CHRONOLOGIE DU PONTIFICAT
1879

2 janvier : Lettre d’un curé du diocèse de La Rochelle à propos du livre La question religieuse d’Isaac Pereire.

Monsieur,

Vous savez que M. Isaac Pereire a eu la fantaisie de publier une brochure intitulée : la Question religieuse. Les juifs touchent à tout, même à l'histoire de l'Eglise. Mais ce que vous ignorez peut-être, c'est que ce même M. Pereire a eu la fantaisie plus singulière d'envoyer son élucubration à MM. les curés. Puisqu'il est assez riche pour nous faire de pareils cadeaux, il devrait bien plutôt employer son superflu à l'amélioration du sort moral, intellectuel et physique de la classe le plus nombreuse et la plus pauvre, comme il le dit dans l'épigraphe de son livre.

M. Pereire nous croit bien ignorants s'il s'imagine que ses billevesées puissent nous séduire ou même nous intéresser. Il déploie inutilement son érudition de romans et de mélodrames. La ventes des indulgences, le luxe des cardinaux, les papes sous la tutelle des jésuites, les auto-da-fé, rien n'y manque.

Nous ne savons pas s'il parle de la Saint-Barthélemy, parce que nous n'avons pas tout lu ; mais ce serait une lacune regrettable. Le « savant » auteur peut bien accorder, selon l'usage, que l'Eglise a rendu quelques services au moyen âge ; mais depuis le quinzième siècle elle s’est déclarée ennemie des arts et de la civilisation. Léon X et la Rome du seizième siècle ennemis des arts et de la civilisation ! Nos grands écrivains si chrétiens du dix-septième siècle ennemis des arts et de la civilisation ! L’Eglise, d'après M. Pereire, aurait dû prendre l'initiative de la Réformation pour prévenir le protestantisme, à qui nous devons la complète anarchie morale et intellectuelle qui nous dévore, il constate au moins cette vérité. L'auteur, qui a tant approfondi le sujet qu'il traite, devrait savoir qu'il y a eu un Concile de Trente et que dans chaque session de ce concile on lit un chapitre De Reformatione.

L'Eglise ennemie de la civilisation ! Il est vrai qu'elle n'a pas une grande tendresse pour la civilisation qui a abouti à la défense nationale [gouvernement autoproclamé de Gambetta] que nous avons vue en 1870 et 1871, à la Commune de Paris, aux Chambres invalidantes, aux budgets de 3 milliards, au discours de Romans, aux ignobles saturnales contemporaines de la presse et des caricatures, aux gouvernements occultes, nous pourrions ajouter bien des et coetera. Si M. Pereire avait le bon sens de reconnaître que c'est cette civilisation-là que l'Eglise n'aime pas, nous serions bien de son avis, malgré le peu de sympathie qu'il nous inspire.

En résumé, M. Isaac Pereire peut être entendu dans les questions financières, mais, de grâce, pourquoi écrire sur la Question religieuse ?
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent. Nous ne faisons pas injure à notre auteur en le comparant à Perrault, qui fut un grand architecte ; mais en vérité il n'est pas plus fort en religion et en histoire que Perrault ne l'était en médecine. Recevez, monsieur le rédacteur, l'assurance de mes sentiments respectueux
.

La question religieuse Isaac Pereire

2 janvier : Journal intime de Mgr de la Tour d'Auvergne relatant une audience accordée par le Pape Léon XIII.

L'Univers du 17 novembre 1879
 Mgr de La Tour d'Auvergne avait l’habitude de tracer son journal quotidien, et il a écrit ces paroles sur sa visite à Léon XIII :

Jeudi, 2 janvier 1879.
J'ai donc vu hier le Saint-Père. Il m'a reçu avec une extrême bienveillance. Il y a en lui use grande bonté unie à une grande dignité ; Il écoute avec attention, il s'intéresse aux moindres détails. Son regard est vif et ferme ; on sent qu'il a de la volonté. Du reste, ses actes montrent déjà qu'il veut l'ordre, et que les abus trouvent en lui un adversaire résolu et inflexible. Je lui ai remis, avec notre denier de Saint-Pierre, les adresses du chapitre, des séminaires, deux volumes de mes mandements et ma relation. Notre conversation sur la France, qu'il aime beaucoup, sur l'épiscopat français, sur mon diocèse, sur le clergé, sur les études ecclésiastiques, s'est prolongée pendant près d'une heure. Je dois avoir l'honneur de le revoir plusieurs fois encore ; sa bienveillance m'a comblé.

4 janvier : L’Osservatore romano dément que les catholiques italiens aient été autorisés voter.

L’Univers du 06 01 1979

Dépêche de Rome

Rome, 4 janvier, 7h20 du soir

L’Osservatrore romano dément l’existence de comités catholiques électoraux qui accepteraient les idées fausses du comte Masimo, lequel, ainsi que vous le disait ma dernière lettre, voudrait former à la Chambre un parti de soi-disant catholiques reconnaissant les faits accomplis.

Démentez l’existence d’une circulaire adressée de Rome aux évêques et autorisant les catholiques à voter.

5 janvier : Election sénatoriale, la gauche remporte la majorité.


Le premier renouvellement partiel du sénat a lieu le 5 janvier 1879. C'est une cuisante défaite pour les conservateurs : les révolutionnaires obtiennent une confortable avance de plus de 40 sièges (174 contre 126). Le basculement des deux chambres dans le camp de la gauche entraine une pression des révolutionnaires mené par Gambetta sur le ministère Dufaure en exigeant le renouvellement des hauts fonctionnaires administratifs, judiciaires et surtout militaire. Devant le refus du Président Mac Mahon de signer la révocation de quatres généraux (les généraux Bourbaki, de Lartigues, Bataille et Renson), la gauche va exiger sa démission.

Le Sénat, l'un des deux organes législatifs avec la Chambre des députés, avait été mis en place par les lois organiques des 24 et 25 février 1875. Sa création était un compromis entre une Assemblée nationale où monarchistes (eux-mêmes divisés entre orléanistes et légitimistes) et républicains s'opposent. Ces derniers acceptent la présence d'une assemblée ayant un caractère conservateur en échange du ralliement des premiers à la République. 
Le Sénat comprend à l'origine 300 sénateurs (âge minimum fixé à 40 ans) : 225 sont élus au scrutin indirect par un collège électoral départemental. Le mandat est de neuf ans, renouvelable par tiers tous les trois ans ; 75 sont inamovibles choisis parmi les députés de l'Assemblée nationale, puis cooptés par le Sénat au fur et à mesure des décès. 
Le 31 décembre 1875, l'Assemblée nationale avait désigné les 75 sénateurs inamovibles, et malgré la coloration monarchique de la chambre, le choix se porte majoritairement sur des personnalités républicaines (58 sur les 75).
Lors de la première élection, le 30 janvier 1876, les conservateurs (catholiques, bonapartistes, contre-révolutionnaires) avaient emporté de justesse la majorité : 151 sièges contre 149 aux républicains et à l'extrême-gauche. 

5 janvier : Elections sénatoriale : la gauche l’emporte

L'Univers du 6 janvier 1879 :

Lors de la capitulation du 14 décembre 1877, M. le maréchal de Mac-Mahon, après avoir vainement essayé de sauver les affaires étrangères, la marine et la guerre, c'est-à-dire la grandeur extérieure de la France, dut se contenter du ministère de la guerre qu'il donna au général Borel. Celui-ci n'a peut-être pas réalisé toutes les espérances du Maréchal, et nous avons signalé à diverses reprisés les regrettables concessions auxquelles il s'était laissé entraîner. II ne s'est cependant pas fait le complaisant des radicaux comme ses collègues du ministère, et plusieurs fois le vieux soldat a eu des retours offensifs qui ont étonné et arrêté la majorité radicale. Aussi est-il condamné.
Que les élections sénatoriales provoquent une crise ministérielle et nous donnent un cabinet plus républicain, ou que M. Gambetta, qui dédaigne ou mieux appréhende le pouvoir à cause des responsabilités, couvre de sa protection le cabinet actuel, le ministre de la guerre disparaîtra. La République française, organe du maître, vient de lui signifier son congé, dans un article prétentieux et entortillé, où elle énumère les conditions que doit réunir un bon ministre de la guerre, suivant M. Gambetta.
Le journal opportuniste commence par opposer à « l'inaction » du ministère de la guerre l'activité du ministère des travaux publics et du ministère de l'instruction publique, qui « malgré les résistances considérables qui leur étaient opposées, sont entrés dans la voie du progrès. » Voilà pour MM. de Freycinet et Bardoux un témoignage de satisfaction auquel ils seront sensibles et qui ne sera pas inutile au second, le député de Clermont, que devaient effrayer les convoitises de M. Paul Bert, rédacteur de la République française et ministre désigné de l'instruction publique, aura repris confiance en recevant ce compliment significatif ; il peut donc espérer conserver son cher portefeuille, et pour y parvenir il continuera à marcher « dans la voie du progrès », c'est-à-dire à se faire le serviteur des radicaux.
De l'opposition établie entre l'activité de MM. de Freycinet et Bardoux et l'inertie de M. le général Borel, la République française conclut à la nécessité de « mettre un terme à la période des atermoiements, des demi-mesures, des compromis, des concessions fictives, » Et pour qu'on ne se méprenne pas sur la pensée du maître, elle ajoute immédiatement « qu'on n'y parviendra que si le ministre de la guerre réunit les qualités voulues pour rompre sans hésiter avec les déplorables errements suivis jusqu'ici, et pour achever rapidement la grandiose entreprise de notre réforme militaire, ». C'est dire clairement que M. le général Borel doit être remercié parce qu'il n'a pas ces « qualités voulues ».
Mais quelles sont ces « qualités ? » Il est intéressant de les connaître, car elles peuvent nous faire deviner le ministre de la guerre que M. Gambetta prétend imposer au maréchal de Mac-Mahon. La République française, après une phrase en tortillée, dans laquelle elle proteste hypocritement de son désir «de ne faire aucune allusion personnelle », alors qu'elle ne fait que cela, résume ainsi les conditions nécessaires :

« La première condition qui s'impose dans le choix d'un ministre de la guerre est que celui-ci possède la confiance entière de la majorité parlementaire. Il ne l'aura que s'il est fermement décidé à mettre enfin nos lois militaires en harmonie avec la forme de notre gouvernement. Il faut que l'exemple parle de haut si l'on veut faire cesser les tentatives contre « le respect absolu des institutions et des lois. »
« Il est une autre condition également indispensable pour que le ministre de la guerre puisse briser les résistances des bureaux. Il n'y réussira que s'il arrive au pouvoir avec un plan général nettement défini, avec quelques collaborateurs partageant ses idées et ayant les connaissances spéciales nécessaires pour occuper les diverses directions de l'administration centrale. Il faut, en effet, que le chef de l'armée soit entouré d'hommes sur le savoir et le concours desquels il puisse compter. Sinon, il retomberait immédiatement sous l'influence des directeurs qu'il aurait trouvés en place, et qu'il y aurait maintenus sans s'assurer qu'ils coopéreront à l'exécution de ses projets : il serait alors tout aussi impuissant à bien faire que ses prédécesseurs. Qu'il ait des projets arrêtés ; une volonté ferme, des directeurs dévoués et capables à la tête des divers services, et il peut être assuré qu'il triomphera enfin de l'omnipotence si souvent néfaste de la bureaucratie.
« Enfin, il devra clore la période de préparation qui se prolonge d'une façon dérisoire. Il fera disparaître ces commissions quasi-éternelles dont on ne voit jamais les travaux. Sans doute, il sera obligé d'en créer quelques-unes pour s'éclairer sur certaines questions spéciales ; mais il fera bien de les composer d'un très-petit nombre de membres et de leur donner une durée limitée. Voilà plus de sept ans que l'on étudie et que l'on discute les principes sur lesquels il convient d'élever notre nouvel édifice militaire. L'opinion est faite sur les détails et l'ensemble de la réorganisation de nos forces nationales. Le moment est donc venu de faire passer les projets de réforme du domaine de la spéculation dans celui de l'application. »

La citation est longue, mais nous avons tenu à citer intégralement pour qu'on ne nous accuse pas de fausser la pensée du journal républicain. En somme, ce que demande M. Gambetta de son ministre de la guerre se résume en ceci : 1° être l'homme de la majorité radicale ; 2 écheniller l'administration de la guerre ; 3° écheniller les commissions militaires. Voilà bien réellement ce que veut la République française ; mais comme ces exigences, dites crûment, auraient révolté, non seulement dans l'armée, mais des députés de la majorité sur certains bancs de la gauche, la feuille opportuniste les a noyées dans une phraséologie prétentieuse, derrière laquelle il n'est pas facile de les démêler. Et le journal opportuniste a l'audace de conclure ainsi :

« Telles sont, à grands traits, les principales conditions qui, suivant nous, répondent le mieux aux circonstances actuelles. Qu'elles soient remplies, et la France ne tardera pas à recueillir enfin le fruit des nombreux sacrifices qu'elle a faits pour son armée. »

Nous ne croyons pas que jamais l'impudence ait été plus loin, surtout venant de l'homme qui, pendant la dictature de l'incapacité, a désorganisé la défense nationale et conduit les opérations en véritable fou furieux.
Comment, alors que partout on s'efforce de dégager l'administration de la guerre des vicissitudes parlementaires, alors que le parlement allemand vote des contingents pour sept ans, la République français prétend faire du ministre de la guerre l'agent d'une majorité parlementaire comme celle que nous avons, majorité dont une partie est foncièrement hostile à l'armée et volontiers mettrait chaque jour en question notre organisation militaire ! Non contente de cela, elle proscrit en masse les hommes compétents, demandant leur expulsion des bureaux et des commissions, pour les remplacer sans doute par des hommes agréables à la même majorité et ayant des connaissances spéciales , comme les Freycinet, les de Serre et autres collaborateurs trop connus de M. le dictateur Gambetta. Et tout cela pour satisfaire les misérables rancunes de l'ex-dictateur, qui n'a pas pardonné à l'administration de la guerre une opposition justifiée et qui voudrait, suivant son expression, écheniller le commandement en faisant disparaître les généraux qui lui déplaisent, fussent-ils les plus capables. Décidément, nos républicains, radicaux comme opportunistes, sont bien les héritiers des hommes de 92, qui désorganisaient l'administration militaire et voulaient détruire l'armée, institution monarchique, alors qu'ils venaient de provoquer les terribles guerres auxquelles la France a dû deux invasions et la perte de la plupart de ses colonies.
Nous avons dit que l'examen de la note de la République française pourrait faire connaître le ministre de la guerre que M. Gambetta prétendait imposer au maréchal de Mac-Mahon. On peut au moins de cet examen conclure ce que ce ministre ne sera pas. On a mis en avant les noms des généraux Gresley, Billot, de Galiffet, et d'autres encore ; le général Gresley est exclu comme le général Borel, car il a fait longtemps partie de cette administration de la guerre, si dédaigneusement condamnée ; quant aux deux autres généraux, quelles que soient, pour le premier, ses tendances radicales, pour le second, ses ardeurs de converti, nous ne pouvons croire qu'ils acceptent le programme tracé par la République française. Aucun général, eût-il obtenu, par de regrettables complaisances, un avancement trop rapide ne consentira à se faire l'exécuteur des haines radicales contre l'armée et de basses rancunes de M. Gambetta et de son entourage contre le commandement. Aux plus mauvais jours de la Révolution, pour détruire l'armée, il fallut faire appel à des Pache ou à des Bouchotte ; aucun militaire sérieux n'aurait accepté un rôle semblable.
Du reste, la République française semble le comprendre, car rien, dans sa note, n'indique que le futur ministre de la guerre sera un général. Peut-être M. Gambetta a-t-il déjà jeté les yeux sur l'un de ses néfastes collaborateurs de 1870. M. de Freycinet, pour avoir marché trop rapidement « dans la voie du progrès » est quelque peu embarrassé de ses chemins de fer et de ses canaux ; il se pourrait qu'il ne fût pas fâché de quitter le portefeuille des travaux publics et de reprendre à la guerre l'œuvre de désorganisation qu'il avait si bien commencée.

A. Rastoul.

5 janvier : Hyacinthe Loyson demande la « reconnaissance officielle des vieux-catholiques par l'épiscopat anglican ».

Hyacinthe Loyson

L’Univers du 05 01 1979

Nous lisons dans la Pall Mal Gazette que M. Hyacinthe Loyson a adressé à l'archevêque anglican de Cantorbery une pétition dans laquelle il sollicite la « reconnaissance officielle des vieux-catholiques par l'épiscopat anglican ». Le lord archbishop a référé la pétition à la conférence de Lambeth, qui a nommé une commission pour étudier la question. Le lord archbishop a déclaré en substance au comité qu'en des temps ordinaires l'épiscopat anglican devrait rejeter la proposition ; mais que les temps ne sont pas ordinaires, que l'Eglise de Rome est devenue irréconciliable, et qu'alors « les évêques, comme jadis les Pères », doivent reconnaître un principe placé au-dessus des considérations ecclésiastiques particulières!!!

6 janvier : Contradiction entre les journaux anticléricaux le Siècle et le Journal des débats, au sujet de la lettre adressée par le Pape à Mgr Melchers.

L’Univers du 06 01 1979

Au sujet de la lettre adressée par le Pape à Mgr Melchers, évêque de Cologne, on lisait avant-hier dans le Journal des Débats : 

« Les temps de l’isolement et de la provocation ont pris fin avec Pie IX, et le gouvernement de l’Eglise recherche maintenant toutes les occasions de se mêler aux affaires purement temporelles des autres gouvernements. Et ce qui est vraiment curieux dans cette transformation si complète et si rapide, c’est la différence dans les modes d’action employés par le Pape Pie IX et par son successeur : le premier s’adressait au peuple sans beaucoup s’inquiéter de leurs gouvernements ; le second, au contraire, ayant pour principale préoccupation de rétablir ou de maintenir la paix entre le Saint-Siège et les chefs d’Etat. Cette politique n’a pas encore donné de résultats apparents. Il est facile de comprendre qu’il en soit ainsi, car une seule année ne pouvait guère voir le commencement d’une œuvre si considérable. Mais on va pouvoir maintenant en suivre les développements, la lettre du 24 décembre ayant dissipé les nuages qui voilaient encore le but poursuivi par Léon XIII. »

Sur le même sujet, on lisait hier sans le Siècle :

« Le Syllabus est la règle de Léon XIII, comme il était la règle de Pie IX. Nous n'en voulons d'autres preuves que la lettre adressée par le Pape à M. Melchers, archevêque de Cologne, et que l’Univers reproduit en tête de ses colonnes.
Il y a dans ce document deux parties bien distinctes : l'une qui concerne spécialement les affaires intérieures de l'Allemagne et la lutte du chancelier de l'empire contre les cléricaux de ce pays, nous la laissons de côté pour le moment ; l'autre, qui a une portée plus générale, et qui peut être considérée comme le résumé exact des théories auxquelles la cour de Rome subordonne toutes ses actions : c'est de celle-là que nous entendons nous occuper. »

A la suite, le Siècle résume à sa façon la lettre pontificale. Après quoi il conclut en ces termes :

« Grégoire VII n'aurait pas tenu un autre langage. Jamais les prétentions de l'Eglise n'ont été plus inconciliables avec les principes essentiels de la société moderne. »

Par le rapprochement de ces citations l'on voit comment s'accordent les révolutionnaires pour apprécier les actes pontificaux. Nous reconnaissons d’ailleurs, que le Siècle a raison contre le Journal des Débats quand il dit que le Syllabus est la règle de Léon XIII comme elle était la règle de Pie IX, et que Grégoire VII n'aurait pas tenu un autre langage que Léon XIII. Les doctrines de l'Eglise ne changent pas, et c'est ce qui fait sa force, n'en déplaise aux journaux qui s'imaginent qu'un Pape ressemble à l'un quelconque des ministres sans consistance qui se succèdent et multiplient les programmes contradictoires en nos temps de révolution.

8 janvier : Démenti de l’Osservatore romano à propos d’une autorisation des catholiques italiens à voter

L'Univers du 8 janvier 1879.

Voici la note publiée par l'Osservatore romano, relative à la conduite des catholiques italiens dans les élections et que notre correspondant nous avait signalée par le télégraphe :

Plusieurs journaux publient des informations et même des télégrammes de Rome dans lesquels on affirme qu'il a été tenu plusieurs réunions de comités catholiques électoraux, où seraient intervenus des personnages haut placés, et dans lesquels on aurait résolu d'adhérer en principe à la lettre publiée par le comte de Masino pour la formation d'un parti conservateur.

A ces nouvelles, nous opposons un démenti catégorique. Aucun comité catholique ne s'est jusqu'à présent réuni à Rome. Dans tous les cas, il n'aurait pu admettre, comme l'objet de ses discussions, un programme qui, pour tout vrai catholique, est faux en principe, et par conséquent inacceptable.

La Lombardia affirme qu'une circulaire a été adressée de Rome aux évêques pour leur annoncer qu'il était permis aux catholiques de prendre part aux élections politiques. Cette nouvelle est totalement dénuée de fondement.

9 janvier : Découverte d'une lettre de St Thomas d’Aquin sur la connaissance divine des futurs contingents

L'Univers du 9 janvier 1879.

Nous lisons dans la correspondance romaine du Monde :

On a découvert, il n'y a pas longtemps, à l'abbaye du Mont Cassin, une lettre très importante et jusqu'ici inédite de saint Thomas d'Aquin. Cette lettre, adressée à l'abbé Bernard, qui régissait alors ce célèbre monastère, se rapporte à la question des futurs contingents et au mode de connaissance qu'en a l'intelligence divine. Sur ce point, il y a dans les écoles une grande diversité d'opinions. Les uns parlent d'un décret préétabli et dans lequel Dieu verrait ab aeterno tous les événements, tous les actes qui s'accomplissent dans le temps et qui, au moment où ils s'accomplissent, ne peuvent pas ne pas être conformes à ce décret éternel. Les défenseurs de cette opinion croient se fonder sur saint Thomas, et ils citent à l'appui des textes plus ou moins obscurs.

D'autres [les disciples de Molina], au contraire, soutiennent que la connaissance des futurs contingents existe dans l'intelligence divine, non pas en vertu d'un décret, mais parce que, à un moment donné, c'est-à-dire lorsqu'ils s'accomplissent, les futurs contingents deviennent une vérité de fait qui est connue, comme telle, par l'intelligence divine, et cela de toute éternité, puisque ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui sera vrai demain, dans un an, subsiste à titre de vérité dans tout le passé et dans tout l'avenir, et, partant ne peut échapper à l'intelligence infinie dont l’immuable et  éternelle essence embrasse tous les temps.

Or, la lettre inédite de saint Thomas, que l'on vient de découvrir, soutient précisément cette dernière doctrine, où se concilient à merveille l’infaillible prescience de Dieu et la liberté de l’homme. C'est assez dire combien grande et opportune est l'importance de ce document, à cette heure où le Pape Léon XIII attache lui-même une si haute importance à la concorde des esprits et à l’uniformité de l'enseignement dans les universités catholiques.

[Il sera répondu à cette information du Monde reprise par l'Univers dans ces deux journaux le 5 février]

9 janvier : Rectification d’une traduction erronée de la lettre du Pape Léon XIII à l’archevêque de Cologne

L'Univers du 9 janvier 1879.

Nous lisons dans le Bien Public de Gand :

Nous avons publié, d’après le Journal de Bruxelles, la traduction de la lettre adressée par Notre Saint-Père le pape à Mgr l'archevêque de Cologne.

Un prêtre allemand, de nos abonnés, nous fait remarquer dans cette traduction une erreur involontaire, sans doute, mais néanmoins très grave et que nous tenons, pour notre part, à rectifier.

Il s'agit du passage suivant :

« De cette conduite il résultera, que par leur soumission et leur obéissance aux lois (ce qui ne répugne pas à la foi et aux devoirs d'un catholique), ils se montreront dignes de recouvrer ces bienfaits de la paix et de jouir longtemps de ses fruits. »

Le texte latin, dont notre correspondant nous communique un extrait, est conçu dans les termes que voici :

« Exinde profecto eveniet ut per modestiam suam et obedientiam legibus praestitam, quae tamen fidei et officio catholici viri haud répugnant, sese dignos esse demonstrant, etc... »

Cette phrase, au lieu d'être générale, a évidemment un sens limitatif, qui ne se retrouve pas dans la version du Journal de Bruxelles. Le Pape ne recommande la soumission aux lois que pour autant qu'elles ne soient pas contraires à la foi et à la conscience catholique.

C'est bien ainsi, du reste, que la lettre pontificale a été comprise et par l’Osservartore romano et par l'Univers, dont voici la traduction :

« Il en résultera certainement que, grâce à leur soumission aux lois qui ne répugnent pas à la foi, ni au devoir des catholiques, ils se rentreront dignes de recouvrer les biens de la paix et de jouir longtemps de ses heureux fruits. »

Nos lecteurs comprendront toute la portée de cette rectification : il importe de ne pas donner des armes aux partisans libéraux de l'omnipotence absolue de la loi civile, même dans le domaine de la conscience et de la foi.

9 janvier : Mention d’un éventuel représentant de la Russie auprès du Saint-Siège

L'Univers du 9 janvier 1879.

Dépêches télégraphiques
ROME
Rome, 7 janvier.
La Voce de la Verita mentionne le bruit que M. Boulenew, actuellement premier secrétaire de l'ambassade russe à Londres, viendrait à Rome comme représentant officieux de la Russie auprès du Vatican.

Dernières dépêches
Rome, 8 janvier
Le Prince Ouzouroff, avant de quitter Rome, a eu un entretien avec le Cardinal Nina.
On dément que M. de Bouteneff vienne représenter la Russie auprès du Vatican. Tout dépend de la façon dont le gouvernement russe recevra les dernières propositions du Vatican.

9 janvier : Annonce de la publication de l'Encyclique Quod Apostolici

L'Univers du 11 janvier 1879.

L'Agence Havas nous communique les dépêches suivantes :

Rome, 9 janvier.
Le Pape a envoyé à tout l'épiscopat une encyclique très importante [
QUOD APOSTOLICI], dans laquelle il parle longuement des conditions de l'Eglise, de la papauté et de la société, et expose ce que le Pape a fait et ce qui reste à faire.

Cette encyclique est tout entière écrite par Sa Sainteté. Elle sera publiée prochainement, et on assure qu'elle produira une grande sensation.


Rome, 9 janvier, soir

Les journaux catholiques publient l'encyclique annoncée [QUOD APOSTOLICI].

Dans cette encyclique le Pape traite les questions du socialisme, du communisme et de l'internationalisme.

9 janvier : Projets d’organisation de l’Eglise catholique en Angleterre

L'Univers du 9 janvier 1879.

Dernières dépêches

Rome, 8 janvier

Par suite de nombreuses conversions de ministres de l'Eglise anglicane à la religion catholique, le Vatican étudie les moyens de donner à l’Eglise catholique en Angleterre, une organisation qui lui permette d'exercer une action plus large et qui se concilierait avec les lois existantes de la Grande-Bretagne.
On assure que des instructions à ce sujet ont été envoyées au cardinal Manning.

10 janvier : Massacre de Chrétiens au Kouy-tchéou

L'Univers du 10 janvier 1879.

M. Chouzy, des Missions-Etrangères de Paris, missionnaire au Kouang-si, attaché momentanément au vicariat du Kouy-tchéou, à adressé à Mgr Lions, vicaire apostolique du Kouy-tchéou, la lettre suivante, que nous empruntons aux Missions catholiques :


Ayant appris l'existence d'une famille chrétienne au territoire de Pouangan-tchéou, j'envoyai, au mois d'août dernier deux hommes à sa recherche. Ceux-ci, à leur passage dans la ville, purent constater la vieille haine de certains lettrés contre notre sainte religion. A peine connus comme adorateurs du vrai Dieu, ils reçurent ordre de partir, et il fut défendu aux aubergistes de les loger sous peine d'être eux-mêmes expulsés. Lorsque les envoyés eurent découvert dans la campagne la famille qu'ils cherchaient, les parents et les amis écoutèrent avec tant de docilité la bonne nouvelle que, en quelques mois, une cinquantaine de familles se convertirent. C'était un progrès trop rapide pour ne pas provoquer la colère de l'esprit du mal.

Dès le mois de décembre, à l'instigation de quelques lettrés, plusieurs mauvais sujets, qui ont joué un rôle comme chefs dans la dernière rébellion, manifestèrent l'intention d'arrêter par la violence les succès croissants de l'Evangile. Pour lors, néanmoins, des pourparlers aplanirent ces difficultés. Mais, à la fin de janvier 1878, réunis dans un banquet, où, en signe d'engagement, on mangeât un porc offert aux idoles, les principaux meneurs jurèrent d’anéantir dans le sang et la dévastation les conquêtes si promptes de la foi, et fixèrent pour cette exécution le 20 février suivant.

Averti par nous du complot, le mandarin Pou-ngan-tcheou n intervint que d'une manière plus propre à enhardir qu’à réprimer les agitateurs. C’est pourquoi, si la divulgation inattendue de leurs projets les empêcha de les mettre à exécution au jour fixé, ils n’hésitèrent pas à piller dès le lendemain deux maisons chrétiennes, afin de mieux sonder l’attitude de l'autorité. C'était le moment de comprimer le mouvement par un peu de vigueur, ou plutôt de justice. Il suffit, en effet, de l'arrestation momentanée de l'un des meneurs pour tout faire rentrer dans le calme ; mais son renvoi sans jugement devint le signal des derniers excès. Le brigandage à main armée restait impuni moyennant une somme d'argent ; qu'avait-on à craindre? On pouvait trouver, dans les biens des néophytes, de quoi assouvir la cupidité prétoriale et s'enrichir encore.

A peine rentré chez lui, le prévenu persuade à un de ses amis d'incendier sa demeure, puis d'accuser les chrétiens d'être les auteurs de l'incendie. Pour lui, il va réunir la lie de la population. Les armes à la main et les drapeaux blancs déployés comme au temps de la rébellion, les bandits parcourent le pays, pillent en deux jours (5 et 6 mars) toutes les maisons des chrétiens, massacrent onze d'entre eux, enlèvent quelques-unes de leurs femmes et emmènent prisonniers ceux qui n'ont pu s'échapper, afin de se servir d'eux comme d'otages et de les travestir en accusateurs de leurs frères.

Le principal catéchiste étant absent, le chrétien, désigné en premier lieu à la haine des persécuteurs, était un vieillard d'une soixantaine d'années, Grégoire Hû, que j'employais à enseigner les prières aux catéchumènes. A peine tombé entre leurs mains, il fut percé d'une trentaine de coups de lance, et il échangea la vie mortelle contre la couronne du martyre (5 mars). Quoique, depuis quelque temps, sa tête fût mise à prix, il avait refusé de fuir, parce qu'il savait sa présence nécessaire pour soutenir la timidité des néophytes. Doux et affable, c'est lui qui, malgré son peu d'instruction, avait provoqué le mouvement religieux dans ces parages naguère habités par lui.

Tchen-tien-paou, que j'avais envoyé chercher et qui avait été l'occasion de l'évangélisation de la contrée, était aussi, à ce titre, une victime qu'on ne devait point épargner. Garrotté sans égard pour son âge (il était sexagénaire) et entraîné brutalement vers un village païen :

«— Inutile de me frapper, dit-il à ses bourreaux ; je vous suivrai. » Lorsqu'il vit qu'on se préparait à lui, couper la tête : « — Attendez un peu que je prie mon Dieu ; libre à vous ensuite de me traiter comme vous voudrez. » A ces mots empreints de tant de douceur, les bourreaux se sentirent arrêtés comme par une force surnaturelle, et ce fut seulement après que Tchen-tien-paou eut achevé sa prière qu'ils osèrent le frapper. Le baptême du sang lui ouvrit les portes de l'éternel (6 mars). Sa maison fut rasée et ses biens furent confisqués. Son fils, réfugié auprès de moi, a été admis le samedi-saint à la grâce de la régénération.

Parmi les autres victimes, quelques-unes furent exécutées sommairement et sans débats ; d'autres sur leur refus formel d'apostasier. Au nombre de ces dernières, il faut compter un charpentier païen et son fils du nom de Ouâng, venus d’une chrétienté de M. Roux où ils avaient travaillé pour la mission et avaient souvent entendu l'exposé de la doctrine chrétienne. Saisis comme chrétiens et interrogés si réellement ils l'étaient, ils répondirent affirmativement, quoiqu'ils n'ignorassent point le sort qu'on leur réservait ; et ils moururent pour Jésus-Christ.

Dans ce combat prématuré de nos néophytes pour leurs croyances, Dieu a voulu que l'âge le plus tendre cueillit aussi des palmes ; deux enfants, l'un de douze ans, l'autre de huit, ont pris rang parmi les vainqueurs. Admirable disposition de la Providence dans cette persécution ! Sur onze martyrs, un seul avait reçu le baptême ; dix se sont trouvés mûrs pour le ciel avant presque d'être nés à la grâce.

Quant au reste des néophytes, un certain nombre sont parvenus à fuir au loin ; les femmes et les enfants sont dispersés çà et là, tandis que d'autres sont retenus captifs, et que d'autres encore ont acheté, au prix de leur foi et avec de l'argent, la permission de vivre et de rester dans leurs foyers.

Accouru, de quatre journées de distance, à la nouvelle des menaces qui planaient sur la tête de mes nouveaux convertis, j'arrivai à Pou-ngan, le 2 mars, dans l'intention, de procurer l'apaisement des esprits par une entente avec le mandarin. Mais je trouvai chez ce fonctionnaire tant de mauvais vouloir cachés sous des dehors polis et des promesses trompeuses, que mes démarches furent impuissantes à le tiret de l'inaction systématique où il se renfermait afin de laisser aux brigands le loisir de consommer leur œuvre de destruction. Rien ne l'émouvait, ni les nouvelles sanglantes qui se succédaient, ni les menées des affidés, qui, de concert avec des mauvais sujets de la ville, couvraient chaque matin les murs de placards incendiaires, menaçant le missionnaire, ses gens et ceux qui les hébergeaient, et allant jusqu'à fixer le jour de leur massacre.

C'est à ce mandarin que je dus pourtant la vie, quoique le mobile de son acte ait été son intérêt et non le mien. Voici comment. Mes préparatifs étaient-faits pour me rendre, le 5 mars, auprès de mes chrétiens, en sorte, que je me serais jeté tête baissée et sans le savoir entre les mains des assassins. Mieux instruit de ce qui se tramait, le mandarin m'envoya, dans la nuit du 4, des présents avec prière de rester quelques jours de plus pour combiner notre action commune. Il m'était impossible de le lui refuser ; et c'est ainsi qu'il me fit éviter la mort en m'épargnant les embarras d'un meurtre d'Européen sur son territoire. Dans la soirée, j'appris les tragiques événements de la journée.

Vainement je pressai le magistrat de dépêcher un détachement contre les bandes dévastatrices. Il fit semblant de me l'accorder, mais il n’envoya les soldats qu'à trois quarts de lieue de la ville. Cependant les courriers se succédaient (6 mars) avec des nouvelles de plus en plus sinistres ; mes dernières espérances s'évanouissaient, une à une ; l'iniquité se consommait, tandis qu'un commissaire qui devait, disait-on, aller instruire le procès, en était encore à discuter dans ma chambre les points d'une solution. II sort enfin, puis il rentre presque aussitôt tout effaré :

« — Cela va mal, me dit-il. Au rapport de deux soldats qui arrivent à l'instant, les chrétiens auraient tué une dizaine de païens, et ceux-ci se préparent à marcher vers la ville pour se venger sur vous. »
« — Transformer les victimes en coupables, m'écriai-je, voilà bien le système de toutes les persécutions ! Et vous croyez sérieusement qu'une quarantaine de pauvres paysans néophytes, sans défense, ont osé s'attaquer à des milliers d'hommes bien armés, et surtout qu'ils ont réussi à en tuer une dizaine ? »
« — J'ignore si la chose est exacte ; mais telle est la nouvelle qui nous a été apportée.
« — Vous dites que les Lolos (aborigènes que les meneurs avaient lancés en avant) vont se diriger vers la ville pour venger sur moi la mort des leurs ; cela signifie que le mandarin désire que je parte. Eh bien ! je partirai, puisque, après la ruine complète de mes chrétientés, ma présence ici est devenue inutile. Déjà mes préparatifs sont faits en conséquence ; mais la journée étant avancée, ce sera pour demain seulement. En attendant, le mandarin répond-il de notre sécurité ? »
« — Il en a la volonté ; en aura-t-il le pouvoir ? »
« — S'il a des craintes, j'irai avec mes gens, passer la nuit au prétoire. »

Ce qui fut dit fut fait. Sur le soir, j'allai m'installer au mandarinat avec mes suivants et mes bagages. Le préfet m'entretint durant six heures consécutives. II parla d’abord de la persécution sans en paraître affecté, avoua ses torts, tout en excusant ses lenteurs sur la non-prévision de tant d'excès ; puis, comme toujours, il promit banalement de s’occuper de l'affaire, de citer les meneurs à son tribunal et même, s’ils faisaient mine de résister, de demander des troupes ; ce qui ne l'empêcha pas de m’interroger sur ce que ferait la France au cas au on mit à mort un missionnaire ; je répondis en montrant l’article du traité qui a rapport au meurtre de M. de Chapdelalne.

Quoique je ne me fisse aucune illusion sur la valeur des promesses faites, je me gardait bien de manifester mes justes défiances de peur d'aggraver le mal, et malgré l’indignation qui bouillonnait dans mon âme, je demeurai calme et me prêtais même à satisfaire la curiosité du mandarin sur maintes questions dont il m'obséda jusqu’à minuit. Alors seulement il se retira, après force protestations d'amitié et force recommandations de ne pas l'accuser à la capitale. Votre Grandeur sait pourtant ce qu'il a osé écrire depuis. Bien plus, pendant que nous causions, on publiait dans les rues, au son du tamtam, sans la moindre opposition du prétoire qui en fut averti, que les hôteliers eussent à livrer le lendemain missionnaire et chrétiens à la fureur des bandits.

Je partis au grand jour sous une escorte de vingt soldats et de vingt satellites par qui le mandarin voulut me faire accompagner, dans le but de se donner un air de sollicitude pour moi et de couvrir sa connivence antérieure. Dès la cinquième lieue je congédiai cette garde incommode.

Deux jours après, afin de compléter la comédie et de faire croire à une révolte que l'autorité aurait été impuissante à réprimer, des bandes armées se présentèrent aux portes de la ville, drapeaux blancs déployés, réclamant missionnaires et chrétiens, et on poussa la complaisance ou plutôt le ridicule jusqu'à les laisser fouiller le prétoire ; après quoi, elles se retirèrent satisfaites. Le tour était joué ; et l'on put écrire à la capitale que la cause du soulèvement ayant disparu, tout était rentré dans le calme. Cependant l'on continuait de traquer les néophytes.

Ce n'était point assez pour les ennemis du christianisme d'en avoir dispersé les adeptes ; il fallait leur fermer tout recours de justice. Le mandarin Tsiang, à qui revient l'entière responsabilité de tant de maux, se hâta, dans un rapport des plus perfides au gouverneur, d'employer la vieille arme chinoise du mensonge, en rejetant tous les torts sur les chrétiens et jusqu'à un certain point sur le missionnaire lui-même.

Les victimes étaient effrontément transformées en criminels et méritaient tous les châtiments, tandis que les assassins et les brigands ne méritaient que la commisération. En dépit du sens commun, une quarantaine de pauvres paysans sans armes, dispersés sur un territoire de plus de quatre lieues, étaient accusés d'avoir exercé des violences contre des païens que la relation officielle évalue à 4 000 familles.

Le préfet de Hin-y-fou, envoyé en qualité de commissaire, a dressé un rapport identique. Sans se donner la peine de se rendre sur le théâtre des événements pour constater les meurtres et les dégâts, sans interroger les chrétiens, ni prendre des informations auprès du missionnaire, les deux mandarins s'en sont tenus aux dires de quelques satellites dont la vénalité est proverbiale.

Ils se sont contentés de toucher les sommes considérables qu'on a prélevées dans le pays, principalement sur les parents des victimes, et de recevoir les accusations des païens que les meneurs ont contraints de présenter en masse dix familles par dix familles, et même celles des captifs qui se sont vus, le couteau sur la gorge, mis en demeure de souscrire aux calomnies de leurs coreligionnaires. Vous savez, monseigneur, toutes les charges dont sont remplis les rapports mandarinaux, comme les fables ridicules qui y ont été insérées, celle, par exemple, qui fait périr toutes les victimes, moins une, non par le fer des assassins, mais par les eaux d'une rivière qui n'exista jamais et dans laquelle elles se seraient noyées en fuyant. Si palpables sont les invraisemblances, qu'elles ont, paraît-il, éveillé des doutes jusque chez les grands dignitaires. Mais qu’importe la vérité et la justice ? Le bon droit n'est-il pas du côté du plus offrant ? Quant à nos familles ruinées, desquelles il n'y a pas d'argent à attendre, n'est-il pas plus qu'évident qu'elles ont tous les torts ?

Grâce à vos démarches, monseigneur, un second commissaire est arrivé à Pou-ngan-tcheou. Mais, circonvenu comme il le sera, intimidé peut-être par la déloyauté des deux autres mandarins, aura-t-il le courage de prendra le parti de l'innocence et de rétablir la vérité ?
Les païens et le mandarin Tsiang sont décidés à pousser leur pointe jusqu'au bout, coûte que coûte ; le dernier a envoyé à la capitale son homme de confiance que j'ai rencontré à mon retour aux environs de Tchen-nin-tcheou. Mais votre vigilance, monseigneur, déjouera leurs ruses, comme votre fermeté luttera contre la persistance de leurs calomnies.

Mon plus grand bonheur serait de voir, avant mon départ pour ma mission du Kouang-si, les néophytes dispersés rendus à leurs foyers, les ossements des martyrs recueillis avec honneur et de saluer la restauration de ces stations que j'espérais naguère laisser si florissante à mon successeur. Alors seront révélés bien des détails encore ignorés ou incertains, qui n'ont pu trouver place dansma narration.

11 janvier : Forte impression de l'Encyclique Quod apostolici

L'Univers du 12 janvier 1879.

Nous recevons de Rome la dépêche suivante:

Rome, le 11 janvier.

L'encyclique [QUOD APOSTOLICI] produit une profonde impression chez les diplomates, les hommes d'Etat et les journalistes.

Déjà plusieurs souverains ont envoyé des dépèches au Pape pour le remercier.


Dernières dépêches.

Rome, 11 janvier.

La dernière encyclique du Pape avait été préalablement comuniquée à tous les souverains de l'Europe et à tous les hauts fonctionnaires de l'Eglise. Aussitôt, que ce document a été connu, de nombreuses dépêches de félicitations sont arrivées au Vatican de toutes parts et surtout d'Allemagne.

On assure dans les cercles catholiques que le Pape est fermement décidé a prendre l'initiative du rétablissement de la paix et de la concorde entre les nations et l'Eglise.

Les journaux constatent l'importance de cette encyclique, qui aborde et discute résolument les problèmes les plus difficiles de là société moderne, et en indique la solution au point de vue de l'Eglise.

La nouvelle de la Tagepost que le Pape ait l'intention de convoquer un conçile oecuménique est complètement dénuée de fondement.

15 janvier : Persécutions contre les chrétiens en Orient.

On écrit de Constantinople aux Missions catholiques :

Le 15 janvier, tous les patriarcats ont reçu un télégramme identique, signé par tous les représentants officiels de communautés chrétiennes de la province de Diarbékir. Voici la traduction du télégramme reçu par Mgr Azarian, vicaire patriarcal arménien.


Diarbékir, 14 janvier 1879.

Les méfaits journaliers des Kurdes augmentent. Pillages et crimes à Nisibin, Midiat, Djezireh, Silivan, Hazré, Lidji, Koulpé-khan, Bicheri, Ridvan et Djabagh. Des atrocités ont été commises récemment à Dehè et autres villages de Seert. Les églises ont été profanées ; on vend publiquement les vases sacrés et les ornements sacerdotaux. L'état des chrétiens a empiré. Des familles aisées sont réduites à la mendicité ; beaucoup meurent de froid et de faim. Si les émigrés de Roumélie viennent habiter cette province, les maux de nos populations seront à leur comble. Nous supplions qu'on nous donne les réformes et la protection promises et qu'on empêche les émigrés de la Roumélie de venir dans ce pays désolé.

(Signé) : Nicolas, missionnaire capucin. — Philippe, archevêque arménien (grégorien). — Abdjésus, archevêque chaldéen (catholique). — Diolikko, prêtre grec. — Thomas Boyadjian, ministre protestant. — Alexis, mékitariste. — Mirza, vicaire patriarcal des jacobites. — Petros, vicaire patriarcal syrien catholique. — Derabin, vicaire patriarcal des Grecs catholiques.

Ce télégramme a été communiqué par les patriarcats à la Porte et aux représentants des puissances signataires du traité de Berlin. Les premiers drogmans ont été chargés d'aller faire des remontrances au grand vizir et au ministre des affaires étrangères. Auront-elles un résultat réel ? Cela est fort douteux. Le gouvernement turc n'est pas en état de réprimer ces excès ; d'autre part, il ne permet pas aux chrétiens de porter les armes ; seul moyen pour eux de se défendre contre ces hordes sauvages. Que fera l'Angleterre qui, en vertu du traité de Constantinople, s'est chargée de faire introduire les réformes en Anatolie ? Mais, à l'heure qu'il est, il ne peut être question de réformes ; c'est l’existence même des chrétiens en Anatolie qui est menacée.

17 janvier : Lettre pastorale de Mgr Langénieux, archevêque de Reims à l'occasion de son retour de Rome

Mgr Langénieux Archevêque de Reims

L'Univers du 17 janvier 1879.

Il nous semblait, N. T. C. F., que jamais notre âme n'avait aussi vivement ressenti les saintes joies de ce triomphe de l'Eglise, cette noble fierté de la foi victorieuse, qu'au moment solennel où, jetant un dernier regard sur la tombe de Pie IX, nous nous dirigions vers le Vatican pour y vénérer, sous un autre nom, sous une autre forme, mais dans la même réalité majestueuse, tout ce que nous avons cru, tout ce que nous avons admiré, tout ce que nous avons aimé en Lui.

Mais pourquoi ne le dirions-nous pas ? Pourquoi voudrions-nous n'avoir pas subi cette émotion secrète, trop naturelle au cœur de l'homme en face des choses de Dieu, pour que nous ayons quelque peine à l'avouer ? — Eh bien, oui ! une fois l'heure passée des grandes impressions de notre âme, en gravissant pour la première fois, depuis deux années, la sainte montagne du Vatican, où nous ne devions plus revoir Celui que nous avons tant aimé, nous éprouvions comme un tressaillement indéfinissable mêlé de douleur, de crainte et de respect. Ah ! sans doute, tout, dans notre âme, était d'accord avec notre foi ! Nous allions « voir Pierre » le Pontife suprême de l'Eglise, le Vicaire de Jésus-Christ ; et cependant nous nous demandions quel homme Dieu s'était choisi et sous quels traits allait se révéler à nos regards cette même autorité divine, cette même paternité que nous nommions Pie IX et que nous étions assurés de retrouver en Léon XIII.

Bientôt le Pape nous apparut ; et tandis que, agenouillé à ses pieds, nous renouvelions l'acte de notre foi et de notre dévouement à sa personne, en notre nom et au nom de notre diocèse, nous avons recueilli de ses lèvres une parole dont notre cœur a tressailli et qui, en nous rappelant Pie IX, nous assurait de la part de son Successeur les mêmes sentiments et la même bienveillance. Trois fois, nous avons eu l'honneur d'être reçu en audience particulière ; plus souvent, nous avons pu voir le souverain Pontife dans les réceptions publiques, et toujours il nous a témoigné, dans ses paroles et dans ses actes, ses sentiments de paternelle bonté envers l'Eglise de Reims et son archevêque ; en sorte, N. T. C. F., que non-seulement, selon les assurances que nous en donnait, à l'avance, notre foi, nous retrouvions en la personne du nouveau Pape l'autorité du Pontife suprême, mais encore la condescendance, l'affabilité et la douceur d'un père !

Léon XIII est grand ; sa démarche lente est pleine de dignité. Le recueillement est écrit sur son visage, et ses traits prononcés reflètent facilement les impressions de son âme. Son beau front chargé de pensées, sa tête penchée qui écoute avant qu'on ait parlé ; son regard vif et pénétrant, son sourire doux et bon, tout en lui inspire un religieux respect et ouvre en même temps les cœurs à la confiance. — Il parle facilement le français ; sa voix est calme, sa parole toujours élégante, et sa mémoire n’oublie rien.— Le Saint-Père a bien voulu nous rappeler la visite qu'il fit à Reims en 1843, et dont il garde le souvenir avec une fidélité qui honore le cardinal Gousset. Nous écoutions avec attendrissement l'éloge que Sa Sainteté faisait de notre éminant prédécesseur, les hommages qu’elle rendait à l'Eglise de Reims, berceau de la France chrétienne, et nous nous estimions heureux de représenter, aux pieds ou vicaire de Jésus-Christ un diocèse dont les gloires passées justifiaient seules toutes les bontés du pasteur suprême à notre égard.

Vous n'en doutez pas, N. T. C. F., pendant ces heures bénies, vous étiez tous présents à notre pensée ; c'est de vous, de vos travaux de vos œuvres, de la  sanctification de vos âmes, que le Saint-Père daignait nous entretenir, s'intéressant à tout ce qui peut vous être utile, entrant dans tous les détails de nos réponses ou de nos demandes avec une attention qui eut fait croire qu'aucune autre préoccupation ne l’empêchait de se donner tout entier à nous.

Et c'est là, N. T. C. F., l'un des caractères particuliers de Léon XIII : il est généreux dans le don de sa personne et de son temps. Nous l'avons vu, dans les audiences publiques, quand trois ou quatre cents personnes étaient réunies, aller vers chacune d'elles, écouter toutes les demandes, encourager, consoler, bénir, se faisant, en un mot, tout à tous, comme saint Paul, et réalisant à la lettre, dans cette touchante prodigalité de lui-même, la belle devise des papes : « Serviteur des serviteurs de Dieu. »

Nous avons pu nous convaincre que l'enthousiasme qui poussait les foules vers le Vatican, au temps de la captivité de Pie IX, n'avait pas cessé et que les pèlerins du monde catholique venaient, aussi empressés, aussi nombreux qu'autrefois consoler le nouveau prisonnier du Christ — vinctus Christi — par le témoignage de leur invincible amour, et baiser ses pieds avec un filial respect ; tant il est vrai, N. T.C. F., que la foi des peuples chrétiens survit à tous les malheurs et que Jésus-Christ, toujours vivant dans son Eglise, tient dans sa main le cœur de tous les fidèles, que sa grâce les façonne à son gré, et qu'une fois qu'il a donné un Pape au monde, il incline tous ses enfants à l'aimer comme un père.

17 janvier : Lettre de M. Ludovic de la Tour du Pin sur l’état actuel de la France et sur la question de la forme des gouvernements  

L'Univers du 22 janvier 1879.

Les élections du 5 janvier ont-elles aggravé la situation politique ?
Quel doit être le rôle des conservateurs ?

Je vais essayer de répondre à ces questions.

Le Sénat a perdu son individualité, sa raison d'être, il est passé de l'état léthargique à la mort réelle. Son enterrement ne se fera probablement pas attendre longtemps ; car il est impossible que la République, qui se prévaut d'être le gouvernement à bon marché par excellence, ne se hâte pas de faire disparaître du budget une dépense devenue complètement inutile. Le malade a fait, il est vrai, quelques tentatives pour témoigner de sa vitalité, la dernière l'a achevé.

Que la terre lui soit légère !
Que pouvait-il au début ? Tout.
Qu'a-t-il fait ? Rien.
Doit-on lui en faire un crime ?
Mon Dieu, il a fait ce qu'ont fait et feront en France tous les Sénats passés, présents et futurs.

Franchement, que pouvait-on attendre d'une Chambre haute, salariée, composée d'individualités hétérogènes n'ayant ni lien entre elles, ni racine dans le sol, ne formant qu'une majorité indécise, une réunion d'hommes d'opinions contraires, dépourvus de chef, tenant d'une main un rameau d'olivier et de l’autre la garde d'une épée ; s'unissant par la crainte d'un danger commun, pour se diviser de nouveau après l'orage ?

Elle a pu, par sa force d'inertie, retarder de quelques instants les catastrophes qui nous menacent, mais en les rendant plus certaines et plus funestes.
Sa disparition présente-t-elle un danger de plus ? Je suis loin de le penser ; car elle ne servait, en réalité, qu'à maintenir l'union entre ses adversaires qui, chaque jour gagnait du terrain, tandis qu'aujourd'hui l'opposition devenant maîtresse absolue, il lui faudra se défendre contre les ambitions qu'elle a surexcitées, satisfaire tous les appétits et lutter contre toutes les doctrines subversives dont elle a permis et favorisé le colportage dans toutes les contrées du pays.

Il lui faudra, pour garder ses positions, satisfaire tous les affamés qui lui ont prêté leur appui et qui attendent leur salaire avec une impatience fiévreuse : les affamés du pouvoir, les affamés d'honneurs et de places, les affamés de jouissance et d'argent, et, à leur suite, les affamés du vice et de la misère. Comment pourra-t-elle y parvenir ? Consentira-t-elle à donner en pâture les richesses qu'elle a pu acquérir ? Cela serait loin de suffire ; où trouvera-t-elle le reste ?

L'impôt foncier est payé en France par cinq millions de propriétaires, 23 000 acquittent de 500 à 1 000 francs d'impôts et au-dessus ; ils possèdent ou exploitent le onzième environ du sol imposable (4 940 000 hect.) ; 1 567 000 acquittent de 30 à 500 Fr. ; 3 410 000 payent jusqu'à 30 Fr. ; ils possèdent ou exploitent, réunis, 40 880 000 hectares ; tel est, d'après M. Dézémerie, l'état de division du sol imposable.
Où trouver dans tout cela un nombre suffisant de riches à exploiter ? On sera bien forcé de s'adresser aux autres. Combien de dupes seront alors désillusionnées !

Allons, messieurs les satisfaits, hâtez-vous donc, n'entendez-vous pas les cris des affamés qui attendent, en frémissant, le signal de la curée. Hallali ! Hallali !
Qui sonnera la fanfare ?
Sera-ce le césar du royaume des aveugles qui tient la trompe en main ? ou le condottière de haute lignée, en rupture de ban ? Qu'importe. Ils ont pu s’entendre un jour, mais, à l'heure qui sonne, le cri de l'un est : Victoire ! le cri de l’autre : Vengeance !

Dieu veuille que la lutte qui se prépare, et dont les conséquences peuvent devenir formidables, ne couvre pas de ruines irréparables la pauvre France déjà si mutilée !

Quel doit être le rôle des conservateurs en présence d'éventualités aussi menaçantes ? Doivent-ils s'abstenir ou combattre ?
Leur devoir n'est-il pas de redoubler d'énergie, démontrer que si la victoire leur échappe, ils sauront, eux du moins, tomber sans reproches, en sauvant leur honneur.

N'y a-t-il donc pas de principes supérieurs à toute forme de gouvernement, en dehors desquels toute société doit périr ? Qu'ils persistent à les défendre quand même, en tenant, plus ferme que jamais, leur bannière sur laquelle sont tracés ces mots : religion, famille, propriété, ce résumé du code indispensable à toute société.

Défendre ces principes sous quelque étiquette qu'ils se présentent, c'est bien servir la cause de son pays. Aux noms mensongers de liberté, d'égalité, de fraternité, on a répandu partout, à profusion, les doctrines les plus subversives, ainsi que les enseignements du matérialisme et de l'athéisme le plus révoltant.

Qu'au nom de la religion, de la famille et de la propriété, les conservateurs s'appliquent à réfuter ces théories néfastes. Que les endormis se réveillent donc ! Que tous, mettant de côté leurs préférences et leur individualité, ils ne forment plus qu’une phalange compacte, animée du même esprit. Qu'ils organisent un véritable comité de salut public, chargé de recueillir les fonds nécessaires et de diriger l'action. Le concours de la presse ne leur fera pas défaut ; elle a donné assez de preuves de son zèle pour qu'on puisse compter sur elle. On pourrait, avec son assistance, créer un organe de publicité, au meilleur marché possible, pour répondre aux mensonges colportés de tous côtés par la presse socialiste, matérialiste et athée. Si l'on ne peut sauver le présent, on peut au moins faire tous ses efforts pour sauvegarder l'avenir.

Conservateurs, le temps presse ; à quelque opinion que vous apparteniez, si vous aimez véritablement la France, unissez-vous tous dans une même pensée et marchez en avant au cri de : Dieu sauve la France !

L. de la Tour du Pin.
Nanteau-sur-Lunaire, par Nemours (Seine-et Marne).

Ce 17 janvier 1879.

18 janvier : Instruction Pastorale de son éminence le cardinal Regnier, archevêque de Cambrai, sur les devoirs qu'impose aux catholiques la guerre déclarée aux écoles chrétiennes. 

Cardinal Règnier, archevêque de Cambrai

L'Univers du 13 février 1879.

René-François Regnier, cardinal prêtre de la sainte Eglise romaine, du titre de la Trinité du Mont, par la miséricorde divine et la grâce du Saint- Siège apostolique, archevêque de Cambrai, au clergé et aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Le premier devoir des évêques, N. T. C. F., est d'avertir les fidèles des dangers qui menacent leur foi, et de les prémunir contre les séductions de l'esprit de mensonge et d'erreur. Ce devoir est pour eux de tous les temps et de tous les lieux, parce qu'il est inhérent à leur ministère.

Saint Paul en recommandait l'accomplissement à son disciple Timothée (II Tim. 4, 5.), et, en prévision de doctrines perverses dont la diffusion était imminente, il disait aux disciples qui l'entouraient à son départ de Milet : « Soyez, sur vos gardes et veillez sur le troupeau dont l'Esprit-Saint vous a confié la conduite. » (Act. 20, 28). 

Ces paroles du grand Apôtre s'appliquent à nous aujourd'hui d'une manière frappante, N. T. C. F. ; les périls qui depuis longtemps menacent la loi en notre pays vont s'aggravant tous les jours. Un ne se contente plus en effet d'inoculer à la jeunesse et à l'âge mûr, par la presse et par la parole, la corruption et l'impiété : on veut soustraire à la religion l'intelligence et le cœur des enfants eux-mêmes.

Le parti anti-chrétien, qui signale depuis quelques années le cléricalisme, c'est-à-dire, hypocrisie à part, le catholicisme, à toutes les haines et le voue à une extirpation complète, aspire à rendre populaires en notre France, à rendre officielles et dominantes, à rendre exclusives, s'il le pouvait, ces écoles où tout enseignement religieux et toute prière sont prohibés, et qui sont pour cela si justement flétries du nom d'écoles sans Dieu.

Ce mystère d'iniquité commence à s'accomplir : on travaille systématiquement à entraver dans leur légitime expansion et à supprimer, autant que possible, les écoles où l'influence catholique a le plus d'action, celles qu'on appelle congréganistes, parce qu'elles sont dirigées par des instituteurs et des institutrices appartenant à des congrégations religieuses.

Avant de faire les observations qui vont suivre, nous devons déclarer qu'elles n'impliquent aucun blâme à l'égard des instituteurs et institutrices laïques actuellement en exercice dans notre diocèse. Aujourd'hui, comme chaque fois que l'occasion s'en est présentée, nous aimons à rendre publiquement justice au zèle religieux avec lequel, en général, ils remplissent leurs modestes mais très utiles et très honorables fonctions.
Cette réserve faite, voyons, N. T. C. F., pour quels motifs on veut interdire aux congréganistes l'éducation des enfants, et quels sont les devoirs que ces projets hostiles imposent tant au clergé qu'aux fidèles ?

I.

Pourquoi veut-on le laïcisme absolu, le laïcisme exclusif dans la direction des écoles ? Est-ce dans l'intérêt de l’instruction ? Mais les examens officiels et les concours publics constatent que les élèves des frères et des sœurs sont loin d'être inférieurs, sous ce rapport, à ceux des maîtres laïques.

Est-ce dans l'intérêt de l'éducation ? Non assurément. Si on a dit et répété à satiété, jusqu'à ce que les faits eussent démontré le contraire d'une manière évidente, que les élèves des écoles congréganistes étaient moins instruits que ceux des écoles laïques, on n'a jamais prétendu qu'ils fussent moins bien élevés, qu'ils fussent moins disciplinés dans leurs classes, que leur tenue à l'extérieur fût moins décente et leurs habitudes moins honnêtes, qu'ils connussent moins les règles de la bienséance et les lois du respect. — On peut affirmer sans crainte que l'infériorité qu'on leur attribuerait sous ce rapport a toujours été démentie par l'opinion publique et le témoignage des familles intéressées.

Prétendra-t-on que le personnel enseignant des écoles congréganistes est moins dévoué à son œuvre que celui des écoles laïques, qu'il n'est pas animé d'un zèle aussi consciencieux, qu'il est plus distrait par des préoccupations étrangères à ses fonctions ? Rien ne serait plus évidemment faux et injuste. Les congréganistes, religieux et religieuses, ont contracté devant Dieu et devant les hommes, par un vœu spécial, l'engagement de se consacrer sans réserve à l'éducation chrétienne des enfants ; d'y travailler de tout leur cœur et de toute leur âme ; de supporter toutes les fatigues et de surmonter tous les dégoûts attachés à ce laborieux et monotone ministère. En dehors de la maison où ils vivent en commun, leur horizon se borne à leurs classes. Ils s'interdisent sévèrement toutes les dissipations qui leur feraient trouver pénible leur vie de re traite et de travail.

Il n'y a point chez eux de besoins dispendieux pour le présent, ni d'inquiétudes pour l'avenir. Le pain de chaque jour, l'humble et pauvre habit qui les couvre leur suffisent. Ils n'ont point d'anxieuses économies à faire, dans la prévision de la vieillesse et des infirmités qu'elle amène. Quand l'épuisement de leurs forces les condamnera au repos, ils trouveront un asile paisible et une retraite honorée au sein de leur famille religieuse. Enfin, pour leurs derniers jours, un lit leur est assuré à l'infirmerie de la communauté ; leurs souffrances y recevront des soins fraternels ; ils pourront y mourir en paix.

Dira-t-on que c'est la confiance des familles qui manque aux instituteurs congréganistes ? Mais cette confiance au contraire s'obstine à les suivre quand on les expulse. Et ne se plaint-on pas du nombre tous les jours croissant de leurs écoles et de leurs élèves ? N'est-ce pas précisément cette popularité, si bien justifiée pourtant et de si bon aloi, qui motive l'ostracisme dont on veut les frapper ?

On ne dira pas au moins que là où il y a concurrence entre les écoles des deux catégories, ce soit en faveur des congréganistes et pour aider au recrutement de leurs classes que se manifestent les préférences administratives et que s'exercent les pressions officielles. Il est donc manifeste, N. T. C. F., que c'est uniquement à leur caractère religieux qu'il faut attribuer la défaveur dont sont frappées, ou plutôt l'hostilité à laquelle sont en butte, depuis quelque temps, les écoles congréganistes. Elles préparent à l'Eglise des enfants instruits, et qui, Dieu aidant, resteront fidèles à leurs devoirs de chrétiens ; elles forment des cléricaux, pour tout dire. Or, « le cléricalisme, voilà l'ennemi. »

On commence par séculariser l'instruction primaire, dans le but et avec l'intention avouée d'arriver bientôt à la déchristianiser. Puis, si la Providence n'arrête le développement de ce plan détestable, les établissements d'un ordre plus, élevé auront, leur tour ; l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur devront être, eux aussi, livrés à un laïcisme absolu, c'est-à-dire à l'irréligion sous le nom de libre-pensée.
En présence d'un danger qui menace aussi gravement la foi de nos jeunes générations, et qui ne peut manquer d'émouvoir tous ceux qu'intéresse l'avenir de la France, quels sont les devoirs du clergé ? quels sont les devoirs des fidèles ?

II.

Quels sont les devoirs du clergé à l'égard des écoles congréganistes, et des écoles chrétiennes en général, pendant la crise qu'elles traversent ?

Tout le monde connaît le résultat des enquêtes dont nos établissements religieux ont été récemment l'objet. Ces investigations officielles ont constaté que depuis quelques années les écoles congréganistes s'étaient multipliées et que le nombre de leurs élèves avait notablement augmenté.

C'était la preuve évidente que ces modestes établissements répondent à un besoin actuel et qu'ils ont la confiance des familles, leur seul élément de succès.

Est-ce ainsi qu'on a interprété cette manifestation de l'opinion publique ? Nullement, N. T. C. F. ; on nous a fait un crime de succès si honorables et si loyalement obtenus. On a pris de là occasion de crier à l'empiétement clérical. Les journaux irréligieux ont réussi à faire croire à leurs lecteurs que les envahissements des prêtres, des curés, comme ils disent, menacent l'indépendance de la société civile.

Quelle dérision et quelle hypocrisie !

Voyez nos envahissements dans l'ordre politique : le clergé avait un de ses membres, un seul, dans l'une de nos assemblées législatives. Cet éminent évêque vient de mourir, après avoir rempli, avec le plus grand dévouement et le plus grand éclat, sa très-honorable et très-laborieuse mission.

Quelles sont les places qu'ont usurpées les prêtres dans l'administration des départements ou dans celle des communes ? Où peut-on signaler leur ingérence dans les affaires séculières quelles qu'elles soient ? Presque tous ceux qui avaient place dans de simples délégations cantonales, pour la surveillance de l'instruction primaire, en ont été éliminés.

Dans la réalité, N. T. C. F., et nos ennemis en conviendraient s'ils étaient capables de quelque bonne foi et de quelque justice envers nous, nos empiétements, ce sont les succès que Dieu daigné donner aujourd'hui d'une manière plus remarquée à notre ministère ecclésiastique. La foi pratique se réveille parmi nous ; son activité et ses dévouements se manifestent de toutes parts : les œuvres de charité pour les pauvres, de moralisation pour les classes inférieures, de véritable fraternité entre les patrons et les ouvriers se multiplient.

Et, - soit dit pour ceux qui représentent le catholicisme comme agonisant - ce n'est pas seulement en France que ce mouvement religieux se fait sentir. Les empiétements cléricaux, puisqu’ainsi on appelle les progrès du catholicisme et la conquête des âmes, les empiétements cléricaux vont beaucoup plus loin ; ils passent les mers.

L'Angleterre revient à l'unité catholique. Nos missions étrangères étendent leurs apostoliques travaux à de nouvelles contrées. Non-seulement l'Inde, la Chine, le Japon, l’empire Annamite continuent d'être évangélisés, mais la foi est portée aux nègres de l'Afrique centrale, aux tribus les plus reculées de l'Amérique du Nord, aux habitants naguère anthropophages des îles dont est parsemé l'océan Pacifique.

Partout où la croix est plantée, d'héroïques religieuses vont établir leurs écoles congréganistes. Là elles enseignent, on sait au prix de quels sacrifices et de quelles souffrances, le culte du vrai Dieu et la pratique des douces et pures vertus de l'Evangile à des enfants nés au sein de la plus immonde et de la plus cruelle barbarie.

Ces sœurs-là, au moins, ne seront pas de sitôt expulsées pour faire place à des institutrices libre-penseuses.

Quant à ce prosélytisme clérical, qu'on veut à tout prix entraver et qu'on signale comme le danger social le plus redoutable de notre temps, nous n'y renoncerons pas, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse et quoi qu'il arrive : il est pour nous un indispensable devoir.

Il nous est, en effet, commandé d'annoncer l'Evangile, c'est-à-dire d'enseigner la religion de Jésus-Christ partout et toujours ; et chacun de nous, qui avons charge d'âmes, évêques et prêtres, peut dire comme saint Paul : Malheur à moi si je ne m'évangélise pas. Vae enim mihi est si non evangelisavero ( I, Cor. 9. 16).

Tel est, N. T. C. F., le secret non pas des empiétements dont on nous accuse, non pas des ambitions humaines qu'on nous prêle, mais de nos actives et persévérantes sollicitudes pour l'éducation des enfants. Car cette évangélisation, cet enseignement chrétien que nous devons à tous, omni creaturae, nous le devons d'abord et surtout aux enfants. Nous sommes chargés de veiller, autant qu'il est en nous, à la garde de leur innocence ; de leur faire connaître Dieu et sa loi sainte, leur dignité originelle et la grandeur de leurs immortelles destinées. Nous devons les former à l'accomplissement des devoirs de l'homme et du chrétien, les accoutumer aux pratiques sanctifiantes que leur commande l'Eglise, et leur faire connaître le prix des grâces dont Jésus-Christ lui a confié la dispensation.

De là, pour nous l'obligation de les diriger vers des écoles où ces vérités soient sérieusement professées, et où la vie chrétienne puisse se développer fortement et sans obstacle. Nos préférences entre les différentes écoles n'ont pas d'autre motif, et les généreux sacrifices que s'imposent nos zélés catholiques pour créer ou soutenir des maisons d'éducation libres n'ont pas d'autre but.

Les écoles primaires doivent être le premier objet de notre sollicitude, à raison du nombre et de la condition générale des enfants qu'elles instruisent ; mais cette sollicitude, c'est pour nous un devoir de conscience de l'étendre aux maisons d'éducation de toutes les catégories, parce que dans toutes il y a des chrétiens à former.

En dehors des écoles proprement dites, il y a, pour les jeunes filles, ces ateliers chrétiens connus sous le nom d 'ouvroirs, et, pour les jeunes garçons, ces patronages dont le nombre toujours croissant est notre consolation et notre espérance ; tous établissements bénis, où la foi et les mœurs sont à l'abri de tous dangers, où le travail est sanctifié par la prière, et où se prennent, sous l'œil de Dieu, des récréations toujours honnêtes, toujours pleines d'un joyeux entrain et d'une franche cordialité.

Ces œuvres d'éducation chrétienne et de préservation morale nous sont chères, qu'est-il besoin de le dire ? Abstraction faite de tout esprit de parti, et uniquement dans l'intérêt des âmes à la sanctification desquelles nous avons mission de travailler.

Ces œuvres exclusivement religieuses de leur nature, nous ne pourrons, sans forfaire à notre devoir de pasteurs, négliger de les établir, de les encourager, de les patronner. Aucune loi humaine ne pourrait nous interdire ce ministère que la loi de Dieu nous impose. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, la religion devait voir une seconde fois, en France, ses prêtres soumis à des exigences ou à des prohibitions que leur conscience leur défendrait de subir, ils trouveraient dans leur foi, comme leurs devanciers de sainte mémoire, la force de maintenir leur indépendance et de continuer leur mission. Ils diraient, eux aussi : Haec est Victoria quae vincit mundum fides nostra (I. Joan. 5. 4.).

III.

Les pasteurs de l'Eglise doivent pourvoir, autant qu'il est en eux, à l'éducation, chrétienne des enfants ; mais ce devoir incombe au même degré, et même en premier lieu, aux chefs de famille. Ils ont charge d'âme, eux aussi. Les pères et mères doivent sans doute pourvoir à l'éducation physique de ceux à qui ils ont donné le jour ; ils doivent les initier à la vie sociale, leur préparer des établissements en rapport avec leurs aptitudes et leur condition : mais ils doivent surtout les élever dans la connaissance et la crainte de Dieu, dans le respect et l'amour de sa loi. Tel est l'enseignement et le précepte du grand Apôtre. Educate illos in disciplina et correptione Domini (Eph. 6, 4.).

Elever chrétiennement leurs enfants, c'est pour les parents un devoir indispensable, ajoutons que c'est un intérêt de premier ordre. Nous ne pouvons, N. T. C. F., qu'indiquer sur ce grave, sujet quelques rapides considérations, dont nous laissons le développement à votre intelligence et à votre foi.

« L'adolescent, nous dit la Sainte Ecriture, suivra, même dans un âge avancé, la voie où il sera entré dans sa première jeunesse. » Adolescens juxta viam suam, etiam cum senuerit, non recedet ab ea (Prov. 22, 6.). Ce proverbe antique est une vérité d'expérience constante et une règle qui ne souffre que de bien rares exceptions.

Or quelles habitudes pourra prendre et de quel esprit se pénétrera un enfant élevé dans une école, je ne dis pas dont la porte sera officiellement fermée à Dieu, mais où l'indifférentisme religieux sera dominant et à peu près général ? Ses mœurs y seront exposées à une contagion presque inévitable, et son esprit à une précoce incrédulité. Les pures affections de famille ne conserveront dans son cœur qu'une place bien étroite. Il craindra l'autorité et pliera sous son poids, quand il ne pourra s'y soustraire ; mais il n'aura pour elle ni véritable respect, ni affectueuse reconnaissance.

Puisse-t-il ne point encourir malédiction que prononce l'Ecriture contre « celui qui insulte à son père et qui méprise le douloureux enfantement de sa mère ! » (Prov. 30, 17.)

Si une éducation à laquelle la religion n'a eu que peu ou point de part expose les familles à de semblables douleurs, quels périls, si elle se généralise, ne prépare-t-elle pas à la société ?

Donc c'est faire acte non seulement de sagesse et de prudence domestiques, mais encore de véritable patriotisme, que de conserver ou de rendre à l'éducation publique le caractère religieux qu'elle doit nécessairement avoir pour être saine et solidement utile.

Faites ainsi, N. T. C. F. ; protégez les écoles congréganistes que poursuit depuis quelque temps une haine si aveugle, si ardente et si injuste. Défendez-les par vos votes indépendants et consciencieux, dans les assemblées qui auront à prononcer sur leur sort.

Partout où succombant à une hostilité que rien ne justifie, elles perdront leur caractère public, on devra, autant que possible, les maintenir en leur assurant une existence privée et libre.

Vous ne reculerez pas, N. T. C. F., devant les sacrifices que pourra demander cette transformation. Il se fait de tous côtés autour de nous des souscriptions et des collectes, il s'organise des associations pour la création d'écoles laïques, dont la dénomination seule indique l'esprit, et qui ont pour but de faire d'abord concurrence aux écoles congréganistes pour arriver en suite à leur suppression.

Tel est le zèle anti-chrétien que déploie la libre-pensée pour détruire l'influence de l'Eglise dans l'éducation populaire ; votre zèle catholique, pour la soutenir, ne sera certes ni moins actif, ni surtout moins généreux. Le passé, en ce diocèse, nous garantit l'avenir.

Quant aux instigateurs de la guerre si bruyamment déclarée au catholicisme, écrivains et orateurs ligués contre le Seigneur et contre son Christ, l'Evangile nous apprend quel sera le résultat définitif de leurs efforts impies. C'est en vain qu'ils se flattent d'arracher la pierre qu'une main divine a posée à la base de l'Eglise : il est écrit que « quiconque se heurtera à cette pierre s'y brisera, et que celui sur qui elle tombera en sera écrasé. » Qui ceciderit super lapidem istum, confringetur ; super quem vero ceciderit, conteret, eum (Matth. 21, 44).

Confiance donc, N. T. C. F. ! notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre (Ps. 123, 8). Implorons avec foi l'assistance de ce Tout-Puissant protecteur, et efforçons-nous de l'obtenir par la prière, la pénitence et la pratique de toutes les bonnes œuvres.

Donné à Cambrai, dans notre palais archiépiscopal, sous notre seing, le sceau de nos armes et le contre-seing du secrétaire général de notre archevêché, le 18 janvier 1870, en la fête de la Chaire de S. Pierre, à Rome.

R. F., card. Regnier,
Archevêque de Cambrai.

19 janvier : Visite au Pape Léon XIII du Cardinal Manning, primat de l'Eglise d'Angleterre. 

Cardinal Manning

L'Univers du 21 février 1879.

Rome, le 19 janvier

Le Cardinal Manning, dans la visite qu’il a faite au Pape, a exposé à Sa Sainteté le progrès de l’Eglise catholique en Angleterre, et la nécessité d’étendre les bases de son action en augmentant son diocèse de plusieurs paroisses. En outre, le cardinal Manning a soumis à la congrégation du concile différentes questions tendant à accorder des facultés spéciales aux évêques qui relèvent de sa juridiction. 

20 janvier : Conduite abjecte de l'Italie envers Rome 

L'Univers du 20 janvier 1879.

Lettre de Rome.

Voulez-vous un trait de l'iniquité et de la rapacité italiennes ? La cour de cassation vient de décider que les agents du fisc, ont le droit de prélever l'impôt de 13 à 20 % sur les subsides que reçoivent du Pape les évêques spoliés et privés de l’exequatur. Or, comme le Pape secourt ces évêques à l'aide de la charité du monde catholique, l'Italie frappe du même coup les évêques, le Pape, le monde catholique et opprime la liberté de la charité. Je laisse à d'autres le soin de flétrir comme il convient ce procédé...

20 janvier : Le R. P. Beckx, préposé général de la compagnie de Jésus, rappelle aux Jésuites les règles relatives au respect des formes de gouvernement 

Le RP Beckx général des Jésuites

L'Univers du 20 janvier 1879.

Lettre de Rome.

Le public et la presse s'occupent beaucoup et diversement des doctrines et de la ligne de conduite adoptées par la compagnie de Jésus, relativement aux diverses formes du régime politique.

En présence de cette polémique, je me crois obligé, par le devoir de mon ministère, de rappeler aux pères provinciaux les principes de la compagnie sur cette matière.

La compagnie de Jésus étant un ordre religieux, n'a d'autre doctrine et d'autre règle de conduite que celles de la sainte Eglise, ainsi que mon prédécesseur le R. P. Roothan, fut amené à le déclarer en 1847.

La plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, telle, est notre véritable et unique fin, à laquelle nous tendons par les oeuvres apostoliques propres à l'institut de saint Ignace.

En fait et en droit, la Compagnie de Jésus est et se déclare étrangère à tous les partis politiques quels qu'ils soient. En tous les pays et sous- toutes les formes de gouvernement, elle se renferme exclusivement dans l'exercice de son ministère, n'ayant en vue que sa fin, très supérieure aux intérêts de la politique humaine.

Toujours et partout, le religieux de la Compagnie accomplit loyalement les devoirs de bon citoyen et de sujet fidèle au Pouvoir qui régit son pays.

Toujours et partout, elle dit à tous par ses enseignements et sa conduite : Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
Ce sont là les principes que la compagnie de Jésus n'a cessé de professer et dont elle ne s'écartera jamais. 

20 janvier : Mgr de la Tour d'Auvergne en visite à Rome

Mgr de la Tour d'Auvergne

L'Univers du 22 janvier 1879.

Lettre de Rome.

Mgr le prince de la Tour d'Auvergne, apportant une offrande considérable pour le Denier de Saint-Pierre, a été reçu deux fois en audience par Léon XIII, qui s'est informé de tout ce qui concernait le diocèse de Bourges. Comme tous les prélats qui viennent au Vatican, l'éminent archevêque est ravi des bonnes grâces du Pape et admire la haute sagesse, l'amour apostolique et la profondeur des jugements de Sa Sainteté.

Mgr Druon, ancien secrétaire de l'archevêque de Bourges et nouveau supérieur de Saint-Louis, vient d'être revêtu de la grande prélature de la cour pontificale. Etant allé remercier le souverain Pontife, il a dû fournir à Sa Sainteté les détails les plus circonstanciés sur notre Eglise nationale, sur le personnel de l'établissement, sur l'administration, sur le culte, etc. Léon XIII s'intéresse à toute chose et ne perd aucune occasion de témoigner sa grande affection pour la France dans laquelle il espère, comme Pie IX espérait, contre toute espérance.

A l'occasion de la présence de Mgr de La Tour d'Auvergne, qui est descendu à Saint Louis, et pour célébrer sa propre, élévation à la prélature, Mgr Druon a donné une fête a la quelle a daigné assister, pour la première fois, l'Eme cardinal-vicaire de Sa Sainteté. Plusieurs prélats de la maison du Pape et des secrétaires des congrégations avaient été invités

21 janvier : Rumeur sur une prétendue tentative d'empoisonnement du Pape Léon XIII

L'Univers du 22 janvier 1879.

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, le 21 janvier 1879 10h50 

La Liberté dépasse en impudence les audaces de la République française. Sa dépêche, annonçant une tentative d'empoisonnement contre le Pape, faite au palais même du Vatican, est regardée par tous ici comme une insinuation diffamatoire qui n'a trompé personne, mais qui déshonore le journal où elle a trouvé place.

22 janvier : Résumé de l’Encyclique Quod apostolici par l’Unità cattolica 

Armes du Pape Léon XIII

L'Univers du 22 janvier 1879.

« L'Encyclique [QUOD APOSTOLICI] est au-dessus des censures et des critiques de la presse sectaire, qui n'a ni le droit de la juger, ni l'intelligence de la comprendre. Aussi me paraît-il superflu d'occuper les lecteurs de l’Univers des dires de cette presse. Il suffit que la presse catholique, toujours docile aux enseignements du Pape, ne perde point de vue le grand acte du 28 décembre, et en fasse le vade mecum de sa conduite.

L'Encyclique touche à toutes les questions qui intéressent la société, et les résout avec une sagesse et une hauteur de conception admirables.
Pour le mieux démontrer, l’Unità cattolica réunit en une sorte de tableau les propositions principales de ce document afin de les graver dans l'esprit des fidèles.

Voici ce tableau :

ÉGLISE ET ÉTAT

Liberté de l'Eglise catholique.
L'Eglise placée dans les conditions nécessaires pour déployer l’influence de ses bienfaits.
L'Eglise maîtresse des gouvernements et des peuples parce qu'elle est le fondement de la vérité.
Alliance de l'Eglise et de l'état.
Autorité des Pontifes romains.
Jésus-Christ dans les écoles publiques.

ROIS ET PEUPLES

L'autorité publique vient de Dieu, et non pas des multitudes.
Le droit nouveau est une frénésie.
Les principes de 89 sont trompeurs.
Le roi est responsable devant le Juge suprême.
La révolution est toujours illicite.
Obligation d'obéir aux lois justes.
Dans les lois injustes obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.

SOCIÉTÉ ET FAMILLE

Le mariage entre chrétiens est un sacrement.
Le divorce est condamné par le droit naturel.
Le droit de propriété est inviolable pour tous.
Le vol et les rapines sont défendus.
Il n'est pas permis de convoiter le bien d'autrui.
Malédiction aux voleurs ! Anathème aux sociétés secrètes.

22 janvier : Humbert Ier et la Révolution : bien mal acquis ne profite jamais

Humbert Ier d'Italie

L'Univers du 22 janvier 1879.

Si la presse sectaire, pleine de bouffissure et de sottise, s'attaque aujourd'hui à Léon XIII après avoir exalté hier sa modération et son habileté, les rois, d'après tout ce qu'on m'apprend, auraient été singulièrement frappés du langage papal. Seront-ils libres de se soumettre et de venir à résipiscence ? c'est ce que nous ne tarderons pas à savoir. Pour le moment, ils sont dans l'horrible situation qu'ils ont acceptée.

Denys le tyran est représenté par la Révolution. Celle-ci a fait asseoir au festin les rois, nouveaux Damoclès et elle a suspendu au-dessus de leur tête une épée nue attachée à la voûte par un crin de cheval. 

De tous ces rois, le plus menacé sans contredit est celui qui a hérité à Rome de la « gloire incomparable » de son père, dont on a célébré aujourd'hui même l'anniversaire funèbre au Panthéon.

Humbert reçoit tous les jours des lettres de la secte, qui le somment de se retirer s'il ne veut point périr, lui et les siens. Conçues dans le style le plus brutal, ces lettres portent la terreur au Quirinal. Le roi et la reine se croient au milieu de conjurés ; ils soupçonnent un Passanante dans tout homme qui s'avance vers eux. Samedi dernier, comme le roi passait dans le Corso, un douanier, qui se tenait sur le trottoir du palais Ruspoli, s'avança vivement vers la voiture en criant, une supplique à la main. Le roi se leva debout, plaça son bras de façon à défendre sa poitrine, comme a Naples, et cria au cocher : « Vite, vite! » Et les chevaux l'emportèrent au galop. Le douanier, désespéré, se jeta sur le pavé, cherchant à se faire écraser par une autre voiture qui suivait. Le cocher arrêta à temps, et l'on releva l’homme tout meurtri et on le conduisit à l'hôpital voisin. Une version prétend aujourd'hui qu'il est fou.

Toutes les routes que parcourent les princes sont soigneusement battues par la police et peuplées d'agents et de soldats sans uniforme. La reine est escortée de pelotons, de cavalerie.

Possesseur illégitime des droits et des propriétés des souverains que son père a dépossédés, Humbert, qui a noblement assumé le devoir de payer les dettes énormes de la couronne, Humbert est relativement pauvre et sa famille n'a pas les ressources que l’on suppose. On assure même que la princesse Clotilde, vivant près de Turin, et à peu près ruinée, reçoit une pension du roi Humbert et met ses enfants au collège.

23 janvier : Le culturkampf au Landtag prussien

Albert Falk

L'Univers du 23 janvier 1879.

Les séances du Landtag prussien, tenues la semaine dernière, ont été presque exclusivement consacrées à la discussion du budget des cultes. Il était donc tout naturel que le culturkampf revînt sur le tapis.

Chaque année, à pareille époque, les vaillants députés catholiques du Landtag élevaient leur voix pour défendre les intérêts de l'Eglise et pour attirer l'attention de leur pays sur les ruines causées par le culturkampf et sur l'abîme vers lequel M. Falk et ses satellites font marcher le peuple allemand.

Cette année encore, M. Falk a répondu avec la même imperturbable impudence aux députés catholiques. Il a même osé, comme l'a déjà dit notre correspondant particulier de Berlin, soutenir qu'il avait relevé la religion en Prusse.

La majorité servile est sourde aux doléances des provinces catholiques de la monarchie prussienne, qui pourtant sont celles d'où la Prusse tire le plus clair de ses bénéfices.

Le gouvernement, de son côté, fait déclarer par M. Falk qu'il persistera clans la voie suivie jusqu'à présent. Sur la voie suivie, le vieux roi a rencontré deux assassins ; à droite et à gauche s'amoncellent les ruines faites par le culturkampf. Néanmoins on prétend vouloir y persister, comme s'il n'y avait pas encore assez de ruines morales et matérielles en Prusse et en Allemagne.

Le Landtag a voté les fonds et pour la soi-disant haute cour ecclésiastique et pour l'ordinaire du « doux Joseph-Hubert Reinkens ». Il ne sied pas de dire en quoi consiste le vrai ordinaire de cet ex-postulant Reinkens [fondateur et le premier évêque de l'Église schismatique vieille-catholique], qui sous Napoléon III fit antichambre aux Tuileries avec d'autres illustrations prussiennes ejusdem farinae.

Ces débats-du Landtag ont eu l'immense avantage de dessiller les veux les quelques naïfs, qui ont ajouté foi aux prodiges funambulesques étalés par le ministre des cultes à la tribune des députés.

M. Windhorst, le leader du centre, savait bien ce qu'il disait en constatant à l'ouverture de la discussion, dès la première séance, que les négociations avec Rome ne pouvaient pas avancer sous un ministère Falk. Voici, d'ailleurs, le texte, de la décla ration qu'il a faite au nom du centre:
« Nous sommes d'avis qu'un juste règlement des rapports de l'Eglise avec l'Etat ne saura être trouvé que dans l'accord de l'Etat et des représentants des diverses communautés religieuses, et, pour ce qui concerne l'Eglise catholique, dans l'accord du gouvernement avec le Pape. »

M. Windhorst a ajouté : que les députés catholiques n'avaient qu'un seul but, le rétablissement de la paix religieuse, qui est indispensable pour que la parole de l'empereur Guillaume, demandant la conservation de la religion pour le peuple, devienne une vérité.

A ceci, le doucereux Falk a répondu en invitant les catholiques à obéir à l'injonction du Saint-Père, qui demande aux catholiques d'obéir aux lois de l'Etat. L'injonction était assez inconvenante, venant d'un Falk : aussi M.Dauzenberg s’en est il emparé pour rappeler au ministre la violence faite journellement aux consciences catholiques par le gouvernement prussien. Il lui a démontré l'inconvenance de mêler le Pape aux débats, en déclarant que Léon XIII ne recommandait le respect qu'aux lois non contraires à la religion. Finalement, il lui a déclaré qu'il regardait sa personne comme le principal obstacle au rétablissement de la paix religieuse.

M. Windthorst est remonté à la tribune pour déclarer que les catholiques n’accepteraient jamais ces lois. Il a déclaré en outre à la majorité qu'étant protestante, elle ne pouvait pas comprendre les intérêts et l'honneur catholiques.

« Nous catholiques, — s'est-il écrié en descendant de la tribune, — nous reproduirons jour par jour nos doléances, et nous en appellerons de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. »

En résumé, des débats tenus toute la semaine dernière il résulte que le gouvernement prussien veut continuer la lutte tant que le centre n'aura pas passé, avec armes et bagages, dans le camp ministériel. Cette lutte durera donc encore aussi longtemps que le ministère lui-même. M. Windhorst a formellement déclaré que les catholiques ne désarmeraient pas sous le ministère actuel.

Nous ajouterons un dernier mot. La Gazette de la Croix, dont l'autorité ne saurait être contestée en cette matière, assure qu'en très haut lieu on se serait écrié, à la suite du discours de M. Falk : Cet homme fait trop de zèle.

Malheureusement ce n'est là qu'une phrase et non pas un fait.

Quoi qu'il en soit, l'issue finale ne saurai faire doute. A chaque coup porté à l'Eglise, l'Etat en reçoit deux. L'Eglise date de dix- huit siècles, la Prusse d'hier.

23 janvier : Lettre du Baron Ondes Reggio à l'Archevêque de Palerme sur l'enseignement thomiste

Baron Vito d'Ondes Reggio

L'Univers du 24 janvier 1879.

Nous trouvons dans l'excellent journal la Sicilia cattolica une lettre, remarquable du baron d'Ondes Reggio, adressée à Mgr Celesia, archevêque de Palerme. Il est, fortifiant d'entendre cette parole, éloquente, trop souvent muette aujourd'hui, de l'ancien député au parlement italien, de l'homme d'Etat catholique qui représente encore l'Italie réelle, quand' il ne représente plus 'Italie légale. Nous, recommandons la lecture de cette lettre aux catholiques libéraux-français qui ne se doutent pas qu'ils sont libéraux parce qu'ils ne sont pas théologiens, ou parce qu'ils ont étudié la théologie auprès de professeurs qui se targuent de thomisme sans en avoir le droit.

"Je dois les plus grands remerciements à Votre Excellence Révérendissime pour le cadeau qu'elle a daigné me faire du discours admirable par lequel elle inauguré son collège théologique. Votre réputation de maître en Israël est si universellement reconnue et méritée, que tout éloge serait du plus pur superflu. Néanmoins je ne laisserai pas de dire que Votre Excellente a fait une chose très opportune en rappelant les règles du célèbre Commonitorium lirinense, dans ces temps remplis de novateurs aussi absurdes que nombreux, qui sous le nom de catholiques-libéraux, attaquent de cent manières plus dissimulées et plus perfides les unes que les autres la perpétuité de nos vérités catholiques, principalement celles qui regardent l’autorité de l'Eglise et de son auguste Chef. De manière que si l'étude de la théologie a toujours été d'une utilité souveraine aux laïques qui s'appliquent aux sciences morales, juridiques et politiques, maintenant elle leur est d'une absolue nécessité pour défendre, comme il est de leur devoir, la sainte Eglise catholique et le souverain Pontife, contre les usurpations que les puissances temporelles font de leurs divines prérogatives au lieu de les révérer et de s'y soumettre.

Il y a grandement à se réjouir, avec Votre Excellence et avec toute la Sicile, de la réouverture des études théologiques, sous les auspices du docteur Angélique, parce que depuis trop longtemps, en Sicile, ces études, qui forment la base et le couronnement de toute science, et de la vraie sagesse, avaient beaucoup baissé. Mais cette restauration entraînera à sa suite celle des études philosophiques, sous le même drapeau de saint Thomas, suivant le désir, les encouragements et les ordres de notre très sage Pontife Léon XIII.

J’ai l'honneur d'être, etc.

Vito d’Ondes Reggio

23 janvier : Projet d’adresse des journalistes catholiques belges au Pape Léon XIII à l’occasion du 1er anniversaire de son élection

L'Univers du 24 janvier 1879.

Sous ce titre : Hommage de la presse catholique belge à S. S. Léon XIII, nous lisons dans le Courrier de Bruxelles :


Un grand nombre de nos confrères ont déjà applaudi à l'idée d’associer toute la presse catholique de notre pays à la manifestation qui se prépare dans la Ville éternelle pour le 20 février, jour anniversaire de l'élection de Léon XIII : comme nous ils estiment que s'il n'est-pas donné à tous les journalistes belges d'assister en personne à l’audience du Vicaire de Jésus-Christ, ils seront heureux de pouvoir néanmoins participer à cette démarche par  une adhésion formelle aux sentiments et aux vœux qui seront exprimés au souverain Pontife. En présence de ces dispositions, nous croyons aller au-devant d'un désir général en donnant ici le texte d'un projet d'Adresse où les principes qui doivent diriger le publiciste catholique sont exposés avec autant de précision et de vigueur que d'ampleur magistrale. On y reconnaîtra aisément la plume de notre éminent confrère du Bien public, M. G. Verspeyen qui a bien voulu à la demande de plusieurs d'entre nous, nous servir d'interprète à tous :

Très saint Père,

Les journalistes catholiques belges se font un devoir et une joie de s'associer, en ce jour, à la manifestation qui réunit autour de la chaire de Pierre les publicistes voués, dans le monde entier, à la défense de l'Eglise et à la propagation des grandes vérités dont le Pape est l'infaillible organe et le fidèle gardien.

Appelés aux luttes quotidiennes de la presse dans un pays où le combat séculaire des deux cités est engagé dans toute son ardeur, nous avons besoin plus qu'ailleurs peut-être d'une lumière et d'un guide.

Cette lumière et ce guide nous les avons toujours cherchés et trouvés dans le phare divin allumé sur le siège de Pierre, au bord de l'océan des erreurs humaines. C'est là que notre vie publique et notre vie privée reçoivent leur règle, là nous apprenons à accorder toujours à l'immuable justice la prééminence qui lui appartient et à mesurer aux faits et aux nécessités sociales leur place légitime.

Soumis aux institutions qui régissent notre patrie, nous tâchons d'en tirer pour la cause sacrée de l'Eglise, pour le bien des âmes, pour la propagation et pour la conservation de la foi, tout le parti possible. Dans l'arsenal où un libéralisme antichrétien puise tant d'armes contre la religion, nous cherchons de notre côté, les meilleurs moyens de la défendre, persuadés que même sur le terrain légal et contingent, nous saurons du moins forcer l’impiété à se mentir à elle-même et à montrer à tous les yeux qu'elle n'est pas plus la liberté qu’elle n'est la vérité.

Sans doute, le succès n'a pas toujours répondu à ce travail. Mais nos échecs tiennent à des causes générales, souvent indiquées par le Saint Siège ; ils peuvent dépendre aussi, dans une mesure qu’il ne nous appartient pas d’apprécier, de l’insuffisance de nos efforts et des imperfection s de notre œuvre.

Exposé à toutes les surprises, à toutes les défaillances, à tous les périls de l’improvisation, le journaliste catholique écrit comme il le peut ; il n'écrit presque jamais comme il voudrait écrire. Votre Sainteté n'ignore pas ces difficultés de notre labeur ; elle appréciera avec une paternelle bienveillance le soin que nous avons mis à les surmonter. Nous savons, et c'est pour nous un puissant motif d’encouragement, que les bénédictions du Pape sont acquises aux cœurs de bonne volonté !

Mais, très Saint-Père, la tâche de la presse catholique ne se réduit pas à défendre pied à pied les droits de l'Eglise sur Je terrain de la légalité constitutionnelle.

Vos illustres prédécesseurs et Votre Sainteté Elle-même, vous nous avez appris par vos enseignements et par vos exemples, à placer, à côté de ces polémiques toujours renouvelées, l'exposition permanente et l'apologie des féconds et salutaires principes du droit publie chrétien. La récente Encyclique du 28 décembre 1878 nous trace une fois de plus, et avec une incomparable autorité, la voie que nous avons à suivre dans ce travail de restauration. Nous tâcherons d'obéir à ces indications de la sagesse pontificale avec l'humble docilité qui convient à notre situation dans l'Eglise et avec cette persévérance chrétienne qui triomphe de tous les obstacles.

Notre but sera surtout de montrer que « les rapports du gouvernement et de là religion sont si connexes que tout ce qu'on enlève à celle-ci diminue d'autant la majesté du pouvoir et la soumission qui lui est due. ».

Cette grande vérité, si solennellement rappelée par Votre Sainteté, est particulièrement méconnue dans notre pays, où les rapports actuels de l'Eglise et de l'Etat sont empreints d'un libéralisme funeste à la prospérité mutuelle de la société religieuse et de la société civile elle-même. Puissions-nous, Très Saint-Père, amener les esprits à reconnaître que contre les périls sociaux, « l'Eglise possède une vertu qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les répressions des magistrats, ni dans les armes des soldats ! » Puisse enfin notre chère Belgique, désabusée des erreurs contemporaines, reconnaître au plus tôt « la nécessité de rétablir l'Eglise dans la condition et la liberté requises pour exercer, à l'avantage de toute la société, sa très salutaire influence ! » Nous supplions Votre Sainteté d'agréer a l'expression de ces sentiments et de daigner nous y confirmer, par sa paternelle bénédiction,

De Votre Sainteté,
Les fils soumis et respectueux.
Bruxelles, le    janvier 1879.

23 janvier : Rome : Fête de Ste Agnès, bénédiction de agneaux destinés à la confection des Palliums. Différentes audiences du Pape Léon XIII. Anniversaire de la mort de Pie IX. Dégradation des meours en Italie. Poursuite du procès contre Passanante.  

Monnaie du Pape Léon XIII

L'Univers du 27 janvier 1879.

Lettre de Rome 

Rome, le 23 janvier

Avant-hier, fête de sainte Agnès, les cérémonies en l'honneur de cette noble vierge et martyre romaine ont été célébrées avec beaucoup de pompe dans les deux églises qui lui sont dédiées, l'une à la place Navone, l'autre, hors les murs. Au Vatican, le Saint- Père a reçu, avec deux chanoines du Latran, Mgr Martinelli, préfet des cérémonies, lequel, accompagné d'un massier et d'un mansionnaire, présentait à Sa Sainteté deux agneaux blancs tout enguirlandés, dus, à titre de canon, par le chapitre de Sainte- Agnès, et destinés à fournir la laine qui sert à confectionner les S. Palliums dont le Pontife honore les patriarches, les primats et les archevêques. La présentation accomplie, selon le rit, les agneaux ont été envoyés au prélat doyen de la Rote, qui les fait élever pour l'usage indiqué.

Léon XIII a donné audience dans la salle consistoriale à une foule de familles étrangères, charmées de sa bonne grâce apostolique, des paroles et des bénédictions qu'il donne particulièrement à chacun, avant de bénir solennellement l'assemblée des visiteurs. Il y a temps pour parler, temps pour se taire. Telle semble être la devise du Pape. On l'a entendu prononcer des discours énergiques et considérables par leur signification ; on a lu récemment ses Encycliques et sa lettre à l'archevêque de Cologne. Quand il parlera ou écrira, il frappera fort : ce sera le tempus loquendi. Dans les rencontres quotidiennes et publiques, il se bornera le plus souvent à témoigner de sa tendresse paternelle aux fidèles. Tempus tacendi. Mais ces fidèles emporteront toujours dans leur cœur un précieux souvenir.

Dans les audiences privées qu'il accorde à ceux qui ont à lui transmettre des communications utiles ou importantes, il s'ouvre avec une simplicité pleine de charme et fait preuve d'une sagesse admirable, s'intéressant à toute chose, interrogeant beaucoup et donnant ses avis ou ses décisions. NN. SS. les archevêques de Bourges et d'Auch, les évêques de Nîmes, de Nevers, de Saint-Flour, ainsi que de Saint- Hyacinthe et d'Ottawa (Canada) se montrent épris de sa bonté, de sa confiance, de son amour envers eux et envers leurs diocèses.

Hier soir, il a daigné honorer d'une audience privée, M. Louis de la Martinière, chanoine de Bordeaux, lui apportant, avec son volume sur la Divine Eucharistie, une belle offrande pour le Denier de Saint-Pierre. Le pieux abbé a annoncé à Léon XIII qu'il allait faire traduire son œuvre en italien, et Sa Sainteté l'a de nouveau félicité ; puis sachant qu'il avait prêché à Saint-Sulpice, de Paris, et dans nos principales cathédrales de France, elle l'a engagé à persister dans l'exaltation du sacrement de l'autel, ajoutant qu'il était utile aussi de commenter, pour le bien de la société, les doctrines contenues dans l'Encyclique. Enfin, comme M. de la Martinière parlait de son dévouement et de sa vénération pour l'Eme cardinal Donnet, Léon XIII s'est plu à rappeler les souvenirs qui l'attachait à ce prince de l'Eglise et à louer son grand zèle et ses vertus.

On attend à Rome l'Eme cardinal Manning, qui viendrait traiter d'affaires considérables et apporter au Pape de grandes consolations.

L'Eme cardinal-vicaire publie un mandement sur la fête de la Purification, et rappelle aux Romains un vœu de leurs ancêtres en vertu duquel, la veille de cette fête, ils doivent observer le jeûne strict.
Ce jour-là, 2 février, il y aura dans toutes les églises et basiliques de Rome, après la messe, une quête pour le Denier de Saint-Pierre.

Le 7 février, est l'anniversaire de la mort du Pontife Pie IX, à jamais regretté. Des services solennels seront célébrés, le 8, à la basilique Vaticane ; le 9, à Saint-Jean de Latran. Les Romains préparent des manifestations de deuil imposantes.

Pendant que l'Allemagne reconnait les inconvénients du kulturkampf, l'Italie d'Humbert se plaît à les braver. On plaide en ce moment, devant le tribunal correctionnel de Chieti, un procès intenté à Mgr Louis Ruffo-Scilla, archevêque non reconnu de ce diocèse. Le délit de ce prélat consiste dans l'interdit d'une église appelés du Crucifix, au petit village de Musellara, à 30 kilométrés de Chieti. Des scandales et des abus avaient été commis dans cette église ; l'archevêque accomplissait un devoir ecclésiastique et se bornait à faire afficher sur la porte un avis écrit à la main. Mais le gouvernement, qui a refusé l(exequatur à Mgr Ruffo-Scilla et ne le reconnaît pas comme évêque, le reconnaîtra avidement comme contribuable et voudra prélever 13 20 pour cent sur l'aumône que lui envoie le Saint-Père. Cette vaillante Italie est ainsi faite.

Un congrès catholique régional est ouvert à Gênes présidé par l'archevêque de cette ville, avec l'assistance de NN. SS. les évêques, de Tortona, de Savona, de Ventimiglia et d'Alberga.

La misère à Rome devrait inquiéter le gouvernement ; elle n'inquiète que le Saint-Père et les riches Romains, qui, je dois le dire, multiplient les dons pour venir au secours des malheureux. Comme trait significatif de cette misère, il suffit de dire que le mont-de-piété a avancé sur gages, en ce moment, une somme de quatre millions deux cent mille francs.
Et cette misère couvre l'Italie, des Alpes au talon de la botte. De là les émigrations et un surcroît de crimes, de délits, de suicides, de faillites qui amène les procureurs généraux, inaugurant dans les divers tribunaux l'année judiciaire, à pousser des cris d'alarme et à déclarer la morale en décadence absolue.
Mais le nouveau ministre de la justice est là, M. Tajani se vantant de ramener l'ancien état de choses, et pour ce, opérant des razias dans la magistrature et se livrant aux actes les plus arbitraires. Ces actes vous intéresseraient médiocrement ; je me borne à signaler la suspension que ce ministre vient d'infliger à un procureur du roi, à Gênes, lequel se servait du magnétisme pour arracher des révélations à ses prévenus. Aimable magistrat !
On parle beaucoup des abus énormes découverts dans l'administration de la junte liquidatrice des biens d'Eglise. Mais à quoi bon, et qu'y a-t-il là d'étonnant ? Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour.

Vous verrez que Passanante finira par être absous. Son avocat, M. Tarantini, l'a déjà rendu très intéressant, en le présentant aux journaux comme un homme calme, vertueux, convaincu, rêvant le bonheur de l'humanité, auteur inspiré d'un évangile nouveau, et contemplant l'avenir d'un regard voilé par le mysticisme. Tout à coup cet avocat change de tactique et demande au président de la cour d'assises de soumettre le cher régicide à des expériences, afin d'apprécier ses facultés mentales. Et le bon président se dispose à appeler des phrénologues italiens et étrangers, qui décideront. Pourquoi ce président ne recourt-il pas, lui aussi, au magnétisme ? Au reste, un journal dit ce soir : « Le président s’est rendu aux prisons de San Francesco, avec le greffier, et il a soumis Passanante à un interrogatoire qui a duré sept heures. »
Passanante est un sectaire de la pire espèce ; il n’est pas fou… mais de ce train là, et grâce à M. le Président, il le deviendra. 

23 janvier : Des socialistes envoient des lettres de menace au Pape Léon XIII à cause de leur condamnation dans son Encyclique Quod apostolici.

L'Univers du 27 janvier 1879.

Rome, 23 janvier. 

Les internationalistes socialistes de plusieurs parties de l'Europe viennent, dit-on, d'adresser au Vatican des lettres menaçantes, à l'occasion de la dernière encyclique du Pape. On assure que le Vatican en donnera communication aux gouvernements intéressés.
On annonce que les négociations entre le Vatican et l'Allemagne auraient repris, depuis quelques jours, une marche plus satisfaisante. Ce résultat serait dû à l'accord survenu sur quelques points.

24 janvier : La presse anglaise et le Pape Léon XIII

L'Univers du 24 janvier 1879.

Les grands journaux de Londres ont tellement l'habitude de patauger dans l’absurde quand il s'agit des affaires et des nouvelles de Rome, que nous nous abstenons la plupart du temps de relever le caractère insensé de leurs informations. Aujourd'hui nous ferons une exception en faveur du Standard et du Pall Mall qui révèlent à leurs lecteurs des détails surprenants.

Ainsi, le correspondant du Standard, rééditant un canard qui a pris son vol sur les bords de la Seine, ajoute foi à la tentative d'empoisonnement sur le pape. Bien plus, il affirme, avec une gravité incomparable, que le Pape n'est pas surpris du bruit que fait cette tentative dans le monde des journaux. Bien mieux encore, le Pape, toujours d'après le correspondant du Standard, a par quelques paroles que l'oreille de ce correspondant n'a pu malheureusement recueillir, déclaré qu'il existait dans le cercle dont il est entouré le pieux désir de l'empoisonnement. Là-dessus, le correspondant n'y tient plus, et il se met à trembler pour les jours du Pape, menacé par les trames des jésuites (sic), dont l'opposition à Léon XIII augmente (sic) de violence et d'acharnement.

Quant au Pall Mall, son information d'un genre moins lugubre, a néanmoins une saveur de haut goût pour un public protestant. Son Correspondant constate en effet, qu'une correspondance très active va bientôt amener une entente complète entre le Vatican et l'Allemagne. Le correspondant du Pall Mall doute d'autant moins de cette solution heureuse, qu'il sait très, bien de: source on ne peut plus sûre, que le Pape, avant d'adresser son Encyclique aux évêques du monde entier, avait bien voulu la soumettre à l’empereur Guillaume. Les puissances de Berlin ayant désiré des retouches ; le Pape les a faites, et le document que la presse catholique a reproduit est le fruit d’une entente complète entre l'empereur, M. de Bismarck et Léon XIII.

Comment, après ces imaginations protestantes, qui dépassent tout ce qu'on peut dire, s’étonner de l’incurable ignorance où est le public anglais des hommes et des choses du catholicisme ? Nous voulons bien que les journaux de Londres, qui font accueil à ces ineptes informations, puissent arguer de leur ignorance et de leur bonne foi, mais alors c'est leur ignorance qui est inexcusable, et leur bonne foi dépasse les limites des circonstances atténuantes.

24 janvier : Les radicaux supprime le traitement de l'aumonier militaire de Chambéry

L'Univers du 24 janvier 1879.


Nouvel exemple du respect de la loi professé par nos radicaux. Nous le trouvons dans l'Union savoisienne :

"Mgr l'archevêque de Chambéry vient  d'être prévenu que le traitement alloué à M. l'aumônier de la garnison était supprimé."

La loi sur l'aumônerie militaire n'est pourtant pas abrogée. Cela nous rappelle le mot de Raôul Rigault, à qui un avocat, d'ailleurs communard, reprochait. de ne pas se tenir dans la légalité : "Je ne fais pas de la légalité, je fais de la révolution."

C'est ce que fait le gouvernement.

25 janvier : Le garde des sceaux italien prétend toujours limiter les évêchés en invoquant les droits accordés autrefois aux monarchies catholiques

L'Univers du 25 janvier 1879.

La dépêche suivante est communiquée aux journaux par l’Agence Havas :
« Rome, 23 janvier.
Sénat. — Discussion du budget de la justice.
Le garde des sceaux parle des rapports de l'Eglise avec l'Etat. Il espère que le langage calme et élevé du Pape produira un bon effet, et servira d'exemple à l’épiscopat. Il ajoute que tous les sièges épiscopaux de la libre collation ont reçu l'exéquatur à l'exception de quatre. La difficulté de cette question consiste, pour les églises, dans le patronat royal. Le ministère s'efforcera de simplifier aussi cette question. Les sièges épiscopaux sous le patronat royal sont au nombre de cent environ. Le ministère accordera des facilités, toutes les fois que cela sera possible en sauvegardant toutefois les droits de la couronne.
Le Sénat vote ensuite le budget de la justice. »

Nous ne savons si le résumé que publie l’Agence Havas reproduit exactement les déclarations du garde des sceaux italien. En tout cas, l'on peut observer que le gouvernement italien, aussi prompt que celui d'Allemagne à prendre dans la dernière Encyclique les passages qui, par une fausse interprétation, peuvent le mieux servir ses desseins, se garde aussi bien d'en tirer, pour son propre compte, la haute leçon que contient le document pontifical à l'adresse des pouvoirs qui persécutent l'Eglise.

On sait en effet, et toute l'impudence des ministres italiens ne saurait déguiser ce fait, que le gouvernement révolutionnaire d'Italie n'a cessé d'apporter des entraves au libre exercice des droits de l'Eglise. On sait, en particulier, par quelle série de mesures iniques, après avoir dépouillé toutes les congrégations religieuses, il a fait au pape une obligation de secourir matériellement les évêques dépouillés de leur mense contre tout droit, parce qu'il ne plaisait pas au gouvernement de les reconnaître.

Enfin, personne n'ignore que les prétentions du gouvernement italien par rapport aux évêchés qu'on nomme de patronat royal, sont une injustifiable attaque au droit pontifical, le gouvernement d'Italie étant sans titre pour réclamer les privilèges accordés autrefois, en vue des services rendus par elle à l'Eglise, aux puissances dont il s'est fait violemment le successeur. Par suite, c'est le comble de l'hypocrisie d'oser invoquer contre les évêques un document qui est, en réalité, la condamnation au pouvoir qui les opprime.

Mais les révolutionnaires sont partout les mêmes, et M. Tajani, qui vaut M. Falk, ne pouvait laisser échapper cette occasion, de montrer une fois de plus à quelle espèce d'ennemis l'Eglise est aujourd'hui livrée. L’Agence Havas, agent et complice de tous les gouvernements révolutionnaires, peut s'imaginer que ses renseignements serviront à tromper le public ; les catholiques, eux, ne s'y tromperont pas.

25 janvier : Compte-rendu de l’audience accordé par le Pape au Clergé de St Louis de Français à Rome

Le Pape Léon XIII

L'Univers du 25 janvier 1879.

Ma dépêche de ce matin vous annonçait deux audiences accordées par le Saint-Père, l'une au clergé de Saint-Louis, l'autre à une députation du diocèse de Viviers. Voici le détail de ces deux audiences, qui ne manquera pas d'intéresser vos lecteurs.

« J'éprouve un véritable plaisir, a dit Léon XIII, à recevoir cette communauté importante de Saint-Louis, où passent tour à tour des prêtres des divers diocèses de France, et je me rappelle que, dans ma jeunesse, quand je faisais mes études à Rome, j'aimais beaucoup à fréquenter l'église nationale des Français, parce que l’on y accomplissait les cérémonies religieuses avec piété et solennité. »

Puis, à mesure que le supérieur présentait les chapelains en nommant le diocèse auquel ils appartenaient, le Saint-Père se plaisait à citer des réminiscences qui témoignaient en même temps de sa mémoire heureuse et forte comme celle de Pie IX et de son tendre attachement envers la nation française « qui a été et restera toujours, - a-t-il affirmé d’un ton énergique – la Fille aînée de l’Eglise. »
 
La seconde audience à son importance pour le diocèse de Viviers. Un vicaire avait été chargé par Mgr l’évêque d’apporter une adresse au Pape. Il était accompagné de Mgr Mercurelli secrétaire des brefs ad princeps et un de nos compatriotes dont le nom est populaire à Rome, le cher Frère Siméon, directeur de l’école française du palais Poli et natif de Saint-Andéol, village de l’Ardèche.

Le Saint-Père a reçu les trois visiteurs avec une bonne grâce parfaite. « Toujours généreuse la France, a-t-il dit, generosa semper ».  Ah ! Puissions-nous mériter cet éloge qui, nous plaçant à la tête des nations, nous impose de si grands devoirs !

Léon XIII a repris : « Elle est abondante en bonnes œuvres ; aussi la Providence ne cesse-t-elle de lui donner tout ce dont elle a besoin. ».

26 janvier : Les frères maçons du conseil municipal de Chambéry ont trouvé un moyen ingénieux de se débarrasser des frères de la doctrine chrétienne

Maison des Frères de la doctrine chrétienne à Chambéry

L'Univers du 26 janvier 1879.

 Le conseil municipal de Chambéry, cénacle de francs-maçons de la pire espèce, a trouvé un moyen ingénieux de se débarrasser des frères de la doctrine chrétienne, auxquels, depuis soixante et onze ans, la grande majorité de la population chambérienne accorde sa confiance pour l'éducation primaire. Le conseil prétend déposséder les frères de l'immeuble qu'ils occupent, sous le prétexte que cet immeuble, sur lequel la ville revendique certains droits, a été détourné de sa destination.

La vérité est que la maison où les frères tiennent leur école a été bâtie par eux, au moyen de dons et de souscriptions, sur un terrain qui appartenait à la ville de Chambéry, mais que la ville, au temps où elle reconnaissait leurs services, leur avait concédé à perpétuité.

Les municipaux actuels n'osent pas méconnaître l'acte de concession, qui date déjà de plus de trente ans (9 avril 1844). Mais ils soutiennent que cet acte imposait aux frères l'obligation de n'établir sur le terrain en question qu'un bâtiment à l'usage de maison-mère ou, si l'on veut, de noviciat.

Or, disent ces messieurs, l'école primaire communale des frères est installée, à l'heure qu'il est, dans la maison dont il s'agit. Bien plus, les frères ont ouvert une école libre dans la partie de cette maison qui ne sert pas à l'école communale. Donc les frères ont détourné de sa destination de maison-mère l'immeuble qu'ils ont fait élever sur un terrain concédé par la ville de Chambéry. Donc — et c'est là le point essentiel pour les citoyens délibérants — l'école communale tenue par les frères doit être supprimée.

Telles sont les conclusions prises par le municipe de Chambéry, le 23 décembre dernier, au bas d'une page entière de considérants indigestes, dus à la plume de l'un des avocats retors qui font la loi dans ce conseil.

Cette délibération, au vote de laquelle le maire lui-même a tenté de se dérober, a fait scandale dans la ville. Car, en dehors de la haine maçonnique qui les poursuit comme serviteurs de Dieu, les frères sont aimés à Chambéry, où leur dévouement à l'enfance sera bientôt centenaire. D'ailleurs la population est édifiée sur l'injustice — disons même sur l'impudence — des arguments que leur lance le conseil municipal.

Personne, en effet, à Chambéry, n'a oublié les circonstances qui ont forcé les frères à transformer leur noviciat du Vernay en une maison d'école communale ou libre. Ce changement, que les municipaux reprochent aux frères, est la conséquence, tout le monde le sait en Savoie, de l'acte de violence et d'illégalité flagrante que les mêmes municipaux leur ont fait subir en 1870.

Jusqu'à cette époque néfaste, les frères de la doctrine chrétienne avaient été les seuls instituteurs publics à Chambéry. Ils étaient là depuis soixante-trois ans, lorsqu'une commission municipale, digne produit de l'aventure du 4 septembre, s'arrogea, au mépris de toutes les lois, le droit de chasser les frères et de les remplacer — dans les vingt-quatre heures, suivant l'usage républicain — par des maîtres laïques, auxquels fut livré le bâtiment scolaire que la ville venait de faire construire à grands frais.

Au retour, hélas ! incomplet de l’ordre administratif et politique, le gouvernement avait pour devoir de faire cesser cet état de choses et de déclarer nulle la substitution, illégalement décrétée à Chambéry, de l’enseignement laïque à l’enseignement congréganiste. Mais, en vertu de ce système de conciliation, dont Ies honnêtes gens sont si souvent victimes, le gouvernement recula à demi devant le fait accompli. Il reconnut l'existence de l'école laïque et se borna à autoriser le préfet d'alors, M. de Tracy, à créer de nouveau une école congréganiste, sous la direction des frères expulsés. Un arrêté du 7 juin 1872 créa cette école, qui aurait dû être simplement rétablie, et qui, par le fait, est aujourd'hui à Chambéry la seule école légalement instituée.

L'arrêté ne pouvait toutefois obliger la ville à rendre aux frères le bâtiment scolaire livré aux laïques. Aussi les laïques le gardèrent-ils, et les frères, faute d'un local convenable pour leurs classes, durent-ils ouvrir leur nouvelle école au Verney. Voilà pourquoi cette maison du Verney est devenue une maison d'école. Voilà pourquoi le noviciat, qui était là, a été transféré à six kilomètres de Chambéry, dans le bel établissement de Lamotte-Servolex, dû à la générosité de la famille Costa de Beauregard, et où les frères dirigent depuis de longues années une école supérieure professionnelle dont la jeunesse de Savoie bénéficie largement.

Les républicains savoyards, devenus les maîtres de par la franc-maçonnerie, savent parfaitement à quoi s'en tenir sur cette question. Mais leur rage diabolique contre tout ce qui est chrétien ne connaît ni bornes ni lois. Ils s'insurgent contre l'arrêté préfectoral du 7 juin 1872, qui a pourtant respecté l'école laïque, illégalement créée à Chambéry. Ils s'insurgent contre le texte de la loi qui les condamne à payer une indemnité annuelle de logement et de local scolaire aux frères, qui n'ont plus la jouissance du bâtiment municipal. Ils s'insurgent contre les arrêtés d’office que les préfets conservateurs qui se sont succédé en Savoie, MM. de Tracy, de Fournès, de Vallavieille, Brassier, n'ont pas hésité à prendre pour les forcer à remplir envers les frères, instituteurs communaux, leurs obligations pécuniaires.

Ils ont fatigué le conseil d'Etat de leur recours, sans se lasser eux-mêmes de leurs insuccès constants et dispendieux. Ils ont compromis les finances de la ville par des sacrifices insensés au profit des écoles laïques qui ont le moins d'élèves, pour nuire aux écoles congréganistes qui en ont le plus, au point de faire monter le budget scolaire de Chambéry, qui était de 18 550 Fr. avant 1870, lorsque les frères dirigeaient seuls les écoles, au chiffre in croyable de 78 605 Fr., sans que le nombre des élèves ait sensiblement augmenté depuis huit ans. Et voilà qu'aujourd'hui, comme conclusion d'une querelle absurde faite aux frères, ils intiment au préfet l'ordre à peine déguisé de détruire ce que ses prédécesseurs ont réglé suivant la loi et d'imposer aux habitants de Chambéry qui ne le réclament pas, le monopole de l'enseigne ment laïque.

De tels procédés venant de tels hommes, ont soulevé, comme nous l'avons dit, dans la population, un commencement de révolte. Près de 1 300 pères de famille, dans cette ville de moins de 20 000 âmes, ont signé une pétition au préfet de la Savoie pour lui demander de ne pas donner à la délibération municipale du 23 décembre une approbation sans laquelle ce nouvel exploit de la haine révolutionnaire ne peut aboutir. Défenseur naturel des frères, M. le marquis Costa de Beauregard, ancien député, s'était chargé de remettre la pétition au préfet. Une correspondance, que l’Univers a publiée, a montré que le préfet, trouvant cette protestation « regrettable » (les républicains ont parfois de ces scrupules), ne se souciait pas de la recevoir.

Mais le préfet, M. Paul Fabre, a fait mieux encore, à ce que l'on assure. Pour échapper plus sûrement encore à la visite de M. de Costa et de ses amis, il a quitté furtivement la préfecture à l'heure de l'audience, et est allé faire une promenade à pied de trois heures sur une des routes pittoresques qui entourent Chambéry. Puis rentrant à la chute du jour dans son salon, où quelques personnes étaient réunies, il se serait écrié, sans crainte de choquer aucune d'elles :
— « Eh bien ! ils sont venus !... Ma foi, moi, je suis allé me promener à la cascade de Couz, et j'ai mes 10 kilomètres dans le ventre !... »

Les journaux de Savoie annoncent que ce même préfet est à Paris, sans doute pour se reposer de cette course, et qu'il va obtenir une recette générale. Peu nous importe, pourvu que les pétitionnaires de Chambéry, quoique éconduits par ce fonctionnaire, aient arrêté la persécution contre les frères. Laissons les républicains, vrais ou faux, à leur curée des places, qui est la grande raison d'être de la république en France. Et nous, conservateurs chrétiens, quel que soit notre point de départ politique, groupons-nous plus fermement que jamais sur le terrain catholique, le seul vraiment solide, pour défendre nos droits et nos libertés légitimes contre les entreprises du régime misérable que nous subissons.

A. F.

27 janvier : Désinformation de la presse anglaise sur la Pape Léon XIII reprise par le Gaulois.

L'Univers du 27 janvier 1879.

L'autre jour un journal de Londres, qui ne manque pas d'autorité dans les questions anglaises, racontait gravement, sur la foi d'un correspondant de Rome, que les jésuites voulaient empoisonner le Pape à cause de ses idées libérales, que le Pape s'en défiait et surveillait rigoureusement ses dangereux ennemis, mais sans pouvoir s'en débarrasser. Des nouvelles de cette sorte réjouissent la charité protestante. — Imaginez un journaliste français ou romain, racontant à ses lecteurs que lord Beaconsfield mécontent des « tendances libérales » de S. M. la reine, est absolument décidé à empoisonner sa souveraine ; qu'une première tentative est restée sans résultat, mais qu'il se prépare à recommencer. On entendrait d'ici les cris d'indignation des anglais contre le journal papiste assez osé pour prêter à son pays de pareils moyens de gouvernement. Ou bien on dirait là-bas : « Ces Français, ces papistes, comme ils connaissent bien les coutumes de l'Angleterre ! » Et-ils riraient de l'ignorance continentale qui donne tant de joies à l'amour-propre anglais.

Cependant, au point de vue du bon sens européen, il y a quelque différence entre un pape et un souverain anglais et, dussions-nous scandaliser le Pall Mall, nous doutons infiniment moins de l'amour et de la soumission des jésuites pour Léon XIII que du dévouement des ministres de la reine Victoria pour leur gracieuse souveraine.

Mais ne soyons pas trop sévères pour le Pall Mall ; il peut invoquer, comme circonstances atténuantes, son ignorance attardée aux calomnies de la réforme et le besoin qu'ont ses lecteurs de canards antipapistes. Ce sont là des « circonstances atténuantes » que ne peut invoquer un journal français qui se prétend conservateur, et qui reproduit simplement, avec complaisance, les monstrueuse inventions de la feuille anglaise.

Voici ce que nous lisons dans le Gaulois du 26 janvier 1879 :

« Le bruit, a couru, à Paris, que le Pape Léon XIII avait été empoisonné par les jésuites !

Le Pall Mall Gazette donne à ce sujet les détails suivants : La nouvelle fut télégraphiée par le nonce du Pape, à Paris, au cardinal Nina, et de nombreuses questions furent faites à ce propos au médecin du Pape.

Sa Sainteté, informée de ce racontar fit aussi tôt appeler un chambellan particulier et lui dit : — Remerciez les visiteurs et dites à l'antichambre que je me sens parfaitement bien, et que l'empoisonnement n'est encore qu'à l'état de pieux désir.

Toutefois ce bruit, nous écrit notre correspondant de Rome, semble avoir produit une profonde impression au Vatican, et les aliments qu'on apporte sont examinés avec le soin le plus minutieux.

Parlant tranquillement de la chose, le Pape faisait remarquer : — Les jésuites sont trop sages. S'ils venaient à faire cette tentative et à réussir, ils savent que le crime leur serait aussitôt attribué et que mon successeur acquitterait ma dette vis-à-vis d'eux.

En attendant, les jésuites ont remis au Pape leur ultimatum, exigeant qu'on les rétablisse dans leur ancienne position et réclamant leur part dans le gouvernement de l'Eglise, en faisant ressortir l'avantage que produirait leur appui et le mal qu'ils sont capables de faire.

Le Pape ne veut pas céder un iota, Il ajoute : « Les moines doivent rester moines et ne pas se mêler des choses de ce monde. »

Là-dessus le Gaulois, feuille légère, bien qu'elle appartienne à M. Tarbé des Sablons, passe à d'autres exercices. Une chose dans tout ceci nous étonne : le Gaulois, qui ne se cache pas d'un certain culte pour l'empire, devient dévot tous les ans, à l 'église Saint Augustin, pour la messe impériale. Comment ne rougit-il pas d’appeler sur sa cause les bénédictions d’une religion dont le Pape et les ministres, d’après lui, font ainsi de l’empoisonnement une matière à conversation et un système de gouvernement ?

27 janvier : Statistiques des soins délivrés par les Frères de Saint-Jean de Dieu en Autriche.

L'Univers du 27 janvier 1879.

Le provincial autrichien des frères de Saint-Jean de Dieu vient de publier la statistique des personnes qui ont reçu, dans les maisons autrichiennes de l'ordre, des soins gratuits. Il en résulte que 114 771 personnes, dont 4 600 d’Israélites, ont été, dans le courant de 1878, soignées par les frères. Il y a donc 4 600 juifs qui ont trouvé bon de se faire soigner par ces congrégations tant décriées dans leurs feuilles.

28 janvier : Lettre pastorale de Mgr Freppel, évêque d’Angers et mandement portant communication de l’Encyclique de N. S. Père le Pape Léon XIII en date du 28 décembre 1878.

Mgr Freppel

L'Univers du 28 janvier 1879.

Charles-Emile FREPPEL, par la grâce de Dieu et l'autorité du Saint Siège apostolique, évêque d'Angers, au clergé et aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Nos très-chers frères,

Le premier devoir des évêques, c'est de communiquer au troupeau confié à leurs soins les enseignements du Pasteur suprême. Cette obligation rigoureuse de notre charge, nous l'avons contractée, lorsqu'au jour de notre sacre nous promettions, sous la foi du serment, d'observer nous-même et de faire observer par les autres toutes les dispositions émanées du Siège apostolique : Mandata apostolica totis virtbus observabo, et faciam ab aliis observari (Pontificale Romanum. Forma juramenti).

Telle est d'ailleurs la constitution de l'Eglise catholique, « que le Pontife romain est le successeur du bienheureux Pierre, prince des apôtres ; qu'il est le vrai vicaire du Christ et le chef de toute l'Eglise, le père do tous les chrétiens ; et qu'il a reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans la personne du bienheureux Pierre, le plein pouvoir de paître, de régir et de gouverner l’Eglise universelle. » (Concile général de Florence, Labbe, t. XIII, col. 1167) D'où il suit comme une conséquence nécessaire que tous les fidèles ont le droit de connaître la parole du souverain Pontife, pour en faire la règle de leur croyance et de leur conduite. Or c’est aux évêques, gardiens de la foi et des mœurs, qu'il appartient de transmettre au peuple chrétien cette doctrine souveraine, en y imprimant le caractère d'une authenticité irréfragable. L'on détruirait la notion même de l'Eglise catholique, de sa hiérarchie et de sa constitution, si l'on voulait contester aux chefs des diocèses ce droit essentiel qui, nous le répétons, est en même temps pour eux un devoir sacré.

C'est donc, pour la deuxième fois, N. T. C F., que la voix du Pape Léon XIII va se faire entendre à vous avec la solennité propre aux lettres Encycliques. Du haut de la chaire de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, jetant un regard à travers le monde moderne, y a découvert un mal profond, déjà signalé à maintes reprises par ses illustres prédécesseurs, mais qui, dans ces derniers temps, a pris des proportions effrayantes, au point de menacer l'existence même de la société civile. C'est à la suite de criminels, attentats, commis presque en même temps sur la personne de plusieurs souverains, que le mal s'est révélé dans toute son étendue. Alors, l'on a pu voir clairement qu'il existe, en Amérique comme en Europe, une vaste association, dont tous les membres sont liés entre eux par un pacte formel, et qui ne se proposent rien moins que de bouleverser la société de fond en comble. Qu'elle s'appelle, suivant les différents pays, socialiste, communiste, nihiliste, le but que poursuit cette ligue internationale est partout le même.

Détruire la propriété individuelle ou privée, pour y substituer la propriété collective, faire de l'Etat l'unique possesseur du sol et des instruments de travail, revendiquer pour tous la même part à tous les biens et à toutes les jouissances, ne laisser, subsister aucune inégalité sociale ou politique, aucune hiérarchie de droits ni de pouvoirs, et, par suite, faire table rase de toutes les institutions existantes, religieuses, juridiques, militaires, pour reconstruire la société sur de nouvelles bases, qui seraient la négation de Dieu, de l'âme immortelle, de la vie future, c'est-à-dire le matérialisme théorique et pratique, telle est l'œuvre à laquelle travaillent des milliers d'hommes, d'une extrémité du monde à l'autre, et qui, à des degrés divers et sous des formes multiples se résume dans la révolution sociale.

Et, comme le dit à si juste titre le chef suprême de l'Eglise, ce n'est plus en secret ni dans des réunions occultes que se produisent ces théories subversives de tout ordre social ; non, elles s'étalent au grand jour, sous les yeux des gouvernements et des peuples. Ces programmes, où rien n’est respecté, où l'on annonce hautement l'intention de renverser tout ce qui existe, nous les avons entendu développer dans des congrès tenus publiquement sur différents points de l'Europe : à Londres en 1864, à Genève en 1866, à Lausanne en 1867, à Bruxelles en 1868, à Bâle en 1869, à La Haye en 1872, à Gand en 1877. Le régime despotique et sanguinaire inauguré à Paris, sous le nom de Commune, à la suite de nos désastres militaires, n'a été que l'application pratique d'une théorie qui ne voudrait rien laisser debout dans l'ordre de choses actuel, dût-on y employer le fer et le feu. A l'heure présente, et malgré des succès inespérés, l'Allemagne du Nord se débat sous les étreintes du socialisme qui l'enveloppe de toutes parts. Aveugle qui ne voit pas ce péril, le plus grand des temps modernes. Il n'y a que les politiques à courte vue qui s'obstinent à ne pas prévenir de si redoutables éventualités. Si le socialisme n'est pas encore pour chaque pays le danger d'aujourd'hui, il sera pour tous le danger de demain. Voilà pourquoi le souverain Pontife, plus clairvoyant que certains hommes d'Etat, parce qu'il voit de plus haut et plus loin, dévoile le mal que l'on voudrait dissimuler, en même temps qu'il indique les seuls remèdes vraiment efficaces et salutaires.

Assurément, N. T.-C. F., ce n'est pas pour la première fois que de pareilles utopies se produisent dans l'histoire. Sans parler du monde païen, où elles ont allumé à tant de reprises la guerre sociale, nous les voyons reparaître, du moins en partie, dans quelques-unes des hérésies que l'Eglise s'est vue obligée de combattre dès son origine. A écouter le langage des Vaudois et des Albigeois, l'on croit entendre par avance les déclamations des socialistes modernes contre l'état de choses établi de Dieu. Plus grande encore est la ressemblance avec certaines sectes enfantées par le protestantisme, celle des anabaptistes entre autres ; et la Commune de Munster, avec ses excès de tout genre, apparaît au milieu du XVIe siècle comme la sanglante image d'une théorie où sous prétexte d'égalité absolue, le despotisme se fait un jeu des personnes et des biens. Mais, en dépit de la force que leur prêtaient la convoitise et l'envie, ces attaques contre les lois fondamentales de l'ordre domestique et civil rencontraient une résistance invincible dans la foi religieuse des peuples. Jamais, d'ailleurs, avant notre époque, les idées communistes n'avaient pris corps dans une doctrine aussi répandue et aussi clairement formulée que le socialisme contemporain ; jamais, non plus, nous l'ajoutons avec tristesse, elles n'avaient trouvé un terrain mieux préparé par l'irréligion, par le sensualisme et par le travail incessant de l'esprit révolutionnaire.

S'il est un fait indéniable, N. T. C. F., c'est que les progrès du socialisme sont partout en raison directe de l'affaiblissement de la foi chrétienne. Tandis que les erreurs radicales n'ont aucune prise sur les esprits sincèrement religieux, les âmes vides de croyances leur offrent une proie facile. Aussi les pays les plus envahis par les théories antisociales, sont-ils ceux-là mêmes où l'incrédulité a exercé le plus de ravages. Les chefs du mouvement l'avouent sans détour : la foi catholique leur parait le plus grand obstacle au triomphe de leurs doctrines. L'un d'eux le disait naguère, pour expliquer l'insuccès de ses tentatives auprès des ouvriers d'une province restée profondément chrétienne : « Ils ne savent que prier et travailler. » (Paroles appliquées par le journal socialiste de Leipzig, le Vorwaerst, aux ouvriers de Munster en Westphalie.) Magnifique éloge, dans une bouche qui, voulant maudire, bénissait malgré elle ! Oui, le socialisme marche de pair avec l'athéisme ; et tout ce que gagne l'un, est au profit de l'autre. Comment s'en étonner ? Otez du cœur des masses la Foi en Dieu, législateur souverain de la société humaine, l'espérance d'une vie future où les souffrances et les privations de la vie présente trouveront une juste compensation, et tout se réduira pour l'homme à se procurer ici-bas la plus grande somme de biens et de jouissances possible.

Alors, quel moyen reste-t-il de persuader efficacement à l'immense majorité du genre humain, qu'elle a le devoir d'accepter avec résignation la condition inférieure qui lui est faite par la naissance ou par les événements ? Limités aux seuls biens du monde, n'ayant plus d'autre horizon que la vie terrestre, sans aspiration religieuse ni frein moral, les déshérités de la fortune ne manqueront pas de s'appuyer sur la communauté de nature pour revendiquer une part égale de bien-être matériel. A des hommes ainsi dépouillés de toute foi et de toute espérance chrétienne, le socialisme qui promet l'égalité dans la jouissance, qui substitue la propriété collective à la propriété individuelle, qui ne voit dans l'ordre de choses actuel qu'une vaste exploitation du travail par le capital, le socialisme, disons-nous, apparaîtra tout naturellement comme l'expression même de la justice et de la vérité. Voilà où mène l'extinction du sentiment religieux dans les classes populaires. Ceux-là donc sont les auxiliaires les plus actifs du socialisme, qui, dans leurs discours et dans leurs livres, s'efforcent de détruire la notion d'un Dieu créateur, d'une âme immortelle, d'une vie future, où la vertu trouvera sa récompense et le vice son châtiment ; et si l'Eglise n'était pas là, avec sa puissance de doctrine et d'action, pour protéger la conscience du peuple contre les assauts redoublés de l'athéisme et du matérialisme, la société civile sombrerait bien vite dans l'abîme que lui creusent des novateurs sans croyance et sans scrupule.

N'est-ce pas aussi dans les désordres et dans les excès de la vie sensuelle qu'il faut chercher l'une des causes pour lesquelles ces théories socialistes, si absurdes d'ailleurs, se propagent de nos jours avec tant de facilité ? En prêchant le renonce ment à soi-même, la répression des appétits inférieurs de l'homme, la souveraineté de l'esprit sur la chair, la religion chrétienne étouffe dans son germe l'amour immodéré des jouissances. Mais lorsqu'on tourne le dos à la Croix et à l'Evangile, pour étaler aux yeux du peuple le faste d'un luxe insensé, le scandale d'une fortune mal acquise, le spectacle d'une vie où il n'y a de place que pour l'amusement et le plaisir, comment veut-on que de tels exemples n'allument pas au cœur des multitudes la fièvre de la convoitise ? Quand on voit un homme, la veille encore dans une situation plus que modeste, s'élever tout à coup au fait de la richesse, sans que l'on sache ni comment ni pourquoi, l'envie de l'égaler ne naitra-t-elle pas d'une prospérité si soudaine et si peu justifiée ? N'est-ce pas aigrir la misère et irriter la souffrance par des contrastes trop frappants, que d'abuser des biens de la terre pour donner libre cours aux passions des sens ? N'est-ce pas du moins fournir autant de prétextes aux adversaires de la propriété individuelle ? Sans doute, de tels abus, fussent-ils plus nombreux encore, n'autoriseraient en rien la négation d'un droit certain ; mais qui ne voit tout ce qu'ils peuvent apporter d'aliments au foyer des haines sociales ? Non moins que l'irréligion, le matérialisme pratique encourage et favorise des systèmes auxquels l'Evangile, devenu la règle générale de la vie, enlèverait auprès des masses toute force et toute autorité.

Il ne suffit pas, N. T. C. F., de repousser le socialisme et le communisme comme une atteinte profonde aux droits de la famille et de la propriété. Encore faut-il, si on veut les combattre efficacement, ne pas leur frayer la voie par le travail incessant de l'esprit révolutionnaire, en leur ouvrant imprudemment des brèches par où ils pourront monter sans trop de peine à l'assaut de la société. Croit-on, par exemple, servir utilement la cause de la propriété individuelle et la défendre avec succès, en applaudissant à toutes les spoliations dont l'Eglise a pu être la victime dans le passé et dans le présent ? Comment ce qui est possédé par plusieurs pourrait-il être moins légitime et moins sacré que ce qui est possédé par un seul ? Si la nation a le droit de dépouiller l'Eglise de ses biens, qu'est-ce qui demeurera en sûreté devant cet être collectif pour lequel on ne craint pas de revendiquer la toute-puissance ? Et ne voit-on pas quels arguments l'on fournit par là au socialisme, dont la thèse fondamentale consiste précisément à prétendre que l'Etat est le seul et unique propriétaire du sol (La confiscation des biens de l'Eglise par l 'Etat, a différentes époques de l’histoire, est en effet l'un des principaux arguments que fait valoir contre le droit de propriété M. Karl Marx, l'un des chefs du socialisme contemporain, dans son ouvrage intitule : Le Capital.) ?

Et si, de là, nous passons à un autre point non moins grave, n'est-ce pas encore mettre une arme puissante aux mains du socialisme, que d'exagérer les droits de l'Etat en matière d'éducation ? Si, comme le prétend une certaine école, trop nombreuse hélas ! les enfants appartiennent à l'Etat, et non plus à la famille, si c'est le droit de l'Etat de s'emparer d'eux dès le bas-âge pour les façonner à son gré et les jeter dans le seul moule qui lui convienne, sans tenir compte des vœux et des préférences du père et de la mère, et au risque de les condamner à ne jamais entendre prononcer dans l'école un seul mot de religion, malgré leur droit personnel et le droit non moins incontestable de leurs parents, une pareille omnipotence dans l'ordre domestique, c'est-à-dire dans ce qu'il y a de plus intime et du plus naturel à l'homme, ne doit-elle pas s'étendre logiquement à tout l'ordre extérieur et social ? Les enfants ne sont-ils pas le premier et le plus précieux des biens de la famille ? Le droit de posséder un champ vaudra-t-il jamais, aux yeux d'un père et d'une mère, celui d'élever leurs enfants suivant leur foi et leur conscience ? Qui conteste l'un, est bien près de nier l'autre. Aussi, chose remarquable, N. T. C. F., ou plutôt toute simple et toute naturelle, la mainmise absolue de l'Etat sur l'éducation de la jeunesse et la suppression de tout enseignement religieux à l'école forment-elles, toujours et partout, l'un des articles essentiels du programme socialiste (Programme du congrès de Lausanne, en 1867 ; du congrès de Lyon, en 1878; de l'association démocratique des ouvriers Néerlandais du Nord et du Sud ; manifeste des socialistes danois, en 1872 ; catéchisme révolutionnaire de Bakounine, l'un des chefs du nihilisme, etc.). Tant-il est vrai que, dans la pensée des novateurs, la théorie de la toute-puissance de l'Etat, absorbant à son gré les droits de l'Eglise et ceux de la famille, est étroitement liée à cette autre théorie, plus radicale encore, qui voudrait concentrer dans les mains de l'Etat toutes les propriétés particulières et privées.

Nous le savons d'avance, malgré d'effrayants symptômes, il ne manquera pas d'esprits pour traiter d'imaginaire le péril que nous signalons à la suite du souverain Pontife. Parce que le mal n'a pas encore éclaté à la surface, dans toute son intensité, l'on se fait volontiers illusion sur ses progrès, si d'ailleurs on ne l'aggrave soi-même par des doctrines et des actes qui tendent à le développer. Mais c'est l'honneur de l'Eglise, comme son immortelle mission, de prémunir la société chrétienne contre les dangers qui la menacent. Cette glorieuse initiative, les Papes l'ont prise de tout temps, à l'époque où ils disputaient aux barbares les débris de la civilisation, comme dans les siècles où ils poussaient le cri d'alarme devant l'invasion du mahométisme. Léon XIII ne fait que suivre les traces de ses illustres prédécesseurs, en montrant aux rois et aux peuples le flot toujours montant de cette barbarie nouvelle qui, sous le nom de Révolution sociale, ne vise à rien moins qu'à faire disparaître toutes nos institutions dans un naufrage universel.

Et ce qui ajoute, N. T. C. F., à l'autorité de cette grande voix, c'est qu'en indiquant la plaie, elle offre en même temps les re mèdes pour la guérir. C'est l'Eglise, eu effet, qui, en face de l'esclavage antique, a fait triompher dans le monde et qui depuis lors y maintient debout, par sa doctrine et, par ses œuvres, les deux principes sur lesquels repose l'ordre social : la justice et la charité. Jamais elle n'a séparé l'un de l'autre, les regardant comme également nécessaires pour assurer la paix sociale. Sans doute, par la justice, l'Eglise n'entend pas une égalité chimérique, contre nature, et qui serait rompue le lendemain même du jour où l'on aurait réussi à rétablir, rompue par la paresse des uns, par l'inconduite des autres, par les différences d'aptitudes, de travail et de moralité inhérentes à tous. La justice que prêche l'Eglise, n'est pas davantage l'abolition d'un droit consacré par les lois divines et humaines, et qui est la base même de toute civilisation ; ni le partage des biens appartenant en propre à une famille, dont le travail accumulé de père en fils constitue un patrimoine héréditaire ; ni la liberté de mettre en péril les plus grands intérêts par des ligues sans motif légitime ; ni enfin l'oppression de ceux qui veulent travailler par ceux qui ne le veulent pas.

Tout cela n'est pas et ne sera jamais la justice, pas plus qu'on ne saurait y voir la vraie liberté ni le véritable bonheur. La justice au sens que la doctrine chrétienne attache à ce grand mot, c'est une proportion équitable entre le travail et le salaire, entre la peine et la rémunération : c'est là fidélité aux contrats, le respect des engagements réciproques, la possibilité pour chacun d'améliorer sa situation sans détriment pour personne, le droit pour tous d'être traités suivant leur capacité et leurs mérites. Là où ces sentiments dominent, il n'y a pas de prétexte ni à la révolte ni à la plainte. Ce n'est jamais des ateliers ni des usines où règne l'esprit chrétien que sortira un cri de guerre contre l'ordre social. L'idée des justice, naturelle au cœur de l'homme et fortifiée par l'Evangile, y maintient l'autorité en haut, la soumission en bas, le contentement et la modération partout.

Ce que la justice commence, la charité l'achève, pour la conservation de la paix et de l'union sociales. Il existe, N. T. C. F., dans les différentes parties du corps, humain, une substance moelleuse, mêlée à chacune de nos articulations, où elle adoucit les frottements et permet aux os de s'emboîter facilement les uns dans les autres, assurant ainsi à tous nos organes leur jeu souple et régulier. C'est l'office que remplit dans le corps social la charité, cette synovie céleste. Sans elle, comment amortir le choc des opinions rivales, et empêcher que les différentes classes de la société ne viennent à se heurter violemment, au risque de mettre en péril l'unité même d'un pays ? C'est la charité que, en rapprochant les cœurs, prévient les divisions, calme les ressentiments, étouffe les haines, et par des procédés pleins de ménagements et de délicatesse, efface pour ainsi dire les distances que met entre les hommes l'inégalité des conditions.

Or, où trouver le foyer de la charité, si non dans l'Eglise ? Regardez-la enveloppant, le monde d'un immense réseau d'œuvres et d'institutions charitables ; multipliant ses secours, ses établissements, ses créations de toute sorte, à mesure qu'augmentent les besoins de l'humanité ; mettant au service de la souffrance et de la faiblesse ses prêtres, ses communautés religieuses, l'élite de ses enfants, pour ne laisser aucun mal sans remède, aucune infortune sans soulagement, aucune douleur sans espérance et sans consolation. On tremble à l'idée de ce que deviendrait la société humaine, si ce foyer divin de la charité venait à s'éteindre au milieu d'elle : le froid de l’égoïsme et de l'indifférence saisirait les âmes ; et c'est alors que la révolution sociale, ne rencontrant plus d'obstacles, triompherait sans peine, parce qu'elle s'attaquerait à un monde d'où la religion serait bannie avec les deux forces qui le protégeaient, la justice et la charité. Un grand esprit le disait vers le milieu du siècle dernier ; « Chose admirable ! La religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. » Oui, N. T. C. F., qu'ils seraient heureux, et à l'abri de tout péril social, les Etats où la loi de Dieu promulguée par le Christ régnerait en souveraine ! Les enseignements de la foi, bien graves dans les cœurs, auraient infiniment plus de force que toutes les combinaisons de la sagesse humaine pour assurer l'ordre el la paix dans la famille comme dans la société.

C'est, ce que le souverain Pontife expose avec autant de sagesse que d'autorité. Car, il est temps de mettre fin à nos propres réflexions, pour vous, faire entendre cette voix auguste, dont la nôtre n'est qu'un faible écho. Puisse le monde chrétien méditer avec fruit ces graves leçons qui lui arrivent de la Chaire suprême, d'où descend depuis dix-huit siècles, sur les rois et sur les peuples, la parole de la vérité et du salut! (Suit le dispositif.)

28 janvier : Justification du livre l’Etablissement de la Réforme à Genève de Mgr Magnin.

Mgr Magnin

L'Univers du 28 janvier 1879.

Le Journal de Genève, en annonçant la mort de Mgr Magnin, évêque d'Annecy, avait porté sur un des ouvrages du prélat une appréciation que lui a attiré la lettre suivante, qui nous empruntons à l'Union savoisienne :

Fernex, 20 janvier 1879.

Monsieur le rédacteur,

Mieux informé, vous regretterez qu'une erreur grave vous soit échappée dans l'appréciation de l'ouvrage de Mgr Magnin sur l'Etablissement de la Réforme à Genève. Le numéro du Journal de Genève du 17 janvier dit, en effet :

« Haute-Savoie. L'évêque d'Annecy, Mgr Magnin, est mort dans cette ville, mardi soir 14 janvier, à l'âge de soixante-dix-sept ans. Il était né à la Muraz le 14 novembre 1802. On lui doit différents ouvrages de polémique, entre autres, la Papauté aux prises avec le protestantisme et une Histoire de l'établissement de la Réforme à Genève, faite au point de vue d'un adversaire ardent du protestantisme et dans laquelle la vérité historique est singulièrement altérée et mutilée. Mgr Magnin appartenait par ses convictions à l'école ultramontaine. Il avait été nommé en 1801 au siège épiscopal d'Annecy, où il remplaça Mgr Rendu. »

Or, voici ce que Mgr Magnin m'a raconté lui-même, le 17 août 1878, en son palais épiscopal d'Annecy :
« J'étais à Turin lorsque j'ai composé l’Histoire de la Réformation. M. Berthiers-Guers, avec qui j'étais en relation, me faisait copier aux archives de Genève les documents dont j'avais besoin. Bientôt, ils me furent presque inutiles toutes les archives de Turin me furent ouvertes, même la bibliothèque du roi.

« Pendant que je faisais mes recherches à la bibliothèque de la ville, le savant abbé Gazzera, qui en était le bibliothécaire, me dit : "Monsieur l'abbé, j'ai un ouvrage qui renferme des trésors sur la question que vous étudiez et qui vous sera fort utile : c'est un Recueil de lettres de Calvin : je le tiens à votre disposition."
"C'est là surtout, continuait Mgr Magnin, que j'ai puisé mes documents. Je ne me suis fié à personne ; j'ai tout lu de moi-même ;" et deux fois il me répéta : "Je n'ai pas fait une seule citation que je ne l'aie vérifiée scrupuleusement. Je voulais rendre toute réplique impossible, et je suis sûr d'y avoir réussi. "

En effet, l'Histoire de l'établissement de la Réforme fut envoyée au cabinet de lecture de Genève, auquel se rendait tous les jours le vénérable abbé de Baudry, que Genève n'a pas encore oublié.

M. l'abbé de Baudry écrivit à M. Magnin à Turin, et lui dit : "Monsieur l'abbé, votre ouvrage est arrivé à notre Société de Lecture et y a jeté une vraie panique. Chacun se demandait ce qu'était ce M. Magnin, si parfaitement inconnu. "

Le professeur d'histoire à l'Académie fut chargé d'y répondre. Il s'y est refusé, parce que ses cours ne lui laissaient pas assez de loisirs pour un travail aussi sérieux. "Je ferai un article ou deux pour la Bibliothèque universelle, ajoutait-il, mais une réponse complète m'est impossible."

Quelques jours après, le professeur revint, après avoir lu l'ouvrage, et déclara, devant moi, que l'auteur a puisé à des sources si sûres et si vraies, qu'il n'y a rien à faire, sinon de le laisser tomber dans l'oubli.

Vous regretterez donc certainement, monsieur le rédacteur, l'accusation portée contre Mgr Magnin, puisque la vérité historique, dans son ouvrage, s'appuie sur le réformateur lui-même.
Recevez, etc.

L'abbé F.-M. Guillermin.

Extrait de La papauté aux prises avec le protestantisme 

[Contrairement à ce qu'affirment les protestants, l'autorité du Saint-Siège n'a pas été instaurée par les Pontifes Romains dans une soif d'ambition. L'une des preuvent c'est que tous les hérétiques, dès les premiers siècles, sont venus porter leurs doléances au Saint-Siège et ont eux-mêmes reconnu son autorité sur toute l'Eglise.]

"Le plus remarquable et le plus frappant de tous les exemples que nous pourrions alléguer encore, est celui de l’empereur Constance, fils hérétique du fidèle Constantin ; et pour que rien ne manque à sa force, le souvenir nous en a été transmis par un historien païen, Ammien Marcellin : Libère, Antistes de la loi chrétienne, sommé par l'empereur Constance de donner son consentement à la condamnation d'Athanase, consentement sans lequel il ne pouvait être privé de son siège, s'y refusa constamment, en s'écriant qu'il ne pouvait condamner un homme qu'il n'avait ni vu ni entendu. L'empereur, qui savait qu'Athanase avait déjà été écarté de son siège, n'en éprouvait qu'un désir plus ardent de voir Libère confirmer cet acte, en vertu de l'autorité qu'a sur les autres évêques l'évêque de la ville éternelle." abbé C. M. Magnin, Gaume frères, Paris 1841, p. 49, cit. Ammien Marcelin, Rer. Gest. l. XV.

28 janvier : Soumission à l’Eglise catholique de l’abbé Geoffroy, après s’être égaré chez les vieux-catholiques.

L'Univers du 28 janvier 1879.

Mgr Lachat, évêque de Bâle, a reçu d'un des prêtres intrus qui ont fait le scandale de son diocèse, la rétractation suivante :

Paris, le 11 décembre 1878.

Monseigneur.

Dieu a daigné m'ouvrir les yeux et me montrer l'abîme où je suis tombé. J'espère, avec le secours de sa grâce, travailler jusqu'à la fin de ma vie à réparer le mal que j'ai fait.

Comme expression authentique de mes sentiments, je déclare regretter du fond du cœur d'avoir adhéré au schisme des vieux-catholiques de Suisse ; d'avoir célébré les sacrements dans un lieu interdit, malgré les censures que j'avais encourues ; d'avoir usurpé la cure et les biens de la paroisse de Gourtemaiche.

Quoique, par la miséricorde de Dieu, j’ai toujours conservé la foi catholique, je tiens à affirmer ici que j'admets tout ce qu'enseigne l'Eglise romaine, et en particulier, tout ce qu'enseignent les conciles de Trente et du Vatican, surtout l'Infaillibilité du Pape, Vicaire de Jésus-Christ.
Je désavoue pleinement ma conduite scandaleuse ; j'en demande pardon à Dieu que j'ai offensé, au souverain Pontife et à mon évêque, auxquels je veux être soumis en tout jusqu'à la fin de mes jours, aux âmes chrétiennes que j'ai pu scandaliser ; principalement aux habitants de Courtemaiche que j'engage à abjurer les erreurs des vieux-catholiques, à revenir à la loi de leurs pères, et à se soumettre au souverain Pontife Léon XIII et à Mgr Eugène Lachat, leur évêque légitime.

Je prie mes amis d'autrefois de vouloir bien le redevenir en ce moment, au moins pour joindre leurs prières aux miennes, en demandant à Dieu, par l'entremise de la Très Sainte Vierge, de m'accorder la grâce de persévérer dans le repentir, la pénitence et l'accomplissement de mes devoirs de prêtre.

J'ai l'honneur d'être, monseigneur, avec le plus profond respect, de Votre Grandeur le très humble et reconnaissant serviteur.

J.-R. J. Geoffroy.

29 janvier : Mort du cardinal Antonio ANTONNUCI.

Le Cardinal Antonio Maria Antonucci

30 janvier : Demission du Maréchal Mac Mahon de la présidence de la République

Mac Mahon

L'Univers du 31 janvier 1879

La crise gouvernementale ayant été motivée par les exigences de M. Gambetta au sujet des commandants de corps d'armée, tous les journaux républicains, pour dégager la responsabilité de la majorité radicale des deux Chambres, s'efforcent de donner le change à l'opinion.

Dans ce but, ils falsifient impudemment la loi et faussent les faits les mieux établis. Dans ce concert de mauvaise foi, les plus modérés font leur partie comme les plus violents ; ils la font même avec plus de perfidie. Ainsi, pendant que la Petite République française se borne à insister sur la nécessité de changer les commandants de corps d'armée, afin de faire de leurs hautes fonctions une véritable école de commandement, ce qui est, comme l'a prouvé le Journal des Débats, une pure absurdité, le Temps, plus hardi, prétend justifier par la loi même une exigence essentiellement illégale.

Cette différence provient sans doute de ce que le Temps, feuille officieuse, est plus gravement atteint qu'une feuille opportuniste par une crise qui achève de tuer le ministère. La vérité est que le maréchal de Mac-Mahon, par son refus de contre signer la révocation de quatre commandants de corps d'armée, dont aucun n'était arrivé au terme de son commandement, défend contre ses ministres et le texte et l'esprit de la loi militaire ; nous ajouterons qu'il défend également l'autorité du commandement et même l'existence de l'armée, car sans un commandement respecté, une armée n'existe pas ; on a des troupeaux d'hommes, de la chair à canon, comme au temps de la dictature de l'incapacité ; et à l'existence d'une forte armée est liée celle de la France.

La loi dit que les commandants de corps d'armée sont nommés pour trois ans, mais qu'ils peuvent être maintenus pour la même période. C'est ce qui a été fait en septembre 1876, sous un cabinet républicain dont M. Dufaure était le président. Donc, légalement, suivant le texte et l'esprit de la loi, les commandants de corps d'armée doivent rester jusqu'en septembre 1879. On ne pourrait les révoquer qu'autant qu'ils auraient démérité, et personne, même dans le camp des intransigeants, n'a osé dire que les généraux Bourbaki, de Lartigues, Bataille et Renson avaient démérité. Une pareille accusation aurait soulevé l'indignation générale.

Il paraît, du reste, que M. Dufaure aurait reconnu que le Maréchal avait la loi pour lui ; c'est du moins ce que dit l’Ordre, ajoutant que plusieurs ministres auraient été du même avis. Mais il leur faut compter avec les exigences des radicaux, devant lesquelles, comme on le sait, la loi doit céder. Ne sont-ils pas la loi, le droit, la vérité, tout enfin ?

Dans cette circonstance, le ministère ne peut même pas invoquer la déclaration du 16 janvier, acceptée par le maréchal de Mac-Mahon. Cette déclaration parle des commandements militaires ; mais elle dit simplement que la loi sera exécutée. Or, les exigences ministérielles, nous venons de l'établir, sont en violation formelle de la loi et, par suite, en opposition avec le texte de la déclaration ministérielle. Y aurait-il eu des engagements secrets que le Maréchal aurait ignorés comme le public, et qui auraient donné au ministère sa majorité ? Le maréchal de Mac-Mahon, défendant la loi et la suprême ressource de la France l’armée n’avait pas à en tenir compte.

Nous ajouterons que le Maréchal a pour lui la Constitution aussi bien que la loi militaire. Cette constitution provisoire, faite pour lui, énumère à l'article 3 les droits personnels du président de la République, ou mieux du maréchal de Mac-Mahon. Or, on lit dans cette énumération que « le Maréchal dispose de la force armée » et qu'il nomme à tous les emplois civils et militaires. Il n'est donc pas, de par la Constitution, un président-soliveau, dont le rôle se borne à contresigner les nominations et révocations qu'il plaît à ses ministres de lui imposer. Tout donc se réunit pour donner raison au Maréchal dans sa résistance : la constitution, la loi militaire, l'intérêt de l'armée qui se confond avec celui de la France.

A. R astoul.

30 janvier : Election de Jules Grevy Président de la République

Jules Grevy

Le 30 janvier 1879 Jules Grévy est élu par les deux chambres, par 563 voix sur 713 votants, contre 99 au Général Alfred Chanzy, candidat catholique.

Jules Grévy est initié à la Loge d'Arras « La Constante Amitié », du Grand Orient de France.

31 janvier : Rétablissement de la hiérarchie catholique en Bosnie et en Herzégovine

L'Univers du 31 janvier 1879.

ROME
Rome, 29 janvier.

Une convention a été signée entre le Vatican et l'Autriche, réglant l'établissement d'une hiérarchie catholique en Bosnie et en Herzégovine.

31 janvier : Projet de création de trois évêchés en Suisse.

L'Univers du 31 janvier 1879.

ROME
Rome, 29 janvier.

A la suite d'une demande du clergé du canton du Tessin, le Vatican a examiné la question de la création d'un évêché qui comprendrait Bellinzona, Locarno et Lugano. On croit que le gouvernement suisse ne s'opposera pas à la création.

1er février : L'évêque de Grenoble annonce un décret de Léon XIII, du 19 janvier, encourageant la dévotion à Notre-Dame de la Salette..

Notre Dame de la Salette

L'Univers du 3 févier 1879

Mgr l'évêque de Grenoble nous fait l'honneur de nous adresser la dépêche suivante, qui complète par des détails précis le démenti catégorique que nous donnions hier à la sotte nouvelle que le Figaro, qui l'empruntait au Messager de Toulouse, déclarait publier « avec le plus vif plaisir » :

« Grenoble, 1er février, 3 h. 40 du soir.

« Un décret de Léon XIII, en date du 19 janvier, encourage la dévotion à Notre-Dame de la Salette.

Le Saint-Père accorde le litre de basilique mineure pour l'église du sanctuaire et le couronnement solennel de la statue approuvée par la Congrégation des Rites.

Le Messager de Toulouse a fait erreur, et Mélanie pourra lui demander compte de ce qu'il s'est permis d'écrire.

Armand-Joseph,
Evêque de Grenoble. »

1er février : Démission de Mac-Mahon et élection de Jules Grévy : commentaire de Louis Veuillot.

L'Univers du 1er févier 1879.

Paris, le 31 janvier 1879.

Une révolution vient, de s'accomplir plus pacifiquement du monde, sans émeute, sans coups de fusils, sans lampions, sans clameurs. Un tapissier en a fait les frais, qui n'ont pas été grands, en préparant des sièges pour les sénateurs dans la Chambre des députés. Le Sénat et la Chambre réunis ont élu président de la République M. Jules Grévy, à la place de M. le maréchal de Mac-Mahon, et chacun est allé coucher chez lui. Voilà tout. On fera plus tard les autres changements ; celui-là suffit. Ce n'est qu'un petit dérangement. On a écrit deux ou trois lettres, prononcé un compliment et c'est fait. Impossible d'y mettre plus de grâce. Il ne manque dans la Chambre des députés que le Président ; mais on a de quoi le remplacer. Tout le reste se rangera ; il n’y aura plus qu'à marcher ; on a déjà trouvé la route ; dès à présent, il est sûr que l'on marchera.

Quelques personnes s'inquiètent. Il y a partout des gens qui s'inquiètent de tout. Mais d'autres se rassurent en voyant ce facile et merveilleux changement.

En vérité, pourquoi s'inquiéter ? Ne voyons-nous pas qu'après tout, les changements ne changent rien. On en verra bien d'autres ! Il y a longtemps qu'il se fait des changements dans le monde : changements de trônes, changements de fauteuils, changements de gens à pied. De toute manière tout marche à la tombe. Tout le monde a toujours fait cela, tout le monde le fera toujours. II y a toujours une quantité de gens qui n'ont que le temps de le voir et qui ont aussi le temps de voir que Dieu seul opère. Ils peuvent voir aussi que lui seul ne change pas.

C’est cela qui nous sera prouvé dans quelques minutes, à la face de tous ces petits hommes que nous voyons monter et descendre aujourd'hui : monter pour quelques instants, descendre pour toujours. Dieu les place. A d'autres ! La suite au prochain numéro.

Louis Veuillot.

2 février : Propagande des enseignements pontificaux.

L'Univers du 2 févier 1879

L'œuvre du Denier de Saint-Pierre, pénétrée du devoir de propager les enseignements pontificaux, a entrepris, au moyen de ressources en dehors du Denier, de publier une série de documents.

Le premier qui a paru est l'excellent rapport de M. l'abbé Didiot sur la propagande des enseignements pontificaux. La traduction de l'Encyclique de S. S. Léon XIII, du 28 décembre, paraîtra cette semaine. Le texte latin de la même Encyclique est sous presse.

Déjà l'Œuvre de Saint-François a souscrit pour 300 exemplaires de chaque document.

Nous espérons que les séminaires et les communautés religieuses souscriront volontiers à un certain nombre. MM. les ecclésiastiques et les simples fidèles seront heureux de se procurer séparément les documents émanés de la Chaire de Pierre. Après l'Encyclique du 28 décembre, l'Œuvre publiera les principaux documents émanés du Pape Léon XIII et reprendra les anciens et principaux documents de Pie IX et de ses prédécesseurs. Une table des vingt-cinq premiers documents rétablira l'ordre chronologique pour l'album..

2 février : LETTRE CIRCULAIRE de Mgr Amand-Joseph Fava ÉVÊQUE DE GRENOBLE au clergé et aux fidèles de son diocèse a l'occasion de fausses nouvelles répandues contre la dévotion à Notre-Dame de la Salette.

Mgr Filibert Bruillard

L'Univers du 5 févier 1879

Grenoble, 2 février, en la fête de la Purification de la sainte Vierge.

Nos très chers frères, Un journal de Toulouse, le Messager de Toulouse, vient de publier un article commençant ainsi : « Sa Sainteté a déclaré, par décret contresigné par le cardinal Bartolini, que le culte de Notre-Dame de la Salette n'avait ni base sérieuse, ni raison d'être. En vertu de ce décret, qui a été expédié ca matin (25 janvier) à S. G, Mgr l'évêque de Grenoble..., etc. »
Nous avons, en effet, reçu ledit décret, mais au lieu de déclarer que le culte de Notre-Dame de la Salette n'a ni base sérieuse ni raison d'être, il porte que deux grandes faveurs viennent d'être accordées par S. S. Léon XIII au sanctuaire vénéré de Notre-Dame de la Salette. Ces faveurs sont : le titre insigne de basilique mineure pour l'église, puis le couronnement solennel de Notre-Dame de la Salette, représentée par la statue que la sainte congrégation des rites approuve.

Cette statue, qui ne sera achevée qu'en juillet, et qui se fait à Rome, en ce moment, par un artiste distingué, différera de l'ancienne. Un Bref, que nous attendons, nous en donnera la description, et nous fixera tant sur le modèle que sur les mesures à prendre, en ce qui concerne l'ancienne statue.

Ainsi donc, nos très chers frères, vous voyez que l'auteur du Messager de Toulouse a confondu les choses. Ce n'est pas la croyance qui est condamnée, mais l'ancienne statue qui est modifiée, comme nous venons de le dire, et dans la mesure qu'il plaira au Saint-Père de fixer.

L'article a une gravité qu'il ne soupçonne pas. En effet, Mgr de Bruillard, de vénérée mémoire [évêque de Grenoble de 1826 à 1853], n'a pas agi imprudemment, ni outre passé ses droits, quand il a prononcé un jugement doctrinal sur le fait de l'apparition de la sainte Vierge à la Salette [mandement du 19 septembre 1851].

Pendant cinq ans, ce fait a été examiné par plusieurs commissions, tantôt séparées tantôt réunies. Elles étaient composées des hommes les plus éminents du diocèse de Grenoble. M. Orcel, dont vous savez la profonde sagesse, et M. Rousselot, professeur de théologie au grand séminaire, ont parcouru la France pour constater, en plusieurs diocèses, des guérisons reconnues humainement impossibles par les médecins eux-mêmes.

En un mot, tous les moyens ont été pris pour découvrir la vérité. L'ouvrage très sérieux de M. Rousselot le prouve jusqu'à l'évidence. Mgr de Bruillard a donc agi avec une grande prudence, puisqu'il s'est appuyé sur les conclusions des commissions pour prononcer son jugement.

Ajoutez que Sa Grandeur a voulu demander le concours d'un prélat français, que Rome connaît bien, puisque Pie IX, motuproprio, l'a créé ensuite cardinal : j'ai nommé Mgr de Villecourt, alors évêque de la Rochelle. C'est lui qui a tenu la plume pour la rédaction du mandement doctrinal. Le manuscrit était entièrement écrit de sa main.

Remarquez encore que le mandement portant que l'apparition de la sainte Vierge à la Salette est jugée vraie, certaine et indubitable, ne date que du 19 septembre 1851. Ainsi Mgr de Bruillard a mis cinq ans avant de se prononcer, et ces cinq années ont été employées à étudier le fait.

Le Messager de Toulouse prétend que Mélanie a menti et qu'elle le reconnaît : c'est une calomnie. Mélanie, que je suis allé interroger à Castellamare, il y a deux mois signerait de son sang le récit qu'elle a fait et toujours maintenu. D'ailleurs, elle n'était pas seule. Il y avait un second témoin : Maximin, lui aussi, aurait, préféré mourir plutôt que de nier la vérité du fait de l'apparition. Ces deux pâtres ont pu avoir leurs, défauts et leurs torts, et nous ne prenons la défense, ni de l'un, ni de l'autre, dans ce qu'ils ont pu dire ou faire, en dehors du récit de l'apparition ; mais ils ont été sincères dans ce récit, et nous disons que Mélanie est, de la part du Messager de Toulouse, l'objet d'une calomnie.

La pauvre bergère est notre diocésaine : il nous appartient de la défendre ; nous le faisons volontiers, en ce moment, lui laissant le soin de se faire rendre justice. D'ailleurs, le décret qu'il invoque est par lui-même une preuve évidente qu'il calomnie. Si Mélanie avait reconnu devant Sa Sainteté qu'elle a trompé, comment le souverain Pontife nous accorderait-il, pour le sanctuaire de Notre-Dame de la Valette, le titre de Basilique mineure ; puis une nouvelle statue de la Vierge, qui sera couronnée solennellement en son nom, s'il plaît à Dieu, les hommes, la foi et la liberté aidant ?

Mgr de Bruillard a donc rempli un devoir et usé d'un droit, en portant un jugement doctrinal sur la vérité de l'apparition de la Salette. Rome n'intervient pas directement, remarquez-le bien, nos très chers frères, dans les faits de cette nature. Quand il s'agit d'un saint à canoniser, elle examine les faits miraculeux. La sainte Vierge est la mère de Dieu ; il n'y a pas lieu de relever les faits et les prodiges qu'elle opère, pour les soumettre à Rome. Aussi, Rome laisse aux évêques le soin de faire constater, et de constater eux-mêmes, soit les apparitions de la sainte Vierge, soit les guérisons miraculeuses, qui arrivent par son intercession. Lorsque les évêques ont porté leur jugement, et que le concours du peuple s'établit en faveur d'une dévotion reconnue par l'Eglise, l'Eglise regarde la chose comme une croyance pieuse, qu'elle favorise par des faveurs spirituelles. C'est ce qui est arrivé pour Lourdes ; ce qui est, arrivé et arrive pour la Salette.

Nous ne demandons donc pas au souverain Pontife de reconnaître la vérité du fait de l'apparition de la sainte Vierge à la Salette ; Mgr de Braillard a prononcé son jugement doctrinal ; Rome n'y a pas contre dit ; cela nous suffît et doit suffire à tout homme de bon sens. Si tous les faits historiques étaient constatés comme celui de l'apparition de la sainte Vierge à la Salette, l'histoire mériterait une créance absolue.

Nous nous arrêtons pour ne pas donner à cette lettre trop d'étendue. Nous préparons une réponse plus longue en vue de prouver que ladite apparition avait sa raison d'être, et que la dévotion envers Notre- Dame de la Salette a une base sérieuse. Nous demandons le temps de la faire imprimer. Dans quinze jours elle aura paru. Redoublons de zèle et de piété envers la sainte Vierge, nos très chers frères, prions-la pour notre Pontife bien-aimé Léon XIII, dont l'âme est assaillie par tant de sollicitudes et de soucis ; prions pour l'Eglise et pour la France. Prions pour ceux qui oublient que la sainte Vierge est leur mère et qui semblent se réjouir du déshonneur qui retombe sur elle.

Puissent leurs paroles et leurs actes trouver miséricorde devant la Mère et aussi devant son divin fils, Jésus-Christ, qui ne saurait demeurer insensible aux offenses commises contre la Vierge, sa mère, qu'il se plaît à glorifier depuis dix-huit siècles avec un éclat toujours grandissant.

Recevez, chers coopérateurs et nos très chers frères, l'assurance de notre entier dévouement en Jésus-Christ, Notre-Seigneur.

Armand-Joseph,
Evêque de Grenoble.

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2 février : Lettre du Cardinal Guibert à Hyacinthe Loyson.

L'Univers du 6 févier 1879

M. Loyson ayant fait publier dans les journaux hostiles à l'Eglise une lettre écrite par lui le 6 janvier à Mgr le cardinal archevêque de Paris, Son Eminence a jugé à propos de faire publier sa réponse.

Paris, le 2 février 1879.
A M. Hyacinthe Loyson.


Monsieur,

En recevant votre lettre du 6 janvier, je me suis demandé vainement quels motifs avaient pu vous pousser à une démarche que vous interdisaient les plus vulgaires convenances. Tant que vous persisterez dans votre triste apostasie, aucune relation n'est possible entre vous et ceux que vous avez abreuvés de douleurs, après qu'ils vous avaient comblé de témoignages de leur bienveillance.

Mais quand j'ai connu votre intention de publier cette lettre dans les journaux, j'ai compris que vous prétendiez vous en servir pour faire un peu de bruit autour du nouveau culte que vous allez inaugurer rue Rochechouart. C'est ce qui me décide, malgré ma répugnance, à vous répondre, pour ne pas vous exposer à la tentation d'abuser de mon silence.

Il me serait bien difficile, monsieur, d'exprimer ce que j'éprouve en vous écrivant : c'est un sentiment mêlé de terreur et de compassion. Je vois en vous un redoutable exemple des châtiments que Dieu exerce sur une âme comblée d'abord des faveurs de la grâce dans une vocation sublime, mais tombée depuis dans l'abîme de la plus coupable infidélité. Vous avez laissé pénétrer dans votre esprit l'orgueil qui aveugle, et dans votre cellule de religieux les images dos jouissances que vous vous étiez interdites par des serments sacrés. La double tentation dont vous étiez tourmenté a troublé votre raison et triomphé de votre faible courage. Alors ce qui faisait l'objet de votre foi a cessé d'être vrai à vos yeux ; les saints objets de votre amour n'ont plus eu de charme pour votre cœur. Depuis plusieurs années, vous traînez en divers lieux le malheur de votre déchéance, sans pouvoir retrouver la paix qui vous fuit. Cette paix, que Dieu seul donne, vous avez fini par aller la demander à ceux qui l'ont eux-mêmes perdue par une faute pareille, en rompant l'unité de l'Eglise.

Vous vous flattez peut-être de- retrouver auprès des hommes, par le succès de votre parole, le témoignage que vous refuse votre conscience. Ce sera pour vous une déception de plus. Autour de votre tribune schismatique on verra quelques personnes sans croyances, attirées par la curiosité ; on n'y verra point des disciples, votre secte ne fera point d'adeptes. Vous n'atteindrez même pas à la fortune de l'Eglise française de Châtel, qui, après un certain nombre de réunions qui ressemblaient à des représentations de théâtre, disparut dans l'indifférence et le mépris.

Et quel lieu avez-vous choisi pour y dresser votre chaire d'erreur ? C'est la ville même où s'élève cette chaire de vérité, illustrée par de grands orateurs et occupée jadis par vous-même avec quelque éclat. Vos auditeurs confondus chercheront les motifs qui vous ont fait passer de l'une à l'une, et ils n'en trouveront pas qui puissent honorer la nouvelle mission que vous vous êtes donnée.

Je ne terminerai pas cette lettre, mon sieur, sans vous rappeler que vous avez cessé d'être catholique, quels que soient les titres qu'il vous plaise de vous donner. L'Eglise vous a retranché de son sein, vous êtes sous le poids de ses excommunications. On n'est pas catholique malgré l'Eglise, et ses vrais enfants savent qu'il leur est inter dit d'aller entendre vos enseignements hérétiques.

En vous adressant ces paroles révères, je remplis un devoir de ma charge, et je ne me sens animé que du désir de vous sauver. Je n'oublie pas qu'il ne faut jamais désespérer du salut d'une âme ; un jour viendra peut-être où d'amères expériences prépareront votre repentir et vous ramèneront dans la voie que vous avez eu le mal heur de quitter. Je demande à Dieu de vous accorder cette grâce et de vous laisser le temps de faire pénitence avant de vous appeler à son tribunal. Puissiez-vous réparer bientôt les scandales que vous avez donnés à l'Eglise et à vos frères !

Ce vœu est le seul sentiment dont je puisse vous adresser l'expression.

J.-Hip., cardinal Guibert
Archevêque de Paris.

2 février : Lettre de M. Loyson à l’Archevêque de Paris.

L'Univers du 6 févier 1879

Eminence,

Une église catholique-gallicane sera ouverte à Paris, le dimanche 9 février. Nous eussions voulu qu'elle le fût sous vos auspices. Malheureusement, le système religieux qui a triomphé pour un temps dans notre patrie oblige le successeur de saint Denis à condamner comme hérétiques les doctrines qui ont fait pendant longtemps la force et la gloire de l'Eglise de France, en même temps qu'il lui interdit d’accepter les réformes les plus urgentes que réclame l'état de la société, et qui ne seraient qu'un retour à l'esprit de l'Evangile et à la pratique des premiers siècles.

Dans ces douloureuses conjonctures, nous avons dû nous adresser à l'épiscopat d'une Eglise voisine, laquelle fait profession de rester catholique tout en étant réformée, et nous avons demandé à cet épiscopat de nous accorder, jusqu'à des temps meilleurs, l'aide et la direction qui nous sont refusées par nos propres évêques. En réponse à notre appel et comme délégué de l'épiscopat anglican, le vénérable primat de l'Eglise d'Ecosse nous a écrit en ces termes :

« C'est en vertu de la grande mission reçue du Christ par l'épiscopat pour la défense de la foi, pour la gouvernement de l'Eglise et pour la protection de ceux qui souffrent à cause d'elle, que les évêques de la communion anglicane, assemblés à Lambeth, ont autorisé un comité de leurs propres membres à offrir l'aidé nécessaire aux communautés chrétiennes qui, cherchant à secouer le joug intolérable de l'usurpation papale et des dogmes nouveaux et non catholiques qu'on veut leur imposer, demanderaient secours pour se réformer sur le modèle de l'Eglise primitive.
« Comme membre d'une de ces Eglises opprimées, vous et vos frères avez profité de cette offre et fait appel à ce comité. Le comité, répondant à votre appel, m'a accrédité pour me mettre en rapport avec vous et vous a adressé à moi pour recevoir mes directions et l'aide dont vous avez besoin. Je suis prêt à entreprendre l'œuvre qui m'est ainsi confiée et, en reconnaissant votre mission fondée sur les principes énoncés dans votre lettre, à vous offrir une surveillance provisoire et à vous mettre en mesure de conférer officiellement avec moi sur les détails de l'œuvre dans laquelle vous êtes engagé. »

Je n'ajouterai rien, Eminence, à ces nobles et catholiques paroles. J'insiste seulement sur ce point important que la mission si généreusement acceptée par le primat d'Ecosse est, comme il l'observe lui-même, une mission provisoire. Le jour où le successeur de saint Denis ne fera plus entendre à l'Eglise de Paris d'autres enseignements que ceux de saint Denis, il n'aura pas de diocésains plus soumis que nous, et dès à présent, malgré l'abîme qui s'est creusé entre sa conscience et la nôtre, il n'en a pas qui professent un plus profond respect pour sa personne et pour son siège, ni qui prient avec plus de ferveur pour les grands intérêts qui lui sont confiés.

Hyacinthe Loyson,
prêtre.

3 février : Bref du Pape Léon XIII à Mgr de Ségur pour son livre Les trois roses des élus.

Mgr de Ségur

L'Univers du 21 févier 1879

Mgr de Ségur a publié récemment un nouvel opuscule qui a obtenu déjà un accueil des plus sympathiques. Il a pour titre : Les trois roses des élus (Chez Tolra, rue de Rennes, 112, Paris. Joli petit in-1,8 de 180 pages ; prix fort, 50 centimes ; franco, 60 centimes ; franco, pour la propagande, 20 exemplaires, 10 Fr.). La première de ces roses, c'est l'amour du Pape et de l'Eglise ; son parfum, c'est la foi et l'obéissance. La seconde rose, c'est l'amour de la sainte Vierge ; son parfum est l'espérance. La troisième, c'est l'amour du Saint-Sacrement, et son parfum est l'amour de Dieu la sainte charité. L'auteur ayant déposé, suivant sa pieuse coutume, ce nouvel opuscule aux pieds du très Saint-Père, Sa Sainteté vient de lui adresser un beau bref apostolique.

3 février : Démenti de l'Osservatore Romano à propos de la prétendue condamnation de La Salette répandue par le Messager de Toulouse.

L'Univers du 5 févier 1879

Dépêches télégraphiques
ROME
Rome, 3 février.
L'Osservatore romano dit que les nouvelles données dans une correspondance romaine du Messager de Toulouse, relativement au culte de la Salette, sont sans fondement.

3 février : Le changement de Président de la République ne change rien aux relations du Saint-Siège avec la France.

Mgr Meglia

L'Univers du 3 févier 1879

L'Agence Havas publie la dépêche suivante :

« Rome, 1er février.

Le Vatican a envoyé à Mgr Meglia, nonce à Paris, des instructions, afin qu'il se mette promptement en rapport avec M. Grévy.

La conduite du Vatican à l'égard de la France ne sera aucunement modifiée par suite du changement du président de la- République. »

Cette dépêche ne signifie absolu ment rien. « Le Vatican », pour parler comme l’Agence Havas, n'a, en effet, rien à modifier dans sa conduite, puisque le changement légal qui vient de s'effectuer chez nous ne touche aucunement aux rapports de la France avec le Saint-Siège.

Nous doutons très fort, d'ailleurs, que dès le 1er février l’Agence Havas ait pu savoir si des instructions avaient été envoyées de Rome à Paris, et surtout quelles étaient ces instructions.

Il peut être ridicule de paraître trop vite informé.

4 février : Lettre de l'évêque de Grenoble à propos du Bref du Pape Léon XIII au sujet de La Salette .

Mgr Fava, évêque de Grenoble

L'Univers du 4 févier 1879

M. le curé de Saint-Exupère, à Toulouse, ayant écrit à Mgr l'évêque de Grenoble pour lui demander ce qu'il y avait de vrai dans la correspondance du Messager de Toulouse, parlant d'une prétendue abolition de la dévotion à Notre-Dame de la Salette, en a reçu la lettre suivante, que publient plusieurs feuilles toulousaines et le Messager lui-même :

« Monsieur le curé,

Le journal que vous me citez est mal renseigné. J'ai reçu de Rome un décret signé du cardinal-préfet de la Sacrée-Congrégation des Rites, en date du 19 de ce mois, par lequel le Saint-Père Léon XIII accorde au sanctuaire de la Salette le titre de basilique mineure et, en outre, l'autorisation de couronner, en son nom, la statue de Notre-Dame, telle que la Sacrée-Congrégation la fait sculpter à Rome, sur ma demande, par un artiste aussi pieux que célèbre par ses œuvres.

Ce qu'il y a de vrai, c'est- que le décret veut que le nouveau modèle soit adopté, comme il a été fait pour Notre-Dame du Sacré-Cœur d'Issoudun.
J'attends les brefs pour publier ce qui concerne les faveurs accordées.

Recevez, cher monsieur le curé, l'assurance de mes sentiments dévoués.

Armand- Joseph,
Evêque de Grenoble »

4 février : Audience du Pape Léon XIII à l'occasion de la fête de la purification.

L'Univers du 4 févier 1879

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, 2 février, 5h50 du soir.

Le Pape a reçu aujourd'hui, dans la salle du Trône, les offrandes et cierges des généraux et procureurs d'ordres.

Il a remercié les évêques de France présents à l'audience, savoir : NN. SS. les archevêques et évêques d'Albi, de Besançon, de Saint-Flour, du Mans, de Nevers et de Nîmes.  Puis il a annoncé pour les mois de mars, avril et mai le jubilé dont je vous parlais dans ma dernière correspondance.

Aujourd'hui a eu lieu dans toutes les églises la quêté pour le Denier de Saint-Pierre.

4 février : Lettre de Rome.

L'Univers du 4 févier 1879

[…] Le ministre de grâce et justice, M. Tajani, se dispose à poursuivre la lutte contre l'Eglise. Seulement il multipliera les déclarations hypocrites de douceur à mesure qu'il frappera davantage.

Le refus obstiné de ce ministre d'ac corder l’exequatur aux évêques qui daignent le demander est un des actes dans lesquels l'histoire jugera très sévèrement la monarchie révolutionnaire ; et je dis la monarchie parce que, selon la vraie doctrine de l'Église récemment affirmée par Léon XIII, il n'y a pas d'homme en ce monde qui soit irresponsable. Les rois constitutionnels ne seraient irresponsables qu'en cas d'imbécillité. L'imbécillité ou la responsabilité. Il faut choisir. Si l'on est imbécile ou si l'on ne veut pas être responsable... on donne sa démission.

Refuser l’exequatur aux évêques est la preuve qu'on veut, contre tout droit divin et humain, garder la jouissance de leurs biens. Mais, quand on jouit de ces biens, quand on affame les possesseurs légitimes de ces biens et que, par surcroît, on ose leur imposer une taxe de 13,20 pour cent sur le pain qui leur vient de la charité du Pape ou de la charité publique, c'est une cupidité effroyable.

Il est question d'un jubilé qui serait dans quelques jours indicté par le souverain Pontife. C'est la coutume des Papes d'accorder ce jubilé dans l'année même de leur exaltation au trône de saint Pierre.

Il est également question d'une troisième encyclique qui aurait trait à l'enseignement et aux études théologiques.

5 février : Lettres de la Prusse rhénane : Bilan du culturkampf.

L'Univers du 5 févier 1879

Je vous ai donné récemment la statistique des communautés religieuses que le culturkampf a dissoutes dans le diocèse de Cologne. Je suis en mesure aujourd'hui de rapporter les chiffres des ruines de ce genre amoncelées dans celui de Posen-Gnesen.

En 1874, il y avait dans la province 55 couvents de Jésuites, Dames du Sacré-cœur, Franciscaines de l'Adoration, Sœurs des Ecoles, Franciscains réformés, Oratoriens, Carmélites Ursulines, Visitation, Servantes de Marie, Sœurs de Saint- Vincent, Sœurs de Sainte-Elisabeth. Soit un total 423 religieux et religieuses qui existaient encore avant la loi conventuelle du 30 mai 1875.

Pour le moment, les sœurs de Saint-Vincent y ont encore 10 communautés avec 73 membres ; les Elisabethines y possèdent encore leurs 20 religieuses ; 3 communautés de servantes de Marie ne comptent que 7 sœurs. 

Les maisons religieuses encore existantes renferment 100 membres : 323 ont dû quitter leurs communautés dissoutes.

La guerre continue entre M. Falk et les associations chrétiennes. Une enquête est ouverte en Posnanie et en Silésie sur l'archiconfrérie des Mères chrétiennes qui, selon le rescrit de la régence de Posen en date du 28 septembre 1878, aurait pour but de « paralyser les efforts que fait le gouvernement sur le terrain de l'école ». Les sous-préfets doivent, dans la huitaine, faire leur rapport sur ces associations dangereuses.

Il y a quelques semaines, un comité établi à Berlin publiait un appel pour l’évangélisation de l’Espagne. Chose étrange ! La foi est perdue ici, et personne ne s'en préoccupe mais on veut ravir à l'Espagne la foi qu'elle a le bonheur de posséder encore. Les prédicants faisant partie du comité auraient mieux fait de recueillir de l'argent pour l'église Saint-Marc à Berlin. Le conseil de cette église vient d'annoncer à M. Falk que les comptes de ce temple ne peuvent plus être payés, qu'on ne peut plus trouver l'argent nécessaire au traitement des fonctionnaires et prédicants attachés à cette église. La situation est telle que les dépenses pour le gaz et pour l'eau, pour les sonneurs et l'organiste ne peuvent être soldées.

Le Krisgericht d'Inowrazlaw publie une annonce qui réclame l'exécution du jugement par lequel S. Em. le cardinal Ledochowski a été condamné à 18 000 marcs d'amende et éventuellement à deux années de prison.

Les religieuses hospitalières de Gnesen qui dirigeaient une salle d'asile, devront faire place à des séculières avant le 1er avril.

5 février : Chonique religieuse.

L'Univers du 5 févier 1879

Mgr Cortet, évêque de Troyes, vient d'a dresser au clergé et aux fidèles de son diocèse une lettre pastorale pour leur parler de son récent voyage à Rome, et promulguer la dernière Encyclique de N. T. S. P. le Pape Léon XIII.

Parlant de S. S. Léon XIII, Mgr Cortet s'exprime ainsi :

« Quelle joie pour votre évêque, nos très chers frères, d'avoir pu contempler à loisir ce grand et saint Pontife ! Avec quelle bonté il a écouté ce que nous lui disions du zéle de nos prêtres, de la ferveur de nos communautés religieuses, de la vitalité des œuvres catholiques, de la foi, du respect, de l'obéissance des fidèles de notre diocèse. Et quand il répondait aux demandes que nous lui adressions, comme sa parole était lumineuse, forte et tendre !
Au moment où nous lui avons présenté vos offrandes, il nous a dit avec une inexprimable bonté :
« Remerciez bien vos chers diocésains : les charges qui pèsent sur moi sont bien lourdes, mais j'ai confiance ; des enfants n'oublient jamais leur Père.»
Oh ! non, Père bien-aimé de nos âmes, nous ne vous oublierons jamais ! Nous en avons fait la promesse à Léon XIII, nos très chers frères, et tous, prêtres et fidèles, vous ratifierez notre engagement.
 
Nous apprenons avec douleur, la mort de Mgr Daniel, camérier secret de S. S. Léon XIII et ancien aumônier des zouaves pontificaux. Mgr Daniel a rendu son âme à Dieu, dimanche soir, à onze heures, dans la plénitude de ses facultés et dans les sentiments de la plus touchante piété.
 
La India catholica, de Bombay, publie le récit jour par jour des nombreux pèlerinages qui se sont rendus au tombeau de saint François-Xavier, à Goa.
On y est allé en foule de toutes les contrées environnantes, et même des pays très éloignés. On comptait chaque jour de nombreuses communions. L'église de Bom-Jésus regorgeait constamment de fidèles.
 
Un grand nombre d'évêques espagnols viennent de rappeler à leurs fidèles, dans des lettres pastorales, le devoir dont ils sont tous de contribuer, chacun dans la mesure de ses ressources, au denier de Saint-Pierre. Un appel semblable a été fait en Portugal par le vicaire capitulaire et gouverneur de l’évêché de Beja.
 
Un très grand nombre de NN. SS. les archevêques et évêques de France ont ordonné qu'un service funèbre solennel pour le repos de l'âme du Pape Pie IX, de sainte mémoire, ait lieu le vendredi 7 février, jour anniversaire de la mort de ce glorieux Pontife.
Quelques-uns se bornent à annoncer qu'une messe de Requiem sera célébrée dans leur cathédrale, d’autres, plus nombreux, invitent messieurs les curés à faire tous une cérémonie semblable dans leurs églises respectives. Un petit nombre n'ont adressé à ce sujet aucune communication à leur diocèse.
 
A Rome, de grands préparatifs se font pour célébrer dignement le premier anniversaire de la mort de Pie IX. Le 7 février, des obsèques solennelles auront lieu à la chapelle Sixtine ; le 8, une cérémonie semblable aura lieu dans la basilique de Saint- Pierre, et le 11 dans la basilique patriarcale de Saint-Jean de Latran.
 
Sa Sainteté a daigné nommer S. Em. le cardinal Carafa di Traetto secrétaire des brefs apostoliques, et S, Em. le cardina Ferrieri protecteur de l’académie théologique romaine.
 
Le cardinal archevêque de Tolède, Mgr Moreno, primat d'Espagne, vient de publier un mandement promulguant et commentant l'Encyclique Quod apostolici du 28 décembre.
Le Fénix de Madrid fait un appel chaleureux aux catholiques espagnols en les engageant à contribuer au Denier de Saint- Pierre d'une façon régulière, et propose la création d'un comité central à Madrid sous la présidence du cardinal Moreno, en vue d'organiser et d'augmenter au possible les secours que les besoins du Saint-Père rendent de plus en plus nécessaires et obligatoires aux chrétiens.
 
Le R. P. Rodriguez, généra! de l'ordre des trinitaires espagnols, et supérieur de la communauté du même ordre, que l'Espagne possédé au Forum Romanum, vient de mourir à Rome. Le P. Rodinguez arrivait d'Espagne, où, grâce à l'appui de LL. EE. les cardinaux archevêques de Saragosse et Compostelle, il avait rétabli deux monastères de religieux de la Merci, qui, ne pouvant se vouer à la Rédemption des captifs, se livrèrent à l'enseignement. Il avait, dans son voyage, reçu de nombreuses marques de sympathie en Galice, en Catalogne, en Aragon et en Portugal.

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5 février : Les Hollandais se mobilisent pour subvenir aux besoins du Saint-Siège.

L'Univers du 12 févier 1879.

Les catholiques hollandais montrent en ce moment qu'ils sont toujours sur la brèche quand il s'agit de maintenir l'éclat du Saint-Siège et de donner leur concours au Pontife- Roi. Quand il a fallu prendre les armes pour défendre le siège de saint Pierre, des centaines de zouaves accouraient dans la ville éternelle pour offrir leur bras et leur vie à Pie IX, d'illustre mémoire, Chaque année, des sommes considérables ont été envoyées à Rome, depuis que l'usurpateur a enlevé au Père de la chrétienté ses Etats et ses revenus. Cette année, plusieurs journaux ont ouvert une souscription pour offrir des étrennes à S. S. Léon XIII, et l'argent afflue. Le Tijd d'Amsterdam a déjà recueilli, pour le Saint-Père, près de 30.000 francs, et chaque jour il enregistre de nouvelles libéralités. Chacun est heureux de porter son obole, selon ses moyens, à l'auguste Pontife, qui est dans le besoin, et ne saurait pourvoir aux besoins de la chrétienté sans le secours de ses enfants.

5 février : A propos de la découverte d’un manuscrit de St Thomas relaté le 9 janvier.

L'Univers du 5 févier 1879

On nous communique la lettre dessous adressée au Monde :

Monsieur le rédacteur,

Dans une correspondance adressée de Rome à votre journal se trouvait une note que l'Univers du 9 janvier vient de reproduire et qui me paraît, à cause de cette double publicité, mériter quelques observations.

Il s'agit dans cette note d'une lettre de saint Thomas d'Aquin « découverte il n'y a pas longtemps » à l'abbaye du Mont-Cassin et dont votre correspondant a cru pouvoir tirer, en faveur du molinisme, des conclusions contraires au système thomiste. Mais je ne pense pas qu'en insérant sa lettre vous avez voulu appuyer l'une de ces deux opinions de l'autorité de votre journal et fermer vos colonnes à la réponse de l'opinion attaquée.

J'oserai donc, me confiant à votre impartialité, opposer aux affirmations et aux insinuations de votre correspondant les simples remarques qui suivent.

1° La doctrine thomiste concilie parfaitement la prescience divine avec la liberté humaine ;

2° Les textes de saint Thomas que les thomistes apportent à l'appui de leur système ne sont nullement obscurs ;

3° La lettre découverte au mont Cassin (non pas tout récemment, mais il y a cinq ans), ne soutient pas le molinisme contre les décrets prédéterminants du thomisme, ainsi qu'on pourra s'en convaincre par la lecture d'un article publié sur cette lettre dans la Mois littéraire et scientifique (n° du 28 février 1877. Palmé, éditeur) ;

4° Votre correspondant romain fait à la fin de sa note une insinuation qui est de nature à induire en erreur ceux qui le lisent. Après avoir dit que la lettre de saint Thomas soutient le molinisme, il ajoute immédiatement :
« C'est assez dire combien grande et opportune est l'importance de ce document, au moment où le Pape Léon XIII attache lui-même une si haute importance à la concorde des esprits et à l'uniformité de l'enseignement dans Ies universités catholiques. ».

Ces paroles semblent signifier que, pour se conformer aux désirs de S. S. Léon XIII, les thomistes devraient renoncer à leur doctrine, or, il n'est personne à Rome qui ne sache que S. S. Léon XIII, pour établir la concorde des esprits et l'uniformité d'enseignement sur d'autres points controversés, a demandé tout autre chose que l'abandon du système thomiste.

Votre correspondant n'ayant avancé dans sa note que des affirmations gratuites j'ai cru devoir me borner à de simples dénégations.

Veuillez agréer, etc.

6 février : Composition du nouveau ministère..

L'Univers du 6 févier 1879

Voici la composition du nouveau ministère telle qu'elle a paru ce matin au Journal officiel.

Présidence du Conseil et Affaires étrangères, Waddington
Justice, Le Royer
Intérieur et Cultes, de Marcère
Instruction publique et Beaux-Arts, Jules Ferry
Travaux publics, de Freycinet
Agriculture et Commerce, Lepère
Finances, Léon Say
Marine, Amiral Jauréguiberry
Guerre, Général Gresley

MM. Le Royer et Jules Ferry comptent parmi les dignitaires de la franc-maçonnerie ; toujours ils ont montré une hostilité absolue et brutale contre l'église ; M. Lepère est un logicien qui, du catholicisme libéral, est arrivé au radicalisme ; il tremble d’entendre dire qu’il tient encore du clérical, et ira volontiers jusqu’à la persécution pour mettre en lumière son dévouement et sa soumission à la Révolution.

6 février : Fin de la Défense de feu Mgr Dupanloup.

L'Univers du 6 févier 1879


Hier 4 février, a paru le dernier numéro du journal la Défense, fondé par Mgr Dupanloup. Les abonnements encore existants seront servis par le Français.

M. Henri des Houx, rédacteur en chef de la Défense, ne voulant pas accepter la décision du comité de direction de l'ancien journal, qui avait traité pour la fusion avec le Français, a fondé un nouvel organe intitulé : la Civilisation, dont le premier numéro a paru ce matin.

7 février : Propagande laïcarde contre La Salette.

L'Univers du 7 févier 1879


A l'occasion de la correspondance mensongère du Messager de Toulouse, de nombreux journaux, parmi lesquels le National s'est distingué par sa mauvaise foi, ont répété que les tribunaux avaient condamné l'apparition de la Salette et déclaré que Mlle de la Merlière avait joué le rôle de l'apparition. C'est un mensonge. Les tribunaux, en vertu de la loi, n'avaient pas à se prononcer sur la réalité de l'apparition ; ils avaient seulement à examiner si Mlle de la Merlière était diffamée, alors qu'on l'accusait d'avoir préparé une supercherie sacrilège. Par un arrêt qui étonna fort et qui n'a pas fait jurisprudence, il fut décidé qu'une chrétienne n'était pas diffamée alors qu'on lui prêtait un rôle sacrilège. Voilà les faits.

Si M. Paul Foucher, du National, en doute, qu'il se renseigne auprès de l'avocat de Mlle de la Merliere, qui lui inspirera sans doute confiance, car c'était M. Jules Favre, le sénateur républicain. Que par la même occasion il demande à ce témoin peu suspect si Mlle de la Merlière pouvait jouer le rôle de l'apparition, et il apprendra que son âge et sa corpulence ne le lui permettaient pas.

Dans son ardeur contre les catholiques, M. Paul Foucher termine par cette réflexion :
« Il est vrai, d'ailleurs, que les ultramontains font peu de cas des jugements des tribunaux. —P. F. »

Voilà une réflexion bien malencontreuse dans une feuille républicaine, alors que tous les jours, les journaux républicains, du rose le plus tendre au rouge le plus vif, ne cessent d'attaquer les jugements rendus par la magistrature, dont ils réclament l'épuration uniquement parce qu'elle ne juge pas à leur gré.

7 février : INSTRUCTION PASTORALE et MANDEMENT de Mgr Fava, évêque de Grenoble, a l'occasion du carême de 1879 sur la dévotion de Notre-Dame de la Salette.

La Salette, Mélanie Calvat et Maximin Giraud

L'Univers des 24 et 26 févier 187

Amand-Joseph Fava, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège apostolique, évêque de Grenoble, comte romain, au clergé et aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Nos très chers frères, Nous vous avons signalé, il y a quelques jours, la complète inexactitude des renseignements donnés par une lettre de date toute récente, envoyée de Rome au journal le Messager de Toulouse, et commençant par ces mots : « Sa Sainteté a déclaré, par décret contresigné par le cardinal Bartolini, que le culte de Notre-Dame de la Salette n'avait ni base sérieuse, ni raison d'être. En vertu de ce décret, qui a été expédié ce matin (25 janvier) à Sa Grandeur Mgr l'évêque de Grenoble..., etc. »

Nous avons dit que le décret du 19 janvier, dont il est fait mention dans cette lettre, donne au contraire à ce culte un nouvel éclat, puisqu'il accorde au sanctuaire de la montagne de la Salette le titre insigne de basilique mineure, et qu'il autorise le couronnement solennel de la statue de Notre-Dame de la Salette par S. Em. le cardinal archevêque de Paris, représentant le souverain Pontife.

Toutefois, comme cette lettre, déjà reproduite par un certain nombre de journaux, a causé dans le monde, soit croyant, soit incroyant, une émotion vive, qui ne peut que grandir en troublant les âmes, il nous reste encore, après notre première lettre de rectification, un devoir à remplir, et aussi un droit à exercer à cette occasion.

Notre devoir, saint Paul nous le rappelle quand il dit aux évêques rassemblés auprès de lui, à Milet : « Soyez attentifs sur vous- mêmes et sur tout le troupeau dont le Saint-Esprit vous a établis évêques, afin de gouverner l'Eglise de Dieu qu'il a acquise par son sang. Car, je sais qu'après mon départ, il entrera parmi vous des loups ravissants, qui n’épargneront point le troupeau. » (Act. XX, 28.)

Notre droit, Benoît XIV l'a exposé arec la précision qui le distingue, dans son ouvrage sur la Béatification et la Canonisation des serviteurs de Dieu. Il est aussi défini par les saints canons, et c'est pour nous un sujet de grande satisfaction en même temps qu'une précieuse garantie, de savoir avec quelle sagesse ce droit a été exercé, ce devoir a été accompli par les évêques qui nous ont précédé à Grenoble, depuis l'apparition.

Aussi, nous ne songeons pas à recommencer le travail déjà fait, notamment, par Mgr Philibert de Bruillard, dont le diocèse garde avec amour la mémoire vénérée et la tombe. Nous voulons seulement résumer ici les diverses phases de ce long et minutieux examen, afin d'affermir encore vos convictions sur le fait de l'apparition : ce sera la première partie de cette instruction pastorale.

Nous étudierons, dans la seconde, les circonstances religieuses et sociales dans lesquelles il s'est produit, et nous comprendrons que ces circonstances rendaient éminemment opportune et éclatante la glorification de Notre-Seigneur Jésus-Christ par l'apparition de son auguste mère et par les enseignements qu'elle adresse à son peuple.

Nous verrons, enfin, que la sainte Vierge devait être glorifiée en retour par son fils, et il nous sera permis alors de conclure que le culte de Notre-Dame de la Salette, loin de n'avoir ni base sérieuse ni raison d'être, est fondé sur un événement qui réunit tous les caractères de vérité et d'opportunité religieuse et sociale.

Nous ne croyons pas, nos très chers frères, devoir examiner ici la question de savoir s'il est possible que la sainte Vierge apparaisse sur la terre. Pour ceux qui disent que, quand on est mort, tout est mort, et pour ceux qui nient le surnaturel, évidemment la sainte Vierge ne peut pas apparaître ; mais ce n'est pas à eux que nous parlons.

I

Nous disons que le fait de l'apparition de la sainte Vierge à la Salette est un fait certain, au même titre que les faits historiques les mieux prouvés auxquels il a plu à Dieu d'apposer son cachet. Nous le disons parce que ce fait a été l'objet d'une étude approfondie en lui-même, d'un examen complet dans toutes les circonstances qui l'accompagnent ; et que Mgr Bruillard, évêque de Grenoble à cette époque, a été d'une prudence parfaite dans l'examen, la conduite et le jugement de cette question.

Vous le reconnaîtrez avec nous, nos très chers frères, par le simple exposé que nous allons placer sous vos yeux.

La prudence, dit saint Thomas d'Aquin, a trois actes principaux : elle demande conseil, elle juge, elle commande. Consulter, juger, commander, voilà en résumé ce que fait partout un homme prudent.

Mgr de Bruillard, qui sentait sa responsabilité et la gravité des circonstances, commença par s'entourer des plus sages conseils ; puis il garda et recommanda une réserve extrême. Dès le 9 octobre 1846, vingt jours après l'événement, par une circulaire adressée à son clergé, il rappelle la défense portée par l'Eglise, sous peine de suspense ipso facto, par le seul fait, de faire publier aucun miracle nouveau sans la permission de l'ordinaire.

Trois mois durant, les enfants, dont le récit avait été écrit le 20 septembre, le lendemain de l'apparition, furent abandonnés à eux-mêmes chez leurs parents. Ceux-ci étaient loin de les encourager dans leur récit. M. le curé de Corps, archiprêtre du canton, semblait ignorer le fait de l'apparition, il ne s'en occupait d'aucune manière. Il fallut que des prêtres de Grenoble l'interroge pour qu'il fit appeler les enfants et les questionnât d'abord séparément, puis ensemble. Ce ne fut qu'à la fin de décembre qu'on les plaça chez les religieuses de Corps pour leur faire apprendre l'alphabet.

Cependant, Mgr de Bruillard avait nommé deux commissions, l'une composée des membres de son chapitre, l'autre des directeurs de son grand séminaire. Elles étaient chargées d'examiner toutes les relations envoyées à l'évêché sur le fait de l'apparition ; puis d'émettre leur avis. Cet avis, rendu le 15 décembre 1846, conclut qu'il faut attendre avant de porter aucun jugement.

Le 22 mai 1847, les deux bergers comparurent devant le juge de paix de Corps, par ordre du procureur du roi. Leurs dépositions sont au greffe de la cour d'appel, à Grenoble. Tout se passe sans que Mgr de Bruillard intervienne en aucune façon.

Le 19 juillet 1847, M. Orcel, supérieur du grand séminaire, et M. Rousselot, vicaire général, professeur de théologie, sont nommés commissaires épiscopaux, à l'effet de se transporter partout où besoin sera, pour faire une enquête et recueillir les renseignements relatifs au fait de la Salette. Tout le diocèse connaît la sagesse, la prudence, la haute vertu, le savoir profond et la rare perspicacité de M. Orcel, que le diocèse a eu naguère le malheur de perdre. On sait aussi parmi nous la science très grande de M. Rousselot, que son ouvrage sur la Salette prouverait à lui seul jusqu'à l'évidence.

Le 4 novembre 1847, une commission générale fut nommée, composée des deux vicaires généraux titulaires, des huit Chanoines titulaires et des cinq curés de la ville, pour discuter le rapport des deux commissaires épiscopaux. Les séances ou conférences eurent lieu les 8, 15, 16, 17, 22 et 29 novembre 1847, puis les 6 et 13 décembre de la même année, sous la présidence de Mgr de Bruillard. Les deux enfants furent appelés et entendus dans les séances des 8, 16 et 17 novembre. Les conclusions furent adoptées à la majorité de douze voix sur seize ; elles reconnaissaient la vérité du fait de l'apparition de la sainte Vierge à la Salette.

Certainement Mgr de Bruillard aurait pu porter alors son jugement doctrinal : il ne le fit pas. Il attendit encore quatre ans, pendant lesquels il continua son examen, interrogeant, questionnant, en un mot, prenant conseil des personnes les plus capables de juger elles-mêmes l'événement.

Ce n'est que l'année 1851 que parut le mandement doctrinal sur l'apparition. Il est daté du 19 septembre 1851 ; il fut lu dans les églises du diocèse le 16 novembre de la même année. Nous avons dit déjà que ce mandement a été composé par Mgr de Bruillard avec la collaboration de Mgr de Villecourt, alors évêque de la Rochelle, plus tard créé cardinal par S. S. Pie IX, motu proprio.

Ce mandement avait été précédé des écrits de M. l'abbé Dupanloup, élevé quelques jours après à l'épiscopat.

Mgr Villecourt avait fait paraître un ouvrage intitulé : Nouveau récit de l'apparition de la sainte Vierge sur les montagnes des Alpes. C'est le récit même du pèlerinage que le pieux prélat avait fait, en 1847, à la sainte montagne. Une foule d'autres ouvrages avaient paru sur le même sujet.

Mgr Parisis, évêque de Langres, avait écrit à Mgr de Bruillard, dès le 11 septembre 1847, qu'en attendant le jugement doctrinal, on ne pouvait trop se hâter de rendre gloire à Dieu, et il avait établi à Saint-Dizier une association pour la réparation des blasphèmes et la sanctification du dimanche, qui se répandit rapidement dans toute la France, et à laquelle plus de cent paroisses du diocèse de Grenoble s'étaient affiliées en moins de quatre mois.

Enfin, on avait pris les conseils de plusieurs personnes qui approchaient le souverain Pontife. Le cardinal Lambruschini avait dit à M. Rousselot qu'il croyait fermement à l'apparition de la sainte Vierge à la Salette, qu'il l'avait prêchée dans son diocèse, et que cette prédication avait opéré beaucoup de fruits de salut.

Ce fut sur la demande unanime de tous les membres du chapitre que Mgr de Bruillard fit imprimer son mandement. Avant de l'imprimer, il voulut encore qu'il fût discuté en chapitre.

Ce mandement, qui est le résumé rapide de ce qui s'était passé au sujet de l'apparition, depuis cinq ans, conclut en ces termes :

« A ces causes, Nous appuyant sur les principes enseignés par le pape Benoît XIV, et suivant la marche tracée par lui dans son immortel ouvrage : De la béatification et de la canonisation des saints (liv. II, chap. XXXI, n° 12) ;

Vu la relation écrite par M. l'abbé Rousselot, l'un de nos vicaires généraux, et imprimée sous ce titre : La vérité sur l'événement de la Salette. Grenoble, 1818 ;

Vu aussi les Nouveaux documents sur l'Evénement de la Salette, publiés par le même auteur en 1830 ; l'un et l'autre ouvrage revêtus de notre approbation ;

Ouï les discussions en sens divers qui ont eu lieu devant nous sur cette affaire d'ans les séances des 8, 15, 10, 17, 22 et 29 novembre, 6 et 13 décembre 1847 ;

Vu pareillement ou entendu ce qui a été dit, ou écrit depuis cette époque, pour ou contre  Evénement ;

Considérant, en premier lieu, l'impossibilité où nous sommes d'expliquer le fait de la Salette autrement que par l'intervention divine, de quelque manière que nous l'envisagions, soit en lui-même, soit dans ses circonstances, soit dans son but essentiellement religieux ;

Considérant, en second lieu, que les suites merveilleuses du fait de la Salette sont le témoignage de Dieu lui-même, se manifestant par des miracles, et que ce témoignage est supérieur à celui des hommes, et à leurs objections ;

Considérant que ces deux motifs, pris séparément, et à plus forte raison réunis, doivent dominer toute la question, et enlever toute espèce de valeur à des prétentions ou suppositions contraires dont nous déclarons avoir une parfaite connaissance ;

Considérant enfin que la docilité et la soumission aux avertissements du Ciel peut nous préserver des nouveaux châtiments dont nous sommes menacés, tandis qu'une résistance trop prolongée peut nous exposer à des maux sans remède ;

Sur la demande expresse de tous les membres de notre vénérable chapitre, et de la très grande, majorité des prêtres de notre diocèse ;

Pour satisfaire aussi la juste attente d'un si grand nombre d'âmes pieuses, tant de notre patrie que de l'étranger, qui pourraient finir par nous reprocher de retenir la vérité captive ;

L'Esprit-Saint et l'assistance de la Vierge immaculée de nouveau invoqués ;

Nous déclarons ce qui suit :
Art. 1 er. — Nous jugeons que l'apparition de la sainte Vierge à deux bergers, le 10 septembre 1840, sur une montagne de la chaîne des Alpes, située dans la paroisse de la Salette, de l'archi- prètré de Corps, porte en elle-même tous les caractères de la vérité, et que les fidèles sont fondés à la croire indubitable et certaine.
Art. 2. — Nous croyons que ce fait acquiert un nouveau degré de certitude par le concours immense et spontané des fidèles sur le lieu de l'apparition, ainsi que par la multitude des prodiges qui ont été la suite dudit événement, et dont il est impossible de révoquer en doute un très grand nombre sans violer les règles du témoignage humain.
Art. 3. — C'est pourquoi, pour témoigner à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie notre vive reconnaissance, nous autorisons le culte de Notre-Dame de la Salette. Nous permettons de le prêcher et de tirer les conséquences pratiques et morales qui ressortent de ce grand événement.
Art. 4. — Nous défendons néanmoins de publier aucune formule particulière de prière, aucun cantique, aucun livre de dévotion sans notre approbation donnée par écrit.
Art. 5. — Nous défendons expressément aux fidèles et aux prêtres de notre diocèse de jamais s'élever publiquement, de vive voix ou par écrit, contre le fait que nous proclamons aujourd'hui, et qui dès lors exige le respect de tous.
 »


Vous le voyez, nos très chers, frères, l'évêque de Grenoble avait consulté, jugé et commandé. Il avait, en conscience, et devant Dieu, accompli son devoir. Il avait usé de son droit.

Rome a ensuite daigné encourager la piété des fidèles, en accordant des faveurs spirituelles, dont voici les principales :

Un rescrit du 24 août 1852 déclare privilégié à perpétuité le grand autel du sanctuaire de la Salette.

Un rescrit du 26 août 1852 accorde la permission de dire la messe votive de Beatâ tous les jours de l'année, excepté les grandes fêtes et les fériés privilégiées, à tous les prêtres qui viennent à la Salette.

Un bref du 3 septembre 1852 accorde une indulgence plénière une fois par an à tous ceux qui visiteront l'église de Notre-Dame de la Salette.

Un bref du même jour porte érection en archiconfrérie de la confrérie de Notre-Dame de la Salette, sous le vocable de Notre-Dame Réconciliatrice, avec de nombreuses faveurs spirituelles.

Enfin un indult du 2 décembre 1882, de Sa Sainteté Pie IX, accorde, sur la demande de Mgr l'évêque de Grenoble, la permission de célébrer, chaque année, la fête de Notre-Dame de la Salette, le 19 septembre ou le dimanche suivant, dans toutes les églises du diocèse, par une messe solennelle et le chant des vêpres en l'honneur de la sainte Vierge.
 
Nous ne saurions oublier ici que Mgr Ginoulhiac, successeur de Mgr de Bruillard n'est pas demeuré étranger à la question du culte de Notre-Dame de la Salette. Les diocèses qui ont connu Mgr Ginoulhiac savent sa science profonde, son caractère plein de modération, de bonté et de force contenue, en un mot, la valeur très grande qui s'attache à ses jugements et décisions. Or, nul n'ignore parmi vous, nos très chers frères, la longue et belle défense présentée par ce docte Pontife, soit au diocèse, soit à Rome, pour maintenir et rendre plus affirmatif encore le jugement doctrinal porté par Mgr de Bruillard.

Mgr Paulinier, qui a occupé ensuite le siège de Grenoble, a parlé dans ses mandements et agi comme ses prédécesseurs, en ce qui concerne l'apparition de la sainte Vierge à la Salette. On se souvient que c’est la montagne de la Salette qui a vu le premier pèlerinage national ; que Mgr Paulinier tint à honneur de le présider et qu'il y célébra la divine réconciliatrice des pécheurs par les plus beaux accents de son éloquence.

Nous devons, du reste, nos très chers frères, vous rappeler ici la joie qui éclata dans le monde catholique aussitôt après la promulgation du jugement doctrinal de Mgr de Bruillard. Ce fut un concert de félicitations et d'adhésions. Un grand nombre d'archevêques et d'évêques écrivirent au prélat pour le remercier. Puis parurent une foule d'ouvrages, dont les auteurs appartiennent à toutes les classes de la société, toutes les nations. La route qui conduit au pèlerinage fut sillonnée par des fidèles, enfants de Marie, et même par des indifférents venus de tous les points de l'horizon. Une église monumentale et de vastes bâtiments furent élevés au lieu de l'apparition par la générosité des pèlerins. Les pêcheurs s'y convertissaient, les malades recouvraient la santé en buvant de l'eau de la sainte fontaine, près de laquelle la sainte Vierge s'était assise et qui depuis l'apparition n'a pas cessé de couler. Des enfants, des vieillards, des personnes délicates venaient à grands frais, au prix de mille fatigues, et parfois les pieds nus, visiter le sanctuaire, pour y demander des grâces ou bien y remercier Notre-Dame de la Salette de faveurs signalées obtenues par son intercession.

Que ne nous est-il permis, nos très chers frères, de dire ici les grâces que la Vierge de la Salette a versées sur le monde ! Le jour viendra, nous l'espérons, où nous ferons entendre les cris d'amour et de douleur que les attaquas récentes contre Notre-Dame de la Salette ont arrachés à ses enfants. Ces témoignages de piété filiale auront consolé son cœur maternel et attiré sur la France et sur le monde le regard miséricordieux de Celle qui s'appelle le Refuge des pécheurs, comme son Fils en était l'Ami divin.

II

La sainte Vierge, avons-nous dit, a voulu glorifier son adorable Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, quand elle descendit dons nos montagnes et parla aux jeunes bergers : Maximin et Mélanie.

La gloire, dit saint Augustin, consiste, pour un homme à être connu et comblé de louanges : Magna cum laude notitia. De même, Dieu est glorifié lorsque nous le connaissons, et que, par suite de cette connaissance, nous l'aimons et nous le servons. Nous glorifions donc le Verbe Incarné par notre amour et notre obéissance à sa loi, lorsque nous avons le bonheur de le connaître.

Remarquez, nos très chers frères, que la gloire de Jésus-Christ est un fait que proclament le ciel et la terre. Nous ne pouvons pas plus la nier que l'éclat du soleil. On peut chercher à l'obscurcir, mais Jésus-Christ est Dieu ; le soleil pourra s'éteindre, Jésus-Christ et sa gloire demeureront éternellement. Ceux qui s'attaquent à elle, y perdront leur temps, leur peine et leur âme.

La gloire de Jésus-Christ a été fondée, dès l'origine, par un décret irrévocable, quand le Verbe, fils éternel de Dieu, et Dieu comme son Père, s'est offert à sa justice infinie, outragée par l'orgueil du premier homme, pour être notre caution. Le Verbe a montré à son Père, dans l'avenir qui est pour lui présent, la montagne du Calvaire, et l'éternelle et inflexible justice a été apaisée : Agnus occisus est ab origine mundi — l'Agneau a été immolé dès l'origine du monde. (Jo., ap.)

Cette divine gloire, les patriarches l'affirmaient à leur lit de mort devant leurs fils attentifs à recueillir les promesses d'un Sauveur faites à leurs pères ; les prophètes l'annonçaient dans leurs paroles et leurs chants inspirés ; les personnages illustres de l'Ancien Testament la figuraient, les anges la proclamaient aux champs de la Judée ; Dieu le Père la confirmait aux rives du Jourdain et sur la cime du Thahor, en disant : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu : écoulez-le. ; — Hic est Filius meus dilectus in quo mihi complacui : ipsum audite ; et les foules de la Judée, de la Samarie et de la Galilée, suspendues à ses lèvres, attachées à ses pas, s'écriaient avec transport : Hosannah Filio David ! — Gloire au Fils de David !

C’est pour la gloire de Jésus-Christ que les apôtres ont parlé, que les martyrs ont souffert, que les docteurs ont écrit, que Igs vierges ont vécu comme des anges, que les saints ont foulé aux pieds les richesses, les plaisirs et les honneurs de ce monde. Cette divine gloire n'est-elle pas racontée magnifiquement sur la terre par les monuments chrétiens qui la couvrent de toutes parts, portant jusqu'aux nues sa croix triomphante ; par la supériorité incontestable des peuples, fidèles à Jésus-Christ, chez qui la conscience publique sait si bien flétrir le mal, honorer la vertu et maintenir l'amour de ce qui est noble et pur ; par la chasteté de la famille chrétienne par le dévouement de tous les cœurs où s'est allumé le feu de la charité du Sauveur? Cette gloire, enfin, si elle, était bannie du palais des grands et du gouvernement des choses de ce monde, ne la retrouverions-nous pas manifestée, d'une manière aussi touchante que sainte et admirable, dans la personne de ces prêtres, de ces religieux et de ces religieuses que l'on rencontre en Europe et dans le monde entier, auprès du malade dans les hôpitaux, auprès de l'enfant dans les écoles, à côté du soldat blessé sur le champ de bataille, aux pieds du lépreux couvert de plaies et abandonné de tous au fond de quelque ravine solitaire, sous le ciel brûlant de l'Equateur ?

Oui, la gloire de notre admirable Maître brille partout avec sa croix, comme un signe de foi et d'espérance, dans la demeure des vivants et sur la tombé des morts, sur le cœur du prêtre et la poitrine du brave.

Cette gloire, qui est demandée à la terre, sous peine de douleur et de ruine, le ciel la redira dans ses cantiques immortels, et l'éternelle justice la proclamera aussi.

C'est la gloire de Jésus-Christ, nos très chers frères, que la sainte Vierge voulait quand elle daigna descendre vers nous dans les montagnes de la Salette. Oublieuse de sa propre gloire, elle s'était assise sur une pierre, au-dessus d'une petite source desséchée, sur la rive droite du torrent de la Sézia. Elle pleurait, les bras appuyés sur ses genoux et le front caché de ses deux mains. Elle pleurait. Ce qui lui arrache des larmes, c'est son peuple coupable envers Dieu, son peuple menacé par le bras tout-puissant de son Fils, que nos oublis et nos crimes ont lassé. Qui nous donnera de contempler le spectacle qui s'offrait alors aux yeux de la sainte Vierge, et d'en composer comme un tableau où chacun puisse voir la vérité à découvert ?

C'était le 19 septembre 1846.

Pie IX venait de succéder à Grégoire XVI, il y avait quelques mois à peine. Les chefs du mouvement, en Italie, tramaient contre lui la conspiration du triomphe. Tandis qu'ils l'accablaient d'ovations à Rome et dans les provinces, l'homme qui commandait tous ces enthousiasmes, Mazzini, niait publiquement la divinité de Jésus-Christ. « Dieu existe, écrivait-il, parce que nous existons... L'humanité est le verbe vivant de Dieu... Dieu s'incarne successivement dans l'humanité. » (Voir Rohrbacher, Pontificat de Pie IX)

Pour que vous compreniez bien ces paroles, nos très chers frères, nous croyons devoir vous rappeler rapidement les doctrines des sociétés secrètes.

Il faut reconnaître, avec saint Augustin, qu'il y a toujours eu dans le monde deux cités et comme deux familles, appelées par l'Ecriture, dès le commencement, les enfants de Dieu et les enfants des hommes ; ceux qui obéissaient à l'Esprit-Saint, et ceux qui se laissaient entraîner par le tentateur, qui fut homicide dès le commencement, et n'est point resté dans la vérité ; — ille homicida erat ab initio et in veritate non stetit. Ces paroles furent adressées par le Sauveur lui-même aux Juifs, auxquels il disait, à cause de la haine dont ils payaient ses bienfaits : Vos ex patre diabolo estis — le diable est votre père. (Joan., 8, 44.)

De même, depuis la venue de l'Homme-Dieu sur la terre, la vérité et l'erreur, comme deux fleuves parallèles, coulèrent toujours à travers le monde. La vérité, portée sur la barque infaillible de Pierre, où est Jésus, où son esprit conduit tout, aborde à tous les rivages, pour y faire briller sa lumière et y allumer le feu de la charité, que Jésus est venu apporter à la terre en demandant aux cœurs qu'il s'allume en eux. L'erreur aussi parcourt le monde à sa manière, souvent d'une façon souterraine. A certains moments, elle apparaît comme un torrent qui déborde et porte partout le ravage et la mort, sous le nom d'hérésie. Le caractère de l'hérésie est la haine, comme celui de la vérité est la charité.

Au commencement du dix-septième siècle, on vit apparaître du côté de l'erreur une institution qui prit le nom de franc-maçonnerie. Fondée en Angleterre par des réfugiés venus du continent, elle était héritière, en naissant, des doctrines professées par les gnostiques, les manichéens, les albigeois, les templiers dans les derniers temps, et autres hérétiques. La franc-maçonnerie, née de l'erreur, est un arbre dont les fruits donnent la mort. Il fut bien vite transplanté en France, en Allemagne, en Italie, dans l'Europe, et la semence s'en répandit par toute la terre. Cultivée en France par Voltaire, qui venait de passer cinq ans en Angleterre comme réfugié, puis par Jean-Jacques Rousseau, la franc-maçonnerie se développa parmi nous avec une rapidité effrayante. Déjà, pour certains incrédules, l'ancien et le nouveau Testament étaient des inventions mythiques, et Jésus-Christ, lui-même un être élevé par la crédulité des chrétiens jusqu'au rang de la divinité.

A l'époque où ces deux hommes moururent, paraissait en Bavière le plus profond de tous les conspirateurs, qui devait imposer ses idées à la franc-maçonnerie tout entière et en être le vrai docteur : nous avons nommé Weishaupt, professeur de droit à Ingolstadt. Profitant de ce qu'avaient dit Voltaire et Rousseau, ainsi que tous leurs devanciers, il résuma l'erreur dans ces quelques lignes :

« L'égalité et la liberté, dit-il, sont les droits essentiels que l'homme, dans sa perfection originaire et primitive, reçut de la nature. La première atteinte à cette égalité fut portée par la propriété ; la première atteinte à la liberté fut portée par la société ou les gouvernements. Or, les seuls appuis de la propriété et des gouvernements sont les lois religieuses et civiles. Donc, pour rétablir l'homme dans ses droits primitifs d'égalité et de liberté, il faut commencer par détruire toute religion, toute société civile, et finir par l'abolition de toute propriété ».

Poussant à bout son système, il ajoutait :

« Les gouvernements démocratiques ne sont pas plus dans la nature que les autres gouvernements. Si vous nous demandez comment les hommes pourront vivre sans lois, sans magistrats, sans autorités constituées, réunis dans leurs villes : la réponse est facile. Laissez-là et vos villes et vos villages et brûlez vos maisons. Sous la vie patriarcale, les hommes bâtissaient-ils des villes, des maisons, des villages ! Ils étaient égaux et libres ; la terre était à eux ; elle était également à tous, et ils vivaient également partout. Leur patrie était le monde et non pas l'Angleterre et l'Espagne, l'Allemagne et la France. Soyez égaux et libres et vous serez citoyens du monde. Sachez apprécier l'égalité et la liberté, et vous ne craindrez pas de voir brûler Rome, Vienne, Paris, Londres, Constantinople... Frère et ami, tel est le grand secret que nous réservons pour ces mystères. (Guide de l'Epopte ou prêtre, voir Barruel, 3e vol.)

Oui, ajoutait encore Weishaupt, les princes disparaîtront, et le temps viendra où les hommes n'auront plus d'autres lois que le livre de la nature. Cette révolution, prophétisait-il, sera l'ouvrage des sociétés secrètes. (Voir Barruel, tome III.) »

Cette doctrine s'appelle l'illuminisme allemand. C'est Weishaupt qui en est le père. Il commença à l'enseigner vers 1776. Ses écrits furent saisis en 1786, par le gouvernement de Bavière. Ils prouvent que l’Allemagne était remplie d'illuminés, appartenant à toutes les classes de la société ; ils montrent aussi que Weishaupt était doué d'un génie profond d'organisation, qu'il mit, hélas ! au service de la haine et de la destruction de la vérité. Ces écrits furent envoyés par le gouvernement de Bavière à tous les gouvernements d'Europe, pour les avertir du danger qui les menaçait. C'était trop tard.

En 1780, les loges maçonniques du monde entier avaient envoyé des députés à Wilhemsbad, dans le Hanau. Weishaupt y était représenté par les deux adeptes qu'il avait choisis, les plus capables d'y faire triompher sa doctrine. C'est ce qui arriva. L'illuminisme allemand fut reconnu comme un vrai chef-d'œuvre d'organisation et adopté pour la franc-maçonnerie tout entière Il pénétra en France et peu à peu se répandu en tous lieux. Weishaupt est demeuré, au fond, le docteur de toutes les Sociétés secrètes. L'application de ses principes, sur la France, fut décidé le 15 février 1785, à Paris, dans la loge dite Des Amis réunis, et bientôt commença notre grande Révolution.

Depuis cette époque, la franc-maçonnerie a produit des branches qu'on appelle le carbonarisme, l'internationale, le socialisme, le nihilisme, les solidaires et beaucoup d'autres encore, dont les fruits nous sont connus, puisque nous en connaissons l’arbre ; arbre mauvais, portant des fruits de mort pour les individus, les familles et les sociétés. Ceux-là seulement peuvent croire encore aujourd'hui que la franc-maçonnerie est simplement une œuvre philanthropique, qui ferment les yeux pour ne pas voir, ou bien qui n'ont jamais vu que l’enseigne, sans entrer dans la maison. Ils devraient savoir d'ailleurs que, dans les sociétés secrètes, il y a toujours divers grades, très nombreux quelquefois, et qu’un adepte n'avance à un grade plus élevé, que peu à peu et à mesure que les chefs le reconnaissent propre à leur dessein, conformément aux indications du fondateur de l’illuminisme allemand, dont le code est un prodige d'observation et de réglementation, nous le reconnaissons.

Donc, nos très-chers frères, nous l’avons vu plus haut, Mazzini, chef des sociétés sécrètes en Italie, professait toutes ces erreurs. En outre, il était chargé d'en faire l'application au gouvernement spirituel et temporel du Pontife romain, comme autrefois les illuminés l'avaient fait pour la monarchie française. Pie IX le comprenait, et son âme était livrée à la douleur la plus profonde. Ce Pontife, au cœur magnanime, s'était confié à son peuple comme un père à ses enfants. Il aimait l'Italie. Il voulait son bonheur par la liberté vraie, par l'expansion du génie heureux dont sont doués ses enfants, par ce reflet de grandeur qui tombe de la chaire de Pierre sur elle et fait de Rome le centre vénéré du monde catholique ; mais telles n'étaient pas les aspirations de ses ennemis.

« Finalement, dit Rohrbacher, le catholicisme réformé du Piémont, le catholicisme giobertin devait renfermer comme un nouveau chaos toutes les religions et toutes les sectes, l'ancien et le nouveau agnosticisme, le philosophisme, le jansénisme, le protestantisme, le mahométisme, même le paganisme. Rome devait en revenir à l'épée, il la politique, à l'empire de Jules César. Telle était la nouvelle constitution de l'humanité que la révolution italienne, fomentée en Piémont et transplantée à Rome, devait imposer de gré ou de force à toutes les nations de la terre, afin que Rome et l'Italie dominassent par l'idée. »

[L’Univers du 26/02/1879]

Tandis que la sainte Vierge pleurait dans les montagnes, Pie IX pleurait dans le silence de son palais ; Marie mêlait ses larmes à celles du Vicaire de son Fils. Est-ce que ce doux Pontife n'allait pas bientôt, durant une nuit pleine d'angoisses, prendre la route de l'exil ? N'était-ce pas la main de ce vénérable exilé qui lui offrirait, de retour à Rome, la couronne de sa conception immaculée ? Comment la Vierge aurait-elle pu demeurer étrangère et insensible à la douleur de Pie IX, qui allait commencer, après quelques mois de joies rapides, un long règne, comparable à la voie douloureuse du Calvaire ? La Vierge pleurait, et le Pontife pleurait aussi en composant son Encyclique : Qui pluribus jam. Si vous en doutez, écoutez-en quelques mots.

« Nul d'entre vous n'ignore, vénérables frères, que, dans ce siècle déplorable, une guerre furieuse et acharnée est faite au catholicisme par des hommes qui, liés entre eux par une société criminelle, repoussant les saines doctrines et fermant l'oreille à la voix de la vérité, produisent au grand jour les opinions les plus funestes, et font tous leurs efforts pour les répandre dans le public et les faire triompher... Vous le savez, en effet, ces implacables ennemis du nom chrétien, emportés par une aveugle fureur d'impiété, en sont venus à ce degré inouï d'audace : ouvrant leur bouche aux blasphèmes contre Dieu, — os suum in blasphemias ad Deum, — ils ne rougissent pas d'enseigner que les augustes mystères de notre religion sont des erreurs et des inventions des hommes ; que la doctrine de l'Eglise catholique est opposée au bien et aux intérêts de la société ; et aussi ils ne craignent pas de renier le Christ lui-même et Dieu... »

Cette Encyclique, écrite avec des larmes, parut le 9 novembre 1846. De sorte qu'il est permis d'affirmer que le Pontife gémissait dans la solitude de son palais, tandis que la sainte Vierge pleurait dans nos montagnes, assise sur le bord du torrent. Marie et Pie IX se souvenaient sans doute, à cette heure douloureuse, de Jésus agonisant.

Un jour, en effet, sur le bord d'un torrent, dans une ravine solitaire et l'enfoncement d'une grotte profonde, Jésus aussi pleurait, gémissait et versait sur la terre ses larmes avec son sang. A la vue des péchés du monde dont il était chargé, il s'é criait : Mon âme est triste jusqu'à la mort; — tristis est anima mea usque ad mortem. L'orgueil, la volupté, l'avarice passaient et repassaient sous son regard, pareils à des torrents dont les flots et la fange souillaient l'enfant, le jeune homme, la jeune fille, l'âge mûr, la vieillesse, et jusqu'au sanctuaire du temple, entraînant au vice les foules aveuglées, qui roulaient au gouffre de l'éternel malheur. Ce spectacle arrachait au cœur de Jésus des cris de douleur et le plongeait clans l'agonie.

Au bord de la Sézia, la sainte Vierge, contemplant le présent et l'avenir, pouvait voir aussi l'orgueil, la volupté, l'avarice ravager l'Europe et toutes les contrées de l'univers. Mais ce qui était surtout sensible à son cœur de mère et de chrétienne, c'était le blasphème contre son divin Fis. Elle pouvait dire, ainsi que Pie IX, avec saint Jean : Ouvrant la bouche aux blasphèmes contre Dieu, ils renient le Christ et Dieu !

Ah ! nos très chers frères, si vous saviez les affreux blasphèmes qui montent sans cesse du sein de la terre et du sein des mers vers le Ciel, vous en seriez épouvantés et vous en auriez horreur.

On a dit que le blasphème est inconnu en certaines contrées ; non, il ne l’est pas car le cœur humain est partout sujet à l'orgueil et à la colère, et l'humanité, dit saint Jean Chrysostôme, n'a jamais bien mérité de Dieu. Nous avons entendu le musulman et le païen maudire le Ciel, comme on le fait parmi nous, comme le faisaient, en 1846, non seulement dans le peuple, mais encore dans les classes lettrées des hommes égarés et emportés par la passion. Nous en avons pour preuve la parole de Pie IX en Italie, les reproches maternels de le sainte Vierge en France.

A cette époque, l'Eglise de Jésus-Christ était persécutée partout en Europe. On venait de voir quatre pauvres religieuses, l'abbesse Macrina et ses compagnes, échappées comme par miracle à de cruels supplices, et arrivant du fond de la Sibérie, le corps couvert de plaies et les pieds sanglants, jusqu'au trône de Grégoire XVI, qui les accueillait en pleurant, le 6 novembre 1845.
Chez les autres nations du Nord, la guerre aussi, tantôt sourde, tantôt violente, était déclarée aux évêques, aux religieux, aux prêtres, à tout ce qui était catholique.

Parmi nous, on poétisait la Révolution et ses auteurs. Le jour allait venir où le trône, une fois encore, serait renversé. Un moment, le Christ y serait porté en triomphe par un noble jeune homme et ses amis ; mais quelques années plus tard on allait présenter Jésus-Christ, comme chez Hérode, revêtu de la robe de la folie, et sa vie serait racontée comme celle d'un héros de roman.

Ceux qui parcouraient alors les terres et les mers, avaient souvent à cœur, autant la diffusion des sociétés secrètes que la réussite de leurs propres affaires. Quelques années après, nous les avons, rencontrées, ces sociétés qui pénètrent partout où peut aborder un navire : au bout de l'Afrique, dans les îles de Madagascar, à Zanzibar et dans les divers pays que nous avons évangélisés. Elles sont florissantes dans nos colonies, qu'elles contribuent à diviser et à ruiner. Nous les avons vues et prises sur le fait, dans les associations religieuses d'un diocèse des Antilles qui nous était confié : elles s'étaient glissées perfidement parmi les personnes pieuses qui les composaient.

Où donc ne sont-elles pas ? En Occident, elles sont à la tête du mouvement ; en Orient, leur progrès est rapide aussi. Elles ont planté leur tente dans le désert. Nous les avons vues dans la capitale de l'islamisme ; disons toute la vérité, avec la douleur dans l'âme : nous les avons rencontrées jusqu'à Jérusalem. Elles recherchent les enfants catholiques pour les élever ; mais elles les conduisent au saint Sépulcre pour leur apprendre à se rire de nos cérémonies religieuses. Nous en appelons, pour le dire au témoignage des pères gardiens du tombeau de Jésus-Christ. De Sorte que les sociétés secrètes couvrent le monde et lui offrent partout des fruits empoisonnés.

O Marie, qui ne mêlerait ses larmes aux vôtres ? Peut-on aimer votre adorable Fils, peut-on chérir sa patrie, sans être profondément attristé ? C'est en vous, ô Mère, que nous avons confiance. L'Eglise célèbre votre puissance et Votre amour, en chantant Ces paroles : Seule, vous avez donné la mort à toutes les hérésies ; — cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo. A notre tour, nous redisons cette louange et nous implorons, ô Vierge, votre maternelle protection.

Cependant la sainte Vierge s'était levée de l'endroit où elle était assise, et s'avançant de quelques pas vers les jeunes bergers, qui étaient venus à son appel, elle leur parla avec une ineffable bonté. Dans un discours familier, elle rappela aux pâtres les vérités les plus sublimes de notre croyance. Comme pour marquer le but de son apparition, la sainte Vierge portait un crucifix sur sa poitrine.

Avancez, mes enfants, n’ayez pas peur ; je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle. Oui, ô Mère, vous veniez rappeler l'Evangile, qui est la bonne nouvelle ; vous veniez nous rendre la loi oubliée ; la montagne de la Salette devenait le Sinaï de la loi chrétienne.

Depuis longtemps je souffre pour vous. Si je veux que mon fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse, et vous, vous n'en faites point cas. Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j'ai prise pour vous.

Marie l’affirme : nous avons raison de croire qu'elle est notre Mère, notre avocate, et que nos péchés lassent le Christ, Fils du Dieu vivant, notre Juge suprême. C'est sa Mère qui l'arrête par ses supplications ; sinon il nous abandonnerait ; et nous, sans nul souci de nos offenses, ni de la justice divine, ni de l'amour sans borne de la sainte Vierge, nous continuons à marcher dans la voie de l'erreur et du vice. O Mère, vous le savez bien aussi. Vous nous aimez plus que nous ne vous aimons ; et alors même que nous entourons vos autels de notre piété filiale, souvent, hélas ! nous vous oublions, nous oublions votre Fils et nous l'offensons ! O Marie, désormais, nous vous promettons plus de fidélité, plus d'attention ; nous porterons partout dans nos cœurs le souvenir de votre bonté maternelle et de vos bienfaits.

Je vous ai donné six jours pour travailler ; je me suis réservé le septième, et on ne veut pas me l'accorder.

Marie est Mère ; au Ciel elle est Reine ; voici qu'elle a parlé en reine. Saint Paul disait aux Corinthiens : Nous remplissons la fonction d'ambassadeur pour Jésus-Christ, et c'est Dieu Lui-même qui vous exhorte par notre bouche. — Deo exhortante per nos. Pourquoi ne serait-il point permis à la Reine des Apôtres d'user du même langage ?

Admirable discours ! La Vierge se montre d'abord suppliante aux pieds de son fils, outragé par nos crimes. Il menace de nous abandonner : elle le retient. Que de viendrions-nous, s'il s'en allait, lui qui est pour nos âmes, nos familles, nos sociétés, plus que le soleil pour la terre ? Ah ! si le Christ s'en allait de la France, emportant avec lui sa lumière et son amour, la nuit bientôt, le froid de l'égoïsme envahiraient notre malheureux pays, et l'on entendrait rugir les bêtes fauves demandant une proie à dévorer. La Vierge, jusque-là, a retenu le Christ parmi nous.

D'où vient notre aveuglement ? Nous profanons le saint jour du dimanche. La profanation du dimanche, voilà, a dit le Pape Pie IX, le péché mortel de la France.

Le dimanche est dans la vie de l'homme, au triple point de vue de l'individu, de la famille, de la société, le grand moyen de se relier à Dieu, à ses parents, à ses semblables. Retranchez le dimanche, l'homme ne revient plus à Jésus-Christ, vraiment et personnellement présent dans nos tabernacles : il se retrouve à peine, en courant, avec sa famille, puisqu'il n'a de loisir que le dimanche ; il ne revoit pas ses concitoyens puisque durant la semaine chacun vaque à ses occupations, tandis que les offices de l'Eglise groupent les paroisses à l'ombre du clocher et sous la voûte de la maison de Dieu, qui est la maison du pauvre comme du riche, de l'ignorant comme du savant. Retranchez le dimanche, il n'y a plus de religion ; car pas de dimanche, pas de culte religieux ; pas de culte religieux, pas d'instruction, pas de pratique des sacrements, pas de prière publique ; par conséquent pas de religion. Or, sans la religion, la société n'est pas possible. Il faut alors que les hommes se mettent à errer dans le monde comme des animaux sauvages, car les peuplades sauvages elles-mêmes ont une religion. L'état de nature, il est vrai, est le dernier mot des sociétés secrètes.

La sainte Vierge, continuant son discours, dit aux bergers : « Ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas jurer sans y mettre le nom de mon fils. »  

Par ces mots, la Sainte Vierge affirme de nouveau la divinité de Jésus-Christ. On blasphème contre lui en blasphémant le saint nom de Dieu.

Ces paroles, que nous venons de citer, les deux pâtres les ont redites à des milliers de personnes, quand ils furent descendus de la montagne ; ils les redisaient comme l'écho inconscient répète la vois, qui l'a frappé, et on les écrivit sous leur dictée, le 20 septembre, au lendemain de l'apparition.

Le travail du dimanche et le blasphème sont donc les deux choses qui lassent la patience de Jésus-Christ, à qui tout jugement est confié. Il le disait sur la terre : le Père ne juge personne ; mais il 'a donné tout pouvoir de Juger au Fils – Neque enim Pater judici quemquam ; sed omne judicium dedit Filio. (Joan., v. 23.) Les pâtres sûrement ignoraient cette doctrine ; mais la Vierge qui parlait la savait bien.

Est-ce impunément que l'on travaille le dimanche et que l'on blasphème ? Dieu serait-il donc un législateur ridicule donnant aux hommes des lois, et puis ne prenant pas même souci de les faire observer ? Est-il insensible à ces outrages qui, adressés à un de nos semblables, nous feraient condamner sévèrement par les tribunaux de la terre ? Ne le croyez pas, nos très chers frères, étudiez plutôt le passé, et vous verrez ce que sont devenues les sociétés qui ont persécuté Jésus-Christ et son Eglise ; écoutez la sainte Vierge parlant aux bergers : « Si la récolte se gâte, dit-elle, c’est à cause de vous. Il viendra une grande famine. — Les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les bras des personnes qui les tiendront. Les noix se gâteront et aussi les raisins. — Le blé se réduira en poussière quand on le battra, etc. »

Peu de temps après ces prophéties, à Corps, beaucoup d'enfants mouraient ; le blé, en 1847, était fort cher, et nous savons que la vigne, en particulier, a contracté plusieurs maladies qui la menacent d'une entière destruction.

Mais aussitôt, avec l'accent des prophètes, la sainte Vierge ajouta : « Si les hommes se convertissent, les pierres se changeront en froment, et la terre produira d'elle-même. » Marie se sert des termes de l'Ecriture qu'elle connaît divinement, mais que sûrement les enfants ne connaissaient pas eux-mêmes.

Alors la Vierge passe aux devoirs du chrétien : « Faites-vous bien votre prière, mes enfants ? — Pas guère, madame ! » répondit vivement Maximin. Ce pâtre ne savait pas sans doute qu'il parlait pour la France, où tant de personnes ne prient guère, n'adorent plus le vrai Dieu. « Il faut bien la dire, mes enfants, soir et matin. Il faut dire au moins un Pater et un Ave Maria, quand vous ne pourrez faire mieux, et, quand vous le pourrez, en dire davantage.

« Il ne va que quelques personnes un peu âgées à la messe ; les autres travaillent le dimanche, tout l'été ; et l'hiver, quand ils ne savent que faire, les garçons vont à la messe pour se moquer de la religion. »

Reine des apôtres, la sainte Vierge nous rappelle la nécessité absolue de la grâce pour pouvoir pratiquer la loi chrétienne. Or, la grâce, sans laquelle notre âme est stérile en actes surnaturels, s'obtient par la prière, par l'assistance à la messe, par l'union à Jésus-Christ, par la communion.

La sainte Vierge va terminer son discours ; mais elle ne le fera pas sans nous parler du pouvoir législatif de l'Eglise. Elle le fait en rappelant l'obligation d'observer la loi de l'abstinence, pendant le carême surtout, selon ce qui est prescrit par l'Eglise. Alors elle rappelle à Maximin un fait qui lui était personnel, fait oublié du jeune pâtre, mais certain car il se le rappela : « Oui, madame, je m'en souviens à présent, dit-il, tout à l'heure, je ne m'en souvenais pas. » A ces mots, la sainte Vierge fit de ces deux jeunes bergers deux apôtres : deux fois elle leur dit en partant : Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple. Elle traversa le lit du torrent, remonta la colline, et parvenue au sommet, racontèrent les bergers, elle s'éleva dans les airs. A trois ou quatre pieds, elle s'arrêta, regarda vers l'Italie, puis disparut enveloppée de l'auréole de lumière qui n'avait cessé de l'envelopper.


Tel est le fait de l'apparition, nos très chers frères, considéré en lui-même dans l'ensemble de l'histoire de cette époque. Il en ressort une vérité que nous avons essayé d'indiquer : d'un côté, la négation de la divinité de Jésus-Christ, Notre-Seigneur ; de l'autre, l'affirmation de ce dogme, sur lequel repose le christianisme tout entier. Le monde, en 1846, niait ; Marie affirmait que Jésus est Dieu. Cette négation est le fond des doctrines des sociétés secrètes, et ils la propagent partout. Nous n'exagérons rien en disant qu'on veut, de nos jours, déchristianiser la France, en ôtant à l'enfant ses maîtres religieux, en établissant, comme on veut le faire, des écoles sans Dieu. La presse hostile déverse sur l'Eglise catholique, le Pape, les évêques, les prêtres, les religieux, les catholiques qu'on appelle les cléricaux, les flots impurs de sa littérature, de ses caricatures, de ses calomnies. Nous le reconnaissons, le prêtre est homme, et quand il cesse de prier, de méditer la loi de Dieu, il agit en homme comme tous ceux qui abandonnent la prière et la réflexion ; mais aussi, qu'on le reconnaisse, conclure du particulier au général, cela n'est pas permis ; et si sur des centaines de prêtres ou de religieux, il s'en rencontre qui se laissent entraîner par la violence de leurs passions, qu'ils soient blâmés, nous le comprenons ; mais que du moins leur faute ne soit pas un sujet d'accusation pour les autres.

Eh bien ! aujourd'hui, on veut amener le peuple à croire que le prêtre, en général, ne mérité pas son respect. On veut, de nos jours, détruire toute religion et toute autorité, en attendant, disait Weishaupt, qu'on détruise, la propriété. Léon XIII, succédant à Pie IX, signalait naguère le socialisme, qui est à vos portes, mes très chers Frères. Déjà il frappe. Croyez-nous, si vous ne voulez pas qu'il entre pour mettre la main sur votre fortune et vos biens, qu'il convoite, de quelque nature qu’ils soient, revenez à Jésus-Christ, à sa loi, à la pratique de la prière et des sacrements. Au lieu de le blasphémer, de l'arracher des cœurs et de proscrire le crucifix, adorez ce divin Sauveur, cherchez à lui ressembler, car il est l'idéal divin de l'homme. En dehors de lui, quel homme prendrez-vous pour modèle ? En connaissez-vous un, un seul qui soit un parfait modèle parmi les hommes ? Nommez-le, montrez-le, où est-il ? Pour nous, nous n'en connaissons pas ; et, si le Christ est parfait, c'est parce qu'il est l'Homme-Dieu. Comme criait le jeune homme de 1848, en montrant le crucifix : Découvrez-vous, peuple, voilà l'image de votre Dieu.

Avec la sainte Vierge, mes très chers frères, nous vous montrons aussi Jésus-Christ, notre Dieu et notre Juge suprême, et nous vous disons : Connaissez Jésus-Christ, aimez Jésus-Christ, obéissez-lui. Il bénira la France ; car le Christ aime les Francs ; il bénira vos familles, il versera dans vos cœurs la joie et la paix, filles inséparables de la charité chrétienne. Nous ne parlerons pas des malheurs publics que la persécution religieuse ne manquerait pas de provoquer, car nous avons foi que Notre-Dame de la Salette, glorifiée par tous ses fidèles enfants, éloignera de nous tous les fléaux, qui ont fait couler en France et en Europe, depuis trente ans, des torrents de larmes et de sang. O Vierge, nous Vous en prions, éloignez de nous, surtout l'incrédulité, plus terrible aux âmes que la peste ne l'est pour les corps. Si la vérité triomphe, si la Divinité de Jésus-Christ, en qui seul est le salut du monde, est reconnue, aimée, proclamée en paroles et en actes, si les adeptes des sociétés secrètes reconnaissent leurs erreurs, non-seulement l'Apparition de la sainte Vierge à la Salette aura sa raison d'être ; mais encore -elle aura eu pour la France et pour le monde un résultat heureux et décisif, qui ne sera pas autre que son salut.

III

Nous avons dit, nos très chers frères, que l'apparition de la sainte Vierge dans nos montagnes de la Salette a la plus admirable opportunité, soit que l'on considère l'époque et les événements hostiles à Jésus- Christ, au sein desquels elle eut lieu ; soit que l'on étudie le fait dans le discours de la Sainte Vierge. Nous ajoutons maintenant que la dévotion envers Notre-Dame de la Salette répond certainement aux desseins de Dieu et lui est agréable. Pour le prouver, nous remonterons à la source première de tout culte religieux rendu aux saints.

Un jour, Jésus-Christ demandait à ses disciples, groupés auprès de lui, ce que l'on disait de lui dans le monde. Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste, les autres Elie ou Jérémie, répondirent-ils – Et vous, répliqua le Sauveur, qui dites-vous que je suis ? — Simon-Pierre, prenant alors la parole, dit : Vous êtes le Christ, Fils dit Dieu vivant; — tu es Christus Filius Dei vivi.

Et le Sauveur lui répondit : Tu es heureux, Simon, fils de Jean ; car, ni la chair, ni le sang ne t'ont révélé ceci ; mais mon Père, qui est dans les cieux.

Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle ; et je te donnerai les clefs du royaume des Cieux. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les Cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les Cieux. (Matt., XVI.)

Vous l'avez entendu, nos très chers frères, Pierre rend témoignage à la divinité de Jésus-Christ, et aussitôt il reçoit en récompense une promesse qui assure sa primauté d'honneur et de juridiction, au mi lieu de l'humanité et pour tous les siècles. Pierre demeure la base inébranlée et inébranlable de l'Eglise catholique ; il porte encore en ses mains les clefs qui ouvrent et qui ferment l'Eglise et les cieux, et nul ne saurait les lui ravir. Dieu le veut ainsi, et Dieu fait toujours ce qu'il veut. De sorte que la vénération, le culte pieux dont nous entourons le souverain pontificat remonte au témoignage rendu par Simon-Pierre à la divinité de Jésus-Christ.

Pourquoi donc Jésus-Christ serait-il moins attentif pour sa Mère, quand elle descend des cieux, au milieu de nous, pour affirmer aussi que son fils Jésus est le Juge suprême des hommes ; qu'il est le Dieu qu'on blasphème et qu'on abandonne ? Ne s'est-elle pas assez humiliée, la Reine des cieux, en s'asseyant au bord du torrent, sur une pierre, dans l'attitude de la plus profonde désolation ; en pleurant ; en parlant à deux pâtres, aussi pauvres qu'ignorants, au sein de ces montagnes inconnues, dans ces âpres sommets où atteignait seul le pied de l'obscur chevrier ? La sainte Vierge humiliée à la Salette, oublieuse de sa propre gloire, et rendant à Jésus-Christ un témoignage qui devait être redit dans le monde entier, la Vierge n'a-t-elle pas mérité par là-même qu'on l'exalte, qu'on la loue, qu'on gravisse les montagnes où elle est venue, et qu'on baise la trace de ses pas ?

Blâmez-nous, si vous le voulez, vous qui savez cependant élever des statues à vos grands hommes, même aux ennemis du Christ ; pour nous, fils du Christ et enfants de Marie, nous continuerons à adorer le Sauveur et à rendre à la Vierge de la Salette, sa Mère, le culte religieux qui lui est dû. Oh ! nous lui rendrons de plus en plus hommage. Elle aura voulu, sans doute, que les foules fussent plus nombreuses encore dans ses montagnes silencieuses, et qu'on vînt entendre, plus encore à l'avenir que dans le passé, le témoignage qu'elle a rendu à la Divinité de son Fils ; car voici que mettant à profit quelques paroles jetées au vent du monde, peut-être par une âme inconsciente de ce qu'elle faisait, Marie a soulevé son peuple d'un bout de la terre à l'autre, et nous donne une occasion solennelle de lui répéter ce qu'elle chargeait les bergers de la Salette de dire en son nom : Oui, le Christ est Fils du Dieu vivant... Oui, le Christ Jésus est le Fils de Dieu, éternel objet de son amour ; écoutez-le... — Hic est Filius meus... ipsum audite.

Les hommes s'agitent et Dieu les mène, disait Fénelon. Oui, les hommes ont reçu et gardent la liberté ; mais qu'ils sachent bien qu'alors même qu'ils en abusent, ils n'échappent pas aux desseins éternels de la divine sagesse, et Dieu ne permettrait pas le mal lui-même, que nous commettons librement, si ce mal n'entrait pas pour quelque chose dans son plan divin. Cette vérité, vous la comprendrez mieux durant l'éternité, nos très chers frères, si vous ne l'avez pas comprise durant votre vie.

Qu'avons-nous besoin de poursuivre notre démonstration ? Cependant, nos très chers frères, veuillez considérer que tous les hommages rendus aux apôtres, aux martyrs, aux confesseurs, aux vierges, à tous les héros de l'Eglise, qu'on appelle les saints, n'ont pas d'autre fondement que celui-ci : par leur prédication, par leur sang, par leurs écrits, par leur virginité, par leurs vertus héroïques, ces nobles serviteurs de Dieu ont rendu témoignage à la divinité de Jésus-Christ. Toujours Jésus-Christ, nos très chers frères, toujours lui. Il est le commencement et la fin, l'alpha et l'oméga, la vie et la résurrection, la lumière du monde, — ego sum lux mundi. Il était l'attente du monde ancien, il est l’amour des siècles chrétiens ; il vit aux siècles des siècles. La Vierge nous l'a dit à la Salette : nos blasphèmes montent vers lui, comme nos louanges ; et quand la Mère qu'il nous a donnée du haut de sa croix ne peut plus arrêter Son bras, il frappe. Alors les fléaux pleuvent sur la terre : l'épée sort du fourreau et s'enivre de sang ; les fils tombent par milliers dans les sillons où devait croître en paix le froment ; les mères pleurent, et les peuples portent longtemps des drapeaux et des vêtements en deuil. Si vous ne le croyez pas, vous qui blasphémez encore, qui blasphémez toujours le Fils et la Mère, fasse le Ciel que l'avenir vous éclaire, non par des malheurs nouveaux, mais par une conversion sincère.

La Vierge Marie a donc glorifié Notre-Seigneur sur la montagne de la Salette : voilà pourquoi elle y est glorifiée à son tour ; pourquoi, dans tout l'univers, il y a des sanctuaires érigés en son honneur sous le vocable de Notre-Dame de la Salette ; pourquoi un mot lancé contre elle, une imprudence, plutôt des lèvres que du cœur, à soulevé, nous en sommes témoin, le monde catholique. Les enfants de Marie ont tressailli et pleuré : on attaquait leur mère, la plus vénérée, la plus tendre, la plus parfaite des mères. Les autres, qui n'aiment pas le Christ, ont bien senti que la condamnation, si elle avait été vraie, devenait un point de départ pour attaquer, comme c'est leur programme imposé, tout le christianisme, et le renverser, si c'était possible, mais la vérité demeure éternellement, et Jésus-Christ a vaincu le monde et le vaincra toujours.

Tous ensemble, nos très chers frères, unissons-nous donc pour confesser la divinité de Jésus-Christ, l'aimer, le servir, vivre et mourir dans son amour. Unissons-nous pour rendre à Notre-Dame de la Salette le culte religieux qui lui est dû, la prier pour l'Eglise, pour la patrie, pour la conversion des pécheurs, et, en particulier, pour ceux qui ont juré de faire la guerre à Dieu et à son Christ.

A ces causes :

Le saint nom de Dieu invoqué, après en avoir conféré avec nos vénérables frères les chanoines et chapitre de notre église cathédrale,

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

En ce qui concerne le culte religieux rendu jusqu'à présent à Notre-Dame de Salette :
Art. 1er. — Nous maintenons tout ce qui a été jugé, réglé et ordonné jusqu'à présent, soit par l'autorité de la S. Congrégation des rites, soit par nos vénérés prédécesseurs, soit par nous- même.
Art. 2. — Nous publierons prochainement le décret que nous avons reçu de S. S. Léon XIII, lequel décret nous accorde le titre de Basilique mineure pour le sanctuaire du pèlerinage de Notre-Dame de la Salette, et le couronnement solennel de la statue de Notre-Dame de la Salette. Nous attendons, pour publier ledit décret, que nous ayons reçu les brefs qui nous sont annoncés à ce sujet.

7 février : Hommage rendu au Pape Pie IX à Rome à l'occasion du premier anniversaire de son décès.

L'Univers du 8 févier 1879

Rome, 7 février, 11h50 matin.

La Rome romaine reparaît aujourd'hui. Des équipages en grand nombre sillonnent la ville, qui admire le luxe des grandes familles se rendant, au milieu d'une foule immense, à la Basilique Vaticane, où l'on va prier pour Pie IX au jour de son anniversaire.

A la chapelle Sixtine une messe solennelle de Requiem a été célébrée par le cardinal doyen. Le Pape y assistait avec le sacré collège, des évêques et un grand nombre de prélats ayant fang dans les chapelles papales.

Léon XIII a fait l'absoute. Il était environné des diplomates accrédités près la cour pontificale et de nombreux patriciens.Partout se manifeste une émotion qui témoigne de la profondeur du sentiment qui avait amené à la cérémonie funèbre le peuple catholique tant aimé par Pie IX et qui rend ainsi hommage à la mémoire du grand Pape défunt.

7 février : Solennité à Rome en l’honneur du premier anniversaire de la mort du Pape Pie IX.

L'Univers du 11 févier 1879

Lettres de Rome

L’ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE PIE IX

 
Rome, 7 février.

Un mort, et quel grand mort, Pie IX, a rendu aujourd'hui à la vie cette cité, qu'il avait remplie de son nom pendant un règne de trente-deux ans. Depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil, les rues qui, de la rive gauche du Tibre, aboutissent au pont Saint- Ange et le Borgo, qui mène à la basilique, ont été sillonnées par une foule énorme, mêlée aux somptueux équipages du patriciat romain et à des milliers de voitures de place. Sur le parvis et sous l'atrium, on se revoyait, on échangeait avec tristesse des serrements de main, puis on entrait dans ce temple auguste pour y prier.

Il y a eu ce matin communion générale à la basilique. Les confessionnaux étaient assiégés par les fidèles, qui regrettaient de ne pas trouver de plus nombreux pénitenciers. Mais, ceux-ci font ce dur service tous les jours, et il est juste qu'ils se relèvent comme des sentinelles à la porte des tabernacles. Dans l'abside, on a élevé un catafalque pour la solennité de demain.
Une feuille libérale se permet, ce soir, de critiquer ce monument funèbre ; elle le trouve mesquin, elle accuse le chapitre de parcimonie. Son reporter va jusqu'à mettre dans la bouche d'un sanpietrino des paroles offensantes pour les chanoines. La vérité est que le catafalque a des proportions en harmonie avec la basilique ; ailleurs on le trouverait gigantesque. Il y a cinq étages, dont les marches sont couvertes de chandeliers ; au sommet, la tiare supportée par des coussins de drap d'or.

Comme je sortais de la basilique, j'ai rencontré un diplomate très attaché au Saint-Siège.
— Je vais faire ma prière au tom beau de Pie IX, m'a-t-il dit. Je vais lui demander de protéger notre pays. Il nous aimait, il nous plaignait, il disait ce mot plein de tristesse tendre : Povera Francia! Povera Francia!..

Savez-vous ? On prétend que le roi et la reine veulent venir, comme nous, à Saint-Pierre. Si c'est pour demander pardon au Pontife qu'ils ont dépouillé et persécuté, ils devraient avant tout rendre à son grand successeur Léon XIII le bien et la liberté volés. Les feuilles catholiques de Rome et d'Italie paraissent ce soir encadrées de deuil. Plusieurs portent des inscriptions latines. Le célèbre épigraphiste R. P. Angelini, de la société de Jésus, a rédigé les inscriptions de la Voce, qui sont très belles. L'Osservatore consacre aussi sa première page entière à ces témoignages, où se montre le goût des Romains pour la pure latinité.

La solennité funèbre à la Sixtine a été accomplie avec toute la pompe et la majesté des chapelles papales. Vêtu des ornements pontificaux, le Saint-Père, précédé de la cour, est entré à onze heures et a assisté, de son trône, à la messe de Requiem célébrée par l'Eminentissime cardinal-doyen Di Pietro, évêque suburbicaire d'Ostie et Villetri. Après la messe, Sa Sainteté a fait les absoutes autour du catafalque : l'émotion des fidèles était à son comble. Les chantres pontificaux ont exécuté la messe de Palestrina et le Dies irae de Mustafa, ainsi que l'absoute de Caseiolini.

En cette circonstance solennelle, les hommes et les femmes du corps diplomatique et de la noblesse romaine, ainsi que de nombreux étrangers, ont revu le Pape sur le trône pontifical, entouré des cardinaux, des patriarches, des archevêques et évêques, du vice-Camerlingue, du prince assistant, de l'auditeur de la R. Chambre apostolique, du majordome, du maître des Saints-Hospices et de tous les personnages ayant rang dans les chapelles papales, et pour cela il a fallu, hélas! un grand deuil, le deuil de Pie IX, ce deuil qui confond dans un même deuil et Rome et le monde.

8 février : Evolution des rapports entre l'Allemagne et le Vatican.

L'Univers du 8 févier 1879

En dehors des négociations qui ont eu lieu pour l'établissement de l'accord entre l'Eglise et l'Etat, on constate que des rapports amicaux ont établis entre la cour de Berlin et le Vatican. On croit que le gouvernement allemand, sur l'intervention de l'empereur, ne mettra pas en exécution les mesures d'expulsion contre les congrégations religieuses existant encore en Allemagne..

9 février : Diverses nouvelles de Rome.

L'Univers du 9 févier 1879

La quête pour le Denier de Saint-Pierre faite dans toutes les églises de Rome n'a pas produit le résultat qu'on devait attendre ; mais j'ai la satisfaction de dire que Saint-Louis des Français a été digne du Pape et digne de notre nation. Mgr Ramadié, archevêque d'Albi, a prêché, et Mgr Druon a fait la quête.

L'audience solennelle accordée aux représentants de la presse catholique a été renvoyée au 22 février. Le 20, qui était le jour d'abord fixé, Sa Sainteté recevra les hommages du Sacré- Collège.

On croit que le Saint-Père tiendra consistoire le 21 pour préconiser de nombreux évêques à des sièges vacants.

Vous avez sans doute appris que Léon XIII vient d'honorer M. le général Philippovicz du grand cordon de l'ordre de Saint-Grégoire.

Sa Sainteté se préoccupe beaucoup des questions qui se rattachent à l'état religieux en Orient, notamment en Bosnie, en Herzégovine et en Bulgarie. Au lieu d'attirer les populations de ces vastes contrées, les intrigues de la Russie, tantôt pleines d'astuce, tantôt pleines de cruauté, font, détester le schisme.

Léon XIII vient de donner un canonicat devenu vacant dans le chapitre de la basilique vaticane à Mgr Boccali, l'un de ses camériers particuliers. Ce jeune prélat, dont les vertus et le zèle sont au-dessus de tout éloge, sera l’un des ornements de ce chapitre, le célèbre de la chrétienté. 

9 février : Lettre de Mgr Bernard, préfet apostolique des missions de Suède et de Norvège, à propos de la propagande contre La Salette.

L'Univers du 9 févier 1879

L’Univers a eu raison d'opposer un démenti formel au récit du Messager de Toulouse reproduit en France par le Figaro et en Italie par toutes les mauvaises feuilles, touchant un décret de la S. Congrégation des Rites qui supprimerait le culte de N.-D. de la Salette.

Ce qui s'est passé ne sort pas des règles ordinaires de la cour de Rome, dont les décisions sont toujours calmes, prudentes, empreintes de sa gesse.

Mgr de Grenoble ayant demandé l'autorisation de couronner l'image de N.-D. de la Salette, la S. Congrégation a donné cette autorisation, en ordonnant certains changements voulus par la tradition iconographique et en faisant les réserves qu'impose la tradition dogmatique. Il n’y a donc pas lieu de s'occuper autrement de cette affaire : le culte reste ce qu'il était, la forme seule subit une légère modification.

Mgr Bernard, préfet apostolique des missions de Suède et Norvège, qui est très intéressé à ce culte pieux, puisqu'il va se donner pour coopérateurs des missionnaires de la Salette, se trouvait avant-hier chez le Pape, et Sa Sainteté a daigné lui dire en termes formels : « Mais je n'ai nullement condamné le culte de Notre-Dame de la Salette. »

Ce prélat, d'ailleurs, veut bien m'adresser une lettre qu'il me charge de transmettre à l’Univers. Après avoir rapporté l'assertion du Messager de Toulouse recueillie par le Figaro, il écrit :


« Le correspondant du Messager de Toulouse commet une faute très grave contre la vérité, et il est fort à désirer qu'on la répare, afin d'arrêter un trouble scandaleux suscité sans raison.

Initié au contenu du décret de Sa Sainteté dont parle le correspondant « sur informations », je puis vous dire, au nom de l'évêque de Grenoble, qu'il est absolument faux que le décret condamne le culte de Notre-Dame de la Salette, puisque les lettres apostoliques décident : 1° que la statue de Notre-Dame Réconciliatrice de la Salette, selon la forme donnée et approuvée par Sa Sainteté, conformément à la règle de l'Eglise sera couronnée par l’éminent cardinal Guibert, archevêque de Paris, que Léon XIII lui-même a désigné pour cette cérémonie ; 2° que le temple magnifique érigé sur la montagne de la Salette, en ex-voto de la piété et de la reconnaissance des fidèles, sera honoré du rang de basilique mineure.

Et la raison de ces hautes faveurs est que la Mère de Dieu a choisi la montagne de la Salette pour y répandre, en ces derniers temps, sur les fidèles un grand nombre de grâces particulières.

Il est également contraire à la vérité de dire que Mélanie, (qui n'est pas sœur de Maximin Giraud, autre témoin rapporteur de l'apparition), actuellement retirée dans une maison de religieuses, qu'elle édifie par sa conduite pieuse et calme, ait fini par avouer au Pape qu'elle avait joué avec Maximin un rôle imposé. Mélanie, aujourd'hui comme en 1840, et à l'égal de Maximin Giraud, qui a, toujours maintenu, jusqu'à sa mort, ses dépositions, témoigne toujours, du fait et des paroles de la Mère de Dieu sur la montagne de la Salette, ainsi que, après cinq ans d’examen, l'a jugé Mgr de Bruillard, alors évêque de Grenoble, en son mandement doctrinal du 19 septembre 1851.

Voilà toute la vérité, monsieur, la simple vérité témoignée, par votre serviteur.

 B. Bernard,
Préfet apostolique, (Hospice de l’Anima). »


Rome, 5 février 1879.

L’Osservatore et la Voce publient ce soir des articles dans le sens de la lettre de Mgr Bernard

9 février : L’évêque de Chieti défendu par les hommes de loi, son clergé et la population.

L'Univers du 9 févier 1879

Le correspondant à Rome du Standard, que nul ne songera à suspecter de partialité pour les catholiques, télégraphie en ces termes, à son journal, le récit de quelques événements qui viennent de se produire à Chieti :

« L'Eglise vient de remporter sur le gouvernement une remarquable, victoire due à l'imprudence et à la précipitation du préfet de Chieti.

L'archevêque de ce siège, Mgr Ruffo Scilla, membre d'une maison princière et, sous tous les rapports, prélat exemplaire, avait jugé nécessaire de frapper d'interdit une église de son diocèse où avait eu lieu un scandale de quelque sorte. Comme il n'avait pas reçu l'exequatur en raison des prétentions de patronage, royal élevées par le gouvernement-sur le siège de Chieti, le préfet se mit en tête que l'archevêque avait violé la loi et le fit citer devant le tribunal correctionnel de cette ville.

Naturellement le bruit et le scandale causés par un pareil procédé ont été immenses dans toute l’Italie, et l'injure faite ainsi à tout le clergé parut outrageuse. Rien, en tout cas, ne pouvait être plus imprudent, moins sage et moins nécessaire que la conduite du préfet.

Maintenant, nous entendons dire tout à coup que la cause « est suspendue et ajournée sine die ». Le fait est que tout le barreau de Chieti avait arrêté la résolution de paraître à la salle du tribunal dans la plus grande pompe possible et en costume de cérémonie pour y recevoir, de la façon la plus respectueuse l’archevêque lorsqu'il se présenterait devant le tribunal pour obéir à la sommation. Tous les chanoines de la cathédrale avaient déclaré leur intention d'accompagner l'archevêque, aussi en costume avec tout l'apparat du chapitre, et de rester ainsi en cour pendant toute la durée de l’audience.

D'autre part, toute la noblesse de la ville et des environs avait manifesté son intention de venir avec leurs carrosses former comme une garde d'honneur à la suite de l’archevêque ; enfin, tout le clergé séculier et régulier de la province devait aussi, par ses représentants, soutenir l'évêque.

C'eût été un spectacle comme on n'en a jamais vu dans un tribunal de police et comme on n'en verra jamais. Mais le préfet prit peur devant les résultats du procédé que lui avait inspiré sa tête chaude, et il fut obligé de demander aux avocats de Mgr Ruffo de vouloir bien ajourner l'affaire.

Ces messieurs obtinrent de leur « client » son consentement à cette demande, et ainsi épargnèrent au gouvernement l'ennui de paraître devant le pays dans une situation fort absurde et désagréable. Et on sent très bien que l'archevêque a ajouté à son triomphe par une modération qui a épargné à ses adversaires une telle humiliation ». 

9 février : L’innominato du Figaro.

L'Univers du 9 févier 1879

On nous communique la petite note que voici :
Le Figaro publie depuis quelque temps des lettres de Rome, la plupart signées Innominato, qui ont fini par fatiguer la patience de certains de nos personnages officieux ou officiels.

Récemment, une de ces lettres, sous le titre Les deux ambassades, a paru d'une inconvenance telle que l'on s'est ému. Il a donc semblé bon de mettre un terme à des attaques qui, si elles venaient d'un Français, méritaient d'être flétries, et méprisées si elles venaient d'un Italien.

Toutes démarches faites, on a eu la preuve que l’Innominato n'appartient pas à notre pays : il est italien, dit-on. Seulement il avait trouvé à Paris un ami assez complaisant pour remettre sa copie au Figaro et se proposait d'envoyer de Rome d'autres lettres sous les titres : Les deux sociétés, le Pape blanc et le pape noir, etc. Mais ces lettres ne paraîtront pas et l'on a lieu d'espérer que l’écrivain se contentera de défendre le Saint-Siège à sa manière dans les feuilles où sa prose est agréée.

***

L'Univers avait quelques raisons d'indiquer que les acrticles signés l'Innominato publiés dans le Figaro finissait par "fatiguer la patience". Cet anonyme avait en effet écrit trois articles parus dans le Figaro des 8 décembre 1878 ("Les deux Cours de Rome"), 8 janvier 1879 ("Les deux ambassades à Rome") et 12 mars 1879 ("Les deux sociétés à Rome") dans chacun desquels il prétendait établir une sricte égalité entre les catholiques italiens fidèles au Pape Léon XIII et les italiens courtisans le Roi Humbert Ier et son Gouvernement férocement anticlérical. Les directives pontificales, renouvelées par le Pape Léon XIII, qui interdisaient aux catholiques italiens de participer aux élections législatives, étaient évidemment ridiculisées par cet Innominato qui annonçait qu'elles seraient très prochainement levées. La suppression des Etats Pontificaux, sous couvert "d'unité italienne", étaient ouvertement bénie. 

Les dirigeant de l''Univers se doutaient-ils, le 9 février 1879, de l'identité de cet Innominato relayant si bien la propagande des anticléricaux, propagande que l'on avait pu retrouver dans la Crise de l'Eglise écrit anonyme de Mgr Dupanloup mis à l'Index en juillet 1878 ?

Ils ne le surent sans doute que 3 ans plus tard, lorsque le Figaro fit paraître un entrefilet sur la mort du jeune comte Conestabile : 


Le Figaro du 31 décembre 1881: décès du Comte Conestabile

LE COMTE CONESTABILE

Une nouvelle qui impressionnera douloureusement la haute société parisienne et la presse catholique nous arrive de Rome.

Le comte Charles Conestabile, ancien rédacteur de la Défense [le Journal de Dupanloup], qui venait de fonder à Rome, avec le marquis de Baviera, un journal rédigé en français, le Journal de Rome, qu'on peut considérer comme l'organe attitré du Vatican [sic], est mort subitement hier matin. Il n'avait que vingt-neuf ans et s'était marié il y a peu de temps.

Le comte Conestabile, bien qu'italien (il était issu d'une illustre famille de Pérouse), adorait la France, où il avait été élevé. Mgr Dupanloup l'avait compté parmi les plus brillants élèves de son petit séminaire de la Chapelle, et le jeune écrivain n'avait ni trompé les espérances, ni renié les croyances de son maître illustre et vénéré.

Qu'il nous soit permis d'avouer, maintenant que cette main loyale est inerte, que cette plume brillante est brisée par la mort, que nous comptions le comte Conestabile parmi nos collaborateurs, II était l'auteur des articles remarquables et remarqués qui ont paru dans le Figaro, sous la signature d’Innominato

F.M.

10 février : Propagande protestante contre la Salette.

Notre Dame de la Salette

L'Univers du 10 févier 1879

« Une conférence au temple évangélique de Clermont-Ferrand. »

Sous ce titre, nous lisons dans la Gazette d'Auvergne :

« Une petite cour obscure donne accès au Temple évangélique de la rue Haute-Saint-André. Ce temple n’est qu’une petite salle pouvant à peine contenir trois cents personnes.

Un pasteur qu'on nous dit être M. le pasteur Dardier, de l'oratoire de Genève, préside.

Il se lève, et avec un sourire qui fait grimacer sa face blême, il salue la société :
Mesdames et messieurs, s'écrie-t-il, j'ai une grande, une heureuse nouvelle à vous annoncer… Il ne s'agit pas ici de la destitution d’un ministre, d'un général, d'un préfet d’un maire. C'est mieux que tout cela. Il s’agit de la destitution de … Notre-Dame de la Salette (Textuel.)

A ces mots, quelques murmures se font entendre.
Ne croyez pas que j'invente cette nouvelle, reprend mielleusement le pasteur. Le pape Léon XIII lui-même a condamné, réprouvé par décret rendu sur la proposition du cardinal Bartolini, le culte superstitieux (sic) rendu depuis si longtemps à Notre-Dame de la Salette par la France cléricale.

L'orateur tire de sa poche un journal, et lit le prétendu décret pontifical. Plusieurs personnes s'écrient que le fait en question a été démenti catégoriquement, et que le Pape Léon XIII lui-même, par décret en date du 19 janvier, encourage vivement la dévotion de Notre-Dame de la Salette. »

Mais M. le pasteur n'entend rien ou plutôt ne veut rien entendre, et il s'assied en se frottant les mains. Voilà comment les pasteurs protestants enseignent la vérité !

12 février : Début de l’église de Hyacinthe Loyson à Paris et assertion curieuse du journal la Défense.

L'Univers du 12 févier 1879

M. Hyacinthe Loyson a fait ses débuts dimanche dans la salle des Folies-Montholon, transformée plus ou moins bien en temple protestant. Les curieux étaient nombreux, mais les fidèles faisaient complètement défaut à la nouvelle église catholique française. Aussi, quoique la recette ait pu être assez forte, l'époux de Mme Merriman a-t-il du constater qu'il avait échoué [Hyacinthe Loyson s’était marié à en 1872, à l’abbaye de Westminster avec Émilie Butterfield, veuve Meriman, âgée de trente-neuf ans. Loyson avait déclaré à cette occasion que le mariage s'imposait à lui « comme une de ces lois de l'ordre moral auxquelles on ne résiste pas sans troubler profondément sa vie et sans aller contre la volonté de Dieu ». Après ce mariage, il n'en continua pas moins à célébrer la messe et à protester de sa parfaite catholicité, qualifiant sa décision de premier pas vers une réforme de l'Église].

Tous les journaux, même ceux qui étaient les plus favorables, par haine de l'Eglise, à la tentative de l’ex-conférencier de Notre-Dame, sont d'accord pour reconnaître qu'il était impossible d'échouer plus piteusement. Quelques-uns, lâchant celui qu'ils avaient encensé jusqu'ici, s'égayent sans pitié de sa mésaventure ; ils rejettent un instrument dont l'inutilité leur est démontrée.

 
La Défense (nouvelle et toujours ancienne rédaction) prétend que « ce sont les flatteries de quelques hommes considérables de l'Eglise protestante qui, en 1870, firent sortir M. Hyacinthe Loyson de son couvent et le mirent en révolte contre l'Eglise, à laquelle il avait fait serment de fidélité. »

Est-il bien sûr que la sortie de M. Loyson de l'Eglise catholique soit uniquement due à des manœuvres protestantes ? Il nous semble que si les protestants avaient eu une telle influence sur M. Loyson, c'est au profit de leur secte qu'ils l'eussent exercée. Mais nous voyons, au contraire, que M. Loyson déclare ne pas être protestant et prétend être resté catholique, mais catholique libéral. N'y a-t-il pas là un indice qui montre à peu près sûrement de quel côté sont venues les excitations qui ont échauffé et finalement dévoyé le cerveau prompt à s'enflammer du moine apostat ? On ne voulait certainement pas en arriver au résultat qui s'est produit ; mais si l'ex-carme, en désertant son couvent et l'Eglise, a paru à quelques-uns manquer de mesure et d'habileté, a-t-il au même degré manqué de logique ?

14 février :  Triomphe de Mgr Ruffo-Scilla, archevêque de Chieti.

L'Univers du 18 févier 1879

Lettre de Rome

Au nom du roi d'Italie on avait commencé par refuser l’exequatur à Mgr Ruffo-Scilla et par lui nier l'autorité et même le titre d'archevêque de Chieti. Ce prélat n’était qu'un intrus. On s'était enhardi jusqu'à poser l'usurpateur du royaume des Deux-Siciles en héritier légitime des privilèges ecclésiastiques de la maison de Bourbon. D'après les ministres, d'après les tribunaux et au dire du roi Humbert lui-même, la couronne avait et entendait exercer le droit de nomination aux sièges vacants dans ce royaume. En d'autres termes, les concessions faites par le Saint-Siège aux rois de Naples, pour récompenser leurs services à l'Eglise et leurs générosités envers le clergé, devaient être continuées au profit des rois subalpins pour avoir dépouillé cette Eglise et persécuté ce clergé.

En vertu de ces prétentions monstrueuses, un procès avait été intenté à l'archevêque de Chieti, et Mgr Ruffo-Scilla s'était vu, le 30 août dernier, condamné pour usurpation d'un titre qu'il n'avait pas le droit de porter et que le roi d'Italie seul pouvait lui accorder.

L'archevêque opposa le silence : tout son peuple était avec lui, la noblesse lui venait en aide, le clergé lui jurait obéissance et l'entourait de respect. Le gouvernement, d'ailleurs, n'osait pas exécuter la sentence portée par le tribunal, mettre la main sur sa personne pour le jeter en prison ou l'envoyer au domicilio coatto en Sardaigne ou en Sicile.

Récemment, une circonstance est venue réveiller les colères officielles. Mgr Ruffo-Scilla, ayant dû frapper d'interdit une petite église profanée au pays de Musellara, a été cité à comparaître pour être jugé comme coupable d'exercice illégal d'une autorité non reconnue. L'archevêque s'est donc rendu avant-hier matin, à dix heures, au tribunal de Chieti (Une première fois, le préfet voyant la population de la ville très excité et sachant que les campagnes se proposaient d’entrer à Chieti pour acclamer leur bien-aimé pasteur, avait obtenu le renvoi du procès).

Du palais épiscopal au tribunal il va en voiture de gala, vêtu de la soutane violette, avec le rochet et la mosette, la croix sur la poitrine. L'archidiacre, un chanoine, un maître des cérémonies l’accompagnent. La foule salue son passage, malgré la présence des nombreux gendarmes et policiers qui stationnent dans les rues, à l'entrée du tribunal et sur les marches conduisant à la grande salle d'audience. Le clergé et le corps entier des avocats viennent au-devant du prélat pour lui rendre hommage, et le font entrer dans une salle d'attente où, vers onze heures, un capitaine de gendarmerie le prend pour l’introduire à l'audience. Il n'y a pas une place vide. Interrogé par le président au sujet des actes qui ont servi de prétexte à l'accusation, l'archevêque confirme ces actes : il les a accomplis comme évêque ; tels étaient son droit, son devoir, et aucune considération humaine ne pouvait l'arrêter. Deux témoins, le syndic de Musellara et le délégué de la sûreté publique, rapportent : le premier, qu'un moine avait collé à la porte du sanctuaire du Crocifisso la notification de l'interdît ; le second, qu'il avait fait arracher l'affiche et dressé procès-verbal.

Le ministère public se livre à un long réquisitoire d'une violence où la passion sectaire et l'ignorance se mêlent à l'insulte. Quand il compare le prévenu à un célèbre escroc qui, se disant prélat, était passé en Amérique pour y faire de l'argent, l'archevêque garde le silence. Mais quand il prétend poser en théologien, le prélat l'interrompt. Comme prévenu, celui- ci n'a pas le droit d'interrompre un officier public, mais comme évêque, il a le devoir de protester contre l'hérésie de quelque part qu'elle vienne. L'auditoire est fortement impressionné.

Deux avocats défenseurs plaident tour à tour, réduisant à néant les argumentations du ministère public et prouvent à l'évidence que d'une part les articles invoqués contre le droit de l'archevêque de frapper d'interdit une église de son diocèse ne sont pas applicables, de l'autre que la sentence au 30 août 1878 n'a pas de raison d'être, le patronat royal sur le siège de Rhieti n'existant pas.

Les débats avaient duré longtemps. Il était cinq heures du soir. Le tribunal se retire dans la chambre du Conseil, et l'archevêque, entouré des membres du chapitré de sa cathédrale, attend patiemment sa sentence. Au dehors, l'agitation s'est accrue tout le jour. La foule remplit toutes les issues du tribunal et couvre la place publique. Enfin, à sept heures, les juges re paraissent et le président, élevant là voix, au milieu du silence profond de l'auditoire, dit :

« Vu l’article 393 du code pénal, il n'y a pas motif à accusation, par défaut de délit ! ».

Les applaudissements enthousiastes éclatent mêlés aux cris de : Vive l'archevêque ! vive Dieu ! vive la religion ! vive le tribunal ! et le peuple du dehors répète ces cris.

Bref, Mgr Ruffo-Scilla est reconduit chez lui, à pied, en triomphe. Le peuple demande la bénédiction apostolique, et l'archevêque paraît bientôt au balcon de son palais et bénit la foule prosternée.

C'est bien un triomphe, un vrai triomphe qui montre à Humbert Ier que ses prétendus droits n'existent pas et que les peuples de la péninsule ne sont ni avec lui ni pour lui. Ils sont avec leurs évêques et pour le Pape.

14 février : Evolution de la Défense et guerre interne sur l’héritage de Mgr Dupanloup.

L'Univers du 14 févier 1879.

Un débat bizarre, où l’on parle à mots couverts, s'est engagé entre la Défense, devenue une sorte d'annexe du Français, mais se donnant comme restée elle-même, et la Civilisation, qui prétend continuer la vraie Défense, la Défense première manière. La prétention de toutes deux est de continuer l'œuvre de Mgr Dupanloup, que chacune d'elles appelle son maître.

Trancher ce litige est assez difficile puisque nous voyons des deux côtés d'anciens rédacteurs de la première Défense et que les uns et les autres, héritiers ou prétendants, produisent des certificats assez importants : M. Auguste Nicolas tient pour la Civilisation et M. de Kerdrel pour la Défense, ainsi que M. d'Yvoire, moins connu.

Sans entrer dans le fond du débat, nous croyons devoir dire aux combattants qu'ils nous paraissent abuser du nom de Mgr Dupanloup.

En effet, pour se recommander aux lecteurs, Défense et Civilisation s'accordent à dire que la première Défense était absolument l'œuvre du célèbre prélat ; qu'il l'avait créée, la dirigeait et en choisissait les rédacteurs. Or, la Défense n'a-t-elle pas contesté, du vivant de Mgr Dupanloup, et, par conséquent, avec son assentiment, qu'il eût cette part dans sa fondation et sa direction ? Pourquoi dire, après la mort de l'éloquent évêque, ce que l'on niait quand il vivait ? Ces propos ne sont pas suffisamment respectueux, et, d'ailleurs, ils ne peuvent être vrais puisqu'ils ont été démentis lorsque celui qu'ils mettent en cause était là.

De plus, à notre avis, la Défense actuelle manque sous une autre forme encore de révérence envers la mémoire de Mgr Dupanloup. Comment ! elle offre en prime gratuite treize de ses volumes cotés 68 fr. De telle sorte qu'en prenant mille abonnements à la Défense on gagnerait une vingtaine de milliers de francs rien que par la vente au prix de librairie de ces volumes. De telles largesses ne se faisant d’ordinaire qu'avec des livres menacés de n'avoir plus cours, les amis et élèves de l'illustre prélat ne devraient pas traiter de la sorte des œuvres qui ne peuvent cesser de valoir le prix fort.

Pour conclure, nous signalerons à la Défense et à la Civilisation un curieux article du Moniteur du Loiret, sur les vraies raisons de leur querelle. Elles feront bien d'en donner leur avis, car il y a là quelque chose qui intéresse, dans une certaine mesure, la cause catholique elle-même.

14 février : La Défense prise en flagrant délit de plagiat de la presse israélite..

L'Univers du 14 févier 1879.

La Défense publie de temps à autre une Chronique religieuse, rédigée par M. Régereau. Nous y trouvons l'entre filet suivant :

« On a fait beaucoup de bruit relativement aux mesures prises par le Pape à l'égard des évêchés de Metz et de Strasbourg ; les commentaires qu'on en a fait jusqu'ici sont des plus erronés. La vérité, la voici : Le Saint-Siège a pris en considération la demande du gouvernement allemand, ayant pour but d'obtenir que les titulaires de ces sièges soient choisis désormais parmi les sujets allemands de l'Alsace et de la Lorraine ou parmi ceux du reste de l'empire. Léon XIII voudrait même, par une sorte de concordat avec l'Allemagne, régler la chose dans le sens de la demande qui lui a été faite ; mais le Pape ne voit là qu'une question d'administration religieuse, à laquelle la politique est tout à fait étrangère. »

Cette Chronique religieuse est tout simplement la traduction textuelle d'un entrefilet du Tageblatt de Berlin, feuille exclusivement rédigée par des israélites et propriété particulière d'un fermier d'annonces israélite.

Si elle avait pris ses informations à des sources catholiques, la Défense saurait que rien n'a été changé dans la situation des diocèses d'Alsace-Lorraine, depuis les brefs pontificaux des 10 et 12 juillet 1874, qui ont placé ces diocèses directement sous la juridiction du souverain Pontife en les détachant de la métropole de Besançon.

15 février : Suppression d'un école communale catholique.

L'Univers du 14 févier 1879.

A Vaise (Lyon), une école communale dirigée par les frères vient d'être, depuis quinze jours, livrée à un instituteur laïque. Les frères avaient quatre cents élèves : l'instituteur qui leur a succédé en a quinze.

15 février : Lettre de Rome : postion scabreuse du parti « conservateur » italien.

L'Univers du 12 févier 1879

[Parmi les différents partis politiques, il en existe un] de formation récente : le parti conservateur, aujourd’hui peu nombreux, mais qui peut devenir très nombreux demain ».

M. Sella, chef de la droite parlementaire, flétrit durement ce parti conservateur dont il dévoile le but en lui octroyant des louanges.

Ce parti « en déclarant respecter les institutions italiennes et reconnaître l'abolition du pouvoir temporel du Pape, désire l'influence des autorités ecclésiastiques en diverses parties de la chose publique. » C'est la flétrissure. Volontiers, M. Sella honore « la loyauté des personnages illustres qui se sont faits les promoteurs de ce parti » ; il loue « leur desseins élevé de relever les sentiments moraux et religieux. » C'est la louange.

Mais il y a autre chose : M. Sella voit dans le but du parti conservateur « un recul très dangereux sur un point fondamental : celui de l'intromission de l'Eglise dans l'Etat. » Et il en arrive à l'accuser de cléricalisme, de ce cléricalisme redoutable qui, « en aspirant à dominer la société civile, corrompt la religion et gâte l'Etat. »

Pour purifier la religion et donner la prospérité à l'Etat, il ne faut, donc pas compter sur les catholiques libéraux, et nous sommes d'accord en cela avec M. Sella. Mais que M. Sella, révolutionnaire de la pire espèce, se croie la mission de purifier la religion et de donner la prospérité à l'Etat, lui qui, après avoir dit à la Chambre de Florence, le 20 août 1870 : « Le ministère déclare solennellement qu'il tient en vigueur la convention de septembre », osait, vingt jours après, sommer Victor-Emmanuel de marcher sur Rome en disant: « Sire, si vous refusez, vous renoncez à la couronne, l'Italie ira à Rome sans vous ; » lui, le persécuteur de l'Eglise, lui le destructeur accompli des ressources de la péninsule, le créateur du cours forcé et des impôts les plus odieux, — c'est trop fort !

Aussi ajoute-l-il : « Il ne nous est pas facile de persuader que nous ne sommes pas ennemis du sentiment religieux qui ennoblit l'homme, l'élève et lui inspire la vertu du sacrifice. »

Et l’Unità cattolica répond : « Non, ce n’est pas facile, parce que si vous ne voulez ni du Pape maître de Rome, ni de l'influence des autorités ecclésiastiques, il est impossible de savoir en quoi vous n'êtes pas ennemi du sentiment religieux. »

Vous pouvez juger de l'hypocrisie et de la lâcheté de cet ancien ministre qui fait appel au sentiment religieux, maintient la captivité du Pape et bannit toute, influence ecclésiastique ; de : la lâcheté de cet ancien ministre qui, ayant dépouillé à la fois l'Eglise et les peuples de l'Italie, se dresse sur ces ruines immenses pour revendiquer ses portefeuilles, passés aux mains de ses adversaires politiques.

Je dois, ajouter, d'ailleurs, que le parti catholique libérateur ou conservateur, dont M. le comte Masino a essayé de prendre la tête, n'a pu aboutir. M. Masino s'est vite découragé ; les adhérents auxquels les catholiques libéraux français avaient inoculé le venin de leur doctrine, ont appris que le Vatican les répudiait. Ils se sentent impuissants. A leur espoir de trouver dans les élections, au nord de l'Italie, un prétexte d'exister, le centre et le midi répondent par un refus qui est une condamnation mortelle. Dieu protégera la Péninsule, et Léon XIII saura, comme Pie IX, imposer le respect de son autorité et flétrir les honteuses transactions de cette secte.

M. Sella a donc tort de compter les catholiques libéraux comme un parti. « Les hommes illustres » qu'il insulte en voulant les flatter, reprendront, je l'espère, l'attitude qui convient à des chrétiens.

15 février : Non, contrairement aux affirmation de l'Innominato dans le Figaro, la cours d'Italie n'a rien donné à la quette pour le denier de Saint-Pierre

Reine Marguerite de Savoie

L'Univers du 15 févier 1879.

[En réponse à la propagande de Conestabile alias l’Innominato du Figaro qui avait prétendu que la Reine d’Italie et la cour d’Humbert 1er avaient été les plus importants donateurs à une quette faite à Rome pour le Denier de St Pierre : ]

On a le chiffre de la quête faite le 2 février dans les églises de Rome pour le Denier de Saint-Pierre : ce chiffre a été de 22.000 francs. Au dire des journaux républicains, les gens du Quirinal seuls auraient donné 12.000 francs à l'église piémontaise du Sudario, sur lesquels 12.000 fr. la reine Marguerite serait comprise pour 3.000 fr. 

Et de là des cris de fureur et de haine de la part de ces journaux. Si la chose était vraie, ils auraient raison : les gens du Quirinal en général, et la reine en particulier ne sont pas venus à Rome pour y enrichir le Pape : au contraire ! bien au contraire! 

Seulement ni la reine ni les gens du Quirinal n'ont donné un sou.

16 février : Doctrine de Ferdinand Buisson, nouvellement nommé directeur de l'enseignement primaire.

Ferdinand Buisson père de l'école laïc

L'Univers du 16 févier 1879

L'un des derniers actes de M. Bardoux, comme ministre de l'instruction publique, a été de nommer M. Buisson officier de la légion d'honneur. Nous avons rappelé alors, d'après la Gazette de Seine-et-Oise, les doctrines de cet universitaire, que M. Jules Simon avait dû mettre en disponibilité sur la demande de l'Assemblée nationale.

M. Jules Ferry ne trouvant pas que M Bardoux eût fait assez pour M. Buisson, il l’a nommé directeur de l'enseignement primaire. Or, voici en matière de patriotisme, de soumission aux lois de respect du clergé, de la magistrature et de l'armée, les doctrines que professe M. Buisson :

« Il faut que la mère de famille inculque de bonne heure à l'enfant cette idée que les armes, qu'un sabre, un fusil, un canon, sont des instruments que nous devons regarder du même œil que nous considérons au château de Chillon les instruments de torture employés il y a quelques siècles... Et quand on ne verra plus des milliers de badauds assister aux revues militaires ; quand, au lieu de l'admiration du titre et de l'épaulette, vous aurez habitué l'enfant à se dire : « Un uniforme est une livrée, et toute livrée est ignominieuse, celle du prêtre et celle du soldat, celle du magistrat et celle du laquais, » alors vous aurez fait faire un pas à l'opinion.

Et, de même, pour prendre encore un détail, je voudrais un Voltaire occupé pendant cinquante ans à tourner en ridicule rois, guerre et armée. A défaut d'un génie, je voudrais des milliers d'hommes de bonne volonté se faisant un devoir d'extirper ces vains préjugés de gloire et de chauvinisme encore trop ancrés dans notre esprit.

Donnons l'exemple de la résistance en action. Ne craignons pas, quand il le faudra, de sortir de la légalité actuelle de certains pays, de faire des choses qui, en Suisse, seraient parfaitement légales, mais qui, en France, par exemple, nous feraient traîner en prison.

C'est à nous de nous appuyer sur notre conscience et d'arriver à ce point où la conviction est assez forte pour qu'on dise : Je ne me soumettrai pas, je ne puis pas me soumettre. »

Il faut ajouter que M. Buisson a demandé « la suppression de l'histoire sainte dans les cours scolaires. » Voilà l'homme auquel est confiée la direction générale de l'enseignement primaire. Et notez qu'il n'a pas été choisi parce que l'on ignorait ses doctrines, mais au contraire parce qu'on les connaissait.

16 février :  Bismarck mieux informé que les Français au sujet du changement de gouvernement en France.

L'Univers du 16 févier 1879

 L'Union libérale de Neufchâtel publie cette singulière note datée de Vienne le 3 février :

« Le 24 décembre dernier, le gouvernement autrichien a été informé confidentiellement, par le chancelier de Berlin, de la chute du maréchal de Mac-Mahon et de son remplacement par M. Grévy.

Aujourd'hui on se félicite partout de la solution pacifique de la crise de Paris.

Le comte de Saint-Vallier paraît avoir joué un rôle très actif dans la transmission des dépêches entre Paris et Berlin. »

Ainsi, M. de Bismarck aurait été informé, dès le 24 décembre, des événements qui devaient s'accomplir dans nos régions officielles et parlementaires un mois plus tard. C'est un homme bien servi !

 16 février :  Le Sénateur Chesnelong se défend d’avoir jamais voulu le changement de la forme de gouvernement en France.

Charles Chesnelong

L'Univers du 16 févier 1879

SÉNAT, Séance du 14 février

M. Chesnelong : […] M. de Belcastel dit : On a prétendu que le vote de la discussion avait pour but de changer la forme du gouvernement. Je proteste... (Vives réclamations à gauche.)

M. Testelin. — Vous vouliez, en effet, changer la forme du gouvernement. Nous en avons la preuve. (Bruit.)

M. le président.— Monsieur Testelin, veuillez ne pas interrompre ; vous répondrez si vous le voulez.

M. Chesnelong. — Vos interruptions rendent ma tâche difficile, mais vous ne m’empêcherez pas d'aller jusqu'au bout. L'orateur reprend la lecture de la lettre de M. de Belcastel, qui déclare qu'il ne s'agissait pas de changer la forme du gouvernement. (Vives protestations à gauche.)

17 février : Retour de la Marseillaise.

L'Univers du 17 févier 1879

Divers journaux rappellent très opportunément le texte du décret-loi du 26 messidor an III, si galamment accepté par le ministre de la guerre. En voici les dispositions principales :

« La Convention nationale, voulant, au retour de la première époque de la liberté française, entretenir l'énergie des vrais républicains, en proclamant solennellement les principes sacrés qui ont renversé la Bastille, le 14 juillet, et la royauté le 10 août, décrète ce qui suit :

L'hymne patriotique intitulé Hymne des Marseillais, composé par le citoyen Rouget de Lisle, et le Cœur à la Liberté (sic), paroles de Voltaire, musique de Gossec, exécutés aujourd'hui, anniversaire du 14 juillet, dans la salle de ses séances, seront insérés en entier au Bulletin.

Les airs et chants civiques qui ont contribué au succès de la Révolution seront exécutés par les corps de musique des gardes nationales et des troupes de ligne. Le comité militaire est chargé de les faire exécuter chaque jour à la garde montante du Palais National. »

M. le ministre de la guerre, dans son ardeur républicaine de fraîche date, fera-t-il exécuter « chaque jour la Marseillaises, la garde montante » de la Chambre, pour remplacer celle du Palais National ? Il le devrait, s'il croit réellement que le décret-loi de messidor soit encore en vigueur.

Seulement ce décret-loi n’est pas isolé ; il en est d'autres postérieurs, qui prescrivent l'exécution de la Marseillaise à toutes les représentations théâtrales ; pourquoi le ministre des beaux-arts, M. Jules Ferry, ne tiendrait-il pas la main au respect de ces décrets-lois qui valent bien celui de messidor. Nous serions ainsi condamnés à la Marseillaise quotidienne, jusqu'au jour où la nausée se produisant, ce chant qui rappelle tant de crimes disparaîtrait d'une manière définitive.

Un fait qui avait sans doute échappé au ministre de la guerre, c'est que le décret-loi de messidor invoquait « les principes sacrés qui ont renversé la Bastille, » et rappelait, par conséquent, l'assassinat de malheureux soldats couverts par une capitulation. Certainement le général Gresley l'ignorait lorsqu'il a promis de faire exécuter ce décret-loi ; mais ne lui aurait-il pas suffi de se rappeler que le décret était de la Convention, d'odieuse mémoire ?

17 février : Annonce d’une Lettre Apostolique du Pape Léon XIII ordonnant un Jubilé universel.

Le Pape Léon XIII

L'Univers du 17 févier 1879.

L'Agence Havas nous communique la dépêche suivante :
Rome, le 15 février.

Les journaux catholiques publient une lettre apostolique du Pape, datée du 15 février, ordonnant un jubilé universel.

Le Pape dit qu'il décrète ce jubilé, selon les anciens usages de ses prédécesseurs, à l'occasion de l'anniversaire de son élection. Il ajoute qu'il a en vue aussi les déplorables conditions de l'époque actuelle de l'Eglise.

Le jubilé commencera le 2 mars et se terminera le 1 er juin.

Le Pape énumère ensuite les conditions demandées pour gagner le jubilé.

19 février :  Anniversaire de l’Election du Pape Léon XIII à Rome.

L'Univers du 19 févier 1879

 Le 20 février de l’année dernière, une grande nouvelle se répandait à travers le monde catholique, jusque-là dans l'attente. Après le glorieux règne de Pie, IX, la miséricorde divine accordait aux vœux de son Eglise un Pape qui, par son passé, se trouvait tout préparé pour cette sublime et redoutable mission. Tout aussitôt les commentaires, qui traduisaient à la fois les sollicitudes et la joie du peuple fidèle, allaient chercher dans les armes du nouveau pape la présage de ce que serait son Pontificat. On rappelait la prophétie de saint Malachie, d'après laquelle on peut d'avance résumer le règne du Pape Léon XIII dans une lumineuse devise, et, rassemblant ces indications concordantes, on se répétait avec confiance que, dans les ténèbres où nous sommes, le nouveau Chef de l'Eglise apparaîtrait comme le Lumen in cœlo dont nous avons tant besoin !

Un an s'est écoulé depuis, et cette confiance doit aujourd'hui s'accroître, car il est vrai que Léon XIII, dans toutes les manifestations de son autorité pontificale, montre le grand souci de porter la lumière dans tout le corps social, pour en éclairer les parties malades et faire voir, du même coup, quels remèdes peuvent et doivent seuls être appliqués à ces maux. Qui n'a présente à l'esprit cette admirable Encyclique dans laquelle, après avoir notifié son avènement aux évêques, ses frères, il jetait sur la société tout entière le coup d'œil du médecin et du père, désignant sans illusion, comme sans faiblesse, les causes des troubles dont le monde est rempli, marquant avec une miséricorde et une tendresse sans égales par quels moyens l'on pourrait seulement retrouver la paix, et à cette occasion faisant de la famille chrétienne, dont le type, hélas! est si délaissé de nos jours, cet émouvant tableau qui s'offrait comme le modèle à suivre par les individus et les gouvernements ?

Naguère encore, avec quel courage sa grande voix, s'élevait au milieu de l'Europe révolutionnée, ne faisait-elle pas le jour sur les attentats de la Révolution contre les peuples et contre les trônes, victimes à leur tour des attentats contre l'Eglise ? Pendant que rois et peuples, pris comme de vertige au milieu de la tourmente, ne savent même plus à qui crier : « Sauvez-nous, nous périssons », lui, le pilote assuré, serein et calme, parce qu'il a les promesses divines, se tient debout et montre le port, avec la route qui nous y doit conduire. Comment ne le suivrions-nous pas ?

Pour nous y exciter davantage, il faudrait pouvoir énumérer tous les actes de cette année si féconde. Rappelons seulement la sollicitude avec laquelle, dans son premier discours, Léon XIII parlait des universités catholiques de France à la délégation que présidait Mgr Sauvé ; ses fortes exhortations aux pèlerins espagnols, français, belges, polonais, allemands ; la fière revendication des droits du prince temporel dans son discours aux anciens officiers pontificaux conduits par le général Kanzler ; sa mémorable lettre au cardinal La Valette sur l'instruction religieuse à donner aux enfants de Rome et de la chrétienté ; sa lettre au cardinal Nina où étaient si largement exposées les vues de la politique chrétienne dans ses rapports avec les gouvernements et les peuples ; les conseils fortifiants qu'il adressait en décembre dernier à la société pour les intérêts catholiques afin de recommander une forte organisation des forces catholiques en vue des luttes à venir ; la solennelle flétrissure qu'il imprimait au nom de Voltaire, dans ce discours du 30 mai où le honteux centenaire était stigmatisé à la face de la chrétienté tout entière ; sa vigoureuse lettre à l'archevêque de Cologne, où était si admirablement exaltée la ferme résistance des catholiques aux persécuteurs, en même temps que l'inaltérable patience des persécutés ; ses hautes leçons de philosophie données aux élèves des séminaires romains dans l'audience du 30 juin, et les encouragements donnés aux beaux-arts dans ses éloges aux membres de l'académie des Arcades, enfin les paternels avis aux femmes chrétiennes dans sa réponse à l'union des pieuses dames romaines, et combien d'autres discours qu'il serait trop long d'énumérer.

Est-ce tout, et pouvons-nous ne pas nous souvenir de la hiérarchie catholique restaurée en Ecosse par un acte qui a été comme la première conquête du nouveau pontificat ?

Pouvons-nous oublier ces missionnaires héroïques portant la bénédiction du Pape aux extrémités de l'Afrique centrale, désignée par lui pour être une terre chrétienne ? Pouvons- nous ne pas songer aux marques singulières d'estime et d'affection pour notre épiscopat dont le prochain consistoire doit nous révéler toute l'étendue ? Mais surtout pouvons-nous omettre le témoignage de reconnaissance que les fidèles doivent au souverain Pontife pour cette grande grâce du jubilé, dont lui-même a dit que c'était comme un don de joyeux avènement pour la solennisation de son anniversaire ? Cet anniversaire, la France catholique a résolu dès longtemps de le fêter avec ardeur, et nous savons que de tous les diocèses de France des adresses de dévouement et de fidélité sont signées dans toutes les congrégations, les associations, les œuvres, afin de porter au père commun les vœux de sa famille tout entière.

Après la grande faveur du jubilé, ces témoignages doivent se multiplier encore et, pour que le Pape, au moment où l'Eglise est partout en butte à la persécution ou aux menaces, sache bien que fous ses enfants l'entourent, l'écoutent et le veulent suivre, on ne saurait trop souhaiter que les particuliers eux-mêmes, ceux du moins qui le pourront, suivant l'exemple des confréries et sociétés religieuses, envoient au Pape, dans une adresse ou dans une dépêche, le cri de leur cœur. Que ceux qui ne l'auraient pas fait encore, ne se lais sent pas décourager par le peu de temps qui leur est laisse ! Toute fête a son octave, et à Rome même, c'est pendant une semaine entière que Léon XIII recevra les vœux de ses fils accourus de toute parts.

Dans ce concours, la presse religieuse ne saurait être la dernière, car si elle est, avant toutes choses, l'humble écho de la voix du Pape et des évêques, pour la propagation des vérités que le Vatican répand sur le monde, il semble qu'elle ait quelque titre à se faire, en certains jours, le porte-Voix du peuple catholique acclamant son Père. Puisse-t-elle un jour, dans une société revenue à la pratique des enseignements de l'Eglise, publier le triomphe de la papauté obtenu par l'éclat et la force de cette vérité dont Léon XIII est l'organe infaillible, et que, depuis un an, il n'a cessé de faire luire aux yeux mêmes de ceux qui la repoussent, mais qui ne sauraient toujours la méconnaître !
 
 
On croit que la députation des journaux religieux ne comptera pas moins de six cents adhérents, qui seront représentés, à l'audience pontificale. - Demain, anniversaire de l'élection du Pape, les cérémonies auront lieu à Saint- Pierre.

Vendredi aura lieu une réunion au palais des Arcades. Samedi aura lieu l'audience où l'on assure que Léon XIII prononcera une allocution latine. Le soir, séance d'académie musicale au palais des Arcades.

20 février : Compte-rendu des festivités romaines à l'occasion du premier anniversaire de l’élection du Pape Léon XIII.

Le Pape Léon XIII

L'Univers du 24 févier 1879

Lettre de Rome

Rome, 20 février.

Pour apprécier la grandeur au pontificat de Léon XIII, il suffit, ce me semble, de résumer dans un seul trait la conduite du Pape pendant cette première année et de constater le résultat obtenu.

Cette conduite a été celle de ses plus glorieux prédécesseurs. Le résultat, nous le voyons tous ; il est dans l'affirmation énergique d’une autorité qui, venant de Dieu, offre aux rois de les sauver, aux peuples de les retirer de l'état de misère et d’immoralité où la Révolution les a plongés ; affirmation qui a fait tomber bien des préjugés, dessillé les yeux de plusieurs ennemis de l'Eglise, et préparé des victoires dont le monde reconnaissant attribuera le mérite au nouveau Pontife romain.

Aujourd'hui le Saint-Père a donné de nombreuses audiences : d'abord au sacré-collège. Le cardinal-doyen l’Em. di Pietro, adressant à Léon XIII les hommages de ses vénérables frères a l'occasion de l’exaltation au trône pontifical, Sa Sainteté a répondu par un discours dont nous aurons le texte demain. Dans la partie la plus saillante de ce discours, le Pape rappelle qu’il a tendu et qu'il ne cessera de tendre une main paternelle et amie aux adversaires du Saint-Siège et aux persécuteurs de l'Eglise, mais qu’il ne manquera jamais au devoir de la fermeté invincible dont ses prédécesseurs ont laissé tant d'exemples dans l’histoire.

Puis il a reçu la présidence de la Federasione piana delle Societa caittoliche di Roma, composée du président, du vice-président, de l'assistant ecclésiastique, du substitut ecclésiastique, du trésorier et du secrétaire.

Peu après et tour à tour, la prélature romaine, les chefs d'ordres religieux, le patriciat romain, de nombreux ecclésiastiques ; les camériers secrets et d'honneur, les officiers civils et militaires, qui s'étaient réunis au Vatican, ont été admis à présenter leurs félicitations à Sa Sainteté.

De retour dans ses appartements, le Pape a trouvé rangés dans la salle du trône tous ses gardes-nobles avec leurs officiers, à la tête desquels M. le prince Altieri, ainsi que les commandants de la garde suisse, de la garde palatine et des gendarmes. Il a eu pour tous des paroles de bienveillance et des bénédictions.

Le Vatican était très animé, comme aux jours de réception du Pape défunt. Au demeurant, le Pape ne meurt pas et les scènes admirables auxquelles nous avons assisté pendant le cours de trente années se reproduisent avec les mêmes émotions et les mêmes ardeurs.
Nous avons en ce moment à Rome :

Mgr l'archevêque de Toulouse, Mgr l'évêque de Perpignan et Mgr l'évêque d'Hébron. Mgr l'archevêque de Besançon ne peut partir, retenu qu'il est par son indisposition.

Le Saint-Père a envoyé le billet (c'est le terme en cour de Rome) aux prélats que nous aurons la joie de voir revêtus de la pourpre au consistoire de Pâques. Je vous ai déjà annoncé que Sa Sainteté se bornera dans le consistoire du 28 février à préconiser des évêques.

Léon XIII se préoccupe de la réception des journalistes qui, au nombre de six cents, représenteront toute la presse catholique. Il veut, me dit-on, nous tracer à grands traits nos devoirs religieux et sociaux, discipliner nos efforts, sans nous enlever en quoi que ce soit notre liberté dans les combats politiques, d'autant plus que les gouvernements et leurs journaux, abusant du principe de la liberté, ne s’en servent que pour attaquer les principes de la vérité divine et de tous les ordres religieux et sociaux.

Après l'audience, qui aura lieu samedi à midi, M. le baron Visconti conduira les journalistes dans les musées du Vatican.

20 février : Compte-rendu de l’adresse du Pape Léon XIII répondant au Doyen du Sacré Collège le 20 février.

L'Univers du 23 févier 1879

 L'Agence Havas nous communique la dépêche suivante :

Rome, 21 février, soir.

Répondant hier à l'adresse de félicitations lue par le doyen du sacré-collège, à l'occasion de l'anniversaire de son élévation au pontificat, Léon XIII, après avoir exprimé ses remerciements, a déclaré qu'aussitôt après sa nomination au pontificat, sa première sollicitude avait été de montrer au monde la nature pacifique de l'Eglise, et de rendre de nouveau les princes et les peuples amis de l'Eglise.

Le Pape a remercié Dieu de ce que ses paroles, fidèlement recueillies par les catholiques de l'univers, aient pu réveiller chez quelques-uns le dévouement envers l'Eglise et aient pu rendre quelques esprits moins prévenus contre elle.

Sa Sainteté a ajouté qu'elle savait com bien était pénible le chemin qui restait encore à parcourir.

La guerre déloyale que, presque-dans tout le monde entier, on continue à faire à l'Eglise, fait prévoir des temps encore plus sombres et plus terribles ; toutefois, Sa Sainteté continuera de faire son devoir et persévérera dans la défense des droits de l'Eglise, mettant sa confiance en Dieu et dans le concours du y sacré-collège.

20 février : Mgr Gaspard Mermillod en exile.

Mgr Mermillod

L'Univers du 20 févier 1879

 Le Courrier de Genève, à l'occasion du 18 février, sixième anniversaire de l'exil de Mgr Mermillod, reproduit la protestation faîte par le prélat au moment où les agents de police se saisissaient de lui pour le conduire hors du territoire de la confédération.

« Nous avons été frappé, dit le journal, de l'énergique concision avec laquelle sont rappelés dans ces quelques lignes, dictées à la hâte, les droits constitutionnels, les droits des traités, les droits naturels de la conscience, les griefs des catholiques contre des gouvernements systématiquement oppresseurs, l'autorité imprescriptible au Saint-Siège et les raisons d'absolue nécessité qui avaient déterminé Pie IX à l'accomplissement de cet acte de légitime défense. »

Le Courrier cite aussi la lettre collective des évêques de Suisse au prélat exilé. Le journal ajoute :

« Les consolations de Dieu n’ont pas manqué à notre évêque sur la terre étrangère. Il avait résisté aux sommations d'un pouvoir persécuteur qui lui demandait une abdication et une trahison des droits de Jésus-Christ et de l'Église ; les catholiques, suivant l'exemple de leur chef, ont résisté, à leur tour, avec la même constance, lorsque les sommations de l'intolérance violente sont arrivées jusqu'à eux.

Les maires et adjoints ont reçu ordre de livrer au schisme les clefs des églises : ils ont tous refusé noblement.

Les électeurs ont résisté à toutes les tentatives de pression et de séduction, mi ses en œuvre pour les attirer à des votations schismatiques.

Le clergé a été appelé à prêter un serment d'apostasie, sous peine de la suppression de son traitement : pas un prêtre n'a hésité.

Nos églises ont été spoliées : d'autres se sont élevées presque instantanément à côté.

Nos adversaires, en face de l’impuissance de leurs complots si longuement et si puissamment dressés, s'ont réduits maintenant à dire : « le catholicisme n'a jamais été aussi fort et prospère à Genève. »

Chose à jamais mémorable dans les annales du catholicisme, nos persécuteurs en sont venus à réclamer eux-mêmes la cessation des violences, par la raison que ces violences profilent à la cause catholique et ne nuisent qu'au protestantisme, à la prospérité publique et à la sécurité sociale.

Voilà sept ans de luttes terribles, et nous en sortons avec un accroissement de force et de vie catholique avec une union toujours plus intime entre les fidèles, leurs prêtres et leur évêque exilé.

Quel beau triomphe pour l'Eglise !Nous en sommes sûrs, Mgr Mermillod n'a jamais ambitionné d'autre consolation que celle-là. C'est ce qui l'a soutenu dans les travaux intéressants de ces dures années. C'est aussi ce qui lui ouvrira les portes de sa patrie. Car enfin, les catholiques sont là inflexibles. Leur nombre même s'accroît tous tes jours par de nouvelles familles qui viennent, de la Suisse ou de l'étranger, s'établir à Genève. Or, à ces quarante- sept mille fidèles il faut un évêque ; ils l'ont. Bon gré mal gré, le gouvernement genevois devra le laisser libre.

Les articles de la constitution fédérale sont là, en tête de chacun de nos numéros, pour protester contre le prolongement d'un exil injuste qui fait la honte de Genève. Non, les libertés garanties à tous les citoyens ne seront pas indéfiniment un vain mot pour notre évêque. Mgr Mermillod l'écrivait, le 14 janvier dernier, dans sa lettre au clergé de Genève :

« Je l'espère et je l'attends du bon sens et de l'esprit d'équité de mes concitoyens, il est impossible que les portes de mon pays ne s'ouvrent pas un jour. Je n'ai violé aucune loi, j'en ai appelé à la magistrature, j'ai accompli un devoir ; nul tribunal n'a pu me condamner. »

 
Un journal catholique suisse publie la correspondance suivante de Rome : 

Il y a quelques jours, l'Agence Havas annonçait urbi et orbi que le Vatican a l'intention d'appeler à d'autres fonctions Mgr Mermillod, vicaire apostolique de Genève. Comme ce n'est pas la première fois que ce bruit se répand, laissez-moi vous dire qu'il n'y faut voir qu'un de ces ballons d'essai qui deviennent si fort à la mode dans le monde politique de notre temps. 

Vous savez que je n'ai pas la prétention d'être dans les secrets des dieux ; mais, pour cette affaire, mes renseignements personnels vont assez loin et sont assez sûrs, pour que je vous puisse assurer que cette nouvelle est dénuée de tout fondement. Le Vatican n’a rien dit et n'a rien fait qui puisse autoriser une pareille interprétation. Mgr Mermillod est attendu ces jours-ci à Rome ; il vient, comme tous les évêques du monde catholique, faire sa visite à Léon XIII, videra Petra, Mais vous ne pouvez trop vous mettre en garde contre les bruits auxquels ce voyage va donner occasion. Le Saint-Siège rend hommage à l'attitude des catholiques et du clergé genevois, et nul n'ignore ici que c'est Mgr Mermillod qui a porté en grande partie le poids de la lutte. Or, on sait que l'ingratitude n'a jamais été le défaut de la cour romaine, cela soit dit en passant et pour prendre le langage des journaux libéraux.

20 février : Analyse du nouveau parti conservateur en Italie par la Voce della verità.

L'Univers du 25 févier 1879

On nous écrit de Rome, le 20 février :

L'état-major du parti néo-conservateur, qui aspire à se former en Italie, a tenu hier à Rome même deux séances, l'une de jour, l'autre de nuit.
Voici ce qu'en dit la Voce della Verità :
« Ce matin, au palais Campello, il y a eu une réunion de personnes de Rome et de diverses provinces d'Italie, dans le but de s'entendre sur un programme relatif à la formation d'un nouveau parti conservateur, qui tendrait à l'intervention des catholiques aux élections politiques. Ce programme, nous dit-on, a été lu par le comte Valperga di Masino, député. On a opposé à ce programme diverses modifications, qui ont été aussitôt déférées à l'étude d'une commission composée de MM. di Masino et Bortolucci, députés ; le prince de Cellamare, l'avocat Grassi et le comte Campello. La commission fera son rapport sur ces amendements dans une seconde réunion ce soir. »

Je n'ai pas à juger des intentions des chefs de ce parti futur. Parmi eux se trouvent des hommes fort recommandables. M. Bortolucci a fait preuve à la Chambre de courage et de talent. M. le comte de Masino passe pour un catholique fervent, mais facile peut-être à s'illusionner et n'ayant pas les allures d'un lutteur parlementaire.

Ces messieurs s'appellent conservateurs. Conservateurs de quoi ? Il n'y a plus rien. Ils veulent former un parti. Un parti, c'est bien. Mais ce parti sera hors de l'Eglise, parce que l'Eglise n'est pas un parti, n'appartient pas à un parti et ne prend pas la responsabilité des actes d'un parti. Ils attendent une approbation du Vatican. Et le Vatican ne la donne pas. Il laissera faire sans doute, parce qu'il respecte la liberté ; mais on n'aura pas le droit de dire qu'il approuve. Les catholiques italiens ont laissé se faire l'unité de l'Italie, qui est la suppression de la papauté temporelle. Le parti conservateur veut-il accepter cette unité, et avec cette unité la suppression de la papauté temporelle ? Si dans ce parti il y a des hommes dont l'esprit prétend se donner à la recherche d'un modus vivendi ou d'une conciliation entre l'unité italienne et la papauté, ces hommes rêvent tout éveillés. Ils se proposent d'entrer à la Chambre pour soutenir la monarchie qui a été l'instrument de la destruction, et qui seule pourrait, en supposant la prolongation indéfinie du statu quo de l'Europe, maintenir l'unité. Heureusement ils arrivent trop tard, et ils ne défendront pas plus la monarchie qu'ils n'ont défendu la papauté.

En somme la question romaine est universelle, et c'est le monde entier, et non pas un groupe de conservateurs noyé dans une Chambre sectaire qui, avec l'aide de Dieu, résoudra cette question.

21 février : Compte-rendu de la préparation des journalistes à l’audience que leur accordera le Pape Léon XIII.

L'Univers du 25 févier 1879

On nous écrit de Rome, le 21 février :

« Nous avons eu ce soir, à la salle des Arcades, au palais Altemps, notre réunion préparatoire à l'audience de demain. Les journalistes venus des diverses parties de l'Europe étaient beaucoup moins nombreux que les Romains, les Italiens et les étrangers domiciliés à Rome, chargés de représenter les mille organes de la presse catholique.

L'essentiel, en effet, n'est pas de se trouver dans la Ville éternelle en ce moment où, en France surtout, vous combattez pro aris et focis contre les passions armées et souveraines ; l'essentiel est de connaître les conseils et les ordres du pontife et de recevoir ses bénédictions.

Mgr Lenti, vice-gérant de Rome, a présidé la réunion. Mgr. Tripepi ac cueillait les journalistes. Un bureau, à la droite du président, était réservé à ceux d'entre nous qui devaient parler.

Après un discours de Mgr le vice- gérant, qui nous a souhaité la bienvenue, en exaltant notre mission, le marquis de Baviera, directeur de l’Osservatore romano, a lu quelques, pages très applaudies sur le rôle de la papauté que nous servons, chacun dans la mesure de nos forces.

Trois Espagnols ont pris ensuite la parole. Un Belge, un Suisse, un Portugais, un Allemand, un Napolitain, ont tour à tour captivé l'auditoire. Mais il est tard et je n'ai que le temps de fermer ma lettre. A demain. »

22 février : Election de Jules Grévy notifiée au Pape Léon XIII.

M. de Gabriac, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège

L'Univers du 23 févier 1879

Rome, 22 février.
Le Pape a fait, hier un accueil très cordial à M. de Gabriac [ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, photo], qui lui a remis la lettre par laquelle M. Grévy lui notifiait son élection à la présidence de la République française. Le souverain Pontife s'est montré très satisfait des paroles prononcées par l'ambassadeur de France.

23 février : Compte-rendu de la réception des Journalistes Catholiques à l'académie des arcades

L'Univers du 3 mars1879

Rome, 23 février.

Je cède au désir d'entrer dans quelques détails au sujet de nos deux réunions à l'académie des Arcades, et je prie l’Univers d'être l'interprète de nos sentiments de gratitude et de haute considération envers les académiciens romains, surtout envers leur custode général, Mgr Stefano Ciccolini.

La grande salle du palais Altemps, décorée avec goût et magnifiquement éclairée, portait au centre une inscription rédigée par l'excellent Mgr C. Nocella, secrétaire de Sa Sainteté pour les lettres latines et ainsi conçue :

SALVETE ILLUSTRES VIRI
IN PUBLIC0RUM CERTAMINE SCRIPTORUM
DEFENSORES OPTIMI CAUSARUM OPTIMARUM
VOS PEREGRE ADVECTOS
URBS NOSTRA SPECTAT OVANS
VESTRAEQUE PIETATIS OFFICIA

ERGA LEONEM XIII P. M.
ALTERUM SACRI PRINCIPATUS ANNUM
PLAUDENTE ORBE INEUNTEM
GRATULATIONE PRAECONIIS
VOTISQUE COMPLECTITUR

Cette inscription, où respire, avec l'élégance du style épigraphique, l'affection toute chrétienne de Rome pour ses défenseurs, était simplement tracée sur la toile, mais elle restera gravée dans notre esprit et notre cœur. Et j'ajoute que, dans cette grande histoire de Rome, histoire du monde même, que l'on trouve écrite sur les monuments, ce noble salut — Salvete — marque une date du temps moderne. Il montre solennellement pour la première fois la rencontre du Vicaire de Jésus-Christ avec plus de mille journalistes catholiques, mille defensores optimi causarum optimarum. Il fallait la langue du Latium pour dire cela comme cela.

Ainsi que je vous l'ai écrit en une lettre précédente, notre première réunion du 21 au soir était une manière de préparation à l'audience du lendemain. Mgr Lenti, vice-gérant de Rome, qui présidait, a prononcé un discours latin ; il a fait l'éloge de notre mission en termes très flatteurs, et il nous a donné, en sa qualité d'évêque, des conseils de force, de modération, de charité, qui ont été très applaudis ; puis, Mgr Tripepi, vice-président, a invité ceux d'entre nous qui voulaient parler à monter à la tribune.

M. le marquis Auguste de Baviera, doyen des journalistes romains, a lu un discours italien fort bien pensé, qui a paru dans son journal : il y a exalté la Papauté, afin de nous montrer les droits qu'elle avait à être défendue pour le bien de chacun, pour le salut de tous, pour le maintien de la paix et de la civilisation.

M. l’avocat Pacelli, directeur de la Voce della Verità, a parlé le dernier, énumérant les excellentes affirmations des orateurs qui s'étaient succédé au bureau, et y joignant des éloges mérités. J'ai dit dans ma première lettre et j'aime à répéter que les journalistes espagnols s'étaient montrés énergiques dans la forme, penseurs et théologiens dans le fond. A mon humble avis, l'Espagne est et demeure le pays le plus fortement catholique de l'Europe, encore qu'on l'accuse d'être le plus isolé et le plus rebelle aux transformations modernes. Mais peut- être est-ce à cause de cela même qu'il demeure ainsi.

La seconde réunion a eu lieu le soir de l'audience du Pape. Après cette audience, il n'est plus permis de dire, — comme cela fut dit à l'un de nous, — que le Vatican n'a pas besoin des journalistes. La presse catholique est devenue une auxiliaire de l'Eglise ; à cette presse, élevée à l'honneur de l'apostolat, de mériter l'honneur suprême du martyre. La Révolution et les gouvernements nous donnent quelque espoir. J'ai vu parmi nous deux journalistes allemands, l'un laïque, l'autre ecclésiastique, sortant de prison pour avoir défendu la cause de la justice.

A la salle du palais Altemps, qu'en style arcadique on appelle Serbatajo (Réservoir), l'illustre custode général nous faisait les honneurs de la réception. Plusieurs cardinaux, entre autres LL. EEm. di Pietro, de Luca, Gianelli, d'Avanzo et Nina, des archevêques, des évêques et de nombreux prélats de la cour pontificale, ainsi que divers membres du patriciat romain, avaient été invités. Sur une estrade se trouvaient, au nombre de cinquante-deux, les académiciens et les académiciennes qui sont célèbres par leur perfection dans l'art musical. Du côté opposé, le bureau de la présidence, ayant à droite et à gauche les poètes qui devaient, en diverses langues, célébrer les mérites de la presse catholique.

Mgr Stefano Ciccolini a ouvert là solennité par un discours latin qui a été très applaudi. Il était impossible de nous témoigner plus de sympathie en de meilleurs termes et de mieux définir les nobles devoirs de notre magistère. Après tout, l'excellent prélat a été journaliste puisqu'il a, pendant plusieurs années, dirigé l'organe officiel du Saint-Siège, le Giornale di Roma. D'ailleurs, on lui doit de remettre en grand honneur l'Académie et de se donner généreusement, sous les auspices de Léon XIII, au progrès des sciences, des lettres et des arts. Les Arcades maintiennent les glorieuses traditions de la liberté romaine. Là point de distinction de sexe, ni de race : le talent contenu dans les limites les plus larges du Vrai, du Beau et du Bon, a toujours droit, d'entrée. De tout temps les puissants du monde ont méconnu ou violé la liberté ; mais Rome chrétienne en a constamment gardé le dépôt et en a goûté les bienfaits. Comment Rome n'eût-elle pas été libre quand elle était papale ?

Les Arcades sont cosmopolites ; ils parlent en toute langue. Après le discours du custode général, Mgr Balgy, archevêque d'Acrida, a récité une poésie en arménien ; Mgr van den Branden de Reeth, une poésie en flamand ; M. le vicomte Oscar de Poli, une pièce de vers en français ; M. le commandeur Capogrossi-Guarna, une ode en grec ; M. W. Story, un sonnet en anglais ; MM. le comm. de Dominicis- Tosti et le chanoine Bartolini, des poésies en italien : Mgr Anivitti, en latin ; M. Janssen, en hollandais ; M. l'abbé Pawlicki, des résurrectionnistes, en polonais : le R. P. Fergo O'Connon, de la compagnie de Jésus, en portugais ; M. le chanoine Rongier, en espagnol ; M. l'abbé Pick, en allemand, et M. l'abbé Bartolos et le prof. Szoldatics, en hongrois. Toutes ces poésies vivement applaudies, à la gloire de la presse catholique, ont été entremêlées de chants exécutés avec un incomparable ensemble. La finesse, la pureté, l'éclat des voix de Mme Glementi, de Mme Alari, de Mme Costaggini, soprani, de Mme de Antonis, contralto, de M. Viviani, ténor, et de M. Cametti, basse, ont ravi l'auditoire et soulevé l'enthousiasme. Au reste, le choix des compositions de Pacini, de Gomès, de Donizetti, de Rossini, de Cimarosa était aussi approprié à ces voix admirables qu'au sentiment des auditeurs. Nous avions devant nous, qui représentions tant de pays divers, une représentation vivante de la Rome intellectuelle, savante et artistique ; de cette Rome pleine d'attraits, de courtoisie, de simplicité ; de cette Rome dont nous sommes tous les fils soumis, que nous devons aimer et défendre usque ad effusionem.

La salle des Arcades est ornée de statues gigantesques. Au centre, l'une de ces statues figure le Pape Léon XIII. Quatre autres statues figurent : la Force, la Justice, la Prudence, la Tempérance, ces vertus, qui sont précisément celles du Pontife régnant, doivent informer notre conduite. Puissions-nous, avec l'aide de Dieu et avec l'amour de Léon, maintenir nos résolutions de suivre les enseignements qu'il nous a donnés dans son allocution !

Permettez-moi de redire, en finissant, nos sentiments de gratitude et de haute considération envers Mgr Ciccolini et les académiciens d'Arcadie. Le charme de leur réception ne sorti ra pas de notre mémoire.

23 février : Suppression des écoles catholiques au Havre

Jules Siegfried maire du Havre

L'Univers du 23 févier 1879


Le conseil municipal du Havre [dont le maire est Jules Siegfried, photo] vient de décider, à l'instar de Paris, la suppression des frères et des sœurs. Les instituteurs « congréganistes » seront remplacés dans toutes les écoles de la ville par des instituteurs et des institutrices laïques.

Huit mille cinq enfants fréquentaient les écoles et les asiles tenus par les frères de la doctrine chrétienne et les sœurs. C'est au nom de la liberté qu'ils sont mis dehors avec leurs maîtres.

22 février : Réception des journalistes par le Pape Léon XIII 

L'Univers du 24 févier 1879 :

Communiqué de l'Agence Havas :

Rome, 22 février, soir.

Le Pape a reçu, aujourd'hui, environ mille journalistes catholiques appartenant à diverses nationalités et représentant 1 302 journaux ou revues ecclésiastiques auxquelles prennent part, en outre, quinze mille écrivains.

Mgr Tripepi a lu une adresse de félicitations et de dévouement envers le Pape, dans laquelle il a constaté les efforts du journalisme catholique pour la défense des droits de l'Eglise.

Le Pape, dans sa réponse, a constaté la nécessité d'une presse quotidienne catholique pour combattre la presse qui empoisonne la société. Il a recommandé aux journalistes catholiques l'union dans la foi, la tempérance du langage, et il a flétri ceux qui veulent résoudre d'après leurs propres lumières les graves questions concernant les intérêts vitaux de l'Eglise. Le Pape a revendiqué les droits de l'Eglise à la principauté civile, encourageant les journalistes à démontrer la nécessité de cette revendication, qui n'a jamais été un obstacle au bien-être des peuples, à la prospérité de l'Italie, à la splendeur de Rome.

Le Pape a invité les journalistes à com battre afin de maintenir les principes servant de base à l'ordre social et à la civilisation.

Les représentants de la presse catholique ont ensuite présenté au Pape les offrandes du Denier de Saint-Pierre, des adresses, des albums, etc.
Parmi ces représentants se trouvaient plusieurs évêques.

25 février : Projet d’élévation de J. H. Newman au Cardinalat 

John Enry Newman

L'Univers du 25 févier 187

La plupart des journaux de Londres ont dit que le Saint-Siège avait l'intention d'élever le très révérend John Henry Newman à la dignité cardinalice, et que le célèbre religieux anglais déclinait cet honneur. D'autre part, nous trouvons dans les journaux catholiques anglais le compte rendu d'une séance de l'Union catholique de la Grande-Bretagne, séance où, sur l'initiative du duc de Norfolk (qui a déclaré que l'honneur fait au P. Newman avait été décliné, mais que néanmoins le sujet ayant couru la presse il n'y avait pas d'inconvénient à s'en occuper), on a voté des remerciments au Pape pour l'honneur fait à l'Angleterre en la personne du P. Newman et des félicitations à l’éminent religieux.

Voici maintenant un paragraphe du Tablet sur ce sujet, qui intéressera sans doute nos lecteurs. Nous le traduisons textuellement :

Le Times a annoncé que le cardinalat avait été offert au Dr Newman, et que le Dr Newman avait décliné l'honneur. Nous croyons qu'il est parfaitement vrai qu'on a demandé au Dr Newman si, dans le cas où le Saint-Siège voudrait le créer cardinal in petto, il serait disposé à accepter cette haute dignité et cette charge, et qu'il a invoqué son âge (78 ans), ses habitudes et sa situation comme des raisons pour ne pas accepter et pour rester dans l'Oratoire, qu'il a fondé et où il a passé tant d'années de sa vie. Les cardinaux, à moins d'être évêques, sont tenus à la résidence de Rome comme conseillers du Saint-Siège. Le cardinal archevêque de Westminster, l'évêque de Birmingham, le duc de Norfolk et quelques autres membres influents de la noblesse, avaient exprimé leur vif désir de voir le docteur Newman revêtu de la pourpre romaine.

C'est l'expression de ce désir au Vatican qui avait amené le cardinal Nina à faire une enquête préliminaire pour connaître le sentiment du docteur Newman, au cas où le Saint-Père proposerait ou déciderait de le créer cardinal. La décision de l'illustre oratorien sera sans doute un désappointement pour beaucoup comme pour nous-même, tandis que d'autres considéreront son amour de la simplicité et de l'obscurité où il a demandé à passer le reste de ses jours si remplis comme un nouveau titre à leur admiration. Tous sentiront que les grands services rendus par lui à la religion et la position exceptionnelle à laquelle ses écrits l'ont élevé dans l'esprit des Anglais et de ceux qui connaissent la langue an glaise, méritaient tout honneur que le Saint- Siège pût lui conférer et qu'il eût lui-même voulu accepter.

22 février : Compterendu de la réception des journalistes par le Pape Léon XIII, par le correspondant de l'Univers. 

Gloire du Pape

L'Univers du 28 févier 1879 :

Rome, 24 février, soir.

La grande salle consistoriale avait peine à contenir les représentants de la bonne presse universelle. A vrai dire, les étrangers laïques étaient en minorité ; le grand nombre se composait de prêtres et de jeunes abbés des collèges et des séminaires des nations ; chacun s'était chargé soit de déposer des offrandes, soit de remettre une adresse aux pieds du Saint-Père. Plus de 1. 200 journaux politiques quotidiens, hebdomadaires ou mensuels, revues et semaines religieuses étaient représentés.

Vers midi, le Pape est entré, précédé de la cour, accompagné de cardinaux, parmi lesquels j'ai remarqué les Emes Di Pietro, Mertel, Apuzzo, Giannelli, Sæconi, Manning, Nina, Franzelin, Pacca, Ledochowski et Bilio. Il y avait aussi plusieurs archevêques et évêques italiens et des étrangers, entre autres, NN. SS. Mermillod d'Hébron, et Ramon Moreno d'Euménie. Les gardes nobles étaient en grande tenue, les camériers de cape et d'épée portaient leur collier d'or aux armes du Saint-Siège, les officiers de la garde suisse, de la garde palatine et de la gendarmerie étaient présents : on avait enfin voulu nous traiter avec tous les honneurs dus à une… puissance. J'ose le dire : Rome, la grande Rome, Mater et Domina gentium, nous considère, elle aussi, comme une puissance, une puissance pour le bien, surtout une puissance contre le mal.

Léon XIII, salué par des applaudissements enthousiastes, s'étant assis, Mgr Tripepi, au pied du trône, a lu une adresse latine, où le sentiment et le langage se trouvaient mis au service de notre cause, et faisaient valoir avec notre rôle, le respect envers le Pape, la soumission à l'Eglise, le courage contre l'ennemi qui doivent en toute rencontre guider nos efforts.

Pendant cette lecture, je considérais attentivement le Pape ; je suivais les mouvements de ses traits, j'admirais les clartés de son regard. Il m'a semblé que, dans l'année qui vient de s'écouler, sa santé s'est raffermie. Léon XIII garde la pâleur ascétique qu'il avait, étant cardinal, mais Dieu, qui est avec lui, lui a octroyé la sérénité, la force, la résolution nécessaires aux labeurs de son pontificat, et il a joint à ces qualités la bonté ineffable, la bonté papale, qu'aucun homme ne saurait posséder à un plus haut degré, parce qu'aucun homme n'est à même de l'exercer davantage.

Autrefois, j'avais eu l'honneur de voir l'Eme Pecci au milieu des jeunes séminaristes de Pérouse qu'il avait logés dans son palais, et je l'avais vu aussi, à travers les nuages de l'encens liturgique, pontifiant en sa cathédrale. Ici, sa gravité m'avait paru austère, là sa douceur pleine d'abandon paternel, et maintenant je voyais l'œuvre de Jésus-Christ imprimant sur le front et dans les attitudes de son Vicaire l'excellence de la tendresse paternelle unie à l'auguste simplicité du rang souverain. La grâce, la douceur, le calme du Divin Maître transparaissaient dans le Pontife. Comme je me tenais à quelques pas du trône, un journaliste m'a dit : « Quelle figure de saint prêtre et quelle royale majesté ! » — « Voilà parler, lui ai-je répondu, et je recueille votre expression. »

Vous avez maintenant le texte de l'allocution pontificale et vous admirerez dans ce document l'ordre parfait des idées passant avec clarté dans cette langue latine que le génie de l'Eglise conserve à travers les siècles, cette langue monumentale dans laquelle la vérité trouvera jusqu'à la fin son triomphe et l'erreur sa condamnation. Léon XIII la parle en maître, rappelle aux savants romains les temps où elle était en si grand honneur et leur fait espérer le retour de ces temps fortunés.

L'allocution pontificale, souvent interrompue par des enthousiasmes indociles aux gestes de Mgr Ricci Paraciani, le majordome de Sa Sainteté, a duré près d'une demi-heure. Pas un mot n'était perdu pour l'auditoire ; la voix de Léon XIII a un timbre métallique ; elle porte, selon l'expression des orateurs, elle persuade et va droit à l'esprit pour descendre aussitôt au cœur.

Le Pape avait à peine béni l'assemblée, que Mgr Lenti, vice-gérant de Rome, et Mgr Tripepi ont présenté à Sa Sainteté les journalistes qui avaient à déposer des offrandes. Alors a commencé une scène émouvante, qu'on ne voit en aucun lieu et aux pieds d'aucun roi. Chacun de nous, venant tour à tour s'agenouiller devant le trône, a présenté ces offrandes ; c'étaient de l'or, des billets de banque, des adresses, d'innombrables volumes et des collections richement reliés. Léon XIII recevait, bénissait et avait quelques tendres paroles de remerciement. J'avais l'honneur de représenter l’Univers, j'avais aussi à représenter une feuille d'au delà des mers, le Bien public, de la Martinique, qui envoyait au Vicaire de Jésus-Christ une petite somme en or. Pourquoi ne le dirai-je pas ? Le Pape nous est très indulgent et très affectueux ; le nom de M. Louis Veuillot est aussitôt venu à sa pensée. Quant à l'adresse de la Martinique : « Elle vient de bien loin, elle a traversé l'Océan ; qu'elle soit bien venue ! » a dit le Pape avec douceur.

En voyant tant de chrétiens s'agenouiller, en voyant les prélats et les officiers de service emporter les offrandes dans des plateaux et des corbeilles, il m'était impossible de chasser de mon imagination les peintures que les artistes nous donnent de l'Adoration des mages et des bergers. Les mages et les bergers me semblaient figurés par nous. Nous étions le monde, d'ailleurs, le monde avec ses dévouements, ses défaillances, ses retours, ses générosités. Dans l'étable de Bethléem ou dans le palais du Vatican, le Christ vit et souffre et bénit.
Les présentations terminées, Léon XIII, se levant, a prononcé une fois encore les paroles solennelles de la bénédiction, puis il est descendu du trône. On a jeté sur les épaules du Pontife le manteau pourpre frangé d'or, on a couvert sa tête du chapeau rouge, et de longues acclamations ont salué sa sortie de la salle du consistoire.

25 février : Honneurs rendus par la Maison d’Autriche au Pape Léon XIII à l’occasion du 1er anniversaire de son élection.

L'Univers du 25 févier 1879

  Le jour anniversaire de l'exaltation de S. S. Léon XIII, tous les archiducs et archiduchesse de la maison de Lorrain d'Autriche ont envoyé leur grand-maître des cérémonies chez S. Exc. le nonce apostolique à Vienne. S. Em. le cardinal prince-archevêque de Vienne, ainsi que la haute société viennoise, se sont également rendus auprès de Mgr le nonce pour le complimenter.

25 février : Tableau du résultat des élections au Reichstag

L'Univers du 25 févier 1879

Le tableau statistique officiel des dernières élections vient d'être distribué aux députés du Reichstag allemand.

Nous y constatons que sur une population de 42 727 360 habitants il y a 9 124 311 électeurs, dont 62% protestants, 36% catholiques et 2% juifs.
Aux dernières élections il y a eu 5 760 947 électeurs qui ont usé de leur droit de vote.
Le résultat a été le suivant :
Catholiques :               1 388 043 soit 24%
Nationaux-libéraux :   1 330 643 soit 23%
Conservat.-libéraux :     785 838 soit 14%
Unitaires :                      749 494 soit 13%
Socialistes :                    437 158 soit 8%
Progressistes :                385 084 soit 7%
Libéraux :                      136 417 soit 3%
Particularistes :              130 963 soit 3%
Démocrates :                   66 138 soit 1%
Polonais :                      210 062 soit 3%
Alsaciens catholiques :   86 669 1¨%
Divers :                              4 587 Nuls
 
Les catholiques forment donc la fraction la plus considérable du Reichstag, malgré l'infériorité numérique dans la totalité générale de la nation.

25 février : Résultats inattendus des attaques du Messagers de Toulouse contre Notre-Dame de la Salette

L'Univers du 25 févier 1879

L'attaque contre l'apparition de la Salette dont le Messager de Toulouse s'est fait l'écho n'a eu d'autre effet, comme le prévoyait Mgr l'évêque de Grenoble, que de réveiller et de développer le culte de Notre-Dame de la Salette.

Dans une fort belle instruction pastorale, Mgr Fava a victorieusement vengé l'apparition tant attaquée et en a rétabli la réalité en même temps qu'il en faisait ressortir magistralement l'utilité et les enseignements. Mais Sa Grandeur n'a pu tout dire dans un mandement ; elle ne pouvait ou ne devait discuter avec des adversaires de mauvaise foi qui s'arment d'un procès qu'ils falsifient à plaisir. Aux fidèles, que ces attaques sans cesse renouvelées pourraient embarrasser, nous signalerons et recommanderons l'ouvrage de M. Delbreil, Menaces et Promesses de Notre-Dame de la Salette (Paris, Palmé) ; avec cet ouvrage, il leur sera facile de faire justice de tous les arguments qu'on prétend opposer à l'apparition.

M. Delbreil commence son intéressant et consciencieux travail par quelques notions sur le surnaturel ; puis il donne, d'après les écrivains les plus autorisés, le récit de l'apparition. Vient ensuite l'opposition à Notre-Dame de la Salette et le fameux arrêt qu'on ne cesse d'invoquer. Non seulement l'auteur rend à cet arrêt, du reste regrettable, son véritable caractère ; mais il apporte la plus décisive des démonstrations, celle de M. Jules Favre, dont le témoignage n'est pas suspect, dans sa plaidoirie pour Mlle de la Merlière. Ce document seul, qui est difficile à trouver, suffirait pour recommander l'ouvrage de M. Delbreil.

Mais l'écrivain ne s'arrête pas là, il étudie les secrets de Maximin et de Mélanie, et il termine par un très intéressant récit des pèlerinages qui ont eu lieu à la Salette jusqu'en 1872 inclusivement. On le voit, le travail est complet.

26 février : Le Pape Léon XIII crée deux nouveaux diocèses en Angleterre

L'Univers du 26 févier 1879

On lit dans les Missions catholiques

Par bulles du 20 décembre 1878, S. S. Léon XIII a créé, en Angleterre, deux nouveaux diocèses formés de l'ancien diocèse de Beverley qui est supprimé : le diocèse de Leeds et le diocèse de Middlesborough. Le diocèse de Beverley comprenait le territoire entier du comté d'York. Le diocèse de Leeds est composé du district occidental de ce comté et de la partie de la ville et de la banlieue d'York qui s'étend au sud de la rivière Ouse. Le diocèse de Middlesborough est formé du district septentrional et du district oriental du même comté et de la partie de la ville et de la banlieue d'York s'étendant au nord de la rivière Ouse.

Mgr Robert Cornthwaite, ancien évêque de Beverley, transféré au siège de Leeds et nommé administrateur du diocèse de Middlesborough jusqu'à la nomination d'un titulaire à ce siège, a, par une lettre pastorale en date du 7 février 1879, fait connaître à ses diocésains ces nouvelles dispositions du souverain Pontife.

27 février : Nouvelles de Rome

L'Univers du 4 mars 1879

NN.SS. Desprez, archevêque de Toulouse ; de la Bouillerie, archevêque de Perga, coadjuteur avec future succession au siège de Bordeaux ; Freppel, évêque d'Angers ; Caraguel, évêque de Perpignan ; Mermillod, évêque d’Hebron, et plusieurs évêques d'Italie, sont à Rome en ce moment. Ces prélats viennent la plupart accomplir leur visite ad limina et rendre hommage au Pape Léon XIII, qui les reçoit tour à tour, et s'informe avec un tendre intérêt des affaires de leurs diocèses. Il n'y a rien que de très simple dans la présence des évêques au Vatican. Mais, au regard des Italiens, si peu sûrs d'eux-mêmes, tout respire la conjuration.

A quoi bon leur répondre ? On ne les convaincra pas.

Demain, le Pape tiendra consistoire pour la préconisation d'évêques à des sièges vacants. Il n'est pas question de créer des cardinaux avant Pâques. Que deux évêques de France, dont vous savez les noms, aient reçu le billet, cela est certain.

Mais il n'en est pas ainsi pour le R. P. Newman et pour un prélat allemand, encore qu'on soit, à Rome même, persuadé de leur prochaine élévation à la pourpre.

J'entends dire que Mgr Catani, nonce à Madrid, sera rappelé et ira occuper le siège épiscopal d'Ancône, laissé vacant par la mort de l'Eme Antonucci. Si Mgr Catani, prêtre vraiment selon le cœur de Dieu, se trouve honoré par cette destination si appropriée à son caractère, Léon XIII fait preuve d'un discernement parfait. Sa Sainteté a une vertu très-haute, cette vertu si nécessaire aux souverains qui consiste dans la connaissance des hommes, et qui assure en même temps la pratique de la justice et la splendeur du règne.

On dit aussi que Mgr Vladimir Czacki, secrétaire de la S. Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, irait représenter le Saint-Siège à Madrid. En quelque situation qu’on le place, ce prélat déploiera les qualités supérieures et le zèle dont il est doué. Après avoir rendu, comme secrétaire de la S. Congrégation des études des services dont les universités catholiques de France doivent lui être reconnaissante, il est passé à la charge considérable qu’il occupe en ce moment, à la satisfaction de Léon XIII et pour la plus heureuse exécution des desseins de Sa Sainteté. Cependant je crois qu'il faut accueillir cette nouvelle avec réserve.

Les amis du Quirinal racontent que le roi Humbert aurait jeté feu et flamme contre les revendications du pouvoir temporel contenues dans l’allocution de Sa Sainteté aux journalistes catholiques. Ils prêtent même à leur roi ce mot : "Le moment est venu de museler le Léon". Pour entendre ce mot, il faut savoir que Léon et lion se disent en italien Leone. Si Humbert s est per mis ce mot, il prouve son oubli de l'histoire. Jamais les Papes ne se sont tus quand ils ont dû parler et aucune puissance au monde ne les a muselés.

Quelques journaux ont attribué à M. le marquis de Gabriac une démarche auprès de S. Em. M. le secrétaire d'Etat pour se plaindre, au nom du gouvernement français, des revendications de Léon XIII. C'est de toute fausseté et je me plais à déclarer qu’en cette rencontre notre excellent ambassadeur agit avec un tact et une prudence dignes de lui et dignes de sa mission.

Il y aura demain consistoire, ou pour me servir de l'expression adoptée depuis l'invasion italienne : Provision d’église.

Le 5, le Pape tiendra chapelle à la Sixtine pour l'anniversaire de son couronnement. Depuis hier les ambassadeurs et ministres accrédités près le Saint-Siège se rendent au Vatican afin de présenter au souverain Pontife les félicitations d'usage.

J’ai le regret d'annoncer la mort de l’Em. cardinal Guidi, de l'ordre des Dominicains, évêque suburbicaire de Frascati. Il était Bolonnais et avait soixante-quatre ans. Pie IX l’avait revêtu de la pourpre en 1863.

27 février : Compte-rendu de l’audience accordée par le Pape Léon XIII aux journalistes

L'Univers du 27 févier 187

En attendant le texte officiel du discours latin de Sa Sainteté en réponse à l'adresse des représentants de la presse catholique, nous reproduisons aujourd'hui  le  résumé fidèle qui en a été fait pour l’Osservatore rornano, et que nous devons à la gracieuse obligeance de M. le marquis de Baviera :

« Dans le discours adressé aux représentants de la presse catholique, le Saint-Père a commencé par exprimer sa souveraine satisfaction pour les témoignages de foi et de dévouement qu’ils ont voulu lui rendre ; il s’est plu à considérer les écrivains des journaux catholiques comme une milice d’élite bien aguerrie et prête, sur un signe du capitaine, à s’élancer au plus fort du combat.

Puis il a montré le besoin qui se fait sentir aujourd'hui d'une bonne presse pour opposer une digue au nombre immense des mauvais journaux, ennemis de la religion chrétienne, et de la saine morale, auxquels est dû en grande partie l'état déplorable de la société actuelle.

Il a ajouté qu'il était du devoir des journalistes catholiques de se servir de la presse pour la défense de l'Eglise et le bien de la société, en observant que la bonne presse peut lutter avec la mauvaise pour la variété des sujets, l'élégance de la forme et l'abondance des nouvelles, en la surpassant d'autre part par l'utilité et la vérité des sujets traités.

Il a recommandé aux journalistes catholiques d'adopter une manière de dire grave et mesurée, sans se préoccuper de servir des partis politiques ou des intérêts privés ; il leur a recommandé aussi d'être unis et d'accord en suivant en tout les doctrines de l'Eglise.

Il a déploré ensuite qu'il se trouve aujourd'hui parmi les catholiques des hommes qui veulent inconsidérément résoudre par eux-mêmes des questions très graves qui touchent à la dignité et à la liberté du Saint-Siège ; et il a opportunément rappelé que, d'après les doctrines catholiques, le pouvoir suprême de l'Eglise doit être libre par droit divin ; que c'est afin de sauvegarder cette liberté que la Providence a constitué la souveraineté temporelle des Papes ; que pour cette raison les Pontifes, toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, en ont soutenu et défendu la nécessité.

Il a protesté qu'il voulait marcher fidèlement sur les traces de ses prédécesseurs. Il ajouté qu'il était du devoir des journalistes catholiques de démontrer la nécessité du pouvoir temporel du Saint-Siège pour le libre exercice du pouvoir spirituel, assurant que les peuples et les nations ne peuvent rien craindre de la liberté de l'Eglise, laquelle, loin de fomenter des désordres dans la société, peut efficacement lui procurer l'ordre, la paix et la civilisation.

Considérant plus particulièrement Rome et l'Italie, le Saint-Père a fait appel à l'histoire pour montrer les bienfaits qu'elles ont reçus des souverains Pontifes, les encouragements donnés aux lettres, aux sciences, aux arts, l'équité et la douceur de leur gouvernement, et il a conclu en disant, que l'Italie ne pourra avoir de prospérité ni de tranquillité jusqu'à ce qu'il soit pourvu raisonnablement à la dignité de l'Eglise de Rome et à la liberté du souverain Pontife.

Il les a exhortés, en terminant, à répandre ces enseignements et à supporter avec une fermeté chrétienne les persécutions et les colères de nos ennemis. II a appelé sur ceux qui étaient présents et sur les absents la grande abondance des faveurs célestes et les a tous fortifiés de sa bénédiction apostolique.

27 février : Projet de loi visant à abroger la loi du 18 novembre 1814 relative à la célébration des fêtes et dimanches.

L'Univers du 27 févier 1879

Les auteurs du projet de loi qui a pour objet d'abroger la loi du 18 novembre 1814 relative à la célébration des fêtes et dimanches, ne paraissent pas avoir compris la portée de leur proposition. La loi qu'ils veulent abroger n'est pas la seule ni la première qui ait interdit certains travaux, aux jours de fêtes et dimanches. Si les auteurs de la proposition veulent être conséquents dans leur pensée, ils devront demander l'abrogation de nombreuses dispositions de nos codes et de nos lois, qui, par leurs interdictions de travail, forment dans la législation française un ensemble d'hommages rendus à la solennité des fêtes et dimanches.

Ces dispositions sont la sanction d'une loi antérieure à toutes les législations : celle qui prescrit, à certains jours, l'accomplissement des devoirs de l’homme envers Dieu et le repos après le labeur. C'est pour assurer l'accomplissement de ces devoirs par un repos en quelque sorte légalisé que les lois humaines ont prescrit, aux jours consacrés, l'abstention de certains actes. D'un autre côté, les lois qui, dans l’intérêt public comme dans l'intérêt privé, ont ordonné des publications, leur ont assigné les jours de fêtes, notamment les dimanches, qui, en provoquant la réunion à certains lieux des citoyens et de leurs familles, rendent ces publications efficaces. Enfin le dimanche, jour consacré à ces réunions, est le jour choisi par la loi pour l'accomplissement des devoirs des citoyens qui exigent leur concours en un même lieu. (Lois sur les publications de mariage, sur les élections).

Ce jour, les législateurs ne l'ont pas inventé, ils l'ont trouvé fixé par la loi divine et par la forte empreinte qu'elle a tracée dans les mœurs, empreinte que les législateurs ne pourront jamais effacer. La loi du 18 novembre 1814 a été inspirée par ces pensées. Elle a donné une sanction à des lois préexistantes qu'il est nécessaire de rappeler. Nous ne parlerons pas ici de celles qui sont antérieures à 1789. Ces antiquités, bien qu'elles soient consacrées par le génie de nos grands législateurs dont premier fut Charlemagne, ont peu de crédit près des législateurs de notre temps. Cependant les lois françaises d’aujourd'hui n'ont pu que répéter leurs prescriptions en adoucissant les pénalités. Quant à l'époque révolutionnaire, nous citerons pour mémoire le décret du 4 frimaire an II qui, par la création du calendrier républicain, faisait une nouvelle division de l'année, partagée en décades. Ce décret, on le sait, désignait les jours de chaque décade par les mots barbares de primedi, duodi, tridi, auxquels on ajoutait pour chaque journée un nom d'animal, d'outil, de légume ou de fruit. Nous retiendrons seulement de cet acte, qui paraît bien avoir ce cachet d'imbécillité que signalait M. Thiers, l'instruction de la Convention qui y faisait suite et qui assignait aux décadis, derniers jours de la décade, les jours de Vacances des fonctionnaires et agents publics. C'était au moins un hommage rendu à la loi obligatoire du repos.

Le décret du 4 frimaire an II eut cependant force de loi jusqu'au 29 germinal an X (19 avril 1802), date de l'arrêté consulaire qui, en vertu d'un indult du Saint-Siège faisant suite au concordat, fixait et réglait le nombre des fêtes qui seraient célébrées en France outre les dimanches. Cet arrêté est devenu la règle de toutes les lois qui ont eu à désigner les jours de repos et de franchise que commandaient un usage immémorial et l'honnêteté publique. C'est en exécution de l'arrête consulaire du 19 août 1802 que les tribunaux, greffes, administrations et autres lieux publics sont fermés les jours de fêtes et les dimanches. (Décision ministérielle du 22 décembre 1867.) C'est par application du même arrêté que les lois de la procédure ont interdit pour les jours fériés les exploits, significations et actes de poursuite, à moins de permission du juge. (Code de procédure, art. 63, /81, 1037.) Le code de commerce se conformait à l'arrêté, en interdisant pour les jours fériés les significations de protêts. (Code de commerce, art. 162.) Enfin le code pénal contient, dans, son article 23, une plus grave et solennelle exposition dont tout le monde comprendra la haute raison, non moins que la convenance : celle qui interdit l'exécution d'aucune condamnation des jours de fêtes nationales ou religieuses, ni les dimanches.

Ces lois, qui sont toutes antérieures à 1814, proclamaient donc la solennité des jours qu'elles désignaient ; mais elles étaient dépourvues de sanction, ou du moins n'en avaient pas d'autre, dans plusieurs cas, que la nullité des actes de procédure accomplis au mépris des interdictions prononcées où des amendes infligées aux contrevenants. Il y avait aussi l'autorité des mœurs publiques qui revendiquaient la liberté de l'accomplissement des devoirs religieux. Enfin il manquait à ces lois une sanction, celle de la prohibition non plus seulement de certains actes judiciaires, mais des travaux ordinaires qui sont imposés à tant de personnels et qui, par leurs exigences pèsent sur un si grand nombre de citoyens.
Il était nécessaire de formuler cette prohibition d'une manière explicite pour leur venir en aide ; en un mot, une loi était nécessaire pour imposer aux maîtres du travail qui le distribuent le respect du droit de l'ouvrier et pour créer au profit de ceux à qui la commande est faite, en un mot des ouvriers, le droit de la refuser pour ne pas négliger l'accomplissement des devoirs d'homme, de pères de famille et de citoyen. Cette lacune a été comblée par la loi du 18 novembre 1814, qui, après avoir énoncé les interdictions ou plutôt les interruptions de travail, sauf les exceptions commandées par l'intérêt public et par l'intérêt privé, donne à ses prescriptions et interdictions la sanction d'une pénalité la moins rigoureuse, celle des peines de simple police, c’est-à-dire de l'amende et, en cas de récidive, d’emprisonnement qui ne peut excéder trois jours.

Telle est la loi de 1814. On ne peut pas la séparer de celles qui l'ont précédée. Par les interdictions qu'elle prononce, elle garantit à tous les citoyens sans exception, et non plus seulement aux fonctionnaires publics et aux officiers ministériels, le repos après six jours de travail. Sous ce rapport, la loi est aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Tout le monde sait, et les exemples se multiplient chaque jour, que le travail, dans tous les objets auxquels il s'applique, s'accomplit par la réunion d'un nombre quelquefois immense d'ouvriers qui se trouvent sous la dépendance des chefs des grandes industries. La loi, en imposant le repos aux uns et aux autres pendant les jours de fêtes et dimanches, leur rappelle les devoirs communs à remplir, et en conséquence la véritable égalité qui les unit tous dans l'accomplissement de ces devoirs. — On n'a pas fait un reproche sérieux à la loi du 18 novembre 1814, lorsqu'on a dit qu'elle empêchait la liberté du travail. Son but est d’assurer aux travailleurs honnêtes de toutes les classes de la société, après six jours de labeurs, la liberté du repos et, avant tout, la liberté que toute législation doit garantir, celle d'accomplir les devoirs dictés à la conscience par la loi divine.

Il importe aussi de ne pas perdre de vue la disposition des lois d'ordre public qui fixent au dimanche les opérations électorales. Ces jours ne sont pas seulement consacrés aux devoirs des chrétiens : les lois politiques, aussi bien que les lois civiques, en ont fait leur profit pour laisser aux citoyens affranchis de l'obligation du travail le loisir nécessaire pour accomplir les devoirs civiques.

Nous soumettons ces observations aux législateurs ; nous aimons à croire, que mieux éclairés, ils reconnaitront que leur proposition, si elle était admise, laisserait subsister dans les lois françaises des dispositions sur la célébration des fêtes et dimanches qui resteraient comme des témoignages de la solennité de ces jours, solennité qui est proclamée par une pratique universelle et qui est reconnue par toutes les lois des pays civilisés. Ces dispositions, que l'on ne veut sans doute pas abroger, seraient autant de protestations contre une abrogation de la loi de 1814. Cette loi a pu être négligée même dans son exécution, mais elle n'a pas moins sa raison d'être et doit reprendre son autorité au nom de l'ordre public, afin de demeurer dans nos codes avec son caractère d'hommage rendu à Dieu et à la liberté de conscience. Ce caractère pourra blesser les préjugés de quelques esprits étroits, mais il n'est pas moins acquis que la loi du 18 novembre 1814 trouve son appui dans les consciences, dans les nécessités mêmes des lois d'ordre, enfin dans l'esprit et dans le texte de toute la législation qui nous régit.

27 février : Bénédiction du Pape Léon XIII à l’Osservatore cattolico de Milan

L'Univers du 27 févier 1879

L'Osservatore cattolico de Milan publie une dépêche de Rome, annonçant que l'un de ses principaux rédacteurs, M. Massara, a été reçu on audience particulière par notre Saint-Père le Pape, qui a eu pour les rédacteurs et les lecteurs de l’Osservatore cattolico les paroles les plus élogieuses et les plus affectueuses bénédictions.

Il leur a exprimé sa vive reconnaissance pour le dévouement dont ils font preuve envers le Saint-Siège. Nous félicitons la vaillante feuille milanaise des encouragements qui lui viennent de si haut et qui sont de nature à la dédommager des attaques dont elle a été l'objet de la part des catholiques libéraux italiens ou français.

27 février : Mandement de Mgr de la Tour d’Auvergne, archevêque de Bourges, à son retour de Rome

Mgr de la Tour d’Auvergne archevêque de Bourges

L'Univers du 27 févier 187

Mgr l'archevêque de Bourges vient de publier une lettre pastorale pour communiquer à ses diocésains l'Encyclique Quod aposloitci muneris. Ne pouvant, à notre grand regret, reproduire en entier cette pastorale, nous en détachons les intéressants détails que donne Mgr de la Tour d'Auvergne sur ses entrevues avec Léon XIII :

« Il faut convenir, N. T. C. F., que la Providence de Dieu veille admirablement sur son Eglise !

Quand la mort de Pie IX, l'année dernière, éclata dans le monde comme un coup de foudre, plusieurs se demandèrent avec effroi : Que va devenir l'Eglise ? Que de viendra la papauté ? On était tellement habitué, par un règne de plus de trente-deux ans, à identifier le Pontife et la papauté, qu'il semblait à ces esprits de peu de foi que le dernier jour de l'un devait entraîner la chute de l'autre. C'était compter sans la parole du Maître, qui a dit : Je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles (Matth., XXVIII, 20). C'était méconnaître la Providence de Celui qui se joue des événements de ce monde, qui les fait servir à ses desseins, et qui, dans sa miséricordieuse toute-puissance, place toujours à côté du mal le remède, à côté de l'épreuve la consolation, à côté du péril l'espérance... Il atteint jusqu'aux extrémités avec force, et il dispose tout avec suavité et douceur (Sap. VIII, 1).

Et, de fait, la tombe du Pontife était à peine fermée depuis quelques jours, que le deuil de l'Eglise cessait inopinément ! L'épreuve prenait fin, l'espérance renaissait, le monde catholique était consolé... Léon XIII succédait à Pie IX, ou plutôt Pie IX revivait en Léon XIII ! Le doigt de Dieu, une fois de plus, se montrait !... La papauté, renouvelée et vivante, apparaissait à tous les regards, jaillissant, pour ainsi dire, d'un tombeau ; et bientôt le deux cent soixante-deuxième successeur de Pierre inaugurait son pontificat par l'Encyclique Inscrutabili Dei consilio... La chaire de Pierre, muette quelques instants, avait repris le cours de ses solennels enseignements, et, à cette grande voix, le monde entier avait tressailli ! Il avait attendu avec impatience la parole du nouveau Pape. Son attente était légitime : elle ne fut pas trompée ! On peut même dire que toutes les espérances furent dépassées.

Nous ne reviendrons pas sur ce premier document, qui fit alors une si profonde sensation, et qui d'ailleurs a été, de notre part, l'objet d'une instruction spéciale, au moment de son apparition. Nous en rappelons simplement le souvenir, parce que la nouvelle Encyclique en est, pour ainsi dire, la continuation et la suite, et que, comme la première, a un degré au moins égal, elle est destinée à avoir dans le monde, et elle a déjà eu un immense retentissement.

Mais avant de vous exposer, N. T. C. F., les lumineux et magnifiques enseignements que, dans une haute pensée de purification et de charité, ce document magistral présente aux peuples et aux princes, qu'il nous soit permis de vous dire rapidement quelques mots sur la personne même du Pape.

Nous pouvons l'avouer en toute simplicité : encore tout pénétré des souvenirs de Pie IX, encore sous l'impression des grandes épreuves qui avaient marqué les dernières années de sa vie, nous avions au cœur bien des sujets de tristesse en arrivant à Rome. Nous savions que rien n'était changé dans la situation matérielle, que les spoliations et les rigueurs, loin de diminuer, avaient suivi leurs cours ; qu'à tous les degrés de la sainte hiérarchie, le poids de l'oppression se faisait rudement sentir, et que le Saint-Père lui-même, condamné par la force des choses à se renfermer dans sa demeure, continuait la vie de captivité et de retraite de son prédécesseur. A ces sujets si légitimes de tristesse, s'ajoutaient des sujets de crainte non moins fondés. L'état actuel de l'Italie, certaines mesures qui se préparent, des tentatives diverses qui prouvent que les partis extrêmes n'ont pas désarmé, tout cela et d'autres causes encore, sur lesquelles il est inutile de s'arrêter, donnaient lieu de penser que l'Eglise et la Papauté n'étaient pas au bout de leurs épreuves... Aussi en parcourant les rues de la cité, en passant sous les sombres voûtes du Vatican, en gravissant ces longs escaliers qui conduisent à la demeure du Pape, nous songions au passé, à ces fêtes d'autrefois qui attiraient le monde entier et qui ne sont plus ! nous songions au présent, à sa désolation immense, à ses ruines sans nombre ; nous songions même à l'avenir, qui se dresse devant nous, plein de menaces et de catastrophes peut-être ! Et au milieu de ces pensées diverses qui se heurtaient en nous, au milieu de ces tristesses, de ces craintes, de ces alarmes, nous nous demandions, le cœur oppressé, s'il fallait renoncer désormais à toute joie, à toute espérance ?...

Quelques minutes après, nous étions aux pieds du Pape ; notre âme était réconfortée ; nous avions vu Léon XIII !

Dire ce que nous avons éprouvé en ce moment serait bien difficile !

En approchant de cette souveraineté sans égale, qui domine toutes les souverainetés de ce monde ; en contemplant cette majesté si calme, si digne, si sereine, si sûre d'elle-même, où la simplicité et la grandeur allient dans une merveilleuse union ; en entendant cette parole si nette, si ferme, si sage, qui s'élève, sans effort, aux considérations les plus élevées, comme elle baisse, sans difficulté, aux plus humbles détails ; qui affirme avec énergie les droits imprescriptibles de l'Eglise, comme elle signale, sans hésitation et sans détour, les plaies de la société moderne, nous sentions tout d'abord le souverain, le Pontife, le docteur ; et les paroles de saint Bernard, s'adressant au Pape Eugène III, nous revenaient à l'esprit :

« Pontife suprême, vous êtes le prince des évêques, l'héritier des apôtres ; Abel, par la primauté ; Noé, par le gouvernement ; Abraham, par le patriarcat ; Melchisédech, par le sacerdoce ; Aaron, par la dignité ; Moïse, par l'autorité ; Samuel, par la judicature ; Pierre, par la puissance ; Christ, par l'onction ! A vous les clefs ont été données, à vous les brebis ont été confiées ! II y a, sans doute, d'autres portiers du ciel, il y a d'autres pasteurs de troupeaux. Mais vous, vous avez hérité d'un nom d'autant plus glorieux qu'il est plus différent des autres ! Les autres ont des troupeaux particuliers, chacun le sien ; vous, vous les avez tous en garde, pasteur unique de l'unique troupeau ! seul, vous êtes le pasteur, non seulement des brebis, mais encore de tous les pasteurs ! »

« Tu princeps episcoporum, tu hæres apostoIorum : tu primatu Abel, gubernatu Noe, patriarchatu Abraham, ordine Melchisedech, dignitate Aaron, auctoritate Moyses judicatu Samuel, potestate Petrus, unctione Christus ! Tu es cui claves traditæ, cui oves creditæ sunt ! Sunt quidem et alii cœli janitores, et gregum pastores : sed tu, tanto gloriosius, quanto et differentius utrumqne præ cœteris nomen hereditasti. Habent illi sibi assignatos greges, singuli singulos ; tibi universi crediti, uni unus ! nec modo ovium, sed et pastorum tu unus omnium pastor ! » (De Consider., liv. II, c. VIII.)

Telle était notre impression première à la vue du Pape. Mais quand ensuite, fixant nos regards sur sa noble figure, grave et austère sans doute, mais où rayonne une douce et ineffable bonté, nous l'entendions nous parler de notre diocèse, de nos prêtres, de nos œuvres, s'intéressant aux moindres choses, et cherchant même souvent à compléter, par des interrogations précises, ce que nous lui disions ; quand surtout, à la vue des périls qui menacent le monde et les âmes, il laissait déborder son cœur de Pontife en accents émus, pleins d'une indicible tendresse, et manifestait son ardent désir de ne rien épargner pour venir au secours de notre pauvre société, si affreusement travaillée et malade. Nous sentions alors plus que le souverain, plus que le Pontife et le docteur : nous sentions le Père !

Nous le sentions plus encore, quand portant lui-même sa pensée sur la France, notre bien-aimée patrie, qu'il considère toujours comme la fille aînée de l'Eglise, il nous laissait voir qu'il l'aimait, et nous disait à cet égard ses vœux, ses espérances, ses désirs ! Oh ! comme en ce moment, nous eussions voulu que les murs du Vatican s'entrouvrissent, et que la France entière pût entendre ces accents d'incomparable tendresse, qui descendaient du cœur du Pontife et remuaient le nôtre jusque dans ses plus intimes profondeurs !

Oui, le Pape aime la France ! Il l'aime, comme un père aime sa fille de prédilection !

Nous le savions déjà ; en ce moment, nous l'avons vu et senti par nous-même ; et notre cœur de Français et d’évêque, ému jusqu'aux larmes, a tressailli de joie et d'espérance !

Et qu'on n'aille pas croire que cette affection si tendre pour la France diminue, en quoi que ce soit, les sentiments du père commun des fidèles pour les autres nations. Sa paternité, qui vient de Dieu, ne connaît ni bornes ni mesure. Son cœur large comme le monde, embrasse tous les peuples dans une même charité. Nous l'avons vu recevoir des masses de chrétiens. Ils étaient là, venus des quatre coins de la terre, Italiens, Français, Espagnols, Allemands, Autrichiens, Russes, Polonais, Anglais, Brésiliens, Américains, Australiens. Il y en avait de tous les pays... Il y avait même des protestants et d'autres encore. Il s'approchait de tous ; à tous il donnait sa parole, ses encouragements, ses conseils, ses bénédictions, avec cette tendresse de père qui va au fond de l'âme et qui tire les larmes des yeux !... Et au sortir de ces émouvantes réceptions, tous partaient avec la conviction qu'ils faisaient partie de la nation privilégiée, tant le Pape avait été bon, tendre, paternel pour chacun !

Après cela, N. T. C. F., que vous dire de l'accueil que le Saint-Père a daigné faire à nos vœux, à nos hommages, aux adresses de notre vénérable chapitre, de nos séminaires, à nos offrandes, a notre denier de Saint-Pierre ! Qu'il vous suffise de savoir qu'il s'est montré père dans toute l’étendue du terme : pour tous et chacun, il a eu des paroles d'affection, de tendresse, de reconnaissance. Il nous a chargé, en particulier, de remercier en son nom tous ceux qui, par leurs offrandes généreuses, lui fournissent les moyens de faire face aux charges immenses qui pèsent en ce moment sur le Saint-Siège. Ce devoir, nous le remplissons avec bonheur, nous réservant de vous dire bientôt, dans une instruction spéciale, ce que nous attendons de vous sous ce rapport.

Mais si Léon XIII est père dans toute l'acception du mot, poussant la bonté jusqu'à la tendresse, il n'oublie pas, d'un autre côté, qu'il est le chef de l'Eglise, qu'il est chargé de la gouverner et de la régir ; qu'il doit la conserver, pour l'honneur de son divin Epoux, dans une intégrité immaculée et sans tache ; qu'il doit en éloigner toute ride, toute souillure, tout désordre, et que, par suite, il doit être aussi inflexible pour les abus qu'il est bon et condescendant pour les personnes. On sent, du reste, en l'approchant, que son regard, d'ordinaire si caressant et si doux, pourrait, au besoin, lancer des éclairs. Sous cette apparence calme et contenue, on devine des résolutions arrêtées et longuement réfléchies ; une volonté énergique et puissante, prête à toutes les luttes et capable, de toutes les résistances ; un caractère qui se commande à lui-même comme il commande aux autres, et qui, chose bien rare dans les hautes positions, sait vouloir et sait agir quand il le faut ! Cette conviction, profonde chez tous ceux qui l'approchent, a déjà porté ses fruits. Autour de lui règne un ordre sévère. Le travail est la règle de tous. A tous il a donné des occupations, déterminées. Lui-même prêche d'exemple. Le premier en dignité, il est le premier au travail. Ses journées entières sont absorbées par ses audiences publiques et privées, par ses conférences multipliées avec les cardinaux, avec les préfets ou secrétaires des congrégations, avec les commissions particulières qu'il a instituées. Les jours n'y suffisent pas... Plus d'une fois, dit-on, alors que tout reposait au Vatican, une lumière aperçue de loin, au milieu de l'obscurité de la nuit, a révélé, à son insu, qu'il veillait pour travailler ou pour prier !... Sa sollicitude, du reste, est toujours en action. Il atteint au sommet des choses, et pourtant aucun détail ne lui échappe : il pense à tout ; il se rend compte de tout ; sa mémoire retient tout... Et comme si ces occupations incessantes ne suffisaient pas à son activité, il met lui-même la main à ces admirables encycliques dont la forme, aussi belle que le fond, atteste que, de nos jours, la latinité classique est presque de venue l'apanage exclusif de l'Eglise.

Si maintenant à cette bonté de cœur, à cette fermeté de caractère, à cette activité laborieuse qui ne connaît pas de repos, vous ajoutez une piété angélique, une patience sans bornes, un amour inviolable de la justice, une horreur invincible pour l'iniquité, vous aurez les traits principaux de cette noble et sainte figure. Dès lors on s'explique sans peine comment le choix du Saint-Esprit s'est, reposé sur lui. On se rappelle cette parole de nos saints Livres : Vous avez aimé la justice et haï l’iniquité ; aussi Dieu vous a oint de l'huile de la joie, de préférence à vos frères (Ps. XLIV, 9) ... La parole du prophète a trouvé, en Léon XIII, sa pleine et entière réalisation !

27 février : Trois prêtres du diocèse de Montpellier reçoivent du Pape Léon XIII le titre de Docteur en théologie.

Mgr de Cabrière, évêque de Béziers

L'Univers du 27 févier 187

On lit dans la Semaine religieuse de Montpellier :

Les catholiques de Montpellier n'apprendront pas, sans un grand intérêt, la nouvelle faveur, que le clergé diocésain vient d'obtenir du Saint- Siège, à la demande de Mgr l'évêque [Mgr de Cabrière, photo]. Pour encourager les études ecclésiastiques, par l'espoir d'obtenir les grades universitaires, et aussi pour honorer le diocèse entier, en la personne de ses plus dignes représentants, S. S. Léon XIII a bien voulu conférer à M. le chanoine Durand, doyen du chapitre, à M. le chanoine Houx, théologal, et à M. l'abbé Valette, supérieur du grand séminaire, le titre de Docteur en théologie.

Une telle distinction, si bien méritée par la vie laborieuse qu'elle vient de couronner, si flatteuse à cause du caractère de la haute autorité dont elle émane, et d'ailleurs si justement appréciée par les pieux ecclésiastiques à qui elle s’adresse, ne le sera pas moins par les autres membres du clergé. Les jeunes prêtres, on particulier, considéreront comme un devoir d’imiter ces anciens du sanctuaire, et de s'appliquer constamment, à leur exemple, aux études qui sont à la fois l’occupation, la consolation, la défense et l’honneur d’une carrière sacerdotale, saintement employée.

Ainsi se trouve réalisée l’espérance que nous donnait Mgr l'évêque dans sa lettre pastorale du 26 janvier dernier. Quant à louer les nouveaux docteurs, la Semaine religieuse ne l'entreprendra pas. Leur éloge est tout entier dans les courtes et flatteuses paroles par lesquelles les brefs pontificaux motivent leur nomination.

En conséquence, Mgr l'évêque de Montpellier annonce, dans une note jointe à son mandement pour le carême, qu’il recevra solennellement la profession de foi des nouveaux docteurs et leur donnera les insignes du doctorat (la barrette et l'anneau) le vendredi 7 mars, fête de saint Thomas d'Aquin, dans la chapelle du grand Séminaire. Tous les ecclésiastiques du diocèse, et généralement les principaux dignitaires du clergé, sont invités à assister à cette cérémonie. On comprend facilement que les trois docteurs promus, d'autorité pontificale sont les futurs examinateurs des aspirants aux grades théologiques que Mgr l'évêque de Montpellier aura l’autorisation de conférer.

27 février : L'Osservatore Romano dément de prétendues observations de l'ambassadeur de France à propos du discours du Pape aux Journalistes.

L'Univers du 2 mars 1879

Rome, 27 février, soir.


L'Osservatore romano dément la nouvelle publiée par quelques journaux d'après laquelle le marquis de Gabriac, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, aurait exprimé au cardinal Nina les regrets de son gouvernement au sujet des allusions à la principauté civile faite par le Pape dans son récent discours aux journalistes catholiques.

D'après une autre note du même journal il semble que le Pape n'aurait pas, jusqu'à présent, approuvé la participation des catholiques aux élections politiques.

L'Univers du 3 mars 1879

Voici, sur une prétendue démarche de l'ambassadeur de France près du Saint-Siège, la note de l’Osservatore romano dont nous avons donné le résumé par une dépêche :

« La Nazione de Florence a publié une dépêche de Rome disant que le marquis de Gabriac, ambassadeur de France près le Saint-Siège, aurait manifesté à S. Em. le cardinal Nina le déplaisir de son gouvernement par rapport aux allusions au principat civil contenues dans le discours que Sa Sainteté vient d'adresser aux représentants de la presse catholique.

Nous pouvons affirmer que cette nouvelle est entièrement dénuée de fondement. »

27 février : Mort du Cardinal Guidi.

Le Cardinal Filippo Maria Guidi

28 février : Translation de cardinaux et préconisation d'êvêques aux sièges vacants au Consistoire du 28 février 1879

L'Univers du 4 mars 1879

Le 28 février, Sa Sainteté le Pape Léon XIII s'est rendu dans la salle consistoriale, où l'attendaient les Eminentissimes cardinaux et où étaient réunis les élèves des divers collèges orientaux résidant à Rome.

Sa Sainteté, après avoir prononcé une allocution sur l'élection et la supplique des évêques catholiques du rite chaldéen réunis dans l'église du monastère de la très sainte Vierge, voisin d'Alkosc, au sujet de nouveau patriarche de Babylone, et après que la demande du sacré pallium eut été faite, a daigné proposer :

L'Eglise patriarcale de Babylone des Chaldéens, pour Mgr Pierre-Elie Abolionan, promu du siège de Gézir, du rite chaldéen.

Ensuite, Son Em. le cardinal Ferrieri, étant arrivé au terme de son office de Camerlingue du Sacré-Collège, a présenté, selon l'usage, la bourse au Saint-Père, qui a daigné la passer à Son Em. le cardinal Borromeo, qui remplira cet office pendant un an.

S. Em. le cardinal Benavides y Navarreté par l'entremise du cardinal Howard, s'est démis du titre de Saint-Thomas in parione, et a opté pour celui de Saint-Pierre in montorio.

Ensuite le Saint-Père, après avoir transféré le cardinal Nina de l'ordre des diacres à l'ordre des prêtres, en lui conférant le titre de Sainte-Marie in Transtevere, après la résiliation de la diaconie de Saint-Ange in Peschiera, et en lui assignant le rang qui vient après le cardinal Moretti, a daigné assigner, comme il suit :

L'Eglise patriarcale d'Antioche, du rite latin, in part, inf., pour Mgr Pierre Villanova Castellacci, chanoine de la basilique de Latran, promu de l'église archiépiscopale de Petra in partibus infidelium.

L'Eglise métropolitaine de Tarragone, pour Mgr Benoît Villamitjana, transféré du siège de Tortosa, dont il retient l'administration jusqu'à la prise de possession de son successeur.

L'Eglise archiépiscopale d'Adana in par. infidelium, pour Mgr Dominique Cavallini Spadoni, archevêque démissionnaire de Spolète, dont il retient l'administration jusqu'à la prise de possession de son successeur.

L'Eglise métropolitaine de Conza avec l'administration perpétuelle de la cathédrale de Campagna, pour Mgr Nappi, auxiliaire de S. Em. le cardinal d'Avanzo, évêque de Calvi et Teano, transféré de l'église de Dioclée, in part. infidelium.

L'Eglise archiépiscopale de Spolète, pour le R. D. Marie Elvetio Pagliari, prévôt de la cathédrale de Gubbio.

L'Eglise métropolitaine d'Oristano, pour le R. P. Buonfiglio Mura, du diocèse de Bosa, prêtre profès de l'ordre des Servîtes de Marie, procureur et prieur général de cet ordre.

L'Eglise cathédrale d’Alba-Reale, pour Mgr Jean Pauer, auxiliaire d’Alba-Reale, transféré du titre d’Olympe in partibus infidelium.

L'Eglise cathédrale de Bojano, pour Mgr François Macarone, évêque de Terme in partibus infidelium, exonéré de la coadjutorerie avec future succession de Mgr Vincent Bisceglia, évêque de Termoli et coadjuteur avec future succession de Mgr Laterza, évêque de Bojano.

L'Eglise cathédrale de Malaga, pour Mgr Emmanuel Gomez-Salazar, transféré du siège de Siguenza.

L'Eglise cathédrale d'Alatri, pour Mgr Pierre Saulini, auxiliaire de Mgr l'évêque de Tivoli, transféré de Roseo in part. inf.

L'Eglise cathédrale de Canarie, pour Mgr Joseph Pozuelo y Herrero, administrateur apostolique de Ceuta, transféré d'Antiputro in part. inf.

L’Eglise cathédrale de Rimini, pour le R. D. François Battaglini, prêtre du diocèse de Bologne, archidiacre de cette métropole.

L'Eglise cathédrale de Castellamare, pour le R. D. Vincent-Marie Sarnelli, de Naples, curé dans cette ville de Sainte-Marie dell’ Avvocata.

L'église cathédrale de Tulle, pour le R. D. Charles-Dominique Dénéchau, prêtre du - diocèse d'Angers, vicaire général de Tours.

L'Eglise cathédrale de Siguenza, pour le R. D. Antoine Ochoa y Arenas, archiprêtre de l'église métropolitaine de Saragosse.

L'église cathédrale de Tortosa, pour le R. D. François Aznar y Pueyo, chanoine de l'église métropolitaine de Tarragone.

L'Eglise cathédrale de Cadix, pour le R. D. Jacques Català y Albosa, prêtre du diocèse de Gérone, fiscal de la chapelle royale, docteur en droit canon, bachelier en théologie.

L'Eglise cathédrale d'Erbipoh (Wursbourg), pour le R. D. François-Joseph Stein, prêtre du même diocèse, professeur de théologie morale et pastorale à l'université, docteur en théologie.

L'Eglise cathédrale de Carthagène, aux Etats-Unis de Colombie, gour le R. D. Emmanuel Ceron, prêtre de l'archidiocèse Santa-Fé de Bogota, curé et vicaire forain de Guasca, au même diocèse, docteur en théologie.

L’Eglise épiscopale d'Etalonie in partibus infidelium, pour Mgr Louis Carvelli, prêtre de l'archidiocèse de Santa-Severina, prélat domestique de Sa Sainteté, protonotaire apostolique ad instar.

L'Eglise épiscopale d'Orope in partibus in fidelium, pour Mgr Sigismond des comtes Brandolini Rota, prêtre du diocèse de Ceneda, camérier secret surnuméraire de Sa Sainteté, précédemment évêque élu de Chioggia, mais ayant renoncé, désigné pour être le coadjuteur avec future succession de Mgr Conradin des marquis Cariani, évêque de Ceneda.

L'Eglise épiscopale d'Abila in partibus infidelium, pour le R. D. Pierre Facciotti, prêtre de Palestrina, professeur de théologie morale et recteur au séminaire de cette ville, désigné pour être l'auxiliaire de l'Eme et Rme cardinal de Luca, évêque de Palestrina.

L'Eglise épiscopale de Giulopoli in partibus infidelium, pour le R. D. Sylvestre Sembratovics, prêtre du diocèse de Premysl, du rite grec, recteur, professeur de théologie dogmatique à l'université impériale de Léopol, désigné pour être l'auxiliaire de Mgr Joseph Sembratovicz, archevêque de Léopol et de Galicie, du rite grec ruthène.

L'Eglise épiscopale de Cyrène in partibus infidelium, pour Mgr Achille Rinaldi, prêtre romain, camérier secret surnuméraire de Sa Sainteté, chanoine de Sainte Marie-Majeure, minutant et substitut à la S. Congrégation de la Propagande, docteur en philosophie et théologie.

Le Monastère de Wethingen Mehreran, de l'ordre de Citeaux, en Suisse et en Autriche, pour le R. P. Maur Kaikum, dans la siècle Jean-Népomucène, de Coblenz, en Prusse, profès de l'ordre de Citeaux, lecteur de théologie dogmatique et morale en son monastère de Mehreran, et notaire apostolique.


En outre, ont été faites et publiées par bref les provisions suivantes :

L'Eglise archiépiscopale d’Emese in partibus infidelium, pour Mgr Charles-Jean Seghers, transféré de Canea in partibus.

L'Eglise épiscopale de Nysse in partibus infidelium, pour le R. P. Placide-Marie Schiaffino, de l'ordre des bénédictins, abbé et vicaire général de la congrégation olivétaine et président actuel de l'Académie ecclésiastique à Rome.

Les Eglises cathédrales unies de Parenzo et Pola, pour le R. D. Jean Glavina, prêtre du diocèse de Trieste, curé à Trieste de Sainte-Marie du Secours.

L'Eglise cathédrale de Constantine, pour Mgr Prosper-Auguste Dusserre, prêtre de l'archidiocèse de Cambrai, protonotaire surnuméraire de Sa Sainteté, et vicaire général à Alger.

L'Eglise épiscopale de Ceramo in partibus infidelium, pour le R. D. Salvador Casanas y Pages, administrateur apostolique de la Seo d'Urgel.

L'Eglise épiscopale de Titopolis in partibus infidelium, pour le R. P. Valentin Garnier, de la compagnie de Jésus, vicaire apostolique de Nankin.

L'Eglise cathédrale d'Armidale, en Australie, pour le R. P. Elzeario Torregiani des capucins-mineurs, ex-définiteur provincial, gardien du couvent de Pecleham, près Londres.

L'Eglise cathédrale de Middlesbrough et de Leeds, nouvellement érigée dans la division diocésaine de Beverley en Angleterre, pour Mgr Robert Cornthwaite, transféré de Be verley à Leeds et désigné comme administrateur apostolique provisoire de Middlesbrough.

Le Saint-Père a daigné ensuite, par billet, députer Mgr Grossi, évêque de Tripoli, in partibus infidelium, comme auxiliaire de Mgr Gigli, évêque de Tivoli.

L'instance du pallium a été faite à Sa Sainteté pour les églises métropolitaines de Tarragone, Conza, Spolète et Oristano.

Le Saint-Père étant retourné dans son appartement après avoir imposé le rochet aux archevêques et évêques élus, présents à la curie, le R. P. Ligier, des frères prêcheurs, et procureur du nouveau patriarche de Babylone, a déposé aux pieds du nonce pontifical les actions de grâces dues, au nom du nouveau patriarche et de tous les catholiques du rite chaldéen.

28 février : La République Française de Gambetta déconfite des déclarations du Pape Léon XIII aux journalistes catholiques à propos de son pouvoir temporel

La République Française du 6 mars 1879

L’allocution prononcée par Léon XIII devant les journalistes catholiques, en réponse à leur adresse, a produit un grand émoi dans le monde diplomatique. Il est certain que le Pape n’avait pas mesuré l’effet qu’allaient produire ses paroles ; son but était d’endoctriner les écrivains dévots et d’arrêter en même temps l’esprit de conciliation qui semble dominer les promoteurs du parti catholique conservateur ; mais ce but a été dépassé. Sans en avoir eu l’intention [sic] Léon XIII a brisé l’œuvre d’apaisement qu’il avait entreprise [ou plutôt que lui prétait la presse anticlériale depuis un an], car après les déclarations qu’il a faites au sujet du pouvoir temporel, il lui sera difficile de faire croire aux Etats dont il sollicitait le concours que l’Eglise ne tend qu’au salut de la société, indépendamment de toute convoitise profane et de toute pensée d’ambition.

Plusieurs cabinets [lesquels ?] qui ont encore des représentations diplomatiques auprès du saint-siège [i.e. tous les pays d’Europe sauf l’Italie, une grande partie des pays d’Amérique du Sud, d’Orient, etc.] et auxquels le texte du passage de l’allocution pontificale a été télégraphié, ont chargé leur représentants de déclarer très catégoriquement au cardinal Nina, secrétaire d’Etat, que, sur le nouveau [!] terrain où la papauté vient de se placer, elle ne doit plus compter sur l’appui des gouvernements libéraux [le seul pays à être accusé d’avoir fait de telles déclarations était la France, et cet unique exemple était faux et fut démenti par l’Osservatore romano le 27 février. D’où la suite un peu gêné : ]. Je ne suis pas en mesure de nommer les cabinets qui ont fait faire en leur nom une pareille démarches ; mais vous n’aurez qu’à jeter un coup d’œil sur le tableau des relations diplomatiques du saint-siège pour savoir de quel côté pouvaient venir ces remontrances.

Léon XIII a été profondément affecté de voir que son attitude a produit du mécontentement auprès des hommes d’Etats même [en dehors du gouvernement Italien, aucun ne s’était exprimé sur le sujet], dont les faveurs lui sont nécessaires pour préparer le succès de sa politique [laquelle ?], et il a ordonné au cardinal Nina d’adresser aux gouvernements catholiques une circulaire dans laquelle sans avoir l’air de vouloir atténuer l’allocution du 22 courant, il devra donner à la conduite générale de la chancellerie apostolique une interprétation plus conforme à l’esprit qui règne actuellement dans la diplomatie européenne [inutile de dire que cette prétendue circulaire est d’une invention totalement gratuite. D’où les précotions suivantes : ]

Je ne sais jusqu’à quel point cette nouvelle démarche pourra effacer la fâcheuse impression produite presque partout par les paroles agressives et véhémentes du pape ; mais ce qui est certain c’est qu’il n’est pas possible de donner le change à qui que ce soit sut leur signification. La presse catholique s’est chargé de les paraphraser et a profité de ce qu’elles contiennent d’absolu pour mettre en dérision les efforts que font quelques catholiques naïfs qui se croient libéraux dans le but de mettre au jour un parti conservateur [au sein des députés du gouvernement usurpateur italien].

L’Unita cattolica… L’Unione... L’Aurora... La Voce della verità..., etc.

Quoi qu’il en soit l’allocution adressée aux pieux élucubrateurs a été le mot d’ordre d’une campagne en règle contre le comité promoteur d’un parti catholique d’action [trente lignes plus haut il s’agissait de « quelques catholiques naïf qui se croient libéraux »]. Ce n’est pas que cette tentative ait été vue d’un mauvais œil en haut lieu à son début [Cf. les démentis de L’Osservatore romano à ce sujet des 4 et 8 janvier]. […] Mais les organisateurs de ce parti mort-né ont fait fausse route. […] Ils ont imprimé à leur entreprise un caractère trop absolument laïque. […] Cela leur a fait perdre les bonnes grâce de celui dont on n’a pas demandé à temps les conseils infaillibles.

Le catholicisme libéral aura une illusion de moins. On vient de lui signifier une fois de plus que, pour être catholique selon la pensée de l’Eglise romaine, il faut être clérical. Pie IX le disait souvent, et Léon XIII l’a répété. Ainsi soit-il !

février : Martyre Jean Lien-pen-kiao en Chine

L'Univers du 26 févier 1879

 Mgr Semprini, des mineurs réformés, vicaire apostolique du Hou-nan, écrivait de Han-Kiou-Fou, le 1er novembre 1878, aux Missions catholiques.

« Les habitants de Hou-Nan ont une aversion particulière pour les Européens et pour leur religion. Il n'est pas de calomnie qu'on ne répande pour nous rendre odieux au peuple, et surtout aux familles des malades et des enfants que nous assistons. On nous représente comme pratiquant des maléfices diaboliques.

La surexcitation des esprits était telle ces derniers temps, qu'on parlait de massacrer Européens et chrétiens, puis d’incendier leurs maisons et leurs, églises Les chrétiens, épouvantés et maltraités, sentaient que la protection des missionnaires était devenue impuissante. Nous avions bien recours aux tribunaux ; mais les juges, effrayés de l'attitude du peuple n'osaient se prononcer en notre faveur.

Dans une de nos nouvelles chrétientés du Siang-ning-hien, le néophyte Jean Lien-pen-kiao, homme simple et pieux a été accusé de magie par les païens du Su-kum et conduit à la maison commune de Zu-tan. Là, on le dépouille de ses vêtements, on le fait mettre à genoux, puis, en présence de la foule, on veut, à coups de bâton, fui faire avouer que les chrétiens sont les auteurs de tous les maux et le contraindre à renier sa foi.

« Les chrétiens, répond Jean Lien-pen-kiao, font le bien ; ils ne font jamais le mal. Je suis chrétien, et je le serai toujours. » Son sang coule à flots sous les coups, mais son courage n'est pas ébranlé. Il est mis provisoirement en liberté jusqu'à ce qu'il soit statué sur son sort.

Enfin, les chefs condamnent Jean Lien-pen-kiao à être brûlé vif. Ramené à la maison commune, il est l'objet de nouvelles obsessions : on veut qu'il renie sa foi ; on veut, qu'il révèle la magie secrète des chrétiens. Il répond fermement que les chrétiens sont innocents et qu'il mourra plutôt que d'apostasier. Alors commence le supplice.

Après avoir placé sa tête dans un boisseau renversé, on l'enfume avec des fagots, de telle sorte que la tète se gonfle et que le sang s'échappe par les narines. Ce n'était que le prélude. On le traîne au bord du fleuve ; le confesseur ne cesse de protester qu'il est chrétien. On l'attache à un pieu dressé au-dessus d'un bûcher, on arrose d'huile ses vêtements et son corps, et la flamme dévore bientôt le martyr, qui accomplit en louant Dieu le sacrifice de sa vie.

La mort de Jean Lien-pen-kiao a attiré sur cette chrétienté les bénédictions divines, et aujourd'hui, plus de cent cinquante nouveaux catéchumènes se disposent à recevoir le baptême.

Dans le district de Tum-gan-hien, à quatre journées de ma résidence, des païens avaient brisé leurs idoles et demandaient à se faire chrétiens. Le démon irrité a soulevé un orage. Les catéchumènes ont été calomnieusement accusés d'un vol et jetés en prison. Ils y sont détenus depuis plusieurs mois, en butte à toute espèce de mauvais traitements, parce qu'ils re fusent d'apostasier.

Nous en avons appelé au tribunal suprême, et nous voulons espérer qu'il nous sera donné satisfaction. Quoi qu'il en soit, là encore, le nombre des catéchumènes a augmenté depuis ces événements.

1er mars 1879 : Annonce d'un nouveau Consistoire.

L'Univers du 2 mars 1879

 Rome, 1er mars.
Un nouveau consistoire sera tenu le 4 avril, dans lequel le Pape créera quelques cardinaux, dont quatre pour l'étranger et quatre ou cinq pour l'Italie.

1er mars 1879 : Hommage de la presse néerlandaise au Saint-Père..

L'Univers du 6 mars 1879

Les souscriptions pour le Saint-Père continuent de remplir les colonnes des journaux catholiques de la Hollande. Déjà, dans ma dernière correspondance, j'ai eu le bonheur de vous signaler que la Néerlande ne reste jamais en arrière quand il s'agit de montrer du dévouement envers le Pape. L'audience que S. Exc. Mgr Capri, internonce de Sa Sainteté à la Haye, a accordée à un grand nombre de représentants de la presse catholique, fournit un argument de plus à ma thèse.

Le 20 février, premier anniversaire de l'avènement au trône papal de Sa Sainteté Léon XIII, une nombreuse députation fut reçue par Son Excellence, à son hôtel à la Haye. Elle se composait de dix-sept rédacteurs d'organes catholiques, représentant en outre certaines feuilles qui n'avaient pu envoyer des députés et s'étaient ralliées à l'adresse au Saint-Père, remise à cette occasion à son internonce. L'adresse, écrite sur parchemin et illustrée avec goût, était faite au nom de trente-trois journaux dévoués au Saint-Siège. Elle avait été rédigée en latin par le rév. M. Brouwers, curé à Bovenkerk, littérateur distingué, et dont les sentiments d'amour pour le Pape ne se sont jamais démentis.

Après que l'un des rédacteurs eut remis à Mgr l'internonce l'adresse en question, avec une somme de 50.000 livres, Son Excellence répondit à la députation en exprimant combien elle était touchée de l'attitude et de l'attachement de la presse catholique néerlandaise ; elle l'a remerciée de son dévouement, qui croît avec les besoins de l'Eglise ; elle a exprimé le vœu que la semence jetée par les journaux catholiques porte d'heureux fruits.

Après l'audience, dans laquelle Mgr Capri s'est longuement et gracieusement entretenu avec Ies divers rédacteurs de journaux, un certain nombre de ces derniers se sont réunis pour former une association de la presse néerlandaise, et en attendant que ce projet se réalise, il a été posé comme principe de cette union, que « la presse catholique néerlandaise formerait une union des organes périodiques, dans le but d'assurer et de renforcer les moyens d'action de la presse catholique. » Une commission a été nommée à l'effet de préparer des projets et des propositions qui seront débattus dans une réunion prochaine. 

3 mars 1879 : Solennités à l'occasion du permier anniversaire du couronnement du Pape Léon XIII.

L'Univers du 5 mars 1879

 Rome, 3 mars, soir.
Aujourd'hui a eu lieu le premier anniversaire du couronnement de Léon XIII. Une messe solennelle a été chantée à la chapelle Sixtine. La cour pontificale, le corps diplomatique et plusieurs hauts personnages y ont assisté.

Un Te Deum solennel a été chanté dans toutes les églises à l'occasion de l'anniversaire de l'exaltation de Léon XIII au souverain pontificat. Une foule nombreuse assistait à cette cérémonie. Les églises sont illuminées et les cloches sonnent à toute volée.

3 mars 1879 : Compterendu de la Messe anniversaire du couronnement du Pape Léon XIII.

Couronnement du Pape Léon XIII

L'Univers du 7 mars 1879

 On découronne des rois, et souvent c'est justice, parce qu'il y a de mauvais rois, des rois intrus, des rois sacrilèges, des rois donnés au diable et à l'hérésie. Mais le Vicaire de Jésus-Christ n'a jamais été confondu avec le vulgaire des rois : il n'est pas roi à la façon de ces rois qui changent et que l’on change ; il ne dépend pas du suffrage des masses conduites par des coquins ou des habiles ; il n'abandonne pas lâchement la responsabilité de ses actes à des ministres chaque jour tancés et réprouvés par des Chambres peuplées d'intrigants. Il est le Père des rois et des peuples, le Maître spirituel du monde ; il est absolu, sa volonté fait loi ; étant élu par l'Esprit de Dieu, sa parole est celle de cet Esprit, même quand il l'applique à la foi et à la morale ; en sorte qu'il ne peut ni se tromper, ni tromper.

La preuve que le Pape domine le roi et se sépare du commun des rois, je l'ai vue ce matin dans son entrée à la chapelle Sixtine. Léon XIII, s'avançant avec une majesté que n'a jamais eue aucun roi, portait non pas une seule, mais trois couronnes sur sa tête vénérable.

Arrivé au pied de l'autel, on lui a enlevé la tiare et il s'est agenouillé devant Celui dont il est le Vicaire, puis il est allé s'asseoir sur le trône et on l'a coiffé de la mitre d'or.

Léon XIII a assisté à la messe célébrée par l'Eme cardinal Monaco Lavaletta en l'absence de l'Eme cardinal Borromeo, empêché par une légère indisposition. Tout le sacré-collège, de nombreux évêques, dont plusieurs assis sur les marches du trône pontifical, la prélature, les chefs d'ordres religieux et tous les personnages ayant rang aux chapelles papales étaient présents. Les tribunes étaient entièrement occupées par Je corps diplomatique, par les patriciens et les patriciennes de Rome et aussi par de nombreux étrangers. Une seule tribune était vide… la tribune royale. Les chantres de la Sixtine e ont exécuté avec une perfection inimitable la messe de Fazzini, l’Apparuit de Baini et le Benedictus de Mustafà.

La cérémonie terminée, le Saint-Père a de nouveau reçu la tiare, qui était demeurée sur l'autel, et est sorti par la porte de la sacristie.

Avant la messe, Sa Sainteté avait daigné admettre à l'audience le lieutenant grand-maître de l'ordre de Malte, et les chevaliers lui présentant leurs félicitations à l'occasion de l'anniversaire du couronnement.

Hier, il y avait eu au Vatican de très nombreuses réceptions, entre autres celle des collecteurs du Denier de Saint-Pierre, présentée par S. E. le prince Altieri, président de l'archiconfrérie instituée sous le vocable de Saint-Pierre. Il y avait plus d'un millier de collecteurs et de sous-collecteurs. Léon XIII les a chaudement remerciés et a loué les Romains qui, le 2 février, ont témoigné leur dévouement au Saint-Siège dans la quête qui fut faite dans toutes les églises de la ville. Je dois signaler aussi la réception de nombreux prélats et de personnages de diverses parties de l'Italie venus pour offrir leurs hommages au Saint-Père à l'anniversaire de son exaltation au pontificat. .

3 mars 1879 : Réflexions du journal l’Etoile d’Angers à propos du discours du Pape Léon XIII aux journalistes

L'Univers du 3 mars 1879

 Au sujet du discours de Léon XIII à l'adresse des journaux catholiques, un des journalistes catholiques de province les plus méritants, M. Alex, de Saint-Albin, écrit dans l’Etoile d'Angers :

« La parole du Vicaire de Jésus-Christ est ici ce qu'elle est toujours, une force puissante et une lumière qui ne peut pas s'égarer.

Les faux docteurs pourront nous dire encore : Prenez garde ! en défendant toute la vérité, en refusant avec obstination d'en abandonner une partie pour rendre l'autre acceptable, vous servez mal les intérêts de la vérité : accommodez vos doctrines aux nécessités des temps nouveaux. — La nécessité, nous la connaissons, elle nous est révélée par le Docteur infaillible qui ne peut ni se tromper ni nous tromper. La nécessité, c'est de défendre la vérité en butte à tous les outrages, la vérité opportune et inopportune, la vérité simple et sans déguisement ni mélange, la vérité vraie, la vérité intégrale. Notre œuvre est nécessaire, notre œuvre que vous avez condamnée, notre œuvre dont vous avez voulu nous détacher par vos séductions ou nous dégouter par vos calomnies.

Notre œuvre est nécessaire, elle est bénie, et nous la poursuivrons. Un seul écrivain prendrait cet engagement, que cet engagement serait encore une menace sérieuse à l'erreur, à l'erreur des purs révolutionnaires et à l'erreur plus dangereuse de ceux qui prétendent allier Dieu et Bélial. Mais cet engagement, quinze mille écrivains, viennent de le prendre aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, quinze mille écrivains peutêtre mêlés de catholiques selon le Syllabus et de catholiques libéraux. Divisés hier, ils ne peuvent plus l'être après que Léon XIII vient de leur recommander l’union dans la vérité, qui est l'objet de la foi. Les catholiques libéraux, si quelques-uns d'eux se trouvaient là, se sont engagés contre le libéralisme. Ils étaient venus chercher la force et la bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ leur a communiqué une force divine. Ils ne se serviront pas de la force de Dieu contre la vérité de Dieu, contre les solutions données par l'Église aux questions qui divisent aujourd'hui les hommes, contre le concile du Vatican. »

4 mars 1879 : Allocution du Pape Léon XIII à la Noblesse Romaine.

Le Pape Léon XIII

L'Univers du 10 mars 1879

4 mars 1879 : La presse anticléricale dénature l’Allocution du Pape Léon XIII aux journalistes catholiques.

L'Univers du 4 mars 1879

 La presse libérale de Belgique se montre aussi déloyale que la presse révolutionnaire française, dans l'appréciation du discours du Saint-Père à la presse catholique.

On lit à ce sujet, dans le Courrier de Bruxelles :

« La presse libérale commente avec sa loyauté habituelle une traduction très imparfaite, publiée par le Français (et la Défense) de la magnifique allocution de Sa Sainteté Léon XIII aux journalistes catholiques.

L'Echo du Parlement, par exemple, tout en prétendant analyser ce discours "avec soin", dénature d'une façon odieuse les admirables conseils donnés par notre Saint-Père le Pape aux écrivains voués sur tous les points du globe à la défense quotidienne des droits de la vérité et de l'Eglise. A en croire l'organe doctrinaire, "Léon XIII n'a guère ménagé l'amour-propre de ceux qui étaient accourus pour lui apporter des adresses et des offrandes" ; il leur a dit "qu'ils ne comptent pas d'hommes remarquables dans leurs rangs, que leur personnel est insuffisant, que leurs journaux sont mal écrits et mal informés, que leur ton agressif et déplacé leur aliène l'esprit des honnêtes gens."

Peut-on avec plus de sans-façon défigurer la parole pontificale ? La glose de l'Echo et de ses congénères rappelle la parabole de la paille et de la poutre et la manie des gens infatués d'eux-mêmes, qui font retomber sur autrui les coups dont ils devraient se sentir atteints. Les feuilles libérales ne soufflent mot, et pour cause, de l'énergie avec laquelle le Saint-Père a renouvelé les enseignements des encycliques de Grégoire XVI et de Pie IX, ainsi que les condamnations du Syllabus, en flétrissant la liberté de la presse et en signalant ses ravages.   .

5 mars 1879 : Liste des cardinaux devant être nommés au prochain consistoire

L'Univers du 6 mars 1879

  La liste officielle des prélats qui seront nommés cardinaux dans le prochain consistoire est jusqu'à présent ainsi composée :
Le docteur Hergenroether, de Wurtzbourg ;
Le docteur Newman, de Londres ;
Mgr Desprez, archevêque de Toulouse ;
Mgr Pie, évêque de Poitiers ;
Mgr Meglia, nonce du Pape à Paris ;
Mgr Sanguini, nonce du Pape à Lisbonne.

Les trois ou quatre autres cardinaux seront choisis parmi les prélats italiens.

On croit, par suite de la nomination du patriarche chaldéen, que la question des rapports entre le Vatican et la Turquie sera résolue. Ces rapports seront réglés suivant la bulle Reversurus.

7 mars 1879 : La presse anticléricale italienne mise en fureur par l’Allocution du Pape Léon XIII aux journalistes catholiques

L'Univers du 7 mars 1879

Les journaux révolutionnaires se déchaînent avec fureur contre Léon XIII à propos de son discours aux journalistes. C'est un concert de blasphèmes ; il y a des pleurs et des grincements de dents dans la géhenne politique de l'Italie.

Fanfulla gémit sur "les paroles déplorabes du Pape" et déclare que ces paroles "inopportunes" sont dues au cardinal Manning (? ! ).

La Riforma, de l'aimable M. Crispi, prétend que "Léon XIII se montre inférieur à l'attente du monde et inférieur à lui-même".

La Gazzetta d'italia accuse le Pape "de menacer la tranquillité publique."

L’Opinione voit déjà Léon XIII sur le chemin de l'exil.

Le Carriere della Sera dit : "Le langage insolite du Pape est attribué à l'influence du cardinal Manning."

Le Movimento de Gênes, "tient de source sûre que quelques puissances auraient conseillé au Pape de ne se montrer pas trop ami de l'Italie, d'où son allusion (?) au pouvoir temporel."

Et ce sont là des journaux dits modérés.

La Libertà a un long article mélancolique : "Certes, dit-elle, cela fait de la peine, même à qui n'a rien de commun avec le Pape et avec la Papauté, de les voir s'entêter de plus en plus et détourner leur regard de ce qui est vivant pour le tenir fixe et immobile sur ce qui est mort. Le Pape s'est montré plus que jamais indocile à participer à la vie du monde ; il ne sait que s'agiter inquiet au fond de son sépulcre. Il a dû parler de la nécessité du pouvoir temporel pour complaire à ses auditeurs fanatiques venus à Rome les poches pleines d'argent. Quel triste argument ! Quelle pauvreté d'idées ! Quelle mesquinité de propos !"

C'est un juif qui parle ainsi. Chaque fois qu'il s'agit d'argent, il perd la tête. Or, le discours du Pape est et restera du plus grand effet. D'un souffle Léon XIII a dissipé les illusions que s'obstinaient à nourrir faussement la multitude des esprits qui ne savent pas ce qu'est un Pape et qui voulaient ignorer ce que s'est toujours montré Léon XIII. De là leurs colères augmentées par la conviction où ils sont, malgré tout, que la parole du Pape ne restera pas inféconde, quand il invite les journalistes à être ses coopérateurs dans les revendications du droit et de la justice.

Il y a de quoi désoler et irriter les sectaires de la monarchie italienne et ceux de la république de demain, j'en conviens volontiers. Mais que nous importe ?

La monarchie ne compte pas sur demain et la république de demain ne pourra pas compter sur le jour suivant, tandis que, nous, nous avons les promesses de Dieu et la certitude des victoires à venir.

8 mars 1879 : Souscription en faveur des prêtres polonais exilés en Sibérie et dans l'intérieur de la Russie.

L'Univers du 8 mars 1879

  La situation de l'Eglise catholique en Pologne, pendant les derniers six mois, loin de s'améliorer, a empiré.

Plus que jamais la destruction progressive du catholicisme se fait sentir ; elle s'opère surtout par l'activité croissante de plusieurs renégats favorisés du gouvernement, par la suppression consécutive des églises catholiques, des couvents et des séminaires, par l'introduction de la langue russe dans le rite latin, la propagande schismatique, la corruption schismatique, la persécution des uniates et des prêtres qui ne pactisent pas avec les ennemis de leur religion. Fidèle à sa tradition, le gouvernement russe continue son double jeu, en religion comme en politique.

D'une part, le czar déclare hautement, dans sa réponse à la notification de S. S. le Pape Léon XIII que la tolérance religieuse est un principe consacré en Russie par les traditions politiques et les mœurs nationales, ce que le prince Gortschakoff réitère au congrès de Berlin ; d'autre part, le gouvernement russe foule aux pieds cette tolérance religieuse, et donne au monde le triste spectacle des actes de barbarie accomplis uniquement dans le but de détruire le catholicisme en Pologne, lequel joua un si grand rôle dans ses annales séculaires. La Russie a une prédilection spéciale pour les renégats, elle s'en sert continuellement depuis un siècle. Voici ceux qu'elle a choisis dans les derniers temps :

Zylinski, nommé par le gouvernement administrateur du diocèse de Wilna, connu depuis longtemps comme instrument aveugle de persécution du catholicisme. Depuis sa condamnation parle Saint-Siège, il a renoncé à dire la messe.

Senczykowski, dans le diocèse de Minsk, nommé visitateur par le gouvernement, s'est rendu coupable du vol et de la vente des vases sacrés ; homme d'une conduite très scandaleuse, bien caractérisée dans la réponse suivante du curateur, faite au directeur d'une école à Minsk, qui se plaignait de l'immoralité de Senczykowski. "Je ne puis le faire révoquer, car le gouvernement pourrait facilement trouver des sujets comme vous et moi, mais jamais un coquin comme Senczykowski."

Niémeksza, connu à Wilna pour ses méfaits, l'introduction de la langue russe dans le rite latin, la suppression des églises, l'exil des prêtres. Dans un moment de franchise, après avoir fait une bonne action exceptionnelle, a répondu à celui qu'il avait obligé : "Vous voulez savoir le nom de l'auteur de cet acte de charité, demandez le nom du plus infâme personnage de Wilna, et vous apprendrez que c'est le mien."

Ce misérable est mort subitement.

Kulesza à Wilna, digne confrère de Niémeftsza, est mort aussi subitement ; c'est lui qui entrait le cigare à la bouche avec des officiers russes dans les églises catholiques confisquées et destinées à devenir schismatiques.

Tupalski, auquel le gouvernement avait confié l'administration de Wilna il y a quelques années, après s'être rendu coupable d'actes d'une affreuse apostasie, est mort aussi subitement : il a été tué par son propre fils et haché en morceaux.

Jurgiewikez de Minsk, a été nommé visiteur avec Senczykowski par le gouvernement ; il a fait tant de scandale, qu'on a été obligé de le révoquer de ses fonctions.

Waszlnewicz, curé à Pinsk, mène une vie des plus scandaleuses, brave l'opinion publique, et, dans son zèle de renégat, il introduit la langue russe dans le rite latin.

L'apostat Popiel, ancien prêtre grec-uni, nommé par le gouvernement, pour ses méfaits en Podlachie, évêque schismatique de Lublin, vient d'être remplacé par l'évêque d'Ekaterimbourg.

C'est à des hommes aussi dépravés que le gouvernement, en violant tous ses engagements, confie l'administration des diocèses et les affaires de l'Eglise catholique en Pologne ! Il est à craindre qu'après la suppression des séminaires et la création de celui de Pétersbourg, un coup mortel ne soit donné au clergé.

Même à Varsovie, le culte catholique est de plus en plus persécuté ; les processions sont soumises à l'arbitraire de la police, dont l'autorisation est indispensable ; elle n'est pas nécessaire pour les processions russes, devant lesquelles tout le monde est forcé de se découvrir. La suppression des églises continue : à Ncéswiez, un couvent de religieuses a été fermé ; la nouvelle circulaire du ministre de l'intérieur annonce un redoublement d'énergie dans la suppression des églises catholiques. Dans la paroisse Smergonska, elles ont été toutes transformées pour le culte grec-russe.

Le couvent de Bienicé a été dévasté par le pope Turchviex ; le renégat Wial, qui le secondait en blasphémant, est mort subitement, comme plusieurs apostats que nous avons nommés. La démoralisation propagée par les autorités est si grande qu'à Sokolki, en Lithuanie, deux prêtres d'une vie exemplaire, Korkuc et Wiercinski, qui ont principalement contribué à détruire l'ivrognerie dans cette localité, ont été privés de leurs places, pour s'être servis contre l'ivrognerie des moyens contraires aux lois de l'Eglise. Singulière manière de motiver une mesure aussi immorale.

Le même arbitraire règne dans les écoles ; le directeur du gymnase de Lublin Siengalewicz a fustigé jusqu'au sang un élève de douze ans, parce qu'il ne voulait pas chanter dans une église russe. Lorsque la plainte de son père a été remise au curateur Witt, il a répondu : — Je sais que Siengalewicz est infâme, mais c'est un bon russificateur.

La situation des Uniates de Podlachie est toujours la même ; d'une part, toutes sortes de violences exercées pour empêcher d'avoir recours aux sacrements de l'Eglise catholique ; d'autre part, l'attitude passive de la population qui lui est fidèle, et faisant des sacrifices et de grands efforts pour se soustraire aux popes. Une mère, pour affranchir son enfant du baptême russe, voulait le tuer, en disant qu'elle avait reçu l'ordre de son mari exilé en Sibérie de préférer la mort de l'enfant au baptême du pope russe.

L'héroïsme du peuple de Poldachie, dans un siècle gangrené comme le nôtre, est digne d'admiration ! L'un des témoins oculaires du martyre de ces Uniates a été chargé par eux récemment d’exposer au Saint-Père leurs souffrances, leur situation présente, et de demander sa bénédiction ; cette mission a été remplie avec le plus grand zèle. Les enfants baptisés par les prêtres catholiques sont rebaptisés par les popes ; les parents soumis à un horrible traitement, et Ies prêtres qui ont baptisé persécutés, comme cela vient d'avoir lieu à Grabowiec. D'après les feuilles russes, une nouvelle paroisse catholique vient d'être supprimée dans l'ancien diocèse de Chelm. Des dispositions ont été prises pour la construction de 700 nouvelles églises russes en Pologne, principalement dans les localités où il n'y a que des catholiques.

Le nouveau général gouverneur de Kiew (Zorskow), qui s'est distingué en 1863 par ses actes de cruauté, vient d'imposer une amende de 730 roubles à tout prêtre qui s'éloignerait du lieu de sa résidence sans son autorisation. Les pèlerinages religieux sont aussi interdits. A Witebsk, le curé d'Ewalden et le chapelain du second gymnase de la ville, s'efforcent d'introduire la langue russe dans leurs églises, et sont les instruments aveugles du gouvernement. A Modlin, où se trouve un grand nombre de soldats polonais, il n'y aura plus, comme par le passé, de curé. Le général gouverneur de Varsovie a fait de sérieuses remontrances à l'évêque Wierzbowski, au sujet des prêtres qui administraient les sacrements aux Uniates, en ajoutant que cela ne peut être toléré.

Les Russes, après l'expérience qu'ils ont faite, devraient savoir qu'en violentant les consciences on rend un mauvais service à l’Etat. La situation des prêtres exilés a empiré sous le rapport de leur résidence. Des ordres très sévères sont arrivés pour rendre leur séjour encore plus malheureux ; ils sont obligés de se présenter deux fois par semaine devant la police, comme des repris de justice, et ils ont été forcés de signer une déclaration que, dans le cas d’une tentative de fuite, ils seraient enchaînés et transportés à Jakuta en Sibérie  ; ils sont, en outre, continuellement exposés aux tracasseries de la police, aux visites domiciliaires et aux enquêtes sans fin, malgré leur conduite exemplaire.

Ces actes d'inhumanité sont tout récents et l'on ne peut s'en rendre compte autrement que par le désir du gouvernement de pousser au désespoir les hommes qui préfèrent la mort à l'apostasie. Sans notre œuvre d'assistance si généreusement secondée par les catholiques de divers pays, un grand nombre de ces confesseurs de la foi auraient déjà péri. Malgré les difficultés locales nous sommes parvenus à obtenir plus de 300 reçus signés par les prêtres secourus, et à avoir une connaissance exacte du degré de pauvreté de la plupart d'entre eux. Leur reconnaissance n'a point de bornes, et ils bénissent leurs bienfaiteurs.

L'Italie a suivi l'exemple des autres pays catholiques : M. le chanoine Paul Piochi, à Sienne, est de plus en plus secondé par la charité de ses compatriotes, et les journaux religieux tels que l’Unità cattolica de Turin, la Settimana religiosa de Gênes, le Veneto cattolico de Venise. En générral, la presse catholique rend de grands services à notre œuvre d'assistance : plusieurs rédactions ont réuni des sommes considérables. Parmi ces journaux se trouvent : l'Univers, le Monde, les Missions catholiques à Lyon, la Semaine religieuse à Lille et à Arras, le Courrier de Genève, la Germania à Berlin, la Gazette du Peuple de Silésie, celle de Cologne, le Pèlerin chrétien de Speyer, le Mercure de Westphalie. Parmi les plus zélés pour notre œuvre se trouvent M. l'abbé Millaut, curé de Saint-Roch à Paris, M. Emile Clarisse, propriétaire à Saint-Omer, M. le chanoine Paul Piochi à Sienne.

Cette solidarité qui distingue les catholiques de divers pays nous fait espérer que nous parviendrons, malgré le grand nombre d'exilés si digne d'assistance, à les soulager sans interruption. Des mesures sont prises dans ce but, car rien ne serait aussi désastreux que l'impossibilité de secourir. Outre plusieurs centaines de prêtres exilés, se trouvent ceux du rit grec-uni internés par le gouvernement russe dans plusieurs localités, et livrés à une affreuse misère. Des milliers d'Uniates de Podlachie dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, exilés dans le gouvernement de Cherson, privés de secours, se trouvent dans un grand dénuement ; leurs souffrances, leurs martyrs sont dignes de la plus vive sympathie et d'assistance ; mais pour étendre notre activité à un si grand nombre de personnes, nous attendrons la possibilité matérielle de le faire.

En attendant, la direction de l'œuvre exprime, au nom des prêtres exilés, la plus vive gratitude à tous ceux qui veulent bien la seconder. Les menées de la Russie dans différents pays dirigées contre les catholiques polonais, seront toujours impuissantes, comme elles l'ont été par le passé ; la violence et la fourberie ne peuvent lutter contre le bon droit et la vérité. Attendons avec confiance l'avenir ; déjà les paroles prophétiques de Pie IX commencent à se réaliser, et le bras de Dieu s'appesantit sur la puissance qui persécute l'Eglise et la Pologne.  .

8 mars 1879 : Mandement de Mgr Mermillod, Evêqued d'Hébron in partibus, Vicaire apostolique de Genève en exil

Mgr Mermillod évêque de Lausanne et Genève

L'Univers du 8 mars 1879

   Le clergé du diocèse de Genève a envoyé une adresse de dévouement et de félicitations à son vicaire apostolique Mgr Mermillod, évêque d'Hébron. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire intégralement la réponse du prélat exilé, s'applaudissant du courage déployé par le clergé fidèle au milieu des luttes et des persécutions qui assaillent l'église renaissante de Genève :

« Depuis six ans, dit-il, le spectacle de votre prudente énergie, de votre zèle pastoral sont pour moi l'appui le plus fidèle.... Dans toutes les paroisses, vos sacrifices quotidiens, vos épreuves patiemment subies, votre action apostolique, ont conservé nos populations à l'abri des défaillances et les ont rendues plus ferventes. Ces six années d'héroïsme ont diminué quelques préventions. La presse protestante elle-même rend hommage à l'empressement que nos catholiques mettent à la pratique de leur religion. On l'a dit bien souvent : La violence a pu nous ravir de murailles, dépouiller le clergé, mais votre constance a sauvé l'église des âmes.

Un autre fait visible que mettent, en évidence les organes de la publicité comme les débats retentissants de notre grand Conseil, c'est l'impuissance à donner de la vie et de la durée à cette tentative de schisme. Ses partisans avaient toutes les ressources humaines à leur service : le pouvoir, le budget, la police, la presse, la bruyante popularité. Les préjugés séculaires les favorisaient, toutes les forces actives de l'Etat, du protestantisme et de la libre-pensée leur apportaient les sympathies les plus actives et le concours le plus ardent. Aujourd'hui ils avouent l'insuccès de leur entreprise ; ils confessent que les églises spoliées sont vides, et qu’ils n’ont plus qu’à disparaître si l'Etat leur retire le secours de son bras et de sa bourse. Il y a cinq ans, quelques mois après mon exil, le 13 octobre 1873, je prévoyais la stérilité de cette œuvre, et je publiais les lignes suivantes :

« Ces étrangers, copistes de Châtel et de Ronge, qui tentent sur le sol de notre patrie la fondation d'une Eglise suisse, auraient pu, s'ils avaient foi à la vitalité de leurs opinions et de leurs pratiques religieuses, créer à leurs risques et périls leur nouveau culte : notre terre est hospitalière pour toutes les utopies religieuses ou sociales ; aucune loi ne leur faisait obstacle. Ils out ambitionné l'appui de l'Etat, afin de remplacer l'Eglise catholique opprimée et spoliée. Ce sera leur immortel opprobre : leur durée finira au moment où ils n’auront plus, pour les soutenir, la caisse de l'Etat et le bâton du commissaire de police. »

Je n'ai pas à m'arrêter à l'histoire de cette nouveauté religieuse. Ce qui restera le vrai caractère de la lutte, c'est la dignité élevée de votre conduite. Vous avez toujours eu devant les yeux les principes chrétiens, le devoir et le droit. Jamais vous n'avez été les courtisans de la foule ; vous êtes restés les serviteurs loyaux de notre pays, rendant à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. Vos sages et fermes directions ont retenu vos paroissiens, écrasés et indignés, dans les limites d'une pacifique résistance, sans qu'ils aient jamais franchi les frontières de la révolte. L'expérience est faite ; ces six années ont convaincu les impartiaux que les mêmes coups qui blessaient les catholiques frappaient aussi la prospérité et les libertés publiques.

Grâce à Dieu, grâce à votre pauvreté et à votre travail sacerdotal, grâce au courage avec lequel plusieurs de vous ont affronté la prison et l'exil, l'opinion publique s'est émue ; elle a compris que Genève ne pouvait pas être, en plein dix-neuvième siècle, et au milieu de l'Europe, le refuge de tous les proscrits, et proscrire en même temps l'Eglise catholique ; que Genève ne devait pas se glorifier d'être une terre de liberté, et être la citadelle de la force brutale qui s'empare des églises, viole les tabernacles et opprime un clergé dont nul ne peut suspecter le patriotisme. La violence a son temps d'arrêt d'apaisement ; nous voulons espérer l'ère d’apaisement ; nous y travaillerons tous, de nous-mêmes et préoccupés de la justice, de cette justice qui seule élève les peuples !

Personne plus que vous ne souhaite la pacification religieuse. Vous en sentez l'impérieuse nécessité pour mettre fin à la situation lamentable de notre pays, vous êtes prêts à tous les sacrifices, excepté ceux que répudient la conscience et l'honneur. Les enseignements de la sainte Eglise, les solennels avertissements de Pie IX, la haute approbation de son auguste successeur Léon XIII (Lettre à S. E. le cardinal Nina, secrétaire d’Etat, à Mgr Mermillod), tout marque à vos yeux cette ligne inflexible du devoir dont vous ne voulez pas dévier. Dieu vous a gardés debout devant la force qui menace et qui frappe ; avec sa grâce, vous serez prudents devant les séductions qui offrent ce vous appelez justement une conciliation malsaine. Vous vous êtes souvenus de la parole de Saint Jérôme Il vaut mieux une lutte loyale qu'une paix mauvaise. Missum est bonum bellum rumperetur pax mala.

Déjà Dieu, dans l’ancien Testament, disait à Moïse : « Vous ne suivrez point la multitude pour faire le mal, et, dans une cause, vousne vous laisserez point entraîner par le plus grand nombre, pour vous détourner de la vérité et de la justice » (Exode, XIII, 2)

Vous-mêmes, chers collaborateurs vous avez discerné les périls ; votre adresse les signale en traçant votre conduite dans l'avenir comme dans le passé : « Oui, fidélité inébranlable aux principes de notre foi ; attachement filial au souverain Pontife Léon XIII et à vous, son bien-aimé représentant auprès des catholiques de Genève ; éloignement absolu de tout compromis qui, nous faisant déchoir de notre situation présente et nous ôtant l'honneur et les bénéfices de nos luttes, risquerait de devenir, à bref délai, le plus dangereux écueil. »

Je vous félicite de ces saintes, chrétiennes et fortes paroles ; vous ne reculez pas devant l'indigence ; vous savez que le chrétien prie et se sanctifie dans des chapelles de planches ; aussi vous pouvez attendre, avec une sérénité confiante l'heure de la paix religieuse, plus nécessaire encore à notre patrie pour ses progrès et sa renommée, qu'elle n'est nécessaire à l'Eglise pour la conquête des âmes !

Nous en avons l'espoir, nous l'avons toujours eu : nos concitoyens reviendront à leur sens pratique ; ils ne subiront plus cas préventions de trois siècles, ces étranges terreurs avec lesquelles on les excite contre les catholiques que l'on dénonce comme des dangers pour l'Etat et pour la patrie. Il ne suffira plus d'évoquer des souvenirs surannés, de puériles alarmes ; car il faut que la question se pose nettement et soit résolue avec équité. Depuis 1815, les catholiques ont fait de Genève un canton suisse ; par la fermeté de leurs convictions religieuses, par leur probité et leur travail, par la fidèle exactitude aux charges publiques, ils ont concouru au développement matériel et moral de notre pays. Quand donc ont-ils été un péril ? Jamais. Leur seul crime, et je mets au défi d'en citer un autre, est de n'avoir pas voulu laisser prendre leur conscience dans les filets du protestantisme, et de n'avoir pas consenti à laisser l'Eglise subir une organisation ou une transformation civile. Ont-ils jamais porté la main sur l'administration du culte protestant ? Pourquoi donc ceux-ci viendraient-ils exiger le servilisme de nos consciences ? L'égalité de droits est-elle une chimère ? Oui, la loyauté genevoise se rendra compte qu'il y a mieux à faire que de s'effrayer de la vitalité catholique et de nous traiter en ennemis. La haine et la peur ne grandissent personne et ne sauvent pas un peuple.   

L'histoire le dit ; rien ne renverse le catholicisme.

Nous avions les garanties solennelles des traités ide 1815, on nous les a retirées ; les catholiques ont vécu et ont grandi malgré cette injustice.
On nous promettait le droit commun ; nous y avons cru, bâtissant des églises à la sueur de nos fronts ; mais, au mépris des promesses les plus sacrées, on nous a spoliés.

La persécution a tout tenté depuis six ans ; et l'on avoue que l'Eglise se relève plus radieuse et plus forte, les catholiques plus unis et plus fervents.
Je voudrais écarter ce qui regarde ma personne. Votre adresse y revient à plusieurs reprises. Vous constatez que ce que l'on poursuit en moi, c'est la cause de la sainte Eglise ; car avec plus de vérité que saint Ambroise dans ses combats contre l'arianisme, je puis redire les paroles du grand évêque de Milan : « Quelle raison peuvent-ils avoir de s'en prendre à un ver de terre comme moi ? Ce n'est pas moi, mais c'est l'Eglise qu'ils attaquent. » Quæ ratio igitur est adversus hunc vermiculum gravioris tentationis, nisi quia non me, sed Ecclesium persequuntar ? (Epistola XX, n° 17.)

Je vous remercie d'avoir compris que l'exil n'a pas été un repos pour moi, et qu'en me privant de ma patrie aimée, nul n'a pu m'enlever le droit de l'honorer et de la servir. Malgré la frontière qui nous sépare, et que je n'ai jamais franchie depuis six ans, même dans les plus âpres douleurs de famille, nous n'étions pas séparés, nous marchions ensemble d'un même pas, avec une fraternelle affection, dans le service de notre Dieu. Nous travaillons, nous souffrons ensemble ; je prêche sans relâche, je quête l'obole de tous sur les chemins étrangers, et je ne puis me consoler d'être loin de mon pays et des miens que par les joies austères d'un dévouement sans trêve à vous et à vos œuvres chrétiennes.

Plus d'une fois, d'ans ces longues années, mon cœur a souffert de poignantes amertumes !

L'hostilité poursuivait l'évêque jusque sur le sol qui le reçoit; je suis né, j'ai grandi au milieu des populations de Genève ; elles m'ont vu à l'œuvre pendant près d'un quart de siècle, bâtissant des églises, ouvrant des écoles et des hospices, parlant et agissant à ciel ouvert, affirmant avec simplicité mon unique ambition de prêcher la vérité et de la défendre, sur le terrain pacifique et légal, par la parole et le sacrifice ; et cependant j'ai dû boire le calice de l'aversion sans cause, voir mes intentions méconnues, mes actes calomniés, mon patriotisme insulté.

Ni les ruines, ni les outrages n'ont mis dans mon cœur ni sur mes lèvres un accent de haine : j'ai prié et je prie tous les jours pour ceux qui ont renversé nos œuvres et qui m'ont banni ; ils peuvent s'effrayer ridiculement de ma présence au milieu d'eux, mais, je le répète, ils ne pourront jamais m'interdire de les aimer et d'user ma vie à soutenir les catholiques qui sont une des forces vitales de Genève.

C'est à vous, frères, bien-aimés, de faire comprendre à nos concitoyens protestants, que je ne veux pas même appeler du nom d'adversaires, qu'un évêque n'est pas un danger pour notre république. Nous devons redire les mots de Tertullien à un grand persécuteur de l’Eglise : « Nous ne sommes ni redoutables ni lâches. Nous ne sommes pas redoutables, parce que nous sommes pas redoutables, parce que nous n'avons que nos prières, nos paroles, notre foi et notre zèle ; nous ne sommes pas lâches, parce que notre conscience et notre devoir sont un bouclier invincible. » Non te terremus qui nec timemus.

Les phrases sonores sur les prétendues atteintes à la souveraineté, les vagues accusations d'agression ambitieuse ne devraient plus être jamais sur les lèvres d'un homme qui se respecte et qui a le courage d’examiner la situation dans son vrai jour. Il y a sept ans, à la veille d'être conduit à la frontière par les agents de la force publique, j'écrivais au conseil d'Etat une lettre qu'il serait utile de placer sous les regards de tous. Je me borne à vous en rappeler un fragment :

« Devant le refus de traiter avec le Saint-Siège, devant la situation des catholiques privés de chefs spirituels, devant les tentatives de schisme légal, devant les périls grandissant chaque jour et menaçant toujours plus la foi et les droits catholiques, le Saint-Père ne pouvait abandonner cette portion de l'Eglise universelle confiée à sa garde ; il envoie un vicaire apostolique. C'est la forme d'administration la plus modeste que l'Eglise emploie dans les pays où elle est à peine tolérée, où elle ne jouit pas même du bénéfice du droit commun : c'est ainsi qu'elle s'exerce à Stockholm, et qu'elle subsista longtemps an Angleterre, en Hollande. — Le Saint-Siège adopte encore cette mesure dans des contrées où existe un conflit momentané et où se prépare par des tractations un accord entre l'Eglise et l 'Etat : c'est ainsi que le duché du Luxembourg et, dans notre patrie suisse, le canton de Saint-Gall ont eu jusque dans ces dernières années des vicariats apostoliques... Par cette mesure purement spirituelle, le Saint-Siège ne porte aucune atteinte aux droits de l'Etat et aux attributions du pouvoir civil. Loin de briser les négociations, il les laisse toujours ouvertes, prêt à toutes les tentatives de conciliation... »

J'ajoutais que « je ne pouvais cesser des fondions exclusivement spirituelles sans trahir une mission évangélique, déserter un apostolat sacré confié par le Chef suprème de l'Eglise. »

Voilà ce que j'écrivais au conseil d'Etat, le 15 février 1373.

L'exil fut la seule réponse qui fut faite à ma déclaration calme et modérée.

Si j'avais été la seule cause du regrettable désaccord, on aurait dû se borner à m'éloigner ; mais tout a été attaqué : l’hospice des vieillards, l’hôpital des malades, la propriété de nos églises, rien n'a arrêté la haine implacable contre l'Eglise catholique. Tous ces actes successifs l'ont démontré au monde entier, nul ne s'y trompe plus : des Etats-Unis, l'Europe, la presse la moins sympathique l'a proclamé ; le pouvoir exécutif de Genève n'avait qu'un but : ou avilir, ou asservir, ou proscrire l'Eglise catholique du sol genevois. Mais l'Eglise y est entrée légalement avec ses droits, sa constitution, sa vie en 1815 ; les bases fondamentales de notre nationalité garantissent son existence et sa libre expansion ; en la défendant, c'est la Genève moderne dont nous soutenons l'indépendance et protégeons les libertés.

Leurs tentatives contre nous ne sont que des retours vers un passé disparu ; ce sont des efforts impuissants pour relever les murailles et les lois oppressives d'une cité exclusivement calviniste. On ne fait pas remonter les fleuves, et Genève restera ce que Dieu et notre siècle en ont fait : une cité mixte, un peuple libre dont le drapeau national doit abriter aussi les droits des catholiques, qui sont ses fils dévoués.

Notre foi et notre patriotisme se concilient, tandis que tout appel à une législation évanouie est un acte qui blesse notre nationalité, fondée en 1815.
Je l'espère donc et je l'attends du bon sens et de l'esprit d'équité de mes concitoyens, il est impossible que les portes de mon pays ne s'ouvrent pas un jour. Je n'ai violé aucune loi, j'en ai appelé à la magistrature, j'ai accompli un devoir, nul tribunal n'a pu me condamner.

Pour apaiser le conflit, deux issues se présentent, puisque le bref de 1819, avec toutes les solennelles garanties du traité de Turin, formellement stipulées dans le bref, ont été évidemment violées : Ou l'accord pacificateur par un concordat ;

Ou la liberté vraie, sincère, loyalement appliquée par le respect des droits de tous.

En dehors de ces solutions, il ne reste que l'oppression des consciences brutale ou perfide.

Nulle combinaison ne sera heureuse à ceux qui craignent ou qui refusent d'y faire entrer le droit, à ceux qui se trouvent humiliés d'un retour à la justice.

Efforçons-nous tous, avec un bon vouloir, de hâter l'ère de la paix pour notre pays. Il y a dix-sept ans, l'Angleterre multiplia les manifestations contre une bulle de Pie IX. Les commotions populaires et les excitations de la haine firent bientôt place à l'étude calme et sereine des faits et de la situation. M. Disraeli lui-même, à la tribune, aida à dissiper les préjugés contre l’acte pontifical ; mais surtout sir James Graham fit entendre des paroles qu'il est utile de reproduire pour Genève ; il défendait l'Eglise catholique, et voici un fragment de son discours prononcé dans les Chambres anglaises en 1851 :

« Nous sommes soutenus dans la voie que nous suivons par la conscience que nous servons à la fois une nation généreuse, et que ce brave peuple reconnaîtra l'exactitude des faits que nous lui présentons; mais, par-dessus tout, nous sommes soutenus par le sentiment de la justice, que nous savons appartenir à notre cause, et nous sommes bien décidés à suivre cette brillante étoile de justice qui scintille dans les cieux, marchant là où il lui plaira de nous conduire...
Ce, qui nous réunit est la conviction que nous avons le droit de notre côté, et la conviction encore que bientôt nous ayons la marche de l'opinion publique
. »

Le temps a marché ; Ies passions se sont apaisées ; et, depuis lors, la nation anglaise s'est convaincue que la présence des évêques, du clergé et des catholiques lui apportait des éléments de vie religieuse et de prospérité sociale qui ne sont pas à dédaigner dans les crises actuelles.

Nous ne voulons pas désespérer. Pour quoi n'aurions-nous pas le même confiant espoir dans l'impartialité et les généreux sentiments du peuple genevois ? Que vos cœurs soient toujours à la hauteur des circonstances. Que nul de vous ne se laisse aller aux tristesses du découragement. Qu'au prix de longs et douloureux sacrifices encore, s'il le faut, nous attendions les joies de la délivrance. Ce que Dieu nous demande, c'est surtout le travail, et non le succès. 

10 mars 1879 : Eloquent discours de M. Salvatore Morelli, député révolutionnaire italien, contre la revendication de son pouvoir temporel par le Pape Léon XIII

L'Univers du 18 mars 1879

 Lettres de Rome
Rome, 10 mars.

Figurez-vous un petit homme replet, au visage rond, à la barbe tirant sur l'or, mais légèrement parsemée de poils blancs. Ses yeux ont des clartés vives que voile fit parfois des pensées d'un mysticisme humanitaire. […] A le voir tranquille, souriant et béat, on ne le prendrait point pour un triple révolutionnaire, pour un insurgé de la dernière heure contre la monarchie, contre le Pape et contre le vieux droit social.

Tel est pourtant M. Salvatore Morelli, député napolitain, devenu célèbre par le protectorat qu'il accorde aux prostituées. Selon lui, la société a des torts incommensurables envers ces femmes ; il n'a cessé d'exalter à la Chambre leur patriotisme ; il les a montrées, dès le premier jour, très dévouées à Victor-Emmanuel ; il leur a donné enfin une appellation qui est passée dans le vocabulaire nouveau les généreuses […]

Il n’y aurait rien à reprendre au dessein de M. Salvatore Morelli, s'il se proposait de le réaliser par les moyens que l'Eglise a, de tout temps, indiqués et pratiqués avec succès. Mais, en sa qualité de révolutionnaire, notre député n'aime pas l'Eglise : il la croit dangereuse, il la combat. Au besoin il la réformerait à sa façon, s'il pouvait.

Dans la discussion qui s'agite en ce montent à Montecitorio sur le budget de l’instruction publique, il a prononcé un discours moitié grave, moitié facétieux, que certains journaux rapportent en entier, en le plaçant sous un titre impudent : Léon XIII jugé par l'honorable Salvatore Morelli.

Voici quelque chose de ce discours.

Après avoir approuvé comme un réveil généreux la proposition de M. Bacelli de bannir l'Eglise de l'enseignement, M. Salvatore Morelli dit :

« Il y a neuf ans que nous sommes à Rome avec le dessein d'opposer aux institutions de l'Eglise les institutions de la science. Eh bien, la science n'est pas encore constituée en Italie. Au contraire, la papauté reste entière comme au moyen âge : elle a ses églises, ses prêtres, ses moines, qui se multiplient au lieu de décroître ; elle a ses symboles dans toutes les rues ; elle a ses missionnaires, ses maîtres d'école, ses journaux ; elle a aussi l'apôtre le plus puissant du monde : la femme, messieurs, la mère de famille qui, avec des soins incessants, enseigne la doctrine catholique dans la maison. (C'est vrai ! bien !)

Il est vrai que le Pape a été tranquille pendant un an ; il a fait croire qu'illuminé lui aussi par la science, il était capable de participer à l'évolution intellectuelle du siècle ; mais je ne sais comment il lui est venu tout à coup à la pensée de sortir de la réserve pacifique dans laquelle nous l'admirions comme grand prêtre pour recommencer, l'épée à la main, la guerre politique du fratricide, en redemandant à la réaction internationale ce pouvoir temporel aboli par les plébiscites et par l'assentiment du monde civilisé. (Applaudissements.)

Cette politique hargneuse, nous pouvions la prendre en pitié chez Pie IX, qui avait été comme le père de la Révolution italienne... Mais Léon XIII ! Homme de haute culture, qui, citoyen italien, va, sous la protection de la mère-patrie, s'asseoir librement, souverain prêtre, sur la chaire de saint Pierre, — cet homme d'intelligence, qui a devant lui le spectacle du courant le plus formidable du progrès humain, la presse, — comment au lieu de comprendre que le monde marche, que les menaces et les excommunications sont choses qui se perdent dans l'Olympe (où l'on se figure que siègent les Pontifes, sortes de divinités vivantes déclarées infaillibles), comment, au lieu de prononcer les paroles de paix et de résignation, au lieu de dire : Je ferai le prêtre, je tâcherai d'améliorer les conditions morales de l'Eglise ; comment, dis- je, a-t-il fait ce discours que le monde civil a interprété comme une déclaration de guerre à l'unité italienne, aux progrès légitimes de la liberté? (Très bien !)

Léon XIII aurait pu se donner un règne durable dans la conscience sociale… en disant aux prêtres :

Messieurs, jusqu’ici vous avez été célibataires : prenez femme (Hilarité), soyez pères de famille ; donnez à l'humanité l’exemple d'une vie honnête et laborieuse. Ç 'eût été là une parole de paix, en ce temps où l'ordre physique, moral et intellectuel est emporté par le plus épouvantable météore. (Applaudissements.)

O Léon XIII, contente-toi de vivre en Pontife. Si tu oses joindre à ton ministère suprême la tentation ambitieuse d'un pouvoir temporel inutile, l'Italie, ta mère et notre mère, ne te touchera pas, mais elle te maudira.

Vis, ô Pontife ! et si tu ne trouves point la paix sur la terre, va-t'en-au ciel (Sourires), parce que nous avons le droit d'être citoyens d'un grand pays, etc., etc. »

Le discours a été retouché ; j'ai lu dans le compte rendu sommaire des expressions beaucoup plus risquées ; mais tel qu'il est rapporté dans les actes officiels il suffit à montrer sous son vrai jour M. Salvatore Morelli.

Ce n'est pas Léon XIII qui se trouve jugé par M. Salvatore Morelli, mais M. Salvatore Morelli qui est bel et bien jugé par lui-même.

Au demeurant, il m'a semblé utile d'occuper un instant nos lecteurs d'une des personnalités de la chambre italienne, afin de prouver d’une par combien le Souverain Pontife a frappé juste, par son discours du 22 février, et d’autre part combien nous avons tous le devoir strict d'unir nos efforts à Sa Sainteté pour la revendication du pouvoir temporel de l'Eglise.

Je ne soupçonne pas M. Salvatore Morelli d'avoir une vue claire de la situation ; sa science en politique est aussi courte que sa science en morale. Sans cela il verrait et il saurait.

Il verrait que son « épouvantable météore » est un feu vengeur qui ne laissera rien de l'édifice que l'Italie a voulu élever contre l'Eglise, c'est-à-dire contre la vérité, contre le droit, contre la liberté, contre la conscience du monde chrétien.

Et il saurait que « la réaction internationale » n'a cessé d'être dans le cours des siècles l'esprit la justice universelle revendiquant, dans le siège de Rome et dans les Etats de l'Eglise, une propriété territoriale constituée par Constantin, par Charlemagne et par la princesse Mathilde au profit de tous, et confiée aux Pontifes qui ont tour à tour juré de maintenir, de conserver et de gouverner cette propriété.
Le jour viendra — il s'avance déjà (enveloppé dans ledit météore) où l'Europe, fatiguée des usurpations de l'Italie et de ses menaces, reconnaîtra la nécessité, pour sa propre tranquillité et pour son propre honneur, de laisser le Pape reconstituer son autorité, source de toute autorité, et sa liberté, source de toute liberté.

Maintenant, je crois devoir appeler votre attention sur un long article de l’Osservatore Romano du 9 mars, en réponse à une lettre que M. le comte Terenzio Mamiani a adressée à l’Opinione touchant les visées du parti révolutionnaire dit modéré, enragé pourtant dans sa lutte contre l'Eglise et surexcité en ce moment par la crainte de quelque brusque revirement politique au détriment de l'ordre de choses établi.

Je me borne à citer ici la conclusion de cet article :

« Concluons. Ce n'est pas des catholiques ni du Pape que vient le péril pour l'Italie. Le péril vient de l'aveugle obstination antireligieuse de ses gouvernants actuels. Enlevez le ver rongeur de la question romaine, et l'Italie devient un puissant royaume. Mais ce n'est pas au Pape à l'enlever. Il ne peut, lui, faire le sacrifice des droits de l'Eglise. C'est donc aux ennemis de la papauté qu'il appartient de revenir au bon sens, et Dieu veuille qu'ils se hâtent ! La nation italienne serait-elle moins puissante si, restituant à l'Eglise la souveraineté territoriale et politique qui lui est nécessaire, elle conquérait par là l'immense appui moral que l'Eglise même, redevenue libre, pourrait donner à son accroissement ?

En Palestine, en Syrie, en Egypte ce sont des missionnaires italiens qui, depuis des siècles, à l'aide de leurs écoles, ont répandu l'usage de leur langue. Au dire des diplomates mêmes, en Orient, on gouverne avec le catholicisme. M. Depretis sait cela et voudrait utiliser l'œuvre des missionnaires catholiques. Quel avantage l’Italie ne retirerait-elle pas de l’appui de l’Eglise dans ces régions ? Mais comment l'Eglise pourrait-elle favoriser l'influence de ses plus cruels ennemis ? Et pour nous borner à l'Europe, quelle sécurité, quelle puissance n'obtiendrait pas l'Italie si, au milieu de ces oscillations actuelles des Etats voisins, elle levait loyalement le drapeau du catholicisme en rendant justice à l'Eglise ? Ah ! oui elle pourrait vivre tranquille, sans dépenser tant et tant de millions pour avoir une existence incertaine et pleine d'angoisses ! Est-ce nous qui sommes les ennemis de l'Italie ? »

Je ne commente pas les paroles graves que vous venez de lire. Il me suffit de les avoir traduites.

8 mars 1879 : Mgr Vladimir Czaki est nommé nonce à Madrid 

L'Univers du 2 mars 1879

  Rome, 8 Mars

La nomination de Mgr Vladimir Czaki comme nonce à Madrid en remplacement de Mgr Cattani paraît assurée. Mgr Cattani serait nommé cardinal et évêque à Ancône.

11 mars 1879 : Lettre de M. l'abbé Thibaut, secrétaire de Mgr Freppel l’accompagnant à Rome.

L'Univers du 11 mars 1879

   La Semaine religieuse du diocèse d'Angers publie d'intéressantes lettres de M. l'abbé Thibaut, qui accompagne à Rome Mgr Freppel, en qualité de secrétaire. Nos lecteurs nous sauront gré d'en extraire ce qui se rapporte à la première audience obtenue par l'évêque d'Angers.

« Que vous dirai-je de cette première audience, qui a duré environ trois quarts d'heure ? Le Saint-Père n'étant étranger à aucune dos questions do notre temps, l'entretien a roulé sur les sujets les plus variés. Vous comprendrez, pour bien des motifs, que je ne saurais m'en faire l'écho. Mais ce que je puis vous rapporter, c'est la bienveillance extrême avec laquelle monseigneur a été accueilli.

Dès le premier moment le Saint-Père lui a dit : « Vous rappelez-vous, monseigneur, le jour où je vous vis pour la première fois ? Moi je m'en souviens bien ; c'était à l'époque du Concile, vous étiez au Quirinal avec le cardinal Donnet. » Monseigneur ne put que se montrer fort touché d'un souvenir si flatteur ; mais il devait l'être davantage quelques moments après. Vous savez que monseigneur avait l'intention d'offrir la collection de ses ouvrages à Léon XIII. Les 18 volumes, magnifiquement reliés, portant les armes du Saint-Père, avaient été déposés à ses pieds sur deux plateaux ; mais en les acceptant avec une satisfaction visible, le Pape a aussitôt ajouté : « Je vous dirai, Monseigneur, que je possède déjà vos ouvrages, du moins ceux que vous avez publiés étant professeur à la Sorbonne ; j'ai même deux exemplaires de votre réfutation de M. Renan, l'un en français, l'autre on italien. » Monseigneur présenta ensuite l'adresse du Chapitre d'Angers et celle de l'Université, ainsi que l'offrande du denier de Saint-Pierre. Le Saint-Père dit qu'il répondrait aux adresses et loua beaucoup la générosité des fidèles du diocèse.

La question des études ecclésiastiques, de l'enseignement de la philosophie et de la théologie, ont eu leur place dans ce long entretien. Le Saint-Père doit adresser prochainement aux évêques une encyclique à ce sujet. Il se montre très-attaché, comme on l'a dit, aux doctrines de saint Thomas. En résumé, monseigneur a été extrêmement heureux de rencontrer, dans Léon XIII, une bonté et une affabilité qui ne le cèdent en rien à celles de Pie IX. Son activité intellectuelle est très remarquable ; l'âge ne l'a point ralentie. Vous aurez lu le magnifique discours qu'il vient d'adresser en latin, et d'une voix pleine d'énergie, aux représentants de la presse catholique.

Les photographies de Léon XIII ne rendent qu'imparfaitement sa physionomie. Les traits du Pape sont d'une grande finesse et d'une parfaite distinction. Il a les yeux vifs, le visage, très maigre et très pâle. Sa santé est excellente. L'année dernière, si l'on a dit plusieurs fois que le Saint-Père avait été souffrant, c'est que les fatigues du premier mois de son pontificat ont été exceptionnelles. Les réceptions, commencées à neuf heures du matin, se poursuivaient jusqu'à deux heures, pour reprendre à cinq heures et se terminer à dix heures du soi ! Aujourd'hui le souverain Pontife paraît très vigoureux. Il reçoit dans son cabinet de travail, tandis que Pie IX recevait dans sa chambre à coucher.

12 mars 1879 : Lettre du Pape Léon XIII à Mgr Mgr Pierre-Louis-Marie Cortet, évêque de Troyes évêque de Troye

Mgr Pierre-Louis-Marie Cortet, évêque de Troyes

L'Univers du 14 Avril 1879


12 mars 1879 : Mandement de Mgr Pie au sujet des Encycliques du Pape Léon XIII 

Le Cardinal Pie

L'Univers du 12 mars 1879

  Nos très chers frères,

I. Le psalmiste royal disait : « Dieu a parlé une fois ; j'ai entendu ces deux choses : C'est que la puissance est de Dieu, et qu'à vous, Seigneur, est la miséricorde, et qu'il sera rendu par vous à chacun selon ses œuvres. » : Semel locutus est Deus; duo hæc audivi : quia protestas Dei est, et tibi, Domine, misericordia, quia tu reddes unicuique juxta opera sua (Ps. LXl, 12,13). Pareillement, le vicaire de Dieu en terre a parlé une première fois (Encyclique du 13 avril 1878 : Inscrutubili Dei consilio) ; ça été pour proclamer la suprême puissance de Dieu et la miséricorde du Sauveur. Et s'il parle une seconde (Encyclique du 28 décembre 1878 : Quod apostolici muneris) et une troisième fois (Lettres apostoliques du 15 février 1879 : Pontifices maximi prædecessores nostri), c'est pour insister de nouveau sur les droits souverains de Dieu, et pour ouvrir la source des grâces de son Fils rédempteur.

Plus que qui ce soit sur la terre, l'Eglise de Jésus-Christ a le don de l'opportunité ; et, pour employer un mot consacré par la langue du moment, les Papes ont toujours été ici-bas les grands « opportunistes ». A ceux que l'infatuation de ce qu'ils appellent les principes et les conquêtes modernes porte à élever les droits de l'homme par-dessus ceux de Dieu lui-même, il fallait opposer cette puissance, sans rivale qui institue, qui conserve et qui domine tous les pouvoirs inférieurs ; à ceux que le spectacle des choses présentes jetterait dans le découragement, il fallait montrer les ressources infinies de la miséricorde du Seigneur. Et parce que les ennemis de Dieu font trophée de leurs succès temporaires, il fallait constater que leur iniquité ne tarde jamais à se retourner contre eux et à s’appesantir sur leur tête (Et in verticem ipsius iniquitas ejus descendet. Ps. VII, 17) ; tandis que les hommes de foi recueillent tôt ou tard le fruit de leurs actes de piété et de charité, Dieu rendant finalement à chacun selon ses œuvres.

Tel est, N. T. C. F., le cadre de l'enseignement contenu jusqu’ici dans les lettres Apostoliques du successeur de Pie IX. Et comme, en dehors de ses autres mérites, le langage de Léon XIII a particulièrement celui de la clarté et de la simplicité, c'est à peine si nous accompagnerons de quelques commentaires la lecture que vous devez entendre.


II. Nous avions appris de saint Paul que l'homme de péché, le fils de perdition, qui sera révélé dans la fin des temps, n'aura rien moins que la prétention de s'élever au-dessus de tout ce qui porte le nom de la divinité, ou plutôt, qu'il se substituera lui-même à Dieu et s'en attribuera les droits et les honneurs (II Thessal., II, 3, 4.).

Ne semble-t-il pas, N. T. C. F., que ce paroxysme de l'orgueil humain soit en voie de se réaliser sous l'action du rationalisme contemporain, lequel, foulant aux pieds toute religion et toute doctrine révélée, en est venu à bannir Dieu de toute l'organisation sociale : monstruosité que n'avaient pas connue les peuples païens ? Incarnant dans la volonté de la multitude le droit suprême de commander, n'avons-nous pas entendu naguère encore la révolution nous signifier, dans les colonnes d'un de ses organes les plus autorisés, que l'entente restera impossible entre l'Eglise et la société moderne aussi longtemps que nous n'aurons pas déchiré de notre programme la maxime des apôtres : « qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (Act., V, 29), attendu que l'article fondamental et désormais indiscutable de nos constitutions, c'est que la loi issue des volontés du peuple ne connaît rien au-dessus d'elle, et qu'elle s'impose, quelle qu'elle soit, à toutes les consciences ? Que dis-je ? cet axiome de la tyrannie césarienne, devenu le dogme favori de nos démocraties, n'a-t-il pas été posé, dans les plus hautes régions politiques, comme la condition sine qua non de la pacification religieuse ; et l'Eglise n'a-t- elle pas trouvé devant elle des hommes d'Etat, d'ailleurs justement renommés, qui osaient se flatter de l'espoir qu'elle pourrait transiger sur ce point ? « Levez-vous, Seigneur, et qu'il ne soit pas donné à l'homme de prévaloir. » Exurge Domine, non prævaleat homo (Ps. IX, 20).

Et le Seigneur s'est levé. Il a parlé par la bouche de son plus auguste représentant ; et j'ai entendu d'abord cette sentence : que la puissance appartient en propre à Dieu ; que tout pouvoir humain venant de lui, doit lui être soumis ; et qu'à quiconque méconnaîtra cette subordination, il sera rendu selon ses œuvres.


III. Pie IX, considérant l'état du monde, avait dû principalement établir et définir le respect des droits de Dieu comme le devoir des sociétés aussi bien que des individus ; Léon XIII est amené à le présenter surtout comme un besoin public et une nécessité sociale.

Le principe d'indépendance ayant été proclamé, Ia logique des passions en a déduit les conséquences. Après l'insurrection contre l'Eglise, est venue l'insurrection contre toute forme d'autorité ; à la négation de l'ordre surnaturel a succède la négation de tout principe d'ordre quelconque.

La société civile, de quelque nom qu'on l'appelle et quelque régime qu'elle affecte, n'est possible qu’au moyen d'une hiérarchie dont les chefs sont investis d'un pouvoir de commandement ; et le radicalisme socialiste, en revendiquant la parfaite et inaliénable égalité de tous, a détruit tout droit de commander, toute obligation d'obéir, chacun étant à soi-même son propre souverain ! Une loi de nature, que le sens commun de tous les siècles et de tous les peuples civilisés ont reconnue, adjuge aux citoyens la possession et la transmission des biens acquis par le travail ou par l'épargne : et, sous l'empire de la cupidité érigée en théorie, le droit au partage égal ; par conséquent le dépouillement des propriétaires, est devenu le thème du communisme, qui n’a pas reculé devant la destruction même de la famille, par l'abolition des lois sacrées du mariage. Aucun des éléments de l'ordre public n’a pu trouver grâce, et les sectes, pour être, assurées de n’en rien épargner, ont fini par s'adjuger le nom même du néant. Enfin, comme la force des choses a continué pourtant de maintenir à la tête des nations des magistratures politiques revêtues d'un titre ou d'un autre, nous avons vu coup sur coup les projectiles meurtriers viser la tête des souverains, après que déjà le président d'une république avait péri par le poignard : attentat contagieux dont le monde entier s'est effrayé.

Eh bien ! c'est à cette heure que le chef vénéré de la chrétienté, oubliant qu'il est lui-même victime des révolutions, sans faire de retour sur sa propre cause, se met résolument en tête des conservateurs, de tous les intérêts des princes et des peuples, et, l'Evangile à la main, présente aux gouvernants et aux gouvernés la dernière planche de salut, le remède unique, mais le remède efficace à la dissolution dont le monde est menacé. Les esprits ne pouvaient pas n'être pas attentifs à sa voix. Car enfin, de quelque façon que les nations se constituent, qu'il s'agisse de royautés, d'empires ou de républiques, il est des principes et des devoirs essentiels en dehors desquels s'évanouit toute notion de gouvernement et d'ordre moral. Ces principes et ces devoirs, nulle voix purement humaine n'a autorité et mission pour les imposer aux hommes ; la terre ne les acceptera jamais qu'autant qu'ils seront marqués du sceau de la sanction divine.

Seule, la doctrine chrétienne se présente avec ce caractère. Et, parce qu'elle vient de Dieu, elle répond à tous les besoins, elle satisfait toutes les aspirations raisonnables : distribuant également la leçon aux riches et aux pauvres, aux maîtres et aux serviteurs, aux patrons et aux ouvriers, aux particuliers et aux hommes publics, tempérant les devoirs de la justice par les inspirations de la charité, rehaussant par les privilèges de la dignité surnaturelle ceux dont le sort est moins heureux ici-bas, enfin corrigeant les inégalités nécessaires de la condition présente par la doctrine de l'égalité suprême devant Dieu et des dédommagements sans fin de la vie future. La vraie déclaration des droits de l'homme et du citoyen est là ou elle n'est nulle part. Pour tout régime politique ancien ou nouveau, monarchique ou démocratique, l'Eglise qui enseigne ces doctrines est une alliée et un auxiliaire nécessaire : la repousser ou la traiter en ennemie, c'est prononcer l'arrêt de sa propre condamnation. Vouloir lui fermer la bouche, c'est ramener sur ses lèvres la réponse des apôtres à ceux qui leur défendaient de parler : « Soyez juges vous-mêmes si la conscience permet de vous obéir plutôt qu'à Dieu » : Si justum est in conspectu Dei vos potius audire quam Deum, judicate (Act., III, 19).


IV. Hélas ! nous dites-vous, la génération actuelle a donné de tels gages à l'erreur et aux principes de désordre que rien désormais ne pourra la faire rentrer dans les sentiers de Ia Vérité et de la justice. Elle est condamnée à recueillir jusqu'au bout le fruit de ses œuvres. Vainement la voix de l'expérience, la voix même du propre intérêt, étroitement lié à la conservation sociale, cherchera-t-elle à s'imposer aux ambitions satisfaites : d'autres exigences vont se lever, plus impérieuses encore et plus nombreuses que leurs devancières. La marche progressive des passions, d'accord avec les justes jugements de Dieu, pousse notre génération jusqu'au fond de l'abîme où nous allons périr. Ainsi entendons-nous s'exprimer ceux-là même qu'on comptait naguère encore parmi les plus confiants et les plus rassurés.

Pour nous N. T. C. F., qui connaissons les infinies ressources de la Providence et de la bonté divine, nous ne serions pas les interprètes fidèles de l'Eglise si nous vous apportions ce langage pessimiste. Outre que nous ne perdrons jamais confiance dans les retours salutaires de la raison humaine et du bon sens public, non plus que dans l'efficacité des leçons de l'expérience et du malheur, notre foi nous enseigne qu'ayant reçu les nations en héritage (Ps. II, 8) et les ayant rachetées dans son sang, Jésus-Christ a planté au milieu du monde chrétien sa croix, comme un bois de vie, qui ne cessera jamais de porter ses fruits, et dont les feuilles mêmes ont la propriété de rendre la santé aux nations. In medio plateæ ejus lignum vitæ, per menses singulos afferens fructum suum, et folia ligni ad sanitatem gentium. (Apoc., XXII, 2.). Les sociétés, comme les âmes, ne périssent que quand elles s'obstinent à périr. « Pourquoi mourrais-tu, maison d'Israël ? Si mourante que tu paraisses, je ne veux pas ta mort, dit le Seigneur Dieu ; revenez à moi et vivez. » Et quare moriemini, domus Israël ? Quia nolo mortem morientis, dicit Dominus Deus : revertimini, et vivite. (Ezech., XVIII, 31, 32.). Et comme la nation n'est que l'assemblage des individus, que chacun vienne puiser aux sources de salut ouvertes par l'Eglise, et la nation sera sauvée.

Or, N. T. C. F., l'Église n'a pas seulement dans ses domaines le dépôt de la vérité, elle a aussi le dépôt de la grâce ; et ce que l'homme ne pourrait pas avec la seule lumière de l'intelligence, l’admirable puissance de la grâce lui en confère la force. C'est vous dire avec quel à propos le Vicaire de Jésus-Christ, par les lettres apostoliques datées du 15 de ce mois, nous apporte l'annonce d'un jubilé universel à l'effet d'implorer le secours divin (Litteræ apostolicæ quibus indicitur Jubilæum universale : Pontifives maximi prædecessores nostri). Le carême se présentant comme le moment le plus propice pour profiter de cette faveur, nous n'avons pas voulu tarder d'un seul jour à vous informer de cette heureuse nouvelle d'autant que les exercices des missions vont commencer dans un assez grand nombre de paroisses.


V. Léon XIII rappelle que ça a été la pratique, déjà ancienne, de ses vénérables devanciers, d'ouvrir les trésors des faveurs célestes, dès les débuts de leur exaltation à la dignité du suprême apostolat, et d'indiquer des prières générales dans l'Eglise. D'une part c'était comme un don de joyeux avènement, et comme un gage sacré de la tendresse du père pour toute la famille du Christ devenue la famille de son vicaire ; d'autre part, c'était un premier tribut de piété filiale, c'était de premiers arrhes de tous les fidèles et de leurs pasteurs s'unissant au chef visible de l'Eglise et implorant l'aide du Seigneur, non-seulement pour le troupeau, mais pour le pasteur même de tout le bercail.

Or, dans des temps aussi déplorables que les nôtres, quand le ministère apostolique est rendu si difficile par l'état présent de l'Eglise ; quand l’édifice social tombe partout en ruines ; quand les funestes projets des hommes impies, quand les terribles menaces et les effets déjà visibles de la colère divine, donnent à redouter de jour en jour des maux plus grands : en de telles conjonctures, ce n'est certes pas le cas de mettre ce que la tradition du passé nous recommande.

Et comme le bénéfice particulier du jubilé consiste à procurer l'expiation, des péchés, l'accomplissement des œuvres de pénitence et de charité, la pratique plus fervente des exercices de piété ; et que d'ailleurs, par la prière concertée et simultanée de toute l'Eglise, une sorte de violence est faite à Dieu ; il y a tout lieu d'espérer du Père céleste qu'il abaissera des regards favorables sur son peuple, et que, les choses prenant une face meilleure, il nous accordera les lumières et les consolations de ses miséricordes tant désirées. Car, dit Léon XIII, empruntant la voix de saint Léon le Grand : « Si, la grâce de Dieu nous conduisant à l'amendement de nos mœurs, nous triomphons par là de nos ennemis spirituels, la force de nos adversaires temporels sera brisée du même coup, et notre conversion affaiblira la puissance de ceux que, non point leurs mérites, mais nos propres délits, avaient rendus forts contre nous. » (S. Léo, Serm. I de Quadrag).

Conformément à ces considérations, un jubilé universel est accordé au monde catholique : immense amnistie spirituelle dont la condition première est le pardon préalable obtenu par le repentir et par le recours au tribunal de la pénitence, et dont l'effet est la pleine rémission de toutes les peines encourues par suite des péchés en même temps que la remise en possession de tous les mérites précédemment acquis ; amnistie qui s'étend non-seulement aux vivants, mais encore à ceux que la justice divine détiendrait au-delà de cette vie dans le séjour des expiations.


VI. A l'œuvre donc, N. T. C. F., et que personne ne néglige ce bienfait providentiellement approprié tant à nos besoins personnels qu'aux nécessités publiques. Dans ce que nous voyons s'accomplir, intervient sans nul doute la main puissante et vengeresse de Dieu. Le psalmiste l'avait annoncé : « Les nations se sont enfoncées dans le gouffre qu'elles avaient creusé, et leur pied a été pris dans la trappe qu'elles avaient dressée. On reconnaîtra que le Seigneur rend justice, en ce que le pécheur aura été pris dans les œuvres de ses mains. » (Ps. IX, 16, 17). Mais dans cette justice, N. T. C. F., éclate déjà la miséricorde. Combien de nos concitoyens, en voyant leurs principes et leurs œuvres se retourner contre eux, ont déjà commencé à confesser leur erreur ! Durant ce temps de propitiation et ces jours de salut (II Corinth., V, 2), la conversion des esprits s'opérera dans de plus larges proportions, et elle attirera sur nous des grâces de toute sorte.

D'ailleurs si la puissance de Dieu se fait sentir en ce qu'elle nous livre aux conséquences logiques de nos œuvres mauvaises, est-ce que sa bonté ne tiendra pas compte de tant et tant de bonnes œuvres dont notre pays donne le spectacle quotidien ? Au sein de quelle société a-t-on jamais vu plus d'efforts et de sacrifices généreux, plus d'entreprises de zèle et de dévouement ? Le souffle du jubilé va encore réchauffer cette ardeur, stimuler cette activité. Chacun de nous ayant fait devant Dieu la revue de sa propre conscience, et s'étant rétabli ou confirmé dans l'état de justification, à l'effet de participer aux bienfaits du grand pardon et d'y faire participer jusque par-delà la tombe les êtres qui nous sont chers, nous voudrons nous donner avec plus de soin que jamais à tout ce qui peut remédier aux plaies du corps social.

L'Encyclique du Saint-Père nous y excite par les motifs les plus puissants. En particulier, nous dit-il, « comme les sectes ennemies de la société se recrutent trop souvent parmi les hommes de métier ou les hommes à gage, lesquels, dégoûtés volontiers du travail, se laissent naturellement allécher par l'appât des richesses et la promesse d'avantages imaginaires, il nous paraît opportun d'encourager nommément les associations d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage de la religion, tendent à inspirer à leurs membres le contentement de leur sort, la résignation au travail, et à en faire des citoyens soumis et des hommes tranquilles (Encyclique Quod apostolici muneris) ».

Que la très sainte et immaculée Vierge Marie, que son bienheureux époux saint Joseph, constitué désormais patron de l'Eglise universelle, que les saints apôtres Pierre et Paul, par l'autorité desquels le pontife romain nous ouvre tous les trésors de l'Eglise, que tous les saints anges et toute la cour céleste intercèdent auprès de Dieu tout-puissant et de son Fils très miséricordieux, pour que la grâce de ce jubilé, unie à celle de la sainte quarantaine, produise tous ses fruits, au plus grand avantages des âmes et à la plus grande utilité de l'Eglise (Encyclique Quod apostolici muneris) ! Ainsi soit-il. 

12 mars 1879 : Fin du schisme arménien

L'Univers du 19 mars 1879

  Fin du schisme arménien
Les Missions catholiques publient la dépêche suivante, qui confirme ce que nous avons annoncé :

Péra, mercredi 12 mars, 6 h. 20, soir.

Kupélian s'est démis des fonctions patriarcales et s'est soumis à Mgr Hassoun. Il est parti aujourd'hui pour Rome.
 .

13 mars 1879 : Démenti de la Voce della verità à propos des revendications de son pouvoir temporel par le Pape Léon XIII 

L'Univers du 13 mars 1879

   On télégraphie de Rome, le 11 mars, à l'Agence Havas :
On lit dans la Voce della Verità :

« Plusieurs journaux ont dit que Léon XIII avait changé de politique et s'était retranché derrière le « non-possumus » et la revendication du pouvoir temporel, à la suite de pressions exercées sur lui par le cardinal Manning ou par l'épiscopat français. »

La Voce della Verita dément absolument ces nouvelles et ajoute :

« Le Pape proteste et protestera toujours jusqu'à ce qu'il soit pourvu, selon son droit, à la dignité et à la liberté du Saint-Siège.  .

15 mars 1879 : Mgr Kupélian, évêque schimatique Arménien, fait sa soumission du Saint-Siège

L'Univers du 16 mars 1879

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, 15 mars, 9h45 matin.

Le consistoire cardinalice aura lieu entre le 20 et le 30 avril.

Mgr Kupélian est attendu à Rome, où l'on assure qu'il vient faire sa soumission, selon la nouvelle qui en a déjà été donnée.

On assure que l'apaisement des affaires chaldéennes et arméniennes est du aux efforts de la France qui, en cette circonstance, se serait souvenue de ses devoirs de puissance catholique et qui pourrait ainsi ressaisir son influence en Orient.

Le cœur du Pape en a été grandement consolé.

[Les Arméniens catholiques étaient jusque là divisés en deux groupes, l'un catholique, l'autre schismatiques. Les catholiques étaient dirigés pasr Mgr Hassoun, formant les deux tiers de la communauté. Ils avaient eu à subir les persécutions de l’autre tiers de leurs coreligionnaires, qui se laissaient diriger par Mgr Kupélian, évêque schismatique. Le grand vizir Hussein-Pacha, sous des influences hostiles à la France, avait donné l’ordre d’enfoncer les églises des fidèles dirigés par Mgr Hassoun et les schismatiques leur avaient infligé mille outrages. L’influence de l’ambassade de France à Constantinople avait fini par faire entendre raison au cabinet ottoman, et les exhortations, venues de Rome, finirent par décider Mgr Kupélian à renoncer au schisme.]

13 mars 1879  :  Décret autorisant  l’introduction  des  causes  de  béatification  et  de  canonisation  de  plusieurs  missionnaires martyrs, dont le futur St Théophane Vénard

L'Univers du 13 mars 1879

   Le Souverain Pontife Léon XIII vient de signer le décret pour l’introduction de la cause de béatification et de canonisation des vénérables serviteurs de Dieu : Mgr Etienne-Théodore Cuénot, du diocèse de Besançon, mort en prison, dans la Cochinchine, le 14 novembre 1861 ; Pierre-François Néron, du diocèse de Saint-Claude, immolé au Ton-King en haine de la Foi, le 3 novembre 1861 ; Jean-Théophane Vénard, du diocèse de Poitiers, décapité pour la Foi dans le royaume annamite, le 2 février 1861, et Jean-Pierre Néel, du diocèse de Lyon, martyrisé en Chine, le 18 février 1862.

13 mars 1879 :  L’Afghanistan érigé en Préfecture Apostolique

L'Univers du 13 mars 1879

  Le Saint-Siège vient d’ériger en Préfecture apostolique le territoire de l’Afghanistan et il en a confié l’administration à la Société des missionnaires de Saint Joseph de Mill-Hill, près de Londres.

14 mars 1879 : Note de la Voce della verità à propos des revendications de son pouvoir temporel par le Pape Léon XIII 

L'Univers du 14 mars 1879

Voici la note de la Voce della Verità, signalée hier par le télégraphe :

« Plusieurs feuilles libérales ont dit et répètent que le Saint-Père a changé de politique et s'est retranché derrière le non possumus et la revendication du pouvoir temporel par suite de pressions exercées par le cardinal Manning ou par l'épiscopat français.
Nous sommes en mesure de donner le démenti le plus formel à cette fable inventée par la presse libérale dans un but facile à comprendre.

Le Pape Léon XIII, comme son prédécesseur Pie IX, a toujours protesté et protestera toujours jusqu'à ce qu'il soit pourvu, comme la raison et le droit le réclament, à la dignité et à la liberté du Saint-Siège. »

Comme on le voit, ce démenti, que l’Agence Havas avait fort obscurément rendu, porte sur deux points : premièrement le Saint-Père n'a pas changé et n'avait pas à changer de politique, parce qu'il n'en a jamais eu d'autre que celle de ses prédécesseurs ; secondement, il n'a pas reçu et n'avait pas à recevoir de conseil ni de pression, soit du cardinal Manning, soit de l'épiscopat français.

Les feuilles libérales font toujours leur triste métier, qui est d'égarer l'opinion.

15 mars 1879 : L'Agence Havas invente une opposition entre les évêques de Belgique et le Pape Léon XIII

L'Univers du 15 mars 1879

  L’Agence Havas communique aux journaux la dépêche suivante :

Rome, 13 mars.

« On assure, dans les cercles catholiques, que le Vatican n'approuve pas l'attitude de l'épiscopat belge, qui cherche à combattre le projet ministériel relatif aux écoles. On assure que le cardinal Nina a télégraphié au nonce du Pape, à Bruxelles, le chargeant d'intervenir auprès des évêques de Belgique afin qu'ils maintiennent les bons rapports avec le gouvernement et les autorités locales. »

Cette dépêche porte avec elle de quoi la démentir. Il n'est pas besoin, en effet, de nombreuses réflexions pour comprendre que le langage tenu par les évêques de Belgique au sujet de la question des écoles n'est autre que le langage tenu par Léon XIII lui-même lorsque le Pape, l'année dernière, a traité cette même question dans sa lettre au cardinal Monaco La Valetta.

Bien loin donc de désapprouver, il est certain que le Pape encourage l'attitude des évêques belges, et la dépêche de l’Agence Havas n'est qu'un mensonge de plus.

17 mars 1879 : Bref du Pape Léon XIII en faveur de la confrérie du vœu national

Le Pape Léon XIII au Sacré-Coeur de Montmartre

L'Univers du 7 avril 1879

  Nous recevons de M. le secrétaire de l'œuvre du Vœu national au Sacré-Cœur la lettre suivante :

Ce 17 mars 1879.

Monsieur le directeur,

La plupart des feuilles religieuses ont reproduit dans ces derniers temps un décret rendu par la Sacrée-Congrégation des indulgences, qui oblige les fidèles à se présenter en personne pour se faire valablement inscrire dans une confrérie. Le souverain Pontife, qui aime beaucoup notre œuvre de réparation et d'expiation nationale et qui a daigné plusieurs fois le lui témoigner, vient de le faire encore en lui accordant une grâce extrêmement précieuse. Sa Sainteté a bien voulu dispenser la sainte Ligue et l’Archiconfrérie du vœu national de cette formalité, en autorisant les directeurs à inscrire les membres de ces deux œuvres de prière sur leur demande par écrit.

Vous comprendrez aisément, monsieur le directeur, l'importance que peut avoir pour l'œuvre du Vœu national la prompte et entière publicité de cet induit ; aussi, confiant dans votre bienveillance ordinaire, je viens vous prier de faire connaître à vos lecteurs la haute faveur dont notre chère œuvre vient d'être honorée.

Bref du Pape Léon XIII en faveur de la confrérie du vœu national

18 mars 1879 : Les audiences accordées par le Pape Léon XIII et la propagande anticléricale

L'Univers du 25 mars 1879

Rome, 18 mars, vigile de saint Joseph.

[…] On sait combien le pape Pie IX était accessible aux fidèles. Léon XIII ne l'est pas moins, et les audiences qu'il accorde vont se multipliant tous les jours. Il n'y a qu'une différence, qui consiste dans la rareté des discours publics. Non pas que Léon XIII se taise absolument ; nous avons, grâce à Dieu, de quoi faire un gros volume de ses allocutions, de ses encycliques, et le monde est encore sous l'impression des grandes paroles prononcées le 22 février en présence des journalistes.

Les prélats qui sont à Rome voient fréquemment le Pape en audience privée, le soir. Ainsi, l'Eme cardinal Manning, auquel la presse an glaise, italienne et allemande attribue des missions imaginaires, parce qu'elle ignore absolument les affaires importantes qu'il traite. C'est une coutume incurable des journalistes libéraux de présenter le Saint-Père comme l'instrument docile soit de tel prince de l'Eglise ou de tel évêque, soit de l'en tourage du Vatican. Il ne suffit pas à ces journalistes que le Pape soit privé de sa liberté politique et matérielle ; ils le privent encore de sa liberté pontificale et spirituelle. En lisant les inventions absurdes des journalistes, Pie IX disait : « Je règne et je gouverne », et il souriait. Léon XIII se tait. Il a pitié, je n'ose pas dire qu'il méprise.

Par exemple, ce soir, la Capitale, parlant du cardinal Manning, l'appelle un fanatique, et, comme d'autres feuilles, le fait Pape a latere. Un fanatique, l'éminent archevêque de Wertminster ! Les protestants anglais sont d'un autre avis, et il n'est pas un homme de sens qui ne voie dans ce saint personnage une figure achevée de la fermeté dans la mansuétude, de la science dans le dévouement.

Mais je reviens aux audiences, pour citer les principales de cette semaine.

Le Pape a reçu Mgr l'archevêque d'Avignon, lui apportant une somme considérable, recueillie dans son diocèse pour le Denier de Saint-Pierre, et s'est longtemps entretenu avec Sa Grandeur.

Le Pape a reçu aussi Mgr de la Bouillerie, archevêque in partibus, coadjuteur de Bordeaux, qui se trouve à cette heure en excursion à Naples. On me dit que Mgr de la Bouillerie a entrepris un grand travail théologique auquel il met la dernière main, en consultant les savants thomistes de Rome, entre autres le R. P. Zigliara, des frères prêcheurs. L'archevêque a introduit auprès de Léon XIII M. l'abbé de la Martinière, chanoine de Bordeaux, qui a obtenu de Sa Sainteté un rescrit en faveur des éditeurs de son livre : La divine Eucharistie. Au bas de l'adresse de ces éditeurs, MM. Pellion et Marchet frères, le Pape a écrit de sa main ces paroles flatteuses et en courageantes :

Libros qui pietatem fovent et religionem tuentur commendamus, eorumqne editori-bus benedicimus. 

LEO PP. XIII.

M. l'abbé de la Martinière a été admis à offrir au Saint-Père une croix d'or de grand prix, ornée d'émaux et s'ouvrant au centre par un ressort qui découvre une montre de la dimension d'une pièce de 5 centimes.

Le Pape a reçu Mgr Guindani, évêque de Borgo San Donnino (Toscane), qui a remis à Sa Sainteté les offrandes de son diocèse pour le Denier de Saint- Pierre et un album de ses diocésains. Ce pieux évêque a remis aussi 1 000 fr. à l'Eme cardinal vicaire pour le temple au S. Cœur de Jésus qui sera construit à l'Esquilin.

Le Pape a reçu Mgr Louis Zouaïn, chor-évêque maronite, venant de France. Ce prélat, qui avait déjà eu une audience de l'Em. cardinal Siméoni, a été ravi d'entendre Léon XIII parler des affaires d'Orient avec une connaissance parfaite et exposer les vues les plus larges et les plus élevées. Comme Mgr Zouaïn se propose de rentrer bientôt au Liban pour s'y consacrer à l'éducation du clergé, le Saint-Père a tendrement béni sa mission. Que je n'oublie pas de dire que Mgr Zouaïn est un ami passionné de la France catholique. Les maronites nous restent fidèles, malgré l'abandon où la France officielle les laisse depuis si longtemps.

Le Pape a reçu le T. R. P. Gornoldi, de la compagnie de Jésus, et M. le chevalier Venturoli. A l'égal des PP. Liberatore et Kleutgen, le P. Cornoldi est un des athlètes de la théologie thomiste, un ami de notre cher compatriote Mgr Sauvé. Le chevalier Venturoli dirige une revue importante : La Scienza italiana. Sa Sainteté les a vivement encouragés dans leurs travaux et les a bénis.

Le Pape a reçu M. H. Durrieu, président de la société générale du crédit industriel et commercial de Paris, ainsi que d'autres Français.

Le Pape a reçu, enfin, Mme L. Mackay de la Californie, accompagnée de sa fille et de sa mère Mme Hungerford. Léon XIII, qui savait les œuvres de charité et de bienfaisance que cette dame soutient généreusement en France et en Amérique, l'a louée, remerciée et bénie.

A l'occasion de la fêle du roi Humbert, j'ai signalé l'oubli dans lequel, la couronne d'Italie laisse les pauvres. Par contre, je dois dire ce que fait le Pape pour les pauvres. Comme Léon XIII n'a rien pris à autrui, il garde et comme homme et comme Pontife cette tendresse, cet élan de l'âme qui souffre de la souffrance des pauvres et ne se soulage qu'en les soulageant.

Il y a en face des côtes de l'Etat de l'Eglise et de la Toscane une petite île, ou plutôt un rocher sur lequel la main de l'homme luttant contre la nature fait germer un peu de blé et croître quelques plants de vigne. C'est l’Isola del Giglio, (l'île du Lys).

Au mois de janvier dernier, le fisc italien, qui n'a ni entrailles, ni cœur, mais des milliers de pattes avides et crochues, déclara saisies et mit aux enchères les pauvres chaumières et les pauvres champs des pauvres insulaires incapables de payer la somme des impôts courants et arriérés. Le spectacle de la mise aux enchères des biens, des meubles, des ustensiles et des outils des malheureux ; spectacle non sanglant, mais plus cruel que sanglant, est de tous les jours sous le beau ciel de l'Italie, de ce pays dove il si Suona, mais où ne tinte plus un écu. Les libéraux ne s'en émeuvent plus, mais l'affaire de l'Isola del Giglio était trop forte. Dans la presse on en fit un certain bruit. Qui vint au secours des insulaires ? Personne, excepté Léon XIII. La semaine passée seulement l’Osservatore nous a révélé que le Pape leur avait envoyé une somme considérable. Après le fisc, l’Isola del Giglio a d'ailleurs subi le choc des tempêtes maritimes ; des cabanes ont été emportées, des champs ravagés, l'église endommagée.
Ce soir, l’Osservatore romano porte aux Dernières nouvelles ce qui suit :

« Malgré la détresse financière du Saint-Siège, le Pape, dont la charité généreuse et attentive ne se lasse jamais d'accourir partout où il y a des infortunes à soulager, ayant appris les graves désastres produits en Hongrie par l'inondation, a aussitôt envoyé cinq mille francs pour les malheureux inondés.
Tel est l'usage invariable que le père des fidèles fait du Denier à l'aide duquel ses enfants secourent son auguste pauvreté. Jaillies de la charité individuelle, les offrandes du Denier servent à alimenter l'œuvre de la charité universelle. »

Ce trait peut servir d'argument contre les ennemis de la papauté qui ont voulu faire du territoire de l'Eglise un territoire italien. Le pape, dépositaire sacré et administrateur souverain de ce territoire qui ad omnes catholicos pertinet a besoin, comme il nous l'a dit, de ce territoire pour sa liberté, et, ne l'oublions pas, sa liberté est notre liberté, la liberté de nos cœurs et la lumière de nos âmes.

C'est pourquoi nous réclamons pour Lui et pour nous le bien qui nous appartient. Sur le territoire romain, nous n'avons jamais été étrangers ; avant la venue du Christ et le martyre de l'apôtre Pierre, les Césars, moins égoïstes que les sectaires d'Italie, nous avaient octroyé le titre de citoyens romains. Dieu avait disposé les choses ainsi, pour la grandeur et l'universalité de son Eglise.

On discutera longtemps sur ce sujet, et on s'accordera difficilement, je le sais. Mais je dis qu'à tout prendre, il y a moins de raisons pour que l'Italie conteste au monde chrétien la possession de l'Etat de l'Église qu'il n'y a de raisons pour que le monde chrétien conteste aux habitants de la péninsule la possession libre de l'Italie, si l'Italie s'obstine à nous disputer nos droits légitimes et antiques en détenant notre propriété par la violence et l'injustice. Que la foi renaisse vigoureuse en Europe, et elle renaîtra par la persécution même, il y aura des règlements de comptes sévères. E Basta !

Aujourd'hui a commencé chez les sœurs de B. Joseph de l'Apparition l'exposition de l'œuvre apostolique : ce sont des vêtements et des ustensiles sacrés offerts au souverain Pontife pour les missions pauvres.

20 mars 1879 : Le F⸫ Ferry et l’instruction publique

L'Univers du 20 mars 1879

La franc-maçonnerie nous gouverne ; elle est la souveraine de la république. Le gouvernement lui-même n'est qu'une succursale des Loges. Au ministère, au Parlement, à la préfecture de police, la franc-maçonnerie est maîtresse. MM. Le Royer et Lepère, Jules Ferry et Tirard sont francs-maçons. M. Gambetta est franc-maçon, M. Andrieux est franc-maçon, presque toute la gauche est engagée dans la secte.

C'est l'explication de la guerre déclaré par les hommes du jour au prêtre, aux ordres religieux, à l'Eglise, la raison des projets de loi de M. Jules Ferry et des autres sur l'instruction publique et des votes du conseil municipal de Paris sur les écoles congréganistes.

Le grand travail de la franc-maçonnerie, c'est de s'emparer de l'école pour en chasser les prêtres et la religion :

« Tant que l'enseignement, dit le Grand-Orient (assemblée de 1867), sera confié à l'influence du clergé, la société ne sera pas affranchie. Propager l'enseignement à tous les degrés, arracher à nos éternels adversaires cette domination absolue qu'ils exercent dans nos campagnes : n'est-ce pas la base essentielle de la régénération sociale à laquelle notre institution est vouée et se doit avant tout ? »

La Ligue de l'enseignement, accueillie à l'origine comme une institution essentiellement maçonnique, n'avait pas d'autre but.

« La ligue, est-il dit dans les statuts, a pour but de propager l'éducation par les moyens suivants : en provoquant la révision des lois, en ce qu'elles ont de contraire à la liberté de conscience ; en s'efforçant d'élever la position sociale des instituteurs et institutrices ; en cherchant à développer l'enseignement des filles ; en favorisant l'établissement des bibliothèques populaires et des écoles d'adultes en organisant des réunions publiques. »

Ce plan, la franc-maçonnerie l'a fait sien. Dès 1867, le Monde maçonnique déclarait que le conseil de l'ordre avait résolu de prendre la Ligue de l’enseignement sous sa direction en la constituant au sein du Grand-Orient de France.

L'œuvre était bien la même. Aujourd'hui c'est le programme commun de la franc-maçonnerie et de la ligue de l'enseignement qui se réalise dans les nombreux projets sur l'instruction soumis aux Chambres, et qui tendent tous, sous diverses formes, à la destruction de l'enseignement religieux.

Le F⸫ Ferry et ses compères font leur œuvre de francs-maçons. Cependant ils osent bien alléguer des raisons d'intérêt général à l'appui de leurs projets sectaires. Le ministre retire aux ordres religieux le droit d'enseignement parce que, dit-il, la liberté d'enseigner n'existant pas pour des étrangers, elle ne peut être reconnue « aux affiliés d'un ordre essentiellement étranger par le caractère de ses doctrines, la nature de ses statuts, la résidence et l'autorité de ses chefs. »

C'est lui, Ferry, l'affilié des loges, le représentant d'une secte essentiellement cosmopolite, qui parle ainsi des jésuites et des autres ordres religieux !
Que l'on compare donc les statuts des ordres religieux avec ceux de la franc-maçonnerie.

La secte se définit elle-même : « une société qui, pour se constituer, a dû faire disparaître tous les préjugés de nationalités, de conditions et de religions. » (Journal maçonnique, p. 170). La déclaration de principes, formulée et promulguée dans la réunion solennelle du convent maçonnique, à Lausanne, en septembre 1875, porte expressément : « La franc-maçonnerie est ouverte aux hommes de toute nationalité, de toute race, de toute croyance » (Voir, le XIXe Siècle, 30 septembre 1875).

Voilà la secte dont le F⸫ Ferry fait partie, à laquelle il a été initié, avec le cérémonial grotesque en usage, le 8 juillet 1875, secte d'où l'on a banni tous les préjugés de nationalités, secte ouverte aux hommes de toute nationalité, et au nom de laquelle il prétend exclure de l'enseignement, comme étrangers, des religieux qui élèvent des citoyens pour la patrie !

Ces lois de proscription, dictées par l'esprit de secte, en exécution d'un plan cosmopolite de renversement, et en collaboration avec l'étranger, passeront-elles devant les Chambres ? Verrons-nous Dieu banni de l'éducation de la jeunesse, les meilleurs maîtres chassés des écoles, tout enseignement religieux proscrit, et les écoles ouvertes à la franc-maçonnerie ? Se peut-il que la France soit la proie d'une société secrète ? Quelqu'un certainement se lèvera dans les Chambres pour repousser au nom du patriotisme les entreprises de la secte, et imposer silence au F⸫ Ferry. 

23 mars 1879 : Le Pape Léon XIII honore M. Henri de l’Epinois du titre de Comte Romain

L'Univers du 23 mars 1879

Nous lisons dans l’Echo de la Province :

Un de nos bons amis nous adresse les lignes suivantes. Nous les insérons en nous associant aux sentiments qu'elles expriment :

S. S. le Pape Léon XIII ne cesse de donner les témoignages les plus éclatants de son intérêt pour les fortes études et pour ceux qui y consacrent leur temps et leur intelligence. On a lu ses admirables écrits sur la philosophie et l'histoire ; on l'a vu créer spécialement pour le savant M. de Rossi la charge de préfet du musée chrétien du Vatican, honorer le docte abbé Martigny du titre de protonotaire apostolique, etc., etc., et aujourd'hui, nous apprenons avec joie que Sa Sainteté vient récemment de décerner à notre ami M. Henri de l'Epinois le titre de comte (héréditaire) romain.

Lorsque parut le livre Le gouvernement des Papes et les révolutions dans les Etats de l'Eglise, Pie IX avait spontanément envoyé à M. Henri de l'Epinois la croix de Saint-Grégoire-le-Grand et un bref élogieux ; ses nombreux écrits sur Galilée, les Fausses décrétales, la Politique de Sixte-Quint, la critique des erreurs de l'histoire de M. Henri Martin, etc., avaient attiré également l'attention et les éloges du vénéré Pontife, et nous pouvons dire que l'honneur personnel accordé en ce moment à M. de l'Epinois rejaillit sur cette Revue des questions historiques et cette Société bibliographique, centres de fortes études et de propagande sociale dont notre ami s'occupe particulièrement.

Henri de l'Epinois aurait pu, avec plus de droit que bien d'autres, — en raison du passé de sa famille, — prendre un titre nobiliaire : il ne l'a pas voulu, mais il se parera et se glorifiera de celui de comte dont Sa Sainteté Léon XIII, dans sa généreuse justice, vient de le récompenser pour une vie toute consacrée à la défense de l'Eglise et de la vérité. — Comte Frédéric de Saint- Sernin.

23 mars 1879 : Lettre de démission adressée au grand-vizir de Constantinople par Mgr Kupélian

L'Univers du 23 mars 1879

Nous empruntons aux Missions catholiques la traduction de la lettre remise par Mgr Kupelian au grand-vizir Kheredine pacha, et dans laquelle il donne sa démission des fonctions de patriarche dont la Porte l'avait investi contre tout droit :

Altesse,

Le but de la présente lettre de ma démission est que, dans la pensée de pouvoir défendre les droits du gouvernement ottoman et les intérêts de ma nation arménienne catholique, sans apporter de préjudice à mes croyances religieuses, j'avais accepté la charge de catholicos et de patriarche de Cilicie de la nation arménienne catholique qu’on m'avait confiée, il y a quelques années, pendant les dissensions et les troubles nationaux.

Mais, dans le passé et surtout en dernier lieu, ayant personnellement pris en sérieuse considération, sans aucun préjugé et sans intervention d'autrui, le fond et les circonstances de la question, j'ai acquis la conviction que, dans la conduite et dans les enseignements de S. B. Mgr Hassoun aussi bien que de sa communauté, il n’y avait rien qui puisse porter la moindre atteinte aux droits légitimes et sacrés de S. M. I. le sultan, et que, quant aux intérêts de la nation arménienne catholique, ils étaient parfaitement sauvegardés ; de même, je me suis convaincu que, d'autre part, nous étions déviés et sortis de l'unité de la religion catholique, dans laquelle je suis né et j'ai été élevé.

Par conséquent, dans l'intention de satisfaire, en toute justice, aux devoirs sacrés qui m'incombent vis-à-vis de mon gouvernement et de ma religion, j'ai respectueusement déclaré mon retour au sein de l'Eglise et de la religion catholique, et ma plus profonde soumission à S. B. Mgr Antoine Hassoun, chef spirituel de la nation et de l'Eglise arménienne catholique, patriarche et catholicos légitime de Cilicie, de même qu'à Sa Sainteté le pape, suprême chef du catholicisme.

C'est pourquoi, comme je ne puis ni ne dois plus garder et continuer la charge de patriarche et de catholicos de Cilicie de la nation arménienne catholique, je donne, avec empressement et sans aucune réserve, ma démission de la charge plus haut mentionnée.

En même temps, j'annule et je révoque dès aujourd'hui la procuration dont j'avais auparavant investi M. l'abbé Grégoire Enfiedjian, de même que celle de tous les mourakkas (délégués patriarcaux) et officiers qui avaient été constitués par moi dans la capitale et dans les provinces ; et je déclare que ces personnes n'ont plus aucun droit ni aucune faculté de faire un acte quelconque au nom du patriarcat arménien catholique.

Je finis par implorer de la bonté divine leur retour dans la communion catholique.

Constantinople, le 26 Chaban 1294 (10 mars 1879)

L. S.
Ohan Kupélian,
Patriarche arménien catholique
.

 
Le correspondant de Constantinople des Missions catholiques qui leur envoie cette traduction la fait suivre des réflexions que voici :


La démission de Kupélian enlève le dernier prétexte que les ministres de la Porte alléguaient pour refuser la reconnaissance officielle de S. B. Mgr Hassoun. Il y a tout lieu d'espérer que M. Fournier, ambassadeur de France, pourra maintenant déterminer le gouvernement turc à restituer à Mgr Hassoun sont bérat. Les kupélianistes sont en désarroi.

Kupélian est parti pour Rome en compagnie de M. l'abbé Akchehivlian, chancelier du patriarcat arménien. Tous les catholiques sont dans l'allégresse. On peut dire que la tête du schisme est écrasée. La plupart des néo-schismatiques suivront sans doute l'exemple de Kupélian. La conversion du pseudo-patriarche produira un grand effet dans toutes les provinces de l'intérieur. 

C'est un triomphe éclatant de la cause catholique.

23 mars 1879 : Vers la fin du schisme arménien

L'Univers du 26 mars 1879

Rome, 23 Mars,

La Porte, à la suite de la renonciation de Mgr Kupelian, s'est montrée disposée à accueillir la demande du Vatican qui veut obtenir la reconnaissance de Mgr Hassoun comme patriarche des Arméniens.

Presque tous les Arméniens dissidents ayant fait leur soumission à l'Eglise de Rome, le Pape publiera un document constatant la fin du schisme et remerciant la Porte ainsi que tous ceux qui ont contribué à le faire cesser.

24 mars 1879 : PÉTITION DES ARCHEVÊQUES ET EVÈQUES FONDATEURS DE L’UNIVERSITE LIBRE D’ANGERSA LA CHAMBRE DES DEPUTES
RELATIVEMENT AU
Projet de loi sur l'Enseignement Supérieur

L'Univers du 27 mars 1879

Angers, le 24 mars 1879.

Messieurs les députés,

C'est avec une douloureuse émotion que nous venons de lire le projet de loi sur l'enseignement supérieur soumis à vos délibérations par M. le ministre de l'instruction publique. Protecteurs naturels d'un établissement que nous avons fondé, aux termes de la loi, avec le concours des fidèles de nos diocèses, nous avons le devoir d'appeler votre attention sur des mesures qui entraîneraient la ruine de notre œuvre. Déjà la vive et profonde sensation qu'a produite en France la simple annonce d'un pareil projet, montre assez quels intérêts s'y rattachent et combien graves seraient les conséquences qui en résulteraient, s'il venait à être mis à exécution. C'est pourquoi nous croyons servir utilement la paix publique, en même temps que nous plaidons la cause de la justice ; et de la vraie liberté, en vous priant de ne pas donner la main à une entreprise qui ne saurait qu'ajouter à la division des esprits, dans un moment où le pays, éprouvé par tant de malaises, manifeste un besoin si impérieux de tranquillité et d'union.

Et d'abord, ce qui nous frappe dans le projet de M. le ministre de l'instruction publique, c'est l'absence de tout prétexte sérieux pour remettre en question ce que l'Assemblée nationale, d'où les pouvoirs actuels tirent leur origine, avait souverainement réglé. C'est une maxime de sens commun, et un principe de droit public, qu'à moins de mauvais résultats ou de graves inconvénients, démontrés par l'expérience, on ne bouleverse pas une législation de fond en comble. La stabilité des lois, condition de tout ordre de choses régulier et normal, est fondée tout entière sur ce principe. Or, est-il un seul fait, constaté par l'expérience, que l'on puisse articuler contre la loi du 12 juillet 1875, pour en motiver le retrait ou la mutilation ? Depuis quatre ans qu'elle fonctionne, à la satisfaction de tous, a-t-elle donné lieu à une plainte quelconque de la part de ceux qui sont chargés d'en surveiller l'application ? S'est-il élevé le moindre conflit entre les membres de l'enseignement public et ceux de l'enseignement libre ? Chaque fois qu'ils se sont trouvés en présence les uns des autres, à l'occasion des examens, a-t-on pu signaler autre chose dans leurs rapports qu'une estime et une courtoisie réciproques ? Cette concurrence loyale, ou plutôt cette émulation féconde a-t-elle amené sur quelques points l'abaissement du niveau des études ? Qui oserait le prétendre ?

À toutes ces questions, recteurs ou inspecteurs d'académie, doyens de facultés, tous répondront que la loi du 12 juillet 1875 n'a soulevé dans leurs ressorts aucune difficulté ni créé le moindre embarras. Bien au contraire, tout le monde a profité du nouvel état de choses. Sous l'empire d'une législation qui faisait appel à l'initiative privée, les hautes études ont repris leur mouvement ascensionnel ; le chiffre total des élèves s'est accru ; pour soutenir la lutte avec plus de succès, l'Etat a créé de nouvelles facultés, ou doté les anciennes de chaires qui n'existaient pas auparavant ; le matériel scientifique a été amélioré partout ; il n'est pas jusqu'à la situation personnelle des professeurs de l'Etat qui ne se soit ressentie d'un élan devenu général : bref, l'université officielle s'est renforcée à mesure que naissaient des institutions poursuivant un but parallèle. Si donc il est une vérité incontestable, c'est que, loin de nuire au développement des études, la loi du 12 juillet 1875 a été le point de départ d'un véritable progrès. Dès lors, nous sommes en droit de nous demander s'il y a une apparence de raison pour arrêter à son début et entraver dans sa marche une loi qui, au lieu de présenter aucun inconvénient, n'a produit jusqu'ici que d'excellents résultats, tant pour les facultés libres que pour les établissements mêmes de l'Etat.

Cette considération suffirait à elle seule, messieurs les députés, pour vous déterminer à ne pas accueillir favorablement un projet de loi qui change toutes les situations, sans motif, valable. Au bout d'un demi-siècle de luttes, après de longues et mémorables discussions, l'on était parvenu à établir dans notre pays un système d'instruction qui paraissait concilier tous les droits et tous les intérêts. Certes, quand on songe qu'en réservant à ses seules facultés la collation des baccalauréats ès-lettres et ès-sciences, l'Etat reste à peu près le seul maître des études classiques, il ne peut venir en idée à personne de soutenir que l'on avait fait une trop grande part à l'enseignement libre. Mais enfin, telle qu'elle était intervenue à la suite de débats approfondis, la transaction acceptée de part et d'autre avait mis fin à toutes les récriminations, l'accord se faisait de plus en plus ; et, grâce à un régime de liberté relative où chacun trouvait de quoi satisfaire ses préférences, il ne restait bientôt plus trace des luttes si vives et si ardentes qui naguère armaient les uns contre les autres les divers corps enseignants. Pourquoi vouloir effacer d'un trait de plume ce qui est l'œuvre de cinquante années d'efforts et de travaux ? Pour quoi reprendre aujourd'hui des querelles si heureusement apaisées ? Pourquoi rouvrir l'arène à ces polémiques d’un autre temps ? Pourquoi troubler les esprits par des controverses dont nul ne peut prévoir le terme, parce qu'il y va des droits les plus sacrés, des droits de la conscience, des droits de l'Eglise et de la famille, de ces droits auxquels l'on ne saurait renoncer sans trahir sa foi et son devoir ?

Car, vous le comprenez sans peine, messieurs les députés, jamais le clergé et les catholiques de France ne pourront accepter sans protestations et sans luttes la situation que voudrait leur créer le projet de loi dont vous êtes saisis. Il importe peu que le mot de liberté soit conservé dans le titre de la loi et dans l'exposé des motifs, si, en réalité, c'est la chose même qui disparaît. Or, le régime que l'on vous propose d'établir, c'est de fait la suppression des universités et des facultés libres, le retour pur et simple au monopole de l'Etat, l'impossibilité matérielle pour tout établissement libre d'exister et de vivre en dehors des écoles publiques, la mise hors la loi et la proscription en masse de toute une catégorie de citoyens français, en un mot la négation de toute liberté sérieuse en matière d'enseignement supérieur. Pour vous en convaincre, il suffira d’examiner les articles du projet de loi soumis à vos délibérations.

L'article premier supprime toute participation des professeurs libres aux jurys d’examen. M. le ministre est donc bien éloigné du sentiment de M. Paul Bert qui, en 1872, regardait la liberté de la collation des grades comme une conséquence nécessaire de la liberté d'enseigner. Voici ce qu'écrivait alors cet honorable député : « Je suis partisan de la liberté d'enseigner avec toutes ses conséquences, et je veux indiquer par-là la liberté de la collation des grades... Je vais plus loin encore. A mes yeux, et malgré un antique préjugé, l'Etat n'a aucun droit sérieux d'interdire à ceux auxquels il n'a pas décerné de grades spéciaux, les professions d'avocat, de pharmacien, de médecin, pas plus que celle d'architecte et de fermier. Chacun doit avoir le droit de plaider et de soigner, de choisir qui le soigne ou qui plaide pour lui ; nous devrions être guéris de la providence tutélaire de l'Etat. » (Projet de loi sur l'organisation de l'enseignement supérieur, par Paul Bert. Paris, 1872. Germer-Baillière.)

Assurément, la loi du 12 juillet 1875 n'est pas allée aussi loin que le désirait M. Paul Bert. Au lieu d'assurer aux facultés nouvelles la libre collation des grades, elle s'est bornée à leur faire une part très restreinte dans la constatation du savoir de leurs propres élèves ; et encore a-t-elle laissé à ceux-ci la liberté pleine et entière de subir leurs épreuves de préférence devant les facultés de l'Etat. Peut-on dire sérieusement que par là l'Etat ait abdiqué ses droits ? Dans son exposé des motifs, M. le ministre s'alarme d'une concession qui, en 1872, eût paru si mince à M. Paul Bert : il revendique pour l'Etat « la vérification préalable par ses représentants officiels de la valeur des études, le contrôle sérieux et direct de la garantie qui résulte pour le public delà possession du diplôme.» Mais, faut-il le répéter pour la centième fois, cette vérification préalable, elle a eu lieu ; ce contrôle sérieux et direct, il existe. Dans le jury spécial, tel que l'a établi la loi du 12 juillet 1875, c'est un professeur de l'Etat qui préside ; ce sont des examinateurs de l'Etat qui siègent en majorité ; ce sont les programmes de l'Etat qui, seuls, forment la matière de l'examen ; c'est l'Etat qui choisit et qui délègue les professeurs libres ; et enfin, c'est M. le ministre qui délivre ou qui refuse le diplôme au nom de l'Etat.

Certes, devant de pareilles dispositions, il est impossible de prétendre, avec une apparence de raison, que le législateur de 1875 ait sacrifié en quoi que ce soit les droits de l'Etat. Seulement ce qu'il n'a pas voulu, et à juste titre, c'est de déshonorer par avance le corps des professeurs libres ; c'est, en les excluant de toute participation aux examens, de les déclarer par là même indignes ou incapables d'apprécier l'aptitude de leurs propres élèves ; c'est, après avoir exigé d'eux le plus haut grade universitaire, de les rabaisser au rang de préparateurs ou de simples répétiteurs. C'est peut-être là qu'on veut en arriver aujourd'hui ; mais alors que l'on se déclare hautement partisan du monopole, et que l'on cesse de prononcer le mot de liberté.

En exigeant que « les élèves des établissements libres d'enseignement supérieur prennent leurs inscriptions dans les facultés de l'Etat aux dates fixées par les règlements », l'article 3 exclut jusqu'à la possibilité de fonder ou de conserver des établissements de ce genre dans les villes où il n'existe pas de facultés de l'Etat ; et, par suite, il crée un privilège au profit d'un petit nombre, et supprime la liberté d'enseignement pour la très grande majorité des Français. Comment veut-on, par exemple, que les étudiants des écoles libres d'Angers, fassent quatre fois par an, et à leurs frais, le voyage de Paris, de Rennes ou de Poitiers, pour aller s'inscrire aux facultés de l'Etat ? Mieux vaudrait décréter de suite la suppression d'écoles assujetties à de telles rigueurs. Mais, il y a plus, messieurs les députés : dans son ardeur à dépouiller nos établissements d'un droit essentiel, M. le ministre ne s'est pas aperçu qu'il détruisait la notion même de l'inscription et son véritable but. Jusqu'ici, il était reçu que l'on s'inscrivait à des cours pour les suivre : là est le vrai caractère de cette prescription scolaire ; il était réservé au nouveau projet de loi d'imaginer des inscriptions que l'on prendrait avec le droit de ne suivre aucun cours. En réduisant la portée de cet acte à une simple formalité qui n'implique aucune obligation, c'est un coup mortel que l'on porte aux facultés de l'Etat non moins qu'aux établissements libres. Quand on saura que, de par la loi, il est permis de s'inscrire à des cours sans être astreints à les suivre, l'on passera bien vite de la théorie à l'application ; et les amphithéâtres, déjà si peu garnis, risqueront fort d'être déserts. Nous sommes sûrs d'être d'accord avec tous les hommes qui ont l'expérience de ces matières, en disant que, pour être sérieuse, l'inscription doit se prendre là même où se donne l'enseignement, et où, par conséquent, il est possible de contrôler l'assiduité aux cours. Dépouiller de ce droit essentiel les établissements libres d'enseignement supérieur, c'est les réduire à néant, en leur ôtant, avec leur force et leur raison d'être, tout moyen de subsistance.

Et, à ce propos, il est une réflexion que vous ne manquerez pas de faire, messieurs les députés, car elle se présente tout naturellement devant ce luxe de précautions que M. le ministre croit devoir prendre contre les institutions libres. L'Université de d'Etat lui paraît donc bien faible, bien incapable de se soutenir par elle-même, pour que la suppression de toute concurrence sérieuse soit à ses yeux l'unique moyen de la protéger et de la défendre ! Quoi ! pour conserver la vie à cette corporation privilégiée, qui compte près d'un siècle d'existence, et à laquelle sont dévolues exclusivement les ressources du budget, il ne faudrait rien moins que de lui assurer en outre le monopole des examens et le monopole des inscriptions ! Pour mettre en péril son existence, il suffirait de quelques facultés nées d'hier, à peine organisées, et vivant plus ou moins de la générosité des fidèles ! Tant que l'on n'aurait pas privé ces facultés de leurs attributions et de leurs moyens de subsistance, ce serait une menace de mort permanente pour l'établissement officiel ! Nous ne croyons pas que l'on ait jamais fait à l'Université de l'Etat une plus grave injure ; et nous sommes persuadés que tous ses professeurs seront unanimes à prier M. le ministre de ne pas rendre la lutte par trop inégale, pour leur permettre de vaincre avec honneur. C’est une question de dignité à laquelle, Dieu merci, on est encore sensible en France. On ne saurait mieux rabaisser un corps enseignant, qu'en le supposant hors d'état de pouvoir lutter avec avantage, à moins de n'avoir plus en face de lui que des rivaux désarmés.

Il est bon, assurément, d'alléger autant que possible les charges des fa milles dans l'éducation de leurs fils ; mais encore faut-il que cette générosité ne devienne pas un leurre pour les étudiants des facultés de l'Etat, et une ruine pour les écoles libres. En élevant le tarif des nouveaux droits d'examens, comme l'annonce l'article 3, l'Etat n'aura aucune peine à compenser, en ce qui le regarde, la gratuité des inscriptions. Quant à nos établissements, privés à la fois des droits d'inscriptions et des droits d'examens, ils se trouveront dans un court délai à bout de ressources. Le calcul est trop visible pour avoir échappé à personne. Est-ce bien là, messieurs les députés, un rôle digne de l'Etat, de se faire une arme d'un budget que nous contribuons tous à alimenter, pour ruiner les efforts des particuliers et des associations ? Ces procédés, on les appellera de tels noms que l'on voudra : mais, de grâce, que l'on ne prononce plus les mots de justice et de liberté.

La justice et la liberté ! Qu'ont-elles avoir dans le projet de M. le ministre de l'instruction publique ? Pour lui, « les intérêts qui se sont organisés à l'abri de la loi du 12 juillet 1875, les établissements fondés, les dispositions prises, les universités constituées », tout cela compte pour peu ; et c'est un spectacle vraiment pénible de voir avec quel sans-façon il traite, dans son exposé des motifs, ce qu'il appelle « la théorie des droits acquis. »
Il nous semble pourtant, messieurs les députés, que dans tout pays où le sens de la justice n'est pas perdu, ces droits et ces intérêts sont chose infiniment respectable. Comment ! voilà une loi, votée par une Assemblée constituante, et qui, en retour des conditions onéreuses qu'elle leur impose, assure aux établissements libres le titre de facultés ou d'universités. Sur la foi de cette loi, et, pour acquérir ce titre, les fondateurs se mettent à l'œuvre : ils créent autant de chaires que dans les facultés de l’Etat ; ils font appel à des professeurs pourvus du plus haut diplôme de l'Etat, et prennent avec eux des engagements ; ils organisent à grands frais des bibliothèques, des collections scientifiques, des laboratoires de chimie, des cabinets de physique et d'histoire naturelle. Pour entrer dans l'esprit de la loi, autant que pour satisfaire aux exigences de la lettre, ils acquièrent des terrains, construisent des édifices, ne négligent rien de ce qui peut rendre leurs institutions vraiment dignes de l'Eglise et de la France. Et, tout cela une fois accompli, on viendrait leur dire, en retour de leurs efforts, de leurs sacrifices, de leurs engagements : vous avez rempli fidèlement les prescriptions de la loi ; vous avez fait tout ce qu'il fallait pour mériter le titre de facultés ou d'universités : eh bien, ce titre, acquis aux termes et en vertu de la loi, nous vous en dépouillons ! Vous continuerez à enseigner si vous le voulez ; mais vous ne pourrez prendre d'autre titre que celui de la première école primaire venue ; vos étudiants iront se faire inscrire ailleurs que chez vous, et vos professeurs, docteurs des facultés de l'Etat, nous les déclarons incapables d'apprécier le savoir et l'aptitude de leurs propres élèves !

Non, jamais spoliation n'aurait été accomplie dans des conditions plus odieuses ; et si pareille injustice pouvait être consommée à la face du monde, elle resterait comme une tache ineffaçable pour la mémoire de ceux qui en auraient été les auteurs.

Vous ne permettrez pas, messieurs les députés, cette confiscation indirecte de nos établissements libres, pas plus que vous ne voudrez vous associer par vos votes à la proscription de toute une classe de citoyens français. A vrai dire, nous étions loin de nous attendre à trouver, dans une loi relative à l'enseignement supérieur, des mesures concernant les écoles secondaires et primaires, comme aussi nous avons lieu d'être surpris qu'au ministère de l'instruction publique on suppose que les épreuves de l'agrégation, avec lesquelles d'ailleurs nos établissements n'ont rien de commun, sont subies devant les facultés de l'Etat (art. 5). Il y a là, entre les divers ordres de l'enseignement, une confusion telle, que nous regardons comme superflu de la relever davantage, nous réservant d'en faire l'objet d'une réclamation spéciale si, contre toute attente, l'on maintenait les dispositions de l'article 7, où les droits de l'Eglise et des pères de familles sont totalement méconnus.

M. le ministre est donc bien pressé d'assurer les progrès de l'instruction, en proposant une interdiction qui atteindrait d'un coup cinquante maisons d'éducation et plus de 20 000 élèves ! Mais ce qui n'étonne pas moins, c'est de voir à l'aide de quels arguments on voudrait bannir de l'enseignement les pères jésuites et d'autres congrégations religieuses. S'emparer d'un acte de défaillance de la monarchie traditionnelle, largement racheté par des siècles de protection, pour venir en pleine démocratie, sous un régime dit de liberté, renouveler une législation qui, de quelque manière qu'on veuille l'apprécier, suppose un état de choses tout à fait différent, une religion d'E tat, un roi protecteur des saints canons et sanctionnant au for extérieur les décisions de l'Eglise, c'est une anomalie tellement étrange, une confusion si absolue des temps et des personnes, que l'on croit rêver en lisant de telles pages. Faut-il rappeler à M. le ministre qu'après la charte de 1830 et toutes les constitutions qui l'ont sui vie, il ne saurait plus être question de pareils rapprochements, à moins de ramener du même coup tout l'ancien état de choses ; que, pour nos congrégations religieuses, le fait de n'être pas autorisées par l'Etat a purement et simplement pour résultat de les ranger sous le droit commun ; que dès lors, la loi ne peut voir dans leurs membres que des citoyens français, jouissant comme tels de la plénitude de leurs droits au même titre que tous les autres ; que les vœux religieux, n'étant plus comme autrefois sanctionnés par la législation civile, sont devenus pour elle un acte de la vie privée, dans lequel nul n'a le droit d'intervenir pour le frapper d'une incapacité ou d'une déchéance ; que toute recherche sur cet acte, toute déclaration exigée à son sujet, serait de la part du pouvoir civil une ingérence injustifiable dans la vie privée, et une violation manifeste de la liberté de conscience ; et que par conséquent, à moins d'un édit formel de proscription ou d'une mise hors la loi, ce qui ne se discute pas, il est impossible de priver un religieux d'un droit qui lui appartient comme citoyen français ?

Il est vrai qu’en parlant d'un ordre célèbre, M. le ministre de l'instruction publique a cru pouvoir écrire ces lignes : « La liberté d'enseigner n'existe pas pour les étrangers : pourquoi serait-elle reconnue aux affiliés d'un ordre essentiellement étranger par le caractère de ses doctrines, la nature et le but de ses statuts, la résidence et l'autorité de ses chefs. » (Exposé des motifs du projet de loi sur l’enseignement supérieur). Un ordre essentiellement étranger, celui qui a eu pour berceau la ville même de Paris, qui plus qu'aucun autre s'est identifié pendant des siècles avec la vie et l'éducation nationales, et dont les chefs-d'œuvre sont l'une des gloires de l'éloquence française, sans compter qu'il n'est pas une partie du sol français qui ne porte les traces de son génie et de son activité ! Nous regrettons profondément que de pareil les assertions, auxquelles l'histoire donne le plus éclatant démenti, soient venues se placer sous la plume d'un ministre du gouvernement français. Les élèves des pères jésuites sont là, par milliers, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'administration et jusque dans les rangs du ministère lui-même : tous diront d'une même voix que leurs maîtres n'ont rien négligé pour leur apprendre à aimer la France, à la servir, et, au besoin, à donner, leur sang pour elle. Cet admirable institut, loué par le saint concile de Trente, fait profession de n'enseigner que les doctrines de l'Eglise, et il n'est rien dans ses statuts qui contredise sur un point quelconque les lois de notre pays. Si la résidence du général des jésuites dans la capitale de la chrétienté semblait à M. le ministre une raison suffisante pour les traiter d'étrangers, son allusion viserait bien plus haut ; mais elle tomberait à l'instant même devant l'indignation de trente millions de catholiques, qui, tout en restant soumis au Pontife romain dans l'ordre spirituel, ne reconnaissent à personne le droit de se dire plus Français qu'eux.

La situation est grave, messieurs les députés ; et si, après avoir examiné attentivement le projet de loi déposé par M. le ministre de l'instruction publique, il nous était encore possible de concevoir quelque doute, les commentaires dont il est l'objet en France et à l'étranger suffiraient pour nous enlever toute illusion. Rapproché d'autres propositions non moins menaçantes, il constitue vis-à-vis de l'Eglise catholique une véritable déclaration de guerre. Nous le constatons avec douleur, mais sans aucune espèce de crainte. Les catholiques, et le nombre en est grand, sauront faire leur devoir : on les traite en ennemis, ils ne manqueront pas de proportionner la défense à l'attaque.

Mais ce qui nous préoccupe davantage, c'est l'avenir du pays jeté dans de telles entreprises par des esprits plus audacieux qu'avisés. Ce n'est malheureusement un secret pour personne, que le pays éprouve en ce moment de grandes souffrances : l'industrie, le commerce et l'agriculture elle-même traversent des crises dont l'intensité et la durée inspirent les plus vives in quiétudes ; il s'opère dans les conditions économiques de la France un mouvement qui excite bien des alarmes. Témoins de ces épreuves, qui atteignent un si grand nombre de nos diocésains, nous partageons des anxiétés qui vont croissant chaque jour. Est- il bon, est-il sage, est-il politique d'ajouter à tant de malaises la source d'agitations la plus funeste, celle des luttes et des dissensions religieuses ? A vous, messieurs les députés, d'empêcher l'oppression des uns par les autres, et d'arrêter à son début cette guerre civile des esprits, dont nul ne peut prévoir les conséquences. Vous aurez rendu un grand service à la paix sociale, en conservant à nos établissements leurs droits et leurs libertés. Personne ne saurait avoir de profit à voir s'ouvrir une ère de troubles et de discordes entre les enfants d'une même patrie. Pour nous, qui sommes les premiers défenseurs d'institutions fondées sous nos auspices, nous n'avons fait que remplir un devoir rigoureux et sacré, en vous signalant tout ce qu'il y a d'inique dans les mesures dirigées contre elles. Dieu veuille vous inspirer l'esprit de modération et de justice, sans lequel un pays court aux abîmes, et qui, seul, peut maintenir, avec le respect des droits de chacun, l'union et la paix !
C'est dans cet espoir que nous avons l'honneur d'être, messieurs les députés, vos très humbles serviteurs,

Ont signé en leur nom et au nom de leurs collègues :

† Charles, archevêque de Tours.
† Chaules-Emile, évêque d'Angers.
† Hector-Albert , évêque du Mans.
† Alexandre-Léopold , évêque d'Angoulême.
† Jules-François, évêque de Nantes.
† Clovis , évêque de Luçon
.

 
Nous croyons savoir que S. Em. le cardinal de Bonnechose, de concert avec les évêques suffragants de la province ecclésiastique de Normandie, a adressé aujourd'hui à M. le président de la République, à MM. les présidents des deux Chambres et au président du conseil des ministres, une lettre en réponse aux projets de M. Jules Ferry.

24 mars 1879 : ADRESSE présentée AU SÉNAT ET A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
par le Cardinal DE BONNECHOSE, Archevêque de Rouen
et par les évêques de SÉEZ, BAYEUX, ÉVREUX ET COUTANCES
RELATIVEMENT AU
Projet de loi sur l'Enseignement Supérieur

L'Univers du 28 mars 1879

Messieurs les sénateurs,
Messieurs les députés,

Nous avons été aussi surpris qu'attristés par les projets de lois que Mon sieur le ministre de l'instruction publique a présentés, le 15 mars, à la Chambre des députés : surpris, car nous ne pouvions nous attendre à voir une loi toute récente qui accordait la liberté de l'enseignement supérieur révoquée dans ses dispositions principales, sans que l'expérience de son application ait été suffisamment faite, et sans qu'on puisse trouver dans ses effets aucun motif plausible pour en demander l'abrogation ; attristés, car les mesures qu'on vous propose seraient, si vous les adoptiez, la destruction de nos universités naissantes et l'atteinte la plus profonde portée à la conscience et à la liberté des pères de famille.

Quelles sont, en effet, les innovations qu'on veut substituer à l'état de choses existant ?

Les jurys mixtes abolis et tous les élèves des universités libres forcés de subir leurs examens exclusivement devant les professeurs de l'Etat ; ces élèves contraints de prendre leurs inscriptions dans les facultés de l'Etat et au lieu où elles siègent, ce qui les obligerait, dans certaines contrées, à faire plusieurs fois des voyages dispendieux ;

Les universités libres privées des ressources que leur procuraient les inscriptions et les examens ; les droits d'examen versés tout entiers dans les caisses de l'Etat ;

Les universités libres dépouillées de leur titre, ne pouvant pas même conserver la dénomination de facultés et réduites à s'appeler écoles supérieures libres ; suppression pour elles de la possibilité d'être reconnues comme établissements d'utilité publique et personnes légales par le gouvernement, même en remplissant les conditions exigées jusqu'à présent : cette reconnaissance ne pouvant désormais leur être accordée que par une loi ;

Défense à tout membre des congrégations qui ne sont pas légalement autorisées d'v donner l’enseignement.

Il suffit d'énumérer ces propositions pour en conclure que leur adoption entrainerait la chute des cinq universités libres qui, depuis trois ans, ont essayé de se fonder et commencent à vivre. Les familles n'y enverraient plus leurs enfants, et les ressources nécessaires pour les alimenter seraient taries.

Et que deviendraient les capitaux qui avaient été généreusement offerts pour créer et soutenir ces établissements ?

Ils s'étaient formés à l’abri de la sécurité que leur donnait une loi solennellement adoptée et proclamée par les pouvoirs publics. Et maintenant, tout d'un coup, cette sécurité leur serait enlevée, et les millions consacrés à ces œuvres d'enseignement supérieur et prélevés sur l’épargne des pères de famille, auraient été dépensés en pure perte. Comment justifier un tel acte au point de vue de la loyauté ?

Peut-on alléguer contre les universités libres un seul abus, une seule atteinte portée aux droits des tiers, à l'ordre social, à la moralité publique ? Il n'y en a eu absolument aucun ; et les détruire à leur origine, pour plaire à un parti politique, serait indigne d'une nation qui se respecte. Nous ne pouvons croire, messieurs, que vous consentiez à porter devant l'Histoire et les contemporains la responsabilité d'une telle iniquité.

Mais nous ne pouvons nous arrêter à ces considérations. Le projet de loi vat plus loin. Non-seulement il interdit l'enseignement supérieur aux membres des congrégations non autorisées, il les exclut encore de l'enseignement secondaire et de l’enseignement primaire : c'est une interdiction totale. Il suffirait, d’après le projet de loi, d'être membre d'une congrégation religieuse non autorisée, pour se voir, en matière d'enseignement, dépouillé du droit appartenant à tous les citoyens français remplissant les conditions légales, et pour être frappé de la même incapacité que les vagabonds et les repris de justice.

Quelles sont les congrégations que vise l'art. 7 du projet de loi ? Ce sont les jésuites, les dominicains, les prêtres des Sacrés-Cœurs, autrement appelés les prêtres de Picpus, les maristes, les oblats, les eudistes et quelques groupes plus ou moins considérables de prêtres ou de religieux vivant en commun et sous la même règle. Les uns enseignent dans nos séminaires et dans les facultés des universités libres ; les autres, et ce sont les plus nombreux, s'appliquent à l'enseignement secondaire. Ils se livrent à cet enseignement soit sur l'appel des évêques, soit en leur propre nom, à la faveur de la liberté et de la protection que leur assuraient les lois de 1850 et de 1875.

On attaque ces lois ; on veut les réformer. Et pourquoi ? Dira-t-on que les législateurs qui les ont portées étaient sans droit pour le faire ? Mais, messieurs, leur droit était le même que le vôtre. Alléguera-t-on que ces lois ont été votées légèrement, et sans examen préalable, sans préparation suffisante ? Mais ces lois ont été réclamées pendant de longues années et n'ont été adoptées qu'après les discussions les plus approfondies, soit dans les Chambres, soit dans la presse. Si elles ont été votées dans toutes les conditions désirables de maturité et de prudence, prétendra-t-on qu'elles ont porté de mauvais fruits et que les congrégations religieuses qui s'en sont prévalu pour enseigner ont perverti ou affaibli l'enseignement en France ? C'est le contraire qui est arrivé. Cette concurrence a relevé et amélioré l'enseignement de l'Etat ; et la jeunesse instruite, et formée dans les établissements dirigés par les religieux, se distingue par ses succès dans les lettres et dans les sciences, comme par ses sentiments élevés et son patriotisme. Ces succès incontestables ne sont que trop notoires ; et il est triste à dire que c'est précisément cette notoriété qui, en attirant la confiance des familles, appelle aujourd'hui la proscription sur les maîtres et les élèves. Tout observateur impartial de ce qui s'est passé en France depuis trente ans, n'hésiterait pas à déclarer que les congrégations religieuses, qu'on veut exclure maintenant de l'enseignement, ont parfaitement justifié l'estime dont elles sont l'objet, et ont rendu les plus précieux services à la France.

Priver les pères de famille de cette ressource pour l'éducation de leurs enfants, et vouloir les contraindre ainsi indirectement à subir l'enseignement de l'Etat, ce serait opprimer leur conscience et attenter à leurs droits les plus sacrés. Mais d'où vient cette défiance des ordres religieux ? En quoi et comment la qualité de membre d'une congrégation religieuse doit-elle rendre un citoyen impropre à donner l'enseignement ? Les religieux sont des hommes qui se sont engagés à suivre les conseils de l'Evangile. En dehors de leurs exercices de piété et de leurs œuvres de charité, ils remplissent tous les devoirs imposés aux membres de la société civile. Ils vivent de peu ; ils vivent en commun ; ils se ménagent ainsi une tranquillité et des loisirs qui leur permettent d'étudier et d'acquérir les connaissances que les préoccupations de la vie du monde refusent à ceux qui ne peuvent s'y soustraire. Ayant renoncé à fonder une famille, ils sont libres de se dévouer tout entiers au soulagement des misères humaines, dont la première est l'ignorance. Ils sont donc dans les meilleures conditions pour se dévouer avec abnégation à la grande œuvre de l'éducation de la jeunesse. Et c'est cette œuvre qu'on voudrait leur interdire, malgré le vœu des pères et mères de famille ! Au nom de quelle raison d'Etat prétend-on colorer cette mesure injuste et violente ?

On invoque l'abolition des congrégations religieuses prononcée par les lois révolutionnaires de 1791 et 1792 : on rappelle contre les jésuites en particulier l'abolition prononcée sous Louis XV, et les ordonnances de 1828 arrachées à la faiblesse de Charles X. Mais tous ces actes de la puissance législative ou de la puissance royale sont surannés, tombés en désuétude et révoqués implicitement, soit par le concordat, soit par les lois de 1850 et de 1875.

Si on veut faire revivre aujourd'hui ces actes funestes de la monarchie et de la première Révolution, ce ne sera pas seulement la défense d'enseigner qu'on vous demandera ; ce sera bientôt la prohibition absolue et la proscription des ordres religieux en France, et nous ne sommes pas, messieurs, sans inquiétude à cet égard. La manière graduelle et dissimulée dont on procède dans les projets de loi présentés, les paroles prononcées par M. le ministre et les menaces des hommes qui prétendent entraîner le gouvernement à leur suite, ou dont il semble subir la pression, nous donnent lieu de pressentir une plus vaste entreprise et un ensemble de mesures dont l'effet serait d'étouffer l’enseignement religieux en France et de constituer au nom de l'Etat la tyrannie des consciences.

Si ces présages ne sont pas fondés, comment expliquer le nouveau projet de loi destiné à changer la composition du conseil supérieur de l'instruction publique et celle des conseils académiques ? Le conseil supérieur avait pour mission de veiller à la pureté de l'enseignement. Il avait à maintenir les bonnes méthodes et à les améliorer. Il était consulté sur les livres à introduire dans les maisons d'éducation. Mais il avait aussi à prononcer sur les recours contre les décisions des conseils inférieurs en matière de discipline et d'ouverture d'écoles. L'enseignement libre trouvait dans sa composition toutes les garanties d'équité qu'il pouvait désirer. On vous propose aujourd'hui de l'organiser sur de nouvelles bases, et d'en exclure tous les représentants de la religion.

Mais ne sont-ce pas les évêques qui ont fondé l'instruction publique en France ? Ne sont-ce pas eux qui durant quatorze siècles, n'ont cessé de la soutenir et de la développer ? Peut-on remonter à l'origine de nos collèges et de nos établissements d'instruction publique sans rencontrer toujours dans leurs fondements la main de l'Eglise ? N'est-ce pas l'Eglise qui, à toutes les époques de notre histoire, a encouragé les belles-lettres, les sciences, les arts, et provoqué la diffusion des lumières. Et lorsqu'il s'agit maintenant d'un conseil supérieur, destiné à régulariser l'enseignement en France, on en exclurait des évêques, et pourquoi leur présence au conseil supérieur depuis trente ans a-t-elle entravé son fonctionnement ou abaissé le niveau des études ? Tel qu'il avait été constitué par la loi de 1873, il avait fonctionné paisiblement sans que personne ait eu lieu de s'en plaindre. Les questions y étaient traitées avec maturité et impartialité. Les représentants des intérêts religieux, ceux de la justice, de l'armée, des corps savants, de l'enseignement public et de l'enseignement libre s'éclairaient mutuellement sur les questions à résoudre. Jamais la dignité du conseil, jamais le calme de ses délibérations n'avaient eu à souffrir de luttes amères ou de conflits passionnés. On aurait pu modifier quelques-unes de ses attributions en ce qui concernait les intérêts personnels des professeurs de l'Université de l'Etat. Mais les intérêts généraux de l'enseignement public ou libre en France étaient sauvegardés par le conseil de la manière la plus satisfaisante. Selon le nouveau projet, évêques, pasteurs, magistrats, conseillers d'Etat, membres délégués de l'Institut, représentants de l'armée et de la marine seraient exclus ; et toutes les questions intéressant les membres de l'enseignement libre seraient désormais dévolues uniquement à la décision de leurs concurrents : les représentants de l'enseignement officiel deviendraient, dans ce cas, juges et parties. Où est l'équité ? Où est l'intérêt légitime qui motive une pareille conception ? Hélas ! il faut le dire : la pensée fondamentale de ces projets, comme de ceux qui s'y rattachent et qui sont annoncés, se révèle de toutes parts. L'enseignement libre a pris des proportions qui font ombrage aux partisans de l'enseignement officiel il embrasse maintenant plus de la moitié de la jeunesse française ; et il est presque partout donné par des hommes consacrés à la Religion.

Cet enseignement est donc tout chrétien ; et c'est lui qu'on veut arrêter et étouffer. Pour arriver à ce but, on ne tient plus compte ni des droits fondés sur les lois antérieures, ni des droits sacrés des pères de famille, ni de la liberté de conscience, ni des intérêts imprescriptibles de la France, qui ne trouvera jamais la paix, la sécurité, la prospérité que dans cette foi religieuse qui a fait son glorieux passé et de meure l'espérance de son avenir. Les hommes, qui sont malheureusement assez aveugles pour la méconnaître, redoublent d'efforts pour nous empêcher de la transmettre à la jeunesse contemporaine en nous privant de toute influence sur son éducation. C'est une tentative de ce genre, messieurs, à laquelle on voudrait vous associer par les projets de loi présentés, mais auxquels nous avons la confiance que vous refuserez votre sanction comme pères de famille, comme Français et comme chrétiens.

Signé :

† H., cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen,
† Ch.-Frédéric, évêque de Séez.
† Flavien, évêque de Bayeux et Lisieux.
† François , évêque d'Evreux.
† Abel , évêque de Coutances Avranches.
Paris, le 24 mars 1879.

25 mars 1879 : Adresse de S. Em. le Cardinal Régnier, archevêque de Cambray et de Mgr l’évêque d’Arras, Fondateurs de l’Université catholique de Lille, au Sénat et à la Chambre des députés

L'Univers du 3 avril 1879

Cambrai, le 25 mars 1879.


Messieurs les sénateurs,
Messieurs les députés,

Les projets de loi relatifs aux communautés et congrégations religieuses non reconnues par l'Etat et à la liberté de l'enseignement privé, qui doivent être prochainement soumis à vos délibérations, préoccupent bien vivement l'opinion publique.

Mais l'émotion qu'ils causent et les craintes qu'ils inspirent généralement aux populations religieuses de la France ne sont nulle part plus vives que dans nos contrées.

Dans une déclaration aussi sincèrement patriotique qu'elle est profondément chrétienne, les catholiques du Nord et du Pas-de-Calais ont affirmé « qu'ils sont résolus à défendre, sans jamais défaillir, les droits de l'enseignement catholique, son libre exercice et son libre développement, à tous les degrés, depuis la salle d'asile jusqu'à l'université ». Ils ont ajouté, avec une haute raison : « que l'éducation et l'instruction de l'enfant appartiennent essentiellement au père de famille, et que la famille n'est pas la propriété de l'Etat ; — que la liberté de leurs consciences catholiques doit être, à tout le moins, respectée par l'Etat et par ses agents; — que l'Etat qui prétend faire profession de neutralité en matière de doctrines commettrait une injustice flagrante en lésant chez eux, une liberté qu'il favorise chez leurs adversaires ; — enfin que tout libéralisme contraire à ces principes est libéralisme seulement en paroles et tyrannie, en réalité ».

Nous remplissons, messieurs, un devoir de notre ministère pastoral, en donnant notre haute et pleine approbation à cette initiative toute spontanée, toute laïque, que des hommes parfaitement compétents en pareilles matières, éminemment honorables et nos dignes diocésains, ont prise pour la défense des droits les plus sacrés, ceux de la conscience, de l'Eglise et de la famille.

Nous ne pouvons que les encourager à persévérer dans cette voie de résistance consciencieuse, pacifique et incontestablement légale.

Dans son exposé des motifs, M. le ministre de l'instruction publique prétend que l'existence des communautés et congrégations religieuses non reconnues « constitue un état permanent et imprescriptible de contravention ». Cette assertion n'est pas admissible. Les communautés et congrégations non reconnues n'ont point d'existence légale, il est vrai ; elles n'ont point de personnalité civile. Mais elles ne sont nullement prohibées. Leur existence de fait est parfaitement licite et elles peuvent, si bon leur semble, s'en contenter.

Celles qui existaient avant la loi du 24 mai 1825 et celles qui se sont formées depuis ont joui de cette faculté, et jamais, de ce chef, elles n'ont été inquiétées sous prétexte de contravention.

Il y a plus, messieurs ; troubler en France les communautés et congrégations religieuses dans leur existence de fait, ce serait enfreindre à leur détriment une loi de l'Etat. Par le con cordat de 1801, en effet, le libre exercice de la religion catholique, apostolique et romaine, est garanti à tous les Français qui font profession de cette religion. Ils peuvent donc libre ment faire ce qu'elle leur conseille et leur recommande. Or, la vie de communauté, la profession religieuse sont des pratiques conseillées et recommandées par l'Eglise, conformément aux enseignements formels de l'Evangile.

Il y aurait donc illégalité, oppression, persécution à interdire ces louables et légitimes pratiques, à les pour suivre comme un délit, à en faire un cas d'exclusion et d'incapacité pour une fonction quelconque.

Qu'est-il besoin de faire remarquer que cette liberté, qui appartient en France à tous les catholiques, ne saurait être refusée aux jésuites ?

Abstraction faite des clameurs ignorantes et irritées qu'on a odieusement provoquées contre ces religieux, que peut-on leur reprocher ? Sur quoi baserait-on l'exception dont on les frapperait ? Sur leurs doctrines ? Les évêques en garantissent l'orthodoxie. Sur leur règle et leurs institutions ? Elles sont approuvées par l'Eglise. Sur la résidence de leur supérieur à l'étranger ? Mais nous aussi, tous tant que nous sommes de catholiques, évêques, prêtres, simples fidèles, nous avons à l'étranger notre supérieur et chef suprême.

Leur appliquera-t-on de nouveau les lois et ordonnances portées contre eux en des temps plus ou moins éloignés et entièrement différents du nôtre ? Ceux de ces actes hostiles qui ont précédé le concordat ont été abolis par cette grande loi, qui garantit à tous les catholiques leur liberté religieuse ; ceux qui l'ont suivi émanaient d'un pouvoir qu'on a renversé parce qu'on le trouvait trop peu libéral, et sont d'ailleurs incompatibles avec les libertés nouvelles qu'on proclame aujourd'hui.

Enfin, pour motiver les sévérités projetées contre les jésuites, incriminera-t-on leurs actes ? Nous les voyons à l'œuvre, nous évêques, et nous bénissons leurs travaux, nous utilisons leur zèle infatigable, nous sommes édifiés de leurs vertus, nous applaudissons à leurs succès.

Ils dirigent dans chacun de nos diocèses, à Lille et à Boulogne-sur-Mer, où ils ont été appelés par des pères de famille qui les avaient eus pour maître deux maisons d'éducation de premier ordre. La suppression de ces grands établissements, qu'entourent à juste titre la confiance et l'estime publiques, serait un acte de violence déplorable, une immense douleur et un véritable désastre pour notre pays.

Vous ne permettrez pas, nous l'espérons, messieurs, que ces religieux, citoyens français, et de tous points irréprochables, se voient retirer en leur patrie une faculté dont ils jouis sent sous le bénéfice et avec les charges du droit commun, faculté que leur accordent sans restriction les pays protestants, où la liberté n'est pas une hypocrisie, mais une réalité, comme l'Angleterre et les Etats-Unis d'Amérique ; faculté, enfin, qua leur laisse lui-même, pleine et entière, le despotisme infidèle ou païen, partout où il tolère la religion chrétienne, comme en Turquie et en Chine.

En ce qui concerne les universités libres, nous adhérons sans réserve aux observations que vous adressent les catholiques de nos diocèses.

Le projet de loi du 15 mars, vous disent-ils, « dépouille ces universités d'un nom qui est leur propriété légitime; il confisque au profit de l'Etat leurs sources de revenus ; il enlève à leurs étudiants toute garantie de bonne et impartiale justice ; il viole ouvertement le principe de l'égalité devant la loi, et s’efforce de rétablir en fait un monopole qu'on n'ose pas encore réclamer, mais qu'on revendiquera bientôt, si vous sanctionnez cette première atteinte portée à la liberté et à la justice.

« Il blesse d'une manière particulièrement grave la région du Nord ; où la foi catholique a fondé, au prix des plus généreux sacrifices, une université qui est devenue la propriété et l'honneur de notre contrée. »

Nous ajouterons seulement à ces graves et irréfutables observations — puisqu'on veut le laïcisme en tout et partout — que l'université de Lille est une création toute laïque ; que le clergé de notre province ecclésiastique, à la vue des difficultés énormes qui s'opposaient à l'exécution de ce grand projet, ne s'y est associé qu'assez tard et timidement, quoiqu'il en comprît toute l'importance ; que ce sont des pères de famille qui ont fait toutes les démarches et supporté presque tous les frais qu'exigeaient le premier établissement de l'œuvre et son organisation, et que, depuis qu'elle fonctionnelles religieuses alarmes de ses fondateurs ont continué d'être douloureusement justifiées, en notre voisinage même, par les aberrations doctrinales de l'enseignement officiel.

Nous terminons, messieurs, par une observation que nous soumettons avec confiance à votre patriotisme et à votre sagesse. L'apaisement des esprits et la confiance dans l'avenir sont des conditions essentielles pour ramener l'activité dans le travail et la prospérité dans les affaires ; tout le monde en convient.

Or, qu'on le tienne pour certain, ces conditions ne seront pas remplies tant qu'on poursuivra contre nos institutions catholiques la guerre qu'on leur a ouvertement déclarée. A vous d'arrêter ce mouvement hostile dont la patrie aurait certainement plus à souffrir que l'Eglise.

Nous avons l'honneur d'être, Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés, Vos très humbles serviteurs,

† R. F. cardinal Régnier, Archev. de Cambrai,
† Jean-Baptiste-Joseph, Evêque d'Arras, Boulogne et Saint-Omer,

.

24 mars 1879 : LETTRE adressée au Président de la République par l'archevêue de Reims et les évêques de Chalons, Amiens, Soisson, et Beauvais relativement aux Projets de lois sur l'Enseignement a supérieur

L'Univers du 1er avril 1879

[Extrait]

Monsieur le ministre l'a déclaré à la tribune au nom du gouvernement. En parlant des congrégations religieuses non reconnues, il a dit : « La liberté d'enseigner n'existe pas pour les étrangers, pourquoi serait-elle re connue aux affiliés d'un ordre essentiellement étranger par le caractère de ses doctrines, la nature et le but de ses statuts, la résidence et l'autorité de ses chefs ?»

Nous repoussons cette appellation d' « étrangers » comme une injure gratuite au patriotisme de tous les catholiques. Ce souverain étranger dont on nous parle, monsieur le président, est le souverain Pontife, le Pape, chef spirituel et père de la grande famille catholique. Or, pour les membres de cette famille, le Pape n'est pas et ne peut pas, être dit un souverain « étranger.»

Faut-il ajouter que le Pape est aujourd'hui Léon XIII, dont la sagesse, la modération et la charité sont bien connues de l'Europe entière? Obéir à ce souverain, à ce pontife, à ce père, est une obligation imposée par Dieu lui-même, et nul ne peut incriminer cette obéissance, puisqu'elle s'exerce dans un but spirituel : garder la pureté des croyances, la sainteté de la morale et sauver les âmes. Les religieux n'ont pas, à cet égard, d'autres principes,, ni d'autres obliga tions que le reste des fidèles, et nous sommes tous atteints, du même coup, par une injure contre laquelle nous protestons.

25 mars 1879 : Portrait de Mgr Mermillod 

L'Univers du 25 mars 1879

Ne suis-je point téméraire de rendre un hommage publique à la vertu, à l'éloquence, à l'attrait de Mgr Mermillod quand des fidèles de tout rang, des prêtres, des évêques et le Pape lui-même l'ont souvent loué et exalté ? Mais j'ai tant de dettes personnelles envers lui et j'éprouve tant d'admiration pour son caractère que je demande à user de la liberté qui m'est octroyée dans l'Univers de parler des hommes et des choses de Rome.

Mgr Mermillod est à Rome ; il prêche dans notre église nationale ; la foule — une foule bien diverse en vérité —, se presse avidement autour de sa chaire. Donc, sa présence, son action au profit de Dieu en cette ville d'où l'on voudrait chasser Dieu, sont de mon domaine.

J'ai eu l'honneur de le connaître dans le siècle, il y a bien des années, et il est évêque ; c'est-à-dire un de ces sénateurs célestes à qui le Fils de Dieu a mis son autorité au front, sa parole à la bouche, son sang entre les mains. Exilé pour avoir aimé la justice et haï l'iniquité, il va, semblable aux premiers apôtres, exerçant l'empire sur les esprits et les soumettant au joug léger de l'Evangile.

Généralement, on voit de préférence en lui l'orateur éloquent, infatigable, habile à tirer parti des situations ; tenant la société par ses extrémités — l'extrémité de la fortune et l'extrémité de la misère — et plaidant, avec la cause de son vicariat de Genève, la cause du Pape et de l'Eglise.

Mais je tiens qu'on ne connaît pas assez la source d'où lui viennent et son talent et son énergie et son courage, — ce courage qui surmonte les obstacles, dompte les fatigues, passe à travers les dégoûts, commande aux défaillances du corps, semble craindre enfin de s'épuiser en cessant d'agir ; et je dis que la source de toutes ces qualités est dans sa charité

Un de ses amis, prêtre vénérable, me disait :
« Il se donne sans mesure. Souvent je le vois tellement accablé que j'espère l'amener à prendre quelque repos à Ferney. A peine sommes-nous arrivés, il décachète ses lettres. On lui demande de loin de prêcher une retraite, ou de bénir un mariage, ou d'assister à l'inauguration d'une église ; et il repart sans m'entendre ou se contente de répondre : « Et mes pauvres prêtres de Genève ! Ne dois-je pas les faire vivre ? On me donnera une aumône, et ce sera pour eux. »

Voilà l'apôtre, voilà le père, l'apôtre avec ses travaux, le père avec son amour. Et comme toujours, Dieu bénit ces travaux, et seconde cet amour.

Un matin, pendant un de ses rapides voyages à Rome, je trouvai sa chambre encombrée de vieux livres de patrologie et de mystique, qu'il avait achetés à bas prix dans une de ces ventes aux enchères si fréquentes ici à la mort des prélats et des savants ecclésiastiques. Le voyant poursuivi par tant de visiteurs et par les pauvres, attendu à Saint-Louis ou dans quelque réunion catholique, ou dans quelque crypte basilicale pour y distribuer, avec le pain eucharistique, le pain de la parole, je me demandai d'abord où il prendrait le temps de lire ? Mais j'avais compté sans la faculté d'intuition et d'assimilation dont l’a bonté de Dieu l'a si puissamment doué ; et je ne tardai pas, dans ses entretiens, à sur prendre le jeu de cette faculté qui vole d'un pôle à l'autre, qui embrasse l'univers sans y toucher, qui brille, qui éclate, qui semble s'élancer par delà les étoiles que nous avons sur notre tête.

Appliquée aux choses de la foi, qui est la virginité de l'âme, comme la charité est la vie de la volonté, l'intelligence acquiert des acuités et des pénétrations étranges. L'évêque, le docteur, a d'ailleurs des grâces royales. Aussi devinai-je qu'en parcourant du regard les en-têtes des chapitres d'un in-folio et les premiers mots des alinéas, Mgr Mermillod s'emparait brusquement de la doctrine, puis, en face d'un auditoire, l'enveloppait des formes brillantes de l'art de la chaire.

Un prélat que nous regrettons tous, Mgr Bastide, admirait fort l'évêque d'Hébron. Nous venions de l'entendre prêcher, après quoi il s'était mis à causer avec un redoublement d'abondance et d'éclat. Et Mgr Bastide me dit ces mots, restés dans ma mémoire :

« Il sait ce qu'il n'a pas appris, et il me fait l'effet d'un ange terrestre. »

Samedi dernier, l'évêque d'Hébron me rappelait un trait où j'avais pu apprécier sa délicatesse et sa bonté. Ce que je vais rapporter s'est passé il y a trois ans ; mais pour Sa Grandeur et pour moi, c'est d'hier.

Un petit enfant romain se mourait de la diphtérie, ce mal cruel qui désole encore Rome à cette heure. J'avais pris soin de cet enfant, de rachitique devenu sain, et pourvu à huit ans d'une intelligence extraordinaire ; et je l'aimais avec passion, com me en vieillissant on aime l'enfance, miroir de grâce et de pureté.

J'écrivis à Mgr Mermillod, le suppliant de venir donner le sacrement de la confirmation au petit Luigi T... Vous savez que c'est un pieux usage en Italie de parfaire le caractère chrétien chez les tout jeunes enfants.

L'évêque ne se fit point attendre. Il entra, le visage assombri par la tristesse, l'œil rougi par des larmes récentes, et je compris qu'il luttait avec une grande douleur. Dans cette maison pauvre, le père, la mère, des parents, des voisins étaient agenouillés au tour du lit du petit mourant. Aux prières du rituel, ces braves gens éplorés répondaient en latin ; Luigi, lui-même, les récitait d'une voix étouffée. Il y avait là comme des clartés sublimes de foi, de piété, de résignation.

— Voulez-vous servir de parrain ? me demanda l'évêque.

Et je mis, en pleurant, ma main droite sur l'épaule de l'enfant.

La cérémonie terminée, Mgr Mermillod me dit :
« Ecoutez, cher ami, vous n'êtes pas seul à souffrir : je viens, de recevoir une dépêche qui m'annonce la mort de ma mère. La mort de ma mère ! Et je suis en exil, dans l'impossibilité de verser mes larmes et l'eau sainte sur sa tombe... Je rentre chez moi en toute hâte. Venez ce soir, nous passerons une heure ensemble et nous parlerons de nos douleurs. »

Et il sortit, laissant quelques pièces d'or à la famille.

Peu après, l'enfant s'envola... et le soir je revis le doux évêque.

La nuit, un songe me représenta l'évêque et l'enfant. Il me sembla que l'évêque attachait des ailes à l'enfant, en lui disant les paroles de la liturgie : Pars, âme chrétienne.... Le songe n'était-il pas une réalité ? — « Savez-vous ? me disait samedi dernier Mgr Mermillod, j'ai gardé le souvenir, de cette famille chrétienne, et je la donne souvent en exemple dans mes sermons. »

Léon XIII sait les succès apostoliques de Mgr Mermillod à Saint-Louis des Français. A plusieurs points de vue il en est préoccupé, et il encourage, il loue, il bénit l'éloquent orateur genevois. Pour arriver à ses fins de miséricorde, Dieu se sent de moyens divers. La renommée brillante du vicaire de Genève, la sympathie qu'il inspire, le charme de sa parole appellent la société gibeline, qui se trouve confondue dans notre église avec la société guelfe. Les équipages du Quirinal couvrent la place et les rues adjacentes.

Parmi ses mérites, Mgr Mermillod possède celui d'approprier son langage à son auditoire. Il se défend des hardiesses, mais il ne se cache pas derrière les illusions : il va droit au but. De sa vaillante main, il lance les flèches de la vérité tantôt à l'intelligence, tantôt au cœur, et les blessures qu'il fait donnent de la vie.

Son influence sur cette masse d'auditeurs de caractères si opposés est incontestable. Sous le vent de son éloquence, les esprits semblent s'agiter et se courber comme des épis de blé. Ceux que la curiosité seule a attirés sortent éblouis et convaincus peut-être, peut-être obstinés dans le mal. Ils sortent, mais pour revenir.

Quel sera, en dernière analyse, le fruit de cet apostolat ? Pour les guelfes, on le sait d'avance ; ils se sentent déjà fortifiés dans leur foi, consolés dans Ieur affection. Pour les gibelins, on l'ignore. L'évêque d'Hébron sème saintement le bon grain. A Dieu de le faire germer et fleurir. Rien d'utile et de durable ne se fait sans lui. Seulement, il est moins pressé que nous, qui voyons le temps passer avec rapidité. Si les gens du Quirinal répondaient à la passion de Mgr Mermillod, ils iraient faire leur Pâque à Turin. A Dieu, je le répète, de les prendre par la main et de les éloigner de la Ville éternelle de gré ou de force.

Rome priera, attendra et sera reconnaissante envers Mgr l'évêque d'Hébron.

26 mars 1879 : Mort pieuse d'Augustin Bonnety

L'Univers du 28 mars 1879

M. Augustin Bonnety, fondateur et directeur depuis quarante-neuf ans des Annales de philosophie chrétienne, chevalier des ordres de Saint-Grégoire le Grand et de Pie IX, est mort hier, mercredi, à onze heures et demie du soir ; il a conservé l'usage de toutes ses facultés, jusqu'à la fin. La mort seule a fait tomber la plume de ses mains et interrompu ses travaux.

Ne voulant pas attendre les derniers moments pour se faire administrer les secours de la religion, il avait demandé et reçu les sacrements de notre sainte mère l'Eglise avec une foi et une confiance dignes de sa vie si constamment chrétienne.

Notre Saint-Père le Pape Léon XIII, informé de sa maladie, s'était empressé de lui envoyer, dès le lendemain de la fête de saint Joseph, par S. Em. le cardinal Nina, la bénédiction apostolique. Mais le pieux écrivain avait voulu qu'on n'en fît aucune mention, répétant à plusieurs reprises qu'il était un « serviteur inutile », qui n'avait rien fait, et qu'il désirait mourir obscur, ignoré et oublié.

Hier encore, jour de sa mort, il a voulu se confesser le matin et recevoir une dernière fois la communion. 

[Augustin Bonnety fut l'un des propagateurs du traditionalisme condamné par Rome. En 1853, la congrégation de l'Index lui fit signer une déclaration lui faisant promettre de ne pas enseigner un certain nombre d'erreurs, notamment celle-ci : "La méthode dont se sont servis saint Thomas, saint Bonaventure et d’autres scolastiques après eux, ne conduit pas au rationalisme, et elle n’a pas été la cause de ce que dans les écoles d’aujourd’hui la philosophie incline au naturalisme et au panthéisme. C’est pourquoi il n’est pas permis de reprocher à ces docteurs et à ces maîtres de faire usage de cette méthode, surtout avec l’approbation, au moins tacite, de l’Eglise."]

28 mars 1879 : Pétition des habitants du Gard contre le projet de loi contre l’enseignement catholique

L'Univers du 28 mars 1879

Nous recevons communication du texte de la pétition suivante, qui se signe dans le département du Gard pour être adressée aux membres du Sénat et de la Chambre des députés :

Messieurs, Les projets de loi récemment présentés par M. le ministre de l'instruction publique ont causé à tous les catholiques de France une profonde émotion. Nous venons vous supplier de les rejeter comme portant atteinte à une de nos libertés publiques les plus chères.

Qu'on ne nous accuse pas d'obéir à des préoccupations de parti ; nous refusons de voir une question politique dans celle qui vient d'être si malheureusement portée devant les Chambres. Nous sommes catholiques, et nous voulons que la liberté de notre conscience religieuse soit sincèrement sauvegardée. Beaucoup d'entre nous sont pères de famille et ils n'entendent remettre à personne leur autorité sur leurs enfants. A ce double titre, nous demanderions à tous les gouvernements ce que nous demandons au gouvernement républicain : le respect de nos consciences et le maintien des libertés publiques, deux choses auxquelles les peuples civilisés ont droit.

C'est pourquoi nous vous prions :
1° De rejeter toute disposition qui tendrait à chasser l'enseignement religieux de l'école primaire ;
2° De vous refuser à toute tentative qui, par des moyens détournés, porterait atteinte au recrutement des maîtres et maîtresses congréganistes, au grand détriment de l'instruction populaire ;
3° De respecter les lois qui ont assuré la liberté de l'enseignement secondaire ;
4° De repousser notamment, comme contraire aux principes de l'égalité, toute disposition écartant de l'enseignement les membres des congrégations religieuses. Les religieux sont des citoyens comme les autres, soumis aux mêmes lois, en possession des mêmes droits. Nul ne peut les rechercher pour des vœux qui sont du domaine de leur conscience et dont ils ne doivent pas compte à l'Etat. Nul ne peut nous empêcher de leur confier nos enfants, alors que les libre-penseurs, les francs-maçons et jusqu'aux amnistiés de la Commune pourront ouvrir librement des écoles, en se conformant aux règlements.
5° Nous demandons enfin le maintien de la loi récente qui nous a donné la liberté de l'enseignement supérieur, complément nécessaire de tout enseignement libre.

Tels sont, messieurs, les vœux que nous vous adressons avez une respectueuse insistance. Vous ne voudrez pas ouvrir une ère de persécution véritable, sans profit pour personne, et moins encore pour le gouvernement qui l'aurait provoquée. Vous préférerez rassurer les populations religieuses en ne désespérant pas les amis sincères de la liberté.

Veuillez agréer, messieurs, l'expression de notre respectueuse considération.

28 mars 1879 : Le F⸫ About avoue la guerre à l'Eglise qui est au fond du projet de loi contre l’enseignement catholique 

L'Univers du 28 mars 1879

On ne fait pas beaucoup attention dans la presse à M. About ni à sa spécialité d'articles enragés. Nous ne nous occuperons de la dernière élucubration de cet écrivain, affligé d'un perpétuel delirium tremens, que pour constater avec lui le caractère de l'entreprise de son ami, M. Jules Ferry.

« Soit ! dit-il. Nous confesserons, si l'on nous pousse un peu, que le projet de loi de notre honorable ami le ministre de l'instruction publique a été le signal des hostilités. Oui, c'est M. Jules Ferry qui, le premier entre tous les hommes d'Etat de la France, a opposé le drapeau de la société laïque, de l'autorité civile, du droit moderne et du bon sens, au Labarum des insanités, des violences et des abominations théocratiques.

Les bandes noires du Syllabus, les lansquenets de l'infaillibilité foulaient audacieusement notre territoire et nous traitaient en peuple conquis. Depuis nos grands désastres, un ennemi intérieur, plus puissant que jamais, faisait litière de tous nos principes et de toutes nos libertés, etc., etc. »

M. About, qui appartient aux loges comme M. Jules Ferry, doit être bien renseigné sur les intentions de celui-ci. C'est donc bien la guerre à l'Eglise qui est au fond des projets du ministre de l'instruction publique.

28 mars 1879 : Lettre de Rome

L'Univers du 28 mars 1879

[…] Léon XIII s'intéresse vivement à l’action qu'exerce l'évêque d'Hébron [Mgr Mermillod] en ce moment. Il se fait rendre compte des prédications de Saint-Louis et il a de fréquents « entretiens » avec l'éloquent orateur, comme Sa Sainteté le dit dans son bref : Hæc omnia melius omnino et clarius didicimus... per colloquia tecum habita.

Grâce à l'activité de Mgr Druon, que Léon XIII apprécie et qu'il vient de nommer référendaire au tribunal de la signature, notre église nationale, rajeunie, est un centre d'œuvres vivantes et fécondes. Après chaque sermon, Mgr Mermillod fait des appels à la charité, et la charité répond à ces appels avec une abondance merveilleuse. On le sait, le travail de démolition des nouveaux maîtres de la ville papale impose aux Romains des créations nouvelles.

Avec un courage que je n'ai pas encore assez admiré, ils multiplient les écoles, les maisons de refuge, les cercles ouvriers, les hospices : des patriciennes et des femmes de la bourgeoisie réunissent autour d'elles des femmes du même peuple, les servantes, les petites filles, et leur prodiguent toute sorte de secours matériels et intellectuels. Ce sont là ces œuvres que le Saint-Père bénit et protège. Tel prince romain entretient à lui seul des écoles, paie les loyers, les professeurs ; tel autre distribue les vêtements ; un troisième dote chaque mois tant de jeunes filles, et ainsi de suite.

À l'issue de chaque sermon, Mgr Mermillod recommande une de ces œuvres, et le clergé de Saint-Louis fait une quête. Ainsi, dans le cours de la station de carême, toutes ces œuvres, une à une, auront reçu l'obole des fidèles réunis dans notre église nationale, et je dois dire, à l'honneur de ces fidèles et à l'honneur de Saint-Louis, que les sommes recueillies sont considérables.

Mgr Septime Vecchiotti a exposé à l'académie de la religion catholique, dans la grande salle du palais de la chancellerie, ses considérations sur le livre de M. Minghetti : Lo Stato et la Chiesa. Au bureau de la présidence siégeait l'Eme cardinal Barlolini, et parmi l'auditoire, composé de l'élite de la science et des lettres, se trouvaient plusieurs cardinaux, de nombreux évêques et prélats.

L'Osservatore Romano constate que cette conférence a eu un très grand succès.

Le jour de S. Joseph, notre Saint-Père Pape célébrant le saint sacrifice dans sa chapelle privée a admis à la communion plusieurs personnages : on cite, avec M. Oliver et sa famille, Mme Fitzgérald et Mlle French, nièce du grand O'Connell ; Mlle Emett, nièce du célèbre Robert Emmett, et Mme O’Leary.

31 mars 1879 : Souscription pour Mgr Pie à l'occasion de son élévation au cardinalat

L'Univers du 31 mars 1879

A l'annonce de la prochaine élévation de Mgr Pie au cardinalat, un comité s'est formé à Poitiers pour offrir au futur prince de l'Eglise un témoignage de la joie avec laquelle ses diocésains ont accueilli la nouvelle d'une distinction si méritée et si vivement attendue. 

Ce comité, présidé par M. de la Mardière, est chargé de recueillir des sous criptions destinées à acquérir des ouvrages liturgiques splendidement reliés qui seront offerts à Son Eminence. 

Les souscriptions seront versées entre les mains de M. le comte de Bizemont, tré sorier du comité, place Saint-Pierre, à Poitiers.

31 mars 1879 : Histoire et fin du néo-schisme arménien

Mgr Hassoun, patriarche des catholiques arméniens

L'Univers du 2 avril 1879

L’Agence Havas nous communique la dépêche suivante, qui constate la fin du schisme arménien :

Constantinople, 31 mars.

Un iradé impérial, signé hier, reconnaît le patriarche Hassoun comme chef spirituel et civil de la communauté arméno-catholique.


Une dépêche de Constantinople, en date du 31 mars, annonce que la Porte a définitivement reconnu Mgr Hassoun comme patriarche des Arméniens. En attendant les détails qui nous seront donnés par notre correspondant de Constantinople sur cette heureuse nouvelle, on lira avec intérêt la lettre suivante, où l'histoire du schisme qui vient de finir est résumée :

Le télégraphe vous a fait connaître l'heureuse nouvelle de la rentrée de l'intrus Patrick Kupélian dans le sein de l'Eglise catholique et de son départ pour Rome, où il va faire sa soumission au Saint-Père. Depuis bien longtemps déjà, Kupélian avait pris le néo-schisme arménien [créé en 1870 à l’occasion du Concile du Vatican] en dégoût et avait entamé des négociations avec Mgr Hassoun et le Saint-Siège. Il désirait faire cesser le néo-schisme et rentrer dans le catholicisme avec les néo-schismatiques, mais il n'avait rencontré dans son troupeau excommunié, religieux et laïque, que contradictions, obstacles et opposition. Ses tentatives de réconciliation et de soumission l'avaient isolé, lui avaient enlevé toute influence, tout respect ; il était délaissé, abandonné ; dans ces derniers temps, on le rencontrait chaque jour, triste, abattu, se promenant seul, suivi d'un jeune domestique ; son clergé semblait l'éviter.

Kupélian n'était point patriarche ; il n'était que patrick, chef civil de la secte reconnue officiellement des neo-schismatiques par la Porte ; il était leur Milet-Bachi, leur représentant civil auprès des Turcs. Le patriarche des Arméniens excommuniés, leur catholicos, était Bahtiarian, ancien archevêque de Diarbékir, qui avait fui de Rome à l'époque du concile. L’autorité de cet intrus catholicos avait été immédiatement battue en brèche par le prêtre Enfiedjian, le véritable promoteur du néo-schisme, et par l’Archevêque Kazandjian, abbé général des moines antonins.

Lorsque Kupélian, que l'on croyait plus souple, plus maniable que Bahtiarian, fut élu patrik, toute autorité religieuse fut enlevée au pseudo-catholicos Bahtiarian et passa entre les mains de Kupélian, pour être exercée par Enfiedjian, son vicaire imposé et son représentant à la Porte. Kupélian n'avait été nommé que pour être un instrument passif entre les mains d'Enfiedjian, que pour être dominé par lui et tous les néo-schismatiques aigus.

Depuis huit ans, il n'est plus question de Bahtiarian, on ne sait pas ce qu'il est de venu ; on n'est pas d'accord sur le lieu de sa résidence ; on le croit retourné à Diarbékir, ou au Mont-Liban.

Le néo-schisme arménien n'était point réellement religieux, mais politique et financier. La question de la bulle Reversurus [du Pape Pie IX, en 1867 rappelant que les évêques devaient être confirmés par le Saint-Siège] n'a été qu'un prétexte. L'opposition à la bulle d'une partie du clergé composée d'ambitieux, intrigants jaloux et médiocres, pouvait se comprendre ; mais celle des laïques était une insanité, car cette bulle ne touchait en rien aux libertés, prérogatives et coutumes nationales : elle ne concernait que certains points de la discipline du clergé. Elle est devenue un prétexte politique mis en avant par Aali pacha et ses successeurs pour détruire les droits, libertés, immunités et prérogatives des églises catholiques orientales, maintenus par le hatthamaioun et le traité de Paris, afin de réduire ces églises à la honteuse servitude des églises schismatique et hérétique du Phanar et de Koum-Kapou, qui sont des fermes temporaires concédées par la Porte pour le plus grand profit des pachas.

En se révoltant contre le Saint-Siège, et en répudiant la bulle Reversurus, les néo-schismatiques arméniens ont commis le crime odieux de vendre à la Porte, pour obtenir d'elle des faveurs temporelles, les libertés et privilèges de leur église et des autres églises catholiques orientales. Ils ont en outre, comme je l'ai écrit récemment, livré les malheureux chrétiens orientaux d'Asie Mineure, sans défense et sans protection efficace, à la tyrannie des pachas et à la barbarie sanguinaire des Kurdes et des Turcs.

Les chefs laïques du néo-schisme étaient et sont encore de très hauts fonctionnaires de la Porte ; ils ont trahi et leur nation et leur église, dans un intérêt égoïstement personnel et pour s'assurer et conserver les faveurs des grands-vizirs, des pachas et de quelques ambassadeurs allemand, russe, anglais et italien.

Le peuple arménien catholique a immédiatement compris les dangers, les malheurs que le néo-schisme lui préparait : il est resté fidèle et soumis à son pasteur légitime et au Saint-Siège. Les néo-schismatiques laïques ne sont qu'une infime minorité, ne comprenant que des chefs, qu'un mince bataillon, dont les généraux et colonels sont plus nombreux que les soldats. De plus, ces néo-schismatiques sont ou francs-maçons, ou voltairiens ou athées. Plusieurs d'entre eux, les plus tapageurs, se sont faits hérétiques par politique, pour s'assurer la protection de la Russie, alors qu'elle était prépondérante à la Porte, durant les dernières années du règne d'Abdul-Azis.

Kupélian, sans autorité, annihilé par Enfiedjian, Kazandjian et les laïques, n'a pas tardé à reconnaître que le néo-schisme était une mauvaise action, un crime de lèse-religion et de lèse-nationalité. Et, comme l’enfant prodigue, repentant de ses erreurs et de ses fautes, il va à Rome solliciter son pardon du père commun des fidèles.

Le grand vizir Kaïr-Eddin semble très favorable à la cause du catholicisme. Il a accueilli, avec une satisfaction marquée, la soumission de Kupélian ; il l’a félicité d’avoir, par sa réconciliation avec le Saint-Siège, fait cesser un état de choses fatal pour lui et désavantageux pour la Porte elle-même.

31 mars 1879 : M. l'abbé Maricourt, doyen de la faculté des lettres à l'Université Catholique d'Angers est fait prélat de sa maison par le Pape Léon XIII

L'Univers du 31 mars 1879

Nous lisons dans la Semaine religieuse d'Angers

Sur la proposition de Mgr l'évêque d'Angers, Notre Saint-Père le pape Léon XIII a daigné par Bref du 7 mars, élever à la dignité du prélat de sa maison M. l'abbé Maricourt, chanoine titulaire de la cathédrale d'Angers et doyen de la faculté des lettres à l'Université Catholique.

1er avril 1879 : Adresse de NN. SS. les évêques de la province ecclésiastique de Toulouse au Sénat et à la Chambre des Députés.

L'Univers du 1er avril 1879

[Extrait]

Etrange scrupule patriotique de M. le ministre ! Sous prétexte que les étrangers n'ont pas le droit d'enseigner en France, il frappe d'incapacité toute une catégorié de citoyens, parce qu'ils sont affiliés par leur caractère et par leurs doctrines à des autorités étrangères. 

Mais y a-t-on bien pensé ? C'est le procès de tous les ordres religieux, de toute l'institution catholique, de tout le passé de 1a France que l'on essaye de faire. Quoi ! le Pape cosignataire du contrat bilatéral qui régit socialement notre vie religieuse, serait pour vous une autorité étrangère ?

Mais cette autorité, tous les catholiques de France la reconnaissent ; mais c'est l'essence du catholicisme, c'est la base immémoriale de notre droit public de la reconnaître ; et, pour ce fait, nous serions tous passibles de l'ostracisme à l'intérieur ? Et parce que nous obéissons à l'Eglise, on nous déshériterait de la patrie ? Et il n'y aurait de citoyens jouissant de la plénitude de leurs droits que les libres-penseurs? Et la liberté française deviendrait ainsi, par expropriation forcée de ceux qui croient, le patrimoine exclusif de ceux qui ne croient pas ?

avril 1879 : Lettre du Pape Léon XIII aux évêques et au clergé catholique arménien de Constantinople

L'Univers du 30 septembre 1879

Les évêques et les membres notables du clergé catholique arménien de Constantinople ayant remercié le pape Léon XIII de ce qu'il a fait pour terminer la question arménienne, ont reçu en réponse de Sa Sainteté une lettre

2 avril 1879 : 2 avril. Lettre de Rome : Mgr Kupélian arrive à Rome ; des évêques de France en visite ad limina ; les futurs nouveaux cardinaux ; émotion à Rome devant le projet de loi contre l’enseignement catholique ; légalisation du mariage civil en Italie ; héroïsme du clergé fasse à l’épidémie en Louisiane

L'Univers du 9 avril 1879

Mgr Kupélian est arrivé et a pris domicile chez les moines de Saint- Blaise, à la rue Giulia. Dans peu, le souverain Pontife le recevra et lui ouvrira les bras. […]

Le pieux archevêque d'Avignon a pris congé du Pape, qui s'est plu à lui témoigner la plus tendre bienveillance. […] Mgr de la Bouillerie, archevêque coadjuteur de Mgr le cardinal Donnet, ayant eu aussi une audience de congé, est parti pour Bordeaux. Sa Sainteté l'a comblé des marques toutes particulières de son affection.

On assure que le consistoire sera tenu le 24 de ce mois. Tous les bruits qui courent sur les créations cardinalices ne sont point encore confirmés. Il n'y a de créations certaines jusqu'à cette heure que celles de NN. SS. de Toulouse, de Poitiers et des RR. docteurs Newman et Hergenroether. Cependant, si j'en crois mes renseignements, Léon XIII, se rendant à la demande du Sacré-Collège, élèverait à la pourpre son frère, Mgr don Joseph Pecci, qui est, comme vous le savez un des savants les plus pieux et les plus vénérables de notre temps.

Pourquoi ne le dirais-je pas ? Rome, je parle de la Rome papale, admire le mouvement, ou, si l'on veut, l'agitation de la France contre le projet de loi liberticide de M. Jules Ferry. Nous sommes toujours la nation des Gesta Dei, combattant contre les ennemis du dehors et du dedans, ceux-ci plus perfides et plus haineux que ceux-là. Cette liberté d’enseignement, que nous avons conquise par de si longues et vaillantes luttes, ne saurait nous être ravie par des politiciens de la taille des Jules Ferry et des Lepère. Ils sont bien maladroits, ces politiciens qui ne voient pas que la Commune sera contre eux un instrument des représailles divines. L’âme de la France est indignée, sa voix toute chrétienne proteste et crie : C’est bien, c’est ainsi que nous restons a la tête des nations qui suivront notre exemple.

[…] Les journaux publient un texte du projet de loi italien sur ce qu'ils appellent le mariage civil. C'est d'une immoralité révoltante. Le mariage religieux y est traité comme le concubinage, avec cette différence que le concubinage est toléré (on peut même dire encouragé) tandis que le concubinage religieux est puni de six mois de prison pour les époux ; en d’autres termes, il en coutera six mois de prison d'aller à l’église avant de passer chez le syndic que les Romains du menu peuple peu faits à ce mot de syndic appellent le cynique.

Rome, 4 avril. Le Saint-Père a reçu hier en audience particulière Mgr Perché et s'est informé auprès du vénérable archevêque de tout ce qui a trait au diocèse de la Nouvelle-Orléans, récemment si éprouvé par la fièvre jaune. Léon XIII a entendu avec émotion le récit des actes du clergé de la Nouvelle-Orléans. On sait que douze prêtres et de nombreuses sœurs de charité sont morts en soignant les malades, et que la plupart des autres prêtres, religieux et sœurs ont contracté l'épidémie au chevet de ces malades.

Autrefois entièrement catholique et française, la capitale de la Louisiane garde encor