Léon XIII et le tiers-ordre de St François

Le Pape Léon XIII s'adressant au Tiers Ordre de St François
L'Univers, Lettre de Rome : Le Pape Léon XIII recevant hier un abbé français, M. H. Sallot, curé d'Arc-les-Gray, en Franche-Comté, lui a demandé: 
  - Quel chemin prendrez-vous pour rentrer en France?
  - Le chemin de Lorette, très Saint-Père.
  - Eh bien, il faut passer par Assises et s'y arrêter. Là, tout coeur chrétien s'émeut et se fortifie.
  - Je voudrais bien, mais le temps,..
  - Il ne s'agit point de cela. Êtes-vous du tiers ordre ?
  - Non, Saint-Père.
  - Eh bien, allez à Assises, et dites au père gardien du grand couvent de Saint-François que le Pape lui ordonne de vous recevoir du tiers ordre.

3 octobre : Mandement de Mgr Louis Robert, évêque de Marseille, à l'occasion de la prise de possession de son siège

Mgr Louis Robert, évêque de Marseille de 1878 à 1900

Nos très chers frères,

... Partout, ou connaît votre amour pour l'Eglise : vous avez toujours conservé pure et entière sa doctrine ; vous avez toujours honoré et aimé cette divine épouse de Jésus-Christ par une entière soumission à ses pasteurs et en particulier au Chef des pasteurs, le souverain Pontife. Vous avez été des premiers à protester contre les spoliations dont il a été victime et à soulager sa pauvreté par la générosité de vos offrandes ; et la croyance aux privilèges divins qu'il a reçus de Jésus-Christ dans la personne de Pierre, a été toujours une de vos plus constantes traditions. Un dévouement aussi profond, aussi sincère et aussi persévérant pour l'Église devait attirer l'attention du Saint-Siége ; le grand coeur de Pie IX en effet, a vpulu le célébrer dans un bref apostolique et le récompenser en attachant à perpétuité à vos évêques le privilège du pallium....

...Votre foi, qui est le plus précieux de vos biens, est en butte aux plus violentes attaques. C'est bien l'heure annoncée par Jésus-Christ, l'heure de la puissance des ténèbres, L'esprit du mal étend de tous côtés, librement et sans entraves, son empire. Aucun obstacle humain ne s'oppose à ses envahissements ; il a pour pervertir les esprits et corrompre les coeurs des auxiliaires partout : dans la presse, dans les publications populaires, au théâtre, dans les sociétés secrètes, si souvent et si légitimement réprouvées. Rien ne trouve grâce devant lui : il s'attaque à tout, à la propriété, à la famille, à l'enfance même, à la société et surtout à l'Eglise, qui est le rempart et la sauvegarde, en ce monde, de toutes les autres institutions. Résistez avec fermeté à toutes les séductions de cet esprit de ténèbres.... 

Toujours, enfants reconnaissants de la Bonne Mère, priez-la de vous défendre du haut de la citadelle où votre piété l'a placée comme votre gardienne.
...Soyez toujours unis d'esprit et de coeur au Pape. La papauté est une institution divine. En l'établissant, Jésus-Christ l'a chargée de contiuuer avec lui et par lui, à la tête de l'Eglise, son oeuvre jusqu'à la fin des siècles. Il lui a donné comme devise ces trois paroles, qui résument et caractérisent sa propre mission : Ego sum via, Veritas et vita. Je suis la voie, la vérité et la vie. Le monde reconnaissant gardera toujours le souvenir de la fidélité et du zèle que Pie IX a mis dans l'accomplissement de cette devise : sa vie y est tout entière. Et vous savez combien l'a noblement inaugurée son successeur Léon XIII, en montant sur la chaire apostolique. Du haut de ce faîte, son regard, embrassant l'univers entier, a vu ses divisions, ses erreurs et ses séductions. Aussi, avec l'autorité du docteur suprême et surtout avec cet accent de père qui subjugue les coeurs, il signale aux peuples dans la première lettre encyclique, la voie où est le salut, la vérité qui ne faillit jamais, et les sources qui donnent la véritable vie. 

C'est ainsi que Pierre continuera toujours de montrer sûrement aux hommes la voie, la vérité et la vie. Ne vous séparez jamais de cette pierre fondamentale. C'est pour le chrétien une condition nécessaire de salut : il ne saurait aspirer au ciel qu'en y prenant son point d'appui ; là seulement il peut déterminer et diriger son ascension vers la patrie bienheureuse : fondamentum per quod ad coelum conscenditur (St Augustin).

4 octobre : Lettre du cardinal Nina, Secrétaire d’Etat, à Mgr l’archevêque d’Aix au sujet du Denier de Saint-Pierre

Mgr Forcade, Archevêque d'Aix
Théodore-Augustin Forcade, né à Versailles le 2 mars 1816 et mort à Aix-en-Provence le 12 septembre 1885, devient prêtre des Missions étrangères de Paris. Il est l'un des premiers missionnaires de Chine, devient premier évêque de Hong Kong au Japon et est tour à tour vicaire apostolique de Tokyo (Japon) de 1846 à 1852, puis évêque de Basse-Terre (Guadeloupe) de 1853 à 1860, évêque de Nevers de 1860 à 1873 et enfin archevêque d'Aix-en-Provence de 1873 à 1885. Évêque à Nevers, il contribue à éveiller la vocation de Bernadette Soubirousdans les années 1860.
Il meurt à Aix-en-Provence des suites du choléra, après avoir été contaminé au contact de malades qu'il venait réconforter.

8 octobre : Le journal Le Temps s'émeut de la Lettre Da Sventura du Pape Léon XIII

L'Univers : Il paraît que nous sommes déjà bien loin du temps où tous les journaux de la Révolution s'accordaient à trouver que l'Eglise était une institution finie, ayant perdu toute influence sur la politique européenne... Voici derechef toutes les libertés et tous les progrès de l'univers menacés des plus graves dangers, parce que le Pape a, dans un document rendu public, tracé rapidement à son nouveau secrétaire d'Etat, en quelques grandes lignes, la politique actuelle du Saint-Siège.

A la suite du Journal des Débats, le journal le Temps s'est lancé hier soir dans de grandes considérations sur la situation alarmante que crée la lettre du Pape au gouvernement de l'unité italienne : car, pour le grand moniteur du protestantisme français, "la lettre de Léon XIII à son secrétaire d'Etat n'est autre chose qu'une tentative pour chercher en Allemagne le point d'appui dont Rome a besoin dans la revendication du pouvoir temporel."

Cette conclusion du Temps montre assez qu'emporté par son zèle pour la révolution italienne, il voit déjà les légions d'Allemagne s'ébranlant contre
les armées du roi Humbert pour restituer au Pape le domaine de Saint-Pierre. C'est évidemment voir les choses de fort loin ; pour les catholiques, ils se contenteront de trouver le Temps plus soucieux des intérêts du roi Humbert que des intérêts français, et de constater dans la lettre au cardinal-vicaire le double fait d'une pacification religieuse demandée par l'Allemagne et d'une protestation contre la persécution croissante dont le gouvernement piémontais accable l'Eglise.

Nous ne prétendons point assurément que le libéralisme républicain, dont nous voyons se multiplier les exploits en France, se montre satisfait de voir le tout-puîssant chancelier d'Allemagne s'arrêterdans la lutte contre l'Eglise, et d'entendre la voix du Pape flétrir avec toute son autorité religieuse et politique les abominables projets de la secte révolutionnaire en Italie ; mais du moins avons-nous le droit de demander aux journaux de la gauche moins de dévouement à cette révolution italienne [...] Nous aurions surtout le droit d'en appeler à l'indignation publique contre ces journalistes académiciens ou sectaires qui ... ne trouvent rien de mieux à faire au jourd'hui qu'à se montrer plus protestants que le protestantisme et à se constituer les don Quichottes de « l'unité italienne » contre le catholicisme du monde entier.

Il faudrait encore signaler la bonne foi avec laquelle nos journaux libéraux établissent une opposition entre l'indulgence du Pape pour l'Allemagne hérétique et sa rigueur pour la "catholique" Italie. C'est là un art dans lequel nos grandes feuilles démocratiques excellent. Mais quel triste signe de l'esprit public que de voir le Temps et le Journal des Débats prendre en main la cause des "bons catholiques" d'Italie contre un Pape qui s'appelle Léon XIII !

9 octobre : La Gazette de l'Allemagne du Nord veut que le Pape désavoue les catholiques du Centre

L'Univers : La Gazette de l'Allemagne du Nord, dans ses derniers numéros, a consacré deux articles importants à la politique de la cour pontificale.

Le premier de ces articles expose les phases de la politique suivie par Pie IX à l'égard de toutes les nations. Il constate que Pie IX n'avait aucun motif pour abandonner la conduite suivie dès le début de son pontificat et dictée par les nécessités politiques et par le mouvement unitaire italien.

Le second article est consacré à Sa Sainteté Léon XIII, dont la feuille officieuse parle avec le plus grand respect. Après avoir rendu hommage au caractère élevé de Sa Sainteté, elle aborde le terrain brûlant des concessions : "Ce serait, dit-elle, faire preuve d'une grande ignorance que de croire à un changement de politique de la part du nouveau Pape. Le Pape n'achète pas une entente par l'abandon des principes sur lesquels repose la papauté. 

Léon XIII ne renonce à rien, pas même au pouvoir temporel, arraché à la papauté. Il accepte aussi peu que son prédécesseur le revenus offerts dans la loi des garanties, quoique les journaux prétendent que la misère financière se fasse cruellement sentir à la cour pontificale."

Passant ensuite aux paroles bienveillantes du Pape pour l'Allemagne, la Gazette de l'Allemagne du Nord se plaint amèrement de ce que l'Ecclesia militans en Allemagne veut rester armée, malgré les velléités pacifiques manifestées de part et d'autre, et elle n'espère un changement que de l'intervention directe du Saint-Père :
"L'obstination de ces gens (les députés du Centre), conclut-elle, ne saurait être vaincue que quand Léon XIII leur aura montré directement qu'il veut la paix. Notre gouvernement peut et doit s'attendre à cet acte de la part de Sa Sainteté. Au Vatican, l'on se convaincra tous les jours de plus en plus que les intérêts de la Papauté eux-mêmes exigent cet acte, qui ne doit pas être différé plus longtemps. Alors le gouvernement prussien aura la garantie d'une sincère politique de paix de la part du Vatican."

Ce dernier article émane évidemment de M. le chancelier. Celui-ci veut la paix religieuse, parce qu'il a besoin des députés catholiques. Rome saura ce qu'elle a à faire.

9 octobre : Les raisons de l'opposition entre les catholiques du Centre et Bismarck au Reichstag

M. de Frankenstein, membre du Centre Allemand

L'Univers du 12 octobre : La séance du Reichstag, tenue le 9 octobre, a été des plus importantes, non seulement à cause du discours de M. de Bismarck, mais encore à cause des déclarations de MM. de Frankenstein, orateur du centre... Nous résumons cette séance d'après le compte rendu analytique de la Gazette de Cologne.
[…] M. de Frankenstein… a nettement déclaré que le parti catholique était prêt à combattre toute agitation dirigée contre Dieu, le christianisme, l'Eglise, la société et la propriété, mais qu'il refuserait nettement de livrer les citoyens à l'arbitraire policier, en les enlevant à leurs juges naturels. M. de Bismarck, qui connaissait d'avance la ferme attitude du centre n'y a pas répondu. […]
M. Bruel, le député guelfe et catholique de la ville de Hanovre, monta la tribune et déclara que la Prusse avait déjà habitué le monde à voir ses députés voter des lois d'exception. Que l'on se garde, a dit M. Bruel, d'étendre les procédés à la prussienne dans tout l'empire. Les dangers dont l'Allemagne est menacée par les agitateurs socialistes ne sauraient être conjurés que par le relèvement de l'autorité de l'Eglise et par la juste application des lois déjà existantes. La dépossession des princes en 1866, parmi lesquels un roi, a singulièrement ébranlé le respect devant l'autorité monarchique. C'est là qu'il faut chercher la cause des idées anarchiques qui ont cours en Allemagne. Quand on dépose sans droit des princes légitimes et quand l'en va jusqu'à confisquer arbirairement leurs biens particuliers, il ne faut pas s'étonner qu'un esprit de brutalité et de violence s'empare de toute la nation et l'amène à mépriser le droit, la morale, la religion, la monarchie.

10 octobre : Bismarck a répondu au Pape Léon XIII


L'UniversOn écrit de Rome à l'Osservatore cattolico de Milan :
A la suite de l'admirable lettre apostolique de Sa Sainteté Léon XIII à S. Em. le cardinal Nina, on m'a assuré, d'une source des plus autorisées, que M. de Bismarck avait envoyé ces derniers jours une longue lettre à S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat, dans laquelle, au nom de l'empereur, il charge Son Eminence de remercier cordialement le Saint-Père pour les paroles courtoises et bienveillantes adressées à S. M. l'empereur et à la nation allemande. Le prince de Bismarck exprime, en outre, la ferme conviction que, dans peu de temps, les négociatiens entre le Saint-Siège et le gouvernement de Sa Majesté Impériale seront couronnées du succès le plus heureux et le plus stable.

10 octobre : Les pasteurs protestants dénoncent au gouvernement prussien les prêtres alsaciens n'ayant pas fait leur service militaire

Eglise de Wasselonne

L'Univers : On nous écrit de Strasbourg :
Prussiens, protestants et libéraux sont toujours prêts à se donner la main quand il s'agit de faire du tort aux catholiques. C'est de tradition. Mais où allons-nous si les pasteurs protestants se font les instruments de la police, comme cela s'est vu à Wasselonne ? Croiriez-vous que les pasteurs du consistoire de cette ville ont dénoncé les séminaristes catholiques comme n'ayant pas fait leur service militaire !
Ces dignes serviteurs de Luther ont eu la joie de voir leur dénonciation accueillie. Des prêtres récemment placés par Monseigneur et confirmés par l'autorité prussienne, ont été, à la suite de cette dénonciation, incorporés au 42° régiment, pour faire le service militaire. Et ainsi nous avons, grâce à ces messieurs du consistoire, l'attristant spectacle de nos prêtres avec le casque à pointe prussien. Tous les coeurs alsaciens en sont émus et se de mandent ce que deviendra la paix religieuse, si les protestants continuent à jouer le rôle dont l'affaire de Wasselonne est un triste échantillon. 

11 octobre : Mort de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans

Mgr Felix Dupanloup
Article de Louis Veuillot paru dans l'Univers du 2 novembre :
Des gens de journaux, qui ne sont pas même des gens de parti, ont voulu transformer les obsèques de Mgr Dupanloup en manifestation de parti. La taille et le crédit leur manquant, ils ont voulu faire au moins du tapage. L'un d'eux [le Figaro] a imaginé de gloser sur le propos d'un personnage respectable qui, trompé par leurs clameurs, nous accusait de «haine froide » contre l'évêque défunt. Nous avons reproduit le propos et la glose [dans l'Univers du 27/10] ; ils n'eurent point d'autre échos.
Le jour des obsèques, la foule est venue, non au son de ces crécelles déconsidérées par elles-mêmes, mais à l'appel des cloches catholiques qui disaient le vrai caractère de la cérémonie. A l'instant disparurent les entremetteurs de mauvais bruit. L'Eglise était là. Nulle trace de cette manifestation séditieuse si fâcheusement annoncée. L'Eglise ne connaît pas ces choses. Des évêques catholiques priaient autour du cercueil où venait de descendre un de leurs frères, mort en communion avec le chef des évêques. Ils étaient là comme au lendemain du concile, tous d'accord, unanimes sur le principe, après avoir différé sur les moyens d'application, ayant tous juré, tous combattu à la même fin, étant tous prêts à combattre pour cette foi désormais définie et sans ombre, qui fut toujours là foi de Pierre et qui sera toujours la foi de Jésus-Christ,
Et Mgr Dupanloup, heureux d'être enfin délivré des contestations humaines dont sa vie fût troublée, repose dans sa cathédrale sous le regard de Dieu.
S'il pouvait parler à ses contradicteurs, que leur dirait-il maintenant ? Nous croyons l’entendre. Il leur adresserait le salut des évêques : Pax vobis ! et du fond de leur cœur, ils répondraient, comme tous les chrétiens : Pax tecum ! Nous n'avons voulu combattre que pour la paix. L'heure de la paix entre nous est venue.
Mais si les hommes s'effacent, les idées restent, et avec elles les erreurs. La vérité est quelque part. Il faut la chercher laborieusement, la reconnaître fidèlement, là détendre à tout prix. Ni désirs de paix, ni menaces de guerre ne nous dispensent de nos devoirs envers la vérité.
Nous repassons en esprit les controverses auxquelles nous primes part, et nous demandons à quoi elles auraient pu aboutir si la condescendance des Catholiques avait donné raison à Mgr Dupanloup.
Que serait devenue, humainement parlant, l'Eglise catholique, si l’évêque d'Orléans, au lieu de rester relégué dans une minime minorité de l’épiscopat, était parvenu à dominer la majorité et à influencer victorieusement la Pape ; si au lieu d'être paternellement dominé par Pie IX, il était parvenu à le dominer ? En cette triste hypothèse évidemment :
1° L'immense grâce du Syllabus était ajournée sinon perdue.
2° La proclamation du dogme de l'infaillibilité était déclarée au moins inopportune, au moment où elle était urgente, et où toutes les souverainetés de la terre tombant en même temps allaient se résoudre en une étouffante et aveuglante poussière qui laisserait le monde sans lumière et sans espoir.
3° La réforme de la liturgie gallicane était repoussée : Mgr Dupanloup a été le dernier à s’y soumettre.
4° L'école catholique libérale triomphait. Pie IX, qui l'avait expérimentée à fond, la déclarait plus dangereuse que le radicalisme.
Que l'on calcule les désastres qui devaient résulter de tout cela. Nous nous bornons à indiquer ces points. Il y en aurait d'autres à marquer, mais ce n'est pas à nous de le faire. Nous nous bornons à dire ce qui a frappé tous les yeux et ce que tout le monde a dit avant nous, et nous voulons seulement prouver par là que nous sommes restés dans la ligne de nos droits et de nos devoirs comme citoyens et surtout comme catholiques. 
Louis Veuillot

11 octobre : Mgr Schiaffino, général de l'ordre des olivétains, préconisé par le Pape Léon XIII évêque de Nissa in partibus

Mgr Placido Maria Schiaffino
L'Univers du 15 octobre, Lettre de Rome : Notre Saint-Père Je Pape a reçu en audience particulière Mgr Schiaffino, qu'il a récemment préconisé évêque de Nissa in partibus. …Du temps qu'il était cardinal, Léon XIII, qui savait les vertus et les qualités éminentes du P. abbé Schiaffino, l'honorait de son amitié. Comme tout le monde, il était épris de ce religieux, trouvant le temps de diriger son ordre, avec ce tempérament de justice et de 'douceur qui est le propre des hommes de grande autorité ecclésiastique, et en même temps d'évangéliser les villes de Rome, de Florence, de Naples, de Gênes, de Venise, pour le bien des âmes, l’honneur du Saint Siège et la gloire de l’Eglise. Il n’y a donc eu que le général des olivétains à être surpris de son élévation à l'épiscopat. Les moines olivétains et les fidèles de la Péninsule s'en sont réjouis et remercient le Pape de ce noble choix.

11 octobre : Audience accordée par Pape Léon XIII à 500 catholiques romaines

L'Univers du 15 octobre, Lettre de Rome : Sa Sainteté a donné, une grande audience à 500 femmes du peuple de Rome, faisant partie d'un cercle fondé en 1871 et placé sous la protection du Sacré-Cœur de Jésus. Les dames du patriciat ont tenu à honneur d'être les promotrices de ce cercle et des autres cercles qui, sous des vocables différents, sont agrégés à la société primaire des Bonnes-Œuvres ; le cercle présenté, hier, à Sa Sainteté, par Mme la marquise Sampieri, vice-présidente, n'était formé que des femmes du peuple de quatre paroisses de Rome. Or, comme il y a dans la ville cinquante-deux paroisses, on peut juger approximativement des sentiments de la population féminine de Rome à l'égard au Saint-Siège. Ce sentiment était, d'ailleurs proclamé d'une façon étrange, ces jours passés, devant le tribunal civil, où un accusé répondait au président : « On le sait... toutes les femmes de Rome sont cléricales. » Léon XIII a parcouru les rangs de ces cinq cents Romaines, donnant à toutes sa main à baiser et accompagnant sa bénédiction de paroles émues et édifiantes.

12 octobre : Les conséquences de la campagne du gouvernement italien contre l'épiscopat


L'Univers, Lettre de Rome : La campagne ministérielle entreprise contre l'épiscopat ne rapportera pas à la monarchie subalpine les avantages et profits qu'on lui a sans doute fait entrevoir. [...] Déjà cette campagne contre l'épiscopat a donné des résultats inattendus. 

1° La lettre de Léon XIII, qui a produit une profonde impression sur la diplomatie. [...] Elle considère la lutte comme une affaire intérieure de l'Italie. Cependant, par voie officieuse et de simple conversation confidentielle, quelques diplomates insinuent que la conduite des ministres actuels est en opposition flagrante avec les promesses et déclarations répétées des ministres précédents. Ils ajoutent que l'Europe avait considéré ces promesses et déclarations comme des engagements, etc., etc. Tout cela ne sera d'aucun poids, j'en conviens, auprès des ministres, qui ont toute liberté de faire le mal et qui répugnent au bien par tempérament et par nécessité politique. 

2° L'enthousiasme des populations, et même de nombreuses municipalités, pour les évêques. Je vous ai dit l'accueil fait à Mgr Rotelli à son entrée dans son diocèse et dans sa ville de Montefiascone. A Ivrée, le nouvel évêque, reçu, comme Mgr Rotelli, par les autorités et le peuple, a dû passer sous des arcs de triomphe. À Chieti, l'archevêque, déclaré illégitime par le tribunal, est entouré du respect de tous les gens de bien, et estimé même des révolutionnaires qui gardent une lueur de sens commun et de droiture. A Naples, le successeur du cardinal Riario Sforza, non reconnu par le gouvernement qui s'est emparé du palais épiscopalet des biens de la mense, vit dans deux pauvres chambres au rez-dechausséede son séminaire, mais son peuple l'admire et signe une protestation.

12 octobre : Exemple des grossièretés cyniques de la presse sectaire de Rome


L'Univers, Lettre de Rome : "Les vacances au Vatican. — Dans ce palais splendide, où l'on voudrait faire accroire aux imbéciles que le faisant fonction de Dieu est prisonnier, on éprouve aussi l'influence du climat et l'on s'y sent porté vers ce bienheureux farniente qui constitue en si grande partie le caractère italien. Léon XIII, le grand Lama du catholicisme en faillite, a décrété qu'il suspendait les audiences, même celles des dicastères ecclésiastiques pour tout le mois d'octobre. Tous les adeptes de la sacrée boutique se donneront donc du bon temps en ce mois consacré au dieu Bacchus, et qui sait si quelque soir, en traversant la place Saint-Pierre, le majestueux silence qui y domine ne sera pas troublé par les accords d'une valse ou d'une polka... Ce seront les prisonniers qui dansent, chantent, sautent et rient à la barbe des imbéciles qui envoient le Denier et du gouvernement qui ne fait pas cesser cette plaisanterie !"
On lit cela dans la Capitale. Le lecteur me pardonnera cette ignoble citation : il me semble utile de montrer où l'on va. Maintenant, en fait de vacances, il n'y en a point au Vatican. Les congrégations romaines seules interrompent leurs travaux du 2 octobre, fête des SS. Anges Gardiens, au 11 novembre, fête de saint Martin. Quant au Pape Léon XIII, il travaille sans relâche et ne se repose qu'en changeant d'occupation, c'est-à-dire qu'il donne des audiences chaque jour. Ce matin, de nombreux fidèles ont eu la consolation de le voir. Hier, il en avait réuni plus de 400 autour de sa personne. Il y avait plusieurs Orientaux, et aussi le consul français de Tunis et sa famille. L'affabilité, la bonne grâce, la douceur apostolique du Pape séduisent tous les fidèles, qui emportent les impressions les plus reconnaissantes. Grâce à une assistance, où Dieu se manifeste visiblement, Léon XIII qui, dans le premier temps de son pontificat, semblait devoir succomber sous le poids de son ministère universel, a acquis plus de force, plus d'aptitude à son travail incessant. Bien mieux, il a communiqué à ceux qui l'entourent cette force, cette énergie du travail. Nul ne se repose au Vatican.

13 octobre : Lettre du clergé d'Avignon au Pape Léon XIII

Mgr Louis Anne Dubreil, Archevêque d'Avignon
Très Saint-Père,

Les prêtres du diocèse d'Avignon, groupés autour de leur bien-aimé archevêque, à l'occasion de la retraite pastorale, s'estiment heureux de venir déposer aux pieds de Votre Sainteté l'hommage de leur profonde et filiale vénération. […]

Père saint, au moment où la mort de Pie IX,de glorieuse et douce mémoire, nous laissa orphelins, nous fûmes profondément attristés : il était a aimé !... L'Eglise, veuve de son Pontife, prit ses habits de deuil, et nous pleurâmes avec elle ; mais nous savions que Dieu ne l'abandonne jamais, et, comme s'exprimait notre vénéré pasteur dans un de ses plus beaux mandements, "La papauté ne meurt pas... Dieu, qui fit lever l'arc-en-ciel sur la famille de Noé, pour le rassurer sur les destinées de l'humanité, a mis, comme un autre arc-en-ciel sur berceau de la papauté, ces promesses qui furent faites à Pierre pour elle : Tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon Eglise et les portes de l’enfer ne prévaudront jamais contre elle."

C'est pourquoi, très Saint-Père, l'ange de la bonne nouvelle vînt nous dire comme l’ange de la Résurrection aux saintes femmes : "Ne pleurez plus !..", et, de sa main radieuse, il nous montra votre douce et majestueuse figure ; vous veniez de monter, aux acclamations du ciel et de la terre, sur le trône le plus auguste de l'univers. Pierre vivait de nouveau dans son successeur et Jésus-Christ dans son vicaire.

Très Saint-Père, nous savions que l'intelligence et la vertu s'étaient assises avec vous sur le siège de Pierre pour éclairer le monde et veiller sur ses destinées ; nous bénissions Notre-Seigneur veillant visiblement sur son Eglise, en lui donnant un Pontife aussi éminent, en lui donnant à l’heure où les vents sont déchaînés et les vents en fureur, un pilote aussi expérimenté, aussi prudent, qui allait guider sa barque à travers les écueils.

Ah ! Nos regards n’ont pas cessé de se tourner vers Rome, centre de l'unité, et vers le Pontife, dont les lèvres infaillibles versent sur nous avec de si hautes pensées la doctrine qui lui vient du Ciel ; et nous aimons à redire ces remarquables paroles d’un de nos plus grands évêques : "Si je t'oublie, Eglise romaine, puissé-je m'oublier moi-même ; que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche, si tu n'es pas toujours la première dans mes souvenirs, si je ne te mets pas au commencement de tous nos cantiques de réjouissance !" Cet amour pour l'Eglise et pour son chef auguste a ses racines au plus profond de nos âmes. La ville d'Avignon n'a point oublié qu'elle eut l'honneur, durant près d'un siècle, d'être la résidence des Vicaires de Jésus-Christ. En passant sur notre sol, la papauté y a laissé de telles empreintes, que les siècles futurs ne pourront jamais les effacer.

Très Saint-Père, grâce aux ordonnances de leur premier pasteur, les prêtres du diocèse d’Avignon ont la consolation chaque jour, de prier pour Votre Sainteté, au saint sacrifice, comme ils le faisaient depuis de longues années pour Pie IX ; heureux de pouvoir marcher sur les traces de l'Eglise naissante, dont la prière montait incessamment vers le Seigneur, pendant les épreuves et les douleurs de Pierre. Puissions-nous, comme les premiers fidèles, apprendre que l'ange consolateur est venu de nouveau visiter le vicaire de Jésus-Christ ! Père saint, nous sommes avec vous dans l'unité de la foi, de l'obéissance et de l'amour.

Nous savons tous que vous aimez la France et qu'une de vos premières bénédictions a été pour notre chère patrie, qui demeure malgré tout la fille aînée de l'Eglise. Nous savons que vous aimez le diocèse d'Avignon et son premier pasteur ; vous aimez notre cité papale qui n'aura pas, nous l'espérons, à vous offrir un asile, mais qui serait heureuse, si le malheur des temps le domandait, d'abriter encore le vicaire de Jésus-Christ.

Nous nous inclinons donc à vos pieds, très Saint-Père, et nous vous prions d'accepter l'hommage de notre vénération profonde et de notre dévouement sans bornes. Puisse la Providence, qui se plaît à prolonger les règnes utiles et glorieux à son Eglise, prolonger longtemps le vôtre !

Daigne votre main paternelle se lever sur nous et faire descendre les faveurs divines sur vos fils respectueux et soumis. 

14 octobre : L'imprimerie polyglotte de la Propagande publie et offre au Pape Léon XIII le premier volume de l'édition léonine des oeuvres de St Thomas d'Aquin

St Thomas d'Aquin
L'Univers du 17/10 : Lettre de Rome du 14 octobre : Hier, dimanche, Sa Sainteté a daigné recevoir en audience particulière M. l'abbé don Pierre-Antoine Uccelli et M. le chevalier Melandri, directeur de l'imprimerie polyglotte de la Propagande. Ils apportaient au Pape le premier exemplaire richement relié d'un ouvrage destiné à prendre place dans toutes les bibliothèques publiques et privées : Sancti Thomae Aquinatis doctoris Angelici ordinis Predicatorum Summoe contra Gentiles quae supersunt ex codice autographo qui nunc in Bibliotheca vaticana servatur, caetera. vero ex codicibus et probatissimis editionibus, cura et studio D. Petri Antonii Uccellii et Leoni XIII Pont. Max. dicata. — Typis Propagandae fidei.

Comme évêque et cardinal, Léon XIII n'a cessé d'encourager les fortes études dans son diocèse, où il a laissé une fondation académique très brillante vouée à la culture des principes de l'Ange de l'école ; comme Pape, il se sert de son autorité sainte et de sa parole vénérée pour pousser énergiquement les catholiques vers ces mêmes principes, qui dans leur application donnent la solution de toutes les questions de théologie, de philosophie, de politique, de droit public, de droit privé, etc. C'est en retrempant les intelligences dans les eaux pures et fortifiantes de la doctrine de saint Thomas que l'on refera la société chrétienne et que l'on amènera cette société à rejeter le poison de la civilisation dite moderne. Aussi Léon XIII a-t-il agréé avec une vive satisfaction le grand ouvrage que lui dédie l'éditeur, M. l'abbé D. Pierre-Antoine Uccelli. Il a donné largement à ce savant et infatigable thomiste les éloges et les remerciements ; il a béni M. Melandri d'avoir entrepris l’impression.

14 octobre : Les journaux révolutionnaires italiens propagent des rumeurs pour empêcher l'arrivée à Rome des pèlerins venus d'Espagne

Guiseppe Zanardelli, ministre italien d'Hembert Ier
L'Univers du 17/10 : Le bateau à vapeur Santiago, arrivé hier de Barcelone avec le gros du pèlerinage espagnol, est ancré en vue du port de Civita-Vecchia. Depuis quelques jours, la Capitale publiait des articles d'une violence extrême, pour inviter le ministère à empêcher l'entrée à Rome des Espagnols.

La fièvre jaune s'avance, écrivait cette feuille ordurière. Tel est le bruit qui circule dans Rome depuis qu'on sait l'arrivée prochaine d'une caravane de pèlerins espagnols, venant nous donner une nouvelle représentation de leurs paillassonneries et de leur saleté (!) Nous réclamons contre eux une mesure d'hygiène; ils viennent couverts de poux, et cela seul suffirait pour qu'on les éloignât. Mais les pays d'où ils sont partis sont infectés par la fièvre jaune et par d’autres maladies contagieuses : il est donc nécessaire que le gouvernement et la municipalité se montrent énergiques et défendent l'entrée à ces canailles de fanatiques et d'idiots. Qu'ils nous délivrent de leurs faces grotesques ; nous renonçons volontiers au côté comique de la chose. Un de leurs évêques, Pietro Casas y Santo, de Placentte, est déjà ici, leur préparant des logements. Voici son signalement... C'est à crever de rire. La fièvre jaune ! Au large ! au large !

Le ministre Zanardelli, sous la pression des criailleries insolentes de la Capitale et d'autres feuilles de cet acabit, a télégraphié au consul général italien de Madrid, lequel a répondu que l’état sanitaire en Espagne était sous tous les rapports satisfaisant. Mais cela n'a pas empêché ce ministre docile de s'entendre avec le conseil sanitaire de Civita-Vecchia, pour procéder à une visite rigoureuse à bord du Santiago. La visite a eu lieu : pas un malade pendant la traversée, pas un malade à l'arrivée. N’importe ! quatre jours de quarantaine à bord du Santiago

La Capitale continuait à parler des poux et de la fièvre jaune. Mais la Capitale étant le journal le plus corrompu et le plus ignoble de la Rome des buzzurri, a le plus fort tirage ; il est écrit pour la canaille, et la canaille le lit : c’est un signe du temps. Or, les négociants, les logeurs, les locandiers, MM. les cochers surtout, dont les affaires vont très mal, ont trouvé le zèle de la Capitale excessif et nuisible à leurs intérêts. Ils ont réclamé, et la feuille immonde de leur répondre : Oui, nous sommes les premiers à reconnaître les mauvaises conditions de Rome, les déplorer, à invoquer des mesures. Mais la fièvre jaune ! 

On retient donc les pèlerins en vue de Civita-Vecchia. Cependant les excès de la mauvaise foi et de l'outrage envers de nobles gens inoffensifs et amis de Dieu et de l’Église ne restent pas toujours impunis. Certes, il ne viendra à aucun Espagnol la velléité de venger l'élite de sa nation. Le mépris sera la seule vengeance des pèlerins. Mais la Providence prendra tôt ou tard leur parti, comme elle le prend toujours pour ceux qui souffrent l'injustice, et elle se servira probablement de mains sales pour châtier les sales écrivains de la Capitale. En attendant, cette feuille devra subir demain un procès en diffamation intenté par le prince Sulmona-Borghèse qui, à cette occasion, a reçu de ses compatriotes des marques unanimes de sympathie et de respect.

15 octobre : Les pèlerins espagnols arrivent à Rome après d'ultimes tracasseries de la part du gouvernement italien

L'Univers du 18/10 : Rome, 15 octobre au soir. Le gros du pèlerinage espagnol a pu débarquer ce matin après une nouvelle visite sanitaire à bord du Santiago, dont le capitaine a protesté en bonne et due forme contre les mesures arbitraires du gouvernement italien. Ce soir, "ce ramassis de mendiants, de pouilleux à faces hideuses et grotesques" (style de la Capitale), est arrivé à Rome, par un train spécial. 
Sans le moindre étonnement j'ai remarqué des hommes au port libre, calme et fier, des femmes élégantes, des paysans alertes et souples, des prêtres d'une propreté scrupuleuse. Il n'y a qu'un pays tel que l'Italie, un pays en plein progrès, pour susciter des journalistes insulteurs, tenant une plume comme un poignard, violant toutes les lois du savoir-vivre, de la bienséance et de l'hospitalité, foulant aux pieds le droit des gens et contraignant l'autorité politique à mépriser les convenances internationales. [...]
Léon XIII, qui a été très affligé des outrages faits à ses enfants d'Espagne, les recevra en audience solennelle demain à midi. Il a ordonné qu'on ait les plus grands égards pour eux, et qu'on les dédommage de leurs souffrances par des procédés d'affection fraternelle, qu’on leur ouvre les musées, le Vatican, la salle du concile, les catacombes et les monuments chrétiens. A tous les ecclésiastiques il a donné la faculté de célébrer et confesser dans les églises et basiliques, même dans Saint-Pierre. 
Jeudi, les Espagnols assisteront, dans la basilique vaticane, à une messe célébrée par un cardinal, qui leur distribuera la sainte communion. Puis ils se rendront, processionnellement, à la tombe de Pie IX, en chantant le Miserere. Enfin, au sortir de la basilique, ils iront de nouveau au palais apostolique, où le souverain Pontife les bénira individuellement et leur prodiguera de tendres et paternelles consolations. L'éminentissime cardinal Borromeo a ouvert ses salons du palais Altieri aux pèlerins. L'académie des Arcades leur a offert les salles du palais Altems pour lieu de réunion et de même les cercles catholiques. On leur donnera une fête musicale ; on tiendra une séance académique en leur honneur, etc. 
Il en devait être ainsi, et ces imbéciles de révolutionnaires ne l'avaient pas soupçonné : leurs outrages allaient resserrer les liens de fraternité et de charité des catholiques d'Espagne et d'Italie.

16 octobre : Colère de Bismarck contre les députés catholiques du Centre allemand

Louis Windhorst
L'Univers : Les discours des députés catholiques allemands, à l'occasion de la discussion de la loi contre les socialistes, semblent particulièrement déplaire à M. le chancelier. Jadis, ses principaux organes se plaignaient journellement de l'influence illégitime usurpée par le Pape en Allemagne. Aujourd'hui l'on accuse les mêmes députés d'être en rébellion contre Rome.
La Post, notamment, se plaint amèrement de M. de Windthorst :
Le langage provocateur de ce député, dit-elle, montre clairement ce que M. de Bismarck peut attendre de la part du groupe du centre s'il fait la paix avec Rome. Il n'y a pas de paix possible avec les hommes qui seront entrés comme un pieu, c'est-à-dire de vive force, dans la majorité gouvernementale. La paix ne sera pas possible tant que la population catholique elle-même n'aura pas jeté par-dessus bord ces guides funestes, qui sont ses pires ennemis, pour élire des hommes aux yeux desquels l'empereur ne sera pas un souverain étranger.
La Post se donne des peines inutiles. Etant sans principes, elle juge les autres d'après elle-même. Les catholiques allemands resteront fidèles à leurs principes, qui sont ceux de Rome. Mais ils se garderont d'apporter légèrement à M. de Bismarck un concours que le chancelier voudrait bien obtenir sans garantie.

17 octobre : Le navire réservé depuis 1870 pour aider le Pape en cas d'invasion du Vatican par le gouvernement italien, est retiré du service

Le Kleber mis à la disposition du Pape Pie IX par la France
L'Univers : On annonce que l'aviso le Kléber, dont on connaît la mission spéciale vis-à-vis du Pape et qui a succédé, mais en restant sur les côtes de la Corse, à la frégate l’Orénoque, qui stationnait dans le port de Civita-Vecchia, rentrera très prochainement à Toulon pour y être désarmé. Nous n'avons aucun indice de l'armement d'un autre navire de guerre pour remplacer le Kléber
Cet épilogue ne saurait surprendre ceux qui suivent la marche de la politique depuis plusieurs années. Mais il n'en affectera pas moins douloureusement les catholiques. Et nous plaignons les catholiques-libéraux qui, étant au pouvoir, ont assumé sur eux la responsabilité de rappeler l'Orénoque. Aux protestations des catholiques ils répondaient alors que, pour changer de forme par suite des nécessités auxquelles ils affectaient de céder, la protection de la France ne cesserait pas de couvrir efficacement, mais de loin, la personne du Saint-Père. On voit où devaient aboutir ces belles déclarations.

17 octobre : Jugement de la presse protestante anglaise sur le discours de Gambetta à Romans

Voici comment le London, journal hebdomadaire protestant et conservateur, s'exprime sur ce qu'il appelle "l'opportunisme démasqué".

Le discours de M. Gambetta à Romans marque une période de haute importance dans la politique française. La modération dernièrement déployée par le chef du parti radical avait presque réussi à effacer tout souvenir de la méprisante épithète dont il avait été flétri un jour par "l'homme illustre." Le fou furieux avait semblé revenir à un tempérament mieux équilibré, et le peuple français, de courte mémoire en politique, s'était persuadé que la guérison était complète. Les radicaux pur-sang commençaient véritablement à grogner de l'opportunisme de leur chef intermittent, et on ne se gênait plus pour affirmer qu'après s'être servi de Belleville pour grimper au pouvoir, l'habile ex-dictateur voulait repousser du pied cet appui et se métamorphoser en politique de bon sens. 

Le discours de Romans renverse toutes ces théories. Toute l'ancienne violence, toute l'intolérance qu'on supposait finies et épuisées, reparaissent dans ce discours enragé, avec une force décuplée. Le frein de la modération, qui doit avoir été très dur à porter, est rejeté au loin, et, une fois encore, nous avons entendu l'orateur révolutionnaire, l'enfant chéri de Belleville, s'exprimant en termes auxquels nul ne peut se tromper.

19 octobre : Compte-rendu de l'audience papale aux pélerins espagnols

L'Univers du 23/10 : Le Saint-Père a donné aujourd’hui une seconde audience aux pèlerins espagnols dans les galeries des Cartes géographiques et des Gobelins (Arazzi).
Ils étaient rangés par diocèses et sur deux files le long de ces galeries, dont on connaît l'étendue et la magnificence, et Léon XIII, accompagné de la cour, de plusieurs cardinaux et des évêques de Huesca et Barbastro, de Seu d'Urgel et de Plasencia, a parcouru lentement ces files, adressant la parole à chacun, distribuant des médailles à son effigie, donnant sa main a baiser et répandant ses bénédictions. Comme hier, les chœurs chantaient et doublaient l'émotion de l'assistance.
J'ai parlé des offrandes d'or qu'ont présentées dans des bassins d'argent les députés des diocèses dans l'audience solennelle. Aujourd'hui, chaque pèlerin a voulu témoigner sa piété par une offrande personnelle. Léon XIII paraissait attendri jusqu'aux larmes de cette rivalité de générosité.
…Tous les pèlerins ont voulu protester de leur amour envers le Souverain Pontife en donnant leur obole à St Pierre, écrit ce soir la Voce délla Verità. Des objets d'art et des ornements sacrés ont été oferts par une société pieuse de Palma (île Majorque). Une confrérie de carmélites de Olot a envoyé également de riches présents et le Rév. D. Giacomo Morer a déposé aux pieds du Pontife, au nom de Mgr l'évêque de Vich, une étole blanche merveilleusement brodée d'or.
Le Pape a employé deux heures à parcourir les galeries, soulevant partout l'enthousiasme le plus ardent, et avant de se retirer, il s’est arrêté à la porte d'entrée pour donner à haute voix, à la foule prosternée, la bénédiction apostolique.
Chaque pèlerin a reçu, par ordre du Pape, un opuscule, en souvenir du pèlerinage. Dans cet opuscule se trouvent rapportés, avec les détails de l'audience solennelle du 17 octobre, l'adresse de Mgr de Huesca et la réponse de Sa Sainteté
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20 octobre : Bismarck continue sa campagne de dénigrement contre M. Windhorst et contre le centre

L'Univers : La Post et la Gazette de l'Allemagne du Nord, organes directs du grand chancelier, continuent leur campagne contre M. Windhorst et contre le centre ! La Post accuse les jésuites de s'étre alliés à la démocratie fédérative, représentée par M. Sonnemann, et dit que M. Windhorst s'est mis un masque conservateur, pour tenter, comme l'année dernière, de renverser le chancelier, avec l'aide de la clique cléricale de la cour
La Gazette d' l'Allemagne du Nord n'est pas moins vive dans ses acçusations. Elle accuse. M. Windhorst de n'Être qu'un agent provocateur guelfe, qui par l'astuce se serait imposé comme chef aux députés catholiques. Elle exprime l'espoir de le voir tomber avec la cessation du kulturkampf… La Gazette termine en appelant M. Windhorst "commis-voyageur parlementaire du duc de Cumberland" et en disant aux députés du centre : Dès que nous nous serons réconciliés avec le Pape, votre raison d’être aura cessé d'exister.
Il est impossible d'être plus maladroit que ne l'est ici la Gazette de l'Allemagne du Nord. Comment ne voit-elle pas, en effet, que le jour où serait faite ce qu'elle nomme la réconciliation du gouvernement allemand avec le Pape, ce jour-là marquerait, au contraire, le triomphe complet du parti du centre.

20 octobre : Les luthériens en nette baisse en Allemagne 

L'Univers : La situation de l'église luthérienne devient de plus en plus critique aussi bien dans la capitale, que dans les provinces : [14] de leurs temples et deux temples hussites ne font plus même leurs frais pour l'entretien du culte. Aussi leurs conseils de fabrique ont proposé de demander l’établissement d’une imposition sur les fidèles. Cette tiédeur est d'autant plus significative, que les frais sont des plus minimes, tandis que les paroisses sont des plus étendues […] L'établissement de l'imposition fera peut-être rentrer un peu d'argent, mais frappera en même temps de nouveaux coups l’église luthérienne. Des milliers de protestants, pour échapper à l'imposition, déchireront le dernier lien qui les retient à leur Eglise et déclareront ne faire parti d'aucune Eglise. La Freie Press raille déjà à ce sujet les pasteurs et leur donne à entendre que les Berlinois préféreraient aller tout droit à l'enfer que de donner, deux liards à leurs pasteurs. 
Chez les catholiques de Berlin on constate heureusement le contraire. Le délégué épiscopal, Mgr Herzog, doyen de Sainte-Hedwige, vient de bénir un troisième cimetière catholique, les deux anciens étaient insuffisants pour le grand nombre de catholiques inscrits dans les paroisses de l'Eglise, qui deviennent chaque année plus nombreuses.

21 octobre : La presse d'Espagne dénonce le parti pris du gouvernement italien dans la quarantaine imposée aux pèlerins espagnols 

L'Univers : Venant du Diaro do Barcelona, feuille alphonsiste, nous trouvons très justes et très autorisées les réflexions suivantes à propos de la quarantaine imposée par le gouvernement italien au pélerinage espagnol :
Nous n’avons pas voulu parler de l’attentat commis contre les pèlerins espagnols par les délégués du gouvernement italien, avant d’avoir des renseignements positifs pour appuyer notre jugement ; le patriotisme conseillant d’agir avec une grande prudence dans des questions d’où pourraient résulter des conflits internationaux. Or, de ces renseignements, il ressort :
1° Que le vapeur Santiago qui conduisait les pèlerins quitta Barcelone avec tous les papiers en règle, visés par le consul d’Italie, et avec une patente tout à fait nette, où il était constaté que dans cette ville (Barcelone) et ses environs la santé publique était bonne et qu’il n’y avait à signaler aucune maladie de caractère épidémique ou contagieux. Voilà pourquoi nous estimons inexacte et erronée la dépêche télégraphique annonçant que la patente du Santiago avait été déclarée suspecte à Civitavecchia, car la déclaration se fait au port de départ et non au port d’arrivée.
2° Qu’au départ du vapeur, le consul d’Italie n’avait pas connaissance que des mesures sanitaires aient été adoptées dans son pays contre les provenances espagnoles.
3° Qu’au moment de l’arrivée et après, la santé des passagers et de l’équipage du Santiago était excellente.
4° Que, d’après les télégrammes publiés, la mesure sanitaire prise contre les pèlerins fut adoptée par le gouvernement italien vingt-quatre heure après le départ du bateau de notre port.
Il résulte de tout cela que, cédant à l’esprit d’intolérance et de fanatisme antireligieux, un gouvernement d’une nation amie se permet des violences inouïes contre des sujets espagnols. Ces violences scandaliseraient le monde si elles venaient d’un peuple sauvage ou ennemi, mais elles se commettent contre nous, parce qu’on nous considère comme une nation faible, et que l’on compte sur l’esprit de parti, qui l’emporte sur le patriotisme et qui se mettra du côté des offenseurs contre les offensés, du côté des étrangers contre les compatriotes, ôtant au gouvernement espagnol la force morale nécessaire pour ses réclamations.
Malgré cela nous espérons encore que l’on demandera et que l’on obtiendra la réparation qui nous est due.

Quant à nous, nous craignons que M. Canovas n’accepte ce soufflet de la part du gouvernement italien, d’autant plus que ce sont des pèlerins catholiques qui en souffrent.
Ces faits montrent combien a été grande la prévoyance du comité du pèlerinage, refusant d’organiser des expéditions par terre, pour éviter des tracasseries qui n’auraient pas manqué de se produire, et auxquelles un certain nombre de pèlerins ont pu au moins échapper.

21 octobre : Le Pape Léon XIII hérite du crucifix embrassé par Louis XVI lors de son martyre 

Louis XVI sur l'échafaud
L'Univers : L'Unità cattolica nous apprend que le regretté Mgr Prosperi Buzi [de la famille de la mère du Pape] a laissé par testament à Sa Sainteté Léon XIII un crucifix de bois, très modeste, sans valeur intrinsèque, mais ayant une valeur historique des plus considérables. C'est le crucifix que l'infortuné Louis XVI tenait dans ses mains quand le 21 janvier 1793 il quittait la prison du Temple pour monter à l'échafaud. Ce crucifix, qu'un ami dévoué du roi martyr parvint à recueillir, fut remis sous la Restauration à Louis XVIII qui le céda, comme souvenir de famille, à la duchesse de Berry. Celle-ci, à son tour, le donna quelques années après à son confesseur, Mgr Prosperi. Conservé avec un soin religieux par ce prélat, le crucifix historique a passé maintenant entre les mains du Souverain Pontife.

23 octobre : Le gouvernement italien exerce un droit de douane sur les offrandes apportées au Pape par les pèlerins 

L'Univers : Une des vexations les plus odieuses dont les pèlerins espagnols aient eu souffrir de la part des autorités italiennes, c’est le fait par celles-ci d'avoir soumis aux droits de douanes, comme s'il s'était agi d'un objet de commerce, la bannière du pèlerinage destinée au Saint-Père. 
On disait cependant que, d'après la loi des garanties, les objets destinés à Sa Sainteté étaient exempts de droits. Pour cet objet, les pèlerins ont eu à payer 120 lires de droits. 
La diligence des sectaires a été telle, du reste, qu'on n'a reçu la bannière que deux heures seulement avant la réception. Elle a pris trois jours de Civita-Vecchia à Rome. Voilà encore une preuve de cette prétendue communication libre du Saint-Père avec le monde catholique.

23 octobre : Le gouvernement français attentif à la survie du gallicanisme en prétendant valider des décrets pontificaux, et en limiter la portée autant que de besoin 

L'Univers : Divers journaux publient la note suivante :
Par deux décrets rendus sur le rapport du ministre des cultes et après avis conforme du conseil d'Etat, le président de la République vient d'autoriser la réception et la publication en France de deux brefs du Pape Léon XIII : le premier définit "les pouvoirs spirituels des aumoniers de la flotte", le second prescrit que "le primicier du chapitre de Saint-Denis a tous les droits, pouvoirs et privilèges des évêques dans leurs diocèses." Chaque décret porte la mention expresse que "ledit bref est reçu sans approbation des clauses, formules ou expressions qu'il renferme et qui sont ou pourraient être contraires aux lois du pays, aux franchises, libertés et maximes de l’Eglise gallicane".

25 octobre : Tentative d'assassinat contre le Roi d'Espagne Alphonse XII  

Tentative d'assassinat contre le Roi d'Espagne Alphonse XII le 25 octobre 1878
L'Univers du 27/10 : L'Agence Havas nous communique les dépêches suivantes :
Madrid 25 octobre.
Ce soir, à 5 heures, Mayor, devant le numéro 93, un individu vêtu d'une blouse a tiré un coup de pistolet de poche sur le roi Alphonse qui n'a pas été atteint.
L'auteur de cet attentat était près des soldats ; il a été pris par eux et incarcéré. Sa Majesté a été acclamée jusqu'au Palais Royal.
L'auteur de l'attentat contre le roi est un nommé Jean Oliva Moncasi, tonnelier. Il est agé de 23 ans et originaire de la province de Taragone. Il a avoué qu'il était internationaliste.
Il est arrivé le 20 à Madrid. Le projectile n'a atteint personne. Un rassemblement considérable s'est formé aussitôt. L'auteur de l'attentat fut arraché des mains de quelques femmes qui voulaient le mettre à mort immédiatement. L'indignation est générale.
Demain, un Te Deum sera chanté dans toutes les églises.

26 octobre : Mort du cardinal Cullen, Archevêque de Dublin et Primat d'Irlande 

Le Cardinal Paul Cullen, Archevêque de Dublin
L'Univers : Le télégraphe nous a apporté la douloureuse nouvelle de la mort du cardinal Cullen, archevêque de Dublin.
Mgr Paul Cullen, né à Dublin en 1803, avait de bonne heure quitté l'Irlande pour aller achever ses études dans les séminaires d'Italie. Aussitôt après avoir reçu la prêtrise, il entra dans la chancellerie du Vatican, où il fut charge de la direction des affaires religieuses d’Irlande et où il acquit une grande connaissance des questions ecclésiastiques en Angleterre ; cette connaissance lui permit plus tard de rendre d'éminents services à sa religion et à son pays.
Nommé par Pie IX archevêque d'Armagh et primat de l'Eglise catholique d’Irlande en 1850, Mgr Cullen s'éleva, dans des lettres pastorales restées célèbres en Angleterre, contre le système d'éducation mixte imposé par le gouvernement anglais. C'est au consistoire du 22 juin 1866 que Mgr Paul Cullen fut élevé à la dignité cardinalice [avec le titre de cardinal-prêtre de S. Pietro in Montorio]. Nous n'avons pas besoin de rappeler que dans la grande querelle théologique qui surgit au concile sur l'infaillibilité, le cardinal Cullen, qui avait toujours défendu avec la plus grande énergie les prérogatives et les droits du Saint-Siège, se rangea sous le drapeau de la majorité.
S. Em. le cardinal Cullen laisse dans l’archidiocèse de Dublin le souvenir des plus hautes vertus et des nombreux bienfaits que sa prudente administration avait su procurer à son peuple si longtemps opprimé. La mort l'a pris au moment où il pouvait saluer dans l’Intermediate Education Bill, dont l'Univers a entretenu ses lecteurs, le premier pas fait par le gouvernement anglais dans la voie des revendications de l'épiscopat catholique irlandais sur le terrain de l'enseignement.
On attribue à Mgr Cullen un ouvrage scientifique dans lequel il combat les théories de la science actuelle sur le mouvement de la terre.

29 octobre : Lettre de protestation de Mgr Bostani à propos de ses relations avec la France 

(publié dans l'Univers du 13/11) L’Union : Rustem pacha, gouverneur du Liban, pour justifier ses injustices à l’égard de Mgr Bostani, veut faire croire que le vieil évêque maronite n’aime pas la France ; le vénérable exilé nous fait l’honneur de nous écrire la lettre suivante pour faire publiquement justice d’une si indigne calomnie. 

Lettre de Mgr Bostani

Jérusalem, 29 octobre 1878
Lorsqu’il y a six mois j’ai été arraché à mon siège épiscopal et exilé en Palestine, je n’ai pas élevé la voix pour me plaindre de l’injustice dont j’étais victime ; j’ai gardé dans cette circonstance le silence qui convenait au prêtre, et je me suis efforcé d’oublier au pied du tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ l’outrage et la persécution. Cependant, dans ces derniers jours, j’ai reçu une nouvelle qui a doublé mon affliction et augmenté ma douleur. Mes persécuteurs m’ont présenté comme l’ennemi de la France, protectrice des églises catholiques d’Orient et des Lieux-Saints, et directrice des destinées du peuple maronite dans le Liban.
En ma qualité d’évêque catholique et comme membre de la famille maronite à laquelle j’appartiens, je me vois obligé de protester contre ces allégations mensongères.
Je vous prie de rendre ma protestation publique en lui donnant place dans les colonnes de votre estimable journal, et d’agréer en même temps l’assurance de ma haute estime et de ma profonde considération.
Pierre Bostani, Archevêque maronite

30 octobre : Bénédiction spéciale du Pape Léon XIII à la Semaine religieuse de Cambrai dirigée par l'abbé Delassus

Mgr Delassus
Semaine religieuse du diocèse de Cambrai : Notre Saint-Père le Pape Léon XIII a eu, la semaine dernière, l'extrême bonté de nous envoyer, signée de son auguste main, la bénédiction qu'il avait daigné accorder, de vive voix, à nos lecteurs et à nous, en la fête de son patron, saint Joachim, père de la B. Vierge Marie.  Voici en quelles circonstances cette précieuse faveur nous a été accordée :
Le jeudi 10 octobre, jour de son audience hebdomadaire, Mgr Nocella, secrétaire des lettres latines, présenta à Sa Sainteté la supplique suivante : "Très Saint-Père, Henri Delassus, prêtre, rédacteur de la Semaine religieuse du diocèse de Cambrai, et ses collaborateurs, humblement prosternés à vos pieds, ont le bonheur d'informer Votre Sainteté que le jour de la Saint-Joachim, ils ont versé entre les mains de Son Eminence le cardinal Régnier la somme de soixante-treize mille francs, souscrite par les lecteurs de la Semaine religieuse comme don extraordinaire de joyeux avènement de Votre Sainteté. Désireux de se dévouer de plus en plus à l'œuvre du Denier de Saint-Pierre, si nécessaire au Saint-Siège en ces temps difficiles, ils implorent à cet effet une bénédiction spéciale de Votre Sainteté, pour eux, leurs familles et tous les souscripteurs."

Notre Saint-Père le Pape prit cette supplique entre les mains et, après l'avoir lue, il dit : "Le diocèse de Cambrai ! C'est cet excellent diocèse qui a pour archevêque le pieux et vénérable cardinal Regnier. C'est le diocèse de France qui est le plus compatissant à la détresse du Sajnt-Siége. Aussi, bien volontiers, je veux lui envoyer cette autre bénédiction en témoignage de ma satisfaction. Comme signe de ma bienveillance toute spéciale, je vais dicter cette bénédiction et signer". Et, sous la dictée de notre très Saint-Père le Pape, Mgr Nocella écrivit :

Romae, die 10 octobris 1878
Singularem vestram pietatem, dilecti filii, atque ardens jugiter studium Apostolicae sedis necessitatibus subveniendi summopere commendamus, et Aposlolicam benedictionem vobis, vestrisque familiis et omnibus conferentibus stipem, ex intimo cordis affectu, impermus. LEO P. P. XIII.
Rome, 10 octobre 1878.
Nous louons grandement, très chers fils, et votre piété filiale, et ce zèle ardent qui vous porte à subvenir sans cesse aux nécessités du Saint-Siège. Nous vous donnons, avec la plus profonde affection de notre cœur, la bénédiction apostolique, à vous, à vos familles, et à tous ceux qui, par vous, nous offrent leurs dons. LÉON XIII, Pape.

Cette bénédiction si affectueuse du Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ aura atteint les âmes de ceux et celles à qui elle est donnée, avant qu'elles aient pu en connaître la teneur. Déjà elle y aura produit des fruits de salut et ne cessera d'en produire.
Une bénédiction c'est une prière, mais une prière faite avec autorité. Or, l'Autorité suprême, Celui que Dieu Lui-même a établi pour être sur la terre le premier dispensateur de ses bienfaits, a tiré du fond de son cœur cette bénédiction et l'a présentée à Dieu avec toute l'affection de son âme, ex intimo cordis affectu, le priant de donner à chacun de nous ce qui lui est meilleur. Dieu ne peut être sourd à ces sortes de prières.
La piété filiale envers le Saint-Siège et le zèle ardent pour sa cause, dont notre Saint-Père le Pape daigne nous féliciter, nous les conserverons précieusement, nous les développerons chaque jour dans nos cœurs. Aimer le Pape, c'est aimer l'Eglise, c'est aimer Dieu ; servir le Pape, c'est-servir Dieu.
Plus les temps deviendront mauvais, plus nous aurons d'ardeur à servir le Vicaire de Jésus-Christ et par nos prières et par nos aumônes. Les unes et les autres lui sont plus que jamais nécessaires pour gouverner l'Eglise. Nous ne le laisserons manquer ni des unes ni des autres.

 

2 novembre : Polémique entre L'Osservatore romano et le Journal des débats à propos du pouvoir temporel des Papes

John Lemoine, du Journal des débats
[Dans un numéro du Journal des débats de début octobre, M. John Lemoinne, parlementaire, académicien et journaliste, avait prétendu démontrer que le pouvoir temporel des Papes avait été nuisible aux populations des Etats Pontificaux depuis plusieurs siècles - d'où sa conclusion que l'usurpation de ce pouvoir temporel par les rois d'Italie était à la fois une chose excellente et irréversible. Le 18 du même mois, l’Ossevatore romano avait répondu à ces assertions en exposant qu’au contraire l’histoire démontrait l’inverse (article reproduit dans l’Univers du 20/10). M. Lemoinne ayant tenté de se justifier dans un nouvel article du Journal des débats, son contradicteur de l’Osservatore avait à nouveau démontré ses incohérences (l’Univers du 24/10). L’article suivant, paru dans l’Univers des 2&3/11, rend compte de la suite de la polémique.]

Dans une nouvelle réponse au Journal des Débats, l’Osservatore romano a fait une fois de plus complète justice des semblants d’arguments que M. John Lemoinne avait tenté d'opposer à la victorieuse réfutation du journal romain. Ainsi que nous l'avions remarqué tout d'abord, l’Osservatore romano n'a pas manqué de faire ressortir la singulière habileté - nous employons un mot poli - du Journal des Débats, lequel, après avoir soutenu que, depuis la réforme, le pouvoir temporel des Papes avait été mis constamment en péril par les révoltes de leurs sujets, n'a su trouver en définitive, comme argument de fait à l'appui de sa thèse, que le seul souvenir de 1848 [dont l’Osservatore avait démontré qu’il ne s’agissait pas d’une révolte des populations romaines, mais d’une révolution organisée par des étrangers aux Etats Pontificaux, notamment les troupes révolutionnaires recrutées dans le royaume du Piémont]. Or, à cette remarque, sait-on ce que répond aujourd'hui le Journal des Débats ?
"On nous dit que nous passons légèrement par-dessus plusieurs siècles ; nous ne nous en défendons pas. Nous les laissons à l’histoire, et nous nous occupons des temps présents."
Par malheur pour M. John Lemoine, cette pasquinade ne saurait faire oublier le premier article où cet académicien folâtre, pour édifier sa thèse sur les temps présents, invoquait précisément ce témoignage de l’histoire dont il affecte aujourd'hui de ne pas vouloir s'occuper. Impuissant à répondre aux faits historiques, l'écrivain des Débats se dérobe et, avec un faux air de naïveté, demande s'il a jamais parlé du témoignage de l'histoire ? Il y a là sans doute un bel exemple d'aplomb pour ne pas dire d'impudence. Mais où est la bonne foi ?
Afin d'en mieux juger, nous citerons, cet autre exemple. Ecrasé par l'évidence des faits, M. John Lemoinne est amené à dire, pour ce qui regarde le passé de l'histoire des Papes :
"Qui donc songerait à contester le rôle immense, providentiel et divin qu'a rempli l'Eglise dans l'éducation de la société ? Qui donc ne regretterait le temps où il y avait dans la chrétienté unie une autorité morale supérieure à toutes les tyrannies temporelles, qui imposait aux nations la paix et la trêve de Dieu, et qui représentait l'esprit en face de la force ? Mais à quoi servent aujourd'hui et ces souvenirs et ces regrets ? C'est une époque de l'humanité effacée pour toujours, et nous avons à vivre avec la réalité des faits et de l'histoire de nos jours."
Sans nous occuper, pour le moment, de la conclusion de M. John Lemoinne, nous retenons ici l'aveu qui lui échappe, au sujet du grand rôle que tenaient autrefois les Papes. Et ce rôle ils l'ont tenu, non-seulement en raison d'un état général qui faisait de l'Europe chrétienne une cliente docile à leur voix, mais aussi grâce à l'indépendance personnelle que leur assurait une souveraineté temporelle, qu'on ne songeait point à leur contester. Ajoutons que tout fait historique porte avec lui son enseignement ; c'est donc vainement que M. John Lemoinne, croyant s'y soustraire, déclare pour toute raison, que c'est la une époque de l'humanité "effacée pour toujours".
La question est de savoir précisément si la dépossession violente des Papes n'est pas un acte dont les conséquences ont porté un tel trouble dans la société moderne qu'il soit nécessaire d'y remédier en rendant au Pape la situation que la justice, d'accord avec l'intérêt général, lui fait un devoir de réclamer. A cet égard, on n'a rien dit lorsqu'on dit, comme M. John Lemoinne que "la papauté d'aujourd’hui ne ressemble pas à celle d'autrefois." Ce n'est pas la Papauté qui a changé, ce sont les gouvernements. Là-dessus, d'ailleurs, nous avons l’aveu du Journal des Débats qui écrit : "Les gouvernements et les peuples iront-ils demander au Pape de délimiter les frontières sur la carte du monde et de trancher les différends internationaux ? Nous avons toujours rendu justice au vieux et saint Pie IX qui seul avait élevé la voix pour la France écrasée, vox clamantis in deserto ; mais cette période historique de la papauté est depuis longtemps achevée."
Dans cette constatation d'un état de choses si différent de l'ancien, nous ne songeons à rien contester, car il est malheureusement trop vrai que ni les gouvernements, ni les peuples, ne songent à se réclamer de l'autorité du Pape ; mais une question se pose naturellement à la suite : les choses en vont-elles mieux ?
De plus, comment peut-on de bonne foi, conclure, après une constatation pareille, que jamais "le Pape n'a été plus souverain et plus libre que depuis qu'il n'est plus roi" ? Pour maintenir cette affirmation, il est avéré désormais que le Journal des Débats non-seulement ne tient pas compte de l'histoire, mais de ses propres aveux, il ne peut même plus invoquer le seul fait dont il se prévalait en dernier lieu, à savoir la révolution de 1848, car il a été démontré par les faits que cette révolution était dûe non aux sujets du Pape, mais à l'étranger. 
Ces faits ont-ils été détruits par le Journal des Débats ? En aucune façon. Mais, pour ne pas paraître abandonner tout à fait sa thèse, il persiste à affirmer que "la Révolution de 1848, quoiqu'en dise le journal du Vatican, a été une révolution véritablement romaine." Quant à fournir la preuve de cette assertion plus qu'audacieuse, M. John Lemoinne n'y songe même pas. Il faudrait confesser que dans toute cette polémique ses broderies académiques ont fait la plus piteuse figure, et il faut éviter, du moins devant les lecteurs des Débats, de montrer un des quarante [membres de l’Académie Française] subissant un si complet affront. 

[Au delà de la démonstration de l'appreté de la Révolution à soutenir coûte que coûte que l'abolition du Pouvoir temporel des Papes était "irréversible", le piquant de cette polémique est sans doute l'affirmation de John Lemoinne selon laquelle jamais plus "les gouvernements et les peuples n'iront demander au Pape de délimiter les frontières sur la carte du monde et de trancher les différends internationaux". En effet, ce dont ni l'adadémicien ni ses contradicteurs ne pouvaient se douter alors, c'est que huit ans plus tard le potentat protestant Bismarck, lui-même, viendra solliciter le Pape Léon XIII pour départager les droits de l'Espagne, de l'Allemagne et de l'Angleterre sur les îles Carolines. Malgré les arrêts du libéralisme, le Pape devait donc encore être appelé "par les gouvernements et les peuples" à "délimiter les frontières sur la carte du monde et à trancher les différends internationaux", comme l'avaient été ses prédecesseurs sur le Siège de Pierre.]

6 novembre : Le Pape Léon XIII nomme Mgr Schiaffino Président de l'Académie Pontificale des Nobles Ecclésiastiques

L'Univers, Lettre de Rome : Léon XIII vient de nommer président de l'Académie pontificale des Nobles Ecclésiastiques Mgr Placide-Marie Schiaffino, évêque de Nissa et général des olivétains. Dans une de mes dernières lettres j'ai dit les vertus, les mérites, les talents supérieurs de ce prélat. Son élévation est un gage des résolutions du Pape d'appeler aux grandes charges ecclésiastiques les personnages les plus dignes.

6 novembre : Mgr Pie, évêque de Poitiers, reçu en audience particulière par le Pape Léon XIII 

L'Univers, Lettre de Rome : A peine arrivé à Rome, Mgr Pie a eu l'honneur d'une audience particulière de Sa Sainteté, qui s'est entretenue longuement avec lui. Le savant et pieux évêque apportait un coffret rempli d'or, ainsi que toutes ses oeuvres richement reliées, que Léon XIII a acceptées avec les marques de la plus tendre bienveillance.

7 novembre : Adresse des prêtres d'Haïti au Pape Léon XIII

Cathédrale Notre Dame de l'Assomption à Port-au-Prince
Très Saint-Père, 

Notre vénéré archevêque va déposer aux pieds de Votre Sainteté l'hommage du respect, de l'affection et du dévouement dont son cœur et celui de tous ses prêtres sont remplis pour vous, très Saint-Père, le Vicaire de Jésus-Christ, le successeur de Pierre, le Docteur infaillible des pasteurs et des brebis.
Tous nous envions le bonheur de nos confrères à qui il sera donné de s'associer en personne à cet acte religieux et de baiser les pieds à Votre Sainteté. Mais si nous ne pouvons tous être réunis de corps à notre digne archevêque, nous le serons au moins d'esprit, le jour où il aura la douce consolation d'être reçu par Votre Sainteté et de vous parler à cœur ouvert de sa chère mission.
Toutefois, Très Saint-Père, nous voulons vous exprimer nos sentiments d'une manière plus sensible, et cette petite adresse que Sa Grandeur vous remettra au nom des absents dira à Votre Sainteté combien les prêtres d'Haïti sont heureux de vous voir assis sur la chaire de Pierre, combien ils sont attachés à votre personne auguste, avec quel zèle ils défendront toujours les prérogatives de ce Saint-Siège, avec quelle soumission filiale ils recevront toujours vos infaillibles enseignements. Nous en sommes sûrs, très Saint-Père, vous nous continuerez ce même patronage dont nous honora votre illustre prédécesseur, de sainte et regrettée mémoire, vous nous porterez ce même intérêt, qui nous soutiendra. Vous nous bénirez dans la personne de notre bien-aimé archevêque, et nous, fortifiés de votre précieuse bénédiction, nous porterons plus haut encore l'étendard de la vraie foi, nous défendrons mieux les droits de l'Eglise, nous travaillerons plus efficacement au salut des âmes, nous consolerons ainsi, dans la mesure de nos forces, votre cœur paternel, si attristé à la vue des maux qui désolent l'humanité.
C'est dans ces sentiments, très Saint-Père, qu'humblement prosternés à vos pieds, nous sollicitons pour nous tous et pour nos fidèles la bénédiction apostolique.

7 novembre : Le Pape Léon XIII envoie les Jésuites en mission sur les lieux évangélisés par St François Xavier 

N. T. S. P. le pape Léon XIII a donné motu proprio, à la compagnie de Jésus, la charge de la mission indienne de la côte de la Pêcherie, où saint François-Xavier a autrefois tant travaillé et avec tant de succès. Le supérieur général de la compagnie l'a confiée à la province lombardo-vénitienne, qui fera prochainement le premier envoi de missionnaires dans ces lointains pays. 

8 novembre : La question de la participation des catholiques italiens aux élections à nouveau d'actualité

L'Univers : L’Agence Havas signalait, il y a deux jours, un article publié par la Voce della Verità et qu'il présentait en termes tels, que certains journaux y ont vu une adhésion explicite donnée, d'ordre du Vatican, au programme développé par l’Unità cattolica, relativement à la participation des catholiques aux élections politiques [L'Unità cattolica avait prétendu quelques jours plus tôt que le changement de mode de scrutin, récemment instauré en Italie, permettait aux catholiques de voter aux élections nationales ; cela sans attendre une décision du Pape qui avait clairement exprimé son interdiction au mois de juin.]. 
La question étant fort grave, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment, nous avons voulu avoir sous les yeux, pour l'apprécier correctement, le texte même de l'article de la Voce della Verità, et il faut dire qu'il ne ressemble pas tout à fait au résumé qu'en a donné l'Agence Havas. Le voici :
En ces derniers jours, les feuilles libérales se sont occupées de la question de l'intervention des catholiques aux urnes politiques, à propos de certains articles de l'excellente Unità cattolica.
Selon les feuilles susdites, il serait survenu un changement des catholiques à ce sujet. Nous croyons, au contraire, que les articles du journal de Turin ne donnent pas le signal d'une situation nouvelle, mais simplement l'opinion d'un des publicistes les plus méritants dans la défense des intérêts de l'Eglise. 
Toutefois, le grand bruit qui s'est fait à propos de ces articles nous amène à louer l'Unità cattolica d'avoir clairement posé la question, qui est très grave, sous son véritable aspect, en rappelant que l'intervention des Italiens aux urnes politiques n'a jamais été déclaré illicite, au sens absolu, mais seulement inopportune. Or, cela seul impliquait, de soi, la possibilité d'un changement.
D'où il résulte clairement qu'une modification à cet état de choses pourrait survenir, si les circonstances venant à changer le conseillaient.
En attendant, nous croyons convenable, quant à nous, de nous borner à étudier la question, car elle est hérissée des plus grandes difficultés. Si, pour quelque motif, nous le jugions utile, nous en viendrions, en outre, à la discuter, et toujours en nous inspirant de nos convictions catholiques.

Nous ne savons si cet article, où il est dit que les déclarations de l'Unità ne représentent que l'opinion d'un des plus méritants défenseurs de l'Eglise, est lui-même autre chose que l'expression des sentiments d'un autre défenseur de l'Eglise. Ce qui pourrait le donner à croire, c'est que l’Osservatore romano, où l'on trouve d'ordinaire les communications émanant de la secrétairerie d'Etat, continue à garder le silence sur le programme d'action politique mis au jour par l'Unità cattolica.
En tout cas, il faut remarquer le ton d'extrême réserve apporté par la Voce della Verità à traiter d'une question à la solution de laquelle l'Unità pousse au contraire avec une sorte de furia. Cela semblerait indiquer, pour le moins, que si l'Unità cattolica reste libre de tenir éveillée l'attention des catholiques sur une question aussi grave, on ne juge peut-être pas partout que cette question soit déjà mûre au point de recevoir une solution immédiate. 
Pour sa part, la Voce della Verità déclare qu'elle en est encore à l'étude et que la question lui apparaît hérissée des plus graves difficultés. C'est tout ce qu'il nous paraît bon à nous-mêmes d'en dire pour le moment.

8 novembre : Rétablissement de la hiérarchie catholique en Bosnie et en Herzégovine

L'Univers, Lettre de Rome 

Rome, 8 novembre.

L'accord fait entre le Vatican et l'Autriche, pour l'organisation de l'Eglise catholique en Bosnie et en Herzégovine, sera bientôt appliqué. Deux délégués du Pape, d'accord avec les autorités autrichiennes, fixeront, après avoir visité le territoire, les limites de chaque diocèse. Des sièges épiscopaux seront établis dans les endroits on ils sont le plus utiles. Ensuite, le Pape proclamera la hiérarchie catholique.

9 novembre : Le journal l'Italie, voltairien et rationaliste, prétend que les catholiques n'obéissent pas au Pape Léon XIII qui professe une doctrine différente de celle de Pie IX

L'Univers

"L'Italie, dans un article rempli d'absurdité et de cynisme, croit voir dans un avenir très prochain la destruction totale de l'unité de l'Eglise catholique. 

Comme il s'agit d'un journal qui s'inspire du pire esprit voltairien et rationaliste, il est inutile de rappeler que l'Eglise catholique, institution divine, ne saurait jamais perdre ses qualités essentielles. Il suffira de montrer encore une fois le merveilleux spectacle que donne, en notre temps, plus encore que dans les siècles passés, l'admirable union des évêques et des fidèles avec le glorieux Pontife Léon XIII, comme il en était sous son grand prédécesseur Pie IX.

Quant à ce que dit l'Italie sur les catholiques de Belgique, de France et d'Allemagne, ce sont des songes si vains qu'ils ne méritent aucune réponse, et il faut les tenir pour des bourdes semblables à celle qu'on a osé mettre au jour quand on a écrit que le Non videbis annos Petri ["Tu ne verras pas les années de Pierre", proverbe par lequel les catholiques penses pieusement qu'aucun Pape n'aura de règne plus long que St Pierre] a été longtemps tenu par les catholiques pour article et dogme de foi."

Cette note de L’Osservatore nous dispense d'insister autrement sur l'article de l'Italie dont il est ici question. Nous dirons seulement que, par les prétendus exemples pris en Allemagne, en Belgique et en France, dont le journal romain fait si bonne justice, l'Italie s’efforçait d'établir que Léon XIII n'avait pas les mêmes idées doctrinales que Pie IX, et qu'en conséquence il n’était point obéi.

Il suffit, en effet, d'exposer cette thèse pour en faire voir tout ensemble l'inconvenance et l'absurdité.

Statue de St Pierre à la Basilique St Pierre de Rome

10 novembre : Mort de l'abbé Darras, auteur de l'Histoire générale de l'Eglise

L'Univers M. L’abbé Darras, auteur de l’Histoire générale de l'Eglise, est mort, hier soir. Il était, malade depuis un an, et l'on peut dire que cette année n'a été qu'une longue et très douloureuse agonie. 

La perte est immense et incalculable. Il y a environ vingt ans [en 1867], humble jeune prêtre sans appui, sans ami et sans fortune, il entreprit son livre. Il comptait ne faire qu'une vingtaine de volumes, et le vingt-cinquième a paru au moment où il est tombé malade ; il succombe avant d'avoir atteint la moitié de la tâche qu'il comptait remplir. 

Son courage égalait sa foi ; ses fortes études, sa raison naturellement puissante, riche et magnifique lui donnaient le sens de l'antiquité ecclésiastique, le guidait dans la recherche des preuves et les lui mettait, pour ainsi dire, dans la main. On pouvait attendre de lui un livre qui n'existe dans aucune langue et qui est déjà incomparable. Il n'occupait aucun poste, ne méritait aucun reproche et n'a reçu aucun secours. Il avait cinquante ans.

Louis Veuillot

10 novembre : L'Osservatore romano dément que le Pape Léon XIII ait changé ses directives au sujet de la participation des catholiques italiens aux élections 

L'UniversIl est avéré désormais que les articles publiés par l'Unità cattolica pour engager les catholiques à prendre part aux élections, expriment simplement l'opinion de ce journal et ne se rapportent pas à une décision prise en haut lieu pour amener ce changement d'attitude chez les catholiques italiens. Voici, en effet, la note autorisée que publie l’Osservaore romano :

"Nous n'avons pas cru devoir intervenir dans la question soulevée par quelques articles de l'excellente Unità cattolica, touchant l'intervention des catholiques italiens aux Urnes politiques, articles écrits dans l'hypothèse où le gouvernement actuel élargirait le droit de vote en Italie. Et nous nous sommes tus par cette considération que tout ce que nous aurions pu dire sur une si grave question était inopportun : nous savions, en effet, qu'aucune parole n'avait été prononcée là-dessus par Celui qui seul en a et le droit.

Nous sommes de plus en mesure de démentir tout ce qu'affirmait, hier soir, l’Italie, sur l'origine des articles ou notes publiés ces jours-ci, dans plusieurs journaux catholiques, articles et notes qui n'expriment que des opinions privées et personnelles. Quant à toutes les autres inexactitudes contenues dans le susdit article de l’Italie nous ne les rectifierons pas, parce qu’en vérité cela n’en vaut pas la peine."

Dans l’article dont il est question, l’Italie disait, entre autres choses, que l’article publié dans la Voce della verità, et que nous citions [avant-]hier, aurait été rédigé par le Saint-Père lui-même. On voit ce que valent de telles informations.

En résumé, de tout le bruit occasionné par les articles de l’Unità cattolica, il ne reste qu'une chose : c'est la certitude que sur la question pas une parole n'a été dite par celui qui, comme le dit l'Osservatore romano, a seul le droit de se prononcer. Tant que cette parole ne sera pas dite, il faut s'en tenir au programme des catholiques italiens approuvé par le Pape Léon XIII dans son bref du 3 juin dernier. Or, dans ce programme, ce n'était pas l'intervention prêchée par l’Unità, mais l'abstention qui était recommandée.

10 novembre : Le Pape bénit le départ d'une caravane de missionnaires partant pour Zamzibar 

R.P. Félix Charmetant, Procureur général des misionnaires d'Afrique

L'UniversSous ce titre Le P. Charmetant au Vatican, on lit dans l'Echo de Fourvière

Rome, 11 novembre. 

Aujourd'hui est parti de Rome, après un séjour de deux semaines, le T. R. P. Charmetant, procureur général des missionnaires d'Afrique. Il revient actuellement de Zanzibar, où il a accompagné un certain nombre de ses religieux, qui vont fonder de nouvelles missions dans l'Afrique équatoriale, dans cette partie de l'Afrique centrale qui n'a été visitée jusqu'à présent que par quelques rares explorateurs, et qu'on avait indiquée dans les cartes géographiques comme une région inhabitée, bien qu'elle soit aussi peuplée que nos provinces européennes. Les naturels du pays se font incessamment la guerre entre eux, et les vainqueurs vendent leurs prisonniers, les réduisent à l'état d'esclaves et vont même jusqu'à les immoler et se nourrir de leur chair ; mais ils font aux blancs un accueil sympathique, ce qui fait espérer aux missionnaires de grands fruits de conversion. 

Le but du voyage du R. P. Charmetant à Rome était de plaider la cause de ces missions, d'aplanir une difficulté assez sérieuse qui s'opposait à leur développement et de se procurer des ressources pécuniaires pour leur plus prompte réussite. SS.EE. le cardinal secrétaire d'Etat et le cardinal préfet de la Propagande lui ont fait le meilleur accueil, et grâce à leur bienveillant concours toute difficulté a disparu. 

Le Souverain Pontife Léon XIII, qui a daigné accorder à l'intrépide religieux une longue audience particulière, s'est beaucoup intéressé aux nouvelles missions d'Afrique et a promis de pourvoir dans une large part aux besoins matériels des missionnaires. II a surtout encouragé l'œuvre du rachat des enfants esclaves, parce qu'il y voit une ressource importante pour la conversion future des naturels du pays. Ce matin, quelques heures avant son départ, le révérend père a eu une nouvelle entrevue avec S. Em. le cardinal préfet de la Propagande, lequel lui a confirmé les paroles bienveillantes et les excellentes intentions de Sa Sainteté à l'égard des missions de l'Afrique équatoriale.

13 novembre : Bismarck tente de discréditer les catholiques du Centre allemand ; raisons de l'opposition de ces derniers à la legislation voulue par Bismarck

L'Univers : Kissingen et le Centre

I

La presse officieuse de Berlin, venant au secours de la diplomatie prussienne, qui a plus d'un tour dans son sac, se livre en ce moment à une manœuvre qu'il est bon de signaler. Il s'agit de discréditer le centre catholique, et devant ses électeurs et dans l'opinion des catholiques.

Heureusement le peuple catholique d'Allemagne est averti. Il est admirablement informé par ses petits journaux, par les discours de ses députés, par son expérience séculaire ; et devant des convictions si éclairées et si fortes, les efforts des officieux, écrivains et diplomates, seront en pure perte. On voit en Allemagne que les intérêts politiques sont aussi bien sauvegardés par les combattants du centre que les intérêts religieux le sont par leurs évêques. C'est pourquoi, si cruelle que soit la situation que font aux catholiques les lois persécutrices de mai, ils sauront attendre encore, après avoir attendu depuis huit ans. 

Mais il ne semble pas que tous les catholiques de France et d’Italie soient aussi bien au courant de la situation et voient les choses avec la même perspicacité [le Correspondant, organe du catholicisme libéral fondé par Mgr Dupanloup avait en effet vivement critiqué l’attitude des catholique allemands contre Bismarck]. Travaillés par des diplomates habiles, éclairés par certaines lueurs qu'ils ont le tort de prendre pour la vraie lumière, quelques-uns se persuadent volontiers que le moment de la pacification religieuse est venu, et on les voit, avec la plus grande assurance, conseiller à leurs frères martyrs des compromis que l'on juge ici devoir être un péril dé plus. Et pourtant, si on voulait bien examiner d'où viennent ces lumières et ces conseils, on ne tarderait pas à s'apercevoir qu'ils aboutissent soit au bureau de quelque journal reptile, soit à l'antichambre de quelque diplomate vieux-catholique. Peut-être alors comprendraient-ils l'utilité du conseil de l'Apôtre : "Scrutez les esprits ; voyez s'ils sont de Dieu."
Veut-on des exemples ? Il est en Allemagne tel chanoine renégat religieux et politique, tout dévoué à la chancellerie, qui tenta, il y a quelques mois, de rédiger les stipulations d'un compromis. Il est vrai, la presse catholique allemande eut bientôt fait de démasquer le personnage, et c'est ce qui fait qu'il s'essaye aujourd'hui dans la presse parisienne, avec l'appui d'un diplomate que nous n'avons pas besoin dénommer. Sur ce nouveau terrain, il s'agite, on doit le reconnaître, avec plus de succès que dans son pays, auprès des âmes avides de "pacification religieuse" et coutumières des compromis qui, si souvent déjà, ont été perpétrés au grand dommage du droit. Un instant on a pu croire que cet habile homme avait trompé les catholiques au point de leur persuader qu'il avait trouvé le chemin de Rome, car on citait certain journal catholique où ses intrigues avaient trouvé de l'écho. C'est alors qu'on a pu lire, dans quelques journaux de France et d'Italie, non-seulement que le centre allemand se compose d'intransigeants, que le temps de la pacification est venu, mais que le chancelier allemand est pénétré des sentiments les plus paternels à l’endroit des catholiques.
Et cependant il semble qu'à tout ce tapage on pouvait tout d'abord opposer une réflexion bien simple : au total, les catholiques allemands doivent apparemment connaître leur situation et ressentir leurs douleurs mieux qu'on ne peut le faire à l'étranger. Quand l'heure de traiter sera venue, peut-on douter qu'ils s'empresseront de remettre l'épée au fourreau ? Qu'on examine les parlements d'Europe et qu'on se demande s'il y a quelque part un corps parlementaire plus nombreux – il compte 103 membres – mieux discipliné, plus intelligent, que cette vaillante phalange qui s'appelle le centre catholique. 

Ce qui est certain, du moins, c'est que le Parlement allemand ne possède pas un homme ayant une tête meilleure et une parole plus forte que le chef du centre catholique [Windhorst]. Personne, à coup sûr, ne lui reprochera de ne pas connaître son temps, ou d'être trop acharné à faire triompher son principe. Au contraire, plusieurs de ses amis du centre ont pu trouver parfois qu'il incline trop vers la pacification. Parfaitement informé des dispositions des uns et des autres, tolérant autant qu'homme pratique peut l'être, comptant avec les nécessités qui s'imposent, il s'est toujours montré prêt à conclure une paix honorable et tutélaire des droits des catholiques. Il a même déclaré qu'il traiterait plus volontiers avec le chancelier qu'avec le parti national-libéral, parce qu’après tout le chancelier, mieux éclairé, ne ferait pas de la persécution de l’Eglise un dogme en dehors duquel il n'y eût point de salut. 

Ce qui est le cas du parti national-libéral, lequel, on ne l'ignore pas, est cette agglomération de francs-maçons, de juifs, de spéculateurs, de besogneux, qui s'attachent à la botte du chancelier. Ne sait-on pas d'ailleurs que ce que craint pardessus tout le parti national-libéral, c'est la réconciliation du gouvernement avec les catholiques ? Chaque fois que Windthorst, et il l'a fait souvent, a témoigné des désirs de paix, ce parti n'a pas manqué de souligner ses paroles avec des murmures et des ricanements. Le chancelier, de son côté, n'a-t-il pas un jour lancé au centre une de ces sommations que l'on peut accepter dans les bureaux de M. Gambetta, mais que des catholiques convaincus n'accepteront jamais ? Se soumettre ou se démettre serait en effet, pour eux, une égale abdication de leurs devoirs ; ils ne s'y prêteront pas.


II

Cela dit, comme résumé de la situation présente, il n'est pas inutile, pour la faire mieux apprécier, d'entrer dans quelques détails sur les derniers événements. Disons d'abord qu'à la première nouvelle des attentats contre l'empereur Guillaume, et avant, même de connaître les coupables M. de Bismarck, sur la première dépêche de l'attentat Hoedel, télégraphiait à Berlin : "Il faut une loi contre les socialistes." D'après un autre récit, qui paraît exact, quand on posa à Nobiling cette question étrange : "Êtes-vous catholique ?" Il répondit : "Je suis franc-maçon." C'est donc une loi contre la franc-maçonnerie qu'il eût fallu faire. Mais comme en Prusse, toutes les sommités sont de cette confrérie, on trouva plus commode de demander une loi contre les socialistes, c'est-à-dire contre les francs-maçons du quatrième Etat.

La loi contre les socialistes fut donc préparée ; c’est une loi d’exception et une loi d’extermination. Après avoir voté cette loi, les libéraux et les protestant auront mauvaise grâce de parler d’inquisition, de dragonnades, du bras séculier invoqué contre « l’idée ». En effet, la loi contre les socialistes poursuit une doctrine, doctrine religieuse et sociale, qui peut de comparer parfaitement, dans ses rapports avec la religion et la société actuelle, aux doctrines des Albigeois, des hérétiques du moyen-âge, des hussites. Cette doctrine est la négation de Dieu, de l’éternité, du mode de propriété actuel. Tout individu, journal, association, qui se permet de la formuler, de la défendre, d’en poursuivre la réalisation, tombe sous le coup de l’extermination gouvernementale, et le bras séculier de la police est là pour donner à cette excommunication ses suites les plus rigoureuses, suppression, prison, amendes, internement, état de siège. Ce n’st plus un conseil d’évêques, ou la Sacrée Congrégation de l’Index, qui est juge des doctrines et du sort de ces hérétiques modernes, c’est le premier policier venu.

Il y a, outre les termes de la loi, le sens qu’il plaira à la police de lui donner. On disait dernièrement dans l’Univers que personne n’avait voulu donner une définition nette du mot socialiste. Cela se conçoit : les lois élastiques sont aux mains d’une police fervente, un instrument puissant pour reverser tout ce qui lui déplait. Les libéraux pourront un jour se piquer aux épines de cette loi ; on le leur a prédit. Quant aux catholiques d’Alsace, ils sont déjà signalés comme socialistes catholiques français. On se rappelle que la loi de proscription faite contre les jésuites fut appliquée à leurs affiliés, et que les dames du Sacré-Cœur, ainsi que les pères rédemptoristes, furent affiliés pour pouvoir être proscrits. La loi contre les socialistes pourra, à un moment donné, être de même tournée contre les associations catholiques. On a bien fermé l’association catholique des ouvriers de Berlin, pour cette raison profonde que l’assassin Kullmann [coupable d’une tentative d’assassinat contre Bismarck le 13 juillet 1874] avait deux ou trois fois visité le local d’une de ces associations ouvrières à Salzwedel.

On comprend après cela cette conclusion du centre, après mûr examen de la loi : Elle ne peut être ni acceptée, ni amendée. Eh bien, il fut un moment où le chancelier, incertain sur le sort de la loi devant le parlement, voulut s’assurer le concourt du centre pour la faire passer. Il subissait en même temps, dit-on, une pression de la Cour. A la Cour on a peur, et pour cause, du spectre rouge. On a vu le protestantisme officiel, ce luthéranisme dont l’empereur calviniste est le chef suprême (oberster Landesbischof) s’écrouler sous les coups de marteau que le chancelier et sa majorité libérale frappaient sur l’Eglise. L’Eglise catholique s’affermit sous ces coups ; l’église officielle, atteinte à son tour, croulait. Ce désastre domestique donna des clartés inconnues jusque-là. On veut sauver l’église officielle, et l’on ne serait pas fâché de le faire avec le concours de l’Eglise catholique. Tous les partis avouent que la persécution décorée du nom de Kulturkampf était, sinon un crime, du moins une faute, et il n’est personne en Prusse qui ne voulût être débarrassé de cette guerre intestine.

Le chancelier était sous le coup de cette impression lorsqu’il entama avec le nonce du Pape les pourparlers de Kissingen. Il voulait restituer aux catholiques quelques-unes de leurs libertés religieuses, à charge par le Vatican de lui procurer l’appui parlementaire du centre. Chose singulière ! on avait, au début de la lutte, décrié le centre comme étant le serf du Pape ; on avait dit qu’il faisait entre les mains de ce « souverain du dehors », le sacrifice de son intelligence ; on en concluait qu’il fallait arracher par un schisme les quatorze millions de catholiques de l’empire à cette « domination étrangère ». Et voilà que le chancelier lui-même s’adressait à ce dominateur étranger pour obtenir, par son entremise, ce que les citoyens catholiques de l’empire lui refusent, la ratification de sa politique centralisatrice et ruineuse. Car la loi contre les socialistes n’est qu’un début : la réforme du système des impôts, autrement dit l’aggravation des impôts, le monopole du tabac, peut-être des entraves pour la liberté de la presse, des associations, du suffrage universel, ne manqueront pas de suivre. Toutes les libertés civiles sont menacées par les idées de réaction et de compression, résultantes des expériences faites dans l’empire depuis huit ans. En pactisant avec le chancelier, le centre s’engageait à descendre cette pente aussi profondément qu’il plairait au chancelier de la conduire. Les libéraux, qui ont acceptés le pacte aux dépends des socialistes, se sont attachés à une meule dont le poids les entraînera jusqu’au fond.

Or c’était là que le chancelier cherchait à Kissingen. Le nonce du Pape déclara tout de suite qu’il n’avait ni qualité, ni mission pour promettre pareille chose. Il ne le promit point. C’est pour cela que les négociations échouèrent.

C’est à ce moment que des sages, fort remuant et peu avisés, plus connus en France qu’en Allemagne et conduits sans le savoir par des diplomates allemands, offrirent au centre les conseils de leur sagesse. On en a vu quelque chose dans le journal la Défense. Ils ne savaient pas de quoi il s’agissait, et leur soif de paix et de compromis les a poussés, comme toujours, du côté des adversaires de l’Eglise. Ils en voulaient au centre, le disant obstiné et intransigeant, lui reprochant de tout perdre parce qu’il ne savait rien sacrifier. Pour peu, ils conseillaient aux catholiques de se blottir aux pieds du chancelier comme les illustres tenants de l’opportunisme le font avec tant d’habileté et de dignité. Le centre résista. Par l’organe d’un de ses chef, M. Schorlemer-Alst, il fit la déclaration que voici : "Nous ne vendrons pas nos libertés civiles pour acheter notre liberté religieuse. Cette dernière est notre droit ; qu’on nous la rende. En attendant, nous défendrons nos libertés civiles. LA perte des libertés civiles entraîne toujours après elle la ruine de la liberté religieuse."

C’est un beau spectacle assurément de voir ces catholiques, défenseurs héroïques des droits de la conscience, monter la garde devant les droits de la nation. Le libéralisme vient d’en faire litière, les catholiques les défendent avec l’ardeur qu’ils ont mise à défendre leur foi.

III.

Ceci amène les catholiques à chercher encore une fois la cause première de la persécution inaugurée en 1871. Ils constatent que, cette persécution, ils la doivent à leur amour pour la liberté du peuple. [ …] Le chancelier et le parti national-libéral […] sont essentiellement centralisateurs. Effacer de plus en plus par l’unité militaire, postale, judiciaire, financière, par le rachat des chemins de fer, les limites des pays dont se compose l’empire, pétrir ces pays pour en faire un bloc de cinquante millions d’hommes placés sous la main du César prussien, tel fut leur rêve dès 1871. Ce rêve est réalisé en partie. […] Le chancelier avait pris goût en Russie au césaro-papisme, il avait trouvé bon en France le gallicanisme. Le franc-maçon Dœllinger lui faisait espérer la défection de milliers de prêtres catholiques et d’évêques. [Dœllinger était un théologien allemand, proche de Félicité de Lamennais et des catholiques libéraux français, qui sera excommunié pour avoir refusé d’admettre le dogme de l’infaillibilité pontificale et qui introduira en Allemagne l’église schismatique des vieux catholiques elle-même fondée en Hollande au début du XVIIIe siècle par des jansénistes. Il est curieux de remarquer que l’Univers indique qu’il était franc-maçon].

Le schisme, comme moyen d’écraser l’opposition parlementaire du centre, et d’accomplir ses rêves de centralisation, lui parut chose facile à obtenir. Il était si sûr de réussir, qu’il fit une espèce de déclaration de guerre, dans une de ses soirées, à l’évêque de Mayence alors député au Parlement : "Vous et votre parti, dit-il, vous voulez détruire l’œuvre de ma politique. Vous me poussez à faire la guerre à l’Eglise ; nous verrons qui sera le plus fort dans la lutte." Mgr de Ketteler s’efforça vainement de combattre les idées du chancelier, de faire voir l’abîme que cette lutte entr’ouvrirait en Allemagne. Le maître avait pris ses décisions.

C’est donc bien une question de liberté politique qui fut le point de départ de la persécution religieuse. La persécution religieuse devait être le moyen de résoudre la question politique dans le sens du césarisme.

[Cette appréciation est loin d’être exacte et elle a Bismarck pour origine. Ce dernier rechercha toujours à légitimer sa guerre luthérienne contre le catholicisme, en accusant les catholiques d’être opposés à l’unité de l’Allemagne. En réalité Windthorst, le chef catholique du centre, par exemple, s’était résolument rangé derrière l’unité allemande lorsque la Prusse eut supprimé le royaume de Hanovre dont il avait été ministre de la justice. Les catholiques allemands, qui avaient milité pour une unité allemande sous domination de l’Autriche catholique,  n’attaquaient nullement cette unité faite sous la tutelle de la Prusse. Ils défendaient une juste liberté face à l’omnipotence de l’Etat, non le retour à l’indépendance des anciens royaumes. Cf. BAZIN G.- L'Allemagne catholique au XIX siècle, Windthorst ses alliés et ses adversaires, Paris, Bloud &  Barral, 1896]

Mais la persécution n’eut point le succès désiré. Elle fortifia les catholiques dans leur foi, le centre dans sa position et ses principes politiques. Elle fit plus, elle ébranla l’église luthérienne, déchaîna la démoralisation, prépara l’avènement du socialisme. Le parti national-libéral avec deux dogmes : persécution religieuse et libre-échange, fit fiasco d’une manière éclatante.

Le chancelier ne se pique pas de fidélité chevaleresque envers ses alliés. Il voulut se débarrasser des nationaux-libéraux, qui le perdaient et désira l’appui des catholiques. Cet appui, il crut l’enlever à Kissingen. Quand il comprit qu’il n’obtiendrait pas ce résultat, il rompit. "On n’a rien à m’offrir" disait-il plus tard pour expliquer la rupture.

Ce qu’il désirait, le Pape ne pouvait le lui procurer, le centre ne le voulut pas. La centralisation de l’Allemagne entre les mains de la Prusse, c’est l’effacement des Etats secondaires, l’annulation des libertés locales, le militantisme lourd et ruineux ; c’est l’Allemagne exploitée et absorbée par le Prusse, menaçante pour tous ses voisins et dévorant sa propre substance. Le centre ne pouvait accepter cela. Dernier champion des libertés religieuses et politique de l’Allemagne, il ne pouvait conclure le marché qu’on lui offrait.

En attendant, les organes du gouvernement chantaient les intentions pacifiques du chancelier ; comme nous catholiques, ils exaltaient Léon XIII, mais c’était par calcul. Dans leur ignorance, ils avaient un peu le sot espoir de l’amener à leurs idées de paix, et puis ils voulaient accuser Pie IX d’entêtement et justifier ainsi leurs violences. Les opinions, parmi les catholiques, se divisèrent, les uns se défiant toujours, les autres espérant des jours meilleurs.

C’est ce moment que choisirent quelques journaux français et italiens pour prêcher aux catholiques la modération et pour leur conseiller d’accepter, en attendant mieux, ce que Kissingen leur pouvait offrir. Les journaux officieux de Prusse ramassèrent ces articles comme pain bénit. Les ultramontains (!) de France et d’Italie devenaient dons des gens raisonnables et reconnaissaient les droits et les intentions louables de l’Etat allemand ! A Rome, ajoutaient-ils avec une componction hypocrite, on était animé des sentiments les plus conciliants. Il n’y avait plus qu’un point noir à l’horizon, ce centre, conduit par un Hanovrien rancuneux [Windthorst] et des Polonais rebelles, qui se montrait plus catholique que le Pape.
Ce langage, appuyé sur certains journaux catholiques nuisit beaucoup et blessa profondément. Les hommes qui présentent leur poitrine aux coups de l’ennemi depuis huit ans, se voyaient frappés par derrière, avec des traits pris dans leurs propres rangs. En même temps, le gouvernement, trouvant parmi les catholiques des néophytes si fervents, crut à la justice de sa cause.

Là-dessus, les débats parlementaires s’engagèrent sur la loi contre les socialistes. Le centre se montra inébranlable. Il se déclara de nouveau fédéraliste [inexacte], adversaire des lois d’exception et  des articles "en caoutchouc" ennemi de toute aggravation des impôts. Dans la séance du 14 octobre, M. Windthorst, informé de plus près des sentiments de la chancellerie, s’écria du haut de la tribune : "Nous savons combien l’on s’efforce de nous rendre suspects à propos de cette loi, soit publiquement soit en secret, soit par la voie de la diplomatie. C’est pour cela que nous avons fait courte et précise notre déclaration contre cette loi. On est bien décidé, du côté du gouvernement, de faire un essai pour porter la division parmi les catholiques et parmi les membres du centre ; mais on ne veut pas faire la paix avec eux. Ce qui le prouve, c’est que les propositions du gouvernement sont parfaitement inacceptables. Pendant que l’on parle d’armistice, on décharge sur nous à toute volée le canon des lois persécutrices, et, en même temps l’on nous demande de cesser de nous défendre. La situation étant telle, je dois croire que tout ce qui s’est fait, dans le sens d’une entente, n’était pas sérieux et que le gouvernement, en négociant, ne cherchait qu’à se tirer des embarras du moment." Puis il formula en deux mots le programme de la pacification future : "Il faudra que le prince de Bismarck devienne réactionnaire en politique et en religion. Il faudra qu’il fasse du droit la base de sa politique, point la force, point la police. Il faudra qu’il respecte le droit de l’Eglise comme celui de l’Etat, car l’Eglise a de concert avec l’Etat une mission tutélaire à remplir pour le salut des peuples." Comment expliquer que des pareilles déclarations puissent sonner mal aux oreilles des catholiques français qui opèrent dans les journaux dont j’ai parlé ?

Il ne semble pas que les sinistres lueurs, projetées par les régicides sur les évènements, aient éclairé suffisamment celui qui préside aux destinées de l’empire. Eh bien, l’Europe et l’Allemagne moderne renferment dans leur sein assez d’élément morbides pour provoquer des crises plus fortes. Quand ces crises éclateront, il faut désirer que le mal ne soit pas devenu trop puissant et qu’une voix lugubre ne lui crie pas : c’est trop tard !

[Ce sombre pronostique ne devait se réaliser que beaucoup plus tard, à partir de 1917, avec le déferlement du communisme, et seulement pour une partie de l’Europe. En attendant, la voix pacifique de Léon XIII parviendra peu à peu à ramener le chancelier Bismarck au reniement du Kulturkampf et l’Allemagne à la paix religieuse par l’abolition complète des lois de persécution contre le catholicisme.] 

13 novembre : Mgr Mac-Cab est nommé successeur du Cardinal Cullen à l'archevêché de Dublin

L'Univers

Le Standard, dans une dépêche de Rome, annonce que Mgr Mac-Cab, évêque auxiliaire du cardinal Cullen, est nommé archevêque de Dublin.

15 novembre : La presse protestante anglaise s'en prend à la mémoire du Cardinal Cullen

L'Univers

Lettres de Londres

Londres, 15 novembre.

La façon dont les grands journaux de Londres ont cru devoir apprécier la glorieuse carrière du cardinal Cullen montre bien qu’en dépit de tous les exemples et toutes les leçons, il ne faut attendre de pareils adversaires qu'une loyauté très relative. 

En effet, le grand grief du protestantisme anglais contre le clergé catholique d'Irlande est ce que les journaux de Londres appellent son "nationalisme". Aux yeux de tout protestant fervent, le prêtre irlandais est fatalement un fauteur de révolte qui, contraint d'obéir aux lois, ne laisse pas néanmoins da cultiver dans sa paroisse le fanatisme politique à côté du "fanatisme" religieux et d'entretenir contre la Constitution anglaise et ses Parlements un éternel ferment de haine. 

On voit tout de suite que les journalistes de Londres se fussent trouvés eux-mêmes bien ridicules de ressasser une pareille accusation contre la mémoire, du cardinal Cullen, qui n'avait point hésité en des circonstances critiques, et au risque de perdre toute sa popularité, à affirmer hautement sa réprobation contre toutes les sociétés secrètes, ou avouées dont les meneurs cherchaient, sous le drapeau du patriotisme, a entraîner l'Irlande dans les voies de la violence et de l'insurrection. 

Mais des journalistes protestants ne restent jamais à court. Ils ne pouvaient reprocher au cardinal Cullen un "particularisme irlandais" ; ils l'accusèrent de "particularisme romain". C'est ainsi que ces plumes loyales inventèrent dans leurs oraisons funèbres un moine italien, ascétique et durs, qui n'ayant plus rien d'un irlandais après un long séjour à Rome, avait été chargé par le Vatican "de briser l'indépendance du clergé national irlandais et d'en faire un simple rouage du despotisme romain." 

Il parait pourtant que l'œuvre effroyable et antipatriotique confiée au vénéré cardinal par la Papauté n'a point nui, en Irlande, à la popularité de l'archevêque de Dublin. On l'a bien vu aux regrets unanimes dont la presse irlandaise s'est faite l'écho, à l'empressement avec lequel tout l'épiscopat et tout le clergé d'Irlande se sont associés au deuil de la métropole, enfin à l'imposante démonstration populaire dont les obsèques du cardinal ont été l'occasion. 

16 novembre : Assassinat de Manuel Pardo, président du Pérou de 1872 à 1876 et président du Sénat en 1878

Manuel Pardo Y Lavalle, président du Pérou de 1872 à 1876

17 novembre : Tentative d'assassinat contre le Roi d'Italie Humbert Ier

Tentative d'assassinat contre le Roi d'Italie Humbert Ier

L'Univers

Un attentat vient d'être commis sur la personne du roi Humbert. Voici les dépêches que l'Agence Havas nous à munique à ce sujet :
Naples, le 17 novembre.

Leurs Majestés sont arrivées à Naples à 2 h. 20 Elles ont été reçues par les autorités, par de nombreuses associations et par une foule immense, au milieu d'un enthousiasme indescriptible.
Dans la rue Carbonara, pendant que plusieurs personnes présentaient des pétitions au souverain, un individu, ouvrant un couteau, s'est vivement approché du roi. L'assassin a réussi à égratigner le roi au bras gauche et à blesser légèrement M. Cairoli à la cuisse gauche. Sa Majesté a alors dégainé son sabre, et, avec le plus grand sang-froid, en a asséné un coup sur la tête du meurtrier. Au même moment, M. Cairoli saisissait l'assassin par les cheveux.
Cet individu a été conduit immédiatement au poste par un capitaine de cuirassiers de l'escorte. L'assassin est un certain Jean Passanante, exerçant la profession de cuisinier. Il est âgé de vingt-neuf ans, et est originaire de la province de Potenza. L'assassin a déclaré n'appartenir à aucune société secrète, mais il ne veut pas des rois parce que, étant pauvre, il a toujours été maltraité par ses patrons
.

17 novembre : Le gouvernement italien persiste à ne pas reconnaître l'archevêque de Naples nommé par le Pape 

Mgr Sanfelice, Archevêque de Naples

L'Univers

Vous savez que le Pape Léon XIII, à l'imitation de Benoit XIII qui retint son titre d'archevêque de Bénévent, a voulu retenir son titre d'évêque de Pérouse, nommant comme administrateur apostolique de son diocèse Mgr Paolucci, archevêque in partibus. Aujourd'hui l'on apprend que le gouvernement a donné l’exequatur à Mgr Paolucci. 

Mais il n'est pas vrai, que l’exequatur ait été donné à Mgr Sanfelice, archevêque de Naples. Le gouvernement persiste dans son odieuse prétention de nommer à ce grand siège un prélat de son choix. 

Le Pape vient d'appeler à Rome Mgr Carlo Laurenzi, évêque d'Amata in partibus, qui fut son vicaire général pour le diocèse et son théologien pendant le concile œcuménique. Mgr Laurenzi aura, dit-on, une charge importante dans la curie romaine. Je me hâte de dire que ce prélat est un des plus nobles exemplaires du clergé d'Italie. Les vertus sacerdotales et la charité s'unissent chez lui à la profondeur de la doctrine théologique et des sciences légales. 

24 novembre : Sacre épiscopal de Mgr Félix Biet, des Missions Etrangères de Paris, nommé Vicaire Apostolique du Thibet 

L'Univers du 13 novembre 1879 : 

Mgr Félix Biet, de la Société des Missions Etrangères de Paris, nommé évêque in partibus et Vicaire Apostolique du Thibet, a reçu la consécration épiscopale des mains de Mgr Pinchon, Vicaire Apostolique du Su-tchuen occidental, le dimanche 24 novembre 1878, dans la chapelle du séminaire du Su-Tchuen occidental.

25 novembre : Homélie prononcée par Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, à son retour de Rome :
Devenu le vicaire du Christ, Léon XIII sera pour nous un père, et nous serons pour lui des fils

Mgr Pie, évêque de Poitier

Homélie
prononcée par
Monseigneur l’évêque de Poitiers
à son retour de Rome
dans la solennité du XXIXe anniversaire
de sa consécration épiscopale
célébrée dans la chapelle du grand séminaire
25 novembre 1878

 

Numquid non pater unus omnium nostrum ?
N’a-t-il pas un père qui est le père de tous ? (Malachie, II, 10)

 

I. Assurément, mes vénérables frères dans le sacerdoce et mes chers fils en Jésus-Christ, ce père qui est le père commun de tous les hommes, c’est celui que chaque jour nous invoquons en l’appelant notre Père qui est aux Cieux (Math., VI, 9). Ce titre Lui appartient si essentiellement qu’on pourrait et qu’on devrait dire qu’il Lui appartient uniquement, n’était qu’Il a voulu avoir ici-bas des représentants et des participants visibles de Sa paternité. Lors donc que le Divin Sauveur, dans Son évangile, a donné l’exclusion à des titres usurpés, et qu’Il a dit aux hommes : "N’allez point appeler qui que ce soit ici-bas du nom de père, car vous avez un père unique qui est dans les cieux (Math., XXIII, 9) ; de même qu’Il n’a pas voulu attenter au quatrième précepte du Décalogue et supprimer dans la famille le nom de père selon la chair, pareillement, Il n’a point entendu répudier la légitime paternité de l’ordre spirituel ; mais au contraire, par la voix de l’Esprit-Saint, Il a enseigné l’existence d’une paternité de l’esprit, qui prend son nom et qui découle du sein de Dieu, Père de tous : Deus et Pater omnium… ex quo omnis paternitas in cœlis et in terra nominatur (Ephes. IV, 6 ; III, 15).

Et, de fait, en ce qui est de la vie des âmes, n’avons-nous pas un père, qui est le père de tous les enfants de la grande famille catholique : Numquid non pater unus omnium nostrum ? Et si Saint Paul réclamait pour lui seul, à l’exclusion de milliers d’autres, le titre de père à l’égard de ceux qu’il avait enfantés par l’Evangile à Jésus-Christ (I Corinth. IV, 15), à combien plus forte raison ce titre est-il acquis au chef suprême de l’apostolat, à celui qui est la tête de laquelle descendent les esprits vitaux dans le corps entier des pasteurs et des fidèles ? Le monde chrétien ne s’est donc point trompé quand, depuis les premiers jours de l’Eglise, il a salué du nom de Pape, c’est-à-dire de Père par excellence, le vicaire vivant du Verbe fait chair, le dépositaire unique de toute  la plénitude de l’autorité et de la fécondité spirituelle ; et les cœurs catholiques ne cèdent point à un entraînement aveugle, à un transport irréfléchi, en portant vers ce suprême hiérarque les affections les plus ardentes et tous les sentiment de la piété filiale.

C’est ce que nous venons de faire, en notre nom et au vôtre, messieurs et bien-aimés fils ; et c’est ce que font présentement à l’envie les uns et les autres la plupart des évêques de la chrétienté. Le bon Pasteur a dit : "Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent" (Joann. X, 14). Conséquemment à cela, les évêques, pasteurs à l’égard des peuples, mais brebis à l’égard de Pierre, ont le désir, en même temps que le devoir, d’être connu de lui et de le connaître. Jésus-Christ, en remontant aux cieux, a promis aux siens de ne pas les laisser orphelins (Johann., XIV 18) ; c’est pourquoi Il a pourvu à ce que Sa paternité fut représentée auprès d’eux jusqu’à la fin des âges. Mais la personne investie de la fnction de père n’est pas revêtue d’immortalité. Lors donc qu’elle a payé le tribut à la condition de toute chair, et que "le Seigneur, qui connaît les cœurs de tous, a montré celui qu’il a élu pour prendre la place de son ministère et de son apostolat" (Act., I, 24-25), un louable empressement pousse aussitôt vers lui ceux que leur charge rapproche davantage de sa personne sacrée, et dont l’autorité ne s’exerce que subordonnément à la sienne. Le ruisseau aspire à connaître la source d’où son cours va désormais dériver, et les ainés du moins de la famille veulent contempler le visage de celui qui est devenu le père de tous.

II. Naturellement, messieurs et bien-aimés fils, vous attendez de moi que, dans cette réunion intime, je vous fasse part des impressions que j’ai prises, des consolations que j’ai ressenties, des bénédictions dont j’ai été favorisé, et qui se rapportent à vous autant qu’à moi-même : c’est tout l’objet de cet entretien et, je dirai, de cette conversation de famille.

Cette Rome, qui est la patrie des âmes, hélas ! on ne l’aborde plus guère aujourd’hui qu’avec serrement de cœur. Les gentils ont envahi jusqu’au vestibule du temple ; ils stationnent à l’entrée de la demeure du grand-prêtre ; ils occupent et ils ont affectés à des usages profane les asiles sacrés de la prière et de la doctrine. Où que vous alliez, à chaque pas que vous faites, de pénibles spectacles appellent sur vos lèvres les accents les plus amers des lamentations du prophète. Et pourtant, telle qu’elle est, c’est encore, c’est toujours la cité de Dieu, le dépôt de la vérité, le centre du monde, le foyer de la vie des nations, le refuge des droits et des principes, la sauvegarde de tous les intérêts, l’espérance de l’avenir.

A peine arrivé, on se sent déjà dédommagé de toutes les peines, reposé de toutes les fatigues, dès qu’on a pu s’agenouiller près du sépulcre de saint Pierre et de celui de Pie IX. Ma première visite fut pour ces deux tombeaux, qui marquent les eux extrémités de la plus sainte, de la plus puissante et de la plus auguste des dynasties : tombeaux devenus presque inséparables pour la piété des pèlerins. Mais que parlé-je de tombeaux ? Pierre est toujours vivant, et Pie IX, à peine endormi, revivait déjà dans son successeur. Gloire à vous Seigneur, qui êtes un roi d’éternelle gloire !

L’ancien peuple de Juda avait entendu de la bouche de Dieu cette promesse : "Je serai pour lui un Père, et il sera pour moi un fils". Et ego ero ei in patrem, et ipse erit mihi in filium (I Reg., VII, 4 ; Hebr., I, 5). La même réalité est acquise au peuple chrétien, chez qui cette paternité et cette filiation ont pris un caractère sensible par l’institution de la papauté. Devenu le vicaire du Christ, Léon XIII sera pour nous un père, et nous serons pour lui des fils.

III. Evêque durant près d’un tiers de siècle, le cardinal Joachim Pecci s’était donné tout entier et sans partage à son église de Pérouse : l’administration de son diocèse, la formation de ses prêtres, les études de son séminaire, l’évangélisation de son peuple, le soin des âmes, avaient absorbé et concentré toutes ses sollicitudes. Il goûtait le bonheur, et, j’ose dire, il partageait avec l’Apôtre la fierté de n’avoir pas travaillé dans le vide : neque in vacuum laboravi (Philipp. II, 16). En particulier, son clergé, par l’éminence du savoir, comme par la générosité du dévouement sacerdotal, était sa joie et sa couronne (Ibid, IV 1). Or, sa famille s’étant tout d’un coup accrue, son cœur s’est élargi dans les mêmes proportions. A tous ceux qui l’approchent, son premier abord semble redire les paroles du grand Apôtre : "Notre bouche est ouverte et notre cœur se dilate vers vous, ô enfants de l’Eglise ! Vous n’êtes point à l’étroit dans nos entrailles : pourquoi les vôtre seraient-elles resserrées ? Rendez-nous amour pour amour, et, vous aussi, soyez dilatés comme nous." (II, Cor., 11, 12, 13)

Et Comment ne l’être pas, quand la plus haute autorité du monde se montre si affable, si accessible, et qu’elle semble n’avoir aucun effort à faire pour descendre à toutes les particularités des choses qu’on lui expose, des consultations qu’on lui adresse, des difficultés qu’on lui présente ! Léon XIII parle la langue française avec facilité et justesse d’expression. Ayant écouté attentivement, il résume ordinairement lui-même l’affaire, formulant et au besoin réitérant les questions pour les préciser davantage, le tout dans un langage toujours correct, clair et digne. Quelle ressource pour les évêques de rencontrer dans le prince des pasteurs cette longue expérience de la charge épiscopale, qui lui permet de donner sciemment les solutions et de tracer sans hésitation les règles de conduite ! Quel soulagement de pouvoir se retirer de l’audience avec des doutes dissipés, des obscurités éclaircies, des projets approuvés et encouragés ! Merci, ô mon Dieu, d’avoir ouvert à vos serviteurs cette abondante source de lumière et de force.

Mais s’il excelle à diriger ses fils et des frères dans la voie de leurs devoirs pratiques, lui-même se trouve désormais en face de devoirs bien autrement étendus que ceux de l’évêque. Autant il s’était renfermé jusque-là dans le cercle de ses obligations pastorales, autant il aspire désormais à connaître les besoins, les intérêts, les souffrances, les nécessités de toutes les parties du monde chrétien. A cette étude, à cette investigation, il apporte les habitudes de travail opiniâtre et d’application constante qui ont été celles de toute sa vie. Il suffit de la voir et de l’entendre pour sentir à quel point il a faim et soif de la gloire de Dieu et de l’honneur de son Eglise ; à quel point surtout il est désireux de voir son pontificat profiter au bien des âmes et au salut des sociétés. Et quand, par un geste familier, ses bras d’ouvrent et d’étendent au cours de la conversation, c’est comme pour montrer aux égarés ou aux prodigues le sein qui leur est ouvert et qui ne cesse de les appeler : "Mon cœur est brisé et consterné, et je suis dans la stupeur, s’écriait le prophète, à la vue de l’écrasement de la fille de mon peuple. Eh quoi ! les nations réduites aux abois ont-elles donc résolue de périr plutôt que de venir au remède ? N’y a-t-il pas un baume et un médecin en Galaad ? Pourquoi donc la cicatrice de la fille de mon peuple n’est-elle pas fermée ?" (Jerem., VIII, 21, 22). Tel est le cri qui s’échappe de toute la personne de notre nouveau Pontife.
 
IV. Toutefois, n’ayez garde de croire que, dans son ardeur de sauver les peuples et de sauver les âmes, il se départe jamais d’aucun des principes de son glorieux devancier. Léon XIII serait le premier à signaler, sinon comme des ennemis déguisés, du moins comme des apologistes compromettants, ceux qui se feraient un système d’opposer ses actes aux actes de Pie IX. Rien, absolument rien ne donne le moindre fondement à ces dires, qui ne tendent à rien moins qu’à ralentir les grands courants, qu’à refroidir, s’il est possible, les grands élans du zèle et de la générosité catholique.

C’est le propre d’un pontificat nouveau, comme d’un changement de règne quelconque, d’apporter des facilités et d’offrir des ouvertures nouvelles pour des négociations quelques temps suspendues ou abandonnées sous le régime précédent. La marche du temps ayant mûri les questions, les maux inséparables de toute opposition à l’Eglise s’étant manifestés et aggravés, et, d’autre part, les froissements antérieurs de personne à personne ayant cessé, les impressions et les dispositions des esprits d’étant modifiées, que de fois dans le passé, la diplomatie vaticane a pu renouer avec succès des relations dont l’interruption a été nécessaire !

Avec quel intérêt ne lisons-nous pas en ce moment, sous la plume très méritante d’un magistrat de la cour de Paris, l’histoire des rapports entre le Saint-Siège et la couronne de France durant la dernière période du dix-septième siècle ; et comme il est instructif de voir Louis XIV, se calmant et se modérant par les espérances que lui fait concevoir l’avènement de chacun des successeurs du vénérable Innocent XI, s’adoucir enfin jusqu’à désavouer en partie l’acte d’où était sorti le conflit qui menaçait d’aboutir à une rupture et peut-être à un schisme [la déclaration de l’église gallicane de 1682] ! Et qui donc, avec plus de résolution et de courage que Pie IX lui-même, a cherché dans les débuts de son règne à conjurer l’explosion des passions du moment ? Que les fidèles enfants de l'Eglise et du Saint-Siège le sachent bien Léon XIII n'est pas animé d'un autre esprit que Pie IX : et si le temps amenait certaines déterminations qui paraîtraient s'en écarter, la vérité serait promptement rétablie par l'exhibition des documents attestant que Pie IX lui-même avait ouvert et préparé la voie à ces modifications pratiques pour le jour où elles seraient réclamées par le changement des circonstances. Rome ne rompt jamais avec les principes ni avec la tradition, et ce n'est pas sous un pape aussi nourri de la doctrine qu'est Léon XIII, qu'on pourrait redouter aucune faiblesse ni aucun amoindrissement. Qu'on ne se défie donc d'aucune des inspirations de sa charité, qui sera invariablement dictée et réglée par la vérité.

V. Et parce que Léon XIII sera toujours un père pour toute la famille chrétienne, celle-ci se montrera pour lui une famille de fils, selon qu'il est écrit : et ero illi in patrem, et ipse erit mihi in filium. Entendez-le vous répéter par mes lèvres les paroles de l'apôtre que j'ai déjà citées : "Notre bouche s'est ouverte, elle s'ouvrira de nouveau pour vous exprimer les sentiments de notre cœur : non, vous n'êtes point à l'étroit dans nos entrailles ; pourquoi les vôtres seraient-elles resserrées par rapport à nous ? L'amour appelle l'amour : je parle à des fils : que vos cœurs donc se dilatent comme le nôtre."

Or, notre amour filial se traduira d'abord par nos prières, puis par le zèle généreux avec lequel nous continuerons d'aller au devant des besoins de notre père. L'écrivain sacré a dit : Quam malae famae est qui derelinquit patrem (Eccli., III, 18) : "Combien il est mal famé, celui qui délaisse son père !" Cette mauvaise renommée ne sera jamais la nôtre. Un des ministres de la Chambre apostolique n'a point hésité à me dire : « Que les autres parties de la chrétienté fassent proportionnellement la moitié de ce que fait la France pour sa part, et nous n'aurons plus rien à désirer. » Déclaration grandement glorieuse pour notre pays. Toutefois, même en France, un ralentissement temporaire s'est produit, ralentissement qu'avait fait prévoir à Pie IX lui-même le redoublement de générosité occasionné l'an dernier par la solennité des noces d'or de son épiscopat. Nul doute que le premier équilibre ne se rétablisse bientôt. A Dieu ne plaise que notre père reçoive jamais le pain des mains du spoliateur. "Si j'ai faim, ce n'est pas à toi que je le dirai" : Si esuriero, non dicam tibi, "car j'ai pour me nourrir l'univers et tous les chrétiens qui l'habitent" : meus est enim orbis terrarum et plenitudo ejus (Ps. XLIX).

Sans rien préjuger actuellement par rapport à un projet d'organisation qui est à l'étude, nous avons la confiance que nos deux quêtes périodiques, et les dons particuliers qui s'y ajoutent, nous maintiendront au niveau du passé. Or, quand nous voyons que, dans notre diocèse, ce niveau a toujours atteint ou même excédé le double de la collecte annuelle de la Propagation de la Foi, nous avons plus d'un motif de ne pas apporter de complication au mode jusqu'ici en vigueur .C'est du reste l'avis qu'a très sagement exprimé, dans une lettre rendue publique, l’éminent secrétaire d'Etat, dont les hautes qualités sont au-dessus de nos éloges, mais dont nous avons été heureux d'apprécier de près les rares aptitudes pour le ministère que lui a dévolu la confiance de Léon XIII.

VI. Au tribut de l’or et à celui de la prière, nous joindrons le tribut de l'obéissance. Nous obéirons aux enseignements, nous obéirons aux commandements, nous obéirons aux directions, et même aux simples désirs de celui que l’Esprit-Saint a constitué notre guide et notre oracle, et qui a autorité, grâce et lumière pour nous conduire. Vous, en particulier, jeunes lévites au milieu desquels nous aimons chaque année à célébrer la fonction sainte de ce jour, vous nous mettrez toujours à même d'attester à Léon XIII que les jouissances qu'il se loue volontiers d'avoir goûtées dans son séminaire de Pérouse nous sont également procurées par notre séminaire de Poitiers ; qu'il y règne le même respect de la discipline, le même esprit de foi et de religion, la même ardeur pour les études sacrées, et que les honneurs des grades canoniques, les palmes du doctorat viennent fréquemment couronner vos travaux et attester vos triomphes.

Dociles aux leçons magistrales de notre savante Faculté, vous continuerez d'attacher un prix et de donner un soin particulier aux études philosophiques, hautement recommandées par le Saint-Père. En cela d'ailleurs, comme dans tout le reste, Léon XIII continue encore les leçons que nous avions reçues de Pie IX. Vous n’avez point oublié que, notre concile de Poitiers ayant décrété le rétablissement dans nos écoles de l’enseignement de la philosophie selon la méthode scolastique et les principes de saint Thomas (Concil. Pictavense, 1863, Cp. X, p. 97 et s.), Pie IX, par l’organe de de la Sacrée-Congrégation, insista sur les avantages et les fruits de cette importante résolution (Lettre synodale portant promulgation des décret du concile provincial tenu à Poitier, p. X, 1869) […] Nous ajoutions qu'il était d'autant plus urgent de cultiver cette science qu’elle est une préparation indispensable pour l’intelligence des œuvres des grands docteurs scolastiques. […]

Et c'est ainsi qu'en suivant les recommandations de Pie IX, nous ayons prévenu dix ans à l'avance les intentions et les ordres de Léon XIII, nous gardant sans doute comme il s’en garde lui-même, d’interdire les opinions libres ou de restreindre le domaine licite de la science, mais nous attachant de préférence aux systèmes les plus autorisés, sans pour cela les ériger en doctrines absolues ou en principes nécessaires.

VII. A l’heure où nous nous apprêtions à solenniser ce vingt-neuvième anniversaire de notre sacre, la lecture des livres saints venaient de placer sous nos yeux le règne de vingt-neuf ans de ce monarque de Juda dont il est dit : Viginti novem annis regnavit in Jerusalem, et fecit rectum ac bonum in conspectu Domini, non tamen in corde perfecto. (IV, Reg., 2, 3 ; Paralipom. XXV, 1, 2). Pourrais-je mériter le témoignage d’avoir toujours marché dans le droit sentier en la présence du Seigneur durant une course si longue ? Je n’ose le présumer. Mais d’avoir opéré le bien au milieu d’une foule d’imperfection, j’en ai le sentiment profond, et je ne me dissimule pas le besoin que j’ai de l’indulgence et du pardon de Celui que j’ai si imparfaitement servi. Soutenu par les conseils, réconforté par les bénédictions du suprême pasteur, je reprendrai ma tâche avec plus de courage et de confiance ; d’autant que cet anniversaire de ma consécration m’en rappellera désormais une autre qui a mis sous mes regards le type des vertus par lesquelles l’évêque s’élève à tout la hauteur de son état, qui est l’éclat de la perfection par excellence. Tous tant que vous êtes, les anciens d’abord et les premiers du sanctuaire, et vous aussi, mes jeunes fils en Jésus-Christ, accordez-moi le suffrage de vos prières, afin que, marchant à votre tête d’un pas ferme et d’un cœur vaillant, j’accomplisse enfin le précepte du prince des apôtres qui veut que les évêques deviennent un modèle et la forme du troupeau : forma facti grergis ex animo. Amen

25 novembre : Anticléricalisme larvé en Autriche

L'Univers du 2/12 : 

Lettres d'Autriche-Hongrie

Vienne, le 25 novembre.

Le Kulturkampf en Autriche. 

Tout le monde parle du Kulturkampf de l'Allemagne.  […] Presque personne ne parle de la guerre qui se fait à l'Eglise en Autriche, et cependant cette guerre est bien plus dangereuse que celle de Prusse, parce qu'elle est plus dissimulée et plus énervante.

En donnant pour mot d'ordre « l'exécution bienveillante des lois », on a réussi à engourdir les esprits et à tromper le jugement des fidèles. En Autriche même, autant qu'à l'étranger, bon nombre de catholiques débonnaires ajoutent foi à cette prétendue « exécution, bienveillante » et se laissent persuader que, vu les circonstances, la situation de l'Eglise en Autriche est aussi bonne que possible.

Et pourtant, quels résultats l'œuvre de destruction n'a-t-elle pas déjà produits ! La législation scolaire, en établissant le caractère non-confessionnel des écoles primaires, a non-seulement enlevé au prêtre toute influence sur l'éducation et sur l'instruction générale, mais elle lui rond même très difficile, souvent même impossible la catéchisation.

Les lois confessionnelles envahissent les droits des évêques et leur créent de graves obstacles dans le gouvernement de leurs diocèses, en attribuant arbitrairement à l'autorité civile, à l'égard de la nomination du clergé aux bénéfices, un droit de véto qu'elle n'a jamais possédé. Ces mêmes lois, en exigeant la qualité de citoyen comme condition indispensable pour qu'un prêtre puisse exercer en Autriche une fonction religieuse quelconque, rendent difficile aux évêques de remédier au manque de prêtres, qui devient plus sensible d'une année à l'autre.

En grevant d'impôts et de taxes énormes les revenus des biens ecclésiastiques, et en réduisant, autant que possible, les sommes que l'Etat doit payer pour contribuer au traitement du clergé, en ne respectant même pas toujours les fondations privées, la législation a fait tarir les sources qui, autrefois, aidaient à entretenir d'importantes institutions ecclésiastiques.

Et tout cela se fait doucement et sans bruit ; le ministre des cultes sait ménager les sentiments des catholiques ; il professe une certaine déférence conciliante pour les évêques, de manière que beaucoup de gens s'y laissent prendre et ne s'aperçoivent même pas de ce qui se passe.

Le plus récent de ces dangereux coups donnés à la sourdine est un commencement de suppression de deux ordres religieux : les franciscains et les capucins. Un rescrit ministériel vient de les condamner à une lente extinction. Lors de la confiscation des biens des couvents, l'empereur Joseph avait défendu aux ordres mendiants de quêter et avait ordonné qu'il leur fût payé une dotation de 200 florins par tête sur le produit du fonds créé par la confiscation des biens ecclésiastiques. Eh bien, cette mince dotation (réduite d'ailleurs à160 florins par les taxes) et que l’empereur Joseph leur avait assignée en dédommagement du produit des quêtes, M. de Stremayr la leur enlève sans cependant leur rendre le droit de quêter : la dotation ne sera désormais plus payée qu'aux religieux qui en jouissent actuellement ; à mesure qu'ils mourront, elle sera supprimée. On leur a enlevé le droit de quêter ; aujourd'hui on leur enlève le traitement qui leur avait été accordé en échange, c'est-à-dire qu'on les abolit sans le dire. Or ce sont ces deux ordres qui subviennent, le plus souvent à l'insuffisance de prêtres qui se fait sentir dans la plupart des diocèses ; leur zèle pastoral se voue principalement aux classes pauvres et ouvrières : c'est vraiment un coup de maître que M. de Stremayr vient de faire.

Karl Von Streimayr minitre des Cultes en Autriche

25 novembre : Le kulturkampf : l'empereur n'en parle plus, mais les catholiques allemands n'ont pas l'intention de n'en plus parler

L'Univers

Nos lecteurs ont dû remarquer que le discours du trône, lu à l'ouverture du Landtag prussien, ne souffle mot du kulturkampf.

Néanmoins le kulturkampf aura son rôle dans les débats, comme nous l'a annoncé notre correspondant de Berlin. 

La Germania dit à ce sujet :
"Que le discours du trône passe sous silence le kulturkampf, soit; mais les représentants du peuple catholique n'en feront pas autant. Ils reviendront plus instamment que jamais sur leurs réclamations et demanderont la cessation d'un état de choses qui opprime le peuple catholique, qui violente les consciences et qui porte le plus grand préjudice à la nation tout entière."

27 novembre : Lettre adressée au Cardinal Donnet par le cardinal Monaco la Valetta, Vicaire du Pape, au sujet d'un livre sur Marie Julie Jahenny de l'abbé Daunelle

Eminentissime et révérendissime Seigneur,

Dès que m'eut été remise la lettre que vous m'avez écrite, au mois d'octobre dernier, au sujet de M. l'abbé Jean Baptiste Daunelle, prêtre du diocèse de Mende, lequel a publié, contre votre volonté, à Rome, où il demeure actuellement, un opuscule ayant pour titre : Etudes des manifestations surnaturelles au dix-neuvième siècle, opuscule répandu en France, et en particulier dans votre diocèse, je n'ai pas hésité à mander cet ecclésiastique à la curie de ce vicariat, pour l'avertir d'avoir à se désister de son entreprise et à se soumettre à vos ordres.

Dès l'abord, M. Daurelle accueillit avec docilité la communication qui lui était faite, et je pus espérer que tout s'arrangerait selon vos désirs. Mais, dans la suite, M. Daurelle ayant paru vouloir tergiverser, dans le but de gagner du temps, je crus devoir informer de cette affaire Sa Sainteté le Pape Léon XIII, qui ordonna que M. Daunelle fût mis dans l'alternative de s'éloigner à jamais de la ville de Rome ou de prendre l'engagement de ne jamais traiter par écrit et même de ne plus s'enquérir de Berguille et de ses apparitions. 

Cette décision ayant été transmise à M. Daunelle, et celui-ci ayant refusé de prendre l'un ou l'autre parti, le Sainf-Père a ordonné que ce prêtre serait suspens de la célébration de la messe.

Voilà ce que j'ai cru devoir faire en cette occasion, pour répondre aux vues de Votre Eminence, dont je baise humblement les mains en me disant, de Votre Eminence, le très humble et très dévoué serviteur,

Raphaël, cardinal Monaco de la Valetta,
Vicaire de Sa Sainteté.

Rome, palais du Vicariat, le 27 novembre 1877.

30 novembre : Adresse au Pape Léon XIII des Comités catholiques du Nord, assemblés en Congrès à Lille

L'Univers du 2/12
Voici le texte de l'adresse au Saint-Père, lue dans la séance d'avant-hier des comités catholiques du Nord :
 

Très-Saint-Père,

Le congrès des comités catholiques du Nord et du Pas-de-Calais, réuni à Lille sous l'autorité de NN. SS. les évêques de la province ecclésiastique de Cambrai et sous la présidence de Mgr l'évêque d'Hébron, vicaire apostolique de Genève, [Mgr Mermillod] se prosterne humblement à vos pieds et fait hommage de son obéissance, de ses travaux et de son filial amour au très-glorieux successeur de Saint-Pierre.

Assemblés ici pour soutenir et développer les œuvres de foi et de prière, nous acclamerons avec transport, en votre personne sacrée, le maître infaillible de la doctrine révélée qui, comme Moïse, prie sur la montagne, tandis que nous, ses fils, nous combattons dans la plaine.

Réunis pour défendre les intérêts de renseignement catholique à tous ses degrés et pour renouveler en France les antiques traditions du savoir et de l’art chrétiens, nous appelons les bénédictions de Votre Sainteté sur notre université de Lille et sur toutes nos écoles, persuadés que ce sera, pour notre zèle et nos efforts, un gage certain de succès. Réunis enfin pour chercher la guérison des maux nombreux dont souffrent la société tout entière et plus particulièrement les classes ouvrières et laborieuses, nous déclarons, ô Père bien-aimé, qu’en dehors des oracles du Siège Apostolique, il n'y a plus de salut pour les peuples, et, afin que votre infaillible doctrine puisse librement retentir dans l'univers et le sauver, nous avons principalement à cœur les œuvres pontificales déjà créées parmi nous, le Denier de Saint-Pierre, les pèlerinages au tombeau des Apôtres, l'étude et la propagation des enseignements de l'Eglise romaine, la défense constante des droits de Jésus-Christ et de son Vicaire, et d'autres oeuvres encore que notre dévotion filiale nous inspirera dans l'avenir, et qui montreront avec quelle fidélité nous sommes et voulons demeurer à jamais, ô bien-aimé Père, De Votre Sainteté, les fils très-humbles.

H. Monnier, Evêque de Lydda,
Gaspard, Evêque d'Hébron, Vicaire apostolique de Genève. [Mgr Mermillod] 

Mgr Gaspard Mermillod, Vicaire Apostolique de Genève

3 décembre : LA PROPAGATION DES ENSEIGNEMENTS PONTIFICAUX, Rapport lu à la séance de clôture du congrès des comités catholiques du Nord, par l'abbé Jules Didiot, doyen de la Faculté théologique de Lille

Chanoine Didiot

Messeigneurs [Mgr Mermillod évêque d'Hébron, Mgr Lequette évêque d’Arras, Mgr Monnier évêque de Lydda, auxiliaire de Cambrai ; Mgr Hautcœur, recteur de l’université catholique de Lille],
Messieurs,
 
La question que j'ai l'honneur de traiter devant vous me parait la plus importante que l'on ait examinée dans cette assemblée. Elle domine notre programme tout entier ; elle en est à la fois la pierre angulaire et la clef de voûte ; comme il ne serait rien sans elle, ainsi elle pourrait être tout sans lui. C'est, en effet, la question des ENSEIGNEMENTS PONTIFICAUX, de leur étude et de leur propagation. 

C'est la question du Pape, du Docteur infaillible, du Roi suprême et nullement constitutionnel de l'Eglise catholique. 

C’est la question de Celui sans qui notre foi chancelle et notre prière demeure inutile : Celui qui donne lumière et direction à tout enseignement religieux, à la science théologique aussi bien qu'à la littérature et à l'art chrétiens. 

C'est la question de Celui qui tient les clefs en main, et qui a sur les lèvres la vraie et unique solution du problème social. 

C'est la question de Celui qui, à l'exemple de Jésus-Christ dont il est le Vicaire, enseigne et console, guérit et ressuscite. 

Aussi pouvais-je présenter ce rapport dans n'importe laquelle de nos sections ; il y eût naturellement trouvé sa place. C'est dans la commission des œuvres de foi et de prière, dans la commission des œuvres pontificales, qu'il a été lu d'abord et qu'on a décidé, messieurs, de le renvoyer devant vous. Je laisse à mes chers collègues de la première section la responsabilité de cette mesure, et je m'y soumets, en pensant que tous vous comprenez si clairement l'extrême importance de cette œuvre de foi et de dévouement au Saint-Siège, qu'il me sera bien facile de remplir ma tâche en peu de mots.

Jamais la parole humaine ne s’est arrogé tant d’autorité qu’en ce dix-neuvième siècle, et jamais elle ne s’est trouvée si impuissante à résoudre les problèmes qu’elle posait, à guérir les blessures qu’elle signalait et qu’elle avait faites le plus souvent elle-même ; si habile quelle ait été, si complaisante aux erreurs actuelles et si libérale qu'elle se soit faite, elle a empêché fort peu de mal et elle ne nous a pas procuré grand bien. Elle est présentement à bout de forces et d'habileté. Tout à l'heure, ayant oublié les nobles accents du droit et de la .justice, elle oubliera jusqu'à la politesse française et jusqu'à la grammaire. Elle ne dominera plus longtemps les sifflets des uns et les cris menaçants des autres. Ce n'est pas d'elle qu'il est affirmé qu'elle est une semence de vie, mais cela, Dieu l'a dit de la seule parole de son Eglise, de sa parole à lui : Semen est Verbum Dei.

Oui, messieurs, pour revivre, il nous faut entendre cette voix ; pour ressusciter ce qui est mort ou ce qui va mourir, il faut faire retentir cette doctrine. Il faut infuser l'âme et le sang de l'Eglise aux peuples qui périssent d'anémie. A la société civile et domestique qui n’en peut plus, il faut donner le vin généreux de la vérité surnaturelle, l’huile miséricordieuse et fortifiante de la parole pontificale. Aux sciences humaines qui s'égarent dans le vide et dans les ténèbres, il faut rendre le soleil de la foi, le phare de la théologie, la main conductrice de la sainte Eglise romaine. Si nous ne voulons pas le faire, le monde est certainement perdu : et qu'est-ce que Dieu ferait d'un monde en ruines ? nul ne le sait que Lui.

Mais Dieu ne veut point que nous en arrivions là. Ne voyez-vous pas en effet, messieurs, l’extraordinaire abondance de vérité, de lumières, de paroles divines, d’enseignement ecclésiastiques, de directions pontificales que Dieu a mises à notre disposition ? Le règne glorieux de Pie IX n’a été qu'une succession continue de ces grâces vivifiantes, qu’un flot perpétuel de ces splendeurs. Nous avons eu ces encycliques, ces lettres apostoliques, ces brefs fameux, ces énergiques allocutions, ce Syllabus, ce concile enfin, dont tant de siècles ont été privés, et que tant d’autres nous envieront, si celui-ci n'est pas le dernier. Et tout fait présager que le pontificat de Léon XIII ne sera ni moins lumineux, ni moins doctrinal. Déjà, plus d'une fois nous avons retrouvé dans le nouveau Pape l'ancien cardinal de Pérouse, si docte, si laborieux, si intelligent des besoins de notre temps ; mais nous l'avons retrouvé investi d'une autorité et d'une force incomparablement plus grandes. Dieu n'a donc pas encore désespéré de nos intelligences, puisqu'il leur ménage tant de ressources ; il ne nous a pas encore abandonnés à un aveuglement irrémédiable, puisqu'il fait tomber sur nous de tels rayons. Le monde, la France, lui sont chers encore, puisqu’il leur parle un tel langage.

Ne serions-nous point coupables, messieurs, si nous négligions de pareils secours ? Rien ne nous manque, de la part de Dieu, pour cette nécessaire restauration que le christianisme a faite de toutes choses "instaurans omnia in Christo" et que, par lui, nous voulons faire nous-mêmes des choses de notre temps. Que rien donc ne manque non plus, de notre part, à cette grande œuvre. Nous sommes organisés, nous avons des presses, des journaux, des tracts, des revues ; nous avons assez bien appris l'art difficile de la propagande antirévolutionnaire, et nous avons réussi dans plus d'une entreprise qui pouvait paraître difficile et sans issue. Eh! bien, messieurs, entreprenons maintenant la propagande des documents pontificaux.

Quand le souverain Pontife a parlé, quand les évêques et le clergé ont répété ses paroles, ne croyons pas que tout soit fini. Il reste à leur faire écho, à prolonger le retentissement de leur parole, à la faire pénétrer de toutes parts, jusque dans ces esprits hostiles et indifférents qu'elle ne saurait atteindre par elle-même, il faut expliquer familièrement, défendre fortement, répéter jusqu'à satiété cette haute et sainte doctrine. Il faut surtout la fixer dans des livres, des brochures, des tracts, ou on la retrouvera sans cesse et sous toutes les formes.

Pensez-vous, messieurs, que cela se soit fait suffisamment jusqu'ici ? Tous les catholiques instruits et lettrés ont-ils entre les mains, je ne dis pas tous les enseignements de Pie IX et du concile, mais au moins les plus nécessaires ?

Nos professeurs de collèges catholiques, nos directeurs d'écoles, ont-ils tous, pour juger sainement les faits de l'histoire, les différentes méthodes d'instruction, les nouveaux systèmes d'éducation, ce critérium infaillible qui est la doctrine romaine ?

Je me demande encore si tous nos écrivains, quand ils traitent ces questions philosophiques, politiques et sociales, si fort controversées de nos jours, ont soin de consulter d'abord la vigilante et incorruptible sentinelle que Dieu a placée au Vatican pour avertir le monde des dangers que l'ennemi lui prépare dans l'ombre. S'il en était ainsi, nous n'aurions pas vu souvent d'excellents auteurs, par des motifs excellents, soutenir des doctrines peu agréables au Chef de cette Eglise qui est la mère et la maîtresse de toutes les autres.

Je me demande enfin si les cris de ce veilleur immortel sont entendus et écoutés comme ils le devraient être dans toutes nos imprimeries catholiques; si les actes et paroles du Pape se trouvent dans toutes les salles de rédaction de nos journaux.

Et cependant, messieurs, la presse périodique, la presse quotidienne notamment, auraient le plus grand besoin de ce continuel et infaillible conseil. Obligé à chaque instant de se prononcer sur des personnes et des choses très fugitives ; chargé, en fait, de former la conscience publique sur les matières de religion, de morale et de droit, devenu, à notre époque, le plus prompt et l'un des plus puissants instruments du bien et du mal, le journalisme ne doit-il pas avoir, dans tous ses comités de direction à défaut de théologiens qui y seront appelés quelque jour, un exemplaire des plus récentes constitutions pontificales, un code sacré décidant et jugeant sans appel, au nom du Pape ?

Il y a trois siècles, messieurs, le concile de Trente a renouvelé la face du monde, et il en aurait renouvelé le fond et la substance, si tous les pouvoirs, tous les écrivains tous les hommes d'action, s'étaient fidèlement, inspirés de ses doctrines et entièrement soumis à ces décisions.

Messieurs, nous avons plus que le concile de Trente, ou plutôt nous l'avons encore lui-même, car rien ne périt dans la sainte Eglise ; et depuis lors, en réponse à cette philosophie moderne qui devait conduire la société à l'état misérable où nous la voyons réduite, depuis lors, nous, avons eu la philosophie et la politique de ces grands papes qui se nomment S. Pie V et Sixte V, Urbain VIII et Benoît XIV; Pie VII, Léon XII et Grégoire XVI. Nous avons eu l'incomparable Pie IX, plus docteur et plus pape que les autres, astre radieux qui a paru, comme le soleil de Josué s’arrêter dans les cieux afin de nous permettre une complète victoire sur nos adversaires. Nous avons eu et nous avons encore, puisqu'il n'est que suspendu, ce grand concile du Vatican, visiblement destiné à servir de Sinaï et de Thabor aux jours ténébreux que nous traversons.

Et maintenant dites-le moi, messieurs, est-ce la faute à cette Eglise romaine et à ces pontifes, si tant d'hérésies anciennes ont persisté, si tant d'erreurs nouvelles ont surgi parmi nous ; si d'incroyables aveuglements continuent d'obscurcir les intelligences les mieux douées ; si de grands savants et de grands politiques, ne soupçonnent pas même les principes les plus élémentaires du juste et de l'injuste ; si tant de catholiques n'ont qu'une foi diminuée et comme sans nerf ; si la moisson enfin n'a pas répondu aux semailles, et si les grâces éclatantes des derniers temps ont porté si peu de fruits ?

Non, non, la faute n'est pas à l'Eglise. Elle a parlé, mais nous ne l’avons pas écoutée. Elle a enseigné, mais nous avons pris un médiocre souci de ses leçons. Il nous a semblé qu'en avertissant, en conjurant, en condamnant, elle remplissait quelques formalités surannées et obéissait à d’anciens usage, plutôt qu’elle ne faisait œuvre de vie et,  comme on dit, d’actualité !

Nous avons continué de lire les ouvrages interdits par elle, de soutenir les propositions notées par sa censure, de nous complaire en des pratiques dissemblables des siennes.

A peine, quand retentissaient ses avertissements ou ses définitions, y prêtions-nous une oreille distraite, et jetions-nous un regard nonchalant sur ces documents qu’on nous traduisait parfois avec distractions et négligences. Qui songeait à en faire collection, et à les retirer des colonnes du journal où ils étaient ensevelis ?

Eh bien! messieurs, cette négligence nous a été grandement funeste. La France n’est pas devenue aussi catholique qu’elle devait l’être ; et moins catholique, elle est aussi moins française. Nous avons travaillé, assurément, mais trop souvent à notre guise ; sans direction, sans union de nos forces, sans résultat sérieux et durable. Nous n’avons pas fait tout ce que Dieu demandait de nous parce que nous n’avons pas assez compris ses demandes qui nous étaient transmises par son Vicaire. Nous n’avons pas fait tout ce que nous voulions nous-mêmes, parce que le moyen principal, — l'obéissance intelligente et filiale au Saint-Siège, — nous nous en sommes mal pourvus et mal servis. Nous sommes, il est vrai, les membres de cette divine et toute puissante société des âmes qui se nomme l'Église catholique, mais nous ne sommes pas assez pénétrés de son esprit, assez remplis de sa force surhumaine, parce que jusqu'ici nous ne sommes pas entrés assez avant dans l'unité romaine.

Faisons-le donc, messieurs, il en est temps ; et ce sera, je le crois, la grâce principale du siècle présent. Les œuvres que nous avons établies, les moyens d'action dont nous disposons déjà, paraissent suffire amplement à réaliser ce but. Il ne s'agit que de les appliquer à propos, et de nous résoudre à mieux étudier, et à propager avec plus de soin les enseignements du Saint-Siège.

Peut-être penserez-vous avec moi que nous y réussirons si nous adoptons quelques résolutions que j'ai l'honneur de proposer à l'Assemblée générale des comités catholiques du Nord et du Pas-de-Calais.

Sur la question de l'étude et de la propagation des enseignements pontificaux, le congrès émet le vœu :

- Que tous les Catholiques instruits propagent autour d'eux les recueils déjà formés des actes du Saint-Siège, des paroles et allocutions de Pie IX, de sainte mémoire, aussi bien que des lettres et brefs de son glorieux successeur Léon XIII ;

- Que l'on facilite au clergé, par de bonnes et peu coûteuses éditions, la connaissance de tous ces documents dans leur texte original ;

- Que les sociétés fondées pour la diffusion des bons livres s'empressent de publier, dans un format populaire et en français, des recueils analogues, en s'adressant pour le choix, l'ordre et la traduction des documents, à des théologiens d'une science et d'une autorité reconnues ;

- Que tous les journaux catholiques, suivant l'exemple depuis longtemps donné par les défenseurs de la sainte Eglise romaine, reproduisent soigneusement tous les actes doctrinaux émanés de son autorité ;

- Que large place soit faite dans les brochures de propagande, dans les tracts, dans les Petites Lectures, etc., aux enseignements du docteur infaillible de notre foi ;

- Que l'on soutienne et propage les revues et journaux qui prendraient pour but, sinon exclusif, du moins principal, la publication, l'explication, la défense et la propagation des mêmes enseignements ;

- Que l'on se rappelle qu'il faut absolument éclairer les intelligences, afin de préserver ou de ramener les cœurs ; et que nulle parole, après celle de Jésus-Christ, Fils de Dieu, n'égale en certitude et en efficacité la parole de son Vicaire ;

- Que l'on se fasse donc une loi inviolable de lire désormais, de relire souvent, et, d'étudier avec attention les enseignements émanés de l'autorité du Siège apostolique.

7 décembre : La sacrée congrégation des Rites prononce l'introduction des procès de béatification des Vénérables Jean Eudes, de Caen

Saint Jean Eudes

St Jean Eudes est né le 14 novembre 1601 à Ri, près d'Argentan. Ses parents qui, pour obtenir un enfant, avaient invoqué la Vierge Marie, le lui consacrèrent dès avant sa naissance. Il passa son enfance à la campagne puis, à quatorze ans, il fut confié aux Jésuites de Caen. Il fréquenta la Faculté de théologie de Caen (1621-1623). Admis à l'Oratoire de Paris, il poursuivit ses études dans les maisons de Marines et d’Aubervilliers. Il fut ordonné prêtre le 20 décembre 1625, après avoir été instruit par le cardinal de Bérulle lui-même.

Les deux années suivantes furent un repos forcé, imposé par une grande fatigue. Jean Eudes fit de ce repos une longue retraite où il approfondit sa connaissance des Ecritures, des Pères et des auteurs spirituels. En 1627, son père lui écrivit que la peste ravageait la région d'Argentan où beaucoup mouraient seuls, sans sacrements. Il partit pour ce premier ministère, puis il rejoignit l’Oratoire de Caen. Dès lors, il se consacra aux missions intérieures. Durant cinquante ans, il prêcha, rappelant inlassablement la sainteté de la vie chrétienne.

Parce que Jean Eudes rencontrait souvent des prêtres peu préparés à leur ministère, il se sentit appelé à préparer de meilleurs prêtres. Rencontrant, chez ses supérieurs oratoriens un refus persistant, il quitta l'Oratoire, et le 25 mars 1643, avec quelques prêtres, il commença une nouvelle communauté, la Congrégation de Jésus et Marie, dite aujourd'hui des Eudistes, qui ouvrit le séminaire de Caen. Désormais Jean Eudes travailla sur plusieurs fronts : les Missions, qu'il ne laissa jamais, et le séminaire. Cette seconde œuvre lui apparaissait primordiale, et si au cours d'une Mission il apprenait qu'il y avait besoin au séminaire, on devait, disait-il, « y courir comme au feu. »

Devenu supérieur d'une congrégation sacerdotale qu'il mit à la disposition des évêques, il fut sollicité pour fonder des séminaires en Normandie et en Bretagne. De 1643 à sa mort, il vécut un temps d'intense action pour le service de l'Eglise. Ce fut aussi des années d'épreuves. De la part de plusieurs personnes, d'anciens amis et de jansénistes, Jean Eudes rencontra toutes sortes d'oppositions. Raillé, vilipendé et calomnié, ce fut un homme à abattre. « La divine Miséricorde, écrit-il dans son Journal, m'a fait passer par un grand nombre de tribulations : c'est une des plus grandes faveurs qu'elle m'a faites. »

En 1648, Jean Eudes fit célébrer, à Autun, la première fête liturgique du Cœur de Marie. Un peu plus tard, en 1672, les communautés eudistes célébrèrent la première fête liturgique du Cœur de Jésus. L’institution de cette fête était l'aboutissement de toute une vie de prière et de service apostolique. 

Saint Jean Eudes mourut à Caen le 19 août 1680 et fut canonisé, le 31 mai 1925, en même temps que Jean-Marie Vianney. Dans le titre de sa canonisation, « Père, docteur et apôtre des cultes liturgiques des Coeurs de Jésus et de Marie », l’Église reconnaît l’engagement missionnaire constant de saint Jean Eudes.

7 décembre : Publication par la Propagande du texte authentique de la Somme contre les Gentils

Après des vicissitudes diverses, le manuscrit autographe de la Somme de saint Thomas d'Aquin, Contra gentiles est entré, sous le pontificat de Pie IX, à la bibliothèque du Vatican. Ce précieux autographe, qui donne le texte authentique du grand docteur, vient d'être édité à l'imprimerie de la Propagande, par les soins de M. l'abbé Antonin Uccelli. En félicitant vivement l'éditeur de cette publication Notre Saint-Père le Pape Léon XIII recommande de nouveau l'étude du Docteur Angélique dans une lettre, dont nous croyons bon de donner le texte même.

7 décembre : Discours de l'empereur d'Allemagne à Berlin

[…] La Providence a permis que je fusse atteint d'un coup si terrible [par l’attentat dans cette même ville de Berlin le 11 mai].

J'ai vu dans mon salut un avertissement qui m'engageait à me demander si j'avais employé ma vie et rempli mes devoirs de façon à mériter d'être sauvé. Il dépendra de la volonté de la Providence que je passe sans trouble le peu de temps qui me reste à vivre, et il dépendra aussi de la volonté de la Providence qu'il en soit autrement.

La prévoyance humaine est impuissante contre les évènements comme ceux dont j'ai été victime. Une modification des lois est devenue nécessaire. Tout le monde comprend sans doute aujourd'hui combien l'Allemagne et ses différents Etats avaient besoin de ce changement.

L’initiative que nous avons prise donnera l'impulsion aux autres Etats. Il est en effet prouvé qu’il existe des sociétés aux ramifications étendues dont le but avoué est de faire disparaitre les chefs d’Etats. Mais, comme vous le dites avec raison dans votre adresse, la chose principale est l’éducation de la jeunesse : il faut montrer sur ce point la plus grande vigilance.

Vous devez diriger la jeunesse de façon à ce que de semblables sentiments ne puissent plus se développer dans les cœurs. Le point le plus importent, c'est la religion ! L'éducation religieuse doit être encore plus profonde et plus sérieuse. A cet égard, tout n'est pas organisé comme il le faudrait à Berlin.

Je vous remercie encore une fois des sentiments que vous exprimez dans votre adresse, sentiments qui sont confirmés par l'accueil que j'ai reçu. Je vous prie de transmettre à toute la population les paroles que je viens de vous adresser.

7 décembre :  Lettre de l'épiscopat belge au sujet d'un projet de loi contre l'éducation religieuse

Cardinal Victor Dechamps, Archevêque de Malines, Primat de Belgique

Nos très chers frères,

Chargés par Notre-Seigneur Jésus-Christ du soin de veiller au salut de vos âmes, vos évêques ont le droit non-seulement de vous indiquer la voie qui mène à la bienheureuse fin promise à ceux qui croient en lui et qui le suivent, mais encore de vous signaler les pièges et les obstacles semés sur votre route par l'ennemi, et de vous exhorter, surtout à l'approche du combat, à vous armer de la foi et de la prière, fin que vous restiez fermes et persévérants le jour où la persécution mettra à l'épreuve votre fidélité à Jésus-Christ et à son Eglise.

Or, en présence de la vaste conspiration qui s'ourdit contre la religion, et des attentats plus pernicieux que tous les autres qui se trament en ce moment contre le droit de l’Eglise, pouvons-nous ne pas laisser échapper un cri d’alarme ? Pouvons-nous ne pas vous éclairer sur la gravité et l'étendue des dangers qui menacent la foi dans notre Belgique, toujours si attachée au culte et aux croyances catholiques, lorsque les ennemis de cette foi méditent et annoncent des projets qui ne tendent à rien moins qu'à paralyser la divine mission de l'Eglise et à détruire son influence salutaire dans notre patrie ?

Vous avez assisté, N. T. C. F., aux différentes phases ce cette longue guerre, que les adversaires de notre religion lui ont déclarée dès les premières années de l'ère libératrice qui a restitué à notre pays son rang parmi les nations. Vous les avez vus, ces hommes qui s'abritent sous le drapeau de la liberté, vous les avez vus, démentant par leurs actes liberticides les généreux sentiments dont ils faisaient parade, fouler aux pieds la liberté la plus chère que la Belgique eût reconquise en 1830, la liberté de sa foi, et s'acharner à ravir à l'Eglise, les uns après les autres, ses droits les plus essentiels.

La charité catholique fut la première en butte à leurs attaques. Fille du christianisme dont la doctrine et les exemples réapprirent à l'humanité, devenue égoïste et barbare, que la misère et la faiblesse doivent être à ses yeux chose sacrée, la charité avait élevé sur tous les points du pays des asiles pour toutes les souffrances, et des refuges pour toutes les infortunes ; elle avait suscité pour les desservir des hommes de dévouement et des anges de consolation qui, à chaque époque d'épidémie, de famine ou de guerre, fournissent des hécatombes de victimes et en tout temps donnent au monde des exemples d'héroïsme que les païens eux-mêmes sont contraints d'admirer. C'est contre ces bienfaiteurs de l'humanité, vous vous en souvenez, que les ennemis de la religion n'ont pas rougi de lancer leurs calomnies du haut de la tribune, et d'ameuter les passions de la populace, afin de faire prévaloir un système de bienfaisance publique qui enlève à l'Eglise son droit dix-huit fois séculaire de recevoir les aumônes que voudraient lui confier ses enfants, et de les appliquer au soulagement de la misère et de la faiblesse dans les asiles ouverts par des congrégations religieuses.

Non contents de l'avoir dépouillée du patrimoine de la charité, ils ont encore mis la main sur les ressources que la piété du clergé et des fidèles avait créées dans le but de faciliter le recrutement de la milice sacerdotale ou d'assurer à la jeunesse une instruction scientifique et littéraire en harmonie avec la foi. Méconnaissant la volonté des fondateurs et violant les clauses des testaments, ils ont porté, malgré les répulsions de la conscience, malgré des répugnances augustes, une loi de confiscation qui permet d'employer au détriment de la religion des bourses d'étude instituées pour la favoriser. Que de fois des fondations de cette espèce ont été attribuées de préférence à des jeunes gens que l'on savait résolus de s'inscrire comme élèves en des écoles, où ils apostasieraient la foi de leurs bienfaiteurs et apprendraient à haïr l'Eglise aux faveurs de laquelle ils devraient leur profession ?

Pour combattre plus sûrement l'action de l'Eglise, ces mêmes hommes ont suscité de nouveaux obstacles aux vocations ecclésiastiques en aggravant la loi sur la milice au point de priver un grand nombre de clercs du privilège de l'exemption militaire que réclament les sublimes fonctions du sacerdoce, privilège que l'empire et le gouvernement Hollandais lui-même avaient respecté.
Ils ont ensuite voulu pénétrer dans le sanctuaire pour y restreindre davantage encore le peu de pouvoir que le décret impérial du 30 décembre 1809 avait laissé aux évêques dans l'administration du temporel […]

De l'église ils ont fait invasion dans le cimetière où reposent les dépouilles mortelles des fidèles décédés dans la paix du Seigneur ; et, malgré la loi, ils ont livré à la profanation ces champs funéraires consacrés par les prêtres de l'Eglise et par les cendres des générations chrétiennes qui y sont ensevelies ; ils ont dénié aux catholiques un droit que tous les siècles et toutes les nations même barbares ont sanctionné, le droit d'avoir un asile inviolable et séparé pour leurs morts.

Restait l'exercice public du culte qui n'avait reçu aucune atteinte sérieuse. Expressément garanti par la Constitution, il devait, semble-t-il, être à l'abri des attaques. Et cependant vous avez vu dans ces dernières années les ennemis de l'Eglise déchaîner contre les processions leurs hordes perturbatrices ; vous les avez vus pousser le mépris de la liberté du culte jusqu'à faire arrêter par la force armée, au seuil même de sa cathédrale, un de vos premiers pasteurs entouré de son chapitre.

Et tandis que l'autorité communale, mettant son pouvoir au service du parti anticatholique, méconnaissait ainsi avec éclat la Constitution nationale et les droits de l'Eglise, quels outrages ne déversaient pas sur la religion les agents de ce parti dans leurs assemblées, dans la presse, dans les manifestations de la rue ? Nos saintes croyances indignement travesties et conspuées, — les cérémonies du culte sacrilégement parodiées sur des tréteaux, — le clergé, l'épiscopat, le Souverain Pontife traînés dans la fange des plus odieuses calomnies, — l'autorité de l'Eglise vouée au mépris public, — les congrégations religieuses signalées à la haine et à la proscription. N'est-ce pas le navrant spectacle qui depuis longtemps se déroule sous vos yeux et désole toutes les âmes honnêtes ?

Qu'avions-nous fait, nous évêques, le clergé et vous, N. T. C. F. pour pousser le gouvernement à porter atteinte aux droits de l'Eglise, aux droits religieux de nous tous ? Qu'avions-nous fait pour provoquer contre l'Eglise, contre ses ministres, contre tous ceux qui lui appartiennent, cette haine de tout un parti politique, les calomnies et les injures incessantes de ses organes dans la presse, les outrages et les violences de ses agents dans la rue ? Conspirons-nous le renversement de l'ordre établi ? Prêchons-nous le mépris des prérogatives royales ? la désobéissance aux dépositaires de l'autorité civile ? la rébellion contre les lois politiques qui régissent le pays ? Ne vous enseignons-nous pas au contraire que le pouvoir qui gouverne la société civile vient de Dieu ? que vous devez le respecter, lui être soumis, lors même que celui qui l'exerce serait à votre égard dur, injuste, persécuteur ? Nous avons protesté, il est vrai, et vous l'avez fait avec nous, contre des lois et des actes de l'autorité publique attentatoires à vos droits religieux : mais en protestant contre l'injustice qui vous était faite, nous sommes restés dans les limites de la plus stricte légalité. Ce n'est point nous qui vous avons jamais engagés, ce n'est point vous qui vous êtes laissé jamais entraîner à descendre dans la rue pour demander, l'outrage et la menace à la bouche, au roi et à ses ministres le redressement de nos griefs. Il y a plus : des fanatiques troublent nos pieuses processions par des huées et des sifflets, les dispersent par la violence ou se ruent brutalement sur de paisibles cortèges de pèlerins ; ces mêmes hommes, dans des exhibitions d’une ignoble impiété, jettent le ridicule sur les plus augustes mystères de notre sainte religion et livrent à la risée et aux sarcasmes d'une foule abjecte le Pape, les évêques, des religieux, des religieuses, tout ce qui vous est cher, tout ce que vous vénérez… Qu’avez-vous fait ? Dociles aux enseignements de votre Eglise, vous avez contenu votre indignation ; vous n’avez pas repoussé la force par la force ; vous ne vous êtes pas fait Justice à vous-mêmes. Vous avez montré en ces circonstances et en bien d'autres combien sincères et profonds sont dans la conscience des vrais catholiques l’amour de la paix publique, le sentiment de l'ordre, le respect de la légalité. Votre conduite, mise en parallèle avec celle de vos adversaires, a prouvé alors comme toujours que le vrai patriotisme et la fidélité aux devoirs civiques sont en raison directe de la fidélité aux croyances et aux devoirs religieux.

C'est ce que reconnaissait l'auguste fondateur de la dynastie nationale, ce prince qui avait à un si haut degré le sentiment de la justice et de l'autorité. Et cependant nos adversaires et même les conseillers de la couronne nous signalent, et vous avec nous, comme un danger pour la paix du pays et l’existence de ses institutions, à raison de nos croyances catholiques ; ils nous accusent de vouloir et de prêcher le renversement de la Constitution ! Faut-il réfuter encore-cette, accusation vingt fois déjà réfutée par nous ? Faut-il redire encore que les doctrines des Encycliques et du Syllabus, qui sont nos règles, nos croyances et les vôtres, sont vieilles comme l'Eglise ? qu'elles sont reçues universellement par les catholiques de toute nation régie par des institutions analogues aux nôtres ? et que nul gouvernement monarchique ou républicain n'y a vu jusqu'ici un danger pour l'ordre établi, ni une raison pour traiter les catholiques en ennemis ou en suspects ?

Cette accusation est donc tout à la fois mensongère et inepte. Néanmoins c'est à cette calomnie, contre laquelle protestent les déclarations formelles de l'épiscopat et la conduite si patriotique du clergé et des fidèles, et même les membres du gouvernement, que nos adversaires, recourent pour motiver les injustifiables attentats qu'ils veulent perpétrer contre l'Eglise ! Ah ! s'il ne s'agissait dans leurs nouveaux projets que de prérogatives politiques, de l'honneur de siéger dans les conseils de la couronne, de prendre part aux travaux des assemblées législatives, de diriger l'administration des affaires publiques, et d'autres privilèges de ce genre, qu’on nous accuse à tort d'ambitionner, il nous coûterait peu de nous voir enlever le droit d'y prétendre. Nous dirions comme le prophète au roi d'Assyrie : Munera tua tecum sint, ô Rex ! Prince, réservez à d'autres ces charges et ces dignités. Mais ce ne sont pas des privilèges, ce ne sont pas des droits que les ennemis de la religion veulent aujourd'hui nous ravir, ce sont les âmes elles-mêmes les âmes de l'enfance et de la jeunesse qu'ils prétendent arracher à l'Eglise. Mettant leur haine anti-chrétienne au-dessus des intérêts les plus sacrés de la société, de la patrie et de la famille, ils ont résolu de bannir la religion de l'école, de proscrire de l'éducation populaire Jésus-Christ, notre Dieu et notre Sauveur, Jésus-Christ, le divin éducateur de l'humanité, Jésus-Christ, l'auteur et le principe de la vraie civilisation !...

Ah ! laissez-nous vous dire d'abord, N. T. C. F., qu'aucune entreprise ne pouvait faire à vos pasteurs une blessure ni plus profonde, ni plus cruelle. Héritiers de la prédilection que Notre-Seigneur témoigna pour l'enfance dans le cours de sa vie mortelle, les évêques ont toujours éprouvé pour la jeunesse là sollicitude la plus dévouée ; toujours ils ont mis au premier rang de leurs devoirs celui de former les jeunes âmes à la vertu et à la science. L'histoire du christianisme, qui nous montre partout l'école à côté de l'église ou du monastère, n’est que l'application de cette touchante parole du Sauveur : Laissez venir à moi les enfants et gardez-vous bien de les éloigner ! Sinite parvulos venire ad me et ne prohibueritis eos. (Marc. X, 14.) Sans demander aux autres pays ni aux siècles passés la preuve de ce grand fait, qui est-attesté dans les annales de tous les peuples et par les monuments de tous les âges, qu'il nous suffise d'en appeler aux souvenirs plus récents des Belges qui ont assisté au réveil de la patrie en 1830. Alors que tout était désorganisé et que l'instruction populaire agonisait sous l'étreinte de l'oppression, qui donc sauva l'éducation primaire, sinon l'épiscopat aidé du clergé ? Par sa généreuse initiative, des écoles s'ouvrirent sur tous les points du pays ; le prêtre se fit instituteur là où les maîtres manquaient ; les congrégations enseignantes, répondant l'appel des administrations locales, s'établirent dans un grand nombre de centres populeux ; des cours normaux pour la formation des instituteurs furent créés à côté des séminaires ; le clergé fit des sacrifices d'argent afin de pourvoir aux frais d'études des élèves normalistes, et bientôt, sous l'égide de l'Eglise, l'enseignement primaire refleurit, se perfectionna et prit un élan qui porta rapidement la Belgique au rang d'honneur qu'elle occupe parmi les nations les plus civilisées.

Si en 1842, époque à laquelle l'Etat prit à sa charge de continuer aux frais du Trésor public l'admirable mouvement donné à l'instruction primaire, les évêques abandonnèrent au gouvernement une part de la tâche glorieuse qu'ils avaient remplie jusque-là, c'est que l’Etat, reconnaissant la nécessité d'entourer l'éducation d'une atmosphère religieuse, stipula formellement l'intervention du prêtre à l'école, et garantit par une loi à l’enseignement de la religion la dignité et l'efficacité que réclame sa souveraine importance.

Sous l'empire de cette loi, qui donnait à l'éducation populaire la seule hase qui puisse assurer la conservation sociale, l'instruction primaire a suivi sa marche progressive ; pendant trente-six ans, elle a produit d'heureux fruits, grâce au dévouement des instituteurs et du clergé, et à l'harmonie qui n'a cessé d'unir leurs efforts ; pendant trente-six ans, elle a satisfait aux légitimes exigences des familles et des consciences, et elle a élevé des générations fidèles à Dieu et au roi, qui ont résisté aux excitations révolutionnaires dont les fureurs ont plus d'une fois menacé le trône et l'autel, et qui résistent aujourd'hui au courant socialiste qui s'avance pour engloutir l'ordre et la propriété. Et c'est en présence d'aussi éminents services rendus à la famille et à la patrie que l'esprit de parti pousserait l'ingratitude, la déloyauté et l'injustice jusqu'à exiler le prêtre de l'école ! C'est en présence du péril social que court l'Europe qu'il voudrait enlever aux passions démagogiques le frein de la religion, seul capable de les contenir ! Ah ! nous voulons l'espérer encore : la raison, la justice et l'amour de la patrie arrêteront l'exécution d'un projet qui, comme nous allons le démontrer, viole à la fois les droits de la religion et de la société, et n'est pas moins opposé à la Constitution nationale qu'aux intérêts du pays.


I. 

Parmi les pouvoirs dont N. S. J. C., le divin fondateur de la religion, a investi son Eglise, il n'en est pas assurément qu'il lui ait conféré avec plus de grandeur et de solennité que celui d'enseigner à toute créature les vérités du salut. Au moment de remonter vers son Père, faisant appel à toute la puissance qu'il a conquise sur l'humanité en la rachetant par l'effusion de son sang, et montrant à ses apôtres tous les peuples de l'univers et de l'avenir, il leur adresse cette parole sublime qu'un Dieu seul pouvait prononcer : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre : Allez donc et enseignez tontes les nations ; apprenez-leur à garder la doctrine et les préceptes que je vous ai confiés » : Data est mihi omni potestas in cœlo et in terra : euntes ego docete omnes gentes... docentes eos servare omnia quœcumque mandavi vobis. (Matth, XXVIII.18. et sqq.)

Vous l'entendez, N. T. C. F., cet ordre vient du Fils de Dieu, de Celui qui a le droit de commander aux rois et aux sujets, aux nations et aux individus. Par conséquent, ni les particuliers ni les gouvernements ne peuvent en entraver l'exécution sans faire outrage à la majesté divine dont la souveraine autorité les oblige à faciliter l'accomplissement de ses volontés.

Cet ordre confie la mission de propager la vérité et la morale religieuse, non aux chefs des Etats ni aux princes de la science ou de la politique, mais aux seuls apôtres et à leurs successeurs, c'est-à-dire au Souverain Pontife et aux évêques. Emanant de la bouche du divin Maître, dont il est écrit que pas une de ses paroles ne passera sans recevoir son exécution, cet ordre constitue pour les pasteurs de l'Eglise le droit inaliénable et exclusif d'enseigner aux hommes les mystères de la religion et de les former à la pratique des vertus qui doivent les conduire à leurs éternelles destinées. Car, remarquez-le bien, Notre-Seigneur ne leur commande pas seulement de publier sa doctrine ou d'enseigner la lettre des vérités et des préceptes de la foi ; il leur ordonne en outre d'apprendre aux hommes à conformer leurs pensées, leurs sentiments et leurs actes à leurs croyances ; il leur prescrit d'illuminer leurs intelligences des lumières de la révélation et en même temps de fléchir leurs volontés et de façonner leurs cœurs de telle sorte que leurs convictions se traduisent dans tous les actes de la vie intérieure et extérieure ; en d'autres termes, il les charge non-seulement de l'instruction, mais encore de l'éducation morale et religieuse de tous les hommes : docentes eos servare omnia quœcumque mandavi vobis.

C'est donc à l'Eglise qu'est dévolue cette haute mission, et par conséquent c'est à elle seule qu'il appartient de choisir et d'employer les moyens de l'accomplir : c'est à elle notamment qu'il appartient de déterminer la matière de l'instruction religieuse, le mode de l'enseigner, les précautions à prendre pour en assurer l’efficacité ; c'est à elle qu'il appartient de désigner les aides qui lui sont nécessaires pour remplir cette sublime charge, de leur donner une participation à son autorité doctrinale, de leur prescrire les règles à suivre pour déraciner Ies vices naissants ou dominants, et pour inculquer des habitudes vertueuses ; c'est à elle en un mot qu'appartient de droit divin la direction et la surveillance de l'éducation religieuse de l'humanité, et personne, prêtre ou laïque, ne peut s'immiscer dans ce ministère, s'il n’a reçu d'elle une délégation expresse et s'il ne se soumet à son contrôle.

De plus, cet ordre embrasse dans son universalité les hommes de tous les âges et de tous les temps : Docete omnes gentes et ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem saeculi. Il impose conséquemment à tous les hommes l'obligation grave de recevoir de l'Eglise l'instruction religieuse et cette obligation les presse dès l'instant où l'esprit est capable de comprendre la vérité, et d'avoir conscience de ses actes, c'est-à-dire du moment où l'intelligence s'ouvre à la pensée et engendre en s'épanouissant la responsabilité personnelle. La mission éducatrice de l’Eglise s'étend donc à l'enfance et à la jeunesse comme aux autres âges : elle s'y rattache même d’une manière toute spéciale, puisque les premières années de la vie sont particulièrement consacrées à la formation et au développement de toutes les facultés de l'âme et ont par la même une influence décisive sur le reste de l'existence. Il s'ensuit que l'Eglise a le droit divin d'intervenir dans l’école où se fait l'éducation de l'enfance et de la jeunesse chrétienne, pour imprimer à cette éducation un caractère moral et religieux. Il s'ensuit en outre que les parents, dont le premier devoir est d'élever chrétiennement leurs enfants, sont rigoureusement obligés de procurer à ceux-ci une éducation religieuse. Et comme ils se déchargent partiellement de ce soin sur les écoles publiques ou privées, ils ont le devoir et le droit d'exiger non-seulement qu'on y apprenne la religion, sous la direction de l'autorité légitime, mais encore que tout l'enseignement et toutes les influences scolaires concourent à faire de leurs enfants des fils vertueux, dociles, craignant Dieu, aimant le prochain, soumis à l'autorité de l'Eglise et de l'Etat.

Telle est, N. T. C. F., l'origine et telle est la nature du droit de l’Eglise à l'éducation de la jeunesse dans les écoles. Il vient de N.-S. J.-C., le souverain législateur, contre l'autorité duquel la liberté humaine peut se révolter, sans doute, et opposer, pour le malheur des peuples, l'obstacle d’une violence brutale ou d'une légalité inique, mais contre laquelle tôt ou tard l'impuissance mortelle doit se briser ; car la parole du Seigneur demeure éternellement : Verbum autem Domini manet in aeternum. (I Petr. I. 25.)

Et voilà pourquoi les pasteurs de l'Eglise, à qui Dieu a confié l'exécution de ses volontés, ont déployé dans tous les siècles un zèle si ardent pour l'éducation religieuse de l'enfance, et ont couvert le monde d'écoles, de collèges et d'universités où la jeunesse a toujours pu puiser la science vivifiée par le christianisme. Voilà pourquoi, depuis que, les gouvernements ont pris une part plus active à l'organisation de l'enseignement, les Papes et les évêques n'ont cessé de revendiquer avec courage et persévérance la part qui revient à l'Eglise dans la formation des jeunes générations, et ont condamné comme impie et pervers le système scolaire qui exclut l'enseignement religieux des écoles. Car vous ne l'ignorez pas, N. T. C. F., les Souverains Pontifes ont, en maintes circonstances, réprouvé ce système, et récemment encore Pie IX, de grande et sainte mémoire, l'a solennellement proscrit dans son encyclique du 8 décembre 1864, où il condamne formellement la proposition suivante : « La bonne constitution de la société civile demande que les écoles populaires ouvertes aux enfants de toutes les classes du peuple et en général que les établissements publics destinés à l'enseignement des lettres et des sciences et à une éducation plus relevée de la jeunesse, soient entièrement affranchis de l’autorité de l'Eglise, de toute influence modératrice et de toute ingérence de sa part, et qu'ils soient pleinement soumis aux volontés du pouvoir civil et politique, suivant les désirs des gouvernements et le courant des opinions générales de l'époque.»

Voilà pourquoi aussi nous élevons aujourd'hui la voix afin de prévenir la violation flagrante du plan divin que Notre-Seigneur a établi pour l'éducation de l'humanité, et réclamons au nom du droit de l'Eglise, au nom de la conscience, au nom des droits et des devoirs de !a jeunesse baptisée et des familles catholiques, le maintien de la loi de 1812, qui, tout en attribuant à l’Etat une très large part dans la direction et la surveillance des écoles, laisse au moins  à l'Eglise, là où elle est exécutée loyalement, une liberté et une autorité suffisantes pour y remplir sa sublime mission.

II. 

Nous réclamons aussi l'intervention du prêtre et l'enseignement religieux dans les écoles au nom de la conservation sociale.

Le bonheur de la famille et de la société repose essentiellement sur l'observation réciproque des devoirs qui obligent ses membres. De l'aveu de tous, l'éducation publique doit donc avoir pour résultat de donner à la société non-seulement des hommes instruits, mais des hommes de bien, qui, par l'accomplissement fidèle de leurs devoirs envers leurs semblables, envers la famille et envers l'Etat, concourent à assurer la félicité générale. Elle doit étouffer dans les âmes les germes des passions qui engendrent l'égoïsme, l'orgueil, la cupidité, la dégradation, et y faire fleurir les sentiments et les vertus qui distinguent le bon fils, le bon père, le bon citoyen. Elle doit former des enfants dociles, respectueux qui soient la joie de leurs parents par leur piété filiale et la pureté de leurs mœurs ; des époux vertueux qui s'aiment d'un amour constant, se supportent avec patience et s'entraident à faire le bien ; des pères et des mères de famille qui mettent autant de soin à cultiver l'âme de leurs enfants qu'à pourvoir à leurs besoins matériels ; des citoyens fidèles au roi et dévoués à la patrie ; des maîtres qui sachent commander avec douceur et gouverner avec justice et modération ; des domestiques qui servent avec zèle, fidélité et probité ; des magistrats, des négociants, des artisans qui fassent, chacun dans son état et sa profession, une étude particulière des devoirs qu'ils ont à remplir, et s'efforcent de n'en jamais omettre un seul ; des riches qui sachent éviter les dangers du luxe et de l'opulence, et faire des biens de ce monde un usage charitable en les partageant avec leurs frères qui en sont dépourvus ; des pauvres qui, loin de se laisser abattre par l'infortune, ou égarer par des excitations malsaines, supportent leur condition avec patience et résignation, et cherchent dans le travail une honnête existence.

Voilà les vertus propres à chaque état qui font le solide bonheur de l'homme et de la famille, et qui en se généralisant produisent la félicité sociale. Alors la justice et l'ordre règnent, et par conséquent le repos et la paix ; la charité en bannit l'égoïsme qui irrite, la cupidité qui rend injuste ; la résignation fait taire les convoitises et les suggestions perverses ; la soumission assure le respect des lois et la stabilité des gouvernements.

Or où puisera-t-on ces vertus? quelle puissance est capable de dompter les passions, d'en comprimer les murmures, et de déterminer la liberté de l'homme à suivre toujours, malgré tous les obstacles, la voix austère du devoir, si ce n'est la religion ? la religion qui place Dieu au-dessus de l'humanité, comme souverain rémunérateur du bien et vengeur incorruptible du mal ; la religion qui lui montre ce Dieu présent partout, scrutant et jugeant tous ses actes, même les plus, secrètes pensées et les aspirations les plus silencieuses de son être ; la religion qui éveille et développe en lui la conscience, cette puissance merveilleuse qui trône au plus intime de l'âme, préside à tous ses mouvements, les approuve ou les condamne suivant les règles de l'éternelle justice, réprime la fougue des passions, donne à la volonté la force et l'énergie du bien ; la religion qui enseigne à l'homme son origine, sa fin dernière, et les devoirs qu'il doit remplir pour atteindre cette fin ; la religion qui apprend au pauvre à respecter l'ordre providentiel de l'inégalité des conditions et soutient son courage au milieu des privations et des épreuves de la vie, par les espérances de l'éternité !

Si vous ôtez Dieu et la conscience, quelle sanction reste-t-il à l'autorité paternelle, à la fidélité conjugale, à la moralité publique, au respect delà propriété, à l'observation des lois elles-mêmes, à toutes ces grandes choses enfin qui forment les assises de l'édifice social ? « La religion ! » — s'écriait M. Guizot, ce grand homme d'Etat que son protestantisme met à l'abri de tout soupçon de partialité en faveur de l'Eglise catholique, — « la religion ! c'est le cri de l'humanité en tous lieux, en tout temps, sauf quelques jours de crises terrible ou de décadence honteuse. La religion, pour contenir, ou combler l'ambition humains ! la religion pour nous soutenir ou nous apaiser dans nos douleurs, celles de notre condition ou celles de notre âme ! Que la politique, la politique la plus juste, la plus forte ne se flatte pas d'accomplir sans la religion une telle œuvre. Plus le mouvement social sera vif et étendu, moins la politique suffira à diriger l'humanité ébranlée. Il y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des perspectives plus longues que celles de la vie. Il y faut Dieu et l'éternité. »

Aussi cet illustre écrivain proclamait, de concert avec tous les hommes soucieux des intérêts de la société, que la religion doit être le principe fondamental de l'éducation populaire ; — que l'instruction morale et religieuse n'est « pas comme le calcul, la géométrie, l'orthographe, une leçon qui se donne en passant à une heure déterminée, après laquelle il n'en est plus question ; — que la partie scientifique est la moindre de toutes dans l'instruction morale et religieuse ; — que ce qu'il faut, c'est que l'atmosphère de l'école soit morale et religieuse ; —que la religion doit planer sur l'enseignement tout entier et s'associer à tous les actes du maître et des élèves. »

M. Cousin parlait comme M. Guizot : « L'autorité religieuse », disait-il à la Chambre des pairs, « l'autorité religieuse doit être représentée d’office dans l'éducation de la jeunesse, tout comme l'autorité civile... Nous ne voulons pas mêler le moins du monde la religion aux choses de la terre ; mais il est question ici de la chose religieuse elle-même. Nous sommes les premiers à vouloir que la religion reste dans le sanctuaire : mais l'école publique est un sanctuaire aussi, et la religion y est au même titre que dans l'église ou dans le temple. »

Aussi bien, les événements eux-mêmes s'étaient chargés d'apporter une preuve redoutable à l'enseignement de l'Eglise et de la droite raison sur la nécessité de donner la religion comme base de l'éducation du peuple. Ce n'est pas la première fois, en effet, qu'au nom de l'indépendance civile on prône l'exclusion du prêtre de l'école et l'instruction purement laïque. La Révolution française, qui s'est souillée de tous les excès et qui a couvert tout un vaste pays de sang et de ruines, a fait l'essai, à la fin du siècle dernier, du système d'éducation que la passion antichrétienne voudrait aujourd'hui appliquer à la Belgique. Elle avait chassé le prêtre de l'école ; elle en avait proscrit l'enseignement religieux, elle en avait banni le crucifix et tous les emblèmes du christianisme. Et qu'est-il arrivé ? ... Un grand ministre de Napoléon Ier s'est chargé de l'apprendre au monde, dix ans après l'inauguration de ce système. Ayant demandé, sur les ordres de l'empereur, à tous les conseils généraux des départements un rapport sur l'état de l'instruction, de l'éducation et de la moralité publique en France, voici le tableau que le ministre Portalis fit de la situation, du haut de la tribune du Corps législatif, le 13 germinal an X : « Ecoutons, dit-il, la voix de tous les citoyens honnêtes qui, dans les assemblées départementales, ont exprimé leur vœu sur ce qui se passe depuis dix ans sous leurs yeux.

« Il est temps que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, et point d'éducation sans morale et sans religion.
« Les professeurs ont enseigné dans le désert parce qu'on a proclamé imprudemment qu'il ne fallait pas parler de religion dans les écoles. « L'instruction est nulle depuis dix ans.
« Les enfants sont livrés à l'oisiveté la plus dangereuse, au vagabondage le plus alarmant.
« Ils sont sans idée de la divinité, sans notion du juste et de l'injuste. De là des mœurs farouches et barbares, de là un peuple féroce.
« Si l'on compare ce qu'est l'instruction avec ce qu'elle devrait être, on ne peut s'empêcher de gémir sur le sort qui menace les générations présentes et futures.
« Ainsi, concluait le ministre, toute la France appelle la religion au secours de la morale et de la société. »

Voilà certes, N. T. C. F., une condamnation sans appel de l'école sans Dieu. Ce sont les faits eux-mêmes qui ont démontré avec l'évidence de leur effrayante réalité qu'elle ne peut produire que des mœurs farouches et barbares, une jeunesse sans principes livrée au vagabondage et à la corruption ; des générations impatientes de tout joug et qui mettent la société en péril.

Après une expérience aussi désastreuse, on était en droit de croire que personne ne s'aviserait désormais de renouveler une pareille tentative ; mais telle est la force du préjugé, telle est la puissance de la haine anti-religieuse, que nous voyons dans notre pays les adversaires de l'Eglise fermer obstinément les yeux aux terribles leçons de l'histoire non moins qu'aux lumières de la raison, et pousser l'aveuglement jusqu'à demander à la législature l'application à nos écoles primaires ce cette éducation athée.

Mais nous osons l'espérer encore : là considération des ruines qu'une telle entreprise accumulerait sur le pays désarmera leur hostilité et les décidera à renoncer à leur projet. Nous comptons surtout que le bon sens du peuple belge, son attachement à la religion et à la patrie, s'affirmeront, dans les limites légales, avec une puissance d'énergie qui préviendra la présentation aux Chambres législatives d'une mesure aussi fatale.

Pour achever d'éclairer vos consciences et de réveiller la générosité de votre foi, nous livrons à votre méditation, N. T, C. F., la magnifique lettre que le vénéré Pie IX adressa, le 14 juillet 1864, à l'archevêque de Fribourg, lettre qui confirme avec toute l'autorité du suprême Magistère les considérations que nous venons de vous exposer sur la nécessité sociale de l'éducation religieuse dans les écoles :

« Il n'y a pas à douter que la société humaine, disait Pie IX, n'ait à subir de très graves dommages, lorsque l'autorité modératrice de l'Eglise et sa force salutaire sont écartées de l'éducation publique et privée de la jeunesse, qui a tant d'influence sur la prospérité de la religion et de l'Etat. Par là, en effet, la société perd peu à peu ce véritable esprit chrétien qui seul peut conserver d'une façon stable les fondements de l'ordre et de la tranquillité publique, procurer et régler le véritable et utile progrès de la civilisation, et fournir aux hommes les secours dont ils ont besoin pour atteindre leur dernière fin, après leur passage dans cette vie mortelle, c'est-à-dire pour obtenir le salut éternel. Un enseignement qui non-seulement ne s'occupe que de la science des choses naturelles et des fins de la société terrestre, mais qui de plus s'éloigne des vérités révélées de Dieu, tombe inévitablement sous le joug de l'esprit d'erreur et de mensonge, et une éducation qui prétend former, sans le secours de la doctrine et de la loi morale chrétienne, les esprits et les cœurs des jeunes gens, d'une nature si tendre et si susceptible d'être tournée au rival, doit nécessairement engendrer une race livrée sans frein aux mauvaises passions et à l'orgueil de la raison ; et des générations ainsi élevées ne peuvent que préparer aux familles et à l'Etat les plus grandes calamités.

« Mais si ce détestable mode d'enseignement, séparé de la foi catholique et de la puissance de l'Eglise, est une source de maux pour les particuliers et pour la société, lorsqu'il s'agit de l'enseignement des lettres et des sciences et de l'éducation que les classes élevées de la société puisent dans les écoles publiques, qui ne voit que la même méthode produira des résultats beaucoup plus funestes si elle est appliquée aux écoles populaires ? C'est surtout dans ces écoles que les enfants du peuple de toutes les conditions doivent être, dès leur plus tendre enfance, soigneusement instruits des mystères et des préceptes de, notre sainte religion, et formés avec diligence à la piété, à l'intégrité des mœurs, à la religion et à l'honnêteté de la vie. Dans ces écoles, la doctrine religieuse doit avoir la première place en tout ce qui touche soit l'éducation, soit l'enseignement, et dominer de telle sorte que les autres connaissances données à la jeunesse y soient considérées comme accessoires. La jeunesse se trouve donc exposée aux plus grands périls lorsque, dans ces écoles, l'éducation n'est pas étroitement liée à la doctrine religieuse. Les écoles populaires sont principalement établies en vue de donner au peuple un enseignement religieux, de le porter à la piété et à une discipline morale vraiment chrétienne : c'est pourquoi l'Eglise a toujours revendiqué le droit de veiller sur ces établissements avec plus de soin encore que sur les autres et de les entourer de toute sa sollicitude. Le dessein de soustraire les écoles populaires à la puissance de l'Eglise et les tentatives faites pour le réaliser sont donc inspirés par un esprit d'hostilité contre elle et par le désir d'éteindre chez les peuples la lumière divine de notre très sainte foi.

« L'Eglise, qui a fondé ces écoles avec tant de soin, et les a toujours maintenues avec tant de zèle, les considère comme la meilleure partie de son autorité et du pouvoir ecclésiastique, et toute mesure dont le résultat est d'amener une séparation entre ces écoles et l'Eglise, lui cause, ainsi qu'à ces écoles elles-mêmes, le plus grand dommage. Ceux qui prétendent que l'Eglise doit abdiquer ou suspendre son pouvoir, modérateur et son action salutaire sur les écoles populaires, lui demandent en réalité de violer les commandements de son divin Auteur et de renoncer à l'accomplissement du devoir qui lui a été imposé d'en haut de veiller au salut de tous les hommes. Dans tous les lieux, dans tous les pays où l'on formerait, et surtout où l'on exécuterait ce pernicieux dessein de soustraire les écoles à l'autorité de l'Eglise, et où la jeunesse serait, par suite, misérablement exposée au danger de perdre la foi, ce serait donc très-certainement pour l'Eglise une obligation rigoureuse, non-seulement de faire tous ses efforts et d'employer, tous les moyens pour procurer à cette jeunesse l'instruction et l'éducation chrétiennes, qui lui sont nécessaires, mais encore d'avertir tous les fidèles et de leur déclarer que l'on ne peut en conscience fréquenter de pareilles écoles, instituées contre l'Eglise catholique. »

III. 

Contraire au droit divin, contraire au droit social, le projet d'exclure des écoles primaires l'enseignement religieux est encore manifestement opposé à l'esprit et à la lettre de notre Constitution nationale.

Que cette mesure contredît à l'esprit de la Constitution, c'est ce qui ressort à l'évidence d'un fait marquant de notre histoire, dont on essayerait en vain d'infirmer la valeur démonstrative.

En 1842, alors que les membres du congrès formaient encore là moitié de la représentation nationale, la question de l'intervention du prêtre dans les écoles primaires fut longuement discutée dans nos Chambres législatives. L'issue de ces débats fut l'adoption d'une loi qui reconnaissait à l'Eglise le droit de diriger, dans ces écoles, l'instruction et l'éducation religieuse. Cette loi eut le rare privilège de réunir l'unanimité des suffrages à deux voix près. Libéraux et catholiques, membres du congrès et représentants nouveaux, tous s’accordèrent pour statuer que l'instruction primaire devait être morale et religieuse, et que, pour être telle, elle devait être donnée avec la coopération efficace des ministres du culte. Si forte était sur ce point la conviction de tous les membres de la Chambre, que M. Lebeau, l'un des chefs du libéralisme, ne craignit pas de dire : « Au fond, nous voulons tous la même chose. Nous voulons que l'enseignement primaire soit essentiellement moral et religieux. C'est si évident que l'homme qui contesterait une semblable proposition mériterait plutôt un brevet de démence qu'un brevet d'immoralité. »

En demandant aujourd'hui l'abolition de cette loi qui fut ratifiée par l'assentiment des deux partis qui divisent la Belgique, les adversaires de l'Eglise attaquent donc une œuvre dont le caractère constitutionnel a été solennellement reconnu et proclamé par ceux-là mêmes qui ont élaboré et voté les articles de la Constitution ; ils renient les principes unanimement professés alors par le libéralisme, et par haine de la religion ils rompent avec leur passé et se mettent en opposition avec l'esprit de notre pacte national.

Aussi, vaincus par l’évidence, sont-ils forcés d'abriter leur projet néfaste sous la prétention que les membres du congrès et de la Chambre de 1842, n'ont pas compris l'esprit de la Constitution. Le bon sens suffit pour faire justice d'une affirmation si injurieuse pour toute la représentation nationale de cette époque et pour les auteurs mêmes de la Constitution ; et derrière l'absurdité d'une pareille explication, il n'aperçoit qu'un aveu fort mal dissimulé de l’inconstitutionnalité de la mesure antireligieuse qu'ils voudraient imposer au pays.

Et de fait aucun principe de la Constitution ne légitime ce système impie de l'exclusion de l'enseignement religieux des écoles publiques.

Il est complètement inexact d'abord que notre charte nationale mette Dieu hors de l'Etat et hors la loi, comme le prétendent certains adversaires, pour en conclure que le gouvernement doit se désintéresser de tout ce qui concerne la religion.

La Constitution, en proclamant la liberté des cultes, en en garantissant l'exercice public, en mettant au rang des obligations de la nation celle d'y concourir par le budget des cultes, professe par là même l'existence de Celui qui seul a le droit, de recevoir ce culte, et reconnaît l'utilité et la nécessité sociale de la religion.

Conséquemment, en favorisant l'action civilisatrice de l'Eglise, en prêtant son concours au développement de sa légitime influence, l'Etat, loin de se mettre en contradiction avec la Constitution, se conforme au contraire à son esprit, et de plus fait acte de sagesse politique. Car – nous venons de le constater à la lumière de la raison et de l'expérience — la religion est la sauvegarde de l'ordre social, et l'Etat en protégeant la religion travaille à sa propre conservation et à sa prospérité.

Il n'est pas moins illogique de fonder cette exclusion de l'enseignement religieux des écoles publiques sur la neutralité imposée à l'Etat vis-à-vis des différents cultes. Cette neutralité dérive uniquement, en effet, de l'égale liberté que la Constitution assure et garantit à toutes les communions religieuses, et dès lors il est manifeste que, loin d'obliger l'Etat à entraver ou à paralyser cette liberté, la neutralité lui impose la mission de la protéger et d'en rendre à chaque culte l'exercice possible et facile. Or, que fera la sécularisation des écoles, sinon paralyser et même supprimer, à l'égard de l'enfance et de la jeunesse, le principal exercice de tout culte, à savoir l’enseignement dogmatique et moral de ses adhérents, sans lequel il n'y a ni convictions, ni pratiques, ni culte religieux possible ? Garantir au culte catholique la liberté de son exercice, et fermer à ses ministres les portes de l'école où doit se faire l'éducation morale et religieuse de la jeunesse, n'est-ce pas aussi inconséquent — pour éclairer notre pensée par une comparaison — que de décréter la liberté de l'industrie et du commerce, et de fermer ensuite à tous les industriels et à tous les commerçants les ports de mer et les entrepôts publics sous le prétexte de garder vis-à-vis de tous une parfaite neutralité ?

La seule conclusion que l'on puisse tirer de cette neutralité constitutionnelle, c'est que le gouvernement doit accorder à tous les cultes la même protection et la jouissance des mêmes droits. Et c'est précisément ce que fait la loi organique de l'instruction primaire actuellement en vigueur, en statuant à son article 6, d'une manière générale et sans distinction de cultes, « que l'enseignement de la religion et de la morale sera donné sous la direction des ministres du culte professé par la majorité des élèves de l'école », et que « les enfants qui n'appartiennent pas à la communion religieuse en majorité dans l'école seront dispensés d'assister à cet enseignement ».

La proscription de l'instruction religieuse dans les écoles primaires est encore inconstitutionnelle en ce qu'elle méconnaît le droit sacré des pères de famille sur l'éducation de leurs enfants et viole la liberté de conscience.

La voix de la religion s'accorde avec celle de la nature pour proclamer que l'éducation des enfants appartient, non à l'Etat, mais à leurs parents, et qu'elle constitue pour ceux-ci un droit en même temps qu'un devoir. Le maître à l'école n'est que le représentant du père ; il est le mandataire chargé par lui de perfectionner et d'achever la noble tâche de l'éducation de ses enfants ; et pour remplir son mandat, il doit les instruire et les élever de telle sorte qu'ils trouvent à l'école la continuation de l'éducation de la famille. En ouvrant, aux frais de la nation, des écoles publiques pour faciliter l'éducation de l'enfance et de la jeunesse, l'Etat est donc obligé de respecter ce droit inhérent à la paternité, et d'organiser ces écoles de manière à permettre à l'instituteur de remplir son honorable mission conformément aux exigences de son mandat.

Or peut-on nier de bonne foi que l'éducation de la famille repose sur la religion, et que le premier vœu du père qui confie son enfant à l'école est de lui voir donner non-seulement une instruction solide, mais encore une éducation qui rende son fils vertueux, docile, respectueux, craignant Dieu, en un mot, une éducation religieuse ? Ouvrir aux frais du Trésor public des écoles d'où  l'on bannit l'enseignement et l'influence de la religion pour n’apprendre aux enfants que les éléments des lettres et des sciences profanes, c'est donc employer les ressources des pères de famille à stipendier une instruction que leurs cœurs et leurs consciences réprouvent également ; c'est mettre les parents dans l'impossibilité morale de remplir le grave devoir d'élever chrétiennement leurs enfants ; c'est violer leur liberté de conscience dans ce qu'elle a de plus cher et de plus sacré.

La vérité de cette conclusion apparaît plus manifeste encore si l'on considère que l'école neutre ou sécularisée est nécessairement irréligieuse et hostile à l'Eglise. Car, supposé même qu'il soit possible de donner aux enfants une instruction suffisante sans toucher aux questions religieuses, que doit produire dans ces jeunes intelligences et dans ces jeunes cœurs l'abstention systématique de toute affirmation se rapportant à Dieu, à leurs âmes, à J.-C., à l'Eglise, à leurs immortelles destinées, sinon l'indifférence et le mépris pour la religion ? Quelle estime pourraient-ils avoir pour une science dont leurs maîtres font si peu de cas qu'ils la relèguent au rang des choses qui n'ont aucune utilité pour leur instruction et leur éducation ? Si Notre-Seigneur a dit des hommes qui ne veulent pas le suivre et marcher sous sa bannière : Celui qui n'est pas avec moi, est contre moi, — n'est-il pas clair qu'il faut dire aussi que l’éducation qui n’est pas chrétienne est nécessairement antichrétienne ? D’ailleurs, à moins de réduire l’instruction primaire à la lecture, à l’écriture et au calcul, l’enseignement prétendument neutre est impossible. En effet, le christianisme, qui a changé la face du monde et qui a rempli tous les siècles, est mêlé à tout, aux sciences comme aux arts, aux lettres comme à l’histoire, de sorte qu’il n’est aucun genre de connaissance dans lequel l’élément religieux ne doive intervenir. Aussi l’expérience a démontré que dans les écoles sans Dieu on n’exclut l’enseignement de la religion que pour attaquer plus librement l’Eglise catholique, et qu’au lieu d’y former des chrétiens, on n’y forme que des libre-penseurs.

La part que l’Eglise a le droit de réclamer dans l’éducation de l’enfance au nom de sa mission divine et de la conservation sociale, nous la réclamons donc aussi au nom de la Constitution nationale, qui interdit à l’Etat de se faire le propagateur de l’irréligion et qui garantit à tous les Belges la liberté de conscience et au culte catholique son libre exercice.

Nous la réclamons dans l’intérêt des âmes à qui l’on voudrait arracher la foi, avec ses bienfaits et ses éternelles récompenses ; – dans l’intérêt de la famille, où le relâchement religieux aura pour conséquence inévitable l’affaiblissement de l’obéissance, du respect, de la confiance, de l’amour et des autres vertus qui font le bonheur du foyer ; – dans l’intérêt de la société, qui ne peut être efficacement protégée contre les menées du socialisme et les attentats de la Révolution que par les sentiments de devoir, de soumission, de résignation, de crainte de Dieu, que la religion seule imprime aux cœurs des peuples ; – dans l’intérêt de la patrie enfin, dont le caractère national a toujours été l’attachement à la religion, attachement qu’on ne peut tenter de briser sans provoquer une résistance opiniâtre et invincible et sans jeter dans le pays dans le trouble des luttes et des divisions intestines.

Quant à vous, N. T. C. F., vous qui êtes sincèrement attachés à la religion et qui en appréciez la nécessité et les immenses bienfaits, vous que le projet de chasser Jésus-Christ de l’école, de la famille, de la société, attriste et révolte dans vos plus chères affections, vous vous unirez à vos pasteurs pour conjurer le Seigneur, qui tient en ses mains les cœurs de tous les hommes et les plie, quand il le veut, à l’exécution de ses desseins, d’éclairer les représentants du pouvoir sur la perversité et l’impiété de ce projet, et sur la gravité de l’obligation qui les presse de préserver la Belgique des suites fatales que son exécution entraînerait inévitablement.

Donné à Malines, le 7 décembre 1878, en la fête de Saint Ambroise.

Victor-Auguste cardinal Deschamps, archevêque de Malines.
Théodore, évêque de Liège.
Jean-Joseph, évêque de Bruges.
Henri, évêque de Gand.
Théodore-Joseph, évêque de Namur.
Edmond-Joseph, évêque de Tournay.


9 décembre : "Que les évêques s'appuient fermement sur le Pape, et ils ne seront jamais ébranlés". Extrait du mandement de Mgr Dabert à son retour de Rome 

[...] En ce qui concerne particulièrement les droits temporels du Saint-Siège, qu'on le tienne pour certain, malgré les épreuves croissantes, le pontificat de Léon XIII, comme celui de Pie IX, les maintiendra dans toute leur intégrité.

Le libéralisme, aux premiers jours, a pu se bercer de nous ne savons quels rêves de conciliation. Rêves chimériques, promptement évanouis devant la première encyclique du chef de l'Eglise !

C'est que, de même que Pie IX, à la tendresse d'un père, Léon XIII sait allier la fermeté d'un martyr. Il continuera la résistance invincible de son prédécesseur, comme il a résolu de continuer sa rigoureuse captivité.

La fin de notre audience, nos très chers frères, nous réservait une émotion bien vive, dont votre foi sera édifiée de connaître le motif. Nous allions prendre congé. Le Saint-Père nous retient près de lui. Son visage s'animant alors comme d'un saint enthousiasme, il nous exhorte ardemment à défendre l'Eglise, sa doctrine et ses droits.

"Que les évêques, ajoute-t-il, s'appuient fermement sur le Pape, et ils ne seront jamais ébranlés." Puis, posant sa main sur le bras de son siège : "C'est qu'ici, continua-t-il, nous sommes sur le rocher de Pierre, sur te roc immuable ; Dieu est avec nous, Dieu est pour nous ; confiance ! confiance ! nous vaincrons !

A cette exhortation, qu’on eût dit inspirée, nous nous prosternons aux pieds du Saint-Père, dont ensuite la main nous bénit... et dont la parole nous restera comme une lumière et une force contre toutes les menaces, contre les périls de l'avenir : "Nous vaincrons !".

Blason de Mgr Dabert, évêque de Périgueux de 1863 à 1901

11 décembre : Adalbert Falk, ministre des Cultes prussien : le gouvernement ne reviendra jamais sur les lois de mai ; Windthorst : les catholiques du Centre accepteront un traité entre Rome et l'Allemagne, quelles que soient les conditions

Adalbert Falk, ministre allemand des cultes et de l'éducation de 1872 à 1879

Chambre des députés de Prusse
Séance du 11 décembre.

La Chambre discute la motion de M. Windthorst, tendant à une modification de la loi qui abolit les congrégations et ordres religieux.

M. Falk, ministre des cultes, se prononce énergiquement contre la motion. Il déclare que les Services qui étaient rendus par ces ordres religieux sont suffisamment compensés, et il ajoute que le gouvernement ne fera pas un seul pas en arrière en ce qui concerne les écoles. 

« Le gouvernement, a dit le ministre, veut conclure la paix avec l'Eglise ; mais il ne peut pas la conclure en prenant pour base des conditions inacceptables. Nous répondons par conséquent par un non absolu à la proposition du centre qui tendent à anéantir toutes les lois, dirigées contre les empiétements de l'Eglise catholique. 

On offre de pareilles conditions à un ennemi qui a les pieds et les poings liés, mais non pas à un ennemi qui est encore debout et sera éternellement debout. » […]

Au cours de la discussion M. Windthorst a fait remarquer que dans la lettre du prince impérial au Pape, il était question du traité entre l'Etat et le Vatican.

M. Windthorst a fait au nom du centre et des catholiques allemands la déclaration suivante :

« Si une entente est conclue entre le gouvernement et la curie romaine, nous nous soumettrons entièrement à cet arrangement, alors même que nous considérerions les concessions faites à l'Etat comme trop considérables. » 

12 décembre : Poursuite du Kulturkampf. 

L’Univers du 17/12, Lettres de la Prusse rhénane :
 

[…] le vicaire Ruszkiewicz, condamné pour violation des lois de mai, [a été] interné dans l’île de Zingst où il a été conduit il y a plusieurs mois. […] La rudesse du climat a fini par briser les forces physiques et morales de ce jeune prêtre. […] Les journaux de la Posnanie annoncent qu’une maladie grave l’a mis au bord de la tombe.

[…] Vous voyez la « douceur » avec laquelle, selon l’expression du ministre au Parlement, les lois de mai sont exécutées. Des faits de ce genre font douter des intentions pacifiques du gouvernement. […] En attendant, le nombre de cures vacantes augmente de jour en jour : le diocèse de Mayence en compte 12, celui de Paderborn 79, celui de Cologne 160 et celui de Trêves un plus grand nombre encore. Les évêques exilés de Cologne, de Paderborn, de Munster, de Limbourg, de Breslau ne voient en rien leur position changée. Toute l’affaire de Kissingen n’aurait donc été, de la part du chancelier, qu’un leurre pour s’emparer de la fraction du Centre.

Mais Léon XIII, pas plus que Pie IX, n’a voulu s’immiscer dans la politique intérieure de l’empire, et votant contre la dernière loi d’exception, les catholiques ont montré qu’ils conservaient leur indépendance. Aussi les journaux des nationaux-libéraux accusent les catholiques de sympathies pour le socialisme.

[…] Il est a craindre que la continuation du kulturkampf ne finisse par implanter les théories socialistes parmi les populations qu’on s’efforce de ravir de plus en plus à l’action de l’Eglise. La Bavière semble avoir mieux compris la situation ; car, après la nomination du nouvel archevêque de Munich, elle a également donné des titulaires aux sièges de Wurzbourg et de Spire, qui ont été agréés par le Saint-Siège […] 

Quand viendra donc le jour où, en Prusse, les évêques de Posen et de Cologne, les évêques de Paderborn, Breslau, Limbourg, pourront rentrer dans leurs diocèses, et où les évêques défunts de Fulda, de Trêves, de Mayence, d’Osnabruck et de Fribourg en Brisgau pourront obtenir un successeur ? Pour le moment, il n’y a que trois évêques, Nosseigneurs D’Ermeland, de Culm et d’Hildesheim, qui soient encore dans leur diocèse, et rien ne garantit qu’ils y resteront.

18 décembre : S. S. le Pape Léon XIII reçoit en audience une députation des catholiques d'Argentine

Mercredi, vers midi, une députation de la République Argentine eut l'honneur et la consolation d'être reçue en audience, particulière par Sa Sainteté Léon XIII. M. Josèph Portugues, M. l'abbé Lopitz, M. J.-B. Montegriffo, venus exprès de Buenos-Aires, huit élèves argentins du collège américain et M. Auguste Ballerini, citoyen, lui aussi, de la République Argentine, et envoyé à Rome aux frais du gouvernement de son pays pour se perfectionner dans la peinture, représentaient la dite république catholique aux pieds du Pasteur suprême de toutes les nations.

Cette députation fut présentée à Sa Sainteté par le R. P. Santinelli, recteur du collège américain. Le Saint-Père, pour montrer combien lui était agréable la présence de ces chers enfants, les admit dans l'une des salles de son appartement privé, avec la plus touchante familiarité.

M. Portugues, riche propriétaire de Buenos-Aires, catholique fervent et zélé, lut avec les sentiments de la plus vive émotion une adresse de dévouement et d'affection, dans laquelle étaient exprimés au Saint-Père les hommages de profonde vénération et de soumission absolue des fidèles catholiques des diocèses de Buenos-Aires et de Gordoba.

M. Portugues remit ensuite au Saint-Père une lettre de Mgr Aneyros, archevêque de Buenos-Aires, et lui offrit en même temps l'obole que les fidèles delà république argentine envoyaient pour la première fois eu nouveau Pontife.

Le Saint-Père, ému de ces affectueuses paroles et agréant l'offrande qui lui était faite, adressa à cette petite députation un discours empreint d'une paternelle bonté. Il assura qu'il avait éprouvé une grande consolation en recevant de ces excellents fils ces témoignages de fidélité ferme et de filiale tendresse ; il dit que c’était pour lui un spectacle bien doux de voir des preuves aussi manifestes de foi vive et d'attachement au Saint-Siège, et que la distance qui le séparait des catholiques de la République Argentine était une raison de plus pour qu'il les aimât et les bénît.

Il ajouta qu'il ne chercherait pas autrement que son digne prédécesseur le vrai bien de la grande famille chrétienne, et garderait comme lui, avec l'aide de la divine Providence, la nacelle de Pierre glorieuse et intacte au milieu des tempêtes du monde.

En terminant, il les exhorta tous à bien remercier Dieu du bienfait insigne qu'ils avaient reçu en naissant dans le sein de l'Eglise catholique, et à lui demander dans leurs prières la grâce précieuse de persévérer jusqu'à la mort et malgré toutes les difficultés dans la fidélité à l'Eglise, pour être admis par là à jouir de l'éternelle béatitude. Enfin il bénit avec une paternelle effusion de cœur les dignes représentants de la République argentine, et bénit avec eux tous les catholiques de cette république et les membres de son gouvernement : il envoya une bénédiction spéciale à l’archevêque de Buenos-Aires et au docteur Castellano, vicaire capitulaire de Cordoba.

Avant de congédier ces personnes, il les admit à baiser sa main, et eut pour chacune d'elles des paroles de bienveillance et d'encouragement.

24 décembre :  M. Isaac Pereire publie la Question religieuse

Isaac Pereire

L'Univers, Paris, 23 Décembre 1878

Il paraît que l'Eglise catholique, et spécialement la papauté, manquait jusqu'ici d'une pleine lumière sur la nature et l'étendue des devoirs du clergé envers « le plus grand nombre. » M. Isaac Pereire s'est cru en mesure de combler cette lacune, et sous le titre de Question religieuse, il vient de réunir en brochure tout ce qu'il a déjà publié sur cette question dans son journal la Liberté. En ce temps-là, M. Isaac Pereire était déjà si satisfait de son travail, qu'il avait pris soin de le faire parvenir à chacun de NN. SS. Les évêques. Aujourd'hui, c'est au clergé tout entier qu'il adresse sa brochure, avec la confiance que le clergé tout entier ne manquera pas de se convertir à la prédication juive de M. Isaac Pereire, discourant à perte de vue et aussi, disons-le tout de suite, a perte de bon sens, sur la solution de la question sociale.

Malheureusement pour l'auteur, il débute fort mal, continue médiocrement et finit de même. Dès la première page, en effet, il prend soin de montrer le bout de l'oreille en plaçant ses découvertes à l'abri d'une citation de Saint-Simon, dont il est resté le disciple et en compagnie duquel il trouve que la conquête du paradis n'est pour la vie de l'homme qu'un but « métaphysique ». Puis, et tout aussitôt, il prend parti pour Luther et la Révolution française, et nous lisons que ces deux révoltes, cause directe de tant de malheurs, au lieu d'être « une œuvre impie, destructive du christianisme », sont, au contraire, « un fait providentiel, une application, de l'idée chrétienne dans ce qu'elle a de plus pur et de plus sublime ». Au reste, l'incohérence des idées, qui fait le fond de la brochure dont il s'agit, est poussée à ce point qu'on ne peut tourner deux ou trois pages sans se heurter à la contradiction formelle des assertions établies dans les pages précédentes. Pour en donner quelques exemples, qui nous dispenseront d'insister sur le reste de la brochure parce qu'on y verra l'indice d'une intelligence mal équilibrée, voici ce que l'auteur, après avoir glorifié la Révolution et la réforme, en vient à dire de l'une et de l'autre.

Pour Luther d'abord :

L'œuvre de Luther a enfanté l'individualisme dans ce qu'il a de plus dangereux. Elle a émietté les croyances et les a dissoutes en donnant à chacun le droit absolu de croire et d'agir à son gré. De là l'énorme quantité de sectes qui en sont sorties ; de là l'absence de toute doctrine collective, de toute action sociale, c'est-à-dire de toute religion ; loin de pacifier et de civiliser le monde, le protestantisme a plutôt développé la guerre entre toutes les idées, entre toutes les croyances, entre toutes les passions, entre tous les intérêts.

Voici maintenant pour la Révolution faite, on le sait, au nom de la séparation de l'Eglise et de l'Etat afin que ce dernier pût tout à son aise opprimer l'Eglise :

Le socialisme subversif cherchant partout à renverser l'ordre actuel, les chefs d'Etat partout menacés par le poignard des assassins, tous les pouvoirs publics ébranlés ; partout les ouvriers en lutte avec les patrons, les pauvres soulevés contre les riches ; tous ceux qui possèdent quelque chose, toujours effrayés des périls que font courir à l'ordre les masses innombrables de travailleurs vivant au jour le jour, sans lendemain ; l'industrie livrée à une concurrence effrénée, les sciences elles-mêmes dépourvues de toute coordination, de toute vue d'ensemble ; l'enseignement privé de tout esprit religieux, réduit à l'instruction technique, qui fait de l'homme une machine aveugle ; enfin, les nations s'isolant les unes des autres, ressuscitant la doctrine barbare du droit de la force et sans cesse prêtes à s'entre-dévorer : voilà où conduit fatalement le divorce entre la religion et la civilisation.

Si tels sont, d'une part, les effets de la Révolution, et, d'autre part, les conséquences de la prétendue réforme religieuse du seizième siècle ; s'il est vrai, comme le dit encore M. Isaac Pereire, que « la révolution inaugurée par Luther au nom de la liberté de croire, développée par le mouvement de 89 au nom de la liberté d'agir, est à la fois dirigée contre l'Eglise et contre l'Etat », on comprend à merveille que l’Eglise ne soit pas disposée à se réconcilier, comme on ose l'y convier, avec des doctrines si funestes. Mais comment, après cette double énumération, l'auteur de la Question religieuse peut-il écrire que « l'émancipation de la pensée », œuvre de Luther, et « l'émancipation du peuple », œuvre de la Révolution, sont « un fait providentiel, une application de l'idée chrétienne dans ce qu'elle a de plus pur et de plus sublime » ?

Est-ce assez de ces contradictions ? Pas encore. M. Isaac Pereire, parlant de la papauté, dit en un certain endroit que « le présent fatal que lui firent les princes carlovingiens, en constituant en sa faveur le patrimoine de Saint-Pierre, avait altéré le principe et le but de son institution », et à quelques pages de là nous lisons que « jusqu'au seizième siècle, la papauté et l'Eglise ont été vraiment l'incarnation du mouvement social et l'âme de la civilisation ».

M. Isaac Pereire ignore-t-il donc qu'à la fin du seizième siècle, le pouvoir temporel existait depuis nombre de siècles, et puisqu'il admire pendant tout ce temps l’œuvre essentiellement civilisatrice de l'Eglise, comment peut-il affirmer d'autre part que l'institution du pouvoir temporel a altéré le principe et le but de l'institution de la papauté ? Ces contradictions, et une foule d'autres que nous pourrions énumérer à la suite, sont si grossières, qu'on peut se demander si elles doivent être attribuées uniquement à l'incohérence d'un esprit détraqué, ou s'il ne faut pas y voir un système préconçu, dont notre théoricien s'autorise pour préparer sa solution, après s'être prévalu de son impartialité. Dans ce dernier cas, il y aurait un tel calcul, et, pour dire le mot, un tel fond d'impudence dans les procédés de l'auteur, que nous répugnons a le croire, et que nous plaiderions plutôt l'insanité.

Par le fait, pour inviter le Pape à s'occuper enfin de l’ « amélioration du sort moral, intellectuel et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, » comme si l'Eglise n'avait pas de tout temps multiplié les institutions dans ce but, il faut un parti pris d'aveuglement qui confine à une cécité naturelle et incurable. M. Isaac Pereire nous paraît en être fortement atteint. C'est ainsi, par exemple, que, pour établir sa thèse qui consiste à montrer l'Eglise résistant au mouvement des sciences, M. Isaac Pereire écrit :

Christophe Colomb, convaincu de la rotondité de la terre et offrant un monde pour un vaisseau, obtenant d'Isabelle la Catholique les moyens de réaliser sa découverte, n'a-t-il pas achevé de renverser la tradition biblique ?

Or, dans son entreprise, Christophe Colomb, dès l'abord, a été principalement soutenu par un religieux et par le nonce apostolique d'Espagne, ce qui donne la mesure des connaissances et des appréciations historiques de l'auteur de la Question religieuse. Mais cela n'est rien en comparaison de ses bévues théologiques. Croirait-on, par exemple que, selon son avis, « après le sacrifice de la Rédemption, le dogme du péché originel perd toute son importance aux yeux du chrétien. » On sait d'ailleurs que la doctrine saint-simonienne, entre autres énormités, professait cet étrange principe, si bien qu'elle ne s'occupait pas, pour son système d'organisation sociale, des obstacles qu'y introduirait nécessairement la malice humaine, conséquence de la chute.

Le programme de M. Isaac Pereire ne nous apporte, en cegenre, rien de nouveau, et c'est bien toujours la même vieille utopie qu'on retrouve dans l'exposé suivant des moyens qu'il propose pour refaire la société :

Ces moyens, dit-il, ne sont autres que : la réforme de nos budgets à l'aide du crédit, la simplification de nos impôts et, la diminution des dures charges qui pèsent sur le peuple, l'abaissement successif de toutes les barrières de douane et d'octroi ;
Le plus large développement possible de l'instruction publique ;
Celui des travaux publics ;
La réorganisation des banques considérées comme intermédiaires entre le capital et le travail, et chargées de distribuer le crédit au meilleur marché possible, de le faire parvenir, à l'aide du principe de la mutualité qui a produit en Allemagne de si grands résultats, avec la garantie de corporations spéciales instituées sur les bases les plus libérales, jusqu'aux extrémités de l'atelier social, jusqu'aux ouvriers travaillant en chambre ;
L'amélioration de la répartition des objets de consommation par la diminution des intermédiaires parasites et le développement du système coopératif ;
La généralisation de la retraite au profit de toutes les classes sans exception, à l'aide d'une contribution imposée aux chefs des diverses entreprises et par l'emploi de combinaisons analogues à celles qui sont appliquées aux assurances et à la création de rentes viagères.

Voilà qui est fort bien, sans doute ; mais voici que M. Pereire nous fournit un autre texte, qui nous donne singulièrement à réfléchir sur les propositions ci-dessus :

Aujourd'hui, la direction des capitaux disponibles au-delà de l'entretien des travailleurs, est abandonnée au hasard des placements arbitraires, dans le choix desquels les hommes chargés de cette importante fonctionne consultent généralement que leur intérêt personnel, leur intérêt immédiat.
Est-ce qu'à ce point de vue M. Pereire lui-même n'aurait pas à faire un petit examen de conscience, capable de le rendre plus circonspect dans la publication de programmes sociaux qui se résolvent en opérations financières ? A cet égard, et quoi qu'il en puisse penser, les Papes, et en particulier Léon XIII, n'ont pas attendu ses conseils pour s'occuper un peu plus efficacement du soin des pauvres, et les deux lettres du cardinal Pecci, que M. Pereire reproduit étourdiment en appendice sans y avoir évidemment compris la moindre chose, sont la plus complète et la plus nette réponse a ses élucubrations funambulesques. S'il les avait lues de près, s'il s'était pénétré de leur esprit, M. Isaac Pereire n'aurait point accumulé dans son œuvre les contradictions et les bévues dont nous avons signalé un certain nombre. Surtout, il ne viendrait pas nous dire, au risque de faire hausser les épaules du plus petit enfant de nos catéchismes, que « le dogme et le culte, peuvent varier à l'infini ; » que « la morale seule est une et qu'elle domine toutes les variétés du dogme, comme les expressions les plus diverses du culte. »

Enfin, si M. Isaac Pereire, les ayant lues, avait pu comprendre l'admirable doctrine des pastorales du cardinal Pecci, il ne commettrait point l'impertinence de tracer au Pape un programme des devoirs sociaux que la papauté a dès longtemps enseignés aux peuples comme aux individus sur toute la surface du globe.

En cela, du reste, M. Isaac Pereire prétend s'autoriser de l'exemple fourni par certains catholiques. Nous citons :

Un philosophe chrétien de l'école des Montalembert et des Lacordaire, M. de Faloux, justement imbu de l'esprit moderne, n'a-t-il pas eu raison d'élever la voix pour protester contre la décadence réactionnaire de l'Eglise, contre sa répulsion vis-à-vis de l'Etat de choses actuel, produit de la Révolution française ?

Laissons M. Pereire en cette compagnie ; mais ne négligeons pas de dire qu'à l'encontre de cette bienveillance pour M. de Falloux, l'auteur de la Question Religieuse manifeste en maints endroits toute l'horreur que les jésuites lui inspirent. Contre eux il se plaît à rééditer presque à chaque page toutes les accusations des plus vils pamphlétaires, et l'on ne saurait en être surpris, les jésuites, légion choisie de l'Eglise militante, étant depuis le seizième siècle, par leurs prédications, leurs écrits et leurs œuvres charitables, la preuve la plus éclatante que l'Eglise a toujours manifesté sa sollicitude pour les sciences, les lettres et la charité.

Bref, M. Isaac Pereire fera bien d'abandonner la question religieuse pour retourner à ses affaires financières. Nous ne disons rien de la façon dont il gère celles-ci ; mais la façon dont il traite la première est tout simplement pitoyable. Aussi convient-il de lui rappeler l'adage du fabuliste. A tous égards, M. Pereire se trouvera bien de ne pas forcer son talent et de ne pas aspirer à faire la leçon au pape, par la double raison qu'il est juif et saint-simonien. 

Auguste Boussel.


A la suite de sa brochure et comme appendice, M. Isaac Pereire publie les deux lettres du cardinal Pecci sur l'Eglise et la civilisation, dont l’Univers a publié la traduction. C'est un important travail, et l'on peut s'étonner que M. Pereire se soit approprié cette traduction sans mot dire. Mais c'est la façon saint-simonienne de comprendre la propriété.

25 décembre :  Aumônes du Pape à l'occasion des Fêtes de Noël

L'Univers, Paris, 31 écembre 1878

A l'occasion des fêtes de Noël, le Pape Léon XIII a fait remettre à tous les curés de Rome de fortes sommes qui sont distribuées aux familles pauvres. Le Quirinal palpe des millions arrachés à la misère, mais il ne donne rien. Comment arriverait-il à briser l'union que les siècles ont cimentée entre le Pape et son peuple.

Le Pape Léon XIII

31 décembre :  L'œuvre du kulturkampf

Statistiques des cures vacante en Allemagne en 1878

Les journaux catholiques d'Allemagne publient la statistique suivante des cures et des vicariats demeurés vacants par le décès ou la proscription de leurs anciens titulaires :

Dans 788 paroisses, tout service religieux a donc cessé ; les catholiques sont obligés de faire souvent plusieurs lieues pour se confesser, pour communier, pour assister à la messe ; leurs malades et leurs mourants restent sans consolations religieuses. Les archevêque de Posen etde Cologne, les évêques de Paderborn, Munster, Limbourg et Breslau sont déposés et en exil ; les sièges de Fulda, Trêves et Osnabruck sont restés vacants après la mort de NN. SS. Koett, Eberhard et Beckmann, survenue pendant le kulturkamf et peut-être occasionnée par lui.

Il y a quelques jours, le ministre Falk se vantait en plein Parlement d'être venu à bout de faire table rase de 764 communautés de religieuses enseignantes sur les 819 vouées à l'extermination ; toutes auront disparu en mai 1879. Quant aux sœurs hospitalières, qui ne peuvent plus admettre de novices ni faire aucun changement dans le personnel des communautés, ni réparer les pertes faites par l'âge, les maladies ou les décès, leur extinction est certaine. Les prêtres ordonnés depuis le régime des lois de mai sont à l'étranger en attendant des jours meilleurs pour rentrer. Les séminaires sont fermés ; les biens des diocèses sont confiés à des administrateurs nommés par le gouvernement ; on sait que les jésuites, les rédemptoristes et toutes les congrégations d'hommes ont dû quitter le pays depuis les lois de 1873 et 1875.

Pour montrer dans quelles proportions les ruines ont été amoncelées, nous prenons dans la Flandbuch der Erzdiozese Koeln (Manuel de l'archidiocèsede Cologne) les chiffres suivants :

Le métropolitain et les trois sièges suffragants sont impediti (celui de Trêves vacant), les trois évêques auxiliaires de Cologne, Paderborn et Trêves empêchés d'exercer leurs fonctions. Au chapitre de Cologne cinq canonicats, à Aix-la-Chapelle deux canonicats n'ont plus de titulaires. Toutes les autorités archiépiscopales sont supprimées depuis le 10 novembre 1875 ; le convictorium de Bonn, les petits séminaires de Munstereifel et de Neuss sont dissous, et la Faculté de théologie à l'Université de Bonn ne compte plus qu'un seul professeur ordinaire, un seul extraordinaire et un seul agrégé. L'archidiocèse renferme 207 lieues carrées habitées par 1 681 047 catholiques, 619 987 protestants et 22 000 juifs. La population catholique est répartie en 45 doyennés et 813 paroisses. Le nombre des prêtres vivant dans le diocèse est de 1670. Nous l'avons dit plus haut, 137 paroisses sont privées de leur pasteur.

Ont été supprimés les couvents des chartreux à Rath ; des franciscains à Aix-la-Chapelle, Hardenberg, Pempelfort-Dusseldorf ; des dominicains à Dusseldorf ; des jésuites à Aix-la-Chapelle, Bonn et Vereuzberg-les-Bonn, Essen et Cologne ; les lazaristes à Cologne, Neuss, Malmédy, Bedburg ; des trappistes à Mariawald ; des rédemptoristes à Aix-la-Chapelle ; des religieux du Saint-Esprit à Marienthal ; des frères des écoles chrétiennes à Borutte ; des pauvres frères de Saint-François à Aix-la-Chapelle et Cologne. En tout 262 personnes ont été chassées de leurs monastères.

Quant aux religieuses, les lois de mai ont supprimé les communautés suivantes : Bénédictines à Bonn et à Viersen ; clarisses à Derendorf, carmélites à Aixla-Chapelle, Cologne et Neuss ; sœurs de Notre-Dame à Essen, récollectines à Eupen et six succursales ; religieuses du Saint-Sauveur à Mulheim ; Ursulines à Aix-la-Chapelle, Duren, Dusseldorf, Hersen, Cologne, Montjoie ; sœurs de l'Enfant-Jésus à Aix-la-Chapelle et vingt-et-une succursales ; sœurs de Saint-Charles Borromée à Aix-la-Chapelle, Crefeld, Duren, Eupen, Steinfeld, Cologne ; sœurs de la Charité, cinq communautés ; la maison-mère des franciscaines de la Sainte-Famille, deux écoles gardiennes à Eupen, trois écoles gardiennes à Kohlscheid et une à Brachelin ; plusieurs succursales ont été réduites ; les sœurs de Saint-François à Vilich ; les filles de la Croix à Cologne, à Bilk, Malmédy et Rath ; deux communautés de sœurs de Saint-Vincent à Cologne, Deutz, Norf, Mulheim, Neuss, Dussel, Fischeln, Hardemberg, Holzheim. La totalité des religieuses qui, dans le diocèse de Cologne, se vouaient à l'enseignement des jeunes personnes dans les pensionnats, écoles élémentaires, salles d'asile, orphelinats, maisons de correction, etc., ont été chassées.

Cela fait, on parle de la paix ! C'est la « paix du cimetière » qui rappelle le mot : « La paix règne à Varsovie.»

31 décembre :  M. Di Cassino fait un parti catholique en Italie

L’Univers du 04 01 1879

Lettre de Rome. 31 décembre 1878

Les plaies d'Egypte affligent l'Italie. Je ne les énumérerai pas ; vous savez que depuis les hommes du gouvernement jusqu’à ceux de l'Internationale, en passant par les républicains, ce sont des nués de sauterelles qui, après avoir tout mangé, n’ont plus d’autres ressource que de se manger les uns les autres. Mais voici qu’une autre plaie – certainement inconnue au temps de Moïse – menace de faire son apparition : c’est le catholicisme libéral.
Vous lisez l’Unità cattolica, et vous y avez appris qu’un député, nommé M. le comte di Masino, a écrit au Risorgimento qu’il abandonnait la droite modérée et se proposait de fonder à la Chambre un parti qui, en acceptant les faits accomplis ainsi que les institutions politiques actuelles, aurait pour but de donner au  régime un caractère franchement catholique et de réclamer l'application de l'article 1er du Statut.
M. di Masino compte probablement soulever un mouvement électoral en faveur des candidats libéraux, lesquels, au contraire des catholiques appelés intransigeants, s’affubleraient du titre de catholiques pour transiger avec une monarchie qui a détrôné le Pape, dépouillé l’Eglise et confisqué par la violence la propriété territoriale du monde chrétien. Pour M. di Masino, comme pour nos catholiques libéraux de France, les protestations du Saint-Siège sont comme non avenues, le droit ecclésiastique est périmé, et l’honneur du Christ remplacé par l’opportunisme.
La presse libérale italienne a la naïveté de discuter le programme de M. di Masino. L’Italie, elle, a le bon sens, tout en admettant l’éventualité de l’entrée à la Chambre d’un parti catholique, de douter de la réussite de ce programme :
« Si en effet, écrit cette feuille, le parti clérical entre à la Chambre avec le programme de l’Unità cattolica, il y apportera un programme de revendications impossibles et de protestations systématiques contre les faits accomplis. Il n’acceptera pas, il subira l’unité et le Statut ; il sera aussi intransigeant que les légitimistes et les bonapartistes au Parlement de Versailles.
« Il y a loin, on le voit, de ce programme à l’idée d’un parti conservateur. Le parti catholique serait, en réalité, non pas conservateur, mais révolutionnaire au premier chef. M. di Masino ne l’entend pas ainsi, nous le savons fort bien ; mais on sait que dans les assemblées ce sont les violents qui dominent, la queue mène la tête. Voilà pourquoi, tout en rendant justice aux bons sentiments de l’honorable di Masino et de ses amis, nous ne croyons qu’ils ne réussiront à rien et que, si les cléricaux entrent à la Chambre, ils n’y viendront pas pour conserver, mais pour détruire. »

Il est fort étrange, dira-t-on, que nous nous trouvions d’accord avec une feuille libérale sur cette grave question. Mais la logique, qui n’existe pas pour les catholiques libéraux, ne fait défaut ni aux libéraux ni aux catholiques sans épithète : les libéraux veulent garder ce qu’ils ont pris, les catholiques veulent le reprendre ; les libéraux veulent tout démolir, les catholiques veulent reconstruire.
L’Italie se persuade encore que « l’idéal de M. di Masino est évidemment le parti catholique belge, qui accepte la Constitution pour en faire le pivot d’un gouvernement catholique. »
Mais il n’y a aucun rapprochement possible entre la constitution du royaume de Belgique et l’état des choses provisoire créé en Italie par la Révolution et le sacrilège. S’il était donné à M. di Masino de former le parti qu’il rêve et de conduire ce parti au pouvoir, il arriverait à former une Eglise nationale italienne qui ne serait plus l’Eglise catholique apostolique romaine. Les nations se sépareraient de cette Eglise et l’on aurait un Pape fugitif ou dans les catacombes. L’œuvre de la rédemption serait condamnée par les catholiques libéraux italiens et le tombeau des apôtre Pierre et Paul en leur possession comme le tombeau du Christ en la possession des Turcs. Or Dieu ne permettra pas cela, et l’Italie sortira de l’abîme par des moyens que Sa miséricorde saura trouver à l’heure voulue.

Je suppose que les journaux allemands vous ont apporté le texte de la lettre admirable de Notre Saint-Père le Pape à Mgr l’archevêque de Cologne, datée du 24 de ce mois de décembre.
L’Osservatore a donné ce texte hier soir avec une traduction italienne. Il serait facile au député dont je viens de parler de comprendre que si le Pape n’accepte pas les faits accomplis en Allemagne, a fortiori il n’accepta pas et n’acceptera jamais les faits accomplis à Rome et dans les Etats de l’Eglise. Au demeurant, le langage de Léon XIII est si élevé que la Révolution ne peut s’empêcher de la respecter et d’y reconnaître un mélange de douceur et de fermeté apostolique. Plusieurs journaux croient voir une nouveauté dans la recommandation qui est faite aux catholiques allemands « de se montrer dignes de recouvrer les bienfaits de la paix et d’en jouir longuement, par leur modestie et par leur obéissance aux lois qui ne sont pas en opposition avec la Foi et avec le devoir d’un catholique. »
Mais cette « nouveauté » n’est autre chose que la doctrine immuable de l’Eglise ; les libéraux seuls ignorent cette doctrine et se gardent surtout de la pratiquer.
La Voce publie la réponse du Saint Père aux félicitations des évêques assistants aux trône pontifical et aux divers collèges de la prélature. En lisant ce document, on peut apprécier les résolutions de Léon XIII qui ne veut pas, avec juste raison, que l’Eglise soit privée des travaux ecclésiastiques dont le Saint-Siège a couronné les mérites par des titres et des charges considérables. Ces titres et ces charges sont rétribuées, donc ils obligent.
Au pieux cardinal Asquini, dont nous venons de célébrer les funérailles, paraissent hélas ! devoir faire suite deux autres princes de l’Eglise : les Eem. Guidi, évêque suburbicaire de Frascati, et Carafa di Traetto, archevêque de Bénévent. On a des nouvelles très alarmantes sur la santé de ces princes.
Mgr de la Tour-d’Auvergne-Lauragais, archevêque de Bourges, vient d’arriver et a été reçu à la gare par Mgr Druon, supérieur de Saint-Louis.


Livre de Don Bosco sur l'élection du Pape Léon XIII

Don Bosco