1880

1er janvier 1880, jeudi : Le Marquis de Baviera donne au Pape Léon XIII une aumône pour le rachat de la vaisselle de Castelgondolfo volé par le gouvernement italien.

L'Univers, 2 janvier 1880

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, 1er janvier, une heure du soir.

M. le marquis de Baviera a remis, au nom du Pape, 40 000 fr. au duc de la Verdura pour le rachat des plats de Castelgondolfo.

1er janvier 1880, jeudi : Retour sur les responsabilités de Léon Gambetta dans la défaite française de 1870 - L'oubli du ravitaillement de Besançon

L'Univers, 1er janvier 1880

Le 19 décembre 1870 est une des journées notables de la première dictature de M. Gambetta. C'est le jour où M. Ferrand, en vertu d'ordres supérieurs, toucha au Trésor public une sommé de quinze millions, dont aucun compte n'a été rendu. C'est le jour où M. Gambetta, ne pouvant contenir, l'expression de sa joie envoyait à M. Laurier le télégramme : « Cigares exquis ! Soyez toujours gais et de bonne composition. »

C'est aussi le jour où le plan militaire de M. de Freycinet, adopté par M. Gambetta, fut proposé au général Bourbaki et accepté par lui.

« Il s'agissait, dit le général, de forcer l'ennemi à évacuer Dijon, Gray et Vesoul, de débloquer Belfort ; — puis, si ce résultat était obtenu, de me porter sur Langres et de tâcher de couper les communications de l'ennemi. »

Le général Bourbaki avait accepté ce plan, et il allait consacrer à le faire réussir toute son intelligence, tout son courage et toutes ses forces. Dans une conférence qu'il avait eue à Baugy le 19 décembre, il n'avait fait qu'une réserve, il n'avait imposé qu'une seule condition :
Je sors de Metz, avait-il dit, et je sais ce qu'est une armée livrée à la famine. La base des opérations que je vais entreprendre sera la place forte de Besançon. Réunissez-y des vivres et des munitions, approvisionnant la ville de façon à me permettre de m'y appuyer et de contenir l'ennemi si je me trouve dans la nécessité de me replier.

M. de Freycinet, ingénieur des ponts et chaussées, ancien directeur d'une compagnie de chemin de fer, devait comprendre mieux que personne la gravité de l'engagement qu'il prenait. Il promit, qu'avant quinze jours Besançon serait devenu un immense magasin, où une armée de 100 000 hommes trouverait à se ravitailler amplement.

Le général Bourbaki partit. Le 9 janvier, il gagna la bataille de Villersexel, le 13 celle d'Arcey, le 15 il engagea la bataille d'Héricourt. Pendant trois jours, à la tête d'une armée exténuée de fatigue, il soutint une lutte acharnée contre des renforts considérables venu de Lorraine, de l'Alsace et du duché de Bade, gagnant le terrain pied à pied, mais arrivant à l'extrême limite des forces humaines.

Le 18 janvier, menacée d'être tournée et séparée de sa base d'opération, l'armée de l'Est fut obligée de se re plier sur Besançon. Avant de marcher sur Belfort, le 4 janvier, le général Bourbaki avait rappelé à M. Gambetta et à M. de Freycinet leurs engagements. Ils avaient eu, non pas quinze jours, mais un mois pour les remplir.

J'espérais trouver des vivres et des munitions, écrit dans un rapport au ministre de la guerre l'intrépide commandant de l'armée de l'Est, de façon à pouvoir me maintenir quelque temps au moins autours de Besançon.... Quelle fut ma douleur quand j’appris que nous possédions à peine sept jours de vivres !... En ajoutant aux ressources de l'armée celles constituant l'approvisionnement de la garnison, j'aurais été réduit, au bout de vingt jours, à laisser périr mon armée de faim et à la livrer pour ce motif à l'ennemi avec la place de Besançon !

M. Gambetta et M. de Freycinet, occupés à dissoudre les conseils généraux, avaient oublié le ravitaillement de Besançon ! Les caisses de l'Etat, dans lesquelles le fournisseur Ferrand puisait à pleines mains, avaient manqué d'argent pour envoyer du pain aux soldats de l'armée de l'Est !

Le général Bourbaki, désespéré, voyant son armée forcée de se rendre ou de franchir la frontière, subissant des reproches outrageants pour son honneur de soldat, dans un moment d'égarement, tenta de se donner la mort. Qu'importe au Génois, ministre de la guerre !

« Cigares exquis. Soyons toujours gais et de bonne composition ! »

1er janvier 1880, jeudi : Les catholiques libéraux belges attaques un discours de Charles Perin

L'Univers, 1er janvier 1880

Dans un de ses derniers cours à l'université de Louvain, M. Charles Périn, le savant auteur des Lois de la société chrétienne, a cru devoir rappeler à ses élèves les principes généraux qu'ils ne doivent jamais perdre de vue lorsqu'il s'agit de la grave question des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Faisant cet exposé, l'éloquent professeur s'est vu tout naturellement amené à parler de ce qu'était la Constitution belge, par rapport à l'ensemble de doctrines qu'il développait en son enseignement. Sans attaquer cette Constitution en elle-même, M. Charles Périn ne s'est pas cru obligé de garder, devant cette œuvre discutable, « le silence de l'adoration » que paraissent exiger quelques-uns des anciens catholiques libéraux. Il en a donc parlé librement comme d'une œuvre qui peut avoir, pendant la tourmente, l'efficacité de la planche pendant un naufrage, mais qui ne saurait prétendre à remplacer le solide vaisseau vers lequel doivent tendre constamment les efforts des catholiques.

Au milieu de la tourmente, a dit textuellement M. Périn, des lois comme la Constitution belge, qui laissent à l'Eglise sa liberté, peuvent avoir leurs avantages. Mais lors que nous disons que nous les aimons, n'oublions pas que c'est le malheur des temps qui les rend aimables, si qu'à les prendre en elles-mêmes nous ne pouvons les trouver telles. C'est le bon sens qui nous le défend, autant que notre soumission aux enseignements de l'Eglise.

Croirait-on qu'il a suffi de ces réserves pour mettre le Journal de Bruxelles en ébullition ? Nous le disions hier, ce journal a pris pour modèle ce figariste de l'autre jour qui prétend qu'aux catholiques, désormais, il est interdit même de désirer une amélioration quelconque à un pacte où le Pape a signalé lui-même plusieurs principes condamnables. Là-dessus, le Journal de Bruxelles affiche une intolérance qui fait toujours sourire, quand on la voit poussée à ce point chez ces beaux amis de la liberté. « Depuis l'échange de vues, s'écrie-t-il en triomphe, la question constitutionnelle est résolue. » Et il conclut :

Nous ne sommes pas obligés de convertir les constitutions, mais notre devoir strict est de convertir les âmes. Laisser croire aux adversaires de l'Eglise que le jour où nous sortirons du « naufrage » nous les plongerons violemment dans l'abîme des eaux, c'est compromettre l'œuvre nécessaire de l'apostolat. Convertissons donc les âmes, et les lois deviendront alors plus chrétiennes que jamais.

Le Journal de Bruxelles, à son point de vue même, commet ici tout ensemble une grosse maladresse et une grosse imprudence. Il est imprudent, quand on se dit catholique, de déclarer avec tant de superbe que « nous ne sommes pas obligés de convertir les constitutions notre devoir strict étant de convertir les fîmes ». Nous avons, en effet, un double devoir : l'un qui regarde notre salut propre et l'autre qui s'appliqua à rendre les institutions de notre pays aussi conformes que possible à l'idéal chrétien. Entre le fait de ne point combattre, en raison de circonstances particulières, des institutions qui ont plus d'un côté mauvais, et le fait de regarder ces constitutions comme tellement parfaites qu'on s'interdise à tout jamais de les améliorer, il y a une différence dont le Journal de Bruxelles ne tient nul compte, mais que d'autres, ne lui en déplaise, continueront d'observer ; car, ainsi que le dit excellemment M. Périn, c'est le bon sens qui le veut autant que notre soumission à l'enseignement de l'Eglise. La preuve en est que, pour combattre M. Périn, le Journal de Bruxelles en est réduit à s'approprier les « commentaires hostiles de la presse libérale ». Provoquer ces commentaires, n'est-ce point pour M. Périn le meilleur éloge, et n'est-ce point pour le Journal de Bruxelles l'accusation la plus sanglante que de recueillir, au contraire, les compliments dos libéraux ?

Voilà pour l'imprudence. Mais la maladresse est plus grosse encore. Dans son aveugle amour pour la Constitution belge, le Journal de Bruxelles n'imagine-t-il pas de faire un reproche aux catholiques, comme M. Perin, de ce qu'ils laissent croire aux adversaires que, le jour où nous sortirons du naufrage, nous les plongerons violemment dans « l'abîme des eaux ? » Or, les catholiques ne visent à rien de pareil, puisque l'abîme des eaux qu'il s'agit d’éviter c'est la révolution. Si nous sortons jamais du naufrage, nous promettons à nos adversaires de leur enlever le moyen de ruiner à nouveau le navire et de nous jeter dans cet abîme. En quoi cela peut-il compromettre l'œuvre nécessaire de l'apostolat ?

Ajoutons que la finale du Journal de Bruxelles ou bien ne veut rien dire, ou bien recommande, ce qu'il reproche aux catholiques comme M. Périn, de prêcher à leurs auditeurs. Convertissons les âmes, dit-il, et les lois de viendront alors plus chrétiennes que jamais. À la bonne heure ! Mais, pour que ces lois deviennent plus chrétiennes que jamais, il faut apparemment qu'elles changent. Voici donc que nous prenons le Journal de Bruxelles lui-même en flagrant délit de souhaiter quelque changement à cette constitution qu'il voudrait faire immuable.

Ex ore tuo te judico 

3 janvier 1880, samedi : Audience du Pape Léon XIII à l'Ordre des Chevaliers de Malte.

L'Univers, 7 janvier 1880

On lit dans l'Osservatore Romano :

Samedi 3 janvier, 

Sa Sainteté a daigné recevoir en audience privée S. Exc. le grand-maître de l'ordre de Malte et les chevaliers faisant partie du conseil de cet ordre, qui lui ont présenté leurs hommages et leurs souhaits à l'occasion du nouvel an.

L'audience pontificale terminée, les chevaliers se sont rendus dans le même but chez S. Rm. le cardinal Nina, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté.

3 janvier 1880, samedi : Lettre de Rome : décès du Frère Floride, supérieur général des Frères des Ecoles Chrétienne ; le Pape Léon XIII nomme une commision pour la bibliothèque Vaticane ; offrandes espagnoles au Denier de St Pierre.

L'Univers, 7 janvier 1880

Rome, 3 janvier.

Je suis obligé de commencer cette lettre par une triste nouvelle : le frère Floride, procureur général des frères des écoles chrétiennes, a succombé au jourd'hui à midi à une attaque de pleurésie. Son nom était entouré du respect de tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher. D'une douceur angélique, d'une expérience consommée, d'une charité tout aimable, il ne s'appartenait point. Il était à Dieu dans les enfants, dans les affligés, dans les pauvres.
Encore qu'il fût âgé, il demeurait actif, exerçait, à son insu, une grande influence et était nécessaire à sa congrégation autant qu'un homme ici-bas peut être nécessaire. Mais précisément parce qu'il était âgé, on avait plus besoin de lui. Il avait amassé tant de bénédictions par ses vertus ! et on eût dit que ses vertus se répandaient autour de lui, comme se répand la chaleur d'un brasier allumé.

Nous perdons tous, nous, colons de Rome, un ami, un père autant que frère ; sa congrégation perd un de ses membres les plus utiles ; la France, qu'il aimait avec la passion qu’on a pour elle, loin d'elle, perd une illustration. Et je dis illustration à dessein. Il y a dans le firmament religieux de ces étoiles voilées au regard des puissants et des politiciens, mais dont les humbles et les petits seuls ont le privilège d'apercevoir la douce et pure clarté.
 

Le Saint-Père a nommé une commission chargée de rédiger, de compléter et de publier les catalogues de la Bibliothèque vaticane.

Sont membres de cette commission : L'Eme cardinal Pitra, bibliothécaire de la sainte Eglise, Mgr Capecelatro, sous-bibliothécaire. Mgr Martinucci, premier custode. Le R. P. Bollig de la compagnie de Jésus, second custode, le commandeur J. B. de Rossi.
Sa Sainteté a ordonné aussi mettre à la disposition des hommes studieux une salle des archives du Vatican, chacun pourra, à des heures indiquées, consulter les documents. 


Un rédacteur du Siglo futuro de Madrid, M. l'abbé Urbain Ferreiroa, a eu l'honneur d'être reçu par le Pape et de présenter les offrandes recueillies par son journal pour le Denier de Saint-Pierre. Sa Sainteté a remercié et béni avec la rédaction du Siglo futuro, les oblateurs de ces dons.

 4 janvier 1880, dimanche : Une congrégation spéciale de 5 cardinaux reconnait la nullité du mariage du Prince de Monaco

L'Univers, 6 janvier 1880

Rome, 4 janvier. 

La congrégation spéciale des cinq cardinaux a prononcé sa sentence dans l'affaire du mariage du prince de Monaco et de la duchesse de Hamilton. La sentence déclare le mariage nul, mais reconnaît en même temps, conformément à la demande du prince, la légitimité du fils issu du mariage, et le droit du prince de pourvoir à l'éducation de son fils.


L'Univers du 23 janvier.

La commission cardinalice spécialement chargée par le Saint-Père du jugement en appel sur la demande d'annulation du mariage de S. A. le prince Albert de Monaco avec la duchesse Marie d'Hamilton, a rendu, le 3 janvier, à l'unanimité, la sentence suivante, qui a été aussitôt soumise à la sanction pontificale :

I. — Resolutionem editam die 17 mai 1879 esse confirmandam, nempe constare de nullitate matriniomii in casu, c'est-à-dire que la sentence rendue on premier appel, le 17 mai 1879, est confirmée, et que la nullité du mariage en question est établie sur le fait, prouvé par des témoignages irréfragables, que la duchesse Marie d'Hamilton n'a cédé, lors de son mariage, qu'à la contrainte exercée par sa mère et par son tuteur, l'eu l'empereur Napoléon III, et qu'il n'y a pas eu de libre consentement.

Cette première partie de la sentence prononcée par la commission cardinalice est complétée comme il suit : Firmo tamen in filio statu et jure legitima filiationis, c'est-à- dire que pour l'enfant qui est né de ce mariage l'état et le droit de fils légitime demeurent inattaquables.

II. – Mens est Eminentissorum Patrum, ut per resolutionem ad primum dubium nihil detractatum est juri et naturali obligationi tam patris quam matris in iis quae respiciunt educationem filii, ratione habita ad dispositiones juris publici et privaiti : teneri ergo parentes ad conveniendum intra spatium trium mensium a die praessentis resolutionis de loco ubi filius collocandus et educandus sit, et intra mensem a die ejusdem conventionis eam exequendam, c'est-à-dire que par la décision prise sur le premier point, on n'entend pas atténuer le droit et l'obligation naturelle qu'ont le père et la mère en ce qui concerne l'éducation de l'enfant. Par conséquent, la commission cardinalice règle que, dans l'espace de trois mois, à dater de la présente résolution, les parents sont tenus de s'entendre pour fixer le lieu où l'enfant devra être placé et élevé ; puis, dans l'espace d'un mois à dater de leur entente sur ce point, ils sont tenus de même à mettre à exécution ce qu'ils auront décidé.


L'Univers, 15 janvier 1880 

Nous n'avons pas à répondre longuement aux journaux libéraux qui se sont fait, de la récente décision de la cour de Rome sur un mariage princier, un argument en faveur du divorce. Le sujet est trop au-dessus de leur compétence et n'est pas de ceux qui conviennent à la discussion des journaux.

Nous leur dirons seulement qu'ils se trompent tout à fait quand ils prétendent que la congrégation des cardinaux a prononcé l’annulation du mariage. Il n'est au pouvoir de personne dans l'Eglise, pas même du Pape, d'annuler un mariage. L'Eglise, appelée à se prononcer sur un cas litigieux, décide simplement que le mariage est ou n'est pas. Dans l'affaire du prince et de la princesse de Monaco, la congrégation cardinalice a prononcé non l’annulation, mais la nullité du mariage ; elle a décidé, non pas que le mariage était rompu à l'avenir, mais qu'il n'avait jamais existé dans le passé, faute de consentement de la part d'un des conjoints. Et elle a rendu sa sentence sous cette réserve, qui peut laisser subsister le mariage dans le for intérieur, s'il est vrai (comme elle l'a cru d'après les dépositions des témoins) qu'il n'y a pas eu de consentement.

Quant aux journaux radicaux qui prétendent que l'Eglise, par la voix du Saint-Siège, n'en a décidé ainsi que par complaisance pour les princes, ils n'ont qu'à se rappeler la lutte mémorable des Papes contre les empereurs et les rois, pour savoir que l'Eglise n'a jamais maintenu plus fermement la sainteté et l'indissolubilité du mariage qu'en face des grands.

5 janvier 1880, lundi : Le Souverain Pontife Léon XIII reçoit en audience les Supérieurs des ordres religieux

L'Univers, 6 janvier 1880

Nous recevons de Rome, la dépêche suivante :
Rome, 5 janvier, 11 h. 33.

Notre Saint-Père le Pape a reçu 100 généraux ou procureurs généraux d'ordres religieux. Répondant, aux félicitations qui lui étaient adressées, il a dit que les ordres religieux étaient les forteresses de l'Eglise ; qu'ils sont partout secourables, répandent partout les bienfaits et les consolations, et constituent une grande force sociale.

La Révolution, sachant cela, s'est emparée des monastères et des propriétés monastiques, et a dispersé les religieux.

L'orage a été formidable, mais après l'orage les religieux se réunissent, se comptent, recommencent leurs travaux et rachètent leurs couvents.
En terminant, le Pape les a invités à la persévérance et les a bénis.

6 janvier 1880, mardi : Le Ministre des Cultes demandes des prières publiques à l'occasion de la rentrée des Chambres conformément à la Consitution

L'Univers, 18 janvier 1880

Le ministre de l'intérieur et des cultes vient d'adresser aux archevêques et évêques la circulaire suivante :

Paris, 6 janvier.

Monseigneur,

Après avoir disposé que le Sénat et la Chambre des députés se réunissent chaque année le second mardi de janvier, l'article 1er de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 statue que, le dimanche qui suivra la rentrée, des prières publiques seront adressées à Dieu dans les églises et dans les temples, pour appeler son secours sur les travaux de ces Assemblées.

Il résulte de ces dispositions combinées que les prières publiques prescrites par la loi constitutionnelle devront avoir lieu le 18 janvier prochain. Je prie Votre Grandeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer, en ce qui la concerne, l'exécution de cette loi.

Agréez, monseigneur, l'assurance de ma haute considération.
Le ministre de l'intérieur et des cultes,
Ch. Lepère.

 
D'autre part, M. le préfet de la Seine-Inférieure a adressé, le 13 courant, la circulaire suivante à tous les maires du département :

Messieurs,

Aux termes de l'article 1er de la Constitution, des prières publiques doivent être dites dans toutes les églises et dans tous les temples de la République, le dimanche 18 janvier courant, à l'occasion de la rentrée des Chambres, pour appeler les bénédictions divines sur leurs travaux.

S. Em. Mgr le cardinal archevêque de Rouen a adressé des instructions au clergé de son diocèse, en vue de cette solennité. Je ne puis que vous engager, messieurs, à assister, ainsi que les fonctionnaires de votre commune, à la cérémonie qui aura lieu le 18 de ce mois.

Agréez, etc.
Le préfet de la Seine-inférieure,
H. Limbourg. 

7 janvier 1880, mercredi : Mgr de Ségur se démet de sa présidence bureau central de l'Union des associations ouvrières catholiques et reçoit du Cal Nina, au nom du Pape Léon XIII, une lettre d'approbation du choix de son successeur 

L'Univers, 8 février 1880

Mgr de Ségur, contraint de ménager des forces qu'il a prodiguées sans mesure à toutes les œuvres charitables, s'est démis récemment de la présidence du bureau central de l'Union des associations ouvrières catholiques, et, de concert avec les membres du bureau central, a demandé au T.R.P. Delaporte, supérieur général des prêtres de la Miséricorde, de vouloir bien lui succéder en cette qualité. Le vénérable prélat a bien voulu accepter le titre de président d'honneur et promettre à ce titre la continuation de son bienveillant concours et les conseils de sa haute expérience.
On sait que le bureau central, issu du congrès des directeurs d'œuvres ouvrières tenu à Nevers en 1871, a pour objet d'établir entre ces diverses œuvres, gardant leur autonomie et soumises à l'autorité diocésaine, un lien fraternel, au moyen d'un congrès annuel qu'il organise, du Bulletin de l'Union qu'il publie, et des renseignements que son secrétariat fournit aux directeurs et fondateurs d'œuvres.

A la lettre écrite par Mgr de Ségur à S. S. Léon XIII pour prier le Saint-Père d'agréer le choix de son successeur, le cardinal secrétaire d'Etat a fait la réponse suivante, qui est pour le bureau central le plus précieux des encouragements :

Illustrissime et Réverendissime Seigneur,

Le Saint-Père, en me communiquant dernièrement la lettre que Votre Seigneurie illustrissime et révérendissime lui a adressée le 30 du mois de novembre dernier, m'a confié l'honorable mission de vous faire savoir que, s'il a appris avec peine la détermination prise par Votre Seigneurie de quitter la présidence du bureau central de l'Union des associations ouvrières catholiques, tenue par vous depuis 1871 jusqu'à présent, avec grand profit pour l'œuvre, il n'a pas pu ne pas reconnaître la gravité des motifs qui vous ont amené à prendre cette détermination.

Le Saint-Père a appris avec satisfaction la nouvelle du choix de votre successeur dans la personne du Rme P. Delaporte, en considération surtout de ce que vous avez eu à exprimer sur son compte. Aussi Sa Sainteté, correspondant volontiers au désir de Votre Seigneurie, a de bien bon cœur accordé au susdit religieux et à chaque membre de l'œuvre, ainsi qu'à vous, la bénédiction apostolique demandée.

En même temps que j'accomplis le devoir de donner cette nouvelle à Votre Seigneurie, je suis heureux de me dire de nouveau, avec l'estime la plus distinguée, de Votre Seigneurie Illustrissime, le serviteur.

Signé : L. Cardinal Nina.

Rome, le 7 janvier 1880.

8 janvier 1880, jeudi : Le Pape Léon XIII approuve l'introduction de la cause de béatification du P. Claude de la Colombière

L'Univers, 18 janvier 1880

Décret pour le diocèse d'Autun, concernant la béatification et la canonisation du vénérable serviteur de Dieu, le père Claude de la Colombière, prêtre profès de la compagnie de Jésus.

Sur le doute : « S'il est à propos de signer la commission pour l'introduction de la cause, dans le cas et pour l'effet dont il s'agit ? »

Ardemment enflammé de ce feu de l'amour divin que le très aimable Rédempteur du genre humain a répandu sur la terre, du plus intime de son cœur, le P. Claude de la Colombière encore vivant acquit une grande réputation de sainteté. En effet, admis dès sa jeunesse parmi les membres de l'illustre compagnie de Jésus, il s'élança très généreusement dans le chemin ardu de la perfection, et se montra un modèle achevé de tout bien dans la doctrine, l'intégrité et la prédication de la parole de Dieu. C’est pourquoi ne s'épargnant aucun travail, et souvent en butte aux calomnies et aux persécutions des impies, il gagna d'innombrables âmes à Jésus-Christ, soit en France, soit en Angleterre. Bien digne aussi d'avoir été donné de Dieu à la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, non-seulement pour guide dans la voie de la perfection, mais surtout comme son admirable auxiliaire dans la propagation du culte du Sacré-Cœur de Jésus.

Cette renommée sainteté, soit par les dons célestes, soit par les prodiges que l'on disait obtenus de Dieu par l'intercession de son serviteur, bien loin de cesser après sa mort, s'est toujours accrue davantage ; et, après deux siècles environ, elle continue si vive et si entière, qu'elle a décidé le révérendissime évêque d'Autun à établir l'enquête ordinaire à ce sujet. Cette enquête, accomplie selon les règles et déférée à la Sacrée-Congrégation des Rites, Sa Sainteté notre Seigneur le Pape Léon XIII a daigné permettre que le doute sur la signature de la commission pour l'introduction de la cause du susdit serviteur de Dieu, le P. Claude de la Colombière, fût traité dans la Congrégation ordinaire des Sacrés-Rites, sans l'intervention et le vote des consulteurs, alors même que les dix ans n'étaient pas encore écoulés depuis le jour du dépôt des procès dans les actes de la dite Congrégation, et que les écrits du serviteur de Dieu n'avaient pas encore été rechercha et examinés. C'est pourquoi l'Eme et Rme Cardinal Miccislas Ledockowski, rapporteur de cette cause, sur demande du R. P. Auguste Negroni, prêtre de la compagnie de Jésus, postulateur de la même cause, eu égard aux lettres et aux instances d'un grand nombre d'éminents cardinaux de la sainte Eglise romaine, de révérendissimes évêques et d'autres personnages illustres par leur dignité ecclésiastique ou civile, a proposé dans l'assemblée ordinaire Sacrés Rites, réunie aujourd'hui au Vatican, la discussion du doute suivant, à savoir : s'il est à propos, de signer la commission pour l'introduction de la cause dans le cas et pour l’effet dont il s'agit.

Et la même S. Congrégation, toutes choses mûrement examinées, et après avoir ouï les dires du R.P.P. Laurent Salvati, Promoteur de la sainte Foi, tant en sa parole qu'en ses écrits, a été d'avis de répondre affirmativement que l'on pouvait signer la commission s'il plaît ainsi à Sa Sainteté, 18 décembre 1879.

Une relation exacte de toutes les questions ci-dessus avant été faite à Sa Sainteté le Pape Léon XIII par moi, secrétaire sous signé, Sa Sainteté a daigné approuver et confirmer la réponse do la S. Congrégation et signer de sa propre main la commission pour l'introduction de la cause du vénérable serviteur de Dieu susdit le P. Claude de la Colombière, 8 janvier 1880.

D. Cardinal Bartolini, S. R. C. préfet.
Placide Ralli, S. R. C. secrétaire.

10 janvier 1880, samedi : Le Pape Léon XIII félicite l'auteur du monument des Langues commémorant la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception de Marie

L'Univers, 18 janvier 1880

On nous écrivait de Rome, à la date du 10 janvier :
 
On vient de célébrer à Rome les fêtes de l'Epiphanie, comme de coutume, par l'éloge dans les diverses langues de l'Enfant-Jésus, le roi des rois.

A cette occasion, je veux constater l'accueil fait par le Saint-Père au monument des Langues, élevé sous l'impulsion de M. l'abbé Sire, de la compagnie de Saint-Sulpice, par le monde entier, et que couronne si bien la statue en ivoire, or, argent et émail de Notre-Dame de Lourdes, donnée par Mgr Langénieux.

L 'Univers annonçait vers le milieu de novembre que ce beau monument venait de quitter Paris. Il est arrivé ici le 1er décembre, et on a employé les jours suivants à le transporter, pièce à pièce, de la gare au Vatican, puis à l'installer là où Pie IX avait marqué sa place au milieu de la grande salle de l’Immaculée-Conception. Ce travail a été fait avec le plus grand soin par les ouvriers du Palais Pontifical, sous la direction du monteur fort habile envoyé par la maison Christofle. Tout a été fini le samedi 6 décembre. Ce jour-là même le cardinal Nina est venu l'examiner, et a été manifestement surpris de l'importance exceptionnelle de cette offrande. Il a annoncé aux représentants de M. l'abbé Sire que Sa Sainteté en ferait la réception officielle le surlendemain, le jour même du 25° anniversaire de la définition du dogme de l’Immaculée-Conception.

Ce jour-là, en effet, après avoir reçu, comme je vous l'ai raconté, les pèlerins italiens et prononcé sa belle allocution sur le glorieux anniversaire, Notre très Saint-Père le Pape Léon XIII a voulu faire honneur à cet hommage de la France et du monde entier. Il a daigné, malgré la rigueur du froid, en faire pendant une demi-heure l'examen le plus attentif, ne cessant de témoigner par des éloges très flatteurs sa pleine satisfaction. Il a paru surtout frappé, en ce qui concerne les riches volumes, de voir leur variété vraiment admirable, et il s'est fait dire et redire qu'ils ont été exécutés dans les pays mêmes dont ils représentent l'hommage ; il paraissait très étonné qu'un seul homme eût réussi à trouver dans le monde entier des coopérateurs si complaisants, habiles et généreux. Pie IX avait de même été frappé de ce caractère si catholique de la collection des traductions de la bulle Ineffabilis, et il avait hautement applaudi à l'idée qu'avait eue l'abbé Sire de faire approuver par l'autorité ecclésiastique chacune de ces traductions.

Après avoir tout examiné avec soin, Léon XIII a comme résumé ses appréciations en disant : « Voilà qui est vraiment beau, grand, riche et monumental ! »

Puis il a ajouté, en s'adressant au procureur de la compagnie de Saint-Sulpice : « La sainte Vierge seule, pour qui cette œuvre admirable a été faite, peut donner à ceux dont elle est l'offrande la récompense due ; mais le Chef de l’Eglise a le pouvoir de donner la louange : dites donc de ma part à l'abbé Sire que le Pape est content. »

Il n'a pas tardé à donner la preuve de ce contentement, car trouvant cette Bibliothèque monumentale trop précieuse pour la laisser dans une salle ouverte au public et qui est le lieu de passage pour tous les visiteurs des loges de Raphaël, il a mis à profit sans retard la présence de l'ouvrier monteur de Paris pour la faire transporter dans un riche appartement d'honneur bien meublé, où sont données les audiences aux princesses et autres dames de distinction.

Aux preuves de satisfaction qu'a données Léon XIII, d'après notre correspondant, nous pouvons en ajouter une autre qui réjouira grandement tous les donateurs de cette opulente œuvre d'art. Voici la lettre que le Saint-Père a fait écrire, en son nom, à M. l'abbé Sire, par S. Em. le cardinal Nina, ministre secrétaire d'Etat :

Très honoré monsieur,

Le monument commémoratif de la définition de l’Immaculée-Conception de la grande Mère de Dieu figure déjà, dans le palais du Vatican, attestant au monde que la piété des Français l'a élevé comme un souvenir impérissable de la part qu'ils ont prise à un événement si solennel et si conforme aux plus vifs désirs de leur cœur.

Il sera désormais, pour le Saint-Père, un motif de pieuses et continuelles complaisances, en lui montrant que les fils de la France catholique, dignes émules de la dévotion de leurs pères, s'efforcent d'honorer de toutes façons la Mère du Sauveur.

Et puisque c'est à votre initiative, très honoré monsieur, comme aussi à vos soins incessants, qu'est dû ce beau monument, vous aurez à votre tour un légitime sujet de satisfaction dans la pensée que par cette œuvre vous avez donné au Chef auguste de l'Eglise une douce et durable consolation.

C'est au nom du Souverain Pontife que je dois vous adresser, avec les éloges les plus mérités, les plus justes remerciements. J'ai ordre en même temps de vous dire de sa part que, dans la bénédiction apostolique, envoyée à vous et à tous vos coopérateurs, Sa Sainteté a voulu donner le meilleur gage de la reconnaissance d'un Père envers ses affectueux et très chers enfants. Elle appelle sur vous en particulier la plénitude du céleste trésor.

Il ne me reste plus qu'à profiter de cette occasion favorable pour vous renouveler l'expression de mes sentiments et de la considération distinguée

Avec laquelle je suis, très honoré monsieur,
Votre serviteur,
Cardinal Nina.

10 janvier 1880, samedi : Bref du Pape Léon XIII à Mgr de Cabrière, évêque de Montpellier, au sujet de sa lettre pastorale sur l'enseignement de la philosophie scolastique 

L'Univers, 16 février 1880

Bref du Pape Léon XIII à Mgr de Cabrière, évêque de Montpellier, au sujet de sa lettre pastorale sur l'enseignement de la philosophie scolastique.

11 janvier 1880, dimanche : A la demande du gouvernement le Cardinal Guibert prescrit les prières publiques prévu par la consitution pour la rentrée du Parlement

L'Univers, 6 janvier 1880

Lettre circulaire de S. m. le Cardinal archevêque de Paris prescrivant des prières publiques à l'occasion de la rentrée des chambres.
 
Paris, le 11 janvier 1880.

Monsieur le curé,

Le Gouvernement nous demande, conformément à la Constitution, d'ordonner les prières publiques accoutumées pour appeler la bénédiction de Dieu sur la France et sur les travaux des deux Assemblées. Ces prières doivent se faire le dimanche qui suit la rentrée du Sénat et de la Chambre des députés.

Elles auront lieu, cette année, le dimanche 18 janvier. Dans notre église métropolitaine, on célébrera, à midi et demi, une messe basse, qui sera précédée du chant du Veni Creator. Après la messe, on chantera l'antienne en l'honneur de la très sainte Vierge Sub tuum praesidium, puis l'antienne pour le Pape et la prière Domine salvam fac Rempublicam, avec les oraisons et versets correspondants.

Dans les autres églises, on fera les prières dans le même ordre à la messe paroissiale ou à la messe de communauté. Recevez, monsieur le curé, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.

J. HIPP., cardinal Guibert, Archevêque de Paris.


L'Univers du 18 janvier,

Les prières publiques, prescrites par la Constitution, auront lieu demain.

On annonce que M. Gambetta sera souffrant et ne pourra y assister. MM. Belhmont, de Durfort de Civrac, vice-présidents ; Le Gonidec de Traissan, de Valfons, Drumel, secrétaires, et Margaine, questeur, représenteront le bureau de la Chambre des députés.

11 janvier 1880, dimanche : Démontage de la propagande de la Petite république française de Gambetta contre le clergé et les ordres religieux

L'Univers, 11 janvier 1880

La statistique de la Petite République française, sur les condamnations en courues pendant l'année 1879, par des membres du clergé ou des congrégations religieuses, appartenait de droit au XIXème Siècle. Le journal de la « mauvaise foi manifeste » n'a pas manqué d’en faire son bien. Il s'étend à plaisir sur cette statistique, sans tenir compte des rectifications qui y ont été faites et en tire des conclusions les plus injustes, les plus malveillante pour le clergé.

Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser du travail de la Petite République. Pour achever d'en montrer la mauvaise foi, nous ajouterons quelques observations.

Déduction faite 1° des condamnations d'un caractère administratif et politique, au nombre d'une centaine, condamnations qu'explique assez la guerre dirigée contre les écoles congréganistes et la religion, 2° des menus délits de chasse ou de pêche, d'exercice illégal de la médecine, de contraventions aux règlements de police, etc., il reste, d'après le compte de la Petite République française, 52 faits d'immoralité à la charge du clergé et des congrégations relieuses. C’est là la grosse accusation. Mais, comme l'observe la Vraie France de l’Ille, il faut en déduire encore :
1° Un attentat reproché à un individu qui n'a jamais été ni frère, ni prêtre, ni membre d'aucune congrégation quelconque.
2° Cinq faits cités deux fois.
3° Trois faits imputés : le premier à un ancien élève de petit séminaire, le second à un sous-économe laïque, le troisième à un professeur laïque.
4° Quatre révocations basées sur des actes d'immoralité qui n'ont été ni prouvés, ni suivis de condamnations judiciaires, car il n'y a pas eu condamnation, il n'y a pas eu délit
5° Trois condamnations prononcées par des tribunaux correctionnels et annulées en appel (la Petite République a soin de passer ce « détail » sous silence)
6° La condamnation d'un ancien suisse (ou bedeau), que le journal fait passer pour un congréganiste
Soit... 17
Ce qui réduit à 35, même en acceptant la statistique de la petite feuille gambettiste, ce gros chiffre de 52.

On peut affirmer encore que le chiffre de 35 est lui-même inexact. Nous n'en voulons pour preuve que le fait suivant, relevé par l’Ordre et la Liberté de Valence, et dont la Vraie France n'a pas eu connaissance. On lit dans ce journal :

La bonne foi républicaine. — La Petite République française du sire Gambetta publie un long article intitulé : L'année cléricale, où elle a réuni les condamnations qui pendant l'année 1879 ont atteint des prêtres et autres personnes cléricales. Pour donner une idée de l'exactitude avec laquelle est fait ce travail républicain, nous citons textuellement ces lignes inscrites sous le mois d'octobre.

Le sieur V..., chef d'institution à Crest (Drôme), ancien élève du petit séminaire de Valence, ayant séduit et enlevé la femme d'un cabaretier, est condamné par le tribunal correctionnel de Valence à quatre mois d'emprisonnement.

Inutile de relever l'erreur commise par les scribes de M. Gambetta sur le tribunal qui a prononcé la condamnation. C'est le tribunal de Die qui a condamné le sieur V..., et non pas le tribunal de Valence. Les scribes de M. Gambetta, aussi forts en géographie que leur maître, placent Crest dans l'arrondissement de Valence : bagatelle !

Mais que dites-vous de cette idée de ranger le sieur V... au nombre des cléricaux parce qu'il aurait été un ancien élève du petit séminaire, absolument comme M. J. Bélat ou M. A. Guiremand (des radicaux du crû) ? Or, le sieur V... était un maître laïque, et son institution était si bien appréciée sous ce rapport que le conseil municipal républicain de Crest lui accordait une forte subvention. Le tribunal de Die est venu révéler combien ce maître laïque était digne de telles largesses et de quelle manière il enseignait à ses élèves la morale indépendante, en si grand honneur parmi les républicains.
On peut juger par ce fait de la bonne foi républicaine.

En acceptant pour partie cette statistique, le Figaro, qui retient un chiffre de 83 crimes et délits de diverse sorte, fait les réflexions suivantes :

Nous répétons que ce chiffre fournit la preuve la plus éclatante de la bonne conduite et de la haute moralité du clergé français.

Il nous suffît, pour le démontrer victorieusement, d'emprunter aux statistiques officielles de la République française les trois chiffres suivants :

D'après les derniers tableaux de recensement publiés par le ministère de l'intérieur, il y a dans notre pays 160 000 prêtres ou religieux des deux sexes. Or, si ensemble ils ont subi 83 condamnations pour crimes ou délits, cela donne une moyenne d'une condamnation par 2 000 personnes. Vous entendez bien : une seule condamnation pour 2 000 religieux.

D'après le même document, la population de la France est supérieure à 36 000 000 d'habitants. Et d'après les derniers comptes rendus de la justice criminelle en France, le nombre des crimes et délits de toute sorte, condamnés en ces dernières années, est de 170 000, il va même au-delà. La moyenne des condamnations pour délits ou crimes est ainsi de 9 pour 2 000 Français.

Il est donc incontestable, et d'après les documents mêmes que la République française a la prétention de donner comme preuves de l'immoralité du clergé, que la moralité des religieux est pour ainsi dire irréprochable, puisque sous un régime qui est impitoyable pour eux et qui les frappe sans pitié, on ne trouve qu'un seul coupable pour 2 000 personnes, tandis que la moyenne de la culpabilité dans le pays est neuf ou dix fois plus considérable.

Si l'on compare la moralité du clergé à celle des diverses classes sociales, prises à part, on trouvera qu'il n'en est aucune qui fournisse moins de crimes et de délits ; par contre, certaines classes fournissent un nombre de crimes et de débits extrêmement considérable, et nous pouvons citer, en première ligne, les populations incrédules, athées, radicales.

Telle est la vérité. Il faut une fois pour toutes la faire connaître au pays. Oui, en face de cette œuvre odieuse et malsaine de la guerre au clergé, il est nécessaire que nul ne puisse l'ignorer : les documents officiels, les statistiques judiciaires, la science, tout concourt à démontrer que le clergé forme la classe d'élite de la nation comme moralité, que les populations religieuses fournissent peu de criminels et de coupables, mais que les populations athées, incrédules, radicales, remplissent au contraire les tribunaux et les prisons.

Les réflexions du Figaro ont d'autant plus de raison que le nombre de prêtres et de religieux des deux sexes est, non pas de 160 000 environ comme il dit (ce nombre se rapporte seulement aux membres des congrégations religieuses d’après la statistique administrative), mais de 220 000 à 230 000.
[Ce qui donne un taux de criminalité de 0,015 %, ou 0,3 pour 2 000]

 


Dans la statistique publiée par la Petite République française, nous relevons quatre révocations motivées par de prétendus actes d'immoralité qui n'ont été ni prouvés ni suivis de condamnations judiciaires.

Pour prouver combien nous avons raison de déduire ces faits de ceux qui peuvent rester à la charge du clergé et des congrégations religieuses, nous n'avons qu'à citer le Mémorial d'Amiens, qui nous fait connaître le résultat des poursuites dirigées contre deux de ces prétendus criminels inscrits sur les listes de la petite feuille gambettiste. On lit dans ce journal :

Le Progrès de la Somme proclamait récemment la culpabilité de deux frères de nos instituts religieux et se réjouissait de les voir comparaître sur les bancs de la cour d'assises.

Hier, l'un d'eux, frère des écoles chrétiennes, était, sur la plaidoirie de M° Gustave Dubois, acquitté et mis sur-le-champ en liberté. Aujourd'hui le second, frère mariste, l'un des professeurs de l'école communale d'Airaines, était également acquitté, sur la plaidoirie do M° Albert Deberly, et mis sur-le-champ en liberté.

On ne dira pas que les sentences rendues hier et aujourd'hui émanent de juges ayant à compter, comme le répètent sans cesse les radicaux, avec leurs préjugés, avec leur attachement à des gouvernements conservateurs ; ce ne sont pas des juges inamovibles qui ont proclamé la non-culpabilité des deux frères. Le verdict a été rendu par le jury, c'est-à-dire par une institution tous les jours prônée par les républicains.

Nous avons reproduit en leur temps les arrêtés de révocation rendus contre les deux frères et contre les directeurs des écoles communales dans lesquelles ils enseignaient, — arrêtés signés par M. Spuller, préfet de la Somme. Espérons qu'à l'avenir M. Spuller, — si le gouvernement toutefois le laisse à la tête de notre beau département, — se hâtera moins de prendre des décisions qui, intervenant avant, toute comparution devant le jury, semblent préjuger la culpabilité.
 
 
Le XIXe Siècle est revenu, dans un nouvel article, sur la statistique des crimes et délits du clergé, publiée par la Petite République française. Dénaturant les paroles de "la Gazette de France, le XIX° Siècle demande à quoi servent la foi et la grâce si elles ne rendent pas les catholiques en général, les prêtres en particuliers, meilleurs que les autres. Et en effet, nous prétendons bien que les catholiques en général et les prêtres en particulier doivent aux sacrements d'être meilleurs, de toute manière, que les impies et les libre-penseurs. Si les prêtres restent hommes, tout en étant ministres de Dieu, si comme tels ils demeurent exposés aux faiblesses de la nature, la plupart, presque tous, ont une force supérieure pour résister à la tentation, et dans leur vie d'austérité et d'abnégation, ils pratiquent des vertus inconnues aux mondains.

Entre le matérialiste, le libertin, l'homme de plaisir, la bête de vanité, le boulevardier, l'agioteur, entre ces différentes espèces de « l'honnête homme » du monde, et le religieux qui se lève à trois ou quatre heures du matin pour vaquer toute la journée, sous le regard de Dieu, à la prière et au travail, et le bon curé de campagne qui vit austèrement et humblement dans son presbytère, tout à tous, et uniquement occupé de faire le bien, il y a, à l'honneur du sacerdoce et de la règle religieuse, des différences de vie, de vertus et de qualités que ceux-là seuls ne peuvent apprécier qui ne connaissent ni le prêtre, ni le religieux, ou à qui il suffit d'être des honnêtes gens selon le monde.

La statistique annuelle de la criminalité établit incontestablement cette supériorité des gens de robe, comme dit le XIX° Siècle, sur les autres. Et que serait-ce si l'on pouvait dresser une statistique de la vertu !

 12 janvier 1880, lundi : Lettre de Rome : Cordialités du clergé français de Rome au départ de Mgr de Dreux-Brézé ; audience publique du Pape Léon XIII ; introduction de la cause du P. de la Colombière ; séance solennelle de l'Académie des Arcades.

L'Univers,  19 janvier 1880

Rome, 12 janvier.

Après avoir eu son audience de congé chez le Saint-Père, qui l'a comblé de bontés et de marques de tendre considération, Mgr de Dreux-Brézé a quitté Rome pour rentrer dans son diocèse de Moulins. Pendant son séjour, il a eu le temps et la fortune de mettre fin à toutes les affaires ecclésiastiques qui l'avaient amené. Enfin, pour reconnaître la généreuse et aimable hospitalité de Mgr Druon et de nos chapelains de Saint-Louis, il leur a offert un dîner auquel étaient conviés plusieurs membres du Sacré-Collège, dont un Français, l'Eme Pitra, ainsi que divers prélats de la cour pontificale.
Il y a eu aujourd'hui audience publique au Vatican : la foule des fidèles était très nombreuse. Seulement le froid était très vif dans ces vastes salles et galeries que le souverain Pontife a parcourues lentement, en s'arrêtant auprès de chacun. Ici toutes nos fontaines coulent, mais dans les vasques et aux abords l'eau est glacée.

Je ne parle pas de la misère : les commissions continuent à discuter sur les moyens de secours, et l'opinion publique flétrit avec indignation ce procédé... libéral. En attendant, la charité ecclésiastique et privée pourvoit et fait des merveilles.

Jeudi dernier, au Vatican, le Pape, ayant entendu un rapport du secrétaire de la Sacrée-Congrégation des Rites, a daigné approuver et signer de sa main l'introduction de la cause de béatification et canonisation du vénérable serviteur de Dieu, le P. Claude La Colombière, prêtre profès de la compagnie de Jésus, qui de son temps, fut surnommé apôtre du Sacré Cœur de Jésus, pour avoir secondé la Bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque dans la diffusion de ce culte, honneur et espoir de notre siècle.

Selon la coutume, l'Académie des Arcades a tenu une séance solennelle en l'honneur de la naissance du Sauveur. Après la proclamation, faite par Mgr Etienne Ciccolini, custode général et camérier secret participant de Sa Sainteté, des membres nommés à diverses charges académiques, Mgr Capecelatro, vice-bibliothécaire de la sainte Eglise romaine, a lu un discours où il a fait ressortir l'influence du christianisme sur la littérature, sur la société, sur la famille, vieux thème toujours neuf, toujours admirable, surtout quand il est présenté avec l'élégance et la profondeur des vues de l'orateur. Les académiciens ont récité des poésies de circonstance alternées avec des morceaux de chant et des concerts d'instruments. On doit à Mgr Ciccolini le rajeunissement de cette Académie, dont les travaux sérieux protestent contre la prétendue science des envahisseurs. Les cardinaux Di Pietro, de Luca, Nina, d'Avanzo et Chigi, l'ambassadeur d'Espagne, de nombreux évêques, des prélats et des patriciens assistaient à cette solennité. 
 

 13 janvier 1880, mardi : Jugement de la Sacré Congrégation de l'Index

L'Univers,  8 février 1880

Par un décret du 13 janvier 1880, la congrégation de l'Index a condamné les ouvrages suivants

 13 janvier 1880, mardi : Fin du schisme arménien à Constantinople

L'Univers,  15 janvier 1880

Rome, 13 janvier.

Mgr Hassoun a envoyé hier de Constantinople au Vatican, une dépêche annonçant que les deux derniers évêques arméniens-schismatiques ont fait leur soumission et partiront prochainement pour Rome.

Tous les schismatiques kupèlianistes ont donc fait leur soumission et le schisme est terminé. 

 14 janvier 1880, mercredi : Mgr Vanutelli est nommé délégué apostolique à Constantinople

L'Univers,  19 janvier 1880

Rome, 17 janvier.

Une bulle pontificale du 14 janvier a nommé Mgr Vincent Vanutelli délégué apostolique et vicaire patriarcal à Constantinople. 

14 janvier 1880, mercredi : Mort de Mgr Dubreil, Archevêque d'Avignon

L'Univers,  janvier 1880

Nous recevons d'Avignon une dépêche qui nous transmet une triste nouvelle, malheureusement facile à pré voir depuis quelques jours ; Mgr Dubreil, archevêque d'Avignon, est mort hier mardi à cinq heures dix minutes du soir.

Le vénérable prélat avait été administré dans la nuit de samedi à dimanche. M. le vicaire général Clément Iui avait donné le saint viatique et M. le curé de Saint-Pierre l'extrême-onction. Il avait été frappé d'une congestion cérébrale, et depuis trois jours on n'avait plus d'espoir de guérison.

Mgr Dubreil était né à Toulouse, le 18 janvier 1808 ; après avoir fait de brillantes études au petit séminaire de l'Esquille, il fut professeur dans cet établissement et occupa la chaire de rhétorique avec le plus grand succès. Il y avait en lui un poète de talent ; l'académie des Jeux-floraux, après l'avoir plusieurs fois couronné, le nomma maître ès-jeux floraux.

Plus tard il fut appelé dans le diocèse de Montpellier, où il fut placé à ta tête du petit séminaire de Saint- Pons. C'est là qu'un décret impérial vint le trouver pour lui confier l'évêché de Vannes. Il fut sacré évêque le 8 septembre 1861. Deux ans plus tard, il fut promu à l'archevêché d'Avignon, pour lequel il fut préconisé le 21 décembre 1863.

16 janvier 1880, vendredi : La Peite République Française de Gambetta poursuit sa propagande anti-catholique

L'Univers, 16 janvier 1880

Nous avons convaincu la Petite République française de falsification et de mauvaise foi dans sa statistique de la criminalité du clergé et des congrégations religieuses, reproduite avec empressement par le XIX° Siècle.

La petite feuille gambettiste nous répond par de nouvelles falsifications et avec la même mauvaise foi en publiant une prétendue statistique de la moralité comparée des instituteurs congréganistes et des laïques.

De 1871 à 1878, dit-elle, il y a eu 170 condamnations prononcées contre les instituteurs laïques et 69 contre les instituteurs congréganistes. Or, il y a en France 42 249 instituteurs laïques et 9 468 instituteurs congréganistes. Il y a donc eu dans ces sept années : 1 condamnation pour 248 instituteurs laïques ; 1 condamnation pour 137 instituteurs congréganistes. Soit le double à peu près.
Si nous prenons les chiffres de la seule année 1878, nous trouverons 20 crimes pour 42 249 instituteurs laïques, et 22 pour 9 468 instituteurs congréganistes. Soit un criminel sur 2 112 instituteurs laïques et un criminel sur 430 congréganistes. II résulte de là qu'à nombre égal les congréganistes ont commis cinq fois plus de crimes que les laïques.

Nous n'avons qu'une réponse à faire à la Petite République française

D'une part, le chiffre de condamnations qu'elle attribue aux deux catégories d'instituteurs, n'est pas conforme au Compte général de la justice criminelle en France, le seul document officiel publié chaque année par le ministère de la justice. De l'autre, le chiffre des instituteurs congréganistes donné par la Petite République française est en contradiction absolue avec l'Etat des congrégations, communautés et associations religieuses dressé en exécution de la loi du 28 décembre 1870. Son chiffre représente à peine celui des membres enseignants de la seule congrégation des frères de la doctrine chrétienne. 

Comme le XIX° Siècle ne manquera pas de reproduire cette statistique, nous attendrons sa publication pour convaincre à la fois les deux journaux de faux, à l'aide des documents officiels.

17 janvier 1880, samedi : Lettre de Rome : propagande moscovite contre le Vatican.

L'Univers,  19 janvier 1880

Rome, 17 janvier.

En ce moment, les diplomates russes sont très en éveil à l'endroit des tendances catholiques qui se manifestent dans l'empire ottoman, aussi bien qu'en Bulgarie, en Roumanie et jusque dans leur pays de Russie. Il fallait en venir là. Photius n'est soutenu que par l'autocrate de Pétersbourg, lequel, tout en ayant le privilège de communier sans se confesser, commence à comprendre qu'il n'est plus tout à fait un dieu ou un demi-dieu. Ces pauvres schismatiques grecs ont senti, à travers les batailles, passer le souffle de l'Eglise de Rome. Il leur a semblé que, loin de violenter la conscience, d'abaisser la dignité humaine, de violer toutes les libertés de l'âme, le Vicaire de Jésus-Christ mettait au front de ses évêques, de ses prêtres, de ses fidèles des clartés surnaturelles, dans leur cœur des vertus supérieures, du courage, de la force.

— Ne serait-il pas mieux pour nous d'obéir au Pape, qui ne nous avilira point, que de demeurer courbés sous le joug du czar ?

C'est là le sentiment qui agite plus ou moins obscurément les schismatiques russes.

— Que pouvons-nous attendre de l'empereur de Russie ? Il a soif de nous asservir, tandis que le Pape n'attentera jamais à notre liberté, à nos coutumes. Plutôt avec Rome qu'avec le tyrannique synode de Pétersbourg.

C'est là le sentiment très distinct qui agite les schismatiques de l'empire ottoman et des régions limitrophes de la Russie. Les diplomates russes sont donc très en éveil, et, secondés par leurs agents de police secrète et de presse, ils s'efforcent, à l'aide de mille mensonges, de cacher le mouvement irrésistible des peuples schismatiques vers la vérité dont l’apôtre infaillible est au Vatican.

On m'écrit de Constantinople que l'ambassade russe de cette ville, de complicité avec l'ambassade près le Quirinal, a ourdi une monstrueuse conjuration contre le Pape et contre la cour romaine. Presque chaque jour, les gazettes répandues dans l'empire ottoman portent des nouvelles venant de Rome ou inventées à Péra, afin de jeter le trouble parmi les schismatiques grecs non unis et aussi parmi les unis. Les secrétaires de l'ambassade convoquent des prêtres grecs et des notables arméniens, leur communiquent de fausses dépêches, les invitant à se défier des attentats du Pape pour les latiniser.

Pour lutter contre ce système de fourberie et de calomnie, les moyens humains dont dispose le Pape sont peu nombreux, je l'avoue. Mais Dieu est avec lui, et Dieu est las de la longue et implacable guerre faite à son Vicaire.

Parmi les mensonges moscovites, il faut mettre en ligne celui qui se rapporte aux prétendues ruptures du divan avec le Saint-Siège, aux refus de permettre l'envoi d'un délégué apostolique à Constantinople, aux prétendues visées du Pape d'envoyer un nonce près le sultan, aux prétendues démarches de Mgr le patriarche Hassoun pour conclure un concordat, au prétendu rappel de Mgr Hassoun qui serait créé cardinal, et que sais-je encore ?

Tout cela est faux ou, pour mieux dire, tout cela est russe.

Mgr Vincent Vannutelli a reçu avant-hier, des mains du Saint-Père, sa nomination à la charge de délégué apostolique du Saint-Siège, avec la dignité de vicaire patriarcal. Soit par la S. congrégation de la Propagande, soit en consistoire, il sera revêtu du rang d'archevêque et se rendra à Constantinople.

La nomination du prélat paraîtra ce soir dans l’Osservatore romano.

17 janvier 1880, samedi : Adoption par l'Assemblée de la loi de proscription des aumoniers militaires.

L'Univers,  19 janvier 1880

La loi de proscription des aumôniers de l'armée a été votée hier. […] 

Mais quel scandale dans le peuple français, quand on saura que le ministre de la guerre a déclaré que l'autorité des aumôniers militaires ne pouvait s'exercer dans l'armée qu'au détriment de l'autorité des chefs, du capitaine comme du colonel ! L'armée toute entière s'inscrira contre l’assertion de M. le général Farre. […] Comment d'ailleurs, si M. le général Farre est convaincu que l'autorité des aumôniers ne s'exerce qu'au détriment de celle du chef militaire, comment accepte- t-il les aumôniers pour le cas de mobilisation ? Est-ce en campagne, au moment des « épreuves les plus redoutables » que l'autorité du chef militaire doit être amoindrie ?

[…] Le contre-projet de M. L. de Kerjégu a été rejeté, nous n'avons pas besoin de le dire. Un amendement de M. Cadot, tendant à autoriser des aumôniers dans les hospices militaires et dans les camps a été également rejeté. L'ensemble de la loi a été adopté.

L'excellent et tout puissant rapporteur a consenti à laisser un aumônier à l'école de Saint-Cyr. M- de Kerjégu l'en a remercié, avec raison. A travers ce triomphe de l'iniquité et de la sottise, il faut signaler les éloquentes protestations de MM. de la Bassetière et Villiers.

17 janvier 1880, samedi : Défense du maintien des lois sur l'aumônerie militaire par le Député de Kerjégu 

[Le contre-amiral Louis de Kerjégu devait cécéder quelques semaines plus tard le 24 mars, à Paris à la suite d'une hémorragie interne. Il n'était âgé que de soixante-quatre ans. Né en 1816, il entra à l'école navale en 1831, fut décoré à l'âge de seize ans pour faits de guerre, et fit les campagnes de la Baltique, de Chine, de Cochin-chine et du Mexique. Il débuta dans la vie politique en 1875 dans les Côtes-du- Nord où il fut élu par 45 940 suffrages. Porté aux élections sénatoriales dans les Côtes-du-Nord, sur la liste de l’Union conservatrice, il fut élu par 246 voix.]

L'Univers, 19 janvier 1880

L'ordre du jour appelle la suite de la discussion de la proposition de M. Duvaux ayant pour objet l'abrogation de la loi du 20 mai 3 juin 1874 sur l'aumônerie militaire.

M. Louis de Kerjégu. — Messieurs, je viens soutenir le contre-projet sur l'aumônerie militaire, que nos honorables collègues de la droite et moi nous avons eu l'honneur de soumettre à votre appréciation. Les ennemis de l'aumônerie militaire prétendent qu'elle est inutile et dangereuse et, par ce double motif, ils veulent qu'on la supprime.

Quant à nous, qui nous estimons aussi soucieux des intérêts de l'armée que les détracteurs de l'aumônerie et aussi dignes de foi, non-seulement nous ne voulons point nous borner à leur répondre qu'elle n'est ni inutile ni dangereuse, mais nous tenons au contraire fortement à honneur et à cœur de leur démontrer et prouver largement et supérieurement à toute critique, par l'excellence de son principe même, et par la grandeur de ses incontestables bienfaits, l'absolue nécessité de conserver avec sollicitude et respect une aussi généreuse Institution.

Quant à vous, messieurs, législateurs qui, pour faire de bonnes lois, avez, besoin de la plus complète et sérieuse connaissance des choses, afin de les sagement pondérer, vous ne vous trouverez assurément point suffisamment édifiés par de banales allégations, ni par des déclamations haineuses et violentes contre l'aumônerie, et vous exigerez que la vérité des griefs qu'on lui impute soit établie sur des preuves de la plus respectable notoriété !
Considérant donc les attaques dont elle est l'objet comme injustes et comme le triste effet d'une oblitération et d'une déviation du sens droit et patriotique, nous protestons énergiquement contre sa suppression, qui, tout à la fois, serait fatale à l'armée et au salut du pays, une ingratitude honteuse et un outrage à cette sublime croyance religieuse qui a fait tant de fois séculaire la puissance, la prépondérance, dans le monde entier de la grande nation dont nous ne saurions, messieurs, renier l'histoire, car cette nation, c'est notre patrie, notre mère à' nous qui possédons des tombes sur son sol ; c'est la noble, illustre, la vieille France chrétienne et monarchique I (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à droite.)

Nous avons déposé notre contre-projet avec le profond sentiment d'un grand devoir à remplir, en revendication de l'un des droits les plus sacrés et les plus chers de nos consciences patriotes et de nos cœurs paternels.

Et si vous le repoussiez, dans les conditions où nous avons l'honneur de vous le présenter, conditions de fonction si simple et si facile à la caserne, qui doit être la véritable et la seule paroisse du soldat, il serait démontré qu'en France république et religion sont absolument incompatibles.

Oui, il serait démontré que courir sus à la religion est le cri de ralliement, le grand et seul trait d'union des républicains ; si divisés et si ennemis au partage de nos dépouilles, dès le lendemain de la victoire !

Ah ! que de chemin parcouru, depuis le jour, cependant peu éloigné, où le cri « guerre au cléricalisme ! » n'était prononcé qu'avec force protestations de respect pour la religion ! Ce républicanisme-là n'est déjà plus qu'un modérantisme attardé et bien embourbé. Cléricalisme et religion, en effet, sont désormais synonymes. La presse républicaine ne trouve point de notes assez violences pour le publier, sans que la presse officielle ou officieuse s'en émeuve, et, tout récemment, on le proclamait cyniquement dans une autre enceinte sans protestation du représentant du gouvernement, mais non toutefois sans une noble, fière et courageuse protestation d'un chrétien, d'un bon citoyen, conseiller municipal de Paris, de l'honorable, très honorable M. Riant.

Ah ! messieurs, en entendant cette abominable expression, de je ne sais quel argot moderne, car bientôt on ne parlera plus français en France, cette abominable expression de Dieu a « biffé » de nos écoles et de notre armée, et en voyant proscrits et jetés dans la rue, comme des animaux malfaisants, nos sublimes filles de charité, nos dévoués frères des écoles chrétiennes, trésors précieux, honneur si pur, que le monde entier nous envie, ne sentez-vous pas que c'est le génie de la France que l'on chasse, que c'est la France même qui s'en va, et la barbarie qui arrive ?

Donc à l'appel du devoir, aujourd'hui, devant l'attaque contre l'aumônerie, comme hier, demain et toujours, devant toute autre agression à nos croyances, persécutées, sous plantons notre drapeau : la croix, et nous prenons la liberté, messieurs de la majorité, de vous dire, sans forfanterie, mais aussi sans respect humain ni crainte, entendez-le bien : Votre drapeau de la libre-pensée couvrirait du noble et saint nom de liberté le vil mensonge, l'odieuse et barbare oppression de la pensée, si vous légalisiez ces vœux, ces projets impies, qui de toutes parts surgissent et débordent en ouragans pour déraciner ce qu'il reste en France de foi et de pratiques religieuses.

Il importe, il est nécessaire, que la nomenclature de ces impiétés édifie le pays sur ce que lui réserverait une république athée, république que répudia la plus illustre des républiques, la république romaine, qui a dû sa grandeur surtout à la religion ; dont chaque légion possédait une institution sacerdotale, avec ses victimurii, ses pulnarii, dont les généraux en chef, dans chaque légion, offraient eux-mêmes avant le combat le sacrifice auquel les soldats s'unissaient par la prière.

Mais, messieurs, est-ce que vous vous figurez que l'histoire du monde et sa civilisation ont commencé avec votre république ? Avant elle, il y en a eu dont la durée a été longue parce qu'elles ont été croyantes ! Si vous voulez que la vôtre dure, étudiez-les afin de les imiter.

Oui, alors il y avait à Rome une république croyante qui bâtissait un Capitole au-dessus de son Colysée, et à chaque victoire, tous, peuple et patriciens, s'écriaient : Montons au Capitole pour rendre aux dieux de solennelles actions de grâces !

Ecoutez donc, messieurs, la nomenclature des projets impies par lesquels on veut déchristianiser l'armée et la faire, ainsi que la nation tout entière, athée !

Suppression de l'aumônerie à la caserne et au camp ; c'est la honte au front, la douleur dans le cœur, que je suis obligé d'ajouter : au chevet même du soldat malade qui va mourir pour la patrie...

M. Detou. - Mais non ! Nous voulons seulement la liberté pour tout le monde !
M, Labuze. — Ce que nous voulons supprimer, c'est l'obligation !
M. le président. — Veuillez faire silence, messieurs ! Il y a un rapporteur, il y a des orateurs inscrits ; laissez-leur le soin de répondre !

M. Louis de Kerjégu. — Vous voulez, messieurs, faire de la liberté un lit de Procuste, à la mesure duquel chacun devra rapetisser ses idées, et les rétrécir, toutes les fois qu'elles ne seront pas conformes aux vôtres. Où donc est, pour vous la liberté ? N'est-elle donc que dans, vos paroles ? Vous ne savez pas supporter la contradiction inséparable cependant, de la discussion.

Un membre à gauche. — C'est une erreur ; nous n'avons fait que rectifier votre interprétation, qui était fausse !

M. Louis de Kerjégu. — La contradiction vous irrite, mais, souffrez que je vous le dise : l'irritation est une preuve de faiblesse. Ma foi fait mon calme et mon énergie ; par elle, je suis fort et j'élève la voix pour défendre hautement, courageuse ment, ce que je crois, respecte et aime, en union avec mes électeurs et le plus grand nombre des vôtres, messieurs ; ce qui est leur patrimoine commun...

A gauche. — Mais nous ne vous contredisons pas !

M. Louis dé Kerjégu. — Je ne vous interromps jamais, messieurs, quoique je ne partage pas souvent vos opinions, et si je vous écoute quand vous les exprimez, accordez-moi la réciprocité. Je continue la nomenclature des vœux et projets impies que j'ai commencée : Interdiction de la caserne au prêtre. Défense aux troupes d'assister aux cérémonies religieuses. Puis exclusion, depuis le conseil d'Etat jusqu'au plus infime emploi, des élèves sortis d’ailleurs que des écoles de l'Etat, ce qui équivaudrait à la confiscation absolue de liberté d'enseignement. Enfin : suppression du budget des cultes, avec interdiction bien entendu, et comme complément le parfait libéralisme, aux congrégations d'accepter des legs : radicalisme à rendre jaloux l'honorable M. Laisant qui veut astreindre le prêtre au service militaire jusques à quarante ans ; l'honorable M. Pessier, si heureux d'avoir réussi à transformer les bureaux de, bienfaisance en officines de réclames politiques ; l'honorable M. Labuze, assurément fort délicat et loyal dans les relations de la vie sociale, mais qui, en politique, ne s'effarouche pas de l'idée au moins étrange de substituer aux catholiques des libre-penseurs dans l'administration des fabriques paroissiales !

Excusez ma franchise, messieurs, mais croyez au sérieux et à la sagesse de mes réflexions ; ne présentez point votre république au monde avec cette surface d'impiétés, si vous voulez qu'il l'honore, car si vous faisiez de l'athéisme le fond de nos lois et de nos mœurs, dans la vie privée et nationale, et par conséquent dans l'armée, écoutez-en les conséquences à l'extérieur et à l'intérieur : de l'orient à l'occident, d'un pôle à l'autre, tous les peuples croient en Dieu, et, mettant sous sa garde le pays et l'armée, ils placent l'aumônerie au premier rang de leurs préoccupations.

L'Angleterre, ennemie du catholicisme, mais respectueuse des consciences, vient jusqu'en Bretagne chercher des aumôniers catholiques. Si, avec nos aumôniers, vous retirez de l'armée les notions qu'ils enseignent, vous centuplerez la confiance de nos ennemis ! On a dit que l'Allemand en quittant la France en avait rapporté le levain révolutionnaire. Ah ! dites plutôt que, dès son entrée chez nous, en voyant à quel degré l'irréligion avait abaissé les caractères et arrêté l’élan de la défense, il se sentit plein de confiance dans la victoire.

Si vous chassez de l'esprit, du cœur du citoyen, du soldat, du général, du diplomate ce qui fait la parole sacrée : Potius mori quam fœdari ; si l'investiture républicaine est l'ostracisme de quiconque croit et professe la doctrine chrétienne dans l'année, dans la magistrature et dans toutes les fonctions publiques, tous les peuples de la terre, depuis le Turc despote, dont l'uléma appelle chaque jour les fidèles à la prière, jusqu'à l'Anglais constitutionnel, l'Américain et le Suisse républicains, dont chefs et citoyens s'inclinent officiellement, hautement, par le jeûne et l'abstinence, devant Dieu et l'invoquent, tous les peuples scandalisés détourneront de nous leur estime, leur respect, leur sympathie et leur confiance. Point d'alliance, diront-ils, avec des gens qui n'offrent point de garanties et dont la parole ne vaut !...

Et notre pays, jusqu'ici encore plus respecté et aimé pour sa loyauté que craint pour sa puissance, deviendrait le réprouvé de la conscience universelle ! L'Arabe, messieurs, nous craint et nous subit, mais il ne nous aime pas ; car il ne nous estime et ne nous respecte pas ; croyant, il nous méprise ; notre irréligion le scandalise.

J'ai dit, messieurs, les conséquences funestes de l'athéisme à l'extérieur ; écoutez-les à l'intérieur. Les pères et mères de nos 300 à 600 000 soldats vous maudiraient ; écoutez leurs adieux à leurs fils : « Chaque jour dis ta prière, va chaque dimanche à la messe », et ils lui remettent un paroissien et un chapelet. Si vous supprimez l'aumônier ils vous diront : Vous traitez nos enfants comme vos mulets et vos chevaux qui ne sont que des bêtes, auxquelles bonne provende de paille, de foin et d'avoine peut suffire. Vous avez cependant pris également charge de leurs âmes, quels soins en prenez-vous ?

Sans doute, il est bien que leurs corps soient robustes et sains, mais ne savez-vous point aussi qu'ils ne valent que si le souffle divin les anime, anima nobilis in corpore sano ? Que faites-vous pour nous rendre leurs âmes telles que nous vous les avons remises, croyantes et pieuses ? L 'Etat doit partout au citoyen la facilité de son culte, et il n'est pas sincère de dire, car cela n'est pas exact, que le citoyen retrouve à la caserne les facilités qu'il a le droit d'exiger et que le législateur a le devoir rigoureux de lui procurer.

Ne retirez point, messieurs, l'aumônier du soldat malade ou mourant ! Ah !  messieurs, par quel affaissement des facultés supérieures a donc pu se produire la barbare pensée de laisser mourir un soldat sans plus, s'occuper de ce qui peut adoucir ses souffrances morales que s'il s'agissait d'un cheval que le vétérinaire a soigné, puis qu'il a abandonné en attendant qu'il crève et qu'on l'enterre.

Qui donc, si on lui enlève l'aumônier, sera près du soldat mourant pour lui parler de ceux qu'il va quitter, et de son âme qui va quitter la vie?
 Ne retirez point l’aumônier au soldat valide ; il vous maudirait. Il arrive triste au régiment, et sa tristesse fait son honneur ! On ne quitte point sans déchirement le pays, enfin le milieu dans lequel on a passé ses vingt premières années.

Qui donc sauve cet enfant de la douloureuse et desséchante nostalgie ? L'aumônier qui est son confident, qui le relève, qui lui parle de tout ce qu'il a quitté, le console, et plus que la crainte, contribue à le rendre soumis, respectueux, discipliné à la caserne, héroïque au combat.

Messieurs, si la discipline est l'esprit d'obéissance, d'abnégation, de résignation, de dévouement jusqu'au sacrifice de la vie, qui donc l'inspire à l’égal de l'esprit religieux ? Toute la discipline militaire est là, point de traînards, cette honte et ce danger des armées ; non, point de traînards parmi les croyants, et nous croyons avec le général Ambert que les ennemis de l'aumônerie sont — assurément par erreur et inconsciemment — mais enfin sont les ennemis de l'armée.

Messieurs, j'aime à répéter avec notre jeune, sympathique et honorable collègue M. le prince de Léon, qui pense avec haute raison et parle avec talent et cœur, oui, j'aime à répéter après lui cette réflexion de Voltaire, qu'une armée qui saurait communier le matin serait invincible. Les héros en sabots, les géants de la Vendée triomphaient ou tombaient fièrement à ce cri : « Nos âmes à Dieu, nos corps au roi ! » A Loigny, à Patay, au Mans, une poignée de croyants, amoncelés autour du drapeau du Sacré-Cœur, a sauvé, en mourant, l'honneur de la France !

Si, en présence de la mort, sans rien après, le froid sentiment du devoir suffit au patriotisme de l'honorable M. Duvaux, que nous devons croire, puisqu'il le dit, nous croyons et nous avouons, sans pusillanimité, que mieux, beaucoup mieux que cette cause secondaire, qui ne correspond nullement à la divine origine, à la destinée immortelle des âmes, oui, nous croyons que l'espoir d'une patrie céleste, d'une éternelle récompense, peut mieux déterminer et entraîner le soldat à sacrifier tout ce que l'on possède de bonheur et d'espérances, à vingt, vingt-cinq et trente ans ! « Ah ! mon Dieu! » N'est ce point là, en effet le cri suprême des soldats tombant frappés à mort ! ! !

Je crois avoir, suivant l'engagement que j'en ai pris démontré non-seulement que l'aumônerie militaire n'était point inutile, mais avoir prouvé, par la grandeur de son principe et par ses bienfaisants résultats, l'absolue nécessité de conserver avec respect une aussi bienfaisance institution.

Voyons donc maintenant comment l'honorable rapporteur a cru démontrer qu'elle est dangereuse.  Parmi tous les aumôniers, deux ou trois auraient commis des fautes. Nous n'avons pas la preuve matérielle du contraire, mais nous croyons qu'elle existe. L'aumônier incriminé à Lorient a dû prouver à son colonel qu'il n'était ni l'auteur, ni le distributeur du petit livre qui avait motivé contre lui un ordre du jour sévère, et le colonel, après ses explications, a dû, en esprit aussi loyal qui, gardien sévère de la discipline, autoriser l'aumônier non coupable à faire connaître ses explications au régiment.

Quant à l'aumônier de Dijon, il m'est revenu que l'honorable M. Duvaux l'avait incriminé par erreur, dans une affaire à laquelle il est resté complètement étranger. J'espère que l'honorable rapporteur n'hésitera point à confirmer et prouver son dire accusateur ou à le rectifier loyalement, s'il lui a été prouvé qu'on a abusé de sa bonne foi.

M. le général de Cissey déclare n'avoir point remarqué que l'esprit d'irréligion ait depuis quarante ans augmenté dans l'armée. Nous déclarons ne pas comprendre le parti que l'honorable rapporteur a cru pouvoir tirer de cette citation ; franchement, c'est du remplissage. Deux ministres protestants se montrent opposés à l'aumônerie. L'honorable rapporteur le fait ressortir, mais il ne dit rien des magnifiques sentiments de Mgr d'Orléans, qui cependant n'était pas seulement un éminent prélat, mais ce grand citoyen de qui le générât de Thau disait : « Si les Allemands avaient rencontré beaucoup de tels Français, pas un n'aurait revu l'Allemagne. »

Deux généraux. MM. Saussier et Guillemaut, sont opposés à l’aumônerie : il ne nous déplait pas de venir en aide à l’honorable rapporteur, en réparant son oubli de mentionner MM. le général Billot et le colonel Denfert, ce qui, somme toute, fera un total de 4 officiers généraux opposants contre 14 favorables par leurs votes et plusieurs par leurs discours, à l’aumônerie, dans les mémorables discussions de 1873-1871.

Pourquoi l'honorable rapporteur ne dit-il rien des discours qui dans ces mémorables discussions ont été favorables à l'aumônerie, puisqu'il s'étend si complaisamment sur les opinions qui lui sont contraires ? Dix-huit rapports sur l'aumônerie ont été envoyés par les généraux de nos dix-huit corps d'armée à M. le ministre de la guerre. — Dix-sept lui sont favorables ; pourquoi donc l'honorable rapporteur n'en parle-t-il pas ? Les centaines de mille pères de famille dont les fils sont sous les drapeaux et dont l'argent entretient notre armée, réclament la publication de ces rapports qui les intéressent à un si haut degré.

Nous aussi, messieurs, nous en avons besoin pour juger en pleine connaissance de cause la grave question qui nous occupe, et nous demandons d'urgence cette publication à M. le ministre de la guerre.

En l'attendant, appelés à prononcer un jugement que le pays jugera en dernier ressort, voulez-vous, pour éclairer vos consciences, que je vous lise des extraits des discours de MM. le colonel Carron, le général Pélissier, l'amiral Fourichon ? Vous avez entendu l'attaque contre l'aumônerie, veuillez écouter des hommes bien autrement autorisés par leur position que moi et, — je me permets de le dire, — que l'honorable M. Duvaux, pour la connaître et en parler.

A gauche. — Non ! non ! Nous les connaissons !

M. Louis de Kerjégu. — Messieurs, par les considérations les plus capitales, que je crois vous avoir indiquées, reconnaissez, nous vous en conjurons, l'absolue nécessité de maintenir à portée du soldat des aumôniers soucieux de son âme, aussi digne d'intérêt que son corps, que vous avez chargé des médecins militaires de soigner journellement. N'assimilez point les nobles et dévoués cœurs qui s'occupent de l'âme du soldat — nos aumôniers — à la prostituée, seule créature à laquelle et avec raison la caserne soit interdite. Dès lors, procurez au soldat, le dimanche, à la caserne, à l'heure indiquée au matin, d'accord entre les autorités militaire et diocésaine, sérieusement, c'est-à-dire sans qu'aucun service s'y oppose, l'office religieux auquel les rapports, les inspections, les revues, l'éloignement de la caserne de l'église, enfin beaucoup d'autres obstacles encore l'empêchent d'assister. Nous ne vous demandons ni piquet d'honneur, ni grande tenue, — celui qui reçut également les pâtres et les mages n'y regarde pas de si près, — mais que quiconque désirera assister à la messe le puisse librement, sans contrainte, ni hypocrisie, ni respect humain et facilement, que des jours et des heures soient déterminés pendant la semaine pour les rapports nécessaires entre les soldats et les ministres de leur culte.

Voilà, messieurs, toute l'économie de notre contre-projet ; rien de plus simple et de plus facile ni de plus respectable. Ne vous flattez point de gouverner des hommes sans Dieu, cela serait, à dit Plutarque, aussi difficile que de bâtir une ville dans les airs. Messieurs les démocrates, écoutez ce que disait Polybe, qui, comme Plutarque, devait être un jésuite de son temps :
« C'est surtout dans les Etats démocratiques que la crainte des dieux est nécessaire, car à défaut d'un tyran, seule elle peut préserver les citoyens de la pire tyrannie, celle de la multitude ! »

Messieurs, je descends de ta tribune en vous conjurant, en vous suppliant, au nom de l'honneur de notre pays à l'étranger, au nom des pères de famille et des soldats, au nom de Dieu, gardien de l'honneur domestique et de l’honneur national, daignez sanctionner notre amendement ! 

18 janvier 1880, dimanche : Par le Motu proprio Placere Nobis Le Pape Léon XIII nomme une commision cardinalice pour superviser l'édition des oeuvres de St Thomas d'Aquin

L'Univers, 25 janvier 1880

Rome, 23 janvier.

Le pape a nommé, hier, par motu proprio Placere Nobis, une commission composée de trois cardinaux : De Luca, Simeoni et Zigliara, pour surveiller et diriger la publication de toutes les oeuvres de saint Thomas d'Aquin. Une somme de 300 000 francs est consacrée à cette publication.

18 janvier 1880, dimanche : Le Souverain-Pontife Léon XIII approuve l'Association spirituelle réparatrice en honneur de la très Sainte-Trinité, pour la conversion des francs-maçons

L'Univers, 18 janvier 1880

Le Saint Père vient d'envoyer à Mgr de Daulia, ancien évêque auxiliaire de Madrid, un bref approuvant l'Association spirituelle réparatrice en honneur de la très Sainte-Trinité, fondée il y a environ un an, dans le but d'obtenir par des prières, des messes et des communions, la conversion des francs-maçons.

Le Saint-Père a daigné accorder aux membres de l'association une indulgence plénière que l'on pourra gagner une fois par mois. 

 19 janvier 1880, lundi : Extinction progressive des vieux-catholiques

L'Univers, 19 janvier 1880

Un prêtre janiste vient de se rétracter ; il publie dans la Gazette populaire du Bas-Rhin les lignes suivants :

En suite de la déclaration communiquée par les feuilles publiques sur mon retour à l’Eglise catholique, je me sens obligé de déclarer publiquement que je déplore profondément et avec douleur d'avoir donné de nombreux et grands scandales par ma résistance envers mon évêque, Mgr l'évêque de Munster, et par la rupture des censures prononcées contre moi, ainsi que par tout ce qui s'est passé, en apostasiant de l’Eglise catholique et en m'adjoignant aux soi-disant vieux-catholiques. Je prie tous ceux que j'ai scandalisés par ma conduite, en quelque manière que ce soit, principalement mes supérieurs ecclésiastiques, mes confrères dans le sacerdoce et tous les laïques, de vouloir me pardonner, pour l'amour de Jésus-Christ, et je promets de persévérer à l'avenir en la fidélité envers la sainte Eglise, si Dieu m'en donne la grâce. 

Jos. Siemers, prêtre, Crefeld, le 21 décembre 1879.

L'année 1880 commence sous de pauvres auspices pour les vieux. On a pu encore maintenir les 48 000 marcs du traitement du révérendissime Reinkeins ; mais, dans le duché de Bade, plusieurs églises ont été rendues aux catholiques romains, faute de fidèles janistes. En Prusse, le mouvement grandit, et il est à prévoir qu'il sera fait droit aux plaintes des catholiques de Bochum et de Wiesbaden, qui réclament leurs églises, escamotées au moment de la passion protestante et libérale. Bref, les vieux sont décrépits.

 19 janvier 1880, lundi : Mort de Jules Favre [grand-père maternel et éducateur de Jacques Maritain].

L'Univers,  22 janvier 1880

 
M. Jules Favre est mort l'avant-dernière nuit à Versailles. Cette nouvelle, répandue hier dans les couloirs, n'a produit, disent les journaux, aucune sensation. On s'attendait à cette mort et l'on s'attendait aussi à n'en pas être fort ému. Les partis que M. Jules Favre a servis n'avaient plus besoin de son concours ; ceux qu’il a trahis ou combattus ne redoutaient plus ses coups ; il était méprisé de tous et déjà presque oublié. Et pourtant c'est son parti qui est au pouvoir, ce sont ses idées qui triomphent. L'abandon qui l'accable, tandis que le gouvernement qu'il a préconisé est à son apogée, apparaît comme le châtiment le plus saisissant que la Providence ait voulu infliger dans ce monde à un homme qui avait commis tant de fautes.

Jules Favre naquit à Lyon, en 1809, d'une famille de commerçants. Il terminait ses études de droit à Paris, lorsqu'éclata la révolution de 1830. Ses biographes assurent qu'il y prit part, tout comme, du reste, M. Grévy, notre président de la République. Dès le 29 juillet, le jeune Favre demanda l’abolition de la royauté dans une lettre adressée au National. Il retourna à Lyon, se fit inscrire au barreau et mit au service des scélérats de droit commun et des révolutionnaires de la pire espèce un remarquable talent de parole.

En 1835 il vint à Paris, où il plaida devant la Chambre des pairs en faveur des accusés d’avril [en avril 1834, suite de l'appel d’Armand Carrel dans le journal National à « répondre à la suspension de la légalité par la suspension de l’ordre public », de multiples émeutes eurent lieu dans toute la France et notamment à Lyon à l’instigation de la Société des Droits de l'homme. Jules Favres, défendit les accusés de Lyon. Sans contester le moins du monde la réalité des faits, ni les auteurs, l’avocat prétendit que le Gouvernement (Louis-Philippe) portait la responsabilité des faits en ne les ayant pas réprimé suffisamment tôt.]

Depuis ce moment il appartint au barreau de Paris et continua sur ce théâtre plus élevé de défendre éloquemment les mauvaises causes. Il appelait la république de tous ses vœux et de tous ses poumons. Elle vint et le nomma secrétaire général du ministère de l'intérieur sous M. Ledru-Rollin. En cette qualité il rédigea la fameuse circulaire qui donnait aux commissaires extraordinaires de la République des pouvoirs illimités et des instructions haineuses. En cette qualité il rédigea la fameuse circulaire qui donnait aux commissaires extra ordinaires de la République des pou voirs illimités et des instructions haineuses.

Elu représentant de la Loire, il prit part aux travaux de l'Assemblée constituante, et ne tarda pas à réagir contre les tendances de cette république qu'il avait contribué à fonder. Entre autres mesures réactionnaires, il de manda des poursuites contre Louis Blanc, et sur son rapport l'orateur socialiste fut proscrit ; il vota la loi sur les attroupements, le décret sur les clubs, le décret relatif aux heures de travail, et plus tard l'expédition d'Italie, l'augmentation du traitement du président, etc. Après avoir émis ces votes, qui témoignaient du regret que lui faisaient éprouver ses premiers errements, il se repentit de son repentir et revint voter et parler comme un jacobin forcené. Tout Jules Favre est là.

Le coup d'Etat de décembre, auquel il essaya de résister, l'écarta pour six ans de la politique. Il s'adonna dès lors tout entier au barreau, et y acquit une brillante réputation. Nul avocat de Paris n'était plus occupé que lui, et ne tirait de sa profession de plus beaux revenus. Les prétoires de province retentissaient eux-mêmes fréquemment du bruit cadencé de sa parole. Néanmoins il avait la réputation, assez méritée, croyons-nous, de perdre ses procès. Cela tenait à deux raisons : la première, c'est qu'il était surtout appelé à défendre des causes désespérées ; étant dépourvu de scrupules, il acceptait de soutenir les thèses les plus risquées ; admirablement doué pour déverser sur un ennemi le fiel, l'injure et le ridicule, il s'en était fait une spécialité, et tous ceux qui, ne pouvant pas gagner leur cause, voulaient au moins se donner le plaisir d'injurier et de persifler leur adversaire, prenaient M. Favre pour leur avocat. La deuxième raison se rattache à la première : malgré un talent extraordinaire, M. Jules Favre n'inspirait aucune sympathie. Et ce n'était pas seulement parce que la considération lui manquait qu'on se méfiait de lui : au moment même où il forçait l'admiration de tout son auditoire par le choix académique de ses expressions, par la correction de ses phrases, par le tour harmonieux de ses périodes, par le son mélodieux de sa voix, par la description élégante et onctueuse des sentiments les plus nobles et les plus délicats, on sentait, malgré tout, l’art du comédien, la pose du déclamateur, le système de l'avocat, et, après avoir applaudi l'acteur, on ne pouvait s'empêcher de siffler la comédie. Les gestes étaient étudiés, les inflexions de voix calculées, et jamais la moindre incorrection ne venait déparer ses longues phrases, toujours abondamment pourvues d'adverbes et d'adjectifs, et qui semblaient alignées au cordeau. Tout était apprêté dans cette rhétorique savante, jusqu'à ces larmes, qu'il savait admirablement simuler, sans que pourtant jamais personne les ait crues sincères. Ce qui le rendait vraiment redoutable, c'est l'habileté avec laquelle il lançait un trait envenimé. L'ironie et le sarcasme étaient sur ses lèvres une arme terrible, et il s'en servait avec prédilection non moins qu'avec perfidie. La Justice de M. Clémenceau rappelle avec bonheur un mot qui a été dit plusieurs fois pour caractériser ses piqûres de vipère qu'il savait envelopper de foutes les douceurs et de toutes les élégances du langage : il suffisait, dis-t-on, pour faire monter Jules Favres à la tribune, d'y déposer une jatte de lait.

Tel a été Jules Favre au barreau, tel il a été tribune politique. Membre du Corps législatif de 1858 à la chute de l'empire, il fit au gouvernement impérial une guerre implacable. Il sut habilement exploiter les fautes et les contradictions de sa politique à la fois révolutionnaire et conservatrice et profita toujours des libertés qu'il arracha à l'empire, pour l'attaquer davantage. Malgré les services qu'il rendait à la démagogie, sa popularité, qui fut grande à un certain moment, ne resta pas longtemps intacte. Son éloquence était trop académique pour les clubs, son train de maison trop aristocratique pour le « pauvre peuple », bref, l'on sentait en lui un bourgeois, un pur bourgeois, qui voulait bien travailler à démolir la société, mais qui eût été désolé d'y réussir.

En 1867, l'Académie le reçut dans son sein ; mais peu après les électeurs de Paris faillirent le laisser à la porte du Corps législatif. Ils lui préféraient Rochefort. Jules Favre ne l'emporta sur lui que de quelques voix, et peut-être ces voix étaient-elles conservatrices.

Bientôt l'empire tomba. Jules Favre, qui n'était pas étranger à sa chute, recueillit de ses épaves le portefeuille des affaires étrangères. Ici commence une phase toute nouvelle de sa vie. Passionné pour l'attaque et la destruction, il avait toutes les qualités d'un homme d'opposition ; mais il était incapable, une fois au pouvoir, de prévoir les événements et d'agir avec sagesse. Le sang-froid et le caractère lui faisaient absolument défaut. Se laissant guider payent malgré lui, par une sentimentalité   fausse et creuse, il se contentait de gémir éloquemment et bêtement de ses fautes, au lieu de les prévenir et de les réparer, ou ne les réparait que par des fautes nouvelles. On se rappelle son entrevue à Ferrières avec M. de Bismarck, qui ne se laissa pas toucher par ses larmes de commande ni par sa phraséologie déclamatoire, mais en revanche, toucha, dit-on, Jules Favre et mit fin à cette négociation en proposant de rétablir l'empire aux conditions de paix que Jules Favre acceptait pour la république.

Son rôle pendant le siège se composa de tergiversations, de velléités, d'embarras, de concessions, de regrets et de rêveries. En signant le traité de paix, il employa tous ses efforts à stipuler que la garde nationale de Paris conserverait toutes ses armes ; tout heureux de ce succès, il en oublia l'armée de l'Est. L'armée de l'Est fut perdue, mais l'armée de la Commune fut conservée, prête à agir, et au 18 mars elle entra en action.

Malgré l'incapacité dont M. Jules Favre avait fait preuve, M. Thiers eut l'audace de le garder pour ministre des affaires étrangères, et l'Assemblée nationale eut l'incroyable faiblesse de le tolérer. Pendant que Paris brûlait, M. Favre fit un discours. La tête penchée sur la tribune, il frappa sa poitrine et de manda « pardon à Dieu et aux hommes » d'avoir laissé à la tourbe parisienne des armes dont elle devait faire usage contre des Français, après en avoir si peu usé contre les Prussiens. Dans ses confidences, il dit ce qu'il pensait de ses anciens électeurs et se fit applaudir. Lorsque la Commune fut vaincue et le danger passé, il redevint révolutionnaire et tomba du pouvoir pour tomber dans l'oubli, sauf une circonstance qui révéla les hontes de sa vie privée et qui le fit plus que jamais tomber dans le mépris.

S'étant brouillé avec un de ses amis intimes nommé Laluyé, un procès naquit de leur querelle, et Jules Favre, amené à s'expliquer devant les juges sur des bruits répandus sur son compte, fit sa confession en public. Il avoua qu'il avait vécu depuis de longues années avec une femme mariée, et qu'il avait fait inscrire à l'état civil comme légitimes les enfants issus de ces relations adultérines. Un long cri de dégoût retentit dans le public, non-seulement au sujet de ces faits eux-mêmes, mais surtout à cause du cynisme éploré et sentimental avec lequel le coupable les révéla.

Il pouvait être poursuivi pour faux ; il ne le fut pas. La justice elle-même paraissait ne plus vouloir s'occuper de lui. Il ne montait plus à la tribune, et ses interruptions n'étaient accueil lies que par des huées. Il a fallu aux électeurs du Rhône un courage peu commun pour faire de cet homme un sénateur en 1876. Il n'aurait probable ment pas été réélu.

Il y a une chose dont nous n'avons pas encore parlé et qui achève de caractériser cette triste physionomie. M. Jules Favre avait reçu une éducation religieuse. Il sentait le besoin et la nécessité de la religion ; il savait à l'occasion tirer des doctrines catholiques de merveilleux effets oratoires. On assure que dans sa jeunesse il a fréquenté les conférences de Saint-Vincent de Paul ; il ailait souvent dans les églises, et en même temps se montrait impie à la tribune et au barreau. Sa conscience ne l'a jamais laissé en re pos. Mais ses passions étaient plus fortes et il a toujours réussi à étouffer ses remords. Nul doute que pendant toute sa vie il n'ait espéré se réhabiliter devant Dieu à l'heure de la mort. Il a toujours reculé, et Dieu, qu'il avait constamment trahi, l'a abandonné.

Aucun prêtre n'a été appelé auprès du malade, aucun n'a pu approcher de lui. Il avait épousé dans ces derniers temps une femme protestante. On ne dit pas cependant qu'il ait positivement adhéré à la doctrine de Luther. Il est mort sans avoir fait son choix et au milieu des hésitations de son esprit et des tiraillements de sa conscience. Mais le protestantisme s'accommode fort bien de ce mélange de religion théorique et de libre-pensée pratique.

On annonce ce matin qu'un pasteur protestant célébrera ses funérailles.

 20 janvier 1880, mardi : Lettre de Mgr de Cabrière, évêque de Montpellier, à son clergé à propos aux circulaire d'exceptions prise par le Ministre des Cultes à l'encontre de la gestion du budget des paroisses par les conseils de fabriques

L'Univers, 20 janvier 1880

Monsieur le curé,

J'ai eu, comme tous les évêques de France, mes vénérés collègues, l'honneur de recevoir une circulaire de S. E. M. le ministre de l'intérieur et des cultes, datée du 21 novembre, et relative : — soit à l'exactitude rigoureuse avec laquelle doivent être tenus les registres de nos fabriques, — soit aux moyens pratiques d'assurer et de contrôler cette exactitude.

A la date du 20 novembre, j'ai reçu une seconde circulaire qui a trait au règlement uniforme du tarif des oblations ou des « services religieux » en usage dans vos paroisses. Je vous transmets, le plus tôt que je le puis, ces deux circulaires du ministre des cultes, ainsi que les modèles de Budget et de Compte annuel qui étaient joints à la première. Cet empressement montrera, monsieur le curé, que je n'hésite point à me faire auprès de mon clergé l'intermédiaire des légitimes désirs du gouvernement. C'est d'ailleurs la leçon que nous avons reçue des anciens évêques, nos glorieux prédécesseurs. Leurs exemples comme leurs paroles ont appris au monde que, dans leurs rapports nécessaires avec la puissance civile, les ministres de la religion savent associer le plus sincère respect à une généreuse liberté. Le respect s'adresse à la re présentation légale de l'autorité ; la liberté s'appuie sur les droits imprescriptibles de la conscience et de Dieu.

Je viens donc, monsieur le curé, vous communiquer tout d'abord, comme c'est mon devoir, les deux documents que le ministère nous a fait tenir, dans le but évident qu'ils servent désormais de règle absolue pour l'universalité du pays. La sanction de nullité, qui, d'après les expressions mêmes de ces circulaires, frapperait les actes accomplis contrairement à quelques-unes de leurs prescriptions, indique assez que vous avez besoin de les connaître et de les étudier.
[…]

I. Il va de soi, monsieur le curé, que nous sommes tous intéressés à Ia bonne administration des modestes revenus de nos fabriques ; et l'on ne saurait trop tenir à ce que l'exactitude, la régularité, l'économie, la prudence soient, en même temps que les principes religieux et l'honorabilité de la vis, les qualités distinctives de tous ceux que la désignation des évêques, celle des préfets ou le choix de leurs concitoyens appellent à participer au maniement des fonds ecclésiastiques.

Mais il n'est pas possible de méconnaître que ni les fabriques, ni même les hospices ou les maisons de charité, ne devraient être absolument assimilés à des établissements de commerce au de crédit.

On conçoit que le contrôle de l'Etat inter vienne utilement pour protéger les particuliers contre des spéculations hasardeuses ou contre la possibilité de détournements, dissimulés avec plus ou moins d'habileté. De telles spéculations — on le comprend assez — sont impossibles avec les capitaux si minimes dont disposent nos paroisses rurales. Et ne savons-nous pas que même les paroisses urbaines sont habituellement sans excédants de ressources, et ne peuvent rien exposer de ce qui constitue leurs ressources ordinaires ?

Les fabriciens, de leur côté, sont sans doute sujets, comme les autres hommes, aux tentations de la cupidité. On peut cependant affirmer que le cas où un trésorier de fabrique abuserait de sa situation pour aventurer les deniers de l'Eglise dans des entreprises irrégulières et véreuses, est si rare, si exceptionnel, qu'il serait presque odieux de le prévoir. Quel avantage trouverait-on à s'armer par avance contre des abus à peu près inouïs, alors surtout que les lois existantes suffisent surabondamment à défendre les intérêts des paroisses contre les malversations qui viendraient à se produire ? En tout cas, si l'on peut, à titre d'hypothèse très problématique, risquer la supposition qu'il se rencontrera, un jour ou l'autre, un trésorier infidèle et prévaricateur, est-il à penser que jamais ce criminel exemple serait approuvé et suivi par une fabrique entière, c'est-à-dire par l'élite des habitants d'une paroisse ?

La formalité nouvelle, à laquelle on paraît vouloir assujettir nos fabriques, — celle de l'examen par le conseil de prélecture et par la cour des comptes de tous les états de recette et de dépense, — est donc inutile, et par cela même elle est blessante, puis qu'elle équivaut à prétendre que la surveillance des évêques est ou très imparfaite, ou très complaisante. Je n'oserais pas, évidemment, soutenir que la comptabilité des conseils de fabrique soit toujours irréprochable ; mais j'ai peine à entendre assurer que, souvent, « les budgets et les comptes ne sont pas régulièrement dressé ? », et que l'on y voit : « une confusion fâcheuse, entre les dépenses facultatives et les dépenses obligatoires », — confusion qui fait prévaloir l'accessoire sur le principal.

L'irrégularité et la confusion ne sont jamais que des exceptions, puisque tous les statuts synodaux recommandent l'ordre et le respect des prescriptions légales ; puis que, dans les retraites et dans les assemblées ecclésiastiques, tous les évêques insistent sur la fidèle observance de ces points disciplinaires ; puisque, dans les chancelleries épiscopale se forment, silencieusement et humblement, des hommes si compétents sur tout ce qui touche à l'administration temporelle des paroisses , et qui laissent de leur expérience des monuments, tels que les livres de Mgr Affre, de M. l'abbé Lagarde, de M. l'abbé Dieulin, de M. l'abbé Téphany, de M. l'abbé Vouriot, de M. l’abbé Sabathier, etc... Ne sont-ce point-là d'irrécusables garanties de la bonne gestion des revenus de nos fabriques ?

Et dès lors pourquoi s'étonner de ce que « les trésoriers de fabrique sont les seuls comptables dont la gestion ne soit soumise à aucun contrôle civil ? » Pourquoi préparer, en défense de leur gestion et de la surveillance simultanée fabriciens actuels, des curés et des évêques, un projet de loi qui soumette, annuellement, cette gestion h l'examen des conseils de préfecture ? Ces étonnements ne ressemblent-ils pas à des plaintes formelles, et ces desseins ne renferment-ils pas une accusation à peine voilée ?


II. On nous dit, monsieur le curé, que « l'obligation où sont les fabriques de déposer, chaque année, à la mairie, le double de leurs comptes, alors même qu'elles ne sollicitent pas de subventions communales, donne aux conseils municipaux le droit de connaître les recettes et les dépenses des établissements fabriciens, et, dans certains cas, de critiquer, soit l'ordre dans lequel les recettes sont employées, soit la nature des dépenses. »

Il n'est point nécessaire de faire remarquer ce que peut avoir de périlleux, surtout aujourd'hui, la constatation officielle d'un tel « droit de critique » sur les actes des conseils de fabrique, tandis que ces actes sont légalement subordonnés au contrôle et à l'approbation des évêques, et ne tirent leur valeur que de cette approbation ; mais peut-être est-il bon, monsieur la curé, de vous rappeler l'opinion d'un canoniste éminent, qui soutient, avec raison selon moi, que les conseils municipaux « ne peuvent, relativement aux budgets des fabriques, donner qu'un simple avis, sans rien modifier, et que le conseil d'Etat lui-même, en cas de dissentiment entre l'évêque et le préfet, ne modifie point la décision épiscopale qui a fixé les besoins du culte, mais se borne à approuver ou à refuser l'inscription d'office, sur le budget municipal, du secours sollicité par la fabrique. »

Cette opinion permet de croire, on le reconnaîtra sans peine, que le « droit de critique » des conseils municipaux se réduit à peu de chose, puisqu'il laisse subsister intactes les décisions épiscopales. C'est d'ailleurs, il me semble, la conclusion qui ressort d'une comparaison attentive entre l'article 89 du décret de 1809, l'article 5 de l'ordonnance royale de 1825 et l'article 21 de la loi de 1837.

L'évêque diocésain n'a pas uniquement la prépondérance, comme l'insinue la circulaire, dans l'acceptation ou le rejet des propositions budgétaires de la fabrique. Il en a seul l'approbation, et cela doit être, puisque, dans son diocèse, l'évêque a la direction absolue de tout ce qui touche aux intérêts spirituels et temporels des églises placées sous sa juridiction. Tout gouvernement nous serait impossible si, dans la sphère qui nous appartient, nos décisions étaient révisables au gré des conseils municipaux ou des conseils généraux. Jamais une tutelle semblable ne saurait être tolérée par le peuple chrétien, qui, dans l'ordre religieux, ne relève que de l'autorité spirituelle, et qui communique directement avec le centre de la catholicité par l'intermédiaire unique des évêques.


III. Me voici maintenant amené, monsieur le curé, à vous confier le chagrin que j'ai eu, de voir non pas seulement déposés sur le bureau de la Chambre par l'initiative privée de M. Labuze et de quelques autres députés, mais discutés et pris en considération par deux cent quatre-vingt-dix-sept voix (1) contre cent vingt, des projets de loi, absolument inadmissibles aux yeux de l'épiscopat, parce qu'ils seraient, à certains égards, une simple réédition de la constitution civile du clergé. Je ne crois pas m'avancer trop en vous déclarant par avance que tous les évêques regarderaient ces lois comme la contradiction des droits essentiels de la société religieuse.

Ces tentatives ne sont pas nouvelles.

Depuis plus de trente ans, disait Mgr Parisis au moment de la Révolution de février, nous savons pertinemment que l'on s'occupe au ministère des cultes d'un projet destiné à remplacer le décret du 30 décembre 1809, que l'on trouve encore trop ecclésiastique.

Dans ce ministère, dont le premier devoir est de soutenir les intérêts de l'Eglise, il est des fonctionnaires supérieurs qui verraient avec satisfaction les revenus des fabriques versés dans la caisse du receveur communal, les budgets du culte discutés par le conseil municipal, et ses comptes réglés par le conseil de préfecture. Chacun comprend que ces mesures seraient la ruine des églises.

Et ce qui suffirait à donner à ces projets de loi leur véritable caractère, c'est que, comme S. E. M. le ministre des cultes nous l'apprend lui-même, dès 1827, et depuis en 1830, en 1834, en 1837, en 1848, pendant les périodes agitées de notre histoire contemporaine, on a vu successivement les mêmes objections se produire contre le système de comptabilité établi pour les fabriques par le décret de 1809, et los mêmes dénonciations se formuler contre les « irrégularités » et « le complot désordre » de nos administrations paroissiales, au point de vue temporel.

Déjà, en 1834, écrit un jurisconsulte distingué, « la Chambre des députés avait inséré, dans son projet de loi municipale, des dispositions d'après lesquelles : premièrement, les conseils municipaux étaient toujours, et en tout état de cause, appelés à délibérer et à donner leur avis sur les budgets et les comptes des fabriques ; deuxièmement, les conseils de préfecture et la cour des comptes étaient chargés d'assurer, arrêter et juger les comptes des fabriques, dans les mêmes formes que ceux des communes. »

On conçoit que de telles réformes eussent infailliblement amené la suppression de l'institution des fabriques paroissiales, et l'asservissement le plus complet de l'administration ecclésiastique aux administrations civiles. Il faut avoir assisté à cette agitation factice et à ces débats passionnés, pour comprendre à quel point le danger était devenu imminent, et combien les modifications législatives, si ardemment pour suivies eussent été funestes aux intérêts religieux !

Ce sont pourtant des réformes, si graves, si opposées aux droits et aux principes de l'Eglise, dont on nous menace aujourd'hui, sens songer à être conséquent avec soi- même, et sans promettre à nos fabriques le bienfait d'un affranchissement complet, en échange de la protection bienveillante qu'on a l'intention de leur retirer. On rêve, au contraire, de livrer aux communes toute notre existence temporelle, toutes les ressources de notre vie, afin d'être bien sûr que nous pratiquerons après la pauvreté évangélique. Ainsi, sous prétexte de liberté, c'est l'extrémité de la confiscation qu'on médite ; on veut anéantir jusqu'aux dernières traces de notre ancienne situation au milieu de la société civile : et voilà ce que l'on appelle la séparation de l'Eglise d'avec l'Etat.

Qui sait même si l'on n'ira pas jusqu'à supprimer, comme entachée d'étroitesse et de sot exclusivisme la condition indispensable d’être catholique pour faire partie d'une fabrique : si bien qu'on acceptera, sans rire ou sans s'indigner, l'hypothèse de voir présider la fabrique d'une cathédrale par un juif ou par un musulman ? Etre citoyen français, cela suffit à tout ; et le seul titre de conseiller municipal ou de conseiller général rend un impie, un incrédule, plus apte à administrer les biens d'église que ne ferait celui de chrétien convaincu et fervent !


IV. De semblables excès, monsieur le curé, ne seront évidemment jamais supportés par le gouvernement ; mais ils révèlent de déplorables tendances, contre lesquelles il faut réagir, ce me semble, en ne redoutant pas de remonter aux vrais principes.

Or, relativement aux fabriques, les vrais principes, les seuls que des évêques, des prêtres, des catholiques puissent admettre, c’est que, de droit, l'administration des biens d'église appartient exclusivement aux ecclésiastiques ; et que, de fait, les évêques ont, pendant quatorze ou quinze siècles, été les seuls juges de cette administration. On trouve même, dans les canons des conciles, aussi bien que dans les lettres des Papes (Epist. St Greg. Ad Episc. Calarit.), des reproches sévères adressés aux évêques, qui, par incurie ou par faiblesse, laissaient à des laïques le soin des biens temporels des églises.

Que si, par une gradation insensible, dont les premiers commencements ne remontent pas plus haut que le milieu du treizième siècle, l’Eglise a laissé, sans protestation, les laïques se charger de l'administration des fabriques, elle a pas entendu pour cela renoncer à son droit naturel de surveillance et de contrôle ; si bien que le concile de Trente, sous l'autorité duquel nous sommes tous placés, « exige, malgré  toutes les coutumes et les privilèges contraires, que l'ordinaire (évêque) soit toujours présent au moment de la reddition  des comptes, à laquelle sont tenus tous  les administrateurs des fabriques, des  hôpitaux et des confréries ; et ce, sous  peine, pour les administrateurs, de n'être  point affranchis de la responsabilité morale et pécuniaire qui s'attache à leurs  fonctions, si l'évêque n'est pas admis à  être l’appréciateur autorisé : Adhibeatur  etiam Ordinarius ; et aliter factae liberationes  dictis administratoribus minime suffragentur. » (Conc. Trid. Sess. XXII, c. 9).

Il ne faut pas d'ailleurs que des préjugés politiques, liés plus ou moins aux erreurs du jansénisme, et qui exercent encore sur beaucoup d'intelligences cultivées leur funeste empire, il ne faut pas que de tels préjugés amènent à souhaiter que l'Eglise catholique modifie sa constitution dans un sens faussement appelé : démocratique, et qu’elle soit forcée, dans les conditions actuelles de la société, à ne plus s'administrer elle-même que par la voie des élections populaires, même en ce qui touche ses intérêts purement temporels. Ce mode a pu être légitime, et peut l'être encore, sauf l'agrément du Saint-Siège, quand les circonstances au milieu desquelles il s'applique, le garantissent pour ainsi dire contre les dangers dont il est l'occasion trop probable.

Mais aujourd'hui, plus encore que dans le temps ou Portalis aidait les évêques de France à relever les ruines de leurs églises, il serait extrêmement périlleux de vouloir confondre, par l'autorité d'une loi ou d'un décret, les communes avec les paroisses, et la désignation des marguillers avec les élections municipales.

Qu’il y ait eut après la conversion complète de la Gaule au christianisme, une époque où, dans chaque ville, dans chaque village, la totalité des habitants représentait exactement l'ensemble de la population chrétienne, cela n'est pas douteux ; et c'est ce qui avait amené, sous l'ancienne monarchie, la création de ces assemblées générales où tous les paroissiens notables étaient convoqués, deux fois par an, pour délibérer sur les intérêts majeurs de la communauté, dans l'ordre religieux.

Paroisse et commune, c'était alors tout un, sinon en droit et au point de vue canonique ou juridique, du moins en fait et au point de vue des éléments qui concouraient à la formation de ces deux entités morales : les mêmes hommes, qui étaient citoyens d’une même ville ou d'un même village, étaient aussi, et en même temps, membres d'une même paroisse. Et c'est à cause de cette situation spéciale, qui s'est prolongée jusqu'à la Révolution de 1789, que, en quelques pays, et notamment en Provence, « les fabriques ne se distinguaient pas habituellement de l'administration municipale des communautés. »

Dès lors cependant, ainsi que le remarque Portalis, « les indifférents ne venaient jamais à ces assemblées... On n'y venait que quand on était excité à s'y montrer pour quelque affaire de parti... Et, selon l'esprit qui dominait, l'assemblée était moins occupée à donner au curé des auxiliaires, qu'à lui susciter des contradicteurs » ... Et si cela arrivait, « quand les paroissiens n'avaient qu'un même esprit, quand rien ne les divisait, quand les  usages anciens, auxquels personne n'osait toucher, gouvernaient tout », que serait-ce de nos jours, où les rivalités ont pris un caractère si violent et si universel ?

Les inconvénients seraient encore plus grands, et la substitution, même partielle, du conseil municipal à la fabrique, dans l'administration des deniers ecclésiastiques serait un abus intolérable.

[…]

V. Une autre considération, fort grave, milite contre les réformes que l'on prépare, par rapport à nos fabriques. Qui ne sait que ce sont surtout des libéralités individuelles, spontanées, dont les auteurs veulent être ignorés, qui permettent aux fabriques de remplir leur vaste programme de conservation, d'entretien et même de réparations urgentes ou convenables ? Laissé à vous-même, monsieur le curé, ou privé de la coopération discrète de tant de bonnes âmes qui vous confient leurs petites épargnes, pour qu'elles soient employées à l'embellissement de la maison de Dieu, que pourriez-vous faire pour vos églises ? Rien ou presque rien. Et, sans sortir du diocèse, ne citeriez-vous pas aisément de nombreux exemples de restaurations considérables, entreprises et achevées sans aucune difficulté, grâce à la bonne volonté des fidèles et à l'intelligente initiative de vos confrères, et que jamais les fabriques n'auraient osé commencer ou poursuivre, sûres qu'elles auraient été de ne pouvoir terminer heureusement leur œuvre.

Il est donc indispensable, pour ne pas tarir la source de dons si nécessaires, que, dans l'administration paroissiale, une certaine latitude existe toujours à côté de la réglementation, sagement déterminée par le législateur de 1809. Ce serait s'appauvrir volontairement que de renoncer à laisser une place à cette action indépendante, dont MM. les curés sont les confidents et les organes, et qui aide si efficacement à l'action régulière des conseils de fabrique.

Or, n'est-il pas à craindre que ce que la circulaire ministérielle flétrit, comme « une absence de méthode, comme un oubli de recettes minimes », ne soit en réalité un témoignage de déférence envers des donateurs qui ont exigé que leurs noms ne fussent pas connus, ou qui ont exprimé le vœu de faire à l'église tel présent plutôt que tel autre ! Serait-il sage de ne pas céder à ces exigences, ou de contrarier ces vœux ? Evidemment, non. Puisque la charité a une si grande part dans l'entretien du culte et l'ornementation de nos temples, on comprend, dès lors, pourquoi la comptabilité des fabriques doit être exempte du contrôle civil, exercé sur gestion de la comptabilité des établissements publics. L'aumône aime la discrétion, et vouloir mettre les sacrifices qu'elle s'impose sous les yeux d'un consul de préfecture ou d'un conseil municipal, ce serait s'exposer à la tarir.


VI. Enfin, monsieur le curé, nous ne pouvons certainement pas trouver mauvais, que la société civile veuille jouir de tous les droits qui lui appartiennent légitimement. Mais, de son côté l’Etat, au sein duquel l'Eglise vit sans se confondre avec lui, ne doit point se montrer jaloux d'empiéter sur le domaine de la liberté ecclésiastique. Ces rivalités de juridiction, toujours pénibles, souvent funestes, sont plus fâcheuses encore, lorsque, sous l'empire d'excitations imprudentes, elles se produisent au milieu des habitants des campagnes ; elles sont, là, plus mesquines et plus tracassières. Ce qui, dans les villes populeuses, parmi des agglomérations considérables, passe, pour ainsi dire inaperçu, prend de grandes proportions dans les villages, où les esprits, par cela même qu'ils, sont plus simples s'absorbant plus aisément dans les préoccupations locales ce que l'on appelle les rivalités ou les ambitions de clocher.

Il y avait, selon moi, même au point de vue purement civil, un précieux avantage à la coexistence, dans les petites communes, de deux influences distinctes, celle du conseil municipal et celle du conseil de fabrique.

La différence des fonctions et des pouvoirs créait ainsi une sorte de dualisme inoffensif, qui donnait, sans nul inconvénient, satisfaction aux humbles désirs de nos villageois. Tandis que ceux-là caressaient l'idée de surveiller les intérêts communaux, en jouissant des honneur d'un modeste patriarcat, dont l'écharpe de maire ou d'adjoint était le suprême symbole ; ceux-ci nourrissais l'espérance de succéder à leur père ou à leur aïeul, dans la charge de trésorier ou de président du conseil de fabrique. Si les secousses des révolutions, dont les ébranlements se prolongent comme des ondes sonores dans l'atmosphère, atteignaient le corps politique de la commune, elles laissaient au moins debout l'assemblée des fabriciens : et cette durée paisible d'une puissance, que ses attributions déterminées rendaient respectable pour tous, offrait un dédommagement à ceux que les mouvements de l'opinion avaient éloignés, pour un temps, de l'arène des compétitions municipales.

N'est-il pas à prévoir, que la destruction de nos fabriques, — telles que les avait faites ce décret de 1809, dont un canoniste récent n'a pas craint cependant de dire « qu'il avait porté une atteinte grave aux droits de l'Eglise, » — amènera dans nos villages une nouvelle cause de perturbation, un principe nouveau de divisions et de haines ? L'entité communale, cette monade d'un genre si particulier, devenant, en France, par la force des choses, l'élément premier de l'organisation publique tout entière, il va de soi que, désormais, les élections municipales seront, à certains égards, les plus importantes, et qu'elles surexciteront, par conséquent, de plus en plus les passions.

Ceux qui, jusqu'à ce jour, par prudence et par charité, évitaient soigneusement de s'y mêler, ne pourront plus maintenant demeurer neutres. Les intérêts de l'Eglise, ceux de l'éducation, ceux de la dignité et de l'indépendance sacerdotales, les pousseront vers les urnes, qu'ils fuyaient autrefois ; leur conscience alarmée ne consentira point à ce que, du même coup, en courant les hasards d'une seule et même élection, on engage pour plusieurs années, et quelquefois de la manière la plus grave —, la prospérité matérielle de la commune et les destinées spirituelles de la paroisse. Ils seront forcés, comme malgré eux, de prendre une couleur, de se ranger sous un drapeau, alors que, durant trente ou quarante ans, ils n'avaient été d'aucun parti et s'étaient obstinément isolés de toute coterie. N'y avait-il donc pas assez de prétextes pour se jalouser et se combattre ? Et quel profit trouve-t-on à faire ainsi descendre la lutte et la zizanie, jusque dans les dernières fibres du corps social ?
Cette observation est digne de toute l'attention du gouvernement.


VII. Quoi qu'il en soit, monsieur le curé, vous vous conformerez exactement à ce que. S. Ex. M. le ministre de l'intérieur et des cultes demande. Il ne faut pas que, faute d'un assujettissement volontaire de notre part à quelques formalités gênantes, « nous rendions impossible l'acceptation de tous dons et legs », que les fidèles voudraient encore faire à nos fabriques par les voies légales. Nous devons toujours être très faciles sur les questions pratiques, alors que la doctrine n'est pas en jeu ; et cela, pour convaincre tout le monde que nos résistances, quand elles se produisent, n'ont pas d'autre mobile que la juste inflexibilité de la conscience chrétienne.

Nous assistons à un spectacle douloureux et singulier : on attaque systématiquement toutes nos institutions ; on rêve de circonscrire, progressivement et par calcul, la sphère de notre activité, jusqu'à ce qu’enfin, tout mouvement nous soit défendu.

On veut, paraît-il, « forcer les catholiques à demander eux-mêmes la séparation de l'Eglise et de l'Etat. On veut que l'initiative de cette motion vienne de leur côté, et non de celui du parti révolutionnaire, parce qu'alors ce parti aura toute facilité pour imposer ses conditions, et, notamment, pour refuser toute compensation à la suppression du budget des cultes. »

Nous ne donnerons pas, monsieur le curé, les mains aux projets de nos ennemis. Nous demeurerons, jusqu'au bout, fidèles au pacte que le Saint-Siège a signé pour nous, en 1801, avec le premier consul. Si les temps deviennent pires qu'ils ne sont, nous nous souviendrons du berceau de notre religion ; et nous compterons assez sur la grâce divine pour espérer que son influence nous communiquera les vertus généreuses, nécessaires dans les conjonctures difficiles. Si nous sommes, tôt ou tard, laissés à nous-mêmes, nous ne serons pas, même alors, aussi éprouvés quo le furent nos pères, en 1791 ; et leur courage a été cependant l'étonnement du monde ! Pourquoi ne nous proposerions-nous pas d'imiter leurs mâles vertus ?

Tenons-nous toujours dans les limites de la vérité et de la loi ; soutenons le droit, sans nous abaisser jamais à d'inutiles et vulgaires personnalités. […] Nous verrons s’élever enfin des jours plus sereins… Et la sérénité véritable n'est-elle pas d'ailleurs dans la certitude où nous sommes, que nous ne travaillons point pour un parti et par passion, mais uniquement pour l'honneur et la liberté de l’Eglise, dans l'inébranlable espérance que l’extension du royaume de Dieu aura pour conséquence immédiates la paix et la prospérité de notre patrie bien-aimée ?

Agréer je vous prie, monsieur le Curé l’affectueuse assurance de mes sentiments de respect et de dévouement.

Votre serviteur et Père en Notre-Seigneur, Fr.-Marie Anatole. Evêque de Montpellier. 

21 janvier 1880, mercredi : Lettres de Rome :  Sur la discrétion nécessaires à garder au sujet des négociations du Saint-Siège avec les divers gouvernements ; terribles conséquences de l'hivers en Italie ; le Souverain-Pontife Léon XIII organise des secours.

L'Univers, 28 janvier 1880

Rome, 21 janvier. On sait que le Pape Léon XIII, désirant ardemment la pacification de l'Eglise, a fait, dès son avènement, des ouvertures à la plupart des cabinets de l'Europe, notamment au cabinet de Berlin. Ces ouvertures, accueillies comme elles devaient l'être, parce qu'elles partent d'une intelligence supérieure et d'une âme apostolique, ont naturellement donné lieu à des négociations laborieuses, difficiles, et chaque cabinet a discuté et discute encore avec les représentants ou les agents du souverain Pontife les points sur lesquels il était et il est nécessaire de s'accorder avant de définir le nouveau mode des relations à établir entre l'Eglise et les Etats.

Que les journaux hostiles au Saint-Siège se soient alarmés et aient répandu à l'endroit de ces négociations des nouvelles fausses, des accusations mensongères, — il fallait s'y attendre. Mais la prudence voulait que les journaux catholiques gardassent une attitude pleine de réserve, qu'ils attendissent un résultat soit pour se réjouir, soit pour se plaindre. C'est ce que tout le monde n'a pas compris.
Informé depuis longtemps du désir de Sa Sainteté, je m'étais abstenu de publier aucune information ayant trait de près ou de loin aux affaires ecclésiastiques, surtout en Allemagne, et l’Univers n'aura point lieu d'en être fâché.

Pour le moment nous devons nous borner à nous mettre en présence de deux suppositions contraires.

Ou l'Allemagne rentrera, vis-à-vis de l'Eglise, dans les voies de la justice et de la bonne harmonie, et ce sera au tant au profit de la politique qu'à celui de la pacification des consciences. Ou l'Allemagne continuera de marcher sur le chemin périlleux et tyrannique qu'on a appelé le Kulturkampf, et ce sera à son plus grand détriment, comme à la plus grande gloire de l'Eglise, toujours victorieuse, à la fin, des entreprises des persécuteurs.

Dans le premier cas, nous chanterons un Te Deum d'actions de grâces et le monde reconnaissant exaltera le nom du Pape Léon XIII et sa sagesse. Dans le second cas, nous saurons que les représailles divines ne sont pas loin, et nous crierons à nos frères les catholiques : Courage ! Dieu est avec nous, et son Vicaire, nous bénissant, s'unit à nos souffrances.
 
On a dit dans les journaux que le Saint-Père était souffrant et alité. Il n'en est rien. Les rigueurs de la saison sont telles que les médecins ont conseillé à Léon XIII des ménagements exigés par sa santé délicate. Le Pape ne s'en portera que mieux : voilà la vérité.

Je parle des rigueurs de la saison. Ces rigueurs sont très douloureuses dans les villes d'Italie, parce que les habitants, qui s'y prémunissent contre les chaleurs de l'été, semblent indifférents à ces rigueurs de l'hiver. Aussi, au dire des étrangers des climats glacés, ce pays du soleil est-il plus froid pour eux que la Russie, l'Angleterre, l'Allemagne et la France. Les appartements n'ont aucun confortable. Les portes, les fenêtres ferment mal ; les cheminées sont rares ; on y souffre à peu près comme dans la rue. Que dis- je, il y fait souvent plus froid que dans la rue, surtout quand souffle le sirocco. Au Vatican, on chauffe un peu les vastes salles à l'aide de braseros dans lesquels on jette des pelures de pomme et d'orange, ce qui y entretient une atmosphère agréable sui generis dont parle notre rédacteur en chef, M. Louis Veuillot, en quelque chapitre de son livre Çà et Là, si je ne me trompe.

Il s'ensuit que les Italiens savent supporter le froid. On les vit, lors de la terrible retraite de Moscou, résister plus énergiquement que les autres soldats des armées impériales. Cependant, cette année, on constate de graves accidents. Dans les villes et les campagnes, des malheureux meurent de faim et de froid : la misère est horrible. Hier, me dit-on, on a vu entrer par la porte de Saint-Jean de Latran un cheval traînant une charrette de vin. Le charretier ne conduisait plus : il était allongé, raide mort. Nos fontaines coulent, mais les abords en sont glacés. L'Arno, à Florence, est gelé ; à Reggio, le thermomètre est descendu à 15 degrés au-dessous de zéro. Il y a de la glace à Naples et à Palerme !

Pendant que le gouvernement s'occupe de sa propre situation, qui est très menacée, et laisse à des commissions le soin d'étudier les questions de la misère et de la cherté des vivres, pendant que le roi fait distribuer de petites sommes peu en rapport avec les énormes revenus de sa liste civile, le Pape à Rome, les évêques, les prêtres, les religieux et les fidèles dans toute l'Italie pourvoient hic et nunc au sort des malheureux avec un zèle et une générosité admirables. Et ces peuples, témoins du contraste entre le cynisme cruel et rapace des gens officiels et la charité douce et tendre de l'Eglise et des catholiques, ces peuples, dis-je, font leurs réflexions et savent de quel côté ils ont à attendre la restauration de leur dignité et de leur prospérité.

L'Italie, qui n'est certes point cléricale, consacre toute une colonne de son numéro de ce soir aux cuisines économiques établies dans les divers quartiers de Rome par le cercle de Saint-Pierre, sous le patronage de Léon XIII. Les locaux ont été mis à la disposition du cercle par le Vatican, par le prince Borghèse, le prince Aldobrandini, le marquis Patrizi et d'autres propriétaires. Les jeunes gens du cercle font eux-mêmes le service de distribution dans ces locaux ; dans chaque cuisine ils sont trois, aidés par deux sœurs de la Providence de Namur. Ces religieuses font la cuisine. Le prix de chaque portion est de 10 centimes. Avec six sous les pauvres ont une soupe, du bœuf bouilli avec légume et un excellent pain de 200 grammes. A ces pauvres, des bons sont fournis par le Saint-Père, par des commissions de charité, par les curés des paroisses, par les fidèles.

Le prince Bandini-Giustiniani, directeur du mont-de-piété, a acheté 75 000 de ces bons à distribuer aux déposants malheureux. Je passe sur de nombreux détails afin de ménager l'espace : la nourriture distribuée est excellente, et plusieurs princes et prélats ont voulu s'en assurer en envoyant chercher des portions de soupe et de viande par des domestiques.

23 janvier 1880, vendredi : La santé du Souverain Pontife Léon XIII a resisté aux rigueurs de l'hivert particulièrement rude.

L'Univers, 23 janvier 1880

On lit dans l'Osservatore romano :

Dans ces derniers jours, le Pape n'a pu échapper complètement aux incommodités dont tout le monde a ressenti les atteintes à la suite des rigueurs excessives de l'hiver.

Des précautions spéciales lui ont été conseillées. Toutefois, sa santé n'a jamais été sérieusement altérée, et actuellement tout indice d'indisposition a complètement disparu.

23 janvier 1880, vendredi : Nouvelles de la santé du Pape Léon XIII ; Mgr Vanutelli est nommé Archevêque de Sardes in partibus

L'Univers, 26 janvier 1880

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :
Rome, 23 janvier.

La santé du Pape est bonne. Sa Sainteté a reçu les évêques de Rodez et de Viviers.

Mgr Vannutelli sera sacré le 2 février; il a le titre d'archevêque de Sardes in partibus.

Mgr Bourret, évêque de Rodez, a remis hier au Pape 150 000 fr. recueillis daus son diocèse pour le denier de Saint-Pierre, Mgr Bonnet,
évêque de Viviers, a remis aussi au Pape une offrande.

Plusieurs personnages sont attendus à Rome pour l'hommage que le monde scientifique rendra au Pape le 7 mars. L'élite des philosophes et des théologiens d'Espagne est attendue. 
Le séminaire français à Rome; et le collège irlandais se préparent à prendre à cette solennité une large part.

24 janvier 1880, samedi : Lettre du Pape Léon XIII au cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux

L'Univers, 8 février 1880

S. Em. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, ayant dernièrement écrit au Saint-Père, pour lui donner un nouveau témoignage de ses sentiments, a reçu de Sa Sainteté la lettre suivante.

25 janvier 1880, dimanche: Compte rendu des visite ad limina des évêques de Rodez et Vivier dans l'Osservatore Romano 

L'Univers, 4 février 1880

Deux évêques français, Mgr Bourret, évêque de Rodez, et Mgr Bonnet, évêque de Viviers, sont arrivés, il y a deux jours, au séminaire de Sainte-Claire.

Le Saint Père avait à peine appris l'arrivée de ces évêques qu'il a voulu les admettre à son audience.

Mgr l'évêque de Rodez est un des membres distingués de l'épiscopat français. Il se trouve à la tête d'un grand diocèse où la foi est encore très vive, diocèse que le Pape Pie IX, de sainte mémoire, avait l'habitude d'appeler « ma chère Bretagne du Midi. » Ce diocèse compte 1 350 prêtres qui desservent environ 700 paroisses ; il a fourni à l'église 1 000 religieux, parmi lesquels 82 jésuites, qui travaillent présentement dans le monde entier à leur œuvre salutaire.

Les frères des écoles chrétiennes ont reçu de ce vaste diocèse montagneux de 3 000 à 4 000 membres. Dans les dix années qu'il a gouverné l'Eglise de Rodez, Mgr Bourret a su donner à toutes les œuvres qui y existent une impulsion puissante qui rappelle tout ce que nous lisons de grand dans l'histoire des saints évêques qui ont illustré l'Eglise.

Son clergé nombreux est, par son érudition et sa discipline, un sujet d'admiration universelle. Le seul séminaire de philosophie compte 120 élèves, tous destinés au sacerdoce ; ce séminaire est une véritable université ; les hautes études y sont en honneur. Le savant évêque n'a pas attendu la parole souveraine du Pape Léon XIII pour introduire dans son séminaire l'étude de la doctrine de saint Thomas d'Aquin.
Afin de conserver dans son clergé l'amour de ces études, Mgr Bourret a insti tué des examens qui embrassent le domaine tout entier des sciences ecclésiastiques ; les jeunes prêtres y sont soumis pendant six années. Les résultats obtenus par cette institution utile autorisent les plus belles espérances pour l'avenir du diocèse de Rodez et même de la France entière. Toutes les autres œuvres établies dans ce diocèse se trouvent également dans un état florissant.

L'évêque de Rodez a eu la consolation d'apporter à Rome l'importante somme de 150 000 fr., recueillie parmi ses diocésains pour le Denier de Saint-Pierre. L'illustre prélat a déposé hier soir cette somme aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, qui a été très sensible à ces preuves de dévouement et d'affection envers le Saint-Siège. Mgr Bourret, tout en s'occupant avec une activité si admirable des affaires de son diocèse, est néanmoins toujours là premier sur la brèche quand il s'agit de défendre les grands intérêts de l'Eglise et de la société.

Il vient de publier, il y a quelques jours à peine, une magnifique apologie des ordres religieux, une œuvre d'une haute valeur, dont nous nous proposons de nous occuper le plus tôt possible. Nous constatons, en attendant, que cet écrit à produit en France une grande impression, même sur quelques membres du gouvernement.

Le jeune et zélé évêque de Viviers a, lui aussi, déposé, avec l'expression de son profond attachement, une offrande pour le Denier de Saint-Pierre aux pieds du souverain Pontife, qui a accueilli le vénéré prélat de la manière la plus affectueuse. 

27 janvier 1880, mardi : Quelques révélations supplémentaires sur le passé de Jules Favre

L'Univers,  27 janvier 1880

Nous n'avons pas pu reproduire, il s'en faut de beaucoup, tous les souvenirs que nous rappelait le nom de Jules Favre. Les journaux sont pleins à son sujet d'anecdotes qui, presque toutes, accablent sa mémoire.

Nous n'en citerons que deux, qui montrent ce qu'il faut penser de son patriotisme. Un des principaux points d'attaque de M. Favre contre l'empire, ce fut la guerre du Mexique. Assurément, nous comprenons qu'un membre de l'opposition blâmât cette guerre ; mais ce qui dépasse toute mesure et frise la trahison, c'est la correspondance échangée entre Jules Favre et Juarez, pendant même que celui-ci était à la tête des troupes qui combattaient contre l'armée française.

Il y a eu pire encore ; car au Mexique il ne s'agissait que de la gloire de nos armes et de l'honneur du drapeau français. En 1870 il s'agissait, en outre, du salut de la France tout entière. Or, voici les révélations qui viennent d'être faites ces jours derniers et dont nous prenons le récit dans le Figaro :

L'ancien ministre des affaires étrangères, le prince de la Tour-d'Auvergne, reçoit, le 9 septembre, un émissaire secret de M. Raimbeaux, écuyer de l'empereur. Dans la doublure de l'habit de cet homme est une lettre du czar, adressée à l'impératrice. Cette lettre indiquait chez Alexandre quelque intention de venir à notre secours. Le prince de la Tour-d'Auvergne la juge trop importante pour la conserver. Il envoie l'émissaire chez le nouveau ministre des affaires étrangères. Jules Favre ne parle à personne de cette lettre si grave. Son livre ne sait plus qu'elle existe. L'homme de parti ne veut pas que la France sache cette sympathie du czar pour la France impériale ; c'est le dernier atout de notre pays, il le jette sous la table ! Deux personnes aujourd'hui vivantes sont les principaux témoins de ce fait. Il ne m'a été révélé que depuis quelques jours….

Pour finir, empruntons à M. Rochefort quelques traits d'un article que le Lanternier consacre dans le Rappel à son ancien collègue de la défense nationale :

Nous croyons assister encore au délire de colère dont il accueillit le projet de partager le pouvoir et la responsabilité de la défense avec un conseil municipal librement élu, ce qui eût placé la ville entière sous la protection des représentants qu'elle se fut elle-même choisis.

Jules Favre prit son portefeuille de ministre des affaires étrangères, et, en frappant la table du conseil, il s'écria furieusement :

« Recevoir des ordres de ces gens-là ? je donnerais immédiatement ma démission ! »

Ces fameuses larmes de Ferrières dont la caricature s'est emparée depuis, il en avait fait, hélas ! savourer à ses collègues jusqu'à la dernière goutte, avant de les lancer dans la circulation. Dans le récit qu'il leur servit à son retour de son entrevue avec M. de Bismarck, ce fut surtout cette scène d'attendrissement qu’il s'étudia à leur re mettre sous les yeux. Notre conviction en l'écoutant alors fut celle que nous avons toujours gardée, c'est-à-dire que cet effet lacrymatoire était un effet d'audience cherché et médité, non par un Français navré de nos désastres, mais par un avocat en quête de popularité.

L'anecdote suivante, également racontée par Rochefort, montre ce que valait la reconnaissance de Jules Favre :

Quand M. Laluyé fit paraître, en 1870, le document qui s'est appelé depuis le dossier Jules Favre, par pitié, par faiblesse plutôt, je pris la défense de l'accusé. Les révélations étaient graves, et mon intervention eut probablement quelque poids dans l'opinion, car je reçus au nom de la famille de Jules Favre une lettre si chaleureusement reconnaissante, que je ne savais plus où me mettre. Quel débordement de gratitude ! Le frère de Jules Favre ne peut avoir oublié cette tendre missive, puisque c'est lui-même qui l'avait écrite et signée.

Il m'y assurait de son entier dévouement et me déclarait que, quoi qu'il arrivât jamais, les Favre ne perdraient pas le souvenir de ma générosité et sauraient bien me le prouver un jour.

Deux mois plus tard, Jules Favre envoyait à la gare de Bordeaux des agents chargés d'arrêter mes enfants, dont l'aîné avait quatorze ans et le plus jeune dix, et cela sous prétexte qu'ayant habité Arcachon avec moi avant la Commune, ils devaient porter sur eux la preuve de ma complicité dans les incendies et les exécutions sommaires.

Et quand Edmond Adam lui rappela et la lettre et la tentative d'arrestation, heureusement avortée, Jules Favre parut extrêmement surpris que j'eusse pu attacher la moindre importance à une de ses promesses et prendre au sérieux un de ses engagements.

On dira peut-être que Rochefort n'est pas une autorité absolument respectable. Soit ; mais ce n'est pas au nom de Jules Favre qu'on peut le récuser.

27 janvier 1880, mardi : Note de l'Osservatore romano à propos de la visite de l'Irlandais Parnell au Cardinal Mac Closkey à New-York

L'Univers, 27 janvier 1880

L 'Osservatore romano publie la note suivante, déjà signalée par le télégraphe, sur l'entrevue du cardinal Mac Closkey avec M. Parnell [activiste protestant Irlandais, pronant des moyens politiques qui seront condamnés par Rome dans les années suivantes] :

Nous avons mis hier nos lecteurs en garde contre une dépêche télégraphique datée de New-York, 21 courant, et où l'on donnait des détails sur une visite que le cardinal Mac-Closkey, archevêque de cette ville, a reçue du célèbre agitateur irlandais Parnell, membre du Parlement anglais, qui est allé en Amérique recueillir des secours pour l'Irlande.

Des renseignements authentiques nous étant parvenus aujourd'hui, nous pouvons donner sur ce sujet des informations plus complètes et plus exactes. Son Em. le cardinal Mac Closkey n'a pris aucune part à la réception enthousiaste faite à M. Parnell et n'a accepté de faire partie d'aucun comité public formé ou projeté en faveur de l'Irlande. Mais ce prélat, avec cet esprit de charité évangélique qu'on lui connaît, a ordonné qu'il soit fait dans tout son diocèse des collectes dont le produit sera envoyé aux évêques irlandais pour les pauvres de leurs diocèses ; il s'emploie de toute manière pour soulager la misère actuelle, qui se changerait bientôt en une horrible famine.

Dans la visite mentionnée ci-dessus, Son Eminence avertit M. Parnell de ne pas se tromper sur le caractère du peuple américain, qui ne se mêle en aucune façon de la politique européenne, mais qui se dévoue volontiers pour le soulagement de ceux qui souffrent, en quelque partie du monde qu'ils se trouvent.

Dans une entrevue que le cardinal eut avec d'autres personnes, Son Eminence s'exprima ainsi : « Je donne mon entière sympathie à une souscription qui aurait pour but de soulager la misère des Irlandais affamés, pourvu que le produit en soit employé à procurer de la nourriture aux pauvres, et non à servir des desseins politiques. Peu m'importe qui en fera la distribution ; il suffit que le but de cette mission soit fidèlement atteint et ses intentions pleinement effectuées. C'est là ce qui me touche. »

M. Parnell a rendu visite au cardinal, non dans un but politique, ni pour le pousser à user de son influence sur le peuple catholique (M. Parnell est protestant, comme on sait, et sa mission n'a aucun but religieux), mais pour lui rendre un hommage dû à la haute situation et à l'universelle estime dont jouit l'éminentissime archevêque de New-York. 

30 janvier 1880, vendredi : Nouvelles de Rome : négociation du Vatican avec l'Allemagne et avec la Russie ; le Pape demande au Gouvernement Italien de participer techniquement à l'entretien de la basilique vaticane.

L'Univers,  1er Février 1880

D'après les dépêches arrivées hier soir, M. de Bismarck et le prince impérial d'Allemagne se seraient mis d'accord pour terminer les différends entre l'Eglise catholique et l'Etat. On ne sait pas encore d'une manière certaine si le prince impérial viendra à Rome visiter le Pape.

Le Vatican a envoyé hier, par dépêche, à l'épiscopat catholique de Russie l'autorisation d'adopter, à titre provisoire, certaines mesures qui permettront aux autorités ecclésiastiques de se mettre d'accord avec les autorités civiles sur le moyen de pourvoir aux besoins spirituels de l'Eglise. Le Vatican espère que ces concessions aplaniront les difficultés qui s'étaient élevées sur les questions les plus importantes.

30 janvier 1880, vendredi : Vote au Sénat de la suppression des ministres des cultes dans le Conseil supérieur de l'instruction publique

L'Univers,  1er février 1880

Amendement de M. Delsol réclamant le maintien des ministres des cultes dans le Conseil supérieur de l'instruction publique (les évêques étaient jusque là présents dans le Conseil supérieur) :

Nombre de votants : 276 ; majorité absolue 140

129 pour 

147 contre

31 janvier 1880, samedi : Dépêche de Rome : le Pape Léon XIII envoie des secours aux pauvres d'Irlande.

L'Univers,  1er février 1880

Rome, 31 janvier 11h matin.

Le Pape a envoyé une somme de dix mille francs aux affamés de l'Irlande.

L'Osservatore romano publie un décret important de la congrégation de l'Index, condamnant plusieurs ouvrages dont vous recevrez la liste.

Les exercices de piété, qui précèdent les jours du carnaval, attirent une grande affluence aux églises de Gêne et de la Pace. C'est pendant le carnaval que sera célébré l'anniversaire de la mort de Pie IX, et les fidèles s'y disposent pieusement.

31 janvier 1880, samedi : Lettre de Rome : le Pape Léon XIII va célébrer l'anniversaire de la mort de Pie IX ; il y aura peut-être un Consistoire le 19 février ; le Saint-Père a fait l'acquisitions d'ouvrages rares pour la bibliotèque du Vatican

L'Univers,  7 février 1880

Lettres de Rome

Rome, 31 janvier.

Le 7 février, Léon XIII tiendra chapelle papale à la Sixtine, pour célébrer la mémoire de la mort de son prédécesseur Pie IX.

On parle d'un consistoire qui devrait être réuni le 19 février. Il y aurait de nombreuses préconisations d'évêques. Le 2 février le clergé fera une quête pour le Denier de Saint-Pierre dans toutes les églises de Rome.

L'Osservatore romano publie un décret de l'Index, dont les lecteurs de l’Univers relèveront l'importance.

D'après l’Aurora, Léon XIII a fait de précieuses acquisitions de documents pour les archives vaticanes. Parmi ces acquisitions se trouvent les Institutions de Justinien, les Digestes vetus, novum, ifortiatum, tous sur parchemin, accompagnés de la glose de Bologne, notamment d'Hirnère. On attribue le manuscrit du digestum novum au douzième siècle ou à la fin du onzième. D'autres volumes sont également précieux : on y trouve les Décrétales de Grégoire IX, accompagnés aussi de la glose de Bologne. Un exemplaire porte les lettres du même Pape envoyées à l'université de Bologne. Il y a une collection des décisions rotales d'une grande valeur, du quatorzième siècle ; l'archive de la Rote ne possède ses décisions qu'à partir du quinzième siècle. On cite encore trois énormes volumes de documents du seizième siècle, la plupart inédits, etc


On lit dans la Correspondance franco-italienne :

Léon XIII vient de faire l'acquisition d'une très intéressante collection de manuscrits,parmi lesquels se trouvent des lettres-autographes inédites des cardinaux Farnèse, Sfondrati, Polo et de plusieurs pères du concile de Trente, ainsi que des lettres de saint Pie V, de saint Charles Borromée et autres. Cette collection contient, en outre, un grand nombre de lettres qui viennent enrichir l'histoire ecclésiastique des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.

La collection entière a été, par ordre du Pape, déposée aux archives du Vatican.

31 janvier 1880, samedi : Nomination des évêques en France, suite au décès de Mgr de la Tour d'Auvergne

L'Univers,  1er février 1880

Par décret du président de la République :

Mgr Marchai, évêque de Belley, est nommé à l'archevêché de Bourges, vacant par le décès de Mgr de La Tourd'Auvergne-Lauraguais. 

Mgr Soubiranne, évêqur de Sébaste in partibus infidelium, ancien vicaire général d'Alger, est nommé à l'évêché de Belley, en remplacement de Mgr Marchai, appelé à l'archevêché de Bourges.

M. l'abbé Marpot, curé d'Arbois (Jura), est nommé à l'évêché de Saint-Claude, en remplacement de Mgr Nogret, dont la démission'est acceptée.

Mgr Vigne, évêque d'Oran, est nom mé à l'évêché de Digne, en remplacement de Mgr Mierieu, dont la démission est acceptée.

1er février 1880, dimanche : Rapport au Sénat relatif aux pétitions contre le projet de Loi Ferry par M. Pajot.

L'Univers,  2 février 1880


Rapport fait au nom de la 6° cosihission des pétitions sur les pétitions relatives a l'enseignement supérieur, par M. Pajot, sénateur.


Messieurs,

Votre 6° commission, la dernière de la session ordinaire de 1879, a été saisie d'un très grand nombre de pétitions demandant le rejet du projet de loi sur l'enseignement supérieur. Ce nombre eût été plus considérable encore si la loi, adoptée par la Chambre des députés, n'avait été peu de jours après adressée au Sénat. Dès ce moment, en effet, les pétitions furent, conformément au règlement, renvoyées directement à la commission spéciale chargée de l'examen de cette loi.

Votre commission était autorisée à suivre la même voie et à renvoyer à la commission spéciale les pétitions qui lui étaient soumises. Toutefois, en présence de la résolution prise par la 4° commission d'accompagner ce renvoi d'un rapport qui a été déposé sur le bureau du Sénat, imprimé et distribué, nous avons pensé qu'il était de notre devoir de suivre cette voie.

Notre intention n'est pas d'aborder le fond de la question ; nous ne voulons pas provoquer une discussion prématurée et qui ne peut venir utilement que sur le rapport de la commission nommée pour l'examen du projet de loi lui-même. Nous nous attacherons seulement à faire ressortir l'importance, la moralité et la raison d'être du pétitionnement.

Les pétitions qui nous ont été renvoyées contiennent 445 499 signatures et appartiennent à 40 départements,ce qui ne veut pas dire que ces départements n'en aient pas fourni un plus grand nombre ; les chiffres que nous avons sous les yeux prouveraient le contraire.

Ces pétitions se décomposent ainsi ; elles portent en chiffres ronds : 260 000 signatures d'hommes (7/12ièmes), 185 000 signatures de femmes (5/12ièmes). Et, si l'on fait le classement de ces pétitions au point de vue des légalisations, on arrive à ce résultat :
6/12ièmes ou 222 000 signatures légalisées,
4/12ièmes ou 148 000 signatures non légalisées,
2/12ièmes ou 75 000 signatures déclarées authentiques par certains signataires qui ont fait simplement cette déclaration ou l'ont fait suivre d'une mention de refus de légalisation de la part du maire.

Ce qui est remarquable dans ce résultat, c'est moins le nombre constaté des signatures légalisées, que celui déjà considérable de celles pour lesquelles cette formalité a pu être obtenue. Ajoutons que non-seulement on ne trouvait pas chez les fonctionnaires chargés de l'accomplir un bien grand empressement, mais que, chez un certain nombre, on éprouvait des refus que rien ne justifiait.

En ce quiconcerne les pétitions renvoyées à la commission spéciale et qui sont recouvertes, d'après les renseignements qui nous ont été fournis, de 1 238 267 signatures, chacune des catégories donne des résultats à peu près identiques à ceux que nous ve nons de contater. 

704 124 signatures d'hommes,
534 143 signatures de femmes,
550 000 signatures légalisées,
400 000 signatures non légalisées,
178 267 signatures déclarées authentiques par certains signataires, ainsi que nous venons de le dire pour les pétitions renvoyées à la 6° commission.

Pour être complets, ajoutons que la 4° commission avait reçu 36 pétitions concluant au rejet de la loi et revêtues de 2 442 signatures, et la 5e commission 7 pélitions comprenant 114 signatures..:

Ainsi le nombre total de signatures recueillies contre le projet de loi présenté par le ministre et constatées par les diverses commissions s'élevait, au moment où elles ont été saisies des pélitions :
       Pour la 4e commission :                      2 442 signatures
       Pour la 5e commission :                         114 signatures
       Pour la 6° commission :                  445 499 signatures
       Et pour la commission spéciale : 1 238 267 signatures
       Soit en totalité :                           1 686 322 signatures

Le rapport supplémentaire présenté par M. Jules Simon au nom de la commission spéciale dans la séance du 13 janvier constate que l'état départemental des signatures apposées sur les pétitions contraires aux projets de loi sur la liberté de l'enseignement supérieur et sur le conseil supérieur de l'instruction publique donne en définitive un résultat total de 1 809 045.

C'est là un résultat matériel considérable et qui n'eût jamais été obtenu, s'il ne fût sorti des entrailles du pays, et s'il n'eût été comme le soulèvement de l'opinion publique. L'autorité, de son côté, pour entraver le pélitionnement, n'a pas toujours reculé devant les moyens d'intimidation en son pouvoir ; des maires ont été suspendus ou destitués pour avoir apposé leurs signatures sur les pétitions, ou même, cela s'est vu, parce que quelqu'un de leurs proches avait usé d'un droit que la constitution consacre.

Des instituteurs, des institutrices, des gardes champêtres, des débitants de tabacs ont été menacés dans leur avenir, des cafés ont été fermés... : mais rien n'a pu arrêter l'élan ; on remplissait un devoir.

Permettez-nousmaintenant une comparaison :

En 1871, la ligue de l'enseignement avait provoqué un pétitionnement en faveur de l'instruction obligatoire, gratuite et laïque ; les promoteurs du mouvement ont fait de grands efforts, cela n'est pas nié, pour obtenir un résultat important ; l'action commencée en 1871 ne s'est terminée qu'en 1873, et voici d'après un opuscule publié par la ligue, au cours de cette dernière année, les résultats obtenus :

Pour l'instruction obligatoire seulement  :            119 251 signatures
Pour l'instruction obligatoire et gratuite   :           410 121 signatures
Pour l'instructien obligatoire gratuite et laïque :   387 895 signatures
Soit :                                                                    917 267 signatures 

Nous vous laissons, messieurs, le soin d'établir la comparaison et d'en tirer les conséquences. Vous ne manquerez pas toutefois de remarquer que, dans les 917 627 signatures obtenues par la ligue, 387 895 seulement réclament l'instruction laïques.

Il n'entre pas dans notre cadre, et nous n'avons pas l'intention, comme nous le disions tout à l'heure, de provoquer une discussion prématurée ; mais nous ne pouvons nous empêcher de constater, pour l'accomplissement de notre tâche, que les questions soulevées par les pétitionnaires touchent les points les plus graves et visent nos libertés les plus précieuses : la liberté d'enseignement, la liberté de conscience ; nos droits les plus sacrés : le droit du père de famille de choisir des maîtres à ses enfants, le droit de propriété menacé par la suppression d'établissements fondés en vertu deslois.

L'importance de ces questions et de toutes celles qui en découlent explique le pétitionnement, son étendue, le concours qui lui a été donné dans toutes les classes de la société, dignitaires ecclésiastiques, prêtres et laïques, pères et mères de famille, élèves anciens et nouveaux de ces établissements dont une longue expérience a démontré l'excellence.

Nos archevêques, nos évêques ont les premiers élevé la voix, et qui pourrait s'en étonner ? Placés dans chaque diocèse à la tête de la hiérarchie ecclésiastique, chargés par leur mission apostolique d'enseigner, de diriger les âmes, d'étendre leur vigilante sollicitude sur ces jeunes générations, l'espoir de la religion et du pays, ils devaient à tous l'exemple ; et il leur appartenait d'indiquer la route, de signaler les dangers. Ils ont réclamé, avec la liberté que donne la conscience du droit, pour le maintien de nos libertés les plus nécessaires.

Le clergé paroissial s'est précipité sur leurs pas; ses membres, tous unis de coeur avec leurs évêques, ont adressé leurs justes doléances aux pouvoirs publics. Chaque jour en contact avec les populations, ils savent l'importance d'une éducation chrétienne, et personne ne saurait mieux que ces dignes et modestes pasteurs apprécier les funestes conséquences des projets sur lesquels ils appellent notre attention. Qui pourrait sérieusement les blâmer d'user d'un droit qui appartient à tous les citoyens ?

Et cependant on est allé plus loin. N'en est-il pas qui ont poussé l'intolérance jusqu'à blâmer le recours à la prière, ou au moins nier le droit d'inviter les catholiques à s'adresser à Celui qui peut tout ?

Plus que tous les autres, les pères de famille se sont émus. Placés entre leurs enfants et les maîtres auxquels ils les confient, ils apprécient, dans la famille, les effets de l'éducation qui leur est donnée.

L'expérience a été pour eux décisive ; il leur a été démontré que l'éducation reçue dans une maison chrétienne imprimait au coeur de leur fils le respect et l'amour filial, sources premières des autres vertus, et faisait de leurs enfants des fils soumis, des hommes instruits et de dignes citoyens.

Pouvaient-ils, oublieux des services rendus, ne pas protester contre l'expulsion de leurs maîtres? Rien, du reste, n'est venu depuis les rassurer ; les faits qui se déroulent chaque jour, les projets qui s'élaborent, les discours dont les échos arrivent jusqu'à eux ne font que confirmer, sinon augmenter, leurs justes appréhensions.

Voilà, messieurs, en quelques mots, le secret de cet immense pétitionnement. La France chrétienne, les vrais amis du pays et de la liberté ont vu le péril : ils s'adressent à vous pour le conjurer. Les conseils généraux, si bien placés pour connaître l'esprit public, se sont eux-mêmes prononcés en majorité dans le même sens que les pétitionnaires.

Et si, au milieu de ce mouvement considérable, inouï, quelques faits irréguliers, dans tous les cas très rares, ont pu se produire, ils ne peuvent être imputés qu'aux ardeurs du zèle et surtout aux obstacles qu'il rencontrait. Votre sixième commission n'a, du reste, été saisie d'aucune protestation au sujet des nombreuses pétitions qui lui ont été renvoyées.

Nous sommes arrivés au terme de notre tâche, et nous n'avons plus qu'à prier le Sénat de remettre aux mains de la commission spéciale les pétitions qui nous avaient été soumises.

Notre honorable collègue, M. Pelletan, en son nom et au nom de la minorité de la commission, tout en acceptant les conclusions du rapport, déclare faire les réserves les plus générales contre ses termes.

Nous lui donnons acte de sa déclaration.

 2 Février 1880, lundi : Bref du Pape Léon XIII à Mgr Turinaz, évêque de Tarentaise

L'Univers,  8 février 1880

Mgr l'évêque de Tarentaise a dernièrement adressé à son clergé une lettre pastorale très étendue intitulée : La Mission providentielle de Léon XIII. Voici le bref que Mgr Turinaz a reçu à ce sujet de Sa Sainteté.

 2 Février 1880, lundi : Famine en Irlande

L'Univers,  2 février 1880

Le cri de détresse de l'Irlande s'est changé en un cri de désespoir. Le Freeman's Journal de Dublin a reçu de différentes parties du pays des
correspondances qui dépeignent sous un jour lamentable la situation de provinces entières.

Le lord-maire de la ville de Dublin a déclaré publiquement que si des mesures énergiques n'étaient prises par le gouvernement et les corps constitués, les victimes de la famine se compteraient par milliers. Le Tablet de Londres publie de son côté, sur la situation des malheureux Irlandais, les renseignements les plus navrants ; on lui a écrit de divers diocèses ; il y a des villages où les deux tiers de la population sont dans le dénûment le plus complet ; il y a des hameaux où sur trente et quarante familles il y a vingt-six, vingt-huit et trente familles qui n'ont pas le pain du lendemain.

Déjà dans quelques localités la faim a fait des victimes, et le Tablet écrit qu'on va incessamment trouver à tout instant, dans les journaux d'Irlande, cette sinistre rubrique : « Encore une victime de la faim ! » 

Dans une lettre du recteur de Cahirciveon, qui est en même temps président du sous-comité de secours de sa localité, nous lisons :

Nous avons dépensé ce que nous avions (200 livres reçues du comité de la duchesse de Marlborough), et malgré notre ardent désir de faire quelque chose, nous ne pouvons rien ; aujourd'hui (22 janvier), nous sommes forcés de dire à des centaines d'affamés : « Nous n'avons pas d'argent, nous ne pouvons vous secourir. » Cela est dur de résister au cri de plus d'une mère qui nous crie : « Nous n'avons pas de nourriture à la maison. Pour l'amour de Dieu, donnez-nous quelque chose pour le souper des enfants.» Il n'a été plus dur encore de dire aux pères de famille qui sont venus le soir me demander quelque assistance : "Il faut attendre, nous n'avons pas d'argent depuis plusieurs jours et nous ne pouvons pas nous endetter davantage. Mais cela ne durera pas ; nous aurons l'argent dans deux ou trois jour, quand on saura combien nous en avons impérieusement besoin. »

Dans une lettre du Rév. Healy à un donateur anglais, on lit :

Notre condition s'aggrave tous les jours, si bien qu'à moins d'être généreusement et immédiatement secourus par nos amis d'Angleterre,beaucoup, parmi mon pauvre peuple, mourront de faim. Présentement ils vivent de navets, et avec un seul repas par jour.

Le Morning Post, qui, parmi les grands journaux protestants de Londres, montre le plus de sympathie pour l'Irlande, publie la lettre suivante de M. John Orrell Lever :

Parmi les nombreuses lettres que je reçois continuellement d'Irlande sur ce sujet, je sens qu'il est de mon devoir de mettre sous les yeux du public quelques passages extraits d'une communication qui m'est faite par M. James Martin. Je suis sûr que le pays n'est pas suffisamment convaincu de la terrible et impériouse nécessité de l'intervention du gouvernement.Voici ces extraits : « Je vous le dis honnêtement, aucune langue ne peut dire, aucune plume ne peut décrire l'affreuse détresse qui règne dans toute l'Irlande ; je sais bien que l'état du pays, et particulièrement celui de l'ouest de Galway, est pire que lors de la famine de 1847. La charité privée malgré ses efforts et d'où qu'elle vienne ne pourra suffire aux besoins de la population; il ne faut rien moins que des travaux de secours sur une grande échelle pour remédierà la situation. 

Ce ne sont pas seulementles petits fermiers et les paysans qui souffrent; mais aussi les boutiquiers et les marchands. C'est du travail qu'il faut et tout de suite ; le plus tôt sera le mieux.

Ajoutons que nous même nous avons reçu les plus touchants appels. Aussi malgré les épreuves et la persécution légale que traversent les catholiques de France, nous espéronsque le cri de détresse de l'Irlande sera entendu. Au milieu des malheurs de la dernière guerre, l'Irlande a donné à la France près d'un million. C'est une dette que la France ne voudra pas laisser protester.   


L'Univers du 3 février


Par un journal de Dublin qui nous parvient à la dernière heure, nous apprenons que trois enquêtes légales auxquelles ont donné lieu, suivant la loi anglaise, trois décès survenus à Parsoustown, province de Leicester, ont abouti à ce verdict significatif : Mort par faim,—Death by starvation.

4 février 1880, mercredi : Appel de Mgr Tripepi aux catholiques Français pour être présent lors de l'audience solennelle du Souverain Pontife Léon XIII, annoncée pour le 7 mars, fête de St Thomas d'Aquin

L'Univers,  8 février 1880

Nous recevons de Rome la lettre suivante, que nous adresse Mgr Tripepi :

Monsieur,

Je vous prie de vouloir annoncer dans voire excellent journal que quatre-cent quatre séminaires, académies, universités catholiques, instituts, collèges et sociétés scientifiques, et plusieurs professeurs, étudiants, ordres religieux, amateurs des sciences, de différentes contrées du monde, ont fait connaître de vouloir prendre part à l'audience solennelle que le Souverain Pontife accordera le 7 mars prochain, fête de saint Thomas d'Aquin.

J'espère que les représentants de la France catholique et scientifique seront en grand nombre.

Je suis, avec un profond respect, votre très dévoué serviteur.

7 février 1880, samedi : Anniversaire de la mort du Pape Pie IX à Rome 

L'Univers,  8 février 1880

Rome, 7 février, 11h, matin.

Un service solennel a été célébré ce matin à la chapelle Sixtine, pour l'anniversaire de la mort de Pie IX. Le Pape y assistait, au milieu d'une foule nombreuse, dans laquelle on remarquait des cardinaux, des prélats, des moines, les membres du corps diplomatique accrédités auprès du Vatican, ainsi que NN. SS. les archevêque et évêques de la Nouvelle-Orléans, de Rodez, de Viviers, de Cahors, de Charleston, de Bâle, de Saldfort, de Clifton, d'Hexham, etc., et de nombreux fidèles.

Mardi le souverain Pontife recevra les prédicateurs du carême. C'est M. Lurnothe-Renet, chanoine de Montpellier, qui prêchera la station de Saint-Louis.

Le consistoire a été renvoyé à une date ultérieure. LL. EEm. les cardinaux Catani, Furstenberg, Meglia, Sanguini y recevront le chapeau, et quarante évêques y seront préconisés.


L'Univers du 11 février 1890

L'Osservatore romano publie la note suivante sur le service funèbre célébré le 7 février dans la chapelle Sixtine, au Vatican, pour le repos de l'âme du Pape Pie IX :

Le Saint-Père ayant revêtu les ornements pontificaux est entré dans la chapelle sur les onze heures, précédé de sa cour, et a assisté de son trône à la célébration de la messe expiatoire chantée par Son Em. le cardinal di Pietro, évêque d'Ostie et Velletri, doyen du Sacré-Collège et camerlingue de la sainte Eglise romaine.

Après la messe, le Pape a donné l'absoute devant le catafalque, au milieu de l'émotion de tous les assistants. Les chantres de la chapelle Sixtine ont exécuté avec leur habileté accoutumée la messe de Palestrina, le Dies iræ de Mustafa, dirigé par l'auteur, et l'absoute de Casciolini. Etaient présents à la cérémonie tous les cardinaux, les patriarches, les archevêques et évêques, le vice-camerlingue, l'auditeur de l'Eglise romaine, le majordome, le prince Ruspoli, le maître du Saint-Hospice, et tous les autres prélats et personnages qui font partie de la chapelle pontificale. Dans les tribunes, on remarquait le grand-maître de l'ordre de Jérusalem, le corps diplomatique au grand complet, divers représentants de l'aristocratie romaine, ainsi que d'éminents personnages et des familles distinguées de Rome et de l'étranger, qui, tous, assistant nombreux et recueillis à ces solennelles obsèques, ont voulu montrer leur inébranlable attachement à leur bienfaiteur et à leur Père, et ont uni leurs prières à celles de son digne successeur le souverain Pontife Léon XIII, glorieusement régnant.

7 février 1880, samedi : Lettre du Pape Léon XIII à Mgr Étienne-Emile Ramadié, Archevêque d'Albi

8 février 1880, dimanche : Parmi les livres récemment condamnés par l'Index, deux catéchisme laïques utilisés dans les école laïques de belgique 

L'Univers,  8 février 1880

Les journaux belges, parmi les livres récemment condamnés par la congrégation de l’Index, livres dont nous donnons la liste plus loin, signalent les deux suivants : Eléments de la morale universelle à l'usage des écoles laïques, par G. Tiberghien, professeur à l'université de Bruxelles. — Bruxelles, 1879. Les Commandements de l'humanité, ou la vie morale sous la forme de catéchisme populaire, d'après Krause, par Tiberghien, professeur à l'université de Bruxelles. — Bruxelles, 1872.
La traduction espagnole de ce dernier ouvrage, par Garcia Moreno. — Puebla, 1879.

A ce sujet, nous lisons dans l’Ami de l’Ordre de Namur :

On sait que les Eléments de morale universelle ont été publiés à Bruxelles le 1er juin 1879, c'est-à-dire juste un mois avant la promulgation de la loi de malheur [sur la laïcisation de l’instruction publique]. Ce livre, écrit sans doute à la demande de M. le ministre de l'instruction publique, a été envoyé, aux frais des contribuables, à toutes les bibliothèques scolaires du royaume. Dans la pensée du ministre comme celle de l'auteur, ce livre impie est destiné à remplacer tôt ou tard le catéchisme catholique, et déjà, nous le savons, certains instituteurs l'ont adopté comme manuel de morale dans leurs écoles officielles.

Il serait difficile d'accumuler dans un moindre espace plus d'erreurs, d'impiétés et d'inepties qu'on n'en rencontre dans ce petit in-12 de 216 pages. Pour le professeur de l'université maçonnique de Bruxelles, la vraie notion de la divinité est tout entière dans les écrits panthéistiques de Krause. La nature humaine n'est pas viciée ; elle n'est défectueuse que parce qu'elle est finie. Il n'y a donc pas de péché originel, par conséquent la rédemption de l'homme est inutile, la grâce, les sacrements superflus. Il n'y a ni bien ni mal proprement dits, par conséquent ni récompense ni châtiment dans l'autre vie ! Et voilà les impiétés dont la maçonnerie espère pouvoir un jour saturer les jeunes générations !

 9 février 1880, lundi : Mgr Nogret, évêque de Saint-Claude remet sa démission au Pape Léon XIII 

L'Univers,  9 février 1880

La Semaine religieuse de Saint-Claude publie, en tête de son numéro d'aujourd'hui, la note suivante :

Mgr Nogret, évêque de Saint-Claude, s'est démis de son siège entre les mains du Souverain Pontife. Afin de ne pas être une occasion de conflit entre le gouvernement et le Saint-Siège, Sa Grandeur a fait déposer par ses envoyés à Rome sa démission aux pieds de Léon XIII aussitôt que Sa Sainteté lui en a manifesté le désir. La notification officielle de l'acceptation de cette démission est arrivée à Saint-Claude le 31 janvier.

Monseigneur reste chargé par le Saint-Siège de l'administration du diocèse jusqu'à la prise de possession de son successeur. Nous ne dirons rien de nos sentiments en une aussi douloureuse circonstance ; tout le diocèse les comprend et les partage. Rome a reconnu la rectitude de la conduite de notre évêque et a admiré la noblesse de ses sentiments. Ses grands exemples garderont sa mémoire au milieu de nous. Et l'affection filiale que nos cœurs lui conserveront fidèlement jusqu'au dernier jour lui adoucira l'amertume de son sacrifice.

La même Semaine religieuse publie ensuite le mandement pour le carême de Mgr l'évêque de Saint-Claude, qui ne comprend que les lignes suivantes :

Sous la pression d'épreuves récentes et inattendues qui depuis sont parvenues à votre connaissance, le temps nous a manqué pour achever l'instruction pastorale que nous nous proposions de vous donner à l'occasion du carême de la nouvelle année.

Dans cette impuissance, objet de nos regrets, nous nous bornons à la communication du dispositif de notre mandement, afin que vous en fassiez la règle de votre conduite, pour la gloire de Dieu, le succès de son Église et le salut éternel de vos âmes. (Suit le dispositif.) 

 février 1880 : Lettre au Pape Léon XIII de Mgr Hassoun, Patriarche de Cilicie, au sujet de l'Encyclique Æterni Patris

L'Univers,  10 février 1880

Très Saint-Père,

Au reçu de l'auguste encyclique de Votre Sainteté du 4 août dernier, Æterni Patris Unigenitus Filius, je m'étais fait un devoir d'exprimer humblement à S. E. Mgr le cardinal préfet de la Sacrée Congrégation de Propaganda fide ma haute reconnaissance pour l'extrême bonté de Votre Sainteté. Ayant appris la grande impression qu'elle a faite sur l'âme de mes révérends collègues de ce patriarcat, je viens en mon nom et au nom de ces derniers déposer humblement aux pieds du trône apostolique de Votre Sainteté les sentiments de notre plus haute admiration et de notre plus profonde satisfaction.

Animé de tels sentiments, je vais prendre les mesures nécessaires pour le séminaire qui existe au mont Liban, et j'en ferai autant pour le séminaire de Constantinople, dès qu'il sera de nouveau possible de le rouvrir, se trouvant actuellement fermé par suite des tristes faits connus de cette Eglise, et j'y ferai adopter dorénavant le système philosophique recommandé par Votre Sainteté. Comme tous les évêques du monde catholique, ce patriarcat, très Saint-Père, marchera dans la voie indiquée par Votre Sainteté, et je suis persuadé que, moyennant la sollicitude paternelle de Votre Sainteté, nous arriverons à voir guérir les maux que le néo-schisme arménien a laissés dans le sein du patriarcat lui-même, et qu'il prospérera, toujours mieux organisé, pour l'honneur et la gloire de l'Eglise de saint Pierse.

J'implore pour l'accomplissement de ces vœux la bénédiction apostolique de Votre Sainteté sur moi, sur tous les révérends évêques de ce siège patriarcal et sur leur clergé et troupeau, et avec un inaltérable attachement à Votre Personne sacrée, et une filiale révérence et vénération, je me déclare, de Votre Sainteté, le très humble, dévoué et obéissant fils et serviteur.

Antonio Pietro IX, Hassun, Patr. Arm. Catt. de Cilicia.

10 février 1880, mardi : LETTRE ENCYCLIQUE ARCANUM DIVINAE, sur le mariage chrétien

10 février 1880, mardi : Allocution du Pape Léon XIII aux prédicateurs de Carême de Rome recommandant l'oeuvre des écoles catholiques

L'Univers,  11 février 1880

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, 10 février, 1 heure du soir.

Le Pape, recevant les prédicateurs de carême, a instamment recommandé l'œuvre des écoles catholiques, en leur demandant d'inviter les fidèles à se montrer soucieux de l'instruction de leurs enfants.

Dans une audience privée, Mgr Druon, supérieur de Saint-Louis des Français, a présenté au-souverain Pontife M. l'abbé Martel, qui apportait une offrande de six mille francs, produits par l'œuvre des vieux papiers. Cette œuvre a déjà produit, pour le Denier de Saint-Pierre, cinquante mille francs depuis sa fondation. Léon XIII a remercié le généreux donateur, qu'il a comblé de ses bénédictions. 

12 février 1880, jeudi : Lettre du Cardinal Nina, Secrétaire d'Etat, au nom du Pape Léon XIII, à l'université Irlandaise de Rome 

L'Univers, 12 février 1880

Le Freeman's Journal de Dublin a publié la lettre adressée, au nom de Sa Sainteté par le cardinal Nina, au recteur du collège irlandais à Rome. La lettre contient les expressions les plus touchantes sur la sollicitude qu'inspire au Pape la douloureuse situation des populations irlandaises. On sait qu'un don de 10 000 lires accompagnait cette lettre ; nous apprenons qu'à cette somme la congrégation de la Propagande a ajouté un don de 6 000 lires pour les Irlandais.

12 février 1880, jeudi : Nomination de nouveaux évêques  

L'Univers, 14 février 1880

On lit dans le Journal officiel

Par décrets du président de la République, en date du 12 février, rendus sur la proposition du ministre de l'intérieur et des cultes :

Mgr Hazley, évêque de Beauvais, est nommé à l'archevêché d'Avignon, en remplacement de Mgr Dubreil, décédé.

M. l'abbé Dennel, archiprêtre-doyen de Saint-André à Lille, est nommé à l'évêché de Beauvais, en remplacement de Mgr Hazley, appelé à l'archevêché d'Avignon.

M. l'abbé Gillard, vicaire général d'Alger, est nommé à l'évêché de Constantine, en remplacement de Mgr Dusserre, nommé coadjuteur avec future succession de Mgr l'archevêque d'Alger.


L'Univers du 15 février 1880 

On lit dans le Journal officiel :

M. l'abbé Ardin, chanoine de Versailles (Seine-et-Oise), aumônier du château, chevalier de la Légion d'honneur, est nommé à l'évêché d'Oran, en remplacement de Mgr Vigne, appelé à l'évêché de Digne.

12 février 1880, jeudi : Les catholiques libéraux Belges appuient le protestant et franc-maçon Frère-Orbant dans sa lutte contre l'enseignement catholique dans les écoles publiques.

L'Univers,  12 février 1880

Un incident caractéristique a marqué l'une des dernières séances du Parlement belge. Au cours d'une discussion sur les écoles, où le ministère n'avait pas brillé, M. Frère-Orban, voulant se raccrocher à quelque branche, s'avisa de dire, en s'adressant à la droite parlementaire :

Oubliez-vous qu'en ouvrant son cours de droit public à l'université de Louvain, M. Périn a dit de nouveau que notre Constitution est une peste et un délire, qu'elle contient les libertés les plus funestes, qu'il faut préparer les esprits à substituer d'autres principes à ceux qu'elle proclame ?

Et vous direz-que ce n'est pas le devoir de l'Etat de combattre cet enseignement par son propre enseignement ? Il n'en est pas un, parmi vous, qui oserait l'affirmer.

Nous avons reproduit les passages essentiels de la leçon faite par M. Périn et qu'incrimine M. Frère. Nos lecteurs ont pu voir que, dans cette leçon, M. Périn avait exposé une fois de plus, avec une grande fermeté, mais aussi avec une grande modération, les doctrines qui lui ont valu, à propos de son grand ouvrage : les Lois de la société chrétienne, la haute et complète approbation du Vatican. Néanmoins, M. Woeste, un membre de la droite qui est un ancien élève de l'université d'Etat belge, a cru devoir venir en aide à M. Frère en désavouant M. Périn. Nous citons le compte rendu parlementaire :

M. Woeste. — M. Périn n'a aucune autorité. (Mouvement.)
M. Frère-Orban, ministre des affaires étrangères. — Vous jetez donc M. Périn par-dessus bord ?
M. Woeste. — Absolument !
M. Frère-Orban, ministre des affaires étrangères. — C'est entendu ; mais il y en a d'autres qui soutiennent M. Périn.

Ce dernier a déclaré dans son cours que les droits de la vérité ne peuvent être prescrits ; il a ajouté : « Ne nous lassons pas d'affirmer les vérités qui peuvent seules sauver la société... Défendons la vérité dans son intégrité. » Et, à l'appui de cet enseignement, il, a invoqué l'autorité de l'archevêque de Malines, recommandant de répandre verbo ei scriptis la vérité, afin de préparer la restauration des lois de la société chrétienne.

M. Périn a ajouté en s'adressant à ses élèves : « Encouragé publiquement, comme je l'ai été, par le souverain Pontife, encouragé par l'autorité diocésaine, mon devoir est de continuer à vous enseigner la vérité dans son intégrité. »

Voilà l'enseignement qui se donne dans les établissements du clergé, sous la direction des évêques ! Tous vos actes ont précisément pour but de favoriser ce même enseignement. Vous fondez des écoles dirigées par le clergé ; vous favorisez cet enseignement antinational !

Par les commentaires que M. Frère a pu donner à l'interruption de M. Woeste, on voit combien celui-ci avait été malavisé de paraître renier un enseignement qui n'est autre, après tout, que celui de l'Eglise. Il est bien vrai que M. Périn n'est pas une autorité doctrinale, au sens ecclésiastique du mot, mais il n'est pas moins vrai que ses écrits, basés sur la vraie doctrine de l'Eglise, ont, à ce titre, une incontestable autorité.

Le Journal de Bruxelles, qui veut être un journal catholique, n'en a pas moins saisi l'occasion de s'attaquer de nouveau à M. Périn, qu'il aurait dû bien plutôt défendre, comme ayant le mérite de déplaire aux pires ennemis de l'Eglise. Il l'a fait en ces termes :

Nous nous sommes expliqués déjà, et très catégoriquement, en ce qui concerne les idées personnelles et les tendances politiques de l'honorable professeur de Louvain. Nous n’avons pas attendu pour les critiquer l'invitation de l'honorable chef du cabinet, M. Woeste, aujourd'hui, à la Chambre, n'a pas hésité à les désavouer nettement au nom de ses amis de la droite parlementaire.

Heureusement les anathèmes du Journal de Bruxelles sont de ceux qui ajoutent à l'autorité des bons catholiques, assez soucieux de la vérité pour ne pas craindre de les encourir. Le Courrier de Bruxelles a pris soin de le noter en prenant hautement la défense de M. Perin, attaqué de la sorte pour avoir trop énergiquement défendu la vérité.

Dans une de ses strophes, dit-il, M. Frère a fait une charge contre M. Périn, dont, a- t-il dit, « j'honore le talent et le caractère.» Cette manœuvre imprévue — bien qu'habituelle à M. Frère — a jeté le trouble dans la droite. M. Woeste, pris d’une étrange frayeur, a vaillamment jeté à l'eau l'honorable professeur M. Périn, coupable d'attachement au Syllabus.

Heureusement, M. Périn est bon nageur, et M. Woeste, qui aurait pu montrer plus de tact et de présence d'esprit, en sera quitte pour sa bonne volonté de noyer des gens qui ne s'en portent pas moins bien.

De son côté, voici ce que dit le Bien public :

L'éminent professeur de droit public et d'économie politique à l'université de Louvain, a été particulièrement en butte aux attaques de M. Frère, à propos de la déclaration doctrinale faite dernièrement à une de ses leçons.

M. Périn, nous le constatons à regret, a été fort lestement jeté par-dessus bord par M. Woeste et, ce matin, le Journal de Bruxelles, encore sous l'impression des foudres ministérielles, s'écrie tout désolé : « Voilà comme les écrits d'un professeur de l'université de Louvain peuvent être employés en guise de massue contre les catholiques belges ! »

Nous venons de relire attentivement la déclaration de M. Périn, et nous devons avouer qu'à notre sens elle concilie, dans une parfaite mesure, les devoirs de la loyauté civique et les obligations de la fidélité religieuse.

M. Périn se montre irréprochablement constitutionnel, et, en voulant aller plus loin que lui, on risquerait fort de n'être plus irréprochablement catholique. Sa doctrine sur la valeur intrinsèque des libertés modernes n'est que l'écho scrupuleusement fidèle des enseignements solennels de Grégoire XVI, de Pie IX, de Léon XIII lui-même, et, on peut le dire, de toute la grande théologie catholique.

Sans doute, comme M. Woeste l'a re marqué, M. Périn n'est pas une autorité dans l'Eglise ; il ne l'a jamais prétendu, il ne s'est même jamais rangé parmi ceux qui se croient le droit de conseiller l'Eglise et de reprendre en sous-œuvre le rôle de l'Esprit-Saint. Ce qui le distingue, c'est précisément un amour profond de l'orthodoxie, une soumission étroite aux décisions du Saint-Siège et, pour tout dire en un mot, une doctrine véritablement romaine. Il faut donc prendre garde, en le désavouant, de faire rejaillir ces désaveux trop empressés sur des enseignements infaillibles qui n'ont pas cessé, quoi qu'on en pense, de s'imposer au respect et à l'adhésion des catholiques...

On ne saurait mieux dire, et nous nous associons pleinement à ces jus tes remarques. Au surplus, voici un témoignage que M. Woeste et le Journal de Bruxelles pourront difficilement récuser comme dépourvu d'autorité. Dans son mandement de carême, S. E. le cardinal Dechamps, archevêque de Malines, parlant de cette question des écoles qui avait fourni à M. Périn l'occasion de son discours, caractérise les entreprises scolaires des ministres, qui n'invoquent la Constitution que pour opprimer les catholiques. Après avoir dénoncé l'œuvre coupable des « pédants de certaines écoles, ses blasphémateurs de certaines universités, des lettrés ignorants de la grande et petite presse antichrétienne, qui s'appellent légion », voici les graves avis que donne Mgr Dechamps aux fidèles de son diocèse.

Une occasion prochaine de perversion, et de la plus redoutable des perversions, celle de l'esprit, c'est l'école qui se dit neutre, mais qui est, en réalité, l'école de l'indifférentisme antichrétien. Pères et mères qui nous écoutez, sachez que toutes les écoles de ce genre sont les écoles de l'apostasie.

Il ne suffit pas, en effet, pour leur enlever cet odieux caractère, de le couvrir d'un voile hypocrite ; il ne suffit pas, quand on a chassé la religion de l'école, de paraître ensuite lui rendre hommage en permettant aux ministres de la religion d'entrer dans quelque local de cette école, en dehors des classes, pour y donner des leçons de catéchisme méprisées dans renseignement scolaire lui-même. Oui méprisées, N. T. C, F., car on les trouve indignes de figurer à côté des leçons mêmes de gymnastique ! Jamais le sacerdoce catholique ne prêtera son concours à ce mépris calculé de la vérité chrétienne.

Le mépris calculé de la vérité catholique, voilà ce que voudraient faire professer les interprétateurs ministériels de la Constitution belge, et c'est le péril que dénonçait aussi M. Périn dans son cours. Par conséquent, il faut que M. Woeste et le Journal de Bruxelles en prennent leur parti. Lorsqu'il parle de la sorte, il s'en faut que M. Périn parle sans autorité. 

13 février 1880, jeudi : La liberté d'association au Moyen-âge

L'Univers,  13 février 1880

Dans le rapport qu'il a présenté à la Chambre sur le droit de réunion, M. Naquet a dû avouer qu'au moyen âge, sous le régime féodal, le droit d'association s'exerçait sans obstacle. « Chaque groupe d'intérêts, a-t-il ajouté, soit dans l'ordre des travaux manuels, soit dans la sphère des professions libérales, usait sans contrôle de ce droit. »

Le député de la gauche constate en suite avec regret que ce même droit de réunion et d'association est l'objet de mille entraves dans notre France moderne. C'était là une belle occasion de reconnaître que la révolution a enlevé à la France ces libertés dont le moyen âge chrétien l'avait dotée.

Que M. Naquet remanie son projet de loi tant qu'il lui plaira, et qu'il y inscrive toutes les garanties imaginables, jamais il ne rendra une société révolutionnaire susceptible de liberté, car ce sont les mœurs, et non les lois, qui font les peuples libres.

Contrairement à ce qui existait dans les républiques trop vantées de l'antiquité, les mœurs et les institutions du moyen âge étaient essentiellement populaires et favorables aux libertés publiques.

Plus on étudiera le moyen âge, écrit avec raison M. Le Play, et plus on se convaincra que, tout en accordant des privilèges à quelques familles, il tendait surtout à assurer l'égalité aux masses (Réforme sociale, t. II, p. 391).

Ces masses, la vieille royauté française ne s'en défiait pas, parce qu'elles avaient le respect de la religion et de l'autorité ; aussi le droit d'association pouvait-il s'exercer sans entrave. L'association fut, en effet, le grand levier populaire du moyen âge.

C'est surtout le moyen âge, dit M. Troplong, qui fut une époque prodigieuse d'association, c'est lui qui reconstitua la commune, les confréries de toute espèce. Probablement alors on parlait moins qu'au jourd'hui de l'esprit d'association ; mais cet esprit agissait avec énergie et obtenait des résultats proportionnels aux besoins (Des Sociétés civiles et commerciales, t. I, p. 6 et 8)

La fraternité, écrit à son tour Louis Blanc, fut le sentiment qui présida à l'origine, à la formation des communautés de marchands et d'artisans constituées sous le règne de saint Louis. Le style même des statuts se ressentie l’influence de l’esprit chrétien, souvent la compassion pour le pauvre, la sollicitude pour les déshérités de ce monde, se font-voir à travers les règlements de l'antique jurande (Revol. Franc. T. 1, p. 478).

Mais en quoi consistaient ces associations ? Elles étaient de deux sortes : la confrérie et la corporation.

La confrérie est la forme religieuse de l'association des travailleurs, dont la corporation ou jurande est la forme civile. La confrérie a pour fin la prière commune et la mutuelle assistance ; la corporation, au contraire, règle tout ce qui regarde le travail, le commerce et l'industrie. Au quatorzième siècle, il n'y a pas de corporation qui n'ait aussi sa confrérie de métier. Mêlées à la religion, ces associations y avaient puisé l'amour des choses religieuses et l'esprit de charité. Aussi le législateur recommande-t-il aux taverniers de ne jamais hausser le prix du gros vin « comme boisson du menu peuple », et pour que les pauvres puissent se pourvoir à meilleur prix, les marchands n'ont qu'après tous les autres la permission d'acheter des vivres.

C'est ainsi que le sentiment chrétien avait pénétré au fond de cette société naïve, qui voyait saint Louis s'asseoir à côté d'Etienne Boileau, quand le prévôt des marchands rendait la justice. Mais si la loi protège ainsi le pauvre, les bonnes gens des mestiers ne le protègent pas moins. Il serait difficile, en effet, de trouver une corporation qui n'ait pas sa boîte à aumônes. Beaucoup même, comme les orfèvres de Paris, avaient institué les deniers-Dieu, pour donner un repas, le jour de Pâques, à tous les pauvres et aux prisonniers qui pour Dieu le voulaient prendre.

Si un compagnon, disent les statuts de Bordeaux, est dépourvu tellement qu'il ne peut trouver maistre ou besogne, seront tenus les maistres de mestiers, lui bailler à besogne par l'espace de huit jours, pour le secourir à gagner sa vie.

Les corporations avaient en outre l'avantage « d'assurer la stabilité de l'ouvrier et son bien-être en amortissant la concurrence (Le Play, Reforme sociale, t. II, p. 289)). »

Mais ce n'était point assez d'assurer le bien-être de l'ouvrier. Le moyen âge avait, plus que notre époque, l'idée de la dignité humaine et de la véritable égalité qu'il ne cherchait point dans l'abaissement des classes élevées, mais dans l'élévation des classes inférieures.

Aussi l'ouvrier avait-il, comme les nobles, ses devises et ses armoiries. Les drapiers de Paris, les tisserands de Langres, étaient fiers de leur bannière d'azur au navire d'argent ; les épiciers, de leur image de saint Nicolas ; les merciers, de leurs armes aux vaisseaux mâtés d'or sur une mer de sinople ; les charpentiers portaient haches et chevrons ; les cordonniers alènes et tranchets ; les pelletiers un agneau pascal d'argent au champ d'azur ; les orfèvres, un écu de gueule écartelé d'une croix d'or, au premier et au quatrième quart une coupe d'or, le tout surmonté d'une clef d'azur semé de fleurs de lys sans nombre, et entouré de la devise : In sacra inque coronas, pour l'autel et le trône.

A ces insignes extérieurs, l'ouvrier joignait parfois des titres de noblesse. En Provence, par exemple, il n'était pas rare de voir des nobles marchands.

Voilà donc ce qu'était l’ouvrier au moyen ; âge, alors que les corporations et les confréries élevaient au rang de véritable pouvoir public, ces hommes que la Révolution a jetés sans dignité dans des associations secrètes, aussi dangereuses pour l'individu que pour la société.

Les associations ouvrières, disions-nous, étaient de véritables pouvoirs publics ; parcourez en effet les cités du moyen âge, ces cités si différentes des nôtres, « s’administrant elles-mêmes, élisant leurs magistrats, s'assemblant pour délibérer sur leurs affaires, en un mot se gouvernant (Guizot, Civil. en Europs, liv. VI), et vous verrez partout les classes populaires exerçant le pouvoir, ou du moins y entrant dans de notables proportions. « Sur les traités entre villes vous verrez figurer les noms de simples artisans : Martinus faber ; Joannes tonsor pannorum (Monteil, H. des Franc. des div. Etats, t. 1, p 113). »

C'est ainsi qu'à Marseille, par exemple, le conseil de la cité devait être composé de quatre-vingts bourgeois, négociants ou marchands, de trois docteurs en droit et de six chefs de métiers. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le cumul qui était interdit à tous les citoyens était permis aux chefs de métiers seulement.

Voilà ce qu'étaient les corporations de notre vieille France ; placées entre les citoyens et le pouvoir, elles servaient de trait d'union et en même temps de garantie ; enfin le système électoral, basé presque exclusivement sur la famille et le groupement des intérêts, venait compléter ce magnifique ensemble.

L'Eglise et la monarchie nationale avaient élevé cet édifice, la révolution devait le détruire, et c'est au nom de la liberté que se consomma la ruine de toutes nos libertés. Quand le peuple de France, réuni pour la dernière fois dans ses bailliages, eut à faire entendre sa voix, il de manda seulement, selon l'expression d'Augustin Thierry, « une plus simple garantie de la liberté trop inégalement empreinte sur les diverses fractions du sol. Ce mandat fut dépassé, la révolution frappa toutes les existences locales, et la France, pressée par le danger extérieur, oublia la liberté pour l'intérêt de la défense (Dix ans d'études hist, ch. V)».

Aussi, lorsque les ouvriers parisiens, inquiets de l'isolement où ils se trouvaient depuis l'abrogation des corporations d’arts et métiers, réclamèrent le droit de se réunir, l'Assemblée nationale leur répondit, le 14 juin 1791 :

Il ne doit pas être permis aux citoyens de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. C'est à la nation, c'est aux officiers publics en son nom à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin, et des secours aux infirmes.

Dans ces paroles césariennes, le socialisme était en germe, l'Etat était substitué à l'initiative des individus et des corporations, il jetait aux masses désagrégées une promesse illusoire, qui leur donnait le droit de demander ce qu'il avait si follement promis.
En un mot, la Révolution était consommée, le règne des corporations ouvrières avait fini, celui des associations secrètes commençait. 

17 février 1880, mardi : Lettres de Rome : retour sur l'Encyclique Arcanum Divinae

L'Univers,  21 février 1880

Vous connaîtrez l'Encyclique lorsque vous recevrez cette lettre. Je n'ai pas tenté de vous la résumer par dépêche. On ne résume pas un ensemble si merveilleux de doctrines, de faits, de conseils et de pensées. Il faut lire et méditer ces pages sublimes ; il faut les lire surtout dans le texte, qui est d'une latinité incomparable, d'une forme qu'envieraient les grands maîtres de la littérature antique et païenne, auxquels il n'était pas donné de traiter les sujets de la foi catholique.

Comment auraient-ils pu avoir l'intelligence de ce sacrement que Léon XIII appelle magnum, honorabile in omnibus, pium, castum, rerum altissimarum imagine et significatione verendum ? Et partant, comment auraient-ils pu s'élever à ces contemplations où l'âme du Pontife semble, pour en rendre les merveilles, emprunter une langue céleste ? À con sidérer l'œuvre seulement au point de vue de l'art d'écrire, les savants de Rome sont dans l'enthousiasme ; ils reconnaissent dans le Pape le restaurateur magnanime de cet art, le premier entre tous, parce qu'il est la marque la plus haute de la civilisation. Il parle tantôt en apôtre, tantôt en maître. Il est tour à tour historien, politique et penseur. Dans ses peintures, il a d'étonnantes énergies. Quels portraits de Pie VII et de Napoléon Ier... Mais le Pontife, que Dieu a revêtu de cette puissance suprême, trouve bon d'avertir ces vrais principes de la nécessité inéluctable pour eux d'accepter ce secours... Quel modèle de style, et comme en quelques phrases, ciselées d'une main à la fois délicate et ferme, Léon XIII rend avec justesse et sobriété la situation de notre temps ; comme il présenta d'un trait sûr l'alliance si contestés de l'Eglise et de l'Etat !

Mais dans cette œuvre, tout entière écrite par le Pape, la forme n'est que l'accessoire : le fond a en soi une splendeur doctrinale qui permettra au clergé, sous la direction de l'épiscopat de maintenir vive et forte la dignité sainte du sacrement du mariage parmi les fidèles, qui nous fournira, à nous, écrivains catholiques, des armes puissantes contre les ennemis de l'Eglise et de la société civile. Je n'ai pas à retracer ici les points de la doctrine que le Pape traite en s’appuyant sur l'Ecriture, sur la patrologie, sur les conciles et sur ses prédécesseurs au trône de Saint-Pierre. On ne compte pas moins de cinquante-quatre citations dans l'Encyclique.

Mais je puis rappeler comment Pie IX, tout en flétrissant le concubinat légal dit mariage civil, se prêtait à le tolérer lorsque les contractants ne se dispensaient pas de demander la bénédiction du prêtre. Léon XIII n'a git pas autrement. Il est avéré cependant que, dans la pensée des gouvernements modernes, le contrat civil de vient l'unique condition du mariage ; ces gouvernements, voulant vivre séparés de Dieu, ou ne daignant pas le connaître, ont préparé de la sorte le fléau du divorce. C'est l'apostasie doublée d'un projet d'attentat social. Il y a à cette heure, comme toujours, deux étendards dans le monde : l'étendard de Jésus-Christ et l'étendard du démon. Seulement, par un retour abominable de la corruption du paganisme, l'étendard du démon est devenu seul légal et officiel ; l'étendard de Jésus-Christ est à peine toléré, et bientôt peut-être on voudra sinon nous l'arracher, du moins nous contraindra à le cacher. Ce sera le moment de le porter plus haut et de combattre. Et il y a de prétendus philosophes et des politiciens qui disent que les guerres de religion ne sont plus possibles !

Votons donc un tribut d'hommages reconnaissants à Léon XIII. Grâce à lui nous possédons un compendium magnifique sur la double question du mariage chrétien et du divorce païen. Ce compendium augmente sa gloire et notre force.

18 février 1880, mercredi : Cinquième des 7 tentatives d'assassinat contre le Czar Alexandre II

L'Univers,  19 février 1880

Saint-Pétersbourg,18 février.

Le Messager du gouvernement public les renseignements suivants touchant l'attentat contre l'empereur.

Hier 17, vers sept heures du soir, une explosion s'est produite au rez-de-chaussée du palais d'hiver, sous la salle des gardes. Huit soldats du régiment finlandais des gardes du corps, qui étaient de service, ont été tués, et 45 ont été blessés. Le parquet de la salle des gardes et quelques tuyaux à gaz ont été endommagés. Une enquête est ouverte.


Saint-Pétersbourg, 18 février.

La ville est pavoisée. Un Te Deum d'actions de grâces vient d'être chanté en l'honneur de cette nouvelle préservation des jours de l'empereur. Le sous-sol où l'explosion a eu lieu était occupé par trois ouvriers, dont un est en fuite.

19 février 1880, jeudi : Prévision de Consistoires

L'Univers,  19 Février 1880


On écrit de Rome à la Germania de Berlin qu'il y aura deux consistoires; l'un en mars et l'autre en mai. A ce dernier, il serait promu trois cardinaux, parmi lesquels Mgr Jacobini, qu'on récompenserait ainsi de l'heureuse issue des négociations suivies avec le gouvernement prussien, pour le rétablissement de la paix religieuse en Allemagne.

Nous donnons ces renseignements sous réserves.

20 février 1880, vendredi : Rome, second anniversaire de l'élection du Pape Léon XIII

L'Univers,  22 février 1880

Nous recevons de Rome la dépêche Suivante :

Rome, 20 février, 1 h 30 du soir

Aujourd'hui, jour anniversaire de l'élection de Léon XIII, le Pape a reçu l'hommage des cardinaux, des prélats, de la noblesse et de l'administration pontificale.

A cette occasion, le Saint-Père a reçu de nombreuses offrandes, parmi lesquelles on signale une somme de cent mille francs, offerte par une députation de catholiques mexicains, trente mille francs envoyés de Bordeaux pour le denier de Saint-Pierre, et onze mille francs recueillis et présentés par le directeur du Triboulet.


D'autre part, L’Agence Havas nous communique la dépêche suivante :

Rome, 20 février.

Le Pape, en recevant aujourd'hui les cardinaux, a remercié le Sacré-Collège de l'appui qu'il donne au Saint-Père pour le seconder dans le gouvernement de l'Eglise.

Sa Sainteté a dit que les efforts qu'elle a tentés pour améliorer la situation de l'Eglise ne sont pas restés complètement infructueux.

Toutefois, les circonstances continuent à être difficiles, et la période des épreuves douloureuses n'est pas encore à sa fin.

Le Pape, s'entretenant ensuite avec les prélats et les personnages présents à l'audience, a parlé de l'attentat contre le czar ; il a déploré ces symptômes, si fréquemment répétés, de la corruption sociale, mais en se félicitant de voir la Providence divine veiller sur le salut de la société, sur la vie des souverains.

Il a exprimé l'excellente impression que lui a laissée la visite du prince de Bulgarie. Il a montré des espérances favorables pour l'avenir de l'Eglise en Orient, fondées sur les bonnes dispositions manifestées par les princes. Parmi ces princes, le Pape a cité, en termes particulièrement flatteurs, le prince de Roumanie.

L'Univers du 24 février. 

Rome, 20 février,
C’est le second anniversaire de l'élection de l'Eme cardinal Joachim Pecci, du titre de Saint-Chrysogone, évêque de Pérouse et camerlingue de la sainte Eglise romaine, au souverain Pontificat. Soixante cardinaux concoururent à cette heureuse élection. Ces deux ans sont écoulés, et Léon XIII les a remplis de son nom, de ses actes, de ses documents, qui suffiraient à la gloire d'un long règne.

Le 3 mars, nous aurons l'anniversaire de son couronnement. Ce jour-là, date mémorable, le Pontife sera entré dans sa soixante-dixième année. C'est un Pape jeune encore ; sa santé, bien que délicate, se soutient et lui permet d'espérer une verte vieillesse. Les soins et les travaux incessants auxquels il se livre, loin de diminuer ses forces, les ont augmentées. Par conséquent, nous n'avons qu'à remercier Dieu de nous avoir donné un Père, un Docteur, un Roi, qui assure la victoire de la vérité et le retour du monde aux principes de la justice, de l'ordre et de la foi. Prosternons-nous en esprit à ses pieds, et saluons-le des paroles joyeuses que les évêques, s'agenouillant, crient trois fois aux évêques nouvellement sacrés : Ad multos annos !

Ce matin, après avoir daigné agréer les félicitations et les vœux des prélats de son antichambre secrète, du prince Altieri, commandant des gardes nobles, des officiers et des exempts de ce corps, Léon XIII a reçu les cardinaux, s'est entretenu quelque peu avec Leurs Eminences, qui l’ont suivi dans sa bibliothèque. Là le Pape, s'étant assis au milieu d'eux, a donné l'ordre d'introduire les archevêques, les évêques présents à Rome, les prélats, les dignitaires de la cour, qui lui ont rendu hommage. Pour chacun, Sa Sainteté s'est montrée d'une aménité et d'une bonne grâce parfaites.

La réception a duré longtemps, et, en rentrant dans ses appartements, le Pape s'est arrêté dans la salle du Trône, où étaient rangés les gardes nobles, les officiers de la garde suisse, de la garde palatine et des gendarmes pontificaux.

Comme vous l'a annoncé ma dépêche de ce matin, de nombreuses offrandes ont été présentées au souverain Pontife, entre autres celle d'une députation mexicaine, qui, au nom des archevêques de Mexico, de Guadalaxara et de Michoacan, apportait 100 000 fr., recueillis dans ces lointains diocèses à l'occasion du second anniversaire de l'élection du Pape. M. Angelini, qui était de cette députation, a présenté également l'offrande annuelle d'une pieuse veuve, Mme Margarita Mario du Pont. Le Saint-Père a exprimé, avec ses sentiments de gratitude, son désir ardent de renouer entre le Saint- Siège et les gouvernements, tant du Mexique que des diverses parties du monde, les relations dans lesquelles ces gouvernements peuvent trouver une autorité plus sûre et les peuples l'intelligence plus nette de leurs devoirs. Il a ensuite tendrement béni les diocèses mexicains et leurs pasteurs.

M. le commandeur Jules de Boursetty a été aussi admis à présenter à Sa Sainteté une offrande de 35 000 francs envoyée par l'excellent et zélé Mgr Cirot de la Ville, doyen de la faculté de théologie de Bordeaux, ainsi qu'une adresse d'adhésion de nos facultés à l'Encyclique Æterni Patris. Le Saint-Père a chargé M. de Boursetty de transmettre ses bénédictions au prélat bordelais, louant son activité à propager le Denier de Saint-Pierre dans le diocèse.

L'Unità caltolica a fait remettre à Léon XIII, au nom des catholiques italiens, une somme de 20 000 francs. On sait que cette feuille courageuse a déjà recueilli plusieurs millions pour le Denier de Saint-Pierre. M. l'abbé Jacques Margotti, son directeur, publie aujourd'hui, en tête de ses colonnes enguirlandées, une adresse et un résumé des actes du pontificat.

On me dit que M. le directeur du journal satirique de Paris le Triboulet a eu l'honneur d'offrir au Pape une somme de onze mille francs, renfermée dans un coffret d'une rare élégance, et que Sa Sainteté s'est plue a entretenir notre compatriote, qui s'est retiré avec les remerciements et les bénédictions de Léon XIII.

Ce matin, l'Em. card. Nina, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, a, selon le désir des RR. PP. missionnaires du Sacré-Cœur d'Issoudun, offert le saint sacrifice de la messe dans leur église de Saint-Jacques, à la place Navone. Cette messe était célébrée aux intentions de Sa Sainteté, une pieuse dame ayant doté, il y a peu, ladite église d'une fondation quotidienne et perpétuelle pour le Pape.

20 février 1880, vendredi : Critique de l'Ensyclique  Arcanum Divinae par la presse anticléricale.


L'Univers,  20 février 1880

Les journaux révolutionnaires n'ont pas laissé passer l'Encyclique de Léon XIII, sans en dire ce que leurs théories sur le mariage civil et le divorce pouvaient leur suggérer. Les graves enseignements du Saint-Père ne leur paraissent pas avoir autant d'autorité, au regard de la raison, de la conscience et de l'histoire, que le chapitre du code Napoléon sur le mariage et le projet de loi Naquet sur le divorce. On ne saurait rien dire de plus que le Souverain Pontife pour convaincre ces aveugles ; mais il ne faut pas leur per mettre de dénaturer les actes pontificaux. La République française a cru répondre à l'Encyclique, en opposant au langage du Saint-Père une récente décision de la congrégation des Rites sur un cas de nullité de mariage.

Peut-être, dit le journal de M. Gambetta, cette solennelle proclamation produirait-elle plus d'effet, si elle ne succédait pas presque immédiatement à un jugement de la cour de Rome qui dissout bel et bien un mariage conclu et consommé entre chrétiens. Dans le procès entre le prince et la princesse de Monaco, le souverain Pontife n'a point, en effet, annulé un prétendu mariage, il ne l'a point cassé, il n'a point décidé qu'il n'avait, été ni conclu ni consommé régulièrement, mais il l'a dissous pour l'avenir, en en reconnaissant la validité pour le passé : l'enfant né du prince et de la princesse est déclaré né en légitime mariage. Il nous semble, à nous autres profanes, que c'est là le divorce, et qu'après avoir rendu cet arrêt la cour de Rome aurait dû ou bien modifier son antique doctrine ou bien attendre quelque temps avant de la promulguer avec emphase comme immuable et éternelle.

Le Siècle commet la même impertinence. Ces journaux croient qu'ils peuvent, sans la moindre théologie, juger des actes et des décisions du Saint-Siège comme ils feraient d'un décret de M. Ferry. La République française se trompe grossièrement, quand elle dit que le souverain Pontife a dissous un mariage pour l'avenir en reconnaissant la validité pour le passé. Un peu de catéchisme seulement lui aurait appris qu'il n'est au pouvoir de personne, pas même du chef de l'Église, de dissoudre un mariage quelconque, ni pour l'avenir ni dans le passé, et pas plus entre princes qu'entre particuliers. La République française est mal in formée ou fort ignorante. Dans le cas du prince et de la princesse de Monaco, le Saint-Siège n'a pas annulé le mariage (ce qu'il ne pourrait jamais faire), il a déclaré, après avis des juges de la cause, que le mariage était nul, c'est-à-dire qu'il n'avait jamais existé, faute de consentement de la part d'un des conjoints ; il a prononcé, en d'autres termes, non l'annulation, mais la nullité du mariage contracté en apparence entre le prince et la princesse. Ce jugement n'infirme en rien la doctrine constante et immuable de l'Eglise sur l'indissolubilité du mariage en droit naturel, civil et religieux. La République française et le Siècle voudront-ils le reconnaître ?


L'Univers du 23 février 1880 

Ce n'était pas assez de reprocher à la République française de manquer de catéchisme dans ses commentaires sur l'Encyclique pontificale : elles nous oblige à dire qu'elle ignore même le code civil, pour la défense duquel son laïcisme s'arme d'une si virulente ardeur.

Nous lui avons montré que la sentence du Saint-Siège, dans la cause matrimoniale du prince et de la princesse de Monaco, n'est pas en contradiction avec la doctrine de l'Encyclique sur l'indissolubilité du mariage, parce que Rome, jugeant que l'union avait été contractée sans le consentement libre de l'un des époux, en a prononcé la nullité, mais non pas l'annulation. La République française nous répond qu'elle connaissait cette distinction. Que ne l'a-t-elle faite plus tôt ? Mais voici, ce qu'ajoute la feuille gambettiste :

C'est précisément parce que nous savions tout cela, qu'une clause de ce jugement nous a plongés dans un étonnement profond. L'enfant issu de ce mariage, « qui n'a jamais existé, qui n'a été contracté qu'en apparence », qui a été nul du premier instant jusqu'au dernier, l'enfant né du rapprochement de deux célibataires a été déclaré par le Pape parfaitement légitime.

La République française croit nous embarrasser, car elle nous pose son objection de l'enfant légitime en un dilemme qu'elle nous défie de résoudre. Montrons-lui donc que, voulant raisonner droit canonique, elle en oublie son code civil.

Nous autres, dit-elle, pauvres laïques dépourvus des lumières supérieures que procure aux tonsurés le sacrement de l'ordination, nous avons toujours cru qu'un enfant légitime était un enfant né en légitime mariage. Il parait maintenant qu'un homme et une femme peuvent procréer des enfants légitimes en dehors des liens matrimoniaux.

Mais oui, République française, un homme et une femme peuvent avoir des enfants légitimes en dehors des liens matrimoniaux, et cela, aussi bien en droit civil qu'en droit canonique. La loi française connaît également des demandes en nullité de mariage, quoiqu'il ne soit pas de la compétence du juge laïque de se prononcer sur la validité du lien conjugal. Les tribunaux ont reçu de la législation Napoléonienne le pouvoir de déclarer le mariage nul en certains cas. Qu'advient-il alors des enfants nés, comme dit la République française, du rapprochement de deux célibataires ?

D'abord, cet homme et cette femme, dont le mariage est déclaré nul, quoique contracté dans les formes, ont une autre qualité que celle de célibataire, ce sont des conjoints, et leur union n'est pas simplement un concubinage, c'est un mariage putatif. Leurs enfants ont droit à une condition différente de la condition des enfants nés hors mariage, et voici celle que le code civil leur a faite :

Art. 201. — Le mariage qui a été déclaré nul, produit néanmoins les effets civils, tant à l'égard des époux qu'à l'égard des enfants, lorsqu'il a été contracté de bonne foi.
Art. 202. — Si la bonne foi n'existe que de la part de l'un des deux époux, le mariage ne produit les effets civils qu'en faveur de cet époux et des enfants issus du mariage.

Qu'en dit la République française ? Voilà, de par la loi civile, des enfants bien et dûment légitimes, quoique nés de parents dont le mariage a été déclaré nul. N'est-ce pas absolument le cas du fils du prince et de la princesse de Monaco ? Cette faveur pour l'enfant s'explique très bien dans l'un et l'autre droit. Le mariage a été contracté de bonne foi, au moins par l'un des deux époux ; celui-ci a réellement voulu que son union fût légitime et valable, en elle-même et dans ses effets ; il y a eu mariage putatif, possession d'état. N'est-il pas juste que l'enfant bénéficie de cette situation et qu'il soit déclaré appartenir à celui des conjoints qui a cru son mariage valide et qui en a voulu les conséquences ?

Avec un peu plus de catéchisme et de jurisprudence, la République française devra reconnaître elle-même qu'il n'y a rien que de juste en tout ceci et que dans le cas, notamment, du prince et de la princesse de Monaco, il n'existe aucune contradiction entre la sentence en nullité de mariage prononcée à leur égard par le Saint-Siège et la doctrine immuable de l'Eglise sur l'indissolubilité du lien conjugal.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que le Saint- Siège en a décidé ainsi pour certains enfants nés de mariages déclarés nuls. Avant d'accuser Rome de contradiction avec elle-même, la République française aurait pu, avec quelques souvenirs d'histoire, se rappeler le précédent assez célèbre d'Agnès de Méranie. Quoique le mariage de cette princesse avec Philippe-Auguste eût été déclaré nul en raison de l'union précédemment contractée par le roi de France avec Ingeburge de Danemark, qu'il avait répudiée, ses enfants furent néanmoins reconnus légitimes après sa mort par le grand Pape Innocent III. En ce temps-là, comme aujourd'hui, la Papauté soutenait énergiquement en face des rois et des peuples la cause sacrée du mariage ; mais le même Pape pouvait, sans se contredire, déclarer nulle l'union adultérine du roi de France, et en même temps, par égard pour la bonne foi de sa seconde femme, déclarer légitimes les enfants nés de cette cohabitation illégitime.

La République française nous disait dernièrement qu'elle connaissait un programme laïque, parfaitement laïque, d'enseignement secondaire et supérieur, où il n'était question, ni de près, ni de loin, de religion, et pas plus en histoire qu'en droit ou en philosophie. Nous croyons bien que c'est avec ce programme que la République française a fait ses études, mais elle doit reconnaître que ce n'est pas assez, même pour écrire dans les journaux. 

21 février 1880, samedi : Un martyr du secret de la confession

L'Univers,  21 février 1880


La Reichszeitung de Bonn fait le récit suivant :

Il y a une vingtaine d'années, l'abbé Kobylowics, curé d'Oratow près de Kiew, lut arrêté, sous l'accusation d'assassinat,. Un fermier de la localité avait été assassiné à coups cle fusil,

L'instituteur de la commune, organiste de la paroisse, dénonça le curé, et invita le juge d'instruction à opérer une perquisition à la sacristie et à l'église. On y trouva le fusil récemment déchargé du curé. Celui-ci, après avoir été excommunié par Mgr Borowski, évêque de Zytomir, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il est mort au bagne. Pendant l'instruction, il ne cessa de protester de son innocence.

Il y a quelques semaines, l'organiste dénonciateur est mort à son tour. A ses derniers moments, il a fait venir l'autorité judiciaire et l'autorité communale, et, a avoué qu'il avait assassiné le fermier pour épouser sa veuve. Pour déjouer tous les soupçons, il s'était servi du fusil dit curé, qu'il avait dérobé, puis déposé à la sacristie pour qu'il y fût découvert par le juge d'instruction. Il a ajouté que, pour empêcher le curé de donner aucune indication à la justice, il était allé se confesser à lui, racontant tout ce qu'il avait fait. Dès lors le curé était tenu au silence par le secret de la confession, et, fidèle à son devoir il était devenu la victime d'un infâme hypocrite

Après cette révélation de l'organiste agonisant, l'autorité d'Oratow a télégraphié à Saint-Pétersbourg pour demander la mise en liberté de l'abbé Kobylowics. Il fut répondu qu il était mort depuis plusieurs mois. L'héroïque prêtre avait emporté dans la tombe le secret de la confession.

21 février 1880, samedi : Le Comte de Chambord envoie un don au Pape Léon XIII

L'Univers,  25 février 1880

L'Osservatore romano annonce que le 21 février Madame la princesse Massimo a été reçue en audience privée par Notre Saint-Père le Pape, à qui elle a remis de la part de Monsieur le comte de Chambord une offrande, en même temps que ses félicitations, à l'occasion du second anniversaire de l'exaltation de Sa Sainteté sur le trône pontifical.

21 février 1880, samedi : La presse révolutionnaies italiens s'en prennent à l'Encyclique Arcanum divinæ sapientiæ du Pape Léon XIII

L'Univers,  1er mars 1880

Rome, 21 février.

On assure que le Saint-Père a écrit entièrement de sa main, non-seulement le texte latin de l'encyclique Arcanum divinæ sapientiæ, mais encore la traduction italienne, qui est d'une fidélité à laquelle, il faut en convenir, notre langue française se refuse souvent.

Les journaux de la révolution ont d'abord prêté une médiocre attention à ce document d'une si haute élévation : ils ne pouvaient en juger d'après la lecture de l'original. Depuis hier ils se ravisent et lui opposent des critiques, la plupart insolentes et sacrilèges, toutes fausses et de mauvais aloi.

Par exemple, la Lega délia Democrazia, pour ne citer qu'un seul organe, accuse Léon XIII d'être en contradiction avec Pie VII, qui bénit et approuva le divorce de Napoléon Ier. Or, Pie VII refusa précisément de sanctionner le divorce du maître du monde, et il expia cet acte de courage apostolique par cinq ans d'exil à Savone et à Fontainebleau. Aussi Léon XIII appelle-t-il son prédécesseur santissimo, fortissimo.

C'est là la façon des sectaires de trancher les questions. A la vérité de la doctrine, à la réalité des faits, ils opposent leur ignorance, leur mauvaise foi, et tout est dit.

La Lega ramasse les objections qui ont été faites au jugement de la cour de Rome dans l'affaire du prince de Monaco, et y voit la reconnaissance d'un cas de divorce. C'est insensé. Il s'est agi d'un cas de nullité de mariage. Mais si le mariage a été déclaré nul, a-t-on objecté de divers côtés, comment l'enfant a-t-il été déclaré légitime ? En vertu d'un principe de droit inscrit dans tous les codes, l'enfant est légitime quand il nait d'un mariage, publiquement tenu pour valide. Ce principe se trouve même renfermé dans le code français.

M. Salvatore Morelli le Don Quichotte des généreuses, profite de l'occasion pour présenter de nouveau à la Chambre son projet de loi sur le divorce, en le motivant sur « les erreurs » de Léon XIII dans son Encyclique.

Il n'est pas vrai, dit la Capitale, que la juridiction sur le mariage appartienne à l'Eglise, même de l'aveu de ses saints les plus autorisés, Augustin et Thomas. Voici comment l'honorable Morelli le démontre dans la conclusion do son court rapport : « Je tiens pour inexact ce que nous avons lu dans cette dernière encyclique du pape Léon XIII, que la juridiction sur le mariage doive être du ressort exclusif de l'Eglise, car si dans le monde catholique saint Augustin et saint Thomas font encore autorité, le premier a fait admettre au concile de Milèves que seul le pouvoir civil avait faculté de rompre le lien matrimonial, et l'autre, saint Thomas, au livre V, Contra Gentes, a dit : Matrimonium in quantum ordinatur ad bonum politicum subjacet ordinationi legis civilis [Le mariage, en tant qu’il est ordonné au bien politique est soumis à l’ordre de la loi civile]. Je vous prie donc d'accepter le présent projet de loi à cause de ces arguments et d'autres que j'aurai l'honneur de vous ex poser. »

Cela prouve que M. Salvatore Morelli n'a pas compris l'encyclique, qu'il n'y a pas lu ce qui y est écrit ou qu'il y a lu ce qui n'y est pas écrit.

 22 février 1880, dimanche : Démonstration des calomnies de Paul Bert à propos des statistiques comparées des crimes et délits commis par les instituteurs laïques d'une part, et les instituteurs congréganistes d'autre part.

L'Univers,  22 février 1880

Statistique et calomnie

Le Journal Officiel vient de publier le rapport de M. Paul Bert sur la proposition de loi de MM. Barodet et consorts, relative à l'instruction primaire.
Nous examinerons une autre fois cette œuvre de sectaire ; nous ne re lèverons en ce moment qu'un détail. M. Paul Bert, devenu fameux par ses citations à la Chambre des députés, traite les chiffres comme les textes.

Dans les annexes de son rapport, figure le tableau suivant de la criminalité comparée des instituteurs laïques et des congréganistes :
[Résumé]

ANNEXE C
CONDAMNATIONS pour crimes et délits contre les mœurs (instituteurs laïques et congréganistes) de 1871 à 1879 : 
I.                     Instituteurs laïques : Crimes 144 ; Délits : 40 ; Total 184.
42 249 instituteurs laïques, soit une condamnation pour 230.
II.                    Instituteurs congréganistes : Crimes : 65 ; Délits : 11 ; Total 76.
9 469 instituteurs congréganistes, soit une condamnation pour 124.

 
Ce tableau en lui-même est assez exact en ce qu'il se trouve à peu près conforme aux données du Compte général de l'administration de la justice criminelle en France, le seul document officiel à cet égard.

Nous le reproduisons d'autant plus volontiers qu'il est une réponse aux statistiques de fantaisie périodiquement publiées par les petites feuilles populaires telles que la Petite République française, le Petit Parisien, la Lanterne et autres. On y voit qu'en neuf ans toutes les congrégations religieuses enseignantes n'ont à leur compte que 65 condamnations graves, soit 7 en moyenne par an.

Cette statistique est la justification des calomnies si méchamment répandues dans le public par la presse antireligieuse. Elle est tout à l'honneur des instituteurs congréganistes ; mais M. Paul Bert en a fait une nouvelle calomnie. Pour diminuer l'effet d'une comparaison avantageuse aux instituteurs congréganistes, il a recours à un procédé qui est une véritable falsification de chiffres.

D'une part il compte 42 249 instituteurs laïques et de l'autre 9 469 congréganistes. Dès lors la proportion se retourne et on a 1 condamnation pour 230 instituteurs laïques et pour 124 congréganistes. Où M. Paul Bert a-t-il pris ces chiffres ? Dans un document originairement communiqué aux Chambres, on ne sait par qui, et que les journaux radicaux ont re produit plusieurs fois depuis l'année dernière.

M. Paul Bert avait un moyen facile de se convaincre lui-même de l'erreur des chiffres qu'il produit : c'était de recourir à son propre rapport. A un endroit de ce document, dans une intention défavorable aux frères et aux sœurs, il donne la statistique des instituteurs non munis de brevets :

Il y a en France, dit-il, dans les écoles publiques et privées, exerçant sans brevets : 13 200 directrices d'écoles congréganistes ; 2 078 instituteurs adjoints laïques ; 5 700 instituteurs adjoints congréganistes ; 2 006 instituteurs adjoints laïques ; 18 283 instituteurs adjoints congréganistes : soit, en tout, 41 267 non brevetés.
Si l'on cherche la proportion des brevetés et non brevetés, en confondant les directeurs d'écoles et les adjoints, on trouve les chiffres suivants :
Instituteurs laïques, 95 % de brevetés. Instituteurs congréganistes, 39 % de brevetés.
Institutrices laïques, 88 % de brevetées. Institutrices congréganistes, 15 % de brevetées.

En comptant bien, 5 700 instituteurs adjoints congréganistes dans les écoles publiques et 18 233 dans les écoles privées font 23 983.

Ainsi quand il s'agit de la criminalité comparée des instituteurs laïques et des congréganistes, il n'y a que 9 469 instituteurs congréganistes, et quand il faut établir la supériorité des instituteurs laïques munis de brevets de capacité, on compte jusqu'à 23 985 instituteurs congréganistes adjoints. Nous ne disons pas que ce dernier chiffre soit absolument exact ; mais on voit par là ce que valent les statistiques de M. Paul Bert.

Quel est donc le nombre réel des instituteurs congréganistes ? Quel est le nombre qui doit être pris pour terme de comparaison, au point de vue de la criminalité, entre instituteurs de l'une et l'autre catégorie ? La plus récente statistique à cet égard est l’Etat des congrégations, communautés et associations religieuses, autorisées ou non, dressé en exécution de la loi du 28 décembre 1876, et distribué cette année aux Chambres.

Nous y lisons, p. VIII :

Associations religieuses vouées à l’enseignement et légalement autorisées ; — écoles publiques ou libres dirigées par ces associations.
Nombre des associations : 23. Nombre des écoles publiques qu'elles dirigent : 2 328. Nombre des écoles privées : 768. Nombre de membres 20 341.

Ainsi les seules congrégations religieuses d'hommes vouées à l'enseignement et légalement autorisées comptent, d'après la statistique officielle, 20 341 membres, c'est-à-dire plus du double du chiffre donne par M. Paul Bert.

A ce nombre de 20 341, il faut ajouter celui des membres des associations religieuses d'hommes vouées à l’enseignement et non légalement autorisées. L' « Etat » en question donne, de la page 215 à la page 276, le tableau par départements de ces associations avec l'indication de leur emploi. Le total manque, mais, à la page 7, nous lisons :

Associations religieuses d'hommes non autorisées. Nombre des établissements : 384. Nombre des membres 7 444.

En attribuant à l'enseignement la moitié seulement de ce dernier chiffre, et en additionnant avec le chiffre précédent, on arrive pour les membres des congrégations enseignantes, que les statistiques appellent « instituteurs congréganistes », à un total de plus de 24 000.

Ce n'est pas tout. La statistique de la criminalité publiée par le ministère de la justice s'applique, comme on peut le voir par les tableaux annuels, aux instituteurs des deux sexes sans distinction. Aux hommes il faut donc ajouter les femmes. Le nombre de religieuses employées à l'enseignement dans les écoles publiques et libres n'est pas donné par l’Etat des congrégations. On y voit seulement, aux pages VI et VII, le total du personnel des congrégations et communautés religieuses de femmes. Soit : 93 215 pour les congrégations légalement autorisées ; et 14 003 pour les congrégations non autorisées.

Les deux tiers au moins de ces 107 218 religieuses sont employées à l'enseignement, comme on peut en juger d'abord par le tableau comparatif des congrégations enseignantes et des congrégations hospitalières de la page VII ; puis, par ce fait que les écoles dirigées par les seules congrégations légalement autorisées s'élèvent au chiffre de 16 478 (p. VIII).

Sur ces bases officielles, on peut estimer à 75 000 au moins le nombre des religieuses enseignantes, pour la France. Ainsi, le personnel des congrégations religieuses enseignantes d'hommes et de femmes, autorisées ou non, compte, en chiffres ronds, 100 000 membres.

C'est à ces 100 000 « instituteurs congréganistes », et non aux 9 468 donnés par M. Paul Bert, que s'appliquent les 76 condamnations pour crimes et délits relevées dans la statistique. (Annexe C.)

Encore n'a-t-on pas là les éléments d'une exacte répartition pour les congrégations enseignantes, car, sous le nom d'instituteurs congréganistes la statistique criminelle comprend tous les professeurs et instituteurs appartenant au clergé séculier aussi bien qu'aux congrégations religieuses. La proportion dans la criminalité s'abaisse donc encore pour les instituteurs congréganistes. Ce ne sont même pas 76 condamnations pour crimes et délits (et quels délits !) qu'il faut attribuer en huit ans aux 100 000 membres des congrégations religieuses ; la part des autres instituteurs ecclésiastiques est à faire sur ce mince total.

On voit par ces chiffres ce que devient la calomnie dont les journaux radicaux ont coutume de se servir contre eux ; on voit également ce que vaut la comparaison établie par M. Paul Bert sur des données absolument fausses entre les instituteurs congréganistes et les laïques en faveur de ceux-ci.
En s'en, tenant même au seul chiffre des membres des congrégations religieuses d'hommes, soit 24 000, et en acceptant pour vrai celui de 42 249 instituteurs laïques, l'avantage reste encore aux premiers. D'une part 70 condamnations, de l'autre 184. La proportion est approximativement de : 0,3% pour les instituteurs congréganistes, 0,43 % pour les instituteurs laïques.

Voilà donc M. Paul Bert confondu par les documents officiels et par son propre travail. Il en a usé avec les chiffres comme naguère avec les textes, les tronquant et les faussant pour y chercher des raisons à ses haines ; mais les uns et les autres se retournent contre lui. Iniquitas mentita est sibi.

23 février 1880, mardi : Lettre du Pape à Mgr Paul Melchers, Archevêque de Cologne, du 27 février 1880.

24 février 1880, mardi : La division des électeurs conservateurs prise sur le vif.

L'Univers,  24 février 1880

Les électeurs sénatoriaux de la Dordogne sont convoqués pour le dimanche 29 février. Ils ont deux sénateurs à nommer. Le parti de l'ordre a dans le collège électoral une majorité si incontestable que les républicains eux-mêmes ne la contestent pas. Néanmoins le résultat de l'élection est douteux. C'est que, dans cette circonstance, comme dans cent autres, les conservateurs sont divisés.

Au début, ils avaient cinq ou six candidats, ils en ont encore trois aujourd'hui, et l'on peut croire que demain ils en auront quatre. N'arrivera-t-on pas à se con tenter de deux ? Les candidats en présence, et dont aucun sans doute ne se retirera avant le vote, sont M. de Fourtou, M. Gibiat, directeur du Constitutionnel et M. de Bosredon. Tous trois voteraient bien sur les questions d'enseignement.

M. de Fourtou est, personne ne l'ignore, le type du conservateur sans couleur ; M. Gibiat et M. Bosredon, sans être ni l'un ni l'autre des politiques très colorés, tiennent cependant tous deux au parti bonapartiste. M. Gibiat l'a dit en se prononçant avec calme et discrétion pour l'appel au peuple ; M. de Bosredon le fait dire par le journal périgourdin qui le patronne à outrance, l’Echo de la Dordogne. Ce langage est, d'ailleurs, opportun : la majorité conservatrice du collège électoral compte beaucoup d'électeurs restés impérialistes.

Dans cette situation, que peuvent faire les royalistes ? L'abstention leur est défendue, car ils ont pour mandat et pour devoir de renforcer au Sénat le parti de l'ordre. C'est de leur vote peut-être que dépend le sort de l'article 7. Ils voulaient d'abord un candidat bien à eux, mais ils semblent y avoir renoncé ; ils ont songé aussi à se tourner vers M. de Bosredon, que l'on représentait comme plus ou moins rallié à la cause royale. Le langage de l’Echo prouve qu'il n'en est rien. M. de Bosredon, trouvant bon qu'on le donne pour meilleur bonapartiste que M. Gibiat, ne saurait avoir plus de droits que celui-ci aux voix des légitimistes, ou même des royalistes conditionnels et parlementaires.

Nous ne discuterons pas M. de Fourtou, bien qu'il soit très discutable ; mais les divers groupes conservateurs paraissant l'accepter, nous nous garderons de troubler cet accord plus singulier qu'inattendu.

Restent M. de Bosredon et M. Gibiat. M. de Bosredon a-t-il des titres fort sérieux à l'appui des conservateurs, de ceux surtout qui sont hommes de principes ? Nous ne répondrons ni oui ni non, le passé politique de ce candidat étant mêlé, son présent étant obscur. Nous dirons seulement que son chaleureux répondant, l’Echo de la Dordogne, ne nous inspire pas une confiance illimitée. Le garant aurait besoin d'être garantie.

Quant à M. Gibiat qui, lui non plus, n'est pas des nôtres, nous devons lui tenir grand compte de la fermeté que déploie le Constitutionnel contre le parti révolutionnaire ; nous devons surtout le remercier de la courageuse, habile et brillante campagne que ce vieil organe du libéralisme fait depuis un an en faveur de la liberté de l’enseignement chrétien. De tels titres ne peuvent être perdus près de nos amis. 

 27 février 1880, vendredi : Provision d'église par le Pape Léon XIII

L'Univers,  1er mars 1880

Notre Saint-Père le Pape a daigné re mettre, dans la matinée du 27 février, le chapeau cardinalice aux Eminentissimes cardinaux Frédéric de Furstenberg, archevêque d'Olmutz, et Americ Ferreira dos Santos Silva, évêque de Porto, créés et publiés par Sa Sainteté, le 12 mai 1879, ainsi qu'aux Eminentissimes cardinaux Pierre-François Meglia, Jacques Cattani, archevêque de Ravenne, et Dominique Sanguigni, créés et publiés le 19 septembre dernier.

Pendant la cérémonie qui a eu lieu à cet effet, le chevalier Gioazzini, avocat consistorial, a fait pour la seconde fois, un discours en faveur de la cause de béatification du vénérable serviteur de Dieu, Gaspard del Buffalo.

Les cardinaux s'étant ensuite retirés dans les appartements pontificaux, le Saint-Père ayant, suivant l'usage, fermé la bouche aux nouveaux cardinaux de Purstenberg, Ferreira dos Santos Silva, Meglia Cattani et Sanguigni, a daigné désigner comme suit :

L'Eglise archiépiscopale de Bostra, in partibus infidelium, pour Mgr Taglialatela, qui renonce à l'église archiépiscopale de Manfredonia, et à l'administration de Viesti, et conserve l'administration provisoire de ces églises.
L'Eglise métropolitaine de Bourges, pour Mgr Jean-Joseph Marchal, transféré du siège de Belley.
L'Eglise métropolitaine d'Avignon, pour Mgr François-Edouard Hasley, transféré du siège de Beauvais.
L'Eglise archiépiscopale de Damas, in partibus infidelium, pour Mgr Prosper-Auguste Dusserre, transféré de Constantine et député coadjuteur avec future succession de Mgr Charles-Armand Lavigerie, archevêque d’Alger.
Les Eglises métropolitaines d'Aurenza et Martelica, pour Mgr Nicolas Loschirico, des Mineurs-Capucins, transféré, du siège de Gallipoli, dont il retient l'administration provisoire.
L'Eglise archiépiscopale de Manfredonia, avec l'administration de l'évêché de Viesti pour le Rev. Benjamin Feuli, prêtre de Bénévent.
Les Eglises unies de Viterbe et Tosçanella pour Mgr Jean-Baptiste Paolucci, administrateur, apostolique de Pérouse ; transféré de l'Eglise épiscopale d'Ândrinople, in par tibus infidelium.
L'Eglise épiscopale de Capharnaum, in partibus infidelium, pour Mgr Bernardin Triomfetti, qui renonce aux sièges unis de Terracine Sezze et Piperno.
L'Eglise cathédrale de Gallipoli, pour Mgr Henri Carfaguini, des Mineurs réformés, transféré du siège d'Harbour-Grace, dans l'île de Terre-Neuve.
L'Eglise cathédrale de Belley, pour Mgr Pierre-Jean-Joseph Soubiranne, transféré de Sébaste, in partibus infidelium.
L'Eglise cathédrale de Trente, pour Mgr Jean-Jacques della Bona, auxiliaire de Salzbourg, transféré de Tenedos, in partibus infidelium.
L'Eglise cathédrale de Digne, pour Mgr Ange Vigne, transféré d'Oran.
L'Eglise cathédrale d'Alife, pour Mgr Jérôme Volpe, de l'ordre de saint Jérôme, de la congrégation du bienheureux Pierre de Pise, transféré de Venose, dont il retient l'administration provisoire.
L’Eglise cathédrale de Ferentino, pour Mgr Pierre Facciotti, auxiliaire de Palestrina, transféré d’Abila, in partibus infidelium.
L'Eglise cathédrale de Pérouse, pour Mgr Frédéric Foschi, prêtre de Pérouse, curé-archiprêtre de cette cathédrale, prélat domestique de Sa Sainteté, docteur en théologie et en l'un et l'autre droit.
Les Eglises cathédrales unies de Terracine, Piperno et Sezze, pour Mgr Flavien Simoneschi, prêtre de Piperno, chanoine de la basilique de Latran, prélat domestique de Sa Sainteté, référendaire de la signature, défenseur des mariages, près la congrégation du Concile, docteur en l'un et l'autre droit.
L'Eglise cathédrale de Sarsina, pour le R. Mathieu Gentili, prêtre de Montefeltro, archidiacre et théologien de cette cathédrale, recteur et maître de théologie dogmatique et de mathématiques au séminaire, missionnaire apostolique, examinateur pro synodal.
L'Eglise cathédrale de Lacedonia, pour Mgr Pierre-Alphonse Jorio, prêtre du diocèse de Bénévent, prélat domestique de Sa Sainteté.
Les Eglises cathédrales unies d’Isernia et Venafro pour le Rév. Agnel Renzullo, prêtre de Naples et curé de l'église de l'Assomption, à Chiaia.
L'Eglise cathédrale de Venosa, pour le Rév. François-Marie Imparati, des mineurs- observants, prêtre de la province de Salerne, secrétaire à Rome du général de tout l'ordre franciscain.
L'Eglise cathédrale d’Alba pour le Rév. Laurent-Charles Pampirio, des prédicateurs, provincial et prédicateur général de son ordre, prêtre du diocèse d'Alexandrie-la-Paille.
L'Eglise cathédrale de Trévise, pour le Rév. Joseph Callegari, prêtre vénitien, professeur de théologie morale au séminaire de Venise.
L'Eglise cathédrale de Veglia pour le Rév. François Ferrettich, prêtre du diocèse de Veglia, chanoine théologal de cette cathédrale, examinateur prosynodal.
L'Eglise cathédrale de Bressanonne pour le Rév. Jean de Leiss, prêtre du diocèse de Bressanonne, curé et doyen d'Inspruck, chanoine honoraire de Bressanonne, examinateur prosynodal et docteur en théologie.

L'Eglise cathédrale de Beauvais pour le Rév. Donnel, ârchiprêtre-doyen de Saint-André, à Lille, au diocèse de Cambrai.

L'Eglise cathédrale de Saint-Claude pour le Rév. César Marpot, curé d'Arbois, au même diocèse de Saint-Claude.
L'Eglise cathédrale d'Oran pour Mgr Pierre-Marie Ardin, prélat domestique de Sa Sainteté, chanoine de la cathédrale de Versailles.
L'Eglise cathédrale de Constantine, pour le Rév. Charles Gillard, vicaire général d'Alger.

L'Eglise cathédrale de Vittoria ou Tamaulipas (Mexique), pour le Rév. Joseph-Ignace-Edouard Sanchez y Camacho, prêtre du diocèse de Sonora, professeur de droit canon au séminaire de Guadalaxara.
L'Eglise cathédrale de Cordova, dans la république argentine, pour le Rév. Mamert Esquiù, des Mineurs observantins, prêtre du diocèse de Salta, professeur de phlilosophie et de théologie au séminaire de Catamarca.
L'Eglise cathédrale de Saint-Joseph de Costarica, pour le Rév. Bernard-Auguste Thiel, de la congrégation de la Mission, prêtre du diocèse de Cologne et professeur de théologie et de droit canon au séminaire de Costarica.
L'Eglise cathédrale de Pugno, pour le Rév. Jean Estevanès, de la stricte Observance, prêtre du diocèse de Trusillo, missionnaire apostolique.
L'Eglise épiscopale d'Euménie, in partihus infidelium, pour Mgr Isidore Joseph du Rousseaux, administrateur apostolique de l'église et du diocèse de Tournay.
L'Eglise épiscopale d’Imérie, in partibus infidelium, pour Mgr Célestin del Prate, prêtre de Marino, prélat domestique de Sa Sainteté, vicaire général d'Albano, député suffragant d'Ostie et Velletri.
L’Eglise épiscopale de Sinope, in partibus infidelium, pour Mgr Antoine Pistocchi, prêtre du diocèse de Cassano, archiprêtre de Saint-Pierre de Cerchiara, camérier secret d'honneur Sa Sainteté.
L'Eglise épiscopale de Rosca, in partibus infidelium, pour le rév. de Briey, chanoine de Poitiers, député coadjuteur avec futur succession de Mgr Allou, évêque de Meaux.
L'Eglise épiscopale de Sidonia, in partibus infidelium, pour. Mgr Joseph Inghami, prêtre de Marino, chanoine de la collégiale de la basilique, camérier d'honneur de Sa Sainteté, et député auxiliaire du cardinal de Hohenlohe, évêque d'Albano.
L'Église épiscopale de Gadara, in partibus infidelium, pour le Rév. Joseph Macchi, prêtre de Palestrina, curé de cette cathédrale, examinateur, pro-synodal, député, auxiliaire du cardinal de Lucca, évêque de Palestrina.
L'Eglise épiscopale de Pergame, in partibus infidelium, pour Mgr Jean-Baptiste Nogall, prêtre de Gran-Varadino, du rite latin, prélat domestique de Sa Sainteté, théologien collégial à Buda-Pesth, député auxiliaire de Mgr Lipovniczki, évêque de Gran-Varadino, du rite latin.

Ont été ensuite publiées les Eglises suivantes, déjà pourvues par brefs :

L'Eglise archiépiscopale de Sardes, in partibus infidelium, pour. Mgr Vincent Vannutelli, prêtre du diocèse de Palestrina, prélat domestique de Sa Sainteté, auditeur de Rote, député, apostolique, délégué et vicaire patriarcal de Constantinople.
L’Eglise épiscopale d'Eudoxie, in partibus infidelium, pour Mgr Timothée O’Mahony, ancien évêque d'Armidale, député auxiliaire de Mgr Lynch, archevêque de Toronto.
L'Eglise épiscopale d'Ibora, in partibus in fidelium, pour Mgr Magloire Augustin Blanchet, démissionnaire du siège, de Nesqualy.
L'Eglise cathédrale de Nesqualy, pour le révérend Egide Junger.
L'Eglise cathédrale d'Eritrée, in partibus infidelium, pour Mgr Victor-Jean-Joseph Marie, des barons Van den Branden, de Reeth, prêtre de Malines, prélat domestique de Sa Sainteté, ancien recteur du collège belge à Rome, député auxiliaire de S. Em. le cardinal Dechamps, archevêque de Malines.
L'Eglise, cathédrale, de Lausanne, pour Mgr Christophore Cosandey, prêtre du diocèse de Lausanne, camérier secret surnuméraire de Sa Sainteté, recteur du séminaire de Fribourg.
L'Eglise épiscopale d'Efeste, in partibus infidelium, pour le Rév. Clément Pagnani, de la congrégation de Saint-Sylvestre, député, vicaire apostolique de Colombo.
L'Eglise épiscopale de Magida, in partibus infidelium, peur le Rév. Pascal Buconfie, député, vicaire apostolique de l'Herzégovine.
L'Eglise épiscopale de Lirba, in partibus infidelium, pour le Rév. Stanislas-Marc Gross, du diocèse de Baltimore, député vicaire apostolique de la Caroline septentrionale.
L'Eglise épiscopale de Metellopolis, in partibus infidelium, pour le Rév. Menini de Spalatro, des mineurs capucins, député coadjuteur avec future succession de Mgr Raynaud, vicaire apostolique des latins de Sofia et Philoppopoli.
L'Eglise épiscopale de Fesse, in partibus in fidelium, pour le Rév. Edouard Ilsley, chanoine de Birmingham, député auxiliaire de Mgr Ullathorne, évêque de Birmingham.

Le Saint-Père a ensuite ouvert la bouche, selon l'usage, aux cardinaux de Furstenberg, Ferreira, Meglia, Cattani et Sanguigni.

Ensuite la demande du sacré pallium a été faite au Saint-Père pour les églises de Bourges, Avignon, Acerenza et Matera et Manfredonia.

Enfin Sa Sainteté, en présentant l'anneau cardinalice aux nouveaux princes de l'Eglise, a assigné le titre de Saint-Chrysogone à S. Em. le cardinal de Furstenberg ; celui des Quatre Saints Couronnés à S. Em. le cardinal Meglia ; celui de Sainte-Balbine à S. Em. le cardinal Cattani ; celui de Sainte-Prudentienne à S. Em. le cardinal Sanguigni.

 27 février 1880, vendredi : La famine en Irlande et la responsabilité des Britaniques

L'Univers,  27 février 1880

Nous lisons dans le Daily Post de Liverpool :

On peut à peine dire à présent que la réponse du public anglais, à l'appel lancé pour la population irlandaise qui meurt de faim, ait été à la hauteur des circonstances. On nous parle d'un déficit qui se chiffre par millions, et nous voyons un « fonds de secours » qui monte péniblement par milliers, et encore la plus large part de ce fonds est fournie par les colonies et les pays étrangers.

Le Daily Post explique ensuite que « l'agitation des patriotes irlandais » a contrarié l'essor de la charité. Le Daily Post déclare que cette excuse ne doit pas faire perdre de vue la « richesse des landlords, qui tirent de ce misérable sol d'Irlande des revenus considérables, qu'ils dépensent en des contrées plus favorisées.

Et après avoir cité les noms des principaux landlords et des sociétés de Londres dont les propriétés, situées souvent dans les districts les plus éprouvés, rapportent de 5 000 et 10 000 à 35 000, 45 000 ou même 73 000 livres sterling, le Daily Post s'étonne qu'aucun de ces fortunés landlords ne figure sur la liste des souscriptions irlandaises avec un apport approchant de près ou de loin le chiffre de la souscription de M. Bennett du New York Herald qui, lui, n'a rien à voir aux affaires d'Irlande.

Nous ajouterons que le Daily Post est un journal « anglais » et un adversaire fort déterminé des « patriotes » irlandais. Il est donc regrettable de voir la réputation de générosité de la nation britannique si justement mise en cause par un organe qui ne demanderait qu'une occasion de la célébrer.

Voici d'ailleurs ce que le Times, le Times lui-même, « après avoir déclaré que « certains » propriétaires d'Irlande ne figurent pas dans les rangs de la masse de ceux que touchent les maux de l'Irlande, écrit délibérément

Où est le landlord ? Dans les détails qui concernent la misère en Irlande, il y a généralement, pour ne pas dire toujours, une omission qu'on ne trouverait jamais en de semblables circonstances dans ce pays-ci (l'Angleterre proprement dite). Où est le landlord ? S'il y avait quelque part en celte île une population rivée au sol, luttant pour des lopins de terre, vivant comme des porcs (!) et à tout instant réclamant quel que secours pour sortir de ses crises, nous demanderions sans retard le propriétaire. Et ce propriétaire, aucun titre, aucune in fluence politique, aucun mérite personnel ne le garantiraient d'une intrusion en ses affaires privées.

Nous n'avons certes pas le même idéal que le Times en matière économique et sociale. Mais on conviendra que les aveux du grand journal anglais en disent long sur les conséquences de la domination anglaise en Irlande. Et quand les homerulers unis au whigs anglais demandent une réforme dans les lois foncières d'Irlande, ils ne de mandent qu'un minimum de justice. Aujourd'hui encore, au sein de l'épouvantable misère qui règne en Irlande, les journaux du pays nous parlent à chaque instant de familles entières chassées de leurs cabanes et de leurs fermes, soit parce qu'ils ne peuvent rien payer de leurs redevances, soit même parce qu'ils ne peuvent pas payer leurs redevances intégralement. Hier nous pouvions lire, dans le Freeman’s Journal de Dublin, le récit d'une de ces « évictions ». Il s'agissait d'une expédition composée de 12 constables commandée par un shérif, laquelle a mis hors de leurs demeures six familles, vieillards, femmes, enfants, en tout trente âmes, à Kingscourt (Gavan).

Le prêtre de la paroisse, en rendant compte au Freeman's de cette expédition, insiste sur l'indignation qu'elle a soulevée dans sa paroisse. Quel était le crime des malheureux tenanciers ? Ils avaient, eu égard à la dureté des temps, sollicité un abaissement de leur « rente » ; et comme ils ont le malheur d'avoir affaire à un landlord, lequel avait exigé d'eux qu'ils renonçassent aux bénéfices du fameux Land Act de M. Bright, les voilà sans recours désormais, et sans toit, sauf celui du workhouse ! et il y a avec eux un vieillard de quatre-vingt-trois pas et un enfant de deux ans. Que se passe-t-il de plus fort en Turquie ?

S'agit-il pourtant d'un peuple révolutionnaire, d'un peuple toujours mécontent, toujours rebelle, toujours ingouvernable, ainsi que voudraient le faire croire certains journaux de Londres ? Mais tous les faits vont contre cette calomnie. Ce matin même nous lisions, et précisément dans le Standard, un des journaux les plus hostiles à l'Irlande, le rapport du major Gaskell, envoyé par la duchesse de Marlborough pour « explorer la misère » dans le comté de Donegal. Or, que dit le major Gaskell, d'après le Standard ? « il raconte qu'une très nombreuse population, simple, fière, morale et hautement intelligente, a été écrasée une série de mauvaises récoltes compliquées d'un système de culture défectueux ; mais que, quoique réduite à la misère, elle est joyeuse, pleine d'espoir et prête à adopter tout moyen d'améliorer sa position, sauf celui d'abandonner son beau pays et ses misérables demeures ». Et le brave major ajoute :

Toute cette population se compose de bûcherons et de pêcheurs, de petits fermiers et de montagnards, tous maintenant dans une complète misère. Il s'est déclaré parmi elle une épidémie de typhus et les enfants sont pâlots, maigres et à peine vêtus (en février !).

Avons-nous besoin de faire remarquer encore, en arrêtant ici ces instructives citations, qu'elles proviennent de source entièrement anglaise, c'est-à-dire peu suspecte ? Qui après cela refusera de voir l'injustice criante de la situation faite à l'Irlande ? Assurément les catholiques de France n'avaient pas besoin de ces témoignages pour connaître et aimer la noble nation de saint Patrick.

Mais quand une partie de la presse anglaise s'efforce de transformer le peuple irlandais en un peuple de révolutionnaires et de socialistes, il est juste de lui opposer des témoignages qu'elle ne peut infirmer. Volontiers cette presse répète que le peuple irlandais se plaît à violer les lois. Or, malgré des lois que des Anglais eux-mêmes trouvent détestables, malgré les famines qui la ravagent si périodiquement, malgré une misère pour ainsi dire « entretenue » à l'état chronique, l'Irlande est de tous les pays d'Europe celui où il se commet le moins de crimes contre les personnes et contre la morale. Voilà la vérité, et le parti pris de quelques journalistes anglais n'écartera pas de l'Irlande les sympathies de l'Europe chrétienne. 

29 février 1880, dimanche : Dépêche de Rome : départ de l'embassadeur de France à Rome ; le Cal Furstenberg, nouvellement nommé, reçoit l'église de St Chysogone, ancien titre cardinalice du Pape Léon XIII

L'Univers,  janvier 1880

Rome, 29 février, M. le marquis de Gabriac a remis au Pape ses lettres de rappel.

Sur l'ordre de Sa Sainteté, l'Osservatore romano fait un grand éloge de notre ancien ambassadeur.

Le marquis de Gabriac et sa famille ont assisté à la messe de Sa Sainteté, qui a daigné donner le sacrement de la confirmation à un jeune enfant de l'ambassadeur.

Jeudi, S. Em. le cardinal Furstenberg prendra solennellement possession de l'église de Saint-Chysogone, ancien titre du cardinal Pecci.

De nombreux savants arrivent à Rome pour la fête de saint Thomas d'Aquin. 

 1er mars 1880, lundi : Vive polémique autour de la demande d'extradition par la Russie d'Arthmann (Mayer), auteur de 5ième tentative d'assassinat du Czar (celle du 1/12/1880). 

L'Univers,  1er mars 1880

L'affaire Hartmann continue à occuper vivement l'attention de la presse, les radicaux se passionnent pour la cause de cet assassin, ils le défendent avec une grande énergie : ils n'en feraient pas plus pour un frère ; si Hartmann est livré, la France sera déshonorée, disent-ils, ils ne soutiendront plus le ministère, — ce qu'ils faisaient avec tant de zèle, — et l'on peut ajouter qu'ils feront d'Hartmann un martyr de la sainte cause. Le prince Orloff, de son côté, insiste toujours. Le gouvernement doit se trouver bien embarrassé.

Voici les nouveaux détails que nous recueillons ce matin dans les journaux. C'est d'abord une pétition recommandée par les journaux d'extrême gauche et conçue en ces termes :

PÉTITION AUX CHAMBRES. Les soussignés, jaloux de conserver intact l'honneur de la France, invitent les Chambres à empêcher l'extradition du Russe Hartmann, arrêté sous l'inculpation d'attentat à la vie du czar.

Mais ce qui montre mieux encore tout l'intérêt qu'inspire Hartmann à nos radicaux, c'est la nouvelle sui vante, que donnent plusieurs journaux, notamment le Soleil, et que nous reproduisons sous toutes réserves :

Hier, dans les couloirs delà Chambre, on affirmait que M. Cazot, ministre de la justice, avait reçu des lettres anonymes le menaçant de mort pour le cas où il conclurait pour l'extradition d'Hartmann.

Voilà les procédés nihilistes s'acclimatant en France. Cela promet,

C'est le Soleil qui nous apprend encore ce qui suit :

M. Dauphin, procureur général, et M. Delise, procureur de la République, sont depuis hier officiellement chargés de poursuivre l'instruction. Ces deux magistrats rédigeront ensuite le rapport sur la culpabilité d'Hartmann.

Voici ce qu'à ce sujet nous lisons dans le Voltaire :

M. Delise a fait subir hier un premier interrogatoire au prisonnier, qui a renouvelé ses aveux et ses dénégations primitives : révolutionnaire, oui, criminel non.

La Justice est toujours au premier rang des défenseurs du sympathique M. Hartmann ; elle est à l'affût de toutes les nouvelles bonnes ou mauvaises.
En voici une qui ne doit guère lui plaire et qu'elle annonce ainsi :

Deux agents de la police impériale russe viennent d'arriver à Paris pour constater l'identité d'Hartmann ; ces deux agents auraient reçu la mission d'emmener le prisonnier russe si le gouvernement français accordait l'extradition.

 1er mars 1880, lundi : Lettres d'Allemagne méridionale : la pacification religieuse dans les faits. 

L'Univers,  6 mars 1880

Vous avez déjà annoncé qu'à la suite du retrait de la loi sur les examens des jeunes clercs, la paix religieuse allait être bientôt rétablie dans le pays de Bade. Le grand-duc est, dit-on, personnellement animé des meilleurs sentiments à l'égard de l'Eglise. Depuis longtemps il désirait la pacification, et si la majorité libérale du Landtag avait été récalcitrante, le grand-duc aurait eu recours à la dissolution. Aussi la majorité a- t-elle préféré plier pour ne pas courir les chances d'élections nouvelles. [...]

Les catholiques de l'Ortenau sont enfin parvenus à éliminer le député national-libéral Baer, dont- l'élection a été cassée. Ce dernier a obtenu aux dernières élections 3 900 voix, tandis que le candidat catholique en a obtenu 7 700.

Les sous-préfets ont reçu du ministère de l’intérieur un ordre formel de veiller à ce que les patrons et maîtres ne fassent pas travailler leurs employés, apprentis, etc., le dimanche, pendant l'heure des offices afin que ceux-ci aient le temps de se rendre à la messe ou au temple.

 2 mars 1880, mardi : La Franc-Maçonnerie et la ligue de l'enseignement par M. Jean de Moussac 

L'Univers,  2 mars 1880

M. Jean de Moussac vient de publier, avec l'approbation de S. Em. le cardinal Pie, évêque de Poitiers, un excellent ouvrage sur la Ligue de l'enseignement. Que cette ligue soit une œuvre purement maçonnique, c'est un fait qui n'est plus aujourd'hui discutable. Des francs-maçons français ont, pendant la Restauration, contribué à réorganiser et à développer la franc-maçonnerie belge. Parmi les plus actifs figurait Teste, le futur ministre concussionnaire de Louis-Philippe. La maçonnerie belge réorganisée créa la Ligue belge, qui pénétra en France sous les auspices du F⸫ Jean Macé, en 1866. Il lança un appel « en faveur de l'établissement d'une Ligue de l'enseignement, à l'imitation de celle qui existe, depuis douze ans, en Belgique ».

On ne saurait nier le lien étroit qui unit les loges maçonniques et la ligue de l'enseignement. En mai 1867, le Monde maçonnique publiait en faveur de la Ligue une chaleureuse recommandation.

L'influence de la franc-maçonnerie sur la réussite de l'œuvre fondée par le F⸫ Macé sera certainement des plus heureuses, et peut-être décisive. Les moyens de propagande dont les ateliers disposent, grâce à leur organisation spéciale, seront d'un puissant secours, et d'autre part les principes de notre association font un de voir aux Francs-maçons de s'inscrire parmi les adhérents à la Ligue de l'enseignement. Les maçons doivent adhérer en masse à cette Ligue bienfaisante, et les loges doivent étudier dans la paix de leurs temples les meilleurs moyens de la rendre efficace. Son influence sera des plus utiles. Les principes que nous professons sont en parfait accord avec ceux qui ont inspiré le projet du F⸫ Macé.

Afin de n'effaroucher personne, le F⸫ Macé, protestait d'abord pour la forme. Il ne dédaignait pas alors, en dissimulant le but véritable de son œuvre, d'attirer à lui les catholiques. Mais en 1869, il leva le masque. Dans un banquet donné à Strasbourg par la Loge Les Frères-Réunis, il porta un toast :

« A l'entrée de tous les Maçons dans la Ligue ! C'est leur œuvre qui se fait là. A l'entrée dans la Maçonnerie de tous les Ligueurs ! Là sont leurs soutiens naturels, là est une force qui décuplera leur action. Au triomphe de la Lumière, mot d'ordre commun de la Ligue et de la Franc-Maçonnerie ! »

Les détails fournis par M. de Moussac sont fort intéressants ; il faut lire surtout les deux chapitres intitulés : Hypocrisie de la Ligue naissante. — Cynisme de la Ligue triomphante.

Ce sont bien les traits caractéristiques de toute œuvre maçonnique. En Belgique, en Suisse, en France, la franc-maçonnerie s'engage, par ses statuts, à ne jamais traiter des questions politiques. Le 18 août 1875, à l'assemblée générale du Grand-Orient de France, le F⸫ Penchinat « protestait de toutes ses forces contre les calomnies à la Basile » qui prétendaient le contraire. — « La franc-maçonnerie n'a jamais dévié de sa route, disait- il, elle a toujours affirmé qu'il était indigne d'elle de se mêler aux luttes des partis. »

Six mois ne s'étaient pas écoulés que le F⸫ Oudet se rendait dans une loge de Besançon pour rendre grâce à la franc-maçonnerie de ses élections successives au conseil municipal, au conseil général et au Sénat.

Comme le Grand-Orient, la Ligue de l'enseignement proteste « qu'elle ne veut servir les intérêts d'aucune opinion religieuse ou politique ». Les francs-maçons belges ont au moins plus de franchise. En 1854, au Grand-Orient de Belgique, le F⸫ Verhaeghen écartait sans réserve cette restriction des statuts :

On dira que nos statuts nous interdisent toutes discussions politiques et religieuses. Constatons d'abord qu'en maintes circonstances la franc-maçonnerie a unanimement méconnu cette restriction. Elle s'est activement mêlée aux luttes politiques... Dans les crises politiques, chaque fois qu'il le fallait, le centre, le point d'appui de la résistance était là, dans la maçonnerie... Si l'opinion libérale a triomphé en Belgique, c'est à la maçonnerie qu'elle doit son triomphe.

Et le 11 janvier 1855, le grand comité du Grand-Orient de Belgique prenait un arrêté aussi explicite que possible à ce sujet. Il créait pour les elections politiques la candidature officielle et le mandat impératif de la franc-maçonnerie :

I. Un candidat maçon sera d'abord proposé par la loge dans le ressort de laquelle se fera l'élection, à l'adoption du Grand-Orient, pour être ensuite imposé aux frères de l'obédience.
II. Dans l'élection, qu'elle soit nationale, provinciale, municipale, il n'importe, l'agréation du Grand- Orient sera également nécessaire, également réservée.
III. Chaque maçon jurera d'employer toute son influence pour faire réussir la candidature adoptée.
IV. L'élu de la maçonnerie sera astreint à faire, en loge, une profession de foi dont acte sera dressé.
V. Il sera invité à recourir aux lumières de cette loge ou du Grand- Orient, dans les occurrences graves qui peuvent se présenter pendant la durée de son mandat.
VI. L'inexécution de ces engagements l'exposera à des peines sévères, même à l'exclusion de l'ordre maçonnique.
VII. Chaque loge pouvant juger utile de s'aider de la publicité, devra se ménager des moyens d'insertion dans les journaux. Mais le Grand-Orient se réserve de lui recommander ceux de ces journaux qui auront sa confiance.

Les choses ne s'avouent pas aussi ouvertement, mais elles ne se passent pas autrement en France. L'incroyable toute-puissance du F⸫ Gambetta, la réélection des 363 députés que nous voyons à l'œuvre ont-elles d'autre cause ? Pour la seconde fois depuis 1792, les pouvoirs publics sont tombés aux mains de la franc-maçonnerie. Pour la seconde fois, la franc-maçonnerie triomphante, jetant le masque de tolérance et de paix dont elle a longtemps couvert son visage, s'attaque avec cynisme à tous nos droits et à toutes nos libertés.

3 mars 1880, mardi : Anniversaire du couronnement du Pape Léon XIII 

L'Univers,  3 mars 1880

Rome, 3 mars.

Le Pape a reçu les félicitations du Sacré-Collège à l'occasion de l'anniversaire de son couronnement.

Le Saint-Père, répondant à l'adresse des cardinaux, a exprimé sa reconnaissance pour les félicitations qui lui étaient adressées. Il a constaté le concours efficace qu'il a trouvé, ces deux dernières années, auprès de tous les membres du Sacré-Collège! Le Pape, enfin, s'est réjoui des heureux bienfaits qu'a dus la famille humaine à l'influence exercée par le Saint-Siège, même dans les temps les plus barbares.

Allocution du Pape Léon XIII au Sacré Collège à l'occasion de l'anniversaire de son couronnement

D'autre part, notre correspondant de Rome nous envoie la dépêche suivante :

Rome, 3 mars.

Le Pape accueille avec bonheur les voeux des cardinaux auxquels il est si étroitement lié par affection. Depuis deux ans, Dieu a soutenu notre faiblesse, et les cardinaux nous ont prodigué les preuves de leur assistance. Ces deux secours nous permettent d'espérer.

Le Christ a doté l'Eglise d'un pontife romain pour le bien de la famille humaine. A travers les siècles les plus barbares les pontifes ont porté le salut et la civilisation aux nations, avec la lumière et la vérité. Ils chassèrent les ténèbres de l'erreur et de l'ignorance, maintinrent les principes d'ordre et de justice, éteignirentles discordes civiles, concilièrent l'obéissance des sujets avec leur affection pour leurs princes, multiplièrent les secours spirituels et matériels à l'égard des peuples.

Les progrès qu'on vante aujourd'hui sont dus à l'Eglise. L'avenir serait horrible si, au milieu des passions déchaînées, l'Eglise cessait d'être la gardienne de la vérité et de la justice. Investi d'un pouvoir surhumain et providentiel, notre devoir est de maintenir les droits de l'Eglise contre les prétentions contraires, de revendiquer l'indépendance et la liberté pour faire connaître et aimer l'Eglise.

A cela nous consacrerons notre vie entière en comptant sur votre coopération.

L'Eglise sera comme toujours la bienfaitrice de l'humanité. Le souverainPontife sera le soutien des peuples.

20 février 1880, vendredi : Générosité du Pape Léon XIII à l'occasion du second anniversaire de son couronnement

L'Univers,  26 mars 1880


A l'occasion du deuxième anniversaire de son couronnement, Sa Sainteté Léon XIII a fait distribuer une somme de 9 000 fr. aux familles les plus nécessiteuses de Rome.

3 mars 1880, mardi : Anniversaire du couronnement du Pape Léon XIII 

L'Univers, 5 mars 1880

Rome, 3 mars.

Ce matin, à l'occasion de l'anniversaire du couronnement du Pape, une messe solennelle a été dite à la chapelle Sixtine. Tous les ambassadeurs en grand costume, plusieurs personnages importants, trente-et-un cardinaux, cent archevêques et évêques y assistaient. 

La cérémonie a eu un éclat que l'on n'avait pas vu depuis 1870. Le Pape avait revêtu les habits pontificaux de grande solennité. 

L'Univers du 8 mars 1880

Lettres de Rome
Rome, 3 mars, anniversaire du couronnement de Léon XIII.

Hier, anniversaire de la naissance du Pape (2 mars 1810) et veille du second anniversaire de son couronnement (3 mars 1878), l'Eminentissime doyen, à la tête de tous les membres du Sacré-Collège, présents à Rome, a été reçu dans la salle du Trône et a présenté au Saint-Père les félicitations, auxquelles Léon XIII a répondu par une allocution. 

Accompagnédes princes de l'Eglise, Léon XIII s'est rendu dans la vaste salle de la Ribliothèque où, sur son ordre, Mgr Cataldi, maintenant préfet des cérémonies, a introduit les archevêques, les évêques, les prélats, les princes romains et d'autres personnages étrangers de distinction. Assis au milieu de cette assemblée, le Pape a conversé familièrement sur les choses du jour, sans toucher à la politique.

Il a fait l'éloge d'un homme que nous avons tous connu : Mgr Septime Vecchiotti, auditeur de rote, ancien se crétaire de la nonciature de Paris et ancien internonce à la Haye, mort le 27 février.

Puisque je parle de mort, je ne dois pas oublier de signaler une perte sensible pour les Français, le T. R. P. François Virili, des religieux du Précieux-Sang. Après une longue existence, pleine d'un zèle et d'une activité extraordinaires, il s'est endormi dans la paix, emportant l'estime, le respect et l'admiration des Romains. C'était le type achevé des postulateurs des causes de saints. Sans le savoir peut-être.

Ce matin, il y a eu chapelle papale à la Sixtine. Le Pape est entré, coiffé de la tiare, et S. Em Rme M. le cardinal de Furstenberg, archevêque d'Olmutz, le premier cardinal créé par Léon XIII, a célébré le saint sacrifice de la messe. Les cardinaux, les patriarches, les archevêques, les évêques, dont seize élus dans le consistoire du 27 et ayant déjà prêté serment entre les mains du cardinal premier diacre, le vice-camerlingue, le prince Colonna assistant au trône, l'auditeur de la Rév. chambre apostolique, le majordome, le prince Ruspoli, maître du S. Hospice, les doyens des collèges prélatices et tous ceux qui ont rang dans les chapelles pontificales, assistaient à la cérémonie. On avait la splendeur des anciens jours. Le corps diplomatique, le grand maître de l'ordre souverain de Malte, les représentants des grands prieurés de Rohême, de Lombardie et de Yénétie et de nombreux commandeurs de cet ordre dont Léon XIII avait reçu l'hommage avant de se rendre à la Sixtine, le patriciat romain et de nombreux hommes en uniforme et femmes voilces de Rome et de l'étranger remplissaient les tribunes ou se pressaient dans la salle royale.

Le Pape, sous ses vêtements magnifiques, avait un air de santé, de calme et de componction qui émouvait l'assistance, et sa voix, au timbre métallique, articulait à la manière romaine le chant des oraisons et de la bénédiction de telle sorte qu'aucune syllabe n'était perdue pour l'oreille... ni pour l'âme.

C'était un grand et saint spectacle, et je tiens fermement que le jour n'est pas éloigné où le peuple romain pourra revoir le Pontiîe bénissant, comme autrefois, du haut de la loge de Saint-Pierre, de Saint-Jean de Latran, de Sainte-MarieMajeure... et aussi du palais du Quiririal, délivré de ses hôtes de passage.

M. le marquis de Gabriac est parti de Rome, se rendant à Nice. J'ai donné par dépêche la nouvelle de sa réception chez Sa Sainteté qui, après l'avoir comblé d'éloges pour la manière dont il s'est acquitté de sa mission en servant à la fois les intérêts de son propre gouvernement et ceux du Baint-Siège, lui a permis d'assister à sa messe, et lui ayant donné la sainte communion, ainsi qu'à Mme la marquise de Gabriac, à leur jeune fille Marie, à leurs deux jeunes fils, a administré ensuite le sacrement de la confirmation à un autre plus jeune fils, Ernest. La cérémonie terminée, à laquelle ont pris part M. et Mme de Gabriac, leurs enfants, et chose rare, le maître de la chambre, et le maître des cérémonies, Mgr Cataidi. Avant de congédier l'ambassadeur, Léon XIII est sorti un instant, puis est revenu portant dans ses mains des écrins qui renfermaient des présents : à M. de Gabriac, le portrait de Sa Sainteté, entouré d'un cercle de perles ; à Mme la marquise un très beau camée monté sur or et représentant la Vierge ; à la jeune fille un autre camée, aux deux garçons des médailles, au nouveau confirmé un livre d'heures richement relié.

 3 mars 1880, mercredi  : Victor Hugo prend la défense du terroriste Hartmann (Mayer), hauteur de l'attentat du 1er décembre contre le Czar

L'Univers,  4 mars 1880

On lit dans le Nord :

M. Victor Hugo vient de publier une lettre dans laquelle, tout en s'insurgeant contre l'éventualité de l'extradition de Hartmann, il met sur le même rang les auteurs des attentats nihilistes et le gouvernementqui en est l'objet, ce qui est une assimilation absolument scandaleuse. Cette lettre, rapprochée de la glorification que le Mot d'Ordre a faite impunément l'autre jour des régicides anciens et modernes, à finir par Solovief, pourrait donner quelques inquiétudes sur l'atmosphère morale de la France actuelle, s'il convenait d'attacher beaucoupd'importance à cette manifestation du patriarche du mantisme, qui a la manie d'écrire, un peu à tort et à travers, sur chaque événement retentissant.

 4 mars1880, jeudi : Tactique des catholiques libéraux et de la maçonnerie : opposer le Pape Pie IX au Pape Léon XIII

L'Univers,  4 mars 1880

Nous dénoncions l'autre jour les tentatives auxquelles nous assistons depuis quelque temps de la part d'anciens catholiques libéraux, et qui ont manifestement pour but de rendre à des idèes cent fois condamnées le crédit dont elles jouissaient jadis dans un monde, avant que pleine lumière n’eut été faite sur elles par des décisions doctrinales et par de tristes événements.

Ce travail, qui se fait en France, est peut-être plus opiniâtre encore en Belgique. Déjà nous avons signalé, à ce point de vue, les attaques véritablement inouïes dirigées par le Journal de Bruxelles et certains parlementaires contre M. Périn, coupable à leurs yeux de tenir trop fermement aux vraies doctrines et de les proclamer trop nettement.

Ces attaques viennent d'être renouvelées à la chambre belge. Dans un débat soulevé par la question du maintien de la légation belge au Vatican, M. Thonissen, auteur d'un commentaire sur la constitution belge où l'on remarque plus d'amour pour cette constitution que pour le Syllabus, s'est cru en droit d’attaquer, à son tour l'enseignement de M. Périn, à qui, comme collègue, il devait pourtant certains égards. Par voie de conséquence, il en est venu assez naturellement à déclarer que la vérité catholique n'était que dans les commentaires Thonissen, lesquels, s'ils ont été un peu en suspicion autrefois, seraient redevenus en honneur aujourd'hui. Aux feuilles libérales qui croient pouvoir triompher de cet incident, le Bien public répond fort justement :

Parlant de son éminent collègue, M. Périn, devenul a bête noire du libéralisme, M. Thonissen a dit assez lestement que le professeur de droit public et d'économie politique à l'université de Louvain ne représente qu'un soixante-douzième du corps professoral. — L'orateur n 'aurait pas dû oublier, ce nous semble, qu'on peut lui appliquer exactement la même définition.

La question est d'ailleurs de savoir si l'enseignement de M. Périn est anticonstitutionnel et s'il est strictement conforme à la doctrine de l'Eglise. C'est précisément ce point qu'on néglige toujours d'aborder.

Or, il suffit de relire la récente déclaration faite par M. Périn lui-même pour se convaincre que, sans méconnaître aucunement les devoirs de la fidélité civique et on affirmant même l'intérêt qu'ont les catholiques belges à défendre la Constitution, le docte professeur ne fait que reproduire sur les libertés modernes les solennels et infaillibles enseignements de Grégoire XVI, de Pie IX et de Léon XIII lui-même.

M. Thonissen estime que le résultat pratique de l'échange de vues sera un rapprochement des partis. Il espère qu'au lieu de nous diviser en catholiques et en gueux, nous allons nous transformer en whigs et en tories et pratiquer le régime constitutionnel à la mode anglaise.

Cette illusion nous étonne de la part d'un homme de l'âge de M. Thonissen et aussi familiarisé que lui avec les leçons de l'histoire et les arcanes de la politique. L'assiette des partis ne se déplace et ne se modifie pas aussi facilement que se l'imagine l'honorable député de Hasselt.

Les divisions sérieuses et profondes comme celles qui existent dans notre pays ont leur racine dans les principes mêmes. Or, ce qui nous divise en Belgique, ce n'est pas la question constitutionnelle, c'est la question religieuse. Si le libéralisme n'était pas l'anticatholicisme, la lutte des partis n'aurait point, parmi nous, de raison d'être, ou tout au moins elle serait transportée sur un terrain beaucoup moins brûlant que celui où elle se livre aujourd'hui.

Mais comment croire que le libéralisme va désarmer qu'il saura se montrer juste et tolérant envers l'Eglise catholique, lorsque, de toutes parts, il redouble de violence et se montre fanatiquement fidèle à ce cri de guerre : « Le catholicisme c'est l'ennemi ? »

D'autre part, nous lisons dans le Courrier de Bruxelles, au sujet de cette discussion :

L'ensemble des débats qui ont eu lieu jusqu'à présent nous laisse une impression que nous ne voulons pas dissimuler. Il nous semble que pour la plupart des orateurs l'éloge de Léon XIII doive nécessairement avoir pour conséquence l'abaissement de Pie IX et qu'on ne puisse grandir la figure du premier qu'aux dépens du second. Il est de mode même chez certains catholiques d'excuser Pie IX, d'amoindrir la portée de ses actes, et de ses discours, comme s'il ne pouvait être accepté qu’à ce prix de nos constitutionnels et déclaré digne de l'estime des « précurseurs » de Léon XIII.

Cette lactique n'amoindrit que ses auteurs et a l'immense défaut de paraître pusillanime sans procurer le plus léger gain. Il serait aussi habile que digne d'y renoncer. Les ennemis de l'Eglise ne s'y trompent pas. La haine les rend clairvoyants et, comme le citoyen Janson, ils constatent qu'entre Léon XIII et Pie IX, comme entre Léon XIII et nos évêques, il y a identité parfaite de doctrines, de pensées et d'enseignements. L'attitude extérieure seule peut différer, mais cette différence n'affecte en rien le fond.

Que M. Frère exploite le thème du prétendu contraste entre Pie IX et Léon XIII, il est dans son rôle et il joue le jeu maçonnique. Laissons-le-lui et gardons-nous de tomber dans le piège qu'il nous tend.

Ces réflexions paraîtront fort justes, et il n'est besoin d'y rien ajouter. Nous dirons pourtant qu'en dépit du blâme que ne craignent pas de lui infliger des catholiques trop enclins aux idées libérales, c'est un grand honneur pour M. Périn d'être l'objet de telles contradictions. 

5 mars 1880, vendredi : La pire des tyrannies : la guerre des anticléricaux faite à l'Eglise au niveau des principes de droit

L'Univers, 5 mars 1880

L'autre jour, au Sénat, la gauche accueillait avec des ricanements plus stupides encore que sacrilèges l'énoncé de cette maxime qui garde l'honneur de la race humaine avec la liberté de la conscience : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » (Act. IV, 19 et V, 29) On aurait pu croire à un de ces mouvements irréfléchis, comme il s'en produit si aisément dans les assemblées, mais non ! La presse libre-penseuse insiste avec la ténacité de l'ours de la fable, et il n'est pas jusqu'à la gazette présidentielle qui n'ait fait écho à ces clameurs insensées.

Un tel phénomène mérite quelque attention. Il nous révèle la pensée intime des hommes de la Révolution. Ce qu'ils détestent, ce qui leur donne le frisson, ce n'est pas tant l'existence d 'un Être suprême que le fait d'une autorité divine par son essence, supérieure à l'autorité dont ils sont investis ou qu'ils s'arrogent.

« La raison du plus fort est toujours la meilleur », disait le bonhomme la Fontaine, par manière de raillerie. Nos révolutionnaires ne l'entendent pas ainsi. Il faut que la raison du plus fort, leur raison, — car, s'ils devenaient minorité, quel changement à vue dans leur argumentation ! — soit obéie, plus encore, respectée comme effectivement la meilleure. Par un tour de passe-passe audacieux, mais qui éblouit les sots, ils transportent aux décisions des majorités législatives l'infaillibilité qui appartient à Dieu.

Leur thèse, sans réticence, est ceci : Dieu n'existe pas; s'il existe, il n'exerce aucune autorité sur le genre humain. Le droit absolu n'existe pas. La volonté des majorités crée, avec les lois, les devoirs et les droits. Droits et devoirs naissent et meurent avec les votes législatifs qui édictent les lois et qui les abrogent. Le Bulletin des Lois, c'est le Décalogue moderne, provisoire par essence, et se modifiant tous les jours. Tout citoyen est obligé de se conformer en tout à la législation actuellement existante, et de la respecter, en outre, comme l'expression sacrée de la sagesse de l'humanité, pour l'heure présente. L'obéissance la plus aveugle lui est prescrite. Il doit saluer le lendemain ce qu'il méprisait la veille, et réciproquement. La loi fait la vérité, la beauté, l'honorabilité des choses et la légitimité des actes.

Nous sommes en face d'une confusion très préméditée et qui serait grotesque si elle n'était effrayante.

Deux sortes d'objets peuvent occuper les assemblées légiférantes : les questions de principes et les questions de voies et moyens. Quand les principes sont saufs, les assemblées légiférantes sont vraiment maîtresses de choisir les voies et moyens. Chacun de leurs membres est tenu en conscience, et sous peine de prévarication grave, de préférer les mesures qui lui semblent plus favorables au bien de la nation ; mais, la loi une fois votée, chacun n'a plus qu'à l'accepter et à en tirer le meilleur parti possible. Prenons pour exemple la loi sur l'état-major. Si cette loi est mal faite, les hommes compétents pourront en solliciter l'abrogation ; mais en attendant, les officiers chargés du service d'état-major n'auront qu'à remplir personnellement avec tout le soin possible, leurs importantes fonctions.

Les principes, ce sont les lois divines, extérieures et supérieures à tout acte législatif humain. Et de même que la prescription d'un préfet, en opposition avec celle du ministre, son supérieur hiérarchique, est nulle de plein droit, la loi votée par une assemblée d'hommes est radicalement nulle, si elle est en opposition avec la législation du Tout-Puissant.

Sur ce terrain, la discussion est impossible ; le droit de Dieu prime évidemment toutes les aberrations et toutes les insolences législatives des parlements humains. C'est pourquoi la Révolution se réfugie contre le droit manifeste de Dieu dans l'égout de l'athéisme.

Et elle dit aux catholiques : « Si le pouvoir laïque se trouvait en face d'un être infiniment sage, juste et puissant, tel que vous dépeignez votre Dieu, le pouvoir laïque s'inclinerait. Mais il se trouve en face d'un simple mortel, qui allègue, pour se dérober aux obligations imposées par la loi, des opinions religieuses plus ou moins fondées, mais dont le pouvoir laïque ne s'occupe pas. » Pouvoir laïque, purement laïque, mon ami, je ne vous félicite pas. D'après votre propre dire, vous n'êtes qu'un fait. Je n'ai donc pas à vous respecter, à vous honorer, mais simplement à vous subir. Vous me dites : « Entre vous et moi, entre vous citoyen et moi Etat, il y a une certaine divergence de vues. Vous, citoyen, vous êtes une simple unité ; moi, Etat, je suis le nombre. Je suis jusqu'à nouvelle élection, la majorité. En supposant que vos appréciations soient partagées par d'autres citoyens, vous n'êtes tous ensemble que la minorité ! Ce n'est point à trois de céder à deux ; c'est à deux de s'incliner devant trois. » Seigneur Etat, vous posez fort mal la question.

Premièrement, la Conscience humaine, qui n'est pas un vain mot, distingue en beaucoup de cas, avec une irrésistible évidence, surtout après que la voix des sages s'est fait entendre, les œuvres de l'équité des brutalités de la force, numérique ou autre.

Secondement, au point de vue de l'appréciation du droit et du devoir, le catholique n'est pas un citoyen isolé, les catholiques d'un pays ne sont pas un groupe comparativement restreint. C'est tout le contraire qui a lieu. Quand il s'agit des principes, la conscience d'un catholique ne fait qu'un avec la conscience de tous les catholiques de tous les siècles et de tous les pays. Et si moi, catholique obscur, peu versé peut-être daris l’étude des questions juridiques, j'adhère fermement aux décisions données par le Chef de l'Eglise catholique, ma conviction apparaît appuyée sur la conviction de tous les catholiques, de tous les grands hommes qui ont accepté les enseignements au successeur de Pierre.

En d'autres termes, si l'autorité de l'Eglise catholique, sur laquelle s'appuie le fidèle pour déclarer illégitime une prescription légale, n'était qu'une autorité humaine, elle serait encore, par le nombre et la qualité des adhérents, par la fixité et par la cohésion de la doctrine, la mieux fondée de toutes les opinions. Et jamais on ne rencontrera un groupe législatif, si soigneusement composé qu'il soit, si forte que s'y trouve la majorité en faveur de la loi, dont l'autorité morale puisse entrer en balance avec l'autorité de la société catholique.

Donc prétendre imposer aux citoyens des prescriptions notoirement contraires à la législation divine, telle que l'exposé l'Eglise catholique, c'est oppression évidente et tyrannie sans excuse. De telles lois sont condamnées comme injustes par soixante générations d'hommes répandues sur toute la face de la terre. Les catholiques, les fils de la lumière, peuvent les subir ; mais les respecter, jamais. Seule, la vérité a droit au respect, et la raison défend de voir la vérité dans les fantaisies d'un groupe d'hommes, majorité de l'heure présente, en insurrection contre la conscience de l'humanité éclairée par les rayons célestes de l'Evangile.

« La république sera chrétienne, ou elle ne sera pas, » disait avec sa haute sagesse le vénérable archevêque de Paris. Il en est de même de tout gouvernement qui veut être solide et prospère ! Certes ! il est bon, il est nécessaire que les lois soient respectées. Sans le respect tout croule. Mais pour qu'elles soient respectées, il faut qu'elles soient respectables. Pour être respectables, il faut que leur légitimité resplendisse aux yeux des multitudes. Les multitudes ne croient pas à l'infaillibilité des majorités parlementaires ; elles ont assez de bon sens pour cela.

Législateurs, allez chercher l'autorité morale dont vous avez besoin à sa vraie source. Soyez les lieutenants laïques de Dieu. Que sa loi éternelle devienne la base de vos lois passagères, afin de leur donner quelque chose de sa sainteté et de sa fixité. Hors de là, vos prescriptions ne reposent que sur le fondement fragile du vote ; du vote, c'est-à-dire du fait accidentel, variable, aveugle. Et quand le vote, expression des passions d'une assemblée qui semble moins inquiète du bien public que du triomphe d'un parti et de l'oppression de ceux qui ont fièrement et fidèlement gardé les convictions antiques, aboutit à des mesures législatives qui heurtent les droits séculaires, blessent les principes, obtiennent les applaudissements scandaleux des gens tarés, fatiguent et inquiètent les citoyens tranquilles, alors il ne faut plus parler de liberté ; car un tel ordre légal est le désordre le plus profond, et ce despotisme anonyme et irresponsable des majorités la pire des tyrannies.

On peut confectionner, grâce à une majorité maçonnique, une loi pour bannir de modestes, savants et utiles religieux, et une loi pour réhabiliter et glorifier les pétroleurs ; on peut mettre à exécution de telles lois ; on ne peut pas empêcher la conscience humaine de les condamner et de les flétrir : les lois des hommes n'ont de réalité que par leur conformité avec les lois de Dieu.

5 mars 1880, vendredi : Mauvaise foi des anticléricux à propos de l'obligation mutuelle d'un Concordat 

L'Univers,  5 mars 1880

Le cardinal Tarquini ayant écrit et professé que le Pape n'était pas tenu à maintenir les concordats quand ils tournaient au préjudice des âmes, ce qui serait le contraire de leur but, les législateurs ignorants de la théologie se sont précipités sur ce texte pour faire du concordat de 1801 un chiffon de papier, qu'ils ont recueilli avidement dans leur boîte aux objections. Cependant la maxime du P. Tarquini, car il est jésuite, a une évidence de sens commun. Elle a été mise en pratique dans l'ancien et le nouveau régime, sous le concordat de François Ier et sous celui de Napoléon.

Quand, après l'Assemblée de 1682, d'odieuse mémoire, Louis XIV voulut nommer aux évêchés, suivant ses droits concordataires, des abbés de cour, imbus des doctrines gallicanes, qui reconnaissaient au roi un pouvoir absolu sur ses sujets, sans compte à rendre jusqu'au jugement dernier, le Pape refusa d'expédier des bulles, mit le concordat en quarantaine, et déclara qu'il ne l'exécuterait pas jusqu'à ce que justice fût rendue à ses droits sacrés, qui sont plutôt les devoirs imprescriptibles de sa charge. Cette suspension du concordat de 1516 dura longtemps ; la suspension du concordat de 1801 fut moins longue, mais après une révolution comme la nôtre, elle fut plus aiguë. Pie VII, jugeant que les concessions faites au premier consul tournaient, par suite des exigences impériales, au détriment de l’Eglise, refusa les bulles à son tour. L'empereur fit nommer comme vicaires généraux capitulaires les sujets présentés par lui et refusés par le Pape. Pie VII refusa encore la juridiction aux dits vicaires généraux, et le concordat fut si bien rompu que Napoléon convoqua le fameux concile de 1811, pour aviser aux moyens de se passer du pape dans la provision des Eglises de France. Le pape insoumis fut mis en punition à Savone et à Fontainebleau, et quand le retour des Bourbons délivra l'Eglise, le Pape, voulant que la situation fut plus nette, demanda le concordat de 1817, qui fut signé.

Ceux qui s'étonnent que le pape ne soit pas lié invinciblement par les concordats, croient donc que le pouvoir temporel ne peut jamais violer ni un article, ni l'ensemble d'un concordat, tandis que ce cas peut arriver dans tous les autres traités et avec tous les autres contractants ? Mais cette possibilité, hélas ! rien moins que chimérique, fait-elle qu'un contrat, un concordat ne soit qu'un chiffon de papier bon à mettre au panier ? Pas le moins du inonde. Le concordat n'en reste pas moins un acte auguste et sacré, auquel les parties doivent un égal respect et une loyauté d'exécution égale.

Vous parlez de chiffon de papier, M. Pelletan, et vous, M. Foucher de Careil, caudataire du grand maître de l'Université : avez-vous donc entendu dire que le nonce, aujourd'hui cardinal Meglia, était rappelé sans successeur, et n'auriez-vous pas encore appris qu'il était, remplacé par un prélat d'une aussi haute considération que Mgr Czacki ? Croiriez-vous qu'il existe des difficultés sérieuses pour les bulles, quand le dernier consistoire nous dit que jamais les préconisations n'avaient été plus rapides en faveur de la France ? Mais aussi pourquoi, vous et vos pareils, avez-vous la manie ou la gloriole de parler théologie et droit canon, quand de ces deux sciences vous ignorez même l’a, b, c ?

5 mars 1880, vendredi : Sophisme de la République française pour justifier la supression des Jésuites

L'Univers,  5 mars 1880

La République française déclare que « dans la discussion de l'article 7, il y a deux questions dont on ne peut s'éloigner (lisez : s'écarter) sans patauger ». Et voici ces deux questions :

En droit, une congrégation non autorisée est-elle oui ou non une congrégation prohibée, et l'Etat a-t-il le pouvoir légitime de la dissoudre ? A défaut de lois formelles (et ces lois formelles ne font certes pas défaut), les principes les plus élémentaires de notre droit public ne confèrent-ils pas ce pouvoir au gouvernement ?
En fait, les congrégations non autorisées lèvent-elles oui ou non la tête depuis quelques années avec uns audace croissante qui met la nation en péril ?

A la première de ces questions tous nos orateurs pourront répondre hardiment que, en droit, une congrégation non autorisée n'est pas une congrégation prohibée ; pas plus qu'un établissement non reconnu d'utilité publique n'est par cela même un établissement dangereux.
Conséquemment, l'Etat n'a point le pouvoir de la dissoudre. Ni les lois positives, ni les principes plus ou moins certains de ce que la République française appelle « notre droit public », né lui en donnent le moyen.

A la seconde question, la République française fournit elle-même la réponse. Le vague de l'accusation est la meilleure preuve de l'inanité des griefs. Nous ne connaissons pas ce crime d'un nouveau genre, non défini ni puni par le Code pénal, de « lever la tête avec une audace croissante qui met la nation en péril. »

Que la République française cite un seul fait précis, positif, à la charge des jésuites, un seul crime ou délit de droit commun ou politique nous l'en défions ! Depuis trente ans, pas un jésuite n'a été frappé en justice d'une condamnation quelconque.

La République française et ses semblables accusent les jésuites de tout, parce qu'ils ne peuvent les accuser de rien.

7 mars 1880, dimanche : Célébration exceptionnelle de la fête de Saint Thomas d'Aquin à Rome, suite à l'Encyclique Æterni Patris

L'Univers, 12 mars 1880

Allocution répondant à la demande de proclamer St Thomas d'Aquin patron des écoles catholiques


L'Univers, 9 mars 1880

Nous avons reçu de Rome la dépêche suivante :

Rome, 7 mars.

Environ 2 000 savants étrangers, évêques, prêtres, laïques, sont venus à Rome.Hier, une réunion a eu lieu aux Arcades,sous la présidence de S. Em. le cardinal Parocchi. Mgr Fava a parlé.

Ce matin, à l'église de la Minerve, S. Em. le cardinal Zigliara. a officié ; Mgr Saccheri a prononcé le panégyrique en latin. A midi, une audience splendide a eu lieu dans la salle ducale. De nombreuses offrandes ont été remises, parmi lesquelles un album photographique, représentant vingt manuscrits de saint Thomas, découverts à l'abbaye de Subiaco, avec le portrait du Docteur Angélique, existant à Viterbe.

Il a été présenté au Pape une adresse d'adhésion à l'encyclique Æterni Patris, portant la signature de dix-huit évêques américains.

Mgr Tripepi donne lecture d'une adresse au Pape. Sa Sainteté a répondu en latin. Dans un langage d'une admirable élévation, Léon XIII exalte l'union de la foi et de la raison et commente l'encyclique Æterni Patris. Vingt-cinq cardinaux entouraient Sa Sainteté.

Ce, soir, à l'académiedes Arcades, S. Em. le cardinal Zigliara lira un discours, qui sera suivi de poésies et de morceaux de musique en l'honneur de saint Thomas.


D'autre part, l'Agence Havas nous communique la dépêche suivante :

Rome, 7 mars.

Le Pape a reçu, à midi, solennellement, les savants du monde catholique, à l'occasion de la fête de saint Thomas d'Aquin. Environ 3 000 personnes étaient présentes ; parmi elles on remarquait plusieurs cardinauxet de nombreux évêques.

Mgr Tripopi, promoteur de cette démonstration, a lu une adresse faisant l'éloge du grand auteur de la philosophie catholique. Le Pape a répondu et, dans un long discours, il a démontré que la philosophie de saint Thomas d'Aquin est aujourd'hui comme une ancre de salut pour la société ruinée dans ses bases. Le Pape a constaté la sublimité de cette philosophie si admirablement utile à l'unité de l'Eglise. Il a recommandé à tous les instituts l'adoption de cette philosophie. Le discours du Pape n'est que la répétition et le développement des idées exprimées dans l'Encyclique aEterni Patris.

De chaleureux vivats ont accueilli ce discours du Pape. Les évêques catholiques des Etats-Unis ont fait présenter aujourd'hui au Pape une adresse dans laquelle ils adhèrent à l'Encyclique relative à la philosophie de saint Thomas.

7 mars 1880, dimanche : La presse radicale met en place la stratégie de mise à l'abris d'Hartmann-Mayer auteur de l'attentat de décembre contre le Czar

L'Univers, 7 mars 1880

Comme il était facile de le prévoir, les colères, les menaces insolentes et l'audace de la presse radicale, les procédés d'intimidation qu'elle emploie pour enlever la mise en liberté d'Hartmann, produisent sur nos gouvernants un assez mauvais effet. Ces derniers ne voudraient pas avoir l'air de céder trop ouvertement, à la contrainte ; ils commencent pourtant à s'irriter quelque peu et glissent dans le Temps la note évidemment officieuse que voici : 

Nous croyons devoir donner un avertissement charitable à ceux de nos confrères qui seraient tentés de publier de nouveaux manifestes du prétendu-comité révolutionnaire russe. Il paraît avéré que ces documents sont fabriqués, et expédiés par de véritables agents provocateurs, qui opèrent en vue de troubler, — on devine dans quel intérêt, — les bons rapports que la France entretient avec la Russie, comme d'ailleurs avec toutes les autres puissances.

[...] 

La Justice donne en entier le long mémoire de M. Egelhard en défense d'Hartmann ; voici les dernières lignes, la conclusion, qui est le résumé exact de toute la défense :

Nos conclusions peuvent se résumer ainsi : L'identité de Mayer avec Hartmann n'est pas établie. — Le gouvernement russe ne fournit aucune preuve de sa culpabilité. —- Demander son extradition pour crime de droit commun, c'est braver l'évidence, puisqu'il est à la connaissance du monde entier que l'attentat de Moscou avait pour but la mort du czar. — Un crime de droit commun, quand il est connexe à un crime politique, prend le caractère de crime politique. — Le complot et l'attentat sont considérés en Russie comme crimes d'Etat.— La peine qui les frappe est une pénalité politique. — Les tribunaux appelés à les juger sont des juridictions politiques. L'état actuel de la Russie n'offre aucune garantie de justice. — L'exemple de toutes les nations civilisées proteste contre l'extradition pour cause politique. Mayer-Hartmann ne peut pas être livré à la torture et à l'échafaud.

Délibéré à Paris, le 4 mars 1880.
M. Engelhard,
Avocat à la cour, docteur en droit, ancien bâtonnier des avocats à Strasbourg.

Nous espérons que la décision du gouvernement ne se fera pas maintenant trop attendre ; car, d'après ce qu'on nous annonce, s'il ne se décidait vite, les nihilistes tueraient tout le monde pour s'entr'égorger après.

L'Univers du 8 mars 

C'est chose décidée, Hartmann ne sera pas livré au gouvernement russe. Cette résolution, prise en conseil des ministres, après la lecture d'un rapport du garde des sceaux, a été immédiatement notifiée à l'ambassade russe. Les radicaux l'ont donc emporté, et en cela il semble qu'ils se soient médiocrement souciés de la raison, de la justice et des intérêts de la France.

En sont-ils seulement capables ? Les radicaux ne sont pourtant pas entièrement satisfaits ; car au lieu de décerner à Hartmann un brevet de citoyen français pour son héroïque conduite, le gouvernement va l'expulser, c'est même déjà fait, paraît-il ; Hartmann, mis en liberté hier matin, serait parti le même jour, accompagné de deux agents, pour l'Angleterre, par le train de onze heures quinze. C'est la version de Paris-Journal. A vrai dire, les Débats, mieux informés peut-être, donnent une information différente que voici :

Le préfet de police, après la décision du conseil des ministres, a fait mettre en liberté le détenu qui est parti immédiatement pour l'Angleterre. Aucun arrêté d'expultion n'a été pris ; on se réservait d'y recourir si Mayer-Hartmann était resté à Paris.

8 mars 1880, lundi : A propos de la "gratuité" de d'école "gratuite, laïque et obligatoire"...

L'Univers, 8 mars 1880


Nous trouvons cette instructive statistique dans Paris-Journal :

Encore le conseil municipal. Il s'agit ici de donner un léger aperçu des avantages qu'il assure aux contribuables parisiens. Prenons seulement la question de l'enseignement. L'augmentation de frais causée par les écoles laïques n'est pas une misère. Jugez-en !

En 1877, le budget scolaire de Paris n'était que de 10 651 546 francs. En 1880, malgré la suppression des aumôniers, des subventions aux écoles libres chrétiennes, des livres de prix pour l'instruction religieuse, etc., il est de 13 492 641 francs. L'augmentation est de 2 841 095 francs, près de trois millions.

Le personnel laïque et congréganiste ne coûtait que 3 835 500 fr. Le personnel laïque coûtera 5 670 000 fr. La laïcisation augmente les dépenses du personnel de 1 861 500fr., près de deux millions.

Ce n'est d'ailleurs là que la première année, car les instituteurs laïques, eux, ont droit à des augmentations réglementaires, que n'avaient pas les congréganistes. Il faut donc porter environ à 5 millions l'excédant des dépenses, et avec ces 5 millions il n'y aura pas un seul enfant de plus dans les écoles de Paris.

9 mars 1880, mardi : Lettres de Rome : compterendu des fêtes en l'honneur de Saint Thomas d'Aquin et du Saint-Siège

L'Univers, 14 mars 1880

Rome, 9 mars

Il me faudrait plus d'espace que l'Univers n'en peut accorder en ce moment aux affaires de Rome pour donner un compte rendu détaillé du mouvement intellectuel dont nous sommes témoins. Je dois donc me borner à constater d'une part la haute importance de ce mouvement, d'autre part à décrire rapidement les faits qui viennent de se produire aux Arcades, à la Minerve et au Vatican.

Aux Arcades. — Il y a eu deux séances, l'une samedi 6, l'autre le soir du dimanche. Le 6, l'Em. Parocchi, archevêque de Bologne, présidait. Sept autres cardinaux occupaient des places réservées. Dans une allocution latine, l'Eminentissime président, souhaitant la bienvenue aux deux mille savants qui représentaient à peu près tous les instituts scientifiques du monde : écoles, universités, académies, journaux, cercles, etc., les a invités à demander au Pontife souverain les paroles de la science catholique, du salut et de la vie. Mgr Fava, évêque de Grenoble, a fait l'éloge de saint Thomas et de sa doctrine, dont une voix divine a dit : Bene scripsisti de me Thoma.

Le Rév. professeur Talamo a traité de la question philosophique actuelle, et s'est attaché à prouver combien, en face des erreurs de notre temps, il est nécessaire de retourner à la philosophie de S. Thomas, vrai triomphe de la science, cette philosophie soulevant la science vers le ciel come la théologie plie le ciel vers la terre. Deux autres orateurs français ont exalté la restauration de la philosophie par Léon XIII et commenté la savante bulle Æterni Patris. Le R. P. Cornoldi, de la compagnie de Jésus, salué par de vifs applaudissements, a disserté avec une grande abondance de preuves sur les maux du siècle qui ont leur remède dans les études philosophiques de l'Ange de l'Ecole. Il a fait ressortir la signification du pèlerinage des savants, invoquant la paix, la concorde et l'unité devant le trône du grand Léon et sur le livre de S. Thomas. Le professeur Ferreiroa, de Madrid, a développé le même thème ; M. Joseph- Marie Carulla, un de nos bons amis, journaliste espagnol, parlant avec chaleur, s'est plu à rappeler qu'il faisait son septième voyage à Rome, espérant bien, à son huitième voyage, chanter un Te Deum dans Saint-Pierre, et ajoutant que, de toute façon, le mouvement actuel était un triomphe moral, précurseur du triomphe matériel du Saint-Siège. Un Portugais qui venait d'arriver est entré dans la salle et a pris aussitôt la parole pour saluer, au nom de sa chère patrie, le Pape et la réunion des savants. D'autres orateurs de diverses nations se sont succédé à la tribune ; enfin, l'Eme Parocchi résumant, dans une forte et rapide synthèse, les discours qu'on venait d'entendre, en a loué les mérites, et a fait des vœux pour que les bénédictions et les enseignements du Saint-Père fécondent l'amour et les travaux des savants catholiques.

A l'église de la Minerve. — Le 7, au matin, l'Eme Zigliara, de l'ordre de Saint-Dominique, ayant célébré la messe et distribué le pain angélique aux savants réunis dans la nef que termine la chapelle de Saint-Thomas, le R. P. Saccheri, dominicain, secrétaire de l'Index, est monté en chaire. Son panégyrique latin est un morceau d'éloquence qu'on dirait sorti de la plume de Léon XIII, digne de Cicéron et de Tacite. Aussi produit-il sur l'auditoire la plus vive impression. Selon l'illustre dominicain, la docte représentation du monde scientifique et catholique, passant de l'autel de Saint-Thomas d'Aquin aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, est comme l'image ou plutôt comme la fête de l'alliance de la raison et de la foi. Le génie du Docteur Angélique, voyant le terrain de la science couvert de l'ivraie des doctrines païennes, partit dans ses investigations de la synthèse de l'Etre absolu et descendit peu à peu jusqu'aux derniers degrés des choses créées et de leurs rapports. Agissant de la sorte, ce génie divisa la lumière des ténèbres, établit sur d'inébranlables assises l'édifice des connaissances humaines, et les enrichit de pierres si précieuses que, au jugement solennel du successeur actuel de saint Léon le Grand, Ratio ad humanum fastigium Thomæ pennis evecta, jam fere nequeat sublimius assurgere, neque fides a ratione fere possit plura aut validiora adjumenta præstolari, quam quæ jam est per Thomam consecuta.

Mais la science ne peut provenir de la seule raison, parce que celle-ci, quelle que soit la folie de l'orgueil humain, est de sa nature contenue dans d'étroites limites ; l'histoire nous apprend d'ailleurs, selon l'expression synthétique de saint Thomas, que la vérité fut connue de peu d'hommes, après de longs espaces de temps, et mêlée à de nombreuses erreurs. D'où il suit que les amis de la science, persuadés de la faiblesse de la raison humaine, viennent au Vatican, et courbent le front devant le Chef suprême de l'Eglise pour recueillir de sa bouche des préceptes qui les guident dans leurs recherches. Le siècle se révolte et crie en entendant parler de l'alliance de la philosophie et de l'autorité de l'Eglise ; maïs l'orateur réfute le siècle et dit que l'autorité sans la science, témoin le paganisme, engendre la tyrannie, de même que la science sans l'autorité, témoin le protestantisme moderne, tombe dans l'idéalisme ou l'anarchie. On livrera à l'impression, je l'espère, le panégyrique du T. R. P. Saccheri ; chacun pourra apprécier ce beau travail et se convaincre comment il convient de voir dans l'union de la raison et de la foi les deux facteurs inséparables de la science et du bien-être de l'humanité.

Au Vatican. — A dix heures du matin, les savants commencent à arriver ; à onze, les salles ducale et royale sont remplies par la foule ; Mgr Tripepi n'a pas ménagé les invitations ; on compte plus de 4 000 personnes. Le Pape arrive à midi précis, accompagné de tous les cardinaux, d'une foule d'archevêques et évêques, des prélats et des officiers de la cour. A peine a-t-il pris place au trône, Mgr Tripepi qui a été, il faut le dire, le promoteur principal de cette manifestation, s'avance et lit une adresse d'une, belle latinité, semées d'expressions robustes et de pensées élevées. A la lire, on éprouvera un charme véritable ; elle sera un document pour l'histoire, à l'honneur du prélat que le Pape appelle eximius vir.

Léon XIII se lève et répond par une allocution splendide. Il a la voix forte, timbrée, scande ses mots de telle façon que l'auditoire n'en perd pas une syllabe. Ses mains ont un léger tremblement, qui semble accroître la vénérabilité de sa personne. Les lignes profondes de son auguste et austère visage impressionnent profondément l'auditoire. Le foyer de la vie est dans son regard, et ce foyer paraît embrasé, embrasé par la foi, par la charité, par la passion intellectuelle. Souvent la foule ne peut contenir des transports d'enthousiasme, et cet enthousiasme éclate en cris d'admiration et en longs applaudissements. Vers le milieu de son allocution, le Pape, fatigué peut- être, parle assis et se lève à la fin pour donner la bénédiction apostolique à la foule, qui se relève aussitôt pour l'acclamer.

Alors commence la présentation des offrandes ; chacun a quelque chose à déposer sur les marches du trône. Je ne saurais énumérer cette longue suite d'offrandes, qu'il a fallu interrompre à deux heures de l'après-midi, tant la chaleur devenait étouffante. Seulement je citerai ce fait : le directeur d'un journal milanais, Il vexillo di san Tommaso, ayant offert un véritable étendard richement brodé et orné, le Pape l'a béni avec émotion et cet étendard, promené dans la salle ducale, a été salué par les vivats enthousiastes de l'assemblée. On dit qu'il sera appendu, comme un signe de triomphe à la voûte de la chapelle Saint-Thomas.

Le Pape, ayant levé l'audience, s'est retiré au milieu des acclamations, et les savants, étant descendus dans les jardins du Vatican, y ont trouvé un photographe qui les attendait pour les grouper autour du buste de saint Thomas ;

Encore aux Arcades. — On n'oubliera pas la séance solennelle due au zèle du custode général, Mgr D. Etienne Giccolini, camérier participant de Sa Sainteté. Il ouvre lui-même cette séance par un prologue latin et l'Eme cardinal Migliara prononce un magnifique discours latin. Ensuite viennent les poésies ; Mgr Pagliari, archevêque de Spolète, vers latins ; M. de Dominicis-Tosti, sonnet italien ; M. Prosper Hachon, vers français ; M. Guillaume Brady, vers anglais ; Mme la comtesse Soderini, ode italienne ; Mgr Gabrielli, stances italiennes ; M. le comm. Jules Sterbini, tercets italiens ; M. J.-B. Toti, sonnet italien ; M. l'abbé Brunelli, hymne latin ; Mgr Tripepi, poésie grecque ; M. Garulla, poésie espagnole ; M. J. Marchi, sonnet italien ; Mlle Glélie Bertini, ode italienne ; Mgr Ant. de Waal, poésie allemande ; Mgr Aug. Bartolini, octaves italiennes ; enfin M. don Antonio de Almeida parle dans sa langue portugaise, avec l'accent d'enthousiasme qu'il apporte partout. La musique rivalise avec la poésie, et les académiciens et académiciennes chantent d'abord un oratorio intitulé san Tommaso, composé pour la circonstance par l'académicien Maestro Pascucci, sur des paroles de Mgr Bartolini, puis l’Ave Maria de Chérubini, morceau vraiment inspiré.

Plusieurs cardinaux assistent à cette solennité. Sur le mur de la salle où se détachent les portraits de saint Thomas et de Léon XIII, on lit cette belle inscription due à Mgr Nocella :

Salve o magne THOMA sapientiæ decus et lumen — tuque LEO tertiedecime, spes et columen ruentis sæculi — quibus auspicibus rerum humanar. et divinar. scientiæ — ad novam dignitatem excitantur— honorent hodie vobis a sapientibus ex toto orbe viris — in urbe redditum gratulantur Arcades — suaque studia in vos et cultores vestros — conventus magni celebritate testantur.

Hier soir, l'Eme cardinal Borromeo, le plus hospitalier des princes du Sacré-Collège, le protecteur zélé de la société des intérêts catholiques, ouvrait ses salons aux savants et présidait une séance académique en l'honneur de l'anniversaire du couronnement de Léon XIII. L'Eme Nina, secrétaire d'Etat, NN. SS. Gallo, patriarche de Constantinople ; Rota, archevêque de Carthagène ; Gomboni, évêque de Claudiopolis et vicaire apostolique de l'Afrique centrale ; Rinaldini, évêque de Gyrène ; MMgrs Ricci-Paracciani, majordome de Sa Sainteté ; Gretoni, substitut de la secrétairerie d'Etat ; Folchi, évêque élu de Pérouse (que Léon XIII sacrera dimanche 14), et d'autres prélats assistaient à cette séance. Après un discours de Mgr Capecelatro, sous-bibliothécaire de la sainte Eglise, on a récité des poésies et exécuté divers morceaux de musique.

Je m'arrête, il serait trop long d'insister davantage sur ces fêtes. Le lecteur en appréciera le caractère d'universalité, et verra dans la manifestation du 7 mars un signe sublime du réveil des sciences philosophiques, suscité par Léon XIII, et aussi un gage consolant de l'avenir que ce Pontife magnanime prépare au monde chrétien. 

10 mars 1880, mercredi : Le Sénat rejette, à une majorité inespéré de 19 voix, l'article 7 du projet de Loi Ferry interdisant aux Congrégations d'enseigner

L'Univers,  11 mars 1880

Nous avons un Sénat ! Une majorité de 148 voix contre 129 a repoussé l'article 7 et signifié au gouvernement de s'arrêter dans la voie antilibérale, antichrétienne où les gambettistes, continuateurs des jacobins, l'ont jeté.

Ce vote, quel qu'en puisse être le résultat immédiat, a une grande importance. Il annonce, il affirme que les forces conservatrices sont encore vivantes et puissantes et qu'elles sauront s'unir un jour dans l'idée chrétienne. En effet, bien que le combat ait surtout été conduit par un libre- penseur, c'est la religion qui était particulièrement en cause, c'est elle qui a rallié les combattants, c'est elle qui a vaincu. Si l'on veut vaincre encore, c'est elle qu'il faut se promettre de défendre. La liberté sera sauvée du même coup.

Nos adversaires, très surpris de leur défaite et plus furieux encore que surpris, disent que cette victoire sera sans lendemain. Nous savons bien que la lutte va continuer et nous savons aussi que le terrain gagné hier n'est pas définitivement conquis. Cependant, l'avantage obtenu restera. Sans doute, il ne garantit rien pour demain, et peut- être n'est-ce qu'un répit de quelques heures ; mais il nous assure l'avenir. Ces grands débats et le vote qui les a couronnés n’ont pas seulement vengé l’enseignement chrétien et glorifié les maîtres qui le donnent ; ils ont fait la pleine lumière sur les doctrines et les projets de l'ennemi. On sait, par leurs aveux, que nous avons devant nous des césariens, des jacobins, des terroristes, des ennemis absolus de la liberté et de la religion. Rien de tout cela ne sera perdu, rien de tout cela ne sera oublié, et le jour où nous aurons un gouvernement régulier, conservateur, non sujet à révision, non soumis aux exigences du radicalisme et de toutes les sectes antisociales, ce jour-là, le triomphe d'hier portera ses fruits. Que ce jour soit proche ou éloigné, une chose est certaine, c'est qu'il viendra.

Le gouvernement ne sort pas seulement de cette discussion battu et amoindri ; il en sort divisé, humilié, et son humiliation s'étend à tout le parti révolutionnaire. Ce parti, en même temps qu'il a étalé ses haines, s'est montré incapable. Sa faiblesse et son insuffisance ont frappé tout le monde. Le bon droit, non content d'avoir les bonnes raisons et le vote, a eu aussi la tenue, la dignité, l'éloquence. La supériorité des adversaires de l'article 7 a égalé la supériorité de leur cause. C'est un fait que toute la presse européenne a constaté. On sait partout que le parti de la persécution n'a trouvé pour le représenter à la tribune que des médiocrités vaniteuses et ambitieuses, ou des furieux sans autorité et sans talent. Cela aussi portera ses con séquences. La cause qui, à MM. Jules Simon, Lucien Brun, Chesnelong, Buffet, Dufaure, Bocher, de Broglie, n'a pu opposer que MM. Bertauld, Ferry, Pelletan, Ronjat, Foucher de Coreil, cette cause est jugée dans le monde des intelligences, et c'est ce monde-là, en somme, qui finit toujours par l'emporter et par gouverner.

N'oublions pas du côté de l'ennemi, M. de Freycinet, le président du Conseil. De tous les vaincus d'hier nul ne l'a été plus que celui-là et nul aussi n'est tombé plus mesquinement. Grâce à un talent de parole d'ordre secondaire, mais qui diffère assez heureusement de l'avocasserie et du ron-ron oratoire, grâce aussi à une tenue qui dénonce en lui un républicain d'occasion et de transition, ce serviteur de M. Gambetta a fait jusqu'ici illusion à beaucoup d'honnêtes conservateurs et d'hommes politiques sur son caractère et son mérite. Cette illusion va prendre fin. M. de Freycinet adonné hier sa mesure. Il n'a été ni habile orateur, ni homme d'Etat ; il n'a même pas eu assez de dignité pour défendre fermement la cause qu'il servait. Songeant, avant tout, à sa situation personnelle, il a « lâché » (c'est le mot), M. Ferry pour sauver l'article 7. Puis, sentant que cette faiblesse ne sauverait rien, il a de sa voix melliflue fait entendre des menaces.

Votez l'article 7, a-t-il dit, sinon pour atteindre le but, nous devrons nous résigner à des « nécessités plus cruelles. » Loin d'effrayer la majorité, cette mauvaise parole l'a ralliée. Nous verrons bientôt si M. de Freycinet, l 'ancien pèlerin de Lourdes, l'ancien hôte de l’abbaye de Solesmes, après s'être déclaré adversaire, ira jusqu'à se faire persécuteur. C'est possible, car Dieu condamne d'ordinaire à de terribles abaissements les hommes qui, ayant vu la vérité et s'étant promis de la suivre, se sont ensuite, par ambition, enrôlés sous le drapeau du mensonge. 

10 mars 1880, mercredi : Le Sénat rejette l'article 7 du projet de Loi Ferry : la presse radicale demande la démission du gouvernement 

L'Univers,  11 mars 1880

La Lanterne avoue que [le rejet par le Sénat de la loi Ferry] c'est « un désastre pour M. Ferry » et une « défaite pour le gouvernement ». Quant au Mot d'Ordre, il est plus net encore :

Tel est le vote du Sénat relativement à ce fameux article 7, avec lequel M. Ferry a stérilement et niaisement agité le pays pendant plus d'un an, et grâce auquel il a trop longtemps conservé son portefeuille.

Nous enregistrons ce résultat sans le moindre regret. Nous serions même tentés de nous en réjouir. Il a ceci de bon, qu'il rend la situation nette. D'ailleurs, l'adoption de l'article 7 ne nous aurait pas débarrassés des jésuites.

Son rejet nous débarrassera peut-être du ridicule M. Ferry. 

11 mars 1880, jeudi : Lettres de Rome : le Pape Léon XIII reprend les audience ; il reçoit M. Wadington, ambessadeur officieux du gouvernement Français ;  mort du RP Giovanni di Papa

L'Univers,  16 mars 1880


Le Pape, que le travail avait légèrement fatigué, a repris ses audiences : hier, il a reçu de nombreux fidèles. M. Wàddington a demandé à voir Sa Sainteté, qui a daigné s'entretenir longuement avec lui. Je sais que l'ancien ministre avait refusé de se rendre au Quirinal avant d'avoir obtenu l'honneur de présenter ses hommages à Léon XIII.

Mgr Fava, évêque de Grenoble, doit partir demain. Sa Sainteté lui a donné audience hier.

Il y a aujourd'hui séance de l'académie de la Religion catholique dans la grande salle du palais pontifical de la chancellerie.

Le R. P. Giovanni di Papa vient de mourir au couvent de l'Ara-Caeli : il possédait la voix la plus puissante qu'on ait peut-être jamais entendue et
chantait volontiers dans les églises, où la foule se pressait toujours avec une sorte de fanatisme. Resté franciscain, ayant repoussé les offres les plus sédui
sante 
des mondains, ce bon prêtre se voyait l'objet d'un hommage universel d'admiration. Dieu a eu pitié de lui, et l'a enlevé à trente-septans. Son âme, qui était pure comme sa voix, entend à cette heure, je l'espère, les concerts angéliques.

13 mars 1880, samedi : Les catholiques libéraux reprennent leurs ranguaines

L'Univers, 13 mars 1880

L'esprit d'école, si voisin de l'esprit de secte, a de particulièrement commun avec lui une obstination quasi invincible. Les demeurants, de moins en moins voilés, du catholicisme libéral, nous dictent cette observation et nous prouvent sa justesse.

C'est sur le terrain au droit commun et de la liberté, nous dit-on, que les catholiques se sont établis, et c'est grâce aux institutions libérales qu'ils l'ont emporté [en repoussant l’article 7 de la loi Ferry, par exemple]. — Le lecteur devine la conclusion : « Puisque le régime parlementaire nous a donné le succès, ne discutons plus sur ce qu'il peut avoir de défectueux, et surtout laissons de côté, en hommes pratiques, ces théories absolues qu'on appelle des principes. » En d'autres termes, soyons libéraux.

Pourquoi rouvrir sur le régime parlementaire ces dissertations que l'on déclare fâcheuses, et auxquelles personne de notre côté ne songeait ? Pourquoi chercher ce qui nous divise, lorsque les entreprises de l'ennemi ont fait une union, que le Syllabus et les décisions du concile auraient dû imposer ? Pourquoi, dans un tel moment, de si étroites préoccupations ? Les anciens catholiques libéraux, se piquant habituellement de tactique, devraient être plus retenus. Nous ont-ils vus, depuis des années, prendre texte des excès de la tribune et de la presse, pour insister sur les dangers au libéralisme ? Cependant, le règne de M. Gambetta et de son parti n'était pas sans nous fournir des arguments. L'état présent des choses, malgré le succès d’hier, nous en fournirait aussi.

On oublie trop vite que ce succès a été précédé d'irréparables défaites, que la première loi Ferry et plusieurs articles de la seconde ont été votés, que les universités catholiques sont frappées, que nos écoles vont être à la discrétion d'un conseil ennemi et servile. C'est bien le moment de prétendre que la tribune et la presse protègent efficacement les bonnes causes et nous ont sauvés ! Si grâce à des alliés de passage nous avons gagné une bataille, la campagne n'est pas finie. Et combien cet avantage partiel nous coûterait cher, combien nous devrions le regretter si, pour l'obtenir, nous avions renié ou seulement voilé la vérité ? Cette faute n'a pas été commise. Nous pouvions défendre nos droits sans oublier nos devoirs. C'est ce que nous avons fait. On peut, Dieu merci, demander pour soi, et pour d'autres, et pour tous les libertés légitimes et nécessaires, sans se perdre dans le libéralisme. L'Univers l’a établi autrefois ; il lui serait facile de l'établir encore. Mais les circonstances ne se prêtent guère à de pareilles controverses, et nous demandons qu'on ne cherche pas davantage à les soulever. 

13 mars 1880, samedi : Incohérence des radicaux qui, en l'absence d'article 7 de la loi Ferry, prétendent légale l'expulsion pure et simple des congrégations

L'Univers, 13 mars 1880

A propos des mesures que les violents de la gauche voudraient imposer au gouvernement contre les jésuites, en vertu de prétendues lois qui n'ont plus d'application, nous lisons dans la Patrie :

Ces lois n'existent pas. On trouvera des documents historiques se rapportant à un état social et politique absolument disparu : l'édit de Louis XV de 1764, des arrêts du Parlement de Paris de 1764 et de 1767. On est stupéfait d'entendre invoquer de pareil les pièces sous une république constitutionnelle ; à ce compte, si vous considérez comme toujours valables les édits royaux antérieurs à la Révolution, qui vous empêche d'appliquer les édits de Louis XIV portant révocation de l'édit de Nantes et d'expulser les protestants ? Cela est rigoureuse ment identique.

Les deux seuls titres du droit nouveau que les radicaux pourraient invoquer avec quelque vraisemblance à l'appui de l'expulsion, seraient lé décret de messidor an XII et l'article 291 du code pénal ; mais, de bonne foi, rien n'est plus obscur, plus incertain, plus litigieux que cette légalité ; c'est un sophisme manifeste de prétendre qu'elle donné hic et nunc au gouvernement le droit de bannir des citoyens français investie de tous les droits civiques, sous prétexte qu'ils appartiennent à une association, qui n'a d'ailleurs aucune existence officielle, aucun privilège collectif, qui n'en réclame aucun et qui n'est qu'une agrégation bénévole do citoyens vivant dans la même maison parce que cela leur convient.

Le gouvernement lui-même, en présentant l'article 7, a implicitement reconnu l'insuffisance de cette légalité. Comment ! vous ne vous considériez pas comme suffisamment armés par la loi pour interdire aux jésuites et autres religieux l'enseignement, et vous venez prétendre aujourd'hui que vous avez en main des lois presque innombrables qui vous permettent de les chasser sur l'heure ? Alors, pourquoi présenter l'article 7 ? Qui peut le plus peut le moins. Vous pouvez, dites-vous, les expulser de leurs collèges ? C 'est le comble de la niaiserie ou de la mauvaise foi.

14 mars 1880, dimanche : Furieux du rejet de l'article 7 de la loi Ferry par le Sénat, les radicaux veulent mettre en demeur le gouvernement d'expulser les Jésuites.

L'Univers, 14 mars 1880

Les radicaux de la Chambre des députés parlent d'une interpellation qui mettrait le gouvernement en demeure d'expulser les jésuites. C'est de là que vient l'embarras de la situation. Tout serait simple si les furieux adeptes des lois Ferry voulaient substituer la raison à la colère et s'inspirer du droit plutôt que de leur haine. Le vote du Sénat est régulier ; il termine un incident législatif malencontreusement soulevé par un ministre plus ami de mauvaise popularité que de bonne justice.

D'après les règles parlementaires, le ministre doit se retirer ; d'après les lois constitutionnelles, la Chambre des députés doit s'incliner. Un autre que M. Ferry sera ministre, et tout est dit. Pas de crise ministérielle, pas de conflit entre les Chambres.

Mais les ennemis des jésuites veulent demander à la violence ce qu'ils n'ont pu obtenir de la loi. C'est leur haine qui fait la crise présente. Ils prétendent qu'il y a des lois qui leur permettent de chasser les jésuites. Pourquoi, si ces lois existent, ne s'en sont-ils pas servis pour fermer les maisons d'enseignement de ces religieux ? Pourquoi n'ont-ils pas objecté avant toute discussion l’inutilité de l'article 7 ? Est-ce que le vote du Sénat aurait fait tout à coup la légalité des décrets qu'ils invoquent ? Les interpellants veulent signifier au gouvernement l'existence de ces prétendues lois d'autrefois ; celui-ci pourrait répondre : vous m'en avisez trop tard. S'ils somment le gouvernement de les appliquer quand même, que fera le gouvernement ? Un ministère peut-il accepter un mandat de violence quand il n'est même pas sûr d'être l'exécuteur de la légalité ?

L'interpellation met le cabinet dans le plus grave embarras, soit qu'il l'accepte soit qu'il la repousse. Dans le premier cas, il s'engage dans une voie dont il ne peut même pas prévoir l'issue ; dans le second, il est renversé. Ici, crise ministérielle ; là, conflit des Chambres., conflit avec les tribunaux, conflit avec l'opinion publique. Mais pourquoi une interpellation ? Pourquoi aller de parti pris au-devant de difficultés graves, inextricables peut-être ? Il est clair gue la secte radicale n'est préoccupée que de satisfaire ses haines. Soit par passion, soit par intérêt, elle en veut aux jésuites. Les ennemis de la religion, les exploiteurs du peuple ont besoin qu'on leur livre des victimes. C'est toute la politique républicaine. Il ne s'agit plus de loi, ni de justice, ni de bien public. Les embarras du gouvernement ne comptent plus ; les suites d'une interpellation, comme celle que l'on prépare, ne sont même pas calculées. A tout prix, il faut chasser les jésuites. Périsse plutôt la république !

Comme on le voit, la raison, la prudence, l'opportunité n'ont plus rien à faire ici. La situation est livrée aux fougues, aux emportements d'une poignée de sectaires. Si aucun parti n'a pu être pris, ni dans les conseils du gouvernement, ni dans les groupes de la gauche, c'est qu'il n'y en a aucun de régulier ni de légal à prendre. Ni la constitution, ni la loi, ne fournissent de moyen légitime d'empêcher l'effet du vote du Sénat. Il n'y a pas de milieu entre la reconnaissance de ce vote et la violence. La situation est critique, parce qu'elle met le gouvernement en face d'une interpellation dont les suites ne laissent voir, d'un côté comme de l'autre, que de graves complications. Il est bon de montrer que c'est M. Jules Ferry qui l'a faite. 

14 mars 1880, dimanche : Absurdité des arguments des radicaux pour mettre en demeur le gouvernement d'expluser les Jésuites

L'Univers, 14 mars 1880

On lit dans le même Constitutionnel  :

Le Sénat, en refusant de sanctionner l'exclusion des jésuites de l'enseignement, exclusion qui constituait l'article 7, a reconnu ces mêmes jésuites aptes à enseigner en France... ergo à y exister.

Si ce n'est pas cela, c'est qu'on nie comme absurde l'axiome disant que le plus contienne moins. Avoir le droit d'exercer l'enseignement public dans un pays est un droit qui implique, sous peine d'absurdité, celui de vivre dans ce pays. Cela ne se discute même pas.

Et l'on voudrait que le Sénat, qui s'est opposé à ce qu'une catégorie de citoyens fût exclue du droit d'enseigner ne s'opposât pas à ce que, sans forme de procès législatif, par une simple mesure exécutive, on expulsât ces citoyens français du territoire de la France ?

Mais qui donc est fondé à ignorer que rien n'est plus controversé, dans le monde des politiques et des légistes, que la validité des lois, ordonnances et décrets d'exception qu'invoquent les champions inconsidérés de l'article 7 ?

Si, sincèrement, ils l'ignorent, nous les renvoyons aux deux Mémoires à consulter que M. de Vatimesnil rédigea en 1844 sur la question... Mais la discussion du Sénat, sans parler du vote, ne prouve-t-elle pas que la majorité de la haute Chambre tient pour caducs les textes en question, aussi caducs que celui de la révocation de l'édit de Nantes, — qui n'a jamais été abrogé, soit dit en passant.

15 mars 1880, lundi : Bref du Pape Léon XIII à Mgr Perraud, évêque d'Autun

16 mars 1880, mardi : Adhésion sans réserve des catholiques allemands aux décisions pacificatrices du Pape Léon XIII 

L'Univers, 20 mars 1880

On lit dans le Germania du 16 mars :

La décision du Saint-Père annoncée dans sa lettre à l'archevêque de Cologne est sans doute le résultat des négociations diplomatiques qui sont pendantes depuis longtemps, et elle forme, nous en avons l'espoir, le prélude des mesures qui seront prises par l'Etat, d'une part, et par l'Eglise, d'autre part, en vue de rétablir la paix entre l'Eglise et l'Etat.

La lettre pontificale n'indique ni les conditions dans lesquelles le Pape tolérera la notificalion du choix des curés, ni les conséquences qui s'y rattachent, ni la procédure qui sera suivie en cette matière. Nous ne savons pas davantage quelles concessions l'Etat fera en présence de cette démarche du Saint-Père. Nous nous abstiendrons donc, pour aujourd'hui, d'approfondir cette question. Nous nous bornerons à dire que nous approuvons entièrement et complètement toute mesure qui sera prise dans cette affaire par le Samt-Siège, et que, dans la mesure de nos forces, nous
nous appliquerons à seconder les intentions sages et pacifiques du Saint-Père. C'est maintenant au gouvernement qu'il appartient de prouver, par des actes, qu'il est favorable à !a paix.

16 mars 1880, mardi : Le gouvernement du Brésil veut imposer un évêque Franc-Maçon

L'Univers,  mars 16 1880


On écrit de Rome au Temps :

Voici le véritable état de la nouvelle question qui a surgi entre le Brésil et le Saint-Siège :

Le gouvernement brésilien, aux termes du concordat existant, avait proposé pour l'évêché vacant d'Olinda un religieux que le défunt évêque avait suspendu à cause de sa conduite et de ses relations avec les loges maçonniques.

Le Saint-Siège, après avoir fait observer amicalement l'inconvenance de cette proposition, avait invité le gouvernement à présenter un autre candidat. Le gouvernement répondit en défendant la nomination faite par lui et en la maintenant. En même temps, le Vatican avait des rapports dénonçant les efforts de la franc-maçonnerie pour agir sur le gouvernement, à l'effet de subjuguer l'Eglise en imposant la nomination du candidat proposé par le gouvernement.

Le Pape se refusa donc à sanctionner cette nominationet engagea indirectement le candidat à ne pas accepter. L'intéressé n'ayant pas suivi ce conseil et le ministère brésilien n'ayant pas révoqué sa décision, les relations entre le Saint-Siège et le gouvernement brésilien sont devenues assez tendues ; deux consistoires ont même été tenus depuis l'époque où 1e gouvernement a présenté son candidat, et l'évôché d'Olinda est toujours vacant. 

Ce fait est une conséquence de la situation générale au Brésil, où les paroisses sont gouvernées par des confréries composées de gens de toute espèce. Les membres de ces confréries croient même pouvoir faire partie à la fois du conseil de paroisse et des loges maçonniques. Il en résulte, au sein de ces conseils, une lutte acharnée pour la suprématie entre les francs-maçons et les non francs-maçons, les seconds n'ayant pas encore réussi, en dépit de tous leurs efforts, à expulser les premiers.

16 mars 1880, mardi : Certes amputée de son Article 7, la loi Ferry est néanmoins adoptée par le Sénat

L'Univers,  17 mars 1880

L'œuvre du Sénat, quant à la loi contre la liberté de l'enseignement, est terminée. L'article 7, sur lequel le gouvernement et le parti de la persécution ont voulu un second vote, a été de nouveau repoussé. 149 voix contre 132 en ont définitivement fait justice. La loi elle-même, réduite ainsi à ne frapper directement que les universités libres, a été adoptée par 187 sénateurs. On ne doutait pas du résultat, mais on devait espérer que la majorité serait moins forte. Comme il s'en faut encore que nous ayons au Sénat une majorité conservatrice, comprenant les intérêts religieux et ayant souci des droits de la famille !

Le rejet de l'article 7, qui allait si directement contre la justice, qui était si brutalement persécuteur, a été et reste pour tous les amis de la religion et de la liberté un notable succès. Cependant, nous sortons de cette lutte gravement atteints. Nos universités, déjà placées dans une situation inférieure et difficile, perdent une partie des garanties péniblement conquises, et jusqu'à leur nom. On sait, d'autre part, combien nous devons redouter pour toutes nos écoles le nouveau conseil supérieur. Nous n'avons donc pas lieu de triompher bien fort. Le Temps, qui se plaît à nous représenter comme criant avec ivresse : victoire ! est par trop en dehors de la vérité.

Nous ne sommes pas, d'ailleurs, sans ressentir quelque joie. Mais ce qui nous réjouit dans le succès dont nos adversaires sont si furieux, c'est le sentiment du devoir accompli et la certitude d'être en mesure de continuer le combat. Nous avons acquis des forces ; nous voulons résister, et nous, le pouvons. Voilà ce que les derniers débats et les derniers votes ont montré, voilà aussi notre grand triomphe et la vraie cause de notre contentement. Le Temps et les autres peuvent en prendre note.

Le gouvernement nous a signifié par l'organe de M. de Freycinet, très digne d'un tel rôle, que les choses n'en resteront pas là.

Que va-t-il faire ?

Si nous en croyons son langage, il va chercher dans une législation caduque des armes qu'elle ne peut lui donner. La question alors relèverait des tribunaux. Saura-t-il, osera-t-il rester sur ce terrain ? Les hommes et les journaux dont il subit la loi affirment avec menace le contraire ; ils veulent que l'on procède révolutionnairement. S'ils sont obéis, nous pourrons être momentanément écrasés, mais la république, devenue la Commune, y périra et la victoire finale sera pour nous.


Au moment où l'on allait statuer sur l'article 7, M. de Freycinet est venu faire une déclaration très courte, qu'il a essayé de rendre très menaçante et qui n'a effrayé personne : le scrutin l'a prouvé. 

« M. Dufaure, dit le président du conseil, nous a demandé une mesure de conciliation. L'article 7 est, pour nous, une transaction ; il nous est impossible d'en découvrir une autre. Si l'article est repoussé, le gouvernement devra appliquer les lois existantes ; il saura remplir le devoir qui lui aura été imposé. » Ces paroles ont excité l'enthousiastae de M. Testelin et de M.Pelletan, mais elles ont manqué leur but, qui, évidemment, était d'effayer le centre gauche. 

La feuille gambettiste [La République Française] déclare net que M. de Freycinet « a répondu dès hier à l'interpellation qu'annonçaient les bureaux de la gauche, » Il ajoute :

Cette interpellation n'en aura pas moins lieu, mais la déclaration de M. de Freycinet lui donne à l'avance une base exeellente. Ce ne sera pas une mise en demeure adressée à un ministère hésitant ou récalcitrant : ce sera pour le ministère une occasion solennelle d'indiquer par quels moyens et dans quelle mesure il va procéder à l'exécution des lois, et pour la Chambre de rassurer le pays en exprimant son inébranlable résolution d'appuyer le gouvernement dans cette campagne contre les révérends pères [Jésuites] qui, de tous les points du globe, se sont abattus sur la France comme sur une terre promise. 

Si la République française soutient qu'il est hors de la compétence du Sénat de défendre au gouvernement d'exécuter les lois existantes ou d'abroger des lois par une simple résolution, il n'est pas moins hors de la compétence du pouvoir exécutif d'appliquer des lois qui sont abrogées ou de les faire revivre par voie administrative.

Sur ce point, nous attendons avec non moins de curiosité que la République française les déclarations du gouvernement. Oui, nous ne serons pas fâchés d'apprendre enfin quelles sont ces lois « existantes » par lesquelles seraient atteintes les congrégations religieuses dont M. de Freycinet parle vaguement mais qu'il se garde bien de citer précisément. 


La Paix, organe de l'Elysée, donne ce commentaire officieux, de la déclaration faite hier par le gouvernement :

Voici donc la situation créée par le vote du Sénat : on va appliquer, on ne peut faire moins que d'appliquer aux congrégations religieuses les lois existantes. La question est donc maintenant de déterminer quelles sont, dans les lois antérieures, les dispositions qui n'ont pas été abrogées. C'est un travail de jurisconsulte, à exécuter sans passion et sans préjugé, avec le calme et la maturité d'un juge qui prépare et rédige un arrêt. Quand ce travail sera terminé, on mettra à exécution les lois existantes.

La république est le règne de loi. Elle appliquera aux congrégations religieuses la loi, toute la loi, rien que la loi. 

En face de cette déclaration, nous n'avons qu'à placer les conclusionsdu savant travail juridique dont nous avons commencé hier la publication. Il en résulte manifestement que si le gouvernement ne veut appliquer rien que la loi, il ne fera rien,les congrégations religieuses n'étant atteintes par auune loi.

16 mars 1880, mardi : La loi Ferry, Relative à la liberté de l'enseignement supérieur

L'Univers,  20 mars 1880


Art. 1er : Les examens et épreuves pratiques, qui déterminent la collation des grades ne peuvent être subis que devant les facultés de l'Etat. Les examens et épreuves pratiques qui déterminent la collation des titres d'officiers de santé, pharmaciens,sages-femmes et herboristesne peu vent être subis que devant les facultés de l'Etat, les écoles supérieures de pharmacie de l'Etat et les écoles secondaires de médecine de l'Etat.

Art. 2. Tous les candidats sont soumis aux mêmes règles en ce qui concerne les programmes, les conditions d'âge, de grades, d'inscriptions, de travaux pratiques, de stage dans les hôpitaux et dans les officines, les délais obligatoire entre chaque examen et les droits à percevoir au profil du Trésor public.

Art. 3. —Les inscriptions prises daus les facultés de l'Etat sont gratuites.

Art. 4. — Les établissements libres d'enseignement supérieur ne pourront, en aucun cas, prendre le titre d'universités. Les certificats d'études qu'on y jugera à propos de décerner aux élèves ne pourront porter les titres de baccalauréat, de licence ou de doctorat.

Art. 5. — Les titres ou grades universitaires ne peuvent être attribués qu'aux personnes qui les ont obtenus après les examens ou les concours réglementaires subis devant les professeurs ou les jurys de l'Etat.

Art. 6. — L'ouverture des cours isolés est soumise, sans autre réserve, aux formalités prévues par l'arlicle 3 de la loi du 12 juillet 1815,

Art. 7. — Aucun établissement d'enseignement libre, aucune association formée en vue de l'enseignement supérieur ne peut-être reconnue d'utilité publiquequ'en vertu d'une loi.

Art. 8. — Toute infraction aux dispositions des articles 4 et 5 de la présente loi sera punie d'une amende de 100 à 1 000 fr., et de 4 000 à 3 000 fr. en cas de récidive.

Art. 9. — Sont abrogées les dispositions des lois, décrets, ordonnances et règlements contraires à la présente loi, notamment l'avant-dernier paragraphe de l'article 2, le paragraphe 2 de l'article 5, et les articles 11, 13, 14 et 15 de la loi du juillet 1875.

16 mars 1880, mardi : Les journaux d'extrême gauche ne partagent pas l'enthousiasme des feuilles opportunistes sur les résultats de la déclaration Freycinet.

L'Univers,  17 mars 1880

Les journaux d'extrême gauche ne partagent pas l'enthousiasme des feuilles opportunistes sur les résultats de la déclaration Freycinet. Voici, par
exemple, ce qu'on lit dans
 le Mot d'Ordre :

L'expulsion des jésuites, voilà un bien gros mot ; mais on ne peut pas demander l'expulsion des jésuites. Il n'y a pas de loi qui expulse spécialement et nominativement les jésuites, à moins de remonter aux arrêts du Parlement de 1764, ce qui serait souverainement ridicule. Pourquoi pas appliquer les capitulaires de Charlemagne ?

Ce qu'on peut demander, c'est l'application de l'article 291 du code pénal, qui défend aux associations de plus de vingt personnes de se former. Pour un joli terrain, c'est un joli terrain. On aime à voir des gens qui se disent républicains danser là-dessus.

Ce qu'on peut encore demander, c'est l'application du décret de messidor ? Que dit le décret de messidor ? Le décret de messidor dit : « Aucune agrégation d'hommes ou de femmes ne pourra se former l'avenir sous prétexte de religion, à moins qu'elle n'ait été autorisée par décret, sur le vu des statuts et règlements selon lesquels on se propose de vivre dans cette association. »

Voilà encore un joli terrain pour des libéraux. Les républicains vont donc reconnaître le droit de l'Etat d'autoriser ou de ne pas autoriser des associations. Comment s'y prendront-ils pour demander demain la liberté d'association ? Il y a là une contradiction flagrante et il faut pourtant choisir.

17 mars 1880, mercredi : L'on devrait, selon les radicaux, expulser les Congrégation prétenduement "non autorisée". La Franc-maçonnerie l'est-elle, "autorisée" ?

L'Univers du 17 mars 1880.

Si les radicaux n'avaient pas toutes les impudences, ne devraient-ils pas éprouver quelque honte de l'odieuse besogne qu'ils vont faire ? Avec tous
les autres cynismes, ils ont celui de la contradiction.

Ne parlons pas de liberté, ni de justice, ni de raison ; mais au nom mêmes de la pudeur, est-il décent qu'un ministère de francs-maçons veuille expulser les congrégations religieuses comme sociétés non autorisées ? La franc-maçonnerie est elle donc une société reconnue ? Quelle raison peut-on donner légalement contre celles-là qui ne s'applique bien mieux à celle-ci ?

Mais la franc-maçonnerie règne ; avec elle, il n'y a plus de loi, plus de justice, plus d'intérêt public, plus de patriotisme. C'est elle qui a fait les projets Ferry et la libération d'Hartmann. Le mot d'ordre des loges est devenu la suprême raison du gouvernement. Le ministère, le Parlement, le
conseil municipal de Paris, le journalisme républicain, tout ce qui a le pouvoir, est affilié aux sociétés secrètes.

Ce que nous voyons n'est que la lutte de la franc-maçonnerie contre le catholicisme. Les persécuteurs n'ont pas besoin de raisons ; au moins devraient ils éviter le ridicule de poursuivre dans leurs ennemîs ce qui est chez eux et de les accuser d'être jésuites quand ils sont franc-maçons !

Nous rappelons pour mémoire que MM. Ferry, Lepère, Tirard, Cazot, ministres ; Constans, Girerd, Sadi-Carnot, sous-secrétaires d'Etat ; Gambetta, président de la Chambre des députés ; Duhamel, secrétaire général de la présidence ; Laferrière, président au conseil d'Etat; Hérold, préfet de la Seine ; Andrieux, préfet de police ; Engelhard, président du conseil général de la Seine; Hérédia, président du conseil municipal de Paris, etc., etc., sont notoirement francs-maçons. 

17 mars 1880, mercredi : Aveu du Réveil social : la guerre contre le clréricalisme c'est la guerre contre le catholicisme.

L'Univers, 17 mars 1880

Le Réveil social, qui est ultra-radical, reconnaît que, faire la guerre « au cléricalisme », c'est, « qu'on le veuille ou non, faire la guerre au catholicisme». Sur quoi il interpelle les opportunistes en ces termes : 

Ce que n'ont pu faire ni Danton, ni Robespierre, ni Hébert, ni Marat, ce n'est pas Gambetta, Spuller ou Freycinet qui pour ront l'accomplir.

17 mars 1880, mercredi : Affaire Hartmann : la Russie retire son Ambassadeur en France

L'Univers, 17 mars 1880

Dimanche soir, le comte Bakmetieff, 2e secrétaire de l'ambassade de Russie à Paris, et porteur des pièces relatives à l'affaire Hartmann, est arrivé à six heures à Saint-Pétersbourg, avec un retard de vingt-quatre heures causé par un accident de chemin de fer.

Quatre heures après, à dix heures du soir, c'est-à-dire juste à l'expiration du temps nécessaire pour procéder à un rapide examen des nombreuses pièces du dossier, le chancelier de l'empire envoyait au Prince Orloff le télégramme suivant, qui est parvenu à minuit à sa destination :

Reçu expédition Bakmetieff. L'empereur vous donne ordre de revenir. Accréditez comte Kapnist comme chargé d'affaires.
Prince Gortsciiakoff.

La dépêche était expédiée en clair. 

Hier lundi, dans l'après-midi, le prince Orloff a écrit à M. de Freycinet pour lui annoncer qu'il était rappelé par ordre de l'empereur, et qu'il accréditait le comte de Kapnitz, conseiller d'ambassade, en qualité de chargé d'affaires.

17 mars 1880, mercredi : La maçonnerie félicite hautement le F Ferry de sa lutte contre les congrégations et les Jésuites

L'Univers, 29-30 mars 1880

Les francs-maçons devaient bien leurs compliments de condoléance au ministre Ferry ; ceux de Dunkerque ont donné le branle en adressant au ministre la lettre suivante, que reproduit le Moniteur universel :

LOGE MAÇONNIQUE DE LA VERTU. — ORIENT DE DUNKERQUE
Les francs maçons de Dunkerque au F⸫ Jules Ferry, ministre de l'instruction publique.

Les soussignésvous adressent leur plus vive sympathie pour le courage et le dévouement à la cause nationale dont vous avez fait preuve dans le débat que vous avez si énergiquement soutenu contre les jésuites.

Ils espèrent que le gouvernement ne faillira pas dans la voie où il est engagé, et qu'il appliquera aussi promptement que possible toutes les lois existantes contre les congrégations non autorisées.

Dunkerque,le 17 mars 1880.
(.Suivent les signatures.)

Comme le dit avec raison le Moniteur, les francs-maçons de Dunkerque auraient pu pousser l'obligeance envers M. Jules Ferry jusqu'à joindre à leur recommandation lesdites lois existantes, avec indication relative au moyen de les appliquer.

18 mars 1880, jeudi : Le Pape soutient les missions en Afrique

L'Univers,  18 mars 1880


Notre Saint-Père le Pape Léon XIII vient de donner une nouvelle et éclatante marque de sa bienveillance pour les oeuvres catholiques de la France,
et de sa haute sollicitude pour les intérêts les plus élevés de la civilisation et de l'humanité dans les contrées barbares où l'esclavage règne encore en maître.

Sa Sainteté a daigné envoyer spontanément à Mgr Lavigerie, archevêque d'Alger, une somme relativement considérable, prélevée sur l'épargne de sa pauvreté, pour le développement des missions établies par ce prélat dans l'Afrique équatoriale.

On sait que la société des missionnaires d'Alger, fondée par Mgr Lavigerie, occupe déjà autour des grands lacs Nyanza et Tanganika plusieurs stations importantes.

19 mars 1880, vendredi : Plaidoyer pour l'union des honnêtes gens.

L'Univers, 20 mars 1880

Que d'autres jettent la pierre à l'in fortuné Jules Ferry ! Nous plaignons ce pauvre homme. Est-ce que l'article 7 est son ouvrage ? La maçonnerie, qui pour le moment règne et gouverne, a jugé le moment favorable pour bâillonner, selon sa libérale tendance, des prêtres intelligents, savants, estimés, qui, à son avis, font particulièrement obstacle à la démolition de toute croyance et même de tout spiritualisme, but suprême de la secte. Elle délègue à l'exécution de cette vilaine besogne le F⸫ Ferry. Quand la loge parle, un maçon est tenu d'obéir perinde ac cadaver, et la loge ne fait point la distinction jésuitique qui fixe la dernière limite de la soumission au point où commencerait le péché. Il ne s'agissait pas d'ailleurs de risquer sa vie en assassinant un souverain (belle action qu'en d'autres temps on disait patronnée par les jésuites) ; il s'agissait simplement d'assassiner la conscience catholique, en étranglant l'éducation catholique, sans brusquerie toutefois, et en se bornant pour cette fois à fermer les établissements de premier ordre. Les religieux en général et les jésuites en particulier ayant toujours offusqué les libre-penseurs et les libre-viveurs, troupeaux fort multipliés depuis Epicure, la chose parais sait au niveau du génie du F⸫ Ferry. Lui-même accrocha sa petite perfidie à une grosse machine de guerre, fabriquée pour battre en brèche l'enseignement supérieur catholique, coupable de s'être montré partout irréprochable.

Mais il s'est produit un mouvement d'opinion sur lequel la maçonnerie ne comptait pas. En dehors des haut gradés des loges et des rédacteurs des journaux inféodés à la secte, c'est-à- dire d'une poignée d'hommes qui s'en tendent pour tâcher d'exploiter à leur profit personnel la crédulité publique, la maçonnerie s'est trouvée en face de deux groupes très compactes : l'un de gens qui veulent la tranquillité publique et réprouvent les mesures violentes et despotiques, soit par un sentiment de naturelle honnêteté, soit parce que l'expérience montre que la tyrannie ne s'arrête jamais, et, après avoir frappé les royalistes, atteint les girondins. Ce groupe-là ne veut pas proscrire les jésuites, premièrement, parce que les jésuites ne sont convaincus juridiquement ni d'avoir fusillé des hommes inoffensifs, ni d'avoir incendié, des édifices publics, ni d'avoir mis dans leur poche les deniers de l'Etat, ni d'avoir fait des faux en écriture publique, ni d'avoir perpétré quelque délit que ce soit ; secondement, parce que, s'il suffit de la volonté d'une Assemblée passionnée pour supprimer les droits les plus élémentaires du citoyen, personne ne sera sûr d'avoir dans vingt-quatre heures son argent dans sa bourse et sa tête sur ses épaules. […] 

Le gouvernement est aujourd'hui aux mains d'individus qui, généralement, ne sont pas libres. La liberté d'esprit leur manque : ils sont visiblement passionnés. La liberté extérieure leur manque également. Ils ont été hissés au pouvoir pour y accomplir des desseins depuis longtemps arrêtés dans les antres maçonniques : ils sont surveillés, et, sous peine de perdre leurs appointements avec leurs places, il faut qu'ils obéissent. Aussi sont-ils incapables de comprendre la liberté ! N'avons-nous pas vu la République, le journal de M. Gambetta, étaler dans ses colonnes cette thèse cynique qu'un sénateur-fonctionnaire devait, sous peine de forfaiture, voter pour tout projet déposé par le gouvernement ? […]

Le second groupe auquel nous avons fait allusion est celui des travailleurs imbus des idées et travaillés par les instincts socialistes. Ceux-là haïssent volontiers le prêtre, qu'ils considèrent comme l'un des remparts de l'ordre social dont ils rêvent la destruction. Mais c'est le capital qu'ils convoitent. La maçonnerie, secte essentiellement bourgeoise, a vu se former dans son sein un schisme redoutable : l'Internationale, où la maçonnerie des prolétaires, a son action distincte et prétend arriver à imposer ses arrêts à la maçonnerie bien logée, bien nourrie et bien vêtue, que son athéisme ne sauvera pas. […]

A l'heure où nous sommes, la toile ne peut tarder à se lever. L'union contre l'arbitraire, doit se faire sans délai entre tous les honnêtes gens. Il faut dans tous les scrutins présenter aux électeurs des hommes ayant pour mandat impératif la mission d'opiner selon leur conscience et dans les vrais intérêts de leurs concitoyens. Il faut barrer le passage à ces individualités excentriques, passionnées, grotesques, dont l'unique mérite consiste dans l'absence d'antécédents, ou dans des antécédents fâcheux, avocats mal famés, médecins, sans malades, journalistes épileptiques. […]

D'autre part, il est nécessaire aussi que, laissant là une modestie ou une apathie qui ne sont plus de saison, les hommes sérieux se mêlent le plus possible au mouvement des affaires publiques, soit pour y faire un utile apprentissage, soit pour acquérir une notoriété indispensable. […] L'œuvre n'est d'ailleurs pas aussi impossible que les pessimistes le prétendent. Les classes laborieuses sont loin d'être complètement envahies par la lèpre radicale. On y trouve encore un vif sentiment de l'honneur et souvent d'admirables dévouements. […]

Ce qui importe, c'est, par un travail persévérant, par un ensemble de bons procédés et d'explications claires, de calmer les appréhensions des honnêtes gens de la classe dirigeante à l'endroit des idées catholiques. Les amoindrir, c'est-à-dire, les fausser, à Dieu ne plaise ! Mais les expliquer, c'est autre chose. Dans la vie pratique, ceux- là sont les plus doux qui sont les plus fermes ; ceux-là sont les plus conciliants qui sont les plus convaincus ; ceux- là sont les plus tolérants qui sont les plus éclairés. Quelle n'a pas été de tout temps la condescendance maternelle de l'Eglise, à l'égard de quiconque n'était pas un malfaiteur de propos délibéré !

Il faut que les catholiques démontrent aux honnêtes gens que, devant le flot montant du matérialisme et de l'anarchie qui en est la conséquence logique, les convictions religieuses seules peuvent sauver la société, que les convictions religieuses ont pour appui nécessaire la liberté de l'Eglise, qui en est le seul fondement efficace, et que la liberté de l'Eglise, remède in dispensable pour les sociétés agonisantes au milieu du progrès scientifique et industriel, n'est pas un mal nécessaire, mais un bienfait pour tous, pour ceux-là mêmes qui n'ont pas le bonheur de croire à ses enseignements. Les événements se chargeront de compléter la démonstration. Hâtons-nous de la commencer. 

20 mars 1880, samedi : Lettre du Pape Léon XIII à Mgr Jean-Marie Bécel, Evêque de Vannes.

20 mars 1880, samedi : Lettres de Rome : la santé du Pape Léon XIII ; le RP. Beckx supérieur général des Jésuites n'est jamais allé à Paris ; du prétendu accord du Saint-Siège pour expulser les Jésuites de France.

L'Univers, 24 mars 1880

ROME, 20 mars

Dans le monde libéral on dit le Pape très malade. Mais Léon XIII a célébré la messe le jour de saint Joseph, admettant à la sainte table de nombreux fidèles de diverses nations. Ce matin Sa Sainteté adonné audience d'abord à Mgr Amédée Bresca, de San Remo, pourvoyeur des palmes pour la chapelle Sixtine; il apportait au Pape une de ces palmes richement travaillée ; puis, le maître de la chambre et un camérier de cape et d'épée qui, en qualité de députés du monastère de saint Antoine, de Rome, lui ont également présenté une palme tressée par les religieuses, et imagée.

M. le comte Paar, ambassadeur d'Autriche près le Saint-Siège, a eu aussi l'honneurd'une audience ; il venait exprimer à Léon XIII, au nom des couronnes d'Autriche-Hongrie et de Belgique, des remercîments pour la part que Sa Sainteté a daigné prendre dans le mariage du Prince impérial Rodolphe. 

Parmi les mensonges du jour, il convient de relever celui qui montre, le Rme P. Beckx [supérieur général des Jésuites], à Paris, à la rue des Postes [principal institut des Jésuites], et jusqu'à la Chambre des députés [la presse radicale prétendait que le P. Beckx s'était rendu à Paris pour négocier avec Grévy et même Gambetta le maintien des Jésuites en France]. Le saint vieillard n'a pas quitté sa résidence de Figsole, près de Florence. Vous le savez, c'est une des figures les plus pures et les plus noblement austères de notre temps.

En vérité, l'entreprise que médite la R. F. contre la compagnie de Jésus soulève le dégoût même chez des hommes qui ne partagent pas nos opinions. Ainsi l'Italie mérité un bon point pour un article plein de bon sens et d'ironie, dans lequel elle fait le procès au gouvernement français qui, en proie à une feinte terreur des jésuites, s'apprête à inaugurer une persécution odieuse et bête.

L'Osservatore Romano publie ce soir un entrefilet qui a tout l'air d'un com muniqué ; en voici les termes :

A propos de la frénésie irréligieuse et liberticide qui envahit les régions officielles de la France, certains journaux voudraient faire accroire que le Saintr-Siège tend à des transactions en ce sens que, afin de sauver de l'ostracisme qui les menace les autres Corporations religieuses, il tolérerait que les jésuites fussent sacrifiés à l'arbitraire sectaire par leur éloignement. Nous sommes sûrs de ne point errer en affirmant que, de même que le Saint-Siège déplore vivement la guerre faite aux jésuites, dont le seul crime est dans les immenses labeurs au profit de la religion et de la civilisation, de même il ne peut se dispenser de condamner avec énergie les attentats coupables qui ont pour but d'exclure de l'enseignementet aussi de chasser du sol français les Pères bien méritants. 

20 mars 1880, samedi : L'ambassadeur d'Autriche auprès du Saint-Siège remercie le Pape de ses attentions lors du mariage de l'archiduc Rodolphe.

L'Univers, 20 mars 1880

ROME
20 mars, 7 h. soir.

Le comte L. de Paar, ambassadeur d'Autriche auprès du Saint-Siège, s'est rendu solennellement aujourd'hui au Vatican. Il a été reçu en audience privée par le Pape, auquel il a exprimé la profonde gratitude de l'empereur et de toute la famille impériale, pour les félicitations envoyées par le Saint-Père à l'occasion du mariage de l'archiduc Rodolphe. 

20 mars 1880, samedi : Faute de "lois existantes", introuvables, la République Française de Gambetta veut des lois nouvelles.

L'Univers, 20 mars 1880

Pendant que le ministère est à la recherche des « lois existantes » qui n'existent pas, la République française prend le bon parti. Après avoir soutenu, pour la forme seulement, que les fameuses lois existent, elle déclare que si elles n'existent pas il faut les inventer. A la bonne heure ! Nous avons toujours cru qu'on en viendrait là. Pour peu que le gouvernement ait dans ses conseils un homme de loi quelconque (et les avocats ne lui manquent point), il ne tardera pas à s'apercevoir que les lois de 1790 et 1792, pas plus que le décret de messidor an XII, ne sont applicables aujourd'hui aux congrégations religieuses. C'est du droit élémentaire. La République française le sait bien. Aussi, mettant les choses au pire, elle prévoit le cas où les tribunaux refuseraient d'appliquer aux jésuites et autres les lois en question. Nous citons le morceau, il est instructif :

La France devra-t-elle baisser la tête et demander humblement pardon aux révérends pères de leur avoir causé quelque tracas ? La nation n'est-elle plus souveraine ? A-t-elle perdu le droit d'exprimer sa volonté ? Si les lois anciennes ne suffisent pas, elle fera des lois nouvelles parfaitement claires, qui mettront fin à l'envahissement du pays par les moines et les nonnes. Rien n'est plus simple, en vérité. Mais le Sénat ! dit-on... Mais les dissidents du centre gauche, qui iront jeter leurs trente bulletins sur le plateau de la droite ! — Nous n'en croyons rien. L'article 7 soulevait des objections quelque peu spécieuses, derrière lesquelles ils ont pu abriter leur vote et que ne soulèverait pas une loi générale. A l'heure qu'il est, d'ailleurs, la faute' commise le 9 mars leur apparaît suffisamment dans son irréparable gravité pour qu'ils n'aient aucune envie de recommencer. Mais sur tout nous estimons la plupart d'entre eux, non pas tous il est vrai ! trop sincèrement républicains et trop patriotes pour se ranger dans le camp des ennemis de la France de 1789, le jour où celle-ci, reprenant sa vieille tradition, voudra reconquérir son in dépendance laïque.

Mettons cependant les choses au pire. Oui, le Sénat se prépare à rejeter la loi que lui demande l'immense majorité du pays, à entraver la marche de la nation, à élever un barrage à travers le courant irrésistible de la société moderne. Que fera le gouvernement ? Rappelant au Sénat qu'en France tout l'édifice politique repose sur la souveraineté de la nation, il le mettra en demeure de faire un appel direct à cette souveraineté ; il lui demandera de choisir entre le vote du projet de loi et la dissolution de la Chambre… En refusant et le projet de loi et la dissolution… le Sénat amènerait une situation révolutionnaire dont il ne voudra, certes, pas assumer la responsabilité…

Dans cette série d'hypothèses qui épuisent toutes les combinaisons possibles du législatif et du constitutionnel, il faut voir surtout un aveu d'impuissance à l'égard des congrégations religieuses. Si des lois existaient contre elles, rien ne serait plus aisé que de les appliquer ; mais non, il n'y en a pas, ou il n'y en a plus. Il faut en faire de nouvelles. C'est, en somme, le conseil de la République française. Si le gouvernement, dans ses mesures contre les congrégations, veut conserver les apparences de la légalité, il fera bien de s'y rendre. L'état actuel de la législation ne lui laisse d'autre parti à prendre que celui de la violence. Il en est réduit, pour mettre à exécution l'ordre du jour de confiance de la Chambre des députés, à se faire ou vertement persécuteur. Une loi lui se rait une excuse et même une justification aux yeux de bien des gens. Qu'il la fasse, s'il le peut. La République française la croit possible, même avec le Sénat, même avec l'opinion publique. C'est à voir. Le gouvernement saura du moins jusqu'où il peut aller dans la voie de la persécution légale. 

20 mars 1880, samedi : La Russie pourrait bien se mêler de l''expulsion des Jésuites  !

L'Univers, 20 mars 1880

On lit dans le Gaulois :

Aucun établissementde jésuites n'a reçu au momentoù nous écrivons aucune notification officielle. Quelques-uns s'en étonnent; car il est contraire au bon sens de supposer que MM. de Freycinet et Jules Ferry en soient encore à l'étude des choses à faire.

Nous étonnerons peut-être beaucoup en disant que le gouvernement attend, pour agir, le départ définitif du prince Orloff [embassadeur de Russie, rappelé quelques jours plus tôt par le Czar à la suite du refus d'extradition vers la d'Hartmann, l'un des autreurs de la tentative d'assassinat de l'empereur].

Le prince Orloff ? direz-vous ; mais que vient faire ce diplomate en pareille bagarre ?

Mais oui, le prince Orloff. Voici l'histoire en deux mots : Parmiles jésuites étrangers que frapperaient les ordonnances de haute police figure le père Gagarin, alias prince de Gagarin, propre cousin de l'empereur de Russie.

Et on ne tient guère, au ministère des affaires étrangères, à ce que le prince Orloff apprenneà son souverain que les mêmes ordonnances de police, abandonnées à l'égard de l'assassin Hartmann, ont été ressaisies, peu après, pour expulser un membre de la famille impériale... dont l'identité est incontestable.

Avec la prince de Gagarin se trouverait frappéle père Balabine, un autre représentant de la haute société russe, frère de l'ancien ambassadeur de Russie à Vienne.

M. da Freycinet est bien embarrassé, à ce que l'on raconte, On le serait à moins,

20 mars 1880, samedi : Lettre de Berlin : la lettre du Pape Léon XIII à Mgr Melchers est l'objet de la malveillance libérale.

L'Univers, 20 mars 1880

L'évènement du jour est la lettre adressée par Sa Sainteté à Mgr l'archevêque de Cologne, l'Univers en ayant publié le texte, je me contente de dire qu'elle vise la loi du 11 mai 1873, corroborée par celle du 21 mai 1874, relative à la nomination des curés. La presse officielle et officieuse enregistre la lettre sans commentaires. Il n'en est pas ainsi de la presse conservatrice et libérale.

La Gazette de la Croix, la Germania, la Gazette du peuple silesien et autres journaux conservateurs, qui ont foi dans le système prussien, saluent la lettre comme la première manifestation d'une entente entre l'Etat et l'Eglise sur le terrain de la lutte politico-ecclésiastique.

Quant aux organes catholiques rhénans et de l'Allemagne méridionale, tout en proclamant la sagesse du Saint-Siège et son esprit de conciliation, ils déclarent, notamment la Reickszeitung de Bonn et la Nette Zeitung de Mayence, qu'il convient de se tenir sur la plus grande réserve et d'attendre ce que le gouvernement prussien compte faire.

La presse libérale salue la lettre pontificale d'une façon qui est loin d'être respectueuse. Tous ses organes ont publié là-dessus des articles à sensation, où le Pape est représenté comme se soumettant et faisant toutes les concessions. Ces flagorneries de la presse libérale prouvent bien qu'elle ne connaît.pas un mot de la question, et qu'elle ne se rappelle même pas les graves documents, tels que l'encyclique pontificale, etc., publiés sur ce sujet.

On est généralement d'avis que le gouvernement va suspendre l'effet de la loi dite de l'anse du panier, cette odieuse loi qui prive de son traitement, depuis plusieurs années, le clergé. 

Le conseil des ministres, tenu hier, s'est exclusivement occupé de la question religieuse. Le Landtag va être rappelé en session extraordinaire, et nous assisterons « à ce juste retour des choses d'ici-bas » dont parle Bossuet.

22 mars 1880, lundi : Lettres d'Allemagne : les liberaux prétendent que le Pape Léon XIII a approuvé les "Lois de mai" par les consession qu'il a faite.

L'Univers, 22 mars 1880

On nous écrit d'Allemagne :

« La lettre du Pape Léon XIII à Mgr Melchers, archevêque de Cologne, est le premier symptôme positif d'un rapprochement entre l'Eglise et le pouvoir séculier en Allemagne. Naturellement ce rayon de lumière comble de joie tous les catholiques de la monarchie, tant de paroisses privées de leurs pasteurs, tant d'exilés de leur patrie. Il y a quelquesjours, le chancelier disait dans une soirée officielle que "Rome ferait des concessions et que probablement on y répondrait en Allemagne par la monnaie équivalente ; mais que, dans aucun cas, cette monnaie ne serait de la monnaie de Canossa." Peu importe après tout la monnaie, si elle est telle que le Souverain Pontife puisse l'accepter et qu'elle rende la paix à l'Eglise. Effectivement, tout nous porte à espérer que c'est elle qu'on a en vue de part et d'autre.

Le grand-duché de Bade, ce pays d'expérimentation pour la Prusse, rappelle actuellement de l'étranger les jeunes ecclésiastiques qui avaient été exilés pour ne s'être pas soumis aux examens gouvernementaux. Pour peu que l'on consulte le passé, on est autorisé à en conclure aussi pour la Prusse que les centaines de prêtres victimes des lois de mai, qui séjournent en Bavière, en Belgique,en Amérique, ne tarderont pas non plus à rentrer en Prusse, si le chancelier veut effectivement tenir parole et payer les concessions pontificales de "monnaie équivalente".

Ce premier symptômede pacification remplit donc les catholiques d'espérance ; de son côté, la presse libérale, et avant tout la Gazette de Cologne, crie victoire. Selon elle, le Pape aurait reconnu en principe les lois de mai, bien que le Souverain Pontife n'ait concédé en général que la notification à faire au gouvernement des nominations à faire par les évêques, ce qui se pratique déjà dans plusieurs pays. Les libéraux sont en liesse, parce que Léon XIII et le chancelier ont agi par-dessus la tète du centre, comme si le parti catholique de la Chambre n'avait-répété cent fois que c'est Rome qui aurait à décider et que, Rome ayant parlé, la cause serait finie. "Le Pape, s'écrient-ils, a fait les premières démarches." Nous ne nous efforcerons pas de prouver le contraire, attendu qu'il est toujours louable de prendre l'initiative quand il s'agit d'une bonne oeuvre. Tout général que soit le passage de la lettre pontificale, l'exegèse du libéralisme le commente, en ce sens, que Rome approuve purement et simplement la loi du 11 mai 1878 sur la nomination des ecclésiastiques, dans laquelle il est dit : "Les supérieurs ecclésiastiques sont tenus à notifier (benennen) au chef de la province celui des candidats auquel il doit être conféré une charge ecclésiastique, ainsi que l'indication de cette charge... Dans les trente jours après cette notification, il peut être fait opposition. Cette opposition appartient au président de la province (oberpraesident). » Pour nous, catholiques, nous saurons attendre jusqu'au jour où le Saint-Siège lui-même déclarera officiellement le sens de cette notification. Déjà nos évêques avaient déclaré, dans le temps, qu'ils réprouvaient les lois de mai dans leur ensemble, parce qu'elles détruisaient le principe de la liberté de l'Eglise ; mais ils ajoutaient qu'ils pourraient céder dans différentes stipulations qui n'atteignaient pas ce principe.

Nous savons d'avance que Léon XIII, en faisant des concessions possibles et prévues par l'épiseoçat, réprouve comme lui le système qui a inspiré les lois de mai. Au gouvernement prussien de répondre à la généreuse initiative du Pape en brisant l'idole de l'Etat-Pape !

22 mars 1880, lundi : Propagande de l'Agence Havas concenant les relation de Rome avec le grouvernement Français 

L'Univers,  mars 1880

L'Agence Havas nous communique la dépêche suivante :

Rome, 20 mars.

On assure que ce matin 20 mars, le Pape, d'accord avec le cardinal Nina, a résolu de ne pas adhérer aux mesures spéciales qui peuvent être prises en France contre les jésuites. On subira l'expulsion, mais on ne l'approuvera pas.

Relativementaux autres corporations non autorisées, le Saint-Siège convient qu'elles doivent se conformer aux lois pour continuer d'exister et d'enseigner. M.deFreycinet aurait donné au nonce à Paris l'assurance qu'il ne prendrait aucune mesure de représailles, mais qu'il était décidé à faire exécuter les prescriptions légales.

Nous n'avons pas besoin de faire ressortir l'étraiigeté des informations contenues dans cette dépêche. Il faut s'attendre, d'ailleurs, maintenant que l'on parle de négociations poursuivies par le gouvernement parallèlement avec les actes de violence qu'il médite, à voir les journaux se remplir de dépêches semblables a celleci.

Nous les reproduirons, s'il y a lieu, comme indice des idées qui régnent dans les régions officieuses ; mais nous avons à peine besoin de remarquer qu'on y chercherait vainement une indication exacte sur ce qui se passe à la cour pcntificale. Pour n'en donner qu'un exemple, à qui fera-t-on croire que le Saint-Siège, résolu à ne pas approuver l'expulsion des jésuites, convient, pour les autres corporations non autorisées, qu'elles doivent « se conformer aux lois pour continuerd'exister et d'enseigner »? Il est manifeste, en effet, si ce n'est pour la mauvaise foi des persécuteurs, que les jésuites, comme les autres congrégations, existent et enseignent en se fondant sur les lois. Le gouvernement lui-même l'a reconnu lorsqu'il a présenté l'article 7, qui devait, dans sa pensée, remplacer par une interdiction positive, inscrite en la loi, des textes qui n'existent plus.

Aussi les dépêches de l'Agence Havas ne méritent-elles, en ce point, aucun crédit. Il n'est pas téméraire de penser qu'elles sont fabriquées a dessein pour tromper le public, afin de masquer l'impuissance ou l'arbitraire du gouvernement.

23 mars 1880, mardi : Le gouvernement Français voudrait négocier la suppression des jésuites avec Rome.

L'Univers, 22 mars 1880


Divers journaux, plus ou moins officieux, ont annoncé que le gouvernement demandait au Pape de lui venir en aide au sujet des jésuites. Ces informations, que nous avons rapportées sous toute reserve, semblent avoir un fond de vérité. Sur le conseil de M. Gambetta et avec l'assentiment, toujours assuré, de M, Grévy, M. de Freycinet et ses collègues auraient, en effet, résolu de chercher à Rome une solution qui leur permettrait de donner satisfaction aux radicaux sans tomber ouvertement dans la violence et la persécution.

A quelles propositions se sont-ils arrêtés ? qu'espèrent-ils obtenir ? Sur ce point nous ne savons rien, et il est, à notre avis, d'autant plus difficile de savoir quelque chose que M. de Freycinet a dû se lancer dans cette voie un peu au hasard. Aller en avant sans savoir où l'on veut arriver, c'est le
système des esprits aventureux et incertains, auxquels manqent l'expérience et les convictions : c'est donc celui de M. de Freycinet. [...] 
Que sait-il du Pape ? que sait-il de l'Eglise, ce complaisant serviteur du radicalisme, pour renfermer ses demandes dans la mesure des principes ou seulement des convenances ?

Cependant, d'après les bruits qui ont cours et d'après les habitudes de la politique opportuniste, toujours amie de la duplicité, on doit croire que M. de Freycinet s'engage à combattre le mouvement antichrétien et même à l'arrêter, si les jésuites ferment leurs écoles et disparaissent. Peut-être même, une fois leurs écoles fermées, seraient-ils autorisés à conserver leurs résidences. Quant aux autres congrégations non autorisées, on s'arrangerait pour les mettre hors de cause; on n'en parlerait plus. M. Gambetta le promettrait et M. Grévy, qui selon sa coutume, y consenstirait. [...]

Que signifierait un engagementde M. de Freycinet, fût-il contresigné de M. Grévy ? Le gouvernement ne relève-t-il pas de la Chambre et ne lui est-il pas soumis jusqu'à l'extrême platiude ? Or, la majorité de la Chambre est possédée de la haine du catholicisme. [...] Le ministre qui a soutenu l'article 7 en le reconnaissant déraisonnable, impolitique, détestable, et qui s'occupe de l'appliquer après qu'il a été rejeté, ce ministre-là ne peut plus donner une parole valable. Que ses propositions aujourd'hui soient sincères ou astucieuses, qu'importe ! Nous savons bien que le jour où elles le gêneront il les oubliera. 

Quant à M. le président de la République, comment tenir compte de ses  engagements, s'il risquait d'en prendre, lorsqu'il fait profession de n'avoir
pas le droit de s'engager ? [...] 

Sous le bénéfice de ces observations, nous ne trouvons pas mauvais que M. de Freycinet s'adresse à Rome ; il y obtiendra des lumières qui éclaireraient une conscience droite et que suivrait un véritable homme d'Etat. Nous souhaitons vivement que M. de Freycinet soit cet hommef mais, à parler net, nous ne l'espérons point.

Quant au résultat des démarches et des habiletés du président du conseil et de ses agents, nous savons que Dieu, « par un effet de sa continuelle protection, dirige le serviteur qu'il a donné pour pasteur à son Eglise. » Cela nous suffit.

23 mars 1880, mardi : En 1870, Gambetta lui-même, reconnaissait comme illégal l'expulsion des Jésuites réclamée aujourd'hui par les anticléricaux

L'Univers, 22 mars 1880

En 1870, M. Esquiros, préfet de Marseille, voulut chasser les jésuites. Le 13 octobre, il prit un arrêté dans lequel, visant les lois du 13 février et du 18 août 1790, ainsi que le décret du 13 messidor an XII, il décidait :

Art. 1er. La congrégation des jésuites, de Marseille, n'ayant aucune existence légale et étant, par suite, incapable de posséder, est et demeure dissoute.

Art. 2. Les jésuites, mis en état d'arrestation, seront dans les trois jours conduits hors les frontièresde France.

Art. 3. Tous les immeubles formant l'établissement connu sous le nom de Mission de France et ses dépendances, de quelque nature qu'ils soient, seront provisoirement, et jusqu'à ce qu'il ait été statué ultérieurement, placés sous séquestre.

M. Gambetta n'en jugea pas de même. De Tours, il demanda par dépêche sa démission à M. Esquiros et il rendit le décret suivant :

En ce qui touche l'arrêté préfectoral d'expulsion des membres des congrégations religieuses non reconnues, et qui met leurs biens sous séquestre ; Considérant que si l'on peut légalement dissoudre la corporation, on ne peut porter atteinte à la liberté des Français qui en font partie et à leurs droits de résidence en France ;
Décrète : 

Tout arrêté d'expulsion s'appliquant à un Français, membre d'une congrégation religieuse non reconnue par la loi, est nul et de nul effet et sans force exécutoire.

Signé : Léon Gambetta.

23 mars 1880, mardi : Les radicaux ne reculent devant aucune abjection pour détruire l'école catholique : témoignage.

L'Univers, 23 mars 1880


Monsieur le rédacteur,

Le 20 mai 1879, un arrêté du préfet dé la Seine retirait aux frères des écoles chrétiennes la direction des écoles communales de la rue Poulletier, et malgré les succès que cette école avait obtenus dans les concours delà ville de Paris, les frères en furent explulsés le 9 juin. Cette mesure suscita parmi les habitants de l'île Saint-Louis la plus vive et la plus légitime indignation. De toutes parts des souscriptions s'organisèrent. Riche ou pauvre, chacun se fit un point d'honneur de protester en apportant son offrande contre l'odieuse tyrannie de la mesure préfectorale. En vingt jours, avec un entrain indescriptible, une maisonde la rue de Bretonvilliers fut louée, agencée et disposée en salles de classes, et le 20 juin 240 enfants conduits par leurs parents arrivaient à huit heures du matin, gais, souriants, heureux de retrouver leurs chers maîtres. Aujourd'hui ils sont 370.

En présence de cet élan spontané de la population, la coterie des libre-penseurs fut exaspérée. Les efforts les plus énergiques furent tentés auprès des familles, et particulièrement auprès des familles pauvres,pour enlever leurs enfantsà l'école des frères ; mais partout ils échouèrent contre le bon sens de la population. La coterie résolut alors de frapper un grand coup. Elle : fouilla dans le vieil arsenal voltairien. Elle y trouva l'arme si estimée des lâches. Calomniez, a dit le patron, il en restera toujours quelque chose. Il ne fallait plus qu'une main docile pour manier celte arme : elle
fut bientôt trouvée, et le choix fait honnour à la coterie.

Une fille S., âgée de vingt-trois ans, et mère d'un enfant de huit ans, l'envoyait depuis plusieurs mois à l'école de la rue Bretonvilliers. L'enfant fut placé au commencement de décembre dans la sixième classe, que dirigeait le frère Anthelme Edouard. Après un mois d'essai, le maître ne pouvant rien tirer de son élève pria le frère directeur de l'en débarrasser. L'enfant dut alors descendre dans une division inférieure. Ceci se passait fin décembre.

Le 24 février dernier, la fille S*** remettait à M. Doffémont, commissairede police, 34, quai de Béthune, une plainte contre le frère Anthelme Edouard, l'accusant d'avoir attenté à la pudeur de son enfant. Avec une regrettable précipitation, sans débat contradictoire, sans même une simple interrogation, M. Doffémont procéda à l'arrestation du frère Anthelme, qui fut incarcéré à Mazas. Il est vrai qu'il ne s'agissait que d'un congréganiste. Mais on frémit en pensant que sur un tel témoignage, l'homme le plus honorable peut être instantanément saisi, emprisonné, flétri : et on se demande ce quela liberté individuelle a gagné depuis cent ans, en démolissant la Bastille et la royauté, puisque nous avons aujourd'hui pour les remplacer Mazas et la république.

Grande fut alors la joie do la coterie !

Elle flairait un scandale, et ce parfum si apprécié par elle l'enivra. L'ivresse fut si grande que radicaux et opportunistes perdirent la mémoire de leurs mutuelles haines, et on vit les deux ennemis (peut-être vaudrait-il mieux dire : les deux compères) se donner rendez-vous sur la méme proie.

Le 3 mars, le Petit Parisien disait: 

A la demande unanime des habitants du quartier, le préfet de la Seine a pris un arrêté en vertu duquel les instituteurs congréganistes de la rue Poulletier devaient céder la place à des maîtres laïques. Ils ont ouvert une nouvelle école rue Bretonvilliers. Il y a quelques jourr, des plaintes graves furent déposées entre les mains du commissaire de police... Un malheureux petit garçon avait subi les odieuses caresses d'un frère de l'école... Ce dégoûtant personnage a été arrêté. Cette arrestation a fait grand bruit dans le quartier... Un certain nombre d'enfants ont été retirés de l'école congréganiste.

Ces lignes renferment trois mensonges. Il est faux que la laïcisation ait eu lieu à la demande des habitants, puisque sur trois-cents enfants que renfermait l'école laïcisée, deux cent, quarante ont, dès le premier jour, suivi les frères à la rue de Bretonvilliers. Il est faux que l'attentat ait eu lieu, puisque, ainsi qu'il va être établi plus bas, après plusieurs enquêtes les plus minutieuses et les plus sévères faites par la préfecture de police, par le juge d'instruction, par le parquet, la parfaite innocence du frère Anthelme a été reconnue et constatée par une ordonnance de non-lieu.

Enfin il est faux qu'un certain nombre d'en fants aient été retirés de l'école. Aucun enfant n'à été repris ; aucun père, aucune mère n'ont retiré leur fils. Bien au contraire, depuis l'arrestation du frère Anthelme, soixante admissions nouvelles ont été faites. Jamais protestation aussi éclatante, jamais démenti plus énergique et plus infamant n'a souffleté une calomnie.

Aux trois mensonges du Petit Parisien, la Petite République a jugé opportun d'en ajouter un quatrième. Voici son texte : "Il y a environ un an, à l'école de la rue Poulletier, le frère Anthelme avait déjà été sous le coup d'une accusation semblable." 

Cette allégation est absolument fausse. Mais comme elle va probablement être l'objet d'une poursuite judiciaire et d'une demande de dommages intérêts, je me contente de lui donner au jourd'hui un démenti formel.

Cependant, si honteuses que soient ces infamies, la coterie libre-penseuse avait atteint son but : un frère était arrêté. Voyons ce que va devenir ce scandale et sur quels visages va retomber la boue qui a été soulevée. - Le 26 mars, le frère Anthelme fut transféré du dépôt à Mazas. Alors commença une série d'interrogatoires, de confrontations et d'enquêtes qui établirent au grand jour sa parfaite innocence. Pendant les journées des 9-10-11 mars, trente et une citations en témoignage furent envoyées aux familles des enfants de la sixième classe, qui, toutes sans exception, fournirent les plus flatteurs et les plus honorables témoignages. Quelques jours après, un commissaire, envoyé à l'école par la préiecture de police, questionna à l'improviste douze entants ; aucune réponse ne donna lieu à mauvaise interprétation. Le 6 mars, le juge d'instruction vint à l'école examinerle local où, suivant le dire de l'enfant, se seraient passés les faits incriminés, et il constata l'impossibilité matérielle de ces faits. Le corridor indiqué par l'enfant et tout entier construit en vitrage, est exposé à tous les regards.

Enfin, les contradictions et les mensonges abondent dans les récits du petit accusateur, auquel la triste expression de son regard donne d'ailleurs une physionomie, peu sympathique. Cependant, bien que toutes les enquêtes aient été favorables au frère incriminé, l'affaire a été portée à la Chambre des mises en accusation, qui a conclu hier par une ordonnance de non-lieu.

Nous ne chercherons pas sur qui doit retomber le déshonneur de cette triste campagne. Nous ne remuerons pas les souillures dont les rédacteurs anonymes du Petit Parisien et de la Petite République se repaissent ; et tout en faisant nos réserves au point de vue d'une demande en réparation, nous les laisserons à leur festin.

Aussi bien, les appétits font deviner les hommes. Et pour nous refaire le cœur, nous enregistrerons les témoignages de satisfaction et de joie qui ont éclaté dans le quartier lorsque fut connue la délivrance de notre cher accusé. L'ordonnance de non-lieu fut connue à cinq heures à la rue Bretonvilliers. Aussitôt, les enfants qui étaient restés à l'étude du soir voulurent accompagner le frère directeur pour aller à Mazas ramener le captif, et ce matin, un groupe de cent cinquante hommes se porta spontanément à l'école et vint offrir au frère Anthelme un magnifique bouquet.

Dans les fleurs de ce bouquet, je n’en vois aucune qui ait un parfum aussi pur que les lettres écrites de Mazas par le frère Anthelme au directeur de son école. J'ai ces lettres sous les yeux. Elles portent encore le visa de la prison, et j'y lis ceci :

Je ne sais pas si c'est parce que je suis toujours enfermé que je suis trempé de sueur. Je ne fais que m'essuyer la figure et même quelquefois une petite larme que mes yeux laissent échapper au souvenir de mes chers confrères, de M. le curé, et même, j'ose le dire, ce sont encore mes petits enfants qui me font le plus soupirer après le jour de la délivrance. Que je pense à eux ! Pensent-ils à moi ? Je passe la moitié de mon temps à les repasser tous dans ma mémoire. Sont-ils bien sages ? Prient-ils le bon Dieu pour leur frère, qui pense bien à eux ?

Le cadre de cette note ne permet pas de citer ces trois lettres dans leur entier. Elles sont des perles de délicatesse et de sentiment, et l'impression qu'elles laissent dans l'âme est aussi douce, aussi pure, qu'est répugnante et dégradante l'impression produite par les deux journaux que j'ai cités plus haut.

Et maintenant, cher frère, courage, retournez au combat avec une âme vaillante et fière ! Vous avez reçu le baptême de la persécution et de la calomnie. Bien d'autres le recevront encore. Mais qu'importe ? Envers et contre tous, l'œuvre de Dieu se fera dans le monde. Si lourdes que soient les portes de la prison où le monde veut enfermer l’Eglise, elles s’ouvriront comme se sont ouvertes les portes de votre prison, et l'Eglise en sortira vivante, glorieuse, plus forte que jamais pour continuer sur la terre son œuvre de vérité et de charité !

Adrien Dubé, 18, rue des Archives

 24 mars 1880, mardi : Les instituteurs laïques ayant remplacé les Frères à Allais, sont à leur tour châtiés : l'Etat laïque est un mauvais maître !

L'Univers, 24 mars 1880

Saturne dévorait ses propres enfants. M. le préfet du Gard dévore avec non moins d'appétit ses instituteurs laïques. Il a chassé les frères de l'école communale d'Alais, et il a installé victorieusement à leur place des instituteurs choisis parmi les adeptes les plus dévoués des projets Ferry.

Avec l'aide de M. Gazot, il a gagné une grande victoire au tribunal des conflits. Les frères sont partis ; leurs remplaçants ont été installés, Malheureusement la médaille frappée pour perpétuer le souvenir de ces glorieux succès a, comme toutes les médailles, un revers. Ce revers, c'est que les écoliers ne sont pas revenus. M. Dumarest voudrait bien les ramener manu militari. Les projets Ferry, malheureusement, ne sont pas encore arrivés à faire voter l'article qui le lui permettra.

M. le préfet du Gard est alors entré dans une fureur comique. Il s'en est pris aux nouveaux instituteurs. Vous n'avez pas d'élèves, instituteurs indignes, inertes, mauvais républicains ! Vous trompez ma confiance. On ne se joue pas ainsi de ma volonté. Je vais vous traiter comme de vils congréganistes.

Et de la même plume qui a signé contre les écoles chrétiennes tant d'arrêtés d'expulsion, de suspension et de destitution, l'ami de M. Cazot à tracé fiévreusement une condamnation nouvelle :

Le préfet du Gard,
Sur le rapport de M. l'inspecteur d'académie, duquel il résulte que M. Louis Triaire, instituteur-adjoint à l'école communale laïque de Rochebelle (Alais), et MM. Modeste Méjean et Marcellin Gay, instituteurs-adjoints à l'école communale laïque de la rue Taisson (Alais), loin de prêter à leurs directeurs un concours dévoué pour assurer la prospérité des nouvelles écoles, ont, par une attitude de contradiction, d'opposition ou d'inertie, paralysé leurs efforts, compromisle succès de ces écoles et trompé la confiance de l'administration et des familles,
Arrête :
M. Louis Triaire, instituteur-adjoint à l'école communale laïque de Rochebelle (Alais), et MM. Modeste Méjean et Marcellin Gay, instituteurs-adjoints à l'école communale laïque de la rue Taisson (Alais), sont suspendus de leurs fonctions pendant un mois à partir du 1er mars courant, avec privation totale de leur traitement.

Suspendus les instituteurs qui ont remplacé les frères de l'école communale d'Alais ! Il n'y a pas grand mal à cela puisqu'ils n'avaient pas d'élèves. Mais suspendus sans traitement, c'est plus dur !

Si le pain manque à ces malheureux pendant ce mois de suspension, gageons que ni M. Dumarest, ni M. Cazot, ni aucun personnage républicain ne leur viendra en aide.

24 mars 1880, mardi : Lettres d'Allemagne : la décision du Pape Léon XIII pour la pacification religieuse est pleine de sagesse au vue des circonstance : perfaite soumission des catholiques allemands à ses décisions.

L'Univers, 24 mars 1880

On nous écrit d'Allemagne :

Le Moniteur de l'Empire (Reichsanzeiger), en rectifiant une erreur dans le texte de la lettre du Pape à Mgr Melchers (vocant pour creant), redresse également la date donnée par la Germarnia. La lettre pontificale est datée du 23, et non du 24 février. Elle ajoute que le passage essentiel de ce document, d'après une traduction officieuse donnée par l'ambassade de Vienne, porte :

« Nous tolérerons que les noms des prêtres, que les évêques s'associeront pour partager avec eux leurs sollicitudes dans la charge des âmes, soient notifiés au gouvernement prussien avant leur institution canonique. ».

S'agit-il seulement des prêtres ayant un titre canonique ou de tous les prêtres ayant charge d'âmes en général ? Le gouvernement aura-t-il un droit de veto dans les nominations ?

Les lois de mai, qui soumettent les ecclésiastiques à un contrôle gouvernemental perpétuel, — examen devant l'Etat, cour ecclésiastique, élection des curés, — seront-elles abolies ou simplement soumises à une révision, dont le sort est encore dépendant d'une majorité problématique ?

Ces questions, qui troublent certains organes catholiques, nous paraissent inutiles, du moment que le Saint-Père a jugé possible une concession en des matières discutables. La lettre à l'archevêque de Cologne renferme en elle-même la garantie que le gouvernement a abandonné la thèse du docteur Falk, qui déclarait les lois de mai indiscutables. Il est à noter, d'ailleurs, que la concession faite par le Saint-Père existe déjà de fait dans différents Etats. Enfin, cette concession est nécessairement corrélative à d'autres concessions équivalentes à faire par le gouvernement.

Voici ce que dit à ce sujet la Feuille-Noire de Berlin, édition hebdomadaire de la Germania :

Nous ne sommes pas en mesure de juger de l'étendue de la concession pontificale. Nous ne connaissons ni les prémisses posées par le Pape, ni la portée de l'intervention éventuelle de l'Etat. Mais nous avons pleine confiance dans la sagesse du Souverain Pontife, qui connaît ce qu'exigent les intérêts de la sainte Église. La misère des paroisses sans pasteurs est écoeurante ; elle augmentera d'année en année et les conséquences du saint ministère interrompu empirent d'un jour à l'autre. Le Saint-Père s'est demandé sans doute : Quel mal est le moindre ? Notifier au gouvernement les titulaires ou laisser les églises sans pasteurs ? Il opte en faveur de la première alternative et nous lui en avons de la reconnaissance. Car tous nous avons tenu fermes au principe, que l'Eglise pouvait faire des concessions sur certaines dispositions des lois de mai, à condition que l'Etat fermerait l'oeil surles autres exigences qui sont impossibles. Et c'est d'après ce principe que le Saint-Père aura décidé.

La Gazette officieuse (protestante), de Darmstadt considère la lettre du Pape à Mgr Melchers comme le précurseur immédiat de la paix définitive avec la cour de Rome, dont les conditions ultérieures seraient, annoncées au monde par le son des cloches pascales.

Pour nous, ce qui nous paraît surtout significatif, c'est que la lettre ait été adressée à un prince de l'Eglise révoqué « laïquement » et démis de son siège à cause de sa résistance aux dispositions des lois de mai [Mgr Melcher avait du s'exiler en Belgique], qui se rapportent à la nomination des ecclésiastiques, après avoir subi de ce chef un emprisonnement. Malgré la déposition par l'Etat de l'archevêque, le Pape parle des « ouailles qu'il gouverne. » Ces paroles sont pour nous pleines d'espérance.

26 mars 1880, vendredi saint : Mise au point de l'Osservatore romano au sujet de la popagande anticléricale prétendant que le Pape négocie la suppression des Jésuites en France

L'Univers,  26 mars 1880

En réponse aux bruits que divers journaux, et particulièrement l’Italie, n'ont pas craint de répandre sur les dispositions du Saint-Siège par rapport à l'expulsion éventuelle des jésuites de France, l’Osservatore romano vient de publier l'article suivant, dont il a reçu communication et dont, à cause de cela, il est superflu de faire ressortir l'importance. Plusieurs journaux français, et notamment les officieux comme la Paix, pourront en faire leur profit :

L’Italie, journal franco-italien qui s'arroge le droit de dogmatiser sur les plus grands intérêts relatifs à la France et à l'Italie, ne réussit qu'à unir le fantastique roman français à la facile poésie italienne ; l'un et l'autre sont abondamment mêlés de voltairianisme, à tel point que ses articles politiques pourraient à bon droit être intitulés : Romans politico-voltairiens.

C'est chose admirable que la désinvolture avec laquelle l'Italie révèle chaque jour à ses bons lecteurs les secrets les plus cachés des cabinets, les conversations les plus intimes des hommes d'Etat et les combinaisons les plus profondes de la diplomatie.

En vérité, l'Italie, non contente de se poser en pythonisse, s'imagine simplement avoir part à l'omniscience divine, ce qui lui donne l'intuition des futurs conditionnels. Il suffît, pour s'en convaincre, de lire les phrases suivantes, tirées des soi-disant Nouvelles du Vatican, du 19 mars : « Le Saint-Siège eût été disposé à sacrifier les jésuites sur l'autel de la paix... Le nonce à Paris n'a pas été formellement avisé de proposer des concessions, car certaines choses se font, mais ne se disent pas... Le Vatican ne veut pas dire à la compagnie de Jésus de se retirer : il lui suffira qu'elle ne soulève pas de conflits, si le gouvernement se décide à agir contre elle. »

Le Saint-Siège serait donc, selon les poétiques divinations de l'Italie, disposé à sacrifier les jésuites, si le gouvernement français se décidait à agir contre eux. Examinons brièvement toutes les insinuations indignes et les impudentes faussetés renfermées dans l'hypothèse, publiée par le journal franco- italien.

Avant tout, nous devons rappeler à l’Italie que les Pontifes romains en général, et Léon XIII on particulier, ne connaissent pas la théorie qui consiste à sacrifier qui que ce soit aux désirs d'autrui. Léon XIII, qui a passé les années de son adolescence au collège dos jésuites à Viterbe et qui a poursuivi ses études au Lycée grégorien, conserve le souvenir le plus cher et le plus reconnaissant de ces années, et de ces Pères qui furent pour lui des maîtres dans les sciences divines et humaines, ainsi qu'il en a rendu un solennel témoignage dans un élégant discours adressé aux professeurs de l'université grégorienne.

Et ce serait Léon XIII, dont le monde entier reconnaît aujourd'hui la force d'âme invincible et la fermeté de caractère, qui se soumettrait à sacrifier le faible au fort, l'opprimé à l'oppresseur !

Les papes, que l'Italie parcoure un peu l'histoire de l'Eglise, les papes n'ont pas l'habitude de sacrifier les autres, mais de se sacrifier eux-mêmes. Les papes ont pris souvent la défense du persécuté, de l'orphelin et de la veuve contre les puissants du monde. Quand Rome prend sous son égide la tutelle des droits d'autrui, elle écrit sur son drapeau : Frangar, non flectar, les suggestions utilitaires et égoïstes de l'Italie, Rome les a condamnées depuis longtemps en proscrivant le Prince de Nicolas Machiavel. Rome n'a jamais sacrifié les épouses sans défense au caprice et à la fière tyrannie des Lothaire et des Henri ; ni les Ignace à la toute-puissance des empereurs d'Orient, ni les institutions catholiques aux usurpations du besarisme et de l'anarchie. L'apologie de la justice papale est écrite sur la tombe de Grégoire VII : DILEXI JUSTITIAM, ET ODIVI INIQUITATEM PROPTEREA MORIOR IN EXILIO [Il a aimé la justice et haï l’iniquité, c’est pourquoi il est mort en exil].

Depuis dix-neuf siècles, les grandes calamités, les nobles infortunes, l'innocence persécutée, ont trouvé asile et protection à l'ombre du Vatican. Comment donc, si l'on songe à la qualité de la victime, peut-on supposer que le Vatican, foulant aujourd'hui aux pieds ses traditions, sacrifie, comme le prétend l'Italie, un ordre religieux illustré par une existence trois fois séculaire, par d'insignes services rendus à la Papauté, par des hommes qui honorent l'Eglise, la science et les lettres ? Et cette institution serait sacrifiée au moment où ses ennemis décrètent l'ostracisme contre elle en haine de l'école chrétienne dont elle a souverainement bien mérité ?

Que l'Italie ne se fasse pas illusion : Rome ne se fera pas complice de la violation de la liberté des pères de famille, ni des funestes conséquences qu'entraînera pour la France la substitution de l’enseignement laïque et incroyant à l'enseignement actuel.

Si l'Eglise livre en Allemagne, en Belgique et en Italie la grande bataille du droit d'enseigner, elle ne manquera pas davantage en France à la mission qui lui a été donnée sur les esprits et sur les cœurs des nouvelles générations. En outre, si l'on considère l'ensemble des circonstances au milieu desquelles le Saint-Siège paraîtrait consentir à ce sacrifice, l'absurdité de l'insinuation de l'Italie deviendra encore plus manifeste.

Est-ce que, par hasard, après les innombrables pétitions adressées par des personnes si honorables au gouvernement français pour la conservation de ces écoles, après le vote du premier corps politique qui leur a été favorable, après que l'enquête la plus sévère sur les méthodes, les principes et la discipline a démontré qu'elles sont irréprochables sous tous les rapports, Rome pourrait concourir à leur destruction ? Que l'on attende d'autres jugements la condamnation d'un prévenu au moment où l'on déclare : nullam invenio in eo causam. De telles sentences n'émaneront jamais du Vicaire de Celui qui en a été la victime !

Si, en fait, l'intolérance et l'ingratitude viennent à triompher, le Saint-Siège saura bien distinguer entre les effets inéluctables de la force majeure et le critérium moral d'un aussi déplorable événement. L'Eglise et ses institutions, selon la volonté et l'exemple de son divin fondateur, ne peuvent pas ne pas subir le choc violent des passions humaines : mais pour sauver l'humanité, il suffit que la voix du Vicaire de Jésus-Christ résonne dans le monde, maîtresse de vérité et de justice, défendant l'opprimé et con damnant l'oppresseur.

26 mars 1880, vendredi saint : Selon le Parlement, la suppression des Jésuites sera loin de résoudre la question de l'anticléricalisme

L'Univers, 26 mars 1880


Au sujet des desseins que l'on prête aux ministres, nous lisons dans le Parlement :

On s'imagine que tout sera fait, fini, âchevé, quand on aura supprimé la congrégation des jésuites, et la vérité est qu'on n'aura absolument rien fait, ce qui s'appelle rien.

On ressuscite, on reprend des lois, dont quelques-unes datent du moyen âge ; autant vaudrait aller endosser une cuirasse au musée de Cluny et provôquer ensuite la sentinelle armée du fusil Chassepot qui veille devant la porte. Sur quel terrain se bat-on? Sur celui de l'enseignement, sans doute, et on l'oublie trop.

Ce terrain a été absolument renouvelé par les lois modornés. La liberté de l'enseignement existe aujourd'hui à tous les degrés : nous avons tous le droit d'ouvrir des établissements d'enseignement primaire, secondaire ou supérieur. Aucune autorisation n'est nécessaire. Ah! nous le reconnaissons, si l'article 7 avait été voté, on aurait pu priver les jésuites de cette faculté qui appartient aux autres citoyens ; ils auraient été mis en dehors du droit commun ; mais l'article a été repoussé par le Sénat.

Qu'en résulte-t-il ? Il en résulte que les jésuites continuent à jouir du droit commun. On va les dissoudre comme congrégation ; le lendemain, ils jouiront plus que jamais du droit commun comme simples particuliers ou comme prêtres ordinaires. Ils portent déjà soutane noire, ils n'auront plus qu'à y ajouter un rabat ou qu'à dépouiller la soutane au besoin. Aussitôt le gouvernement n'aura plus rien à dire. Les foudres auront été esquivées. 

Ces observations ne sont pas d'un journal ami des jésuites. Elles établissent fort bien à quel point le gouvernement, qui veut se rendre coupable de violence, est en même temps coupable d'irréflexion.

26 mars 1880, vendredi saint : Les Messes pour les morts : la révolution italienne les a spoliées et les religieux chargés de les célébrer sont dans la misère

L'Univers, 26 mars 1880

Parmi les iniquités de la Révolution italienne, il en est une dont le poids retombera pesamment sur les auteurs et fauteurs de la spoliation de l'Eglise, ces auteurs et fauteurs que les anathèmes de Pie IX ont déjà frappés : je veux parler de la mise en oubli de toutes les obligationsde messes qui grevaient les biens ecclésiastiques vendus aux enchères publiques. Il y a là des droits sacrés à acquitter, des droits que revendiquent les âmes des morts ainsi que Dieu lui-même. Or, on n'aura pas impunément volé Dieu et les âmes. Tous les hommes qui constituent le gouvernement italien, c'est-à-dire ministres proposant des lois, députés votant ces lois, sénateurs les approuvant, roi les sanctionuant et fonctionnaires de tout ordre les appliquant, sont coupables de cette violation des droits de Dieu et des âmes, et coupables sont également les acquéreurs des biens grevés des charges de messes. 

Dans les pays d'Europe où l'Eglise a subi les mêmes outrages et les mêmes violations des droits de Dieu et des âmes, le châtiment a été et demeure visible : quelque chose de fatal a pesé et pèsera jusqu'à la fin sur les détenteurs des biens ecclésiastiques.

A l'époque de la conquête de l'Italie par le premier Bonaparte, le vainqueur, ne voulut pas que l'Eglise perdît, avec ses biens temporels, le bénéfice des revenus spirituels attachés à ces biens. Il créa à Milan le Mont Napoléon, qui prit à sa charge de faire acquitter les obligations inhérentes à ces biens aliénés, et ce Mont embrassa l'Italie entière. En 1815 on fit une liquidation longue et laborieuse, et le cardinal Consalvi signa un traité avec les délégués des gouvernements restaurés dans la péninsule, traité par le quel chacun de ces gouvernements reprit la part qui lui incombait.

La révolution actuelle n'a pas eu les mêmes scrupules, elle a tout absorbé, tout vendu, et c'est ainsi que des milliers, je devrais dire des millions d'obligations de messes ne sont point acquittées. A Lorette, par exemple, le gouvernement a mis la main sur le fonds de 40 000 messes. Il s'ensuit que les prêtres et les moines spoliés gémissent dans un état voisin de l'extrême misère et n'ont même pas la modique ressource des aumônes de messe.

Les intentions manquent en Italie, dans l'Italie méridionale et en Sicile surtout. Il est vrai que plusieurs évêques de France ont eu l'excellente initiative d'offrir des intentions de messe au Pape, qui les a accueillies avec reconnaissance, parce qu'il a eu ainsi le moyen de venir au secours des prêtres et des religieux italiens. Mieux que personne, j'oserai même dire seul, le Pape sait la juste étendue des souffrances des diocèses d'Italie, et seul il est en état de répartir avec équité parmi ces diocèses les aumônes de messes de la chrétienté.

Nous avons en France des sanctuaires riches d'offrandes de messes en si grand nombre qu'il faudrait bien des années pour les acquitter. Que ces sanctuaires imitent la conduite des évêques et confient à Léon XIII le soin pieux de remplir les intentions des fidèles au profit de leurs chers morts. Ceux-ci n'attendront pas dans les peines de l'autre vie le rafraîchissement que leur offrent là foi et la charité des vivants. Et ce qui est dit ici de la France peut également se dire des Eglises des autres pays d'Europe et des pays de mission.

Cependant, au milieu de la pauvreté des prêtres et des religieux d Italie, s'est révélé à Rome un acte de sainte et sublime charité : des moines ayant des aumônes de messes se sont associés pour célébrer gratuitement ces messes et en affecter le produit au soulagement des religieuses expulsées de leurs cloîtres par le gouvernement italien. Il y a là un des traits les plus émouvants de l'histoire de la persécution moderne, un trait digne des premiers âges du christianisme.

27 mars 1880, samedi saint : Lettres de Rome : affluence des pèlerins à Rome ; le Pape Léon XIII ; autorise à la pas faire maigre le Jeudi Saint à cause de la fête de l'Annonciation ; il a célébré dans sa chapelle privée ; il fera distribuer 10 000 Fr d'aumône le jour de Pâques ; différentes nominations ; l'Académie des Arcades célèbre le Vendredi Saint dans les grandes traditions ; le Cal Alimonda y a proniocé un discours sur le Calvaire et le communisme. 

L'Univers, 6 avril 1880

Rome, 27 mars.

Depuis l'occupation de Rome par les Italiens, on n'avait vu nombre si considérable d'étrangers, particulièrement de Français, d'Allemands et d'Anglais. On doit cette affluence aux industriels qui, d'accord avec les administrations des chemins de fer, offrent aux pèlerins et aux touristes des prix réduits entre les grandes capitales et la Ville éternelle. 

Ce n'est pas précisément l'idéal des pèlerinages, ni même des caravanes artistiques. Mais enfin de tout ce mouvement la Providence tirera ce qui convient ad majorem Dei gloriam. Les hôtels, les auberges et les maisons meublées sont remplies ; des files de fiacres sillonnent les rues, les basiliques et les paroisses où l'on célèbre les offices de la semaine sainte, les monuments, les musées, le Forum et le Colisée attirent cette foule nomade.

A la visite des sépulcres, on a remarqué la reine et quelques femmes de la cour : la reine ne donne en aucune rencontre aucun signe extérieur de religion : cela flatte sans doute l'impiété officielle, tandis que les petites pratiques de la reine font pâmer d'aise et de componction Figaro. La bonne politique veut peut-être qu'il en soit ainsi.

Le jeudi saint, le Pape a permis aux fidèles de suspendre le maigre, à cause de la fête de l'Annonciation de la Sainte Vierge, bien que cette fête soit renvoyée. Par une autre décision apostolique, il a voulu que dans toutes les basiliques et églises un nombre déterminé de prêtres puissent célébrer des messes basses. Le matin, dans sa chapelle privée, Léon XIII a donné la communion à de nombreux prélats et officiers ecclésiastiques et laïques de la maison pontificale, ainsi qu'à plusieurs nobles Romains. Le même jour il a donné à son aumônier secret dix mille francs pour être distribués aux pauvres de Rome.

On savait depuis quelque temps que Sa Sainteté avait accueilli la demande de Mgr Pie Martinucci, d'être relevé de ses fonctions de préfet des cérémonies pontificales et de secrétaire de la congrégation du cérémonial, comme aussi de la charge de premier custode de la bibliothèque Vaticane. Sa longue carrière avait rendu le repos nécessaire à ce prélat, très connu dans le monde ecclésiastique par ses travaux liturgiques. Tout en laissant à Mgr Martinucci ses dignités, le Pape a daigné appeler à lui succéder, comme préfet et, secrétaire, Mgr Antoine Cataldi, maître des cérémonies, également connu, surtout en France, en Angleterre et en Belgique, où il s'est fait remarquer par son zèle éclairé, par sa science et par ses qualités professionnelles. Il est dans l'excellence de ces fonctions si nobles, le maître accompli. Il en sait l'histoire, il en décrit souvent avec enthousiasme les grandeurs ; il dit leur sens profond. Après tout, les cérémonies ecclésiastiques, bien autrement élevées que celles des cours souveraines, sont la manifestation extérieure du mysticisme et du symbolisme religieux ; au point de vue même de l'art, elles ont une beauté incomparable ; elles sont la figure de l'ordre et de l'harmonie célestes.

Le préfet des cérémonies pontificales occupe à la cour de Rome une grande situation : il préside au collège des maîtres des cérémonies, qui sont au nombre de douze, lui compris, dont sept surnuméraires. Dans le livre de la hiérarchie ecclésiastique, les cérémoniers pontificaux sont les premiers inscrits parmi les camériers pontificaux secrets. Ils font partie, en qualité de consulteurs, de la S. congrégation du Cérémonial, qui a pour préfet le cardinal doyen et pour membres neuf cardinaux, congrégation qui décide souverainement, avec l'agrément du Pape, dans toutes les matières touchant le culte catholique. Certes, le monde laïque se doute médiocrement du travail de cette congrégation, mais je me souviens d'avoir rapporté ici que, lors de la canonisation des martyrs japonais, quatre gros volumes in-folio furent écrits, dans lesquels se trouvaient fixés les règles et le sens des fonctions à accomplir dans la basilique vaticane.

A la charge de premier custode de la bibliothèque vaticane, Léon XIII, profond connaisseur des hommes et de leurs aptitudes, a daigné appeler Mgr Etienne Ciccolini, son camérier participant, qui conservera le titre de camérier participant émérite.

Mgr Ciccolini est, à bon droit, un des prélats les plus estimés de Rome. D’un caractère franc, quelque peu rude, qui sert d'enveloppe à l’âme la plus douce, la plus sacerdotale que je connaisse, il n'a que des amis dans le monde catholique ; dans le monde hostile on ne lui refuse pas le respect et la considération. Parfois, la vertu s'impose et opère de ces prodiges.

Avec la généreuse impulsion que Léon XIII veut donner aux études, Mgr Ciccolini se trouvait indiqué au choix de Sa Sainteté. Le custode de la bibliothèque a sa résidence au Vatican ; sa porte est à côté de celle qui s'ouvre sur cette collection, la plus riche du monde, et dont une disposition récente du Pape va rendre l'accès facile aux savants et aux curieux.

Mgr Ciccolini gardera sa charge de custode général des Arcades, de cette académie qui, sous sa direction, a repris son ancien éclat et s'est accrue d'une foule de savants, de poètes, d'écrivains, d'artistes, sans distinction de patrie, de sexe et même de religion. C'est un des témoignages magnifiques de la liberté romaine, s'élevant au-dessus des questions qui divisent ailleurs les esprits et ne demandant aux pasteurs des Arcades que l'amour des choses intellectuelles et le respect des choses divines.
Hier, vendredi saint, il y a eu séance solennelle, selon le vieil usage de l'Académie, pour célébrer la mort du Sauveur. Toutes les places de la vaste salle des Arcades étaient occupées. Aux fauteuils, on voyait plusieurs cardinaux ; des prélats, des membres du corps diplomatique près le Saint-Siège.

L'Em. Alimonda, ayant à sa droite le custode général, a lu un discours sur le Calvaire et le communisme, dans lequel il s'est attaché à prouver par des arguments d'une irrésistible et éloquente logique comment le Calvaire sanctifie et fait aimer la douleur, tandis que le communisme poursuit et fait aimer le plaisir. Pendant une heure ce prince de l'Eglise a tenu dans l'admiration son brillant auditoire. Après le discours, des poètes ont récité des pièces de vers en diverses langues, et des musiciens ont exécuté des compositions, le tout ayant pour sujet la mort de notre divin Sauveur.
Demain, jour de Pâques, Sa Sainteté ne tiendra point chapelle, mais célébrera la messe à la chapelle Sixtine et distribuera le pain eucharistique à des fidèles qui en ont fait la demande.

En notre église de Saint-Louis, à dix heures, il y aura office pontifical célébré par S. Em. le cardinal Pie, évêque de Poitiers. Après l'évangile, Son Eminence prononcera une homélie. La messe de Schubert sera exécutée par la chapelle de notre église nationale, à laquelle se joindront les meilleurs chantres de la Sixtine, sous la direction de l'abbé Fritsch.

27 mars 1880, samedi saint : Rectifications à propos des calomnies de Jules Ferry prononcés contre le Pape

L'Univers, 26 mars 1880

Parmi les mille erreurs qui émaillent le discours de M. Ferry, il en est une qui est péremptoirement redressée par le Courrier de la Vienne. Nous
empruntons à ce journal son argumentation, qui nous paraît décisive :

L'ex-préfet de la capitulation a cité, dans son trop fameux réquisitoire de la semaine dernière, un mot attribué à Napoléon Ier : « J'ai fait demander au Pape si les pères de la Foi étaient des jésuites, et il m'a répondu que non. J'ai fait saisir leurspapiers, j'ai trouvé lés preuves du contraire. Comment voulez-vous croire à des gens qui se donnent mutuellement dispense pour mentir ? »

A ces mots, M. Henry Fournier, révolté par l'impudence de la calomnie, a fait entendre une énergique protestation : « C'est indigne! C'est le Pape qui est outragé! » M. Henry Fournier a raison. Si quelqu'un à menti dans toute cette affaire, ce n'est pas le Pape......

Voici la vérité. 

Lesjésuites n'avaient jamais cessé d'exister en russie : ils y avaient été conservés par Catherine II, qui refusa obstinément de laisser promulguer le bref de suppression dans ses États, Clément XIVen fut informé et ne réclama pas ; Pie VI encouragea et bénit ces quelques membres de la compagnie de Jésus échappés au naufrage. Enfin Pie VII, le 7 mars 1801, reconnut solennellement l'existence des jésuites en Russie.

Il y avait donc alors des jésuites en Russie, et il n'y en avait que là. Tout ce qui n'était pas uni aux jésuites de Russie n'était pas jésuite : c'est évident. Cependant quelques prêtres français, émigrés dans les Pays-Bas, avaient fondé, vers 1794, une association pieuse sous le nom de congrégationdu Sacré-Coeur de Jésus. Le prince de Broglie, l'abbé de Tournely, M. Varin en furent les premiers membres. Nul des anciens jésuites sécularisés depuis 1773 ne vint se joindre à eux.

Un peu plus tard, en 1797, Nicolas Paccanari fondait à son tour, à Rome, la Société des paccanaristes, ou Société de la Foi de Jésus. Pères du Sacré-Coeur, pères de la Foi avaient à peu près même but, mêmes règles ; et le tout, il faut l'avouer, différait peu de l'institut d'Ignace de Lojola. Pie VI engagea les associations des Paccanaristes, et des Pères du Sacré-Coeur à s'unir en un seul corps, et, d'après son désir, la fusion s'opéra en 1799. On prit le titre de Société de la Foi, et l'on se soumit à Paccanari. Celui-ci s'engagea alors à travailler à l'union de la nouvelle Société avec celle des jésuites de Russie. Mais comme il ne fit aucune démarche pour arriver à ce résultat, comme il finit même par refuser catégoriquement d'entrer dans la Société de Jésus, plusieurs inférieurs se séparèrent de lui et allèrent demander leur admission dans les rangs des fils de saint Ignace.

Quelques-uns furent admis en effet, mais individuellement, non pas comme anciens jésuites, mais comme simples novices, et durent subir toutes les épreuves exigées par les règles. Enfin, en 1814, la compagnie de Jésus fut rétablie par tout l'univers, et les jésuites rentrèrenten France.

Cette histoire n'est pas fort ancienne, M. Ferry aurait pu la connaître. Il aurait vu que de ces faits et de ces dates se dégagent les trois conclusions suivantes :
1. Le Pape eut raison de dire que les pères de la foi n'étaient pas jésuites ; la vérité des faits ne lui permettait pas de parler autrement.
2. L'empereur n'a pu voir le contraire dans leurs papiers ; tout au plus a-t-il pu y trouver que plusieurs d'entre eux voulaient devenir jésuites, et, pour s'en rendre dignes, s'efforçaient de prtendre l'esprit de la compagnie.
3. Personpe ne s'était donné dispense pour mentir ; mais l'empereur fut trompé.

Quant au ministre de l'instruction publique, qui colporte encore aujourd'hui cette erreur, est-il trompé, lui aussi, ou veut-il tromper ?

27 mars 1880, samedi : Le gouvernement prépare la destruction des Ordres religieux par la ruine financière : démontage des arguties.

L'Univers, 27 mars 1880

C'est un curieux phénomène que celui de l'horripilation qu'éprouvent les fier-à-bras de la libre-pensée à l'aspect des religieux. Ces grands hommes blêmissent devant le rabat d'un frère de la doctrine chrétienne ou la cornette d'une fille de charité. Donc, ils regrettent avec sincérité l'heureux temps des lettres de cachet et du bon plaisir, et ne pouvant renfermer dans la Bastille, étourdiement démolie par leurs ancêtres, ces religieux abhorrés, manquant de lois pour les déporter, et attendant encore la domesticité judiciaire qui pourrait remplacer les arrêts par les services, ils ont rêvé de détruire les instituts religieux en les ruinant, dans les formes bien entendu, et légalement. M. Brisson a bien voulu se charger de rédiger, en style législatif, ce projet folâtre. [...]

Le but réel de l'article Brisson est facile à saisir; mais arrêtons-nous au but apparent. On suppose que les communautés, très riches, échappent par des procédés mystérieuxaux charges publiques, et l'on entreprend de faire cesser ce désordre. Or, la supposition est fausse dans ses deux parties.

Les communautés, prises dans leur ensemble, sont pauvres, et elles payent au trésor des sommes plus fortes que les simples particuliers. Les communautés sont pauvres, premièrement parce que les sujets nés dans une condition aisée y sont en fort petit nombre. C'est dans les rangs du peuple que se recrutent généralement les instituts religieux, aussi bien que le clergé paroissial. Qu'un descendant des croisés ou la fille d'un banquier entrent dans une congrégation, l'on en parle beaucoup et la chose fait du bruit. Pourquoi ? parce que l'événement a quelque chose d'extraordinaire.

Les communautés sont pauvres, secondement, parce que généralement les familles riches, dont les fils ou les filles entrent en communauté, trouvent
commode de reporter sur leurs autres enfants ou de garder pour leurs plaisirs, pour leur luxe, la grosse dot à laquelle, dans le monde, le religieux aurait eu droit. Ces familles payent strictement la dot obligatoire au couvent, dot dont le chiffre s'élève rarement à dix mille francs. Ainsi, d'une part, le couvent, pour se recruter, est obligé d'admettre un très grand nombre de sujets sans dot ; d'autre part, les novices qui pourraient, par un aport plus considérable, compenser ce éficit, ne le font presque jamais.

Les communautés sont pauvres, troisièmement, parce que les libéralités charitables à notre époque ont pris un cours nouveau, nécessité d'ailleurs par l'état des choses. Autrefois, avant 1789, les couvents recevaient becoup, soit parce qu'ils étaient des foyers d'hospitalité où les enfants des familles riches venaient y mené une vie assez large, soit encore et surtout parce que les couvents étaient en ce temps-là l'assistance publique chrétienne. Un homme généreux voulait consacrer aux bonnes oeuvres une portion de sa fortune ; il donnait au monastère, sachant que le monastère ferait aux pauvres la distribution. De nos jours, les oeuvres, même quand les religieux s'y trouvent le plus mêlés, ont une existence propre, et les libéralités vont droit aux oeuvres. Si l'on donne à une communauté, la largesse a d'ordinaire, une affectation spéciale, et la communauté n'est qu'un instrument. Ainsi, on fonde une maison de frères. L'institut des frères ne reçoit pas quelques milliers de francs de rente purementet simplement ; le bienfaiteur fournit le traitement des frères chargés de donner l'enseignement gratuit aux enfants des classes ouvrières. Sauf de rares exceptions, les donations aux instituts religieux ont aujourd'hui ce caractère ; elles assurent du pain à un certain nombre de leurs sujets, mais en échange d'un labeur plus qu'équivalent à la somme qui leur sera versee.

Les communautés sont pauvres, quatrièmement, parce que, songeant beaucoup plus à faire le bien qu'à amasser du bien, elles vont de l'avant, acceptent, souvent même cherchent l'occasion de se dévouer dans des conditions financières aléatoires, insuffisantes. N'est-ce pas l'histoire de ces maisons nouvelles, commencées avec les plus minces ressources et grâce aux facilités que fournit de nos jours l'hypothèque ? Le Crédit foncier en sait long sur cet article. N'est-ce pas surtout l'histoire des maîtres congréganistes de toutes ces écoles libres que la persécution a nécessitées, dont la modeste rétribution repose uniquement sur des quêtes dont le résultat est toujours incertain, et qui n'en courent pas moins intrépidement au poste du dévouement ?

Les communautés sont pauvres, cinquièmement, parce qu'elles ont de lourdes charges intérieures. Il en est des pensions des sujets à l'essai, des sujets à instruire et à former, comme des dots : elle ne sont guère payées. D'autre part, pour les religieux, pour les saintes filles qui, à l'école et à l'hôpital, ont dépensé sans compter et rapidement leurs forces physiques, pas de retraite. L'institut soigne à ses frais ses infirmes, ses vieillards, ses
nombreux invalides de la charité. Et comme le sentiment d'une pieuse fraternité les guide en cette conjoncture, il dépasse pour ses malades les règles de stricte économie qui, partout ailleurs, président à ses dépenses. Grosse affaire pour son budget...

Voilà pourquoi les congrégations actuelles ne sont pas riches. M. Brisson, ou la maçonnerie par sa bouche, pourrait objecter aux congrégations deux faits considérables : elles font des aumônes ; elles bâtissent. Que les congrégations fassent des aumônes, il faut l'avouer. Mais en doit-on conclure qu'elles sont plus riches que M. Gambetta, qui n'en fait pas, que nous sachions, ou seulement que M. Brisson qui, à notre connaissance, n'humilie point ses semblables en entr'ouvant pour eux son portemonnaie ?

Ce serait aller bien vite. Partout où règne le sentiment chrétien, le pauvre est aimé, et dès lors secouru. Quiconque connaît un peu le vrai peuple sait combien les pauvres gens sont secourables à plus pauvres qu'eux. Par qui est souvent adopté l'orphelin d'un ouvrier ? Par un ouvrier chargé d'enfants. L'aumône prouve la charité de celui qui la fait, mais non pas son opulence. La charité est tellement ingénieuse à restreindre les dépenses personnelles qu'elle trouve dans le sacrifice une source inépuisable d'aumônes. Vivez, monsieur Brisson, comme vit un frère ignorantin ; contentez-vous du dîner d'une carmélite ou d'une fille de Saint-Vincent de Paul, vous saurez bientôt comment on réussit, sans être riche, à faire d'intarissables aumônes. Le secret est des plus simples, et à la portée de tous ; avoir sous les yeux un crucifix et s'imposer d'incessantes privations.

Mais les communautés bâtissent, et le bâtiment coûte cher. Elles sont donc opulentes.— Autre illusion. Ce n'est pas à un financier de la force de M.
Brisson qu'on apprendra que le crédit est le magicien qui construit à l'heure actuelle au moins quatre-vingt-dix-neuf maisons sur cent. Les communautés ont besoin, en beaucoup de cas, de bâtiments asses vastes. Elles les construisent quand elles pensent pouvoir servir les intérêts des sommes empruntées à cet effet. Leurs chapelles sont l'occasion de quelques offrandes qui, généralement, restent fort au-dessous du prix de revient de ces chapelles. Une chapelle très modeste exige un service annuel d'intérêts de huit à dix mille francs ; les quêtes donneront peut-être le quart ou le tiers de la somme. Dans quelques-unes de ces chapelles, on remarque un certain luxe. Mais combien souvent ce luxe est plus apparentque réel ! M. le ministre au commerce fera comprendre à M. Brisson que tout ce qui brille n'est pas or. Quelquefois,une personne riche offre à la chapelle un objet de prix. Les religieux n'en sont pas plus à l'aise. Si à force d'économies et de privations une comunauté diminue peu à peu la dette qui a sevi à financer la construction de ses bâtiments,
en agissant ainsi, à qui fait-elle tort et quel est son crime? Elle donne un utile exemple aux personnages chargés de la gestion des finances du pays, qui se féliciterait de voir ses mandataires suivre ici l'exemple des congrégations, et éviter d'emprunter toujours sans amortir jamais. Quant à la communauté, à peine délivrée du fardeau des dettes, elle courre à des oeuvres nouvelles.

Donc il est avéré que les congrégations, prises en bloc, et sauf d'imperceptibles exceptions, sont pauvres, et font de leurs minces ressources un usage légitime, judicieux, digne de l'approbation des gens de bien. Alors pourquoi continuer contre elles la piteuse campagne entamée par le F⸫
Ferry ? C'est, nous dit-on, qu'elles trouvent le moyen de se soustraire aux charges publiques. Le contraire est l'exacte vérité. Les congrégations payent des impôts plus écrasants que les simples particuliers. Cela est facile à démontrer mathématiquement. Quant aux impôts annuels, nulle différence entre les contributions d'un immeuble à l'usage d'une communauté et celles de l'immeuble à l'usage d'un particulier. Mais les droits de mutation, ces droits énormes dont l'élévation entre dans les visées socialistes et fait de l'Etat un cohéritier à grosse réserve dans toute succession, les droits de mutation pèsent très lourdement sur ces biens dits de main-morte et qui sont au contraire circulants au premier chef.

Une congrégation non autorisée ne peut posséder. Néanmoins elle ne peut coucher à la belle étoile. Elle trouve dans la probité, dans la délicatesse de ses membres une ressource qui, ailleurs, serait plus que périlleuse. Un religieux est propriétaire de ce vaste et nécessaire immeuble ; vrai propriétaire, maître d'en chasser ses confrères et de le vendre, quand il lui plaira. La chose n'est point inouïe. Mais il ne le fait pas, et les religieux dorment en paix chez le propriétaire de leur couvent. Cet honnête propriétaire n'est pas immortel. Il est même nécessairement avancé en âge, car le propriétaire précédent a dû le choisir dans des conditions qu'un jeune homme ne réalise guère, nous voulons dire, n'ayant pas d'héritiers à réserve, pas d'ascendants. Donc, il se produira a des intervalles très rapprochés des décès de propriétaire, et, par suite, à des intervalles très rapprochés, le Trésor palpera, pour des immeubles d'une valeur vénale élevée, surtout dans les grandes villes, le droit de onze %, c'est-à-dire que les communautés se voient, plus que personne, obligées à de considérables sacrifices pour satisfaire les exigences de l'Etat.

Tout autre procédé a des conséquences analogues. La reconnaissance légale, en l'état actuel, n'imposerait pas aux congrégations des sacrifices financiers, tout au contraire. Si beaucoup d'entre elles préfèrent le droit commun, c'est pour d'autres motifs. Elles voient plus d'inconvénient que d'avantage à nouer des relations étroites avec un gouvernement qui déjà est généralement aux mains d'individualités notoirement hostiles au catholicisme et à ses oeuvres et qui, en outre, étant l'instabilité même, laisse constamment entrevoir derrière des personnages suspects d'autres personnages plus suspects ; derrière Freycinet et Ferry, Clemenceau et Hérold ; derrière ceux-ci, Rochefort et Ranc. Dans un pays arrivé au point où
se trouve actuellement la France, les religieux ne peuvent compter sur l'appui du gouvernement. Dès lors ils refusent de solliciter sa tutelle. Un tuteur, qui ne sait pas être un père, devient forcément un oppresseur.

Certainement de bons rapports réciproques entre l'Eglise et l'Etat sont le gage de la prospérité des nations, et de bons rapports réciproques entre les corporations religieuses, vouées à tous les services charitables, et les fonctionnaires publics sont une excellente chose. Mais, si facétieux que puisse être le citoyen Brisson, il ne songe pas à offrir sa petite loi de finance aux religieux comme une compensation des ennuis et des dépenses que leur causent en maint lieu les brutalités des conseils municipaux. Sa proposition est un acte de guerre contre une classe de citoyens ; il vise à faire transformer en acte légal une agression dont le but évident, surtout en ce qui touche à la liquidation forcée, est de rendre les communautés aussi instables que la république, et toujours incertaines de leur lendemain.

Que si d'ailleurs les congréganistes, vivant honnêtement sur le terrain du droit commun, laissant en dehors de leurs affaires un gouvernement qui fait assez profession d'être incompétent en matière de conseils évangéliques, consentaient demain à écouter des invitations qui rappellent tout à fait les doucereuse sinvitations de maître Loup invitant le Chaperon-Rouge à venir partager son lit, quelle garantie pourrait bien leur donner le ministre des cultes contre une dissolution légale après-demain ? En ce moment, les congréganistes non autorisés sont des citoyens Français jouissant de leurs droits civils et agissent en conséquence dans les limites des lois communes à tous les habitants du pays. S'ils demandent un jour la personnalité civile, l'Etat aura à voir a quelles conditions il accordera, refusera ou retirera ce privilège. Il n'a pas le droit de l'imposer, et ceux-là auxquels profiterait ledit privilège sont les seuls juges de l'opportunité de la demande.

Un bienfait imposé tint toujours lieu d'offense. Voilà sans doute ce que répondront les catholiques, objet des tendresses inattendues du gouvernement. Et, répétant le civis Romanus sum, ils diront : Nous sommes citoyens français ! Si nous avons commis des délits ou des crimes, vous avez des tribunaux. Accusez-nous. Si nous sommes innocent ? Et si notre seul forfait est d'admettre avec la constitution et la raison que la religion catholique est libre, laissez-nous en paix, et tournez votre application vers tant de grands intérêts qui sont en souffrance !

Certes, c'est un spectacle misérable que celui de ces puissants du jour, s'acharnant contre une poignée de gens de bien, et se relayant pour extraire de l'arsenal des vieilles tyrannies, ou forger à l'aide d'un vote obtenu perfas et nefas, une arme légale pour les blesser. Les gouvernements sont institués pour d'autres fins. Mais la Providence a ses vues. Laissons venir l'article 10 ! La discussion de l'article 7 a démontré avec éclat que les religieux sont des maîtres incomparables ; la discussion de l'article 10 montrera que leur prétendue opulence n'est qu'un fantôme, et que dans notre France, le religieux est le citoyen qui, proportion gardée, coûte le moins et qui, non seulement au point de vue des services, mais au point de vue secondaire de l'impôt, donne le plus.

27 mars 1880, samedi : Rencontre de M. Desprez, nouvel ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, avec le Cardinal Nina

L'Univers, 27 mars 1880

L'Agence Havas nous communique la dépêche suivante, que nous reproduisons à cause de son caractère officieux :

Rome, 27 mars.

M. Desprez, dans une visite privée qu'il a faite au cardinal Nina, a déclaré que le gonvernement français ne commettrait pas d'actes injustes et qu'il ne songeait nullement à exercer des représailles. Toutefois, a ajouté M. Desprez, le gouvernement français est fermement décidé à taire cesser certaines illégalités que les hauts intérêts de l'Etat lui font un devoir d'écarter.

Le cardinal Nina n'a fait aucune déclaration ; il a seulement promis de communiquer au pape les paroles de l'ambassadeur français. 

28 mars 1880, dimanche de Pâques   : Dépêche de Rome : le Pape Léon XIII a célébré à la Chapelle Sixtine ; audiences multiples ; le Cal Pie à St Louis des Français ; démenti des négociation entre le Pape et le Gouvernement Français à propos des Jésuites

L'Univers, 29-30 mars 1880

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, 28 mars.

Le Pape a officié ce matin dans la chapelle Sixtine ; il a distribué la communion à beaucoup de personnes. Dans l'église de Saint-Louis des Français, S. Em. le cardinal Pie a officié pontificalement et prononcé une homélie admirable sur l'eucharistie. M. l'abbé Fritsch, un des chapelains, a dirigé l'exécution de la messe de Schubert par les chantres de la chapelle Sixtine.

Rome , 29 mars.
Hier, cent-cinquante fidèles, parmi les quels on remarquait les princesses Marguerite et Blanche d'Orléans et le prince Gzartoryski ont reçu la communion des mains du Pape.

A midi, le Saint-Père devant l'assemblée des cardinaux a loué l'empressement des fidèles à demander des audiences. Aujourd'hui Sa Sainteté doit recevoir cinq cents fidèles ; demain, elle en recevra encore autant.

Démentez le bruit des négociations républicaines avec le Saint-Siège, le Pape est trop respecté pour qu'on ose lui parler de ces négociations offensantes.

28 mars 1880, dimanche de Pâques   : Lettre de Rome du correspondant du Courrier de Bruxelles : les libéraux qui voient des négociations possibles entre le Pape et la France au sujet de l'expulsion des Jésuites.

L'Univers, 28 mars 1880

On dit ici, à Rome, que M. Gambetta voudpait faire de M. de Freycinet un Guizot, c'est-à-dire un homme capable de négocier avec Rome. Il espère que le Pape, que l'on dit libéral pour le discréditer, s'y prêtera : mais il oublie ou plutôt il ignore que ce Pape, qui n'est pas plus libépal que son prédécesseur, est, par-dessus le marché, un diplomate né et un homme d'Etat qui, entre autres, une immense supériorité sur M. de Freycinet : celle de n'avoir peur ni de M. Gambetta ni de ceux dont M. Gambetta a peur.

Cette supériorité donne à Sa Sainteté Léon XIII une certaine aisance qui, évidemment, fait défaut à M. de Freycinet. Léon XIII, en outre, n'a pas libéré Hartmann, mais il a conjuré tous les princes et tous les gouvernement de s'unir a lui pour mettre à la raison tous les Hartmann de cette terre. Aussi les chefs de l'Etal, qui connaissent les effets de la dynamite, ne le regardent pas de trop mauvais oeil. Léon XIII aussi se trouve dans une position différente de celle où est M. de Freycinet au point de vue de l'Allemagne. Tout près sur l'horizon, M. de Freycinet voit poindre le départ de M. de Hohenlohe ; le Pape, au contraire, ne voit rien de semblable, et s'il voyait quelque chose, ce seraient plutôt des ambassadeurs arrivants que des Hohenlohe et des Orloff partants. Tout cela pourrait faire que Léon XIII ne voulût pas d'une négociation à la Guizot, qui a eu trop peu de chance au Sénat pour en tenter une nouvelle édition au Vatican.

En 1870, messieurs les unitaires italiens voulaient que Pie IX leur ouvrît les portes de Rome, pour qu'ils n'eussent ni la peine ni la honte de la bombarder. Aujourd'hui voudrait-on amener Léon XIII à faire la besogne d'un M. Andrieux quelconque, en expulsant les jésuites de leurs maisons ? La chose serait commode, mais la proposition n'en est pas moins ridicule.

28 mars 1880, dimanche de Pâques   : Lettre de Rome : les bruits de "négociations" entre le Gouvernement Français et le Saint-Siège à propos des Congrégations sont absurdes.

L'Univers, 2 avril 1880

On nous écrit de Rome le 28 mars.

On a beaucoup parlé, dans certains journaux, de missions données par le gouvernement de la république française, à tels et tels personnages chargés d'obtenir du Pape telles ou telles concessions relatives à l'attentat qui va être commis en France. C'est absurde. Léon XIII ne permettrait même pas qu'homme au monde osât devant lui ouvrir la bouche sur un pareil sujet. On peut bien proposer au vicaire de Jésus-Christ de sanctionner une liberté vraie : mais lui proposer de tolérer une odieuse tyrannie ! L'audace républicaine et communarde ne saurait aller jusque-là, et les Ferry, les Lepère et les Freycinet seraient de bien petits garçons au Vatican.

Ne croyez même pas que notre nouvel ambassadeur puisse ou veuille risquer la moindre démarche offensante ou dans le sens de nos ministres. M
Desprez est d'ailleurs un homme que l'on dit prudent, réservé, très habile, animé d'intentions honnêtes. Il ne prendra pas l'attitude que voudraient lui voir prendre les journaux de la révolution.

28 mars 1880, dimanche de Pâques : Réponse de Mgr Fava, évêque de Grenoble, aux absurdités parues dans les journaux 

L'Univers, 28 mars 1880

Mgr Fava, évêque de Grenoble, vient d'adresser, à plusieurs journaux de Lyon et de Grenoble une lettre que nous nous faisons un devoir de reproduire :

Grenoble, 28 mars 1880.
Monsieur le rédacteur-gérant,

Je lis dans votre journal du 28 mars :
Léon XIII a manié à Rome Mgr Fava, évêque de Grenoble, qui fut un de ceux qui examinèrent. Mélanie lors de ses premières révélations. Le Pape veut que l'évêque de Grenoble examine les derniers écrits de Mélanie, afin qu'en les comparant avec les premières dépositions on puisse dire si cette femme est maintenant sons l'empire d'une excitation cérébrale…

C'est de moi, monsieur, que vous avez parlé ; j'ai donc ie droit de répondre dans votre journal. Je déclare, monsieur, que vous faites erreur en disant que Léon XIII m'a mandé à Rome. Je suis allé à Rome parce qu'il m'a plu d'y aller, et il m'a plu d'y aller parce que j'avais à présenter au Souverain Pontife un projot d'oeuvre réparatrice, en vue des ruines morales que l'incrédulité et l'impiété amassent chaque jour parmi nous, et qu'il faudra bien relever, après la persécution actuelle, si la France doit rester la vraie fille aînée de l'Eglise. 

J'affirme que le nom de Mélanie de la Salette n'a pas été prononcé, ni par S. S. Léon.XIII, ni par moi, dans l'audience que le Saint-Père a daigné m'accorder.

Vous dites, monsieur, que j'étais un de ceux qui examinèrent Mélanie, lors de ses premières révélations. Ces premières révélations, vous l'oubliez, datent de 1846... J'avais, on 1846, vingt ans ; j'étais au grand séminaire de Cambrai. J'ai quitté la France en 1851 et j'y suis rentré en 1875. C'est donc à cette dernière époque que je suis arrivéà Grenoble, où je n'étais jamais venu. 

Jusque-là, monsieur, j'avais cru à l'apparition de la sainte Vierge à la Salette, parce que j'ai toujours eu l'habitude de respecter les décisions des évêques qui sont en communion avec le Souverain Pontife, lorsque le Saint-Siège respecte lui-même ces décisions. NN. SS. les évêques de Grenoble, de Bruillard, Ginouilhac et Paulinier, avaient ce double titre à ma créance ; c'est pourquoi je croyais, non d'une foi divine, mais d'une foi humaine, à l'apparition de la sainte Vierge aux pâtres de la Salette... 

Je n'ai pas à examiner les écrits de Mélanie. Mélanie habite l'Italie ; ma juridiction ne s'étend pas jusque-là. Je sais que la bergère a prédit de grands malheurs à la France, si nous continuons à blasphémer contre Dieu et son Christ, si nous travaillons le dimanche, si nous désertons les autels et la table de communion, si les jours défendus nous mangeons de la viande avec l'avidité des animaux, comme avant-hier on l'a fait à Paris...

Oui, monsieur, je sais que la bergère an nonce que nous allons être châtiés ; mais, outre qu'elle peut avoir ses raisons de prophétiser ainsi, il ne m'appartient pas de lui imposer silence. S. S. Léon XIII, ni le promoteur de la foi, ni le saint-office n'ont besoin de moi pour savoir ce qu'ils ont à faire. 

Adressez-vous à eux, monsieur, et je vous prie, laissez-moi en paix. Vous donnez gratuitement à mon nom un retentissement pour lequel il n'est pas fait. 

Recevez monsieur le rédacteur-gérant mes civilités, et faites-moi le plaisir d'insérer dans votre prochain numéro la présente lettre. Je vous en serai obligé. 

AMAMD-JOSEPH, Evèque de Grenoble.

28 mars 1880, dimanche de Pâques : Deux religieuses de Dom Bosco arrêtées et emprisonnées pour cause de quète

L'Univers, 28 mars 1880

Le Petit Lyonnais publie la dépêche suivante, que reproduit avec empres sement la Petite République :

Vienne, 25 mars, soir.

Hier, M. le commissaire cle police a fait arrêter deux religieuses venant de Lyon et appartenant à la congrégation de Marie-Auxiliatrice. Ces deux religieuses sollicitaient à domicile le placement des billets d'une loterie non autorisée.

Après avoir-passé la nuit au poste cle police, ces deux religieuses ont été relaxées ce soir, à quatre heures, mais elles auront à répondre devant la justice du délit relevé contre elles.

Ainsi deux de ces saintes femmes qui se dévouent aux pauvres, aux en fants, aux malades, et que les protestants et les musulmans respectent, auraient été arrêtées et auraient passé la nuit au poste pour une simple contravention à une circulaire ministérielle.

Et non-seulement le Petit Lyonnais mais encore l'un des journaux de M. le président Gambetta, reproduisent ce fait odieux avec satisfaction !


L'Univers du 2 avril 1880 

Le XIXe Siècle est enchanté de la mésaventure de deux religieuses auxquelles un commissaire de police brutal a fait passer une nuit au poste, en compagnie, peut-être, de filles déclarées d'utilité publique par ceux qui proscrivent les congrégations religieuses. 

Ah ! mais, c'est que les bonnes soeurs avaient violé la loi ! — Quelle loi ? — La loi sur les loteries.— Il y a donc encore une loi qui prohibe les loteries depuis la grande loterie de l'Exposition et la loterie espagnole et laloterie franco-américaine ?—Oui, pour les congrégrations religieuses. Que ces deux pauvres filles, chargées d'orphelines ou de petits epfants, plaçaient  à domicile des billets d'une loterie non autorisée. — Entendez-vous? non autorisée

Le XIX° Siècle estime que c'est peu pour un pareil méfait d'une nuit passée au poste ; il trouve du moins la farce charmante puisqu'il s'agit de « béguines ». Mais il ne faudrait pas que la police des moeurs, sous prétexte de loi, touchât aux filles de théâtre, chéries du XIX° Siècle. Quelle clameur, quelle protestation, si quelque agent se permettait de faire subir un pareil traitement aux protégées de M. Sarcey en contravention ! 

Ne parlez donc pas de loi, Tartufe de la libre-pensée ! Dites tout simplement que vous haïssez les filles de la charité, les petites soeurs des pauvres et les autres, parce qu'elles ne ressemblent pas à ce que vous aimez, et réjouissez-vous du mauvais traitement qu'elles subissent, non pas par zèle de la légalité, mais par haine de leur vertu !

29 mars 1880, lundi : Célébration officielle du Vendredi Saint et du Dimanche de Pâques en rade de Toulon.

L'Univers, 29-30 mars 1880

Le vendredi saint, à Toulon, de huit heures du matin au coucher du soleil, les nombreux navires sur rade et ceux composant l'escadre cuirassée, commandée par l'amiral Garnault, avaient leurs vergues à pic, les pavillons et le3 marques distinctes à mi-mât.

En ville et dans le port militaire, les établissements maritimeset les bâtiments en réserve et désarmés, avaient mis également leurs pavillons en berne.
De quart d'heure en quart d'heure, le canon tonnait en rade. C'était la marine en deuil. Le temps était sombre et pluvieux.

Le samedi, à onze heures du matin, au moment où les cloches des églises et de la cathédrale annonçaient le Gloria in excelsis, une salve de vingt et un coups de canon, tirée par le vaisseau cuirassé-amiralle Colbert, a donné le signal de l'allégresse.

Les navires de guerre ont dressé leurs vergues, les grands pavois sont hissés à bloc, au sommet des mâts, et le soleil perçant un moment les nuages
vient éclairer cette scène grandiose et émouvante.

30 mars 1880, mardi : Le Pape Léon XIII dit et répête son affection pour la France : "J'AIME LA FRANCE". 

L'Univers, 30 mars 1880

On nous écrit de Rome, le 30 mars 1880 : « J'AIME LA FRANCE ! »

Permettez-moi de placer cette lettre sous une telle rubrique. « J'aime la France, » c'est le mot que Léon XIII se plaît à prononcer et à accentuer avec une tendre énergie, depuis qu'il voit notre chère patrie livrée à ses ennemis intérieurs, c'est-à-dire à ses pires ennemis, car ils font ce que ne pourrait faire l'étranger ; ils la déshonorent. 

« J'aime la France, j'aime les familles françaises et je suis heureux de les voir ici, » répétait-il encore hier et aujourd'hui aux réceptions de nos pèlerins, qui représentaient tous les diocèses.

Réceptions magnifiques, émouvantes, bien faites pour consoler le Vicaire de Jésus-Christ et pour lui montrer la profondeur de l'abîme séparant la liberté chrétienne de la tyrannie révolutionnaire ! Mais il faut laisser au lecteur le soin de commenter la parole de Léon XIII : J'aime la Finance.

Cette parole est à la fois un éloge et un reproche, un éloge aux Français dignes d'eux-mêmes, un reproche à ceux qui osent penser ou écrire que le souverain Pontife se résigne sans trop de peine à l'ostracisme dont on menace les jésuites et les congrégations non autorisées. Aucun Pape, et Léon XIII en particulier, ne se résigne au triomphe de l'impiété et aux attentats des gouvernements contre les faibles. J'aime la France, dit Léon XIII, et cela signifie précisément qu'il ne se résignera pas, et aussi qu'il ne traitera pas avec des hommes dont l'arrêt a été déjà prononcé par le parti monstrueux dont ils sortent.

L'Osservatore Romanano écrit ce soir :

Une dépêche de Paris, qui résume le texte de deux décrets officiels, le premier contre la compagnie de Jésus, le second contre les autres congrégations religieuses, nous donne une définition exacte de ce que sont les hommes et le gouvernement de la démocratie. Haine à la religion poussée jusqu'au fanatisme, esprit de déloyauté poussé jusqu'à l'impudence, tels sont les deux éléments exclusifs de leur existence politique. Pour obéir, en effet, à l'ordre des sectes anarchiques, les ministres français prétendent s'appuyer sur le sentiment national, tandis que les échos du monde répètent encore les protestations généreuses, énergiques, presque universelles, de la France catholique contre les menées liberticides du gouvernement, tandis que le Sénat de la république, mû précisément par le sentiment public, a dû mettre un frein aux excès ministériels. Il est difficile d'aller plus loin dans l'audace et le despotisme ; cet excès d'intolérance et de mensonge s'imposait comme une nécessité à ces ministres : ils étaient obligés de bien mérite de la populace.

30 mars 1880, mardi : Lettres de Rome :  déroulement des longues audiences accordées par Pape Léon XIII aux pélerins : "J'aime la France", leur dit-il souvent ; comment M. Desprez, nouvel ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, va-t-il présenter au Pape les décrets de proscription contre les Congrégations.

L'Univers, 6 avril 1880

Rome, 30 mars.

Hier, Mgr Druon avait été autorisé à distribuer 600 billets d'audience à nos compatriotes : le maître de la Chambre en avait lui-même distribué près de 200. Cette foule, entrant par le grand escalier de l'appartement papal, s'est massée dans la salle des Suisses pour traverser de là les loges dites de Zuccheri et sortir par l'escalier opposé. Au centre de ces loges se tenait assis le souverain Pontife, ayant à ses côtés les prélats de sa maison.

Les pèlerins venaient deux à deux, présentaient leur billet à l'un des prélats, qui transmettait leur nom et celui de leur diocèse au Pape ; ils s'agenouillaient, et Léon XIII avait pour chacun une parole, une bénédiction, un encouragement. J'aime la France. Cette parole montait souvent de son cœur à ses lèvres. Il touchait leurs chapelets, leurs images, les objets de dévotion qu'ils tenaient dans leurs mains ; puis, ils s'éloignaient l'âme embaumée, les yeux humides.

Cette cérémonie a duré très longtemps hier, et s'est répétée aujourd'hui. Parmi les fidèles, il y en avait de pauvrement vêtus ; c'étaient de braves chrétiens ayant quitté leur village pour venir à Rome par les trains rapides à prix réduits. Or, on a remarqué que le Pape avait pour eux un accent particulier de tendresse, et combien ils semblaient recueillis, émus et heureux ! On voyait aussi de jeunes mariés. Et le Pape, les bénissant, leur donnait de doux conseils : « Aimez-vous comme s'aiment Jésus-Christ et son Eglise. Soyez dignes du nom chrétien et du nom de la France, afin que vos fils soient dignes de vous et honorent votre patrie. »

On dit que M. Desprez sera admis, vers la fin de cette semaine, à présenter ses lettres de créance au Pape. Comment s'y prendra notre ambassadeur pour annoncer au souverain Pontife l'embarras extrême du gouvernement de la République, placé entre la nécessité de contrister l'Eglise et la nécessité d'obéir aux ordres des partis ? Peut-être essayera-t-il de prouver que les décrets officiels sont, dans l'espèce, une réduction mitigée des projets de la Commune, et que, partant, il convient de les accepter afin de ne pas provoquer des explosions plus violentes.

Mais Léon XIII permettra-t-il à M. Desprez d'aborder même un tel sujet  ?

31 mars 1880, mercredi : Aumônes du Pape Léon XIII à l'occasion de la Fête de Pâques

L'Univers, 31 mars 1880

Le Saint-Père, n'écoutant que la bonté de son cœur et sans regarder à la modicité de ses ressources, a fait, à l'occasion des fêtes de Pâques, distribuer aux pauvres de Rome une somme de 10 000 francs.

31 mars 1880, mercredi : Réception officielle par le Pape Léon XIII du nouvel ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, M. Desprez

L'Univers, 31 mars 1880

L'Agence Havas nous communique la dépêche suivante :

Rome,31 mars.

M. Desprez, ambassadeur de France près le Saint-Siège, accompagné du personnel de son ambassade, est allé aujourd'hui en grande pompe au Vatican, présenter au Pape ses lettres de créance.

Léon XIII était dans la salle du Trône, entouré de toute la cour pontificale. M. Desprez a déposé d'abord aux pieds de Sa Sainteté les hommages d'usage, puis il a présenté officiellement les lettres qui l'accréditent, en les accompagnant de quelques paroles respectueuses. Le Pape a répondu quelques mots affectueux.

Tous les assistants sont alors sortis et une conversation intime s'est engagée entre le Pape et l'ambassadeur. La cour pontificale est entrée ensuite dans la salle du Trône pour assister à la présentation que M. Desprez a fuite, au Pape de tous les membres de son ambassade, auxquels le Pape a adressé quelques paroles.

Immédiatement après cette cérémonie, M. Desprez est allé complimenter S. Ex. le cardinal Nina.

31 mars 1880, mercredi : Lettres de Rome : célébration du XIV° centenaire de la naissance de St Benoît

L'Univers, 6 avril 1880

Rome, 31 mars.
J'ai eu l'honneur de vous dire qu'en Italie se préparent de grandes l'êtes religieuses pour le XIV° centenaire de saint Benoît.

L'Eme Bartolini, protecteur des moines bénédictins de la congrégation du Mont-Cassin, est parti pour cette abbaye ; l'Eme Monaco La Valletta, abbé commendataire perpétuel et ordinaire de Subiaco, s'est rendu auprès des bénédictins de cette seconde abbaye.
A Rome, les religieuses bénédictines de Sainte-Cécile feront célébrer un triduo solennel dans leur magnifique église du Transtévère, les 4, 5 et 6 avril.

La nouvelle église dédiée au Sacré-Cœur de Jésus et élevée au Camp des Prétoriens dans les quartiers qu'habitent les Italiens vient d'être érigée on paroisse.

Les journaux de Pérouse décrivent au long l'entrée solennelle de Mgr Foschi dans sa ville épiscopale, où il est né, où il a vécu jusqu'ici, donnant les exemples de la vertu sacerdotale et des plus douces qualités de l'âme.

On attend à Rome la princesse Victoria femme du prince impérial d'Allemagne. M. le baron Alphonse de Rothschild chef de la maison de banque qui porte son nom, et Mme la baronne de Rothschild sont à Rome. 

31 mars 1880, mercredi : DECRETS DE PROSCRIPTION DES JESUITES ET D'OBLIGATION D'AUTORISATION POUR LES AUTRES CONGREGATIONS

L'Univers, 31 mars 1880

Journal officiel : RAPPORT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
 
Paris, le 29 mars 1880.

Monsieur le président,

C'est un principe de notre droit public qu'aucune congrégation religieuse, soit d'hommes, soit de femmes, ne peut s'établir en France sans une autorisation préalable. Ce principe se trouve notamment formulé dans l'article 11 de la loi organique du concordat du 18 germinal an X : « Les archevêques et évêques pourront, avec l'autorisation du gouvernement, établir dans leurs diocèses des chapitres cathédraux et des séminaires. Tous autres établissements ecclésiastiques sont supprimés » ; ainsi que dans l'article 4 du décret-loi du 3 messidor an XII : « Aucune agrégation ou association d'hommes ou de femmes ne pourra se former à l'avenir, sous prétexte de religion, à moins qu'elle n'ait été formellement autorisée par un décret impérial sur le vu des statuts et règlements selon lesquels on se proposerait de vivre dans cette agrégation ou association. »

Nonobstant des dispositions si claires, un grand nombre de congrégations, soit d'hommes, soit de femmes, se sont formées en France, surtout sous le deuxième empire et depuis les événements de 1870. Un recensement opéré en 1877 constatait l'existence de cinq cents congrégations non autorisées, comprenant près de vingt-deux mille religieux des deux sexes. Les pouvoirs publics ont tantôt toléré et tantôt cherché à faire cesser cet état de choses, suivant l'exigence des cas et les réclamations de l'opinion.

Qui ne se rappelle, par exemple, la célèbre interpellation adressée par M. Thiers au ministère de M. Guizot, en 1845, et qui se termina par l'adoption, à la presque unanimité de la Chambre des députés, d'un ordre du jour invitant le gouvernement à faire appliquer les lois existantes aux congrégations non autorisées ? Un fait analogue vient de se reproduire. A la suite de la discussion de la loi sur l'enseignement supérieur, et des déclarations que le cabinet actuel a été amené à faire devant le Sénat, la Chambre des députés a voté, le 16 mars courant, à une immense majorité, l'ordre du jour suivant : « La Chambre, confiante dans le gouvernement et comptant sur sa fermeté pour appliquer les lois relatives aux congrégations non autorisées, passe à l'ordre du jour. »

Le devoir du pouvoir exécutif est donc de ra mener les diverses congrégations non autorisées, éparses sur le territoire de la République, à se conformer aux règles tutélaires tracées par la législation en vigueur et à fournir les justifications sans lesquelles une plus longue tolérance ne saurait être maintenue. Ces justifications fournies, les pouvoirs publics auront à apprécier quelles sont celles de ces congrégations qui pourront être autorisées.

Toutefois, parmi les congrégations non autorisées, il en est une, de beaucoup la plus importante, dont il est impossible de méconnaître la situation particulière. Nous voulons parler de la société de Jésus, qui a été interdite à diverses époques et contre laquelle le sentiment national s'est toujours prononcé. Il n'est pas un gouvernement qui oserait en proposer la reconnaissance aux Assemblées législatives. Demander aujourd'hui à cette société de remplir les formalités préliminaires à son autorisation, alors qu'on sait d'avance que cette autorisation lui serait refusée, ne paraîtrait ni convenable, ni digne. Il est assurément préférable de lui accorder, dès maintenant, un délai raisonnable, passé lequel elle devra cesser d'exister à l'état de congrégation. Il ne s'agit pas ici de poursuivie ses membres isolés et de porter atteinte à des droits individuels, ainsi qu'on essaie vainement de le faire croire, mais uniquement d'empêcher une société non autorisée de se manifester par des actes contraires aux lois.
Nous sommes donc amenés, monsieur le président, à vous proposer deux décrets séparés pour faire cesser les abus signalés par le vote de la Chambre. Un premier décret fixant le délai à l'expiration duquel les établissements de l'ordre des jésuites en France devront être fermés, et un second décret réglant les formalités à remplir par toutes les autres congrégations non autorisées. Nous vous prions de vouloir bien les revêtir de votre signature.

Agréez, monsieur le président, l'hommage de notre respectueux dévouement.

Le garde des sceaux, Jules Cazot.
Le ministre de l'intérieur ministre de la justice, et des cultes, Ch Lepère.
 
Le président de la République française,

Sur le rapport du ministre de l'intérieur et des cultes, et du garde des sceaux ministre de la justice ;

Vu l'article 1er de la loi des 13-19 février 1790, portent : « La loi constitutionnelle du royaume ne reconnaîtra plus de vœux monastiques solennels des personnes de l'un ni de l'autre sexe ; en conséquence, les ordres et congrégations réguliers, dans lesquels on fait de pareils vœux, sont et demeurent supprimés en France, sans qu'il puisse en être établi de semblables à l'avenir; »

Vu l'article 1er, titre 1er de la loi du 18 août 1792 ;

Vu l'article 11 du concordat ;

Vu l'article 11 de la loi du 18 germinal an X, portant : « Les archevêques et évêques pourront, avec l'autorisation du gouvernement, établir dans leurs diocèses des chapitres cathédraux et des séminaires. Tous autres établissements ecclésiastiques sont supprimés ; »

Vu le décret-loi du 3 messidor an XII, qui prononce la dissolution immédiate de la congrégation ou association connue sous les noms de pères de la Foi, d'Adorateurs de Jésus ou paccanaristes, et porte que « seront pareillement dissoutes toutes autres agrégations ou associations formées sous prétexte de religion et non autorisées ; »

Vu les articles 291 et 292 du code pénal et la loi du 10 avril 1834 ;

Considérant qu'antérieurement aux lois et décret susvisés la société de Jésus a été supprimée en France, sous l'ancienne monarchie, par divers arrêts et édits, notamment l'arrêt du Parlement de Paris du 6 août 1762, l'édit du mois de novembre 1764, l'arrêt du Parlement de Paris du 9 mai 1767, l'édit de mai 1777 ;

Qu'un arrêt de la cour de Paris du 18 août 1826, rendu « toutes les chambres assemblées », déclare que l'état actuel delà législation s'oppose formellement au rétablissement de la société dite de Jésus, sous quelque dénomination qu'elle se présente » et qu'il appartient à la haute police du royaume de dissoudre tous établissements, toutes congrégations ou associations qui sont ou seraient formés au mépris des arrêts, édits, loi et décret susénoncés ;

Que le 21 juin 1828, la Chambre des députés a renvoyé au gouvernement des pétitions signalant l'existence illégale des jésuites ;

Que le 3 mai 1815, la Chambre des députés a voté un ordre du jour tendant il ce qu'il leur fût fait application des lois existantes, et que le gouvernement se mit en devoir de réaliser leur dispersion ;

Que le 16 mars 1880, à la suite de débats dans l'une et l'autre Chambre, qui avaient plus particulièrement visé l'ordre des jésuites, la Chambre des députés a réclamé l'application des lois aux congrégations non autorisées ;

Qu'ainsi, sous les divers régimes qui se sont succédé, tant avant qu'après la Révolution de 1789, les pouvoirs publics ont constamment affirmé leur droit et leur volonté de ne pas supporter l'existence de la société de Jésus, toutes les fois que cette société, abusant de la tolérance qui lui avait été accordée, a tenté de se reformer et d'étendre son action,

Décrète :

Art. ler. — Un délai de trois mois, à dater du présent décret, est accordé à l'agrégation ou as sociation non autorisée, dite de Jésus, pour se dissoudre, en exécution des lois ci-dessus visées, et évacuer les établissements qu'elle occupe sur la surface da territoire de la république. Ce délai sera prolongé jusqu'au 31 août 1880 pour les établissements dans lesquels l'enseigne ment littéraire ou scientifique est donné, par les soins de l'association, à la jeunesse.

Art. 2. — Le ministre de l'intérieur et descul tes et le garde des sceaux, ministre de la justice, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des lois et au Journal officiel.
 
Le Président de la République française,

Sur le rapport du ministre de l'intérieur et des cultes, et du garde des sceaux, ministre de la justice,

Vu l'article 1 er de la loi des 13-19 février 1790, portant : « La loi constitutionnelle du royaume ne reconnaîtra plus de vœux monastiques solennels des personnes de l'un ni de l'autre sexe : en conséquence, les ordres et congrégations réguliers dans lesquels on fait de pareils vœux sont et demeurent supprimés en France, sans qu'il puisse en être établi de semblables à l'avenir »;

Vu l'article 1, titre 1er , de la loi du 18 août 1792 ;

Vu l'article 11 du concordat ;

Vu l'article 11 de la loi du 18 germinal an X, portant : « Les archevêques et évêques pourront, avec l'autorisation du gouvernement, établir dans leurs diocèses des chapitres cathédraux et des séminaires. Tous autres établissements ecclésias tiques sont supprimés » ;

Vu le décret-loi du 3 messidor an XII, décidant que « seront dissoutes toutes congrégations ou associations formées sous prétexte de religion et non autorisées » ; que « les lois qui s'opposent à l'admission de tout ordre religieux dans lequel on se lie par des vœux perpétuels, continueront d'être exécutées selon leur forme et teneur » ; qu' « aucune agrégation ou association d'hommes ou de femmes ne pourra se former à l'avenir sous prétexte de religion, à moins qu'elle n'ait été formellement autorisée par un décret impérial, sur le vu des statuts et règlements selon lesquels on se proposerait de vivre dans cette agrégation ou association »; que, néanmoins, les agrégations y dénommées continueront d'exister en conformité des arrêts qui les ont autorisées, « à la charge par lesdites agrégations de présenter, sous le délai de six mois, leurs statuts et règlements, pour être vus et vérifiés en conseil d'Etat, sur le rapport du conseiller d'Etat chargé de toutes les affaires concernant les cultes » ;

Vu la loi du 24 mai 1825, portant qu' « aucune congrégation religieuse de femmes ne sera autorisée qu'après que les statuts, dûment approuvés par l'évêque diocésain, auront été vérifiés et en registrés au conseil d'Etat, en la forme requise pour les bulles d'institution canonique » ;

Que « ces statuts ne pourront être approuvés et enregistrés s'ils ne contiennent la clause que la congrégation est soumise, dans les choses spirituelles, à la juridiction de l'ordinaire »; Qu'« après la vérification et l'enregistrement, l'autorisation sera accordée par une loi à celles de ces congrégations qui n'existaient pas au 1er janvier 1825 »; Qu'à l'égard de celles de ces congrégations qui existaient antérieurement au 1er janvier 1825, l'autorisation sera accordée par une ordonnance du roi »; Qu'enfin « il ne sera formé aucun établissement d'une congrégation religieuse de femmes déjà autorisée, s’il n'a été préalablement informé sur la convenance et les inconvénients de l'établissement et si l'on ne produit, à l'appui de la demande, le consentement de l'évêque diocésain et l'avis du conseil municipal de la commune où l'établissement devra être formé, et que l'autorisation spéciale de former l'établissement sera accordée par ordonnance du roi, laquelle sera insérée dans la quinzaine au Bulletin des lois »;

Vu le décret-loi du 31 janvier 1852, portant que « les congrégations et communautés religieuses de femmes pourront être autorisées par un décret du président de la République :

« 1° Lorsqu'elles déclareront adopter, quelle que soit l'époque de leur fondation, des statuts déjà vérifiés et enregistrés au conseil d'Etat et approuvés pour d'autres communautés religieuses;

« 2° Lorsqu'il sera attesté par l'évêque diocésain que les congrégations qui présenteront des statuts nouveaux au conseil d'Etat existaient antérieurement au 1er janvier 1825 ;

« 3° Lorsqu'il y aura nécessité, de réunir plusieurs communautés qui ne pourraient plus subsister séparément ;

« 4° Lorsqu'une association religieuse de femmes, après avoir été d'abord reconnue comme communauté régie par une supérieure locale, justifiera qu'elle était réellement dirigée, à l'époque de son autorisation, par une supérieure générale, et qu'elle avait formé, à cette époque, des établissements sous sa dépendance ; Et qu'en aucun cas, l'autorisation ne sera accordée aux congrégations religieuses de femmes qu'après que le consentement de l'évêque diocésain aura été représenté ; »

Vu les articles 291 et 292 du code pénal et la loi du 10 avril 1834 ;

Décrète :

Art. 1er. — Toute congrégation ou communauté non autorisée est tenue, dans le délai de trois mois à dater du jour de la promulgation du présent décret, de faire les diligences ci-dessous spécifiées, à l'effet d'obtenir la vérification et l'approbation de ses statuts et règlements, et la re connaissance légale pour chacun de ses établissements actuellement existant de fait.

Art. 2. — La demande d'autorisation devra, dans le délai ci-dessus imparti, être déposée au secrétariat général de la préfecture de chacun des départements où l'association possède un ou plusieurs établissements. Il en sera donné récépissé. Elle sera transmise au ministre de l'intérieur et des cultes, qui instruira l'affaire.

Art. 3. — A l'égard des congrégations d'hommes, il sera statué par une loi. A l'égard des congrégations de femmes, suivant les cas et les distinctions établies par la loi du 24 niai 1825 et par le décret du 31 janvier 1852, il sera statué par une loi ou par un décret rendu en conseil d'Etat.

Art. 4. — Pour les congrégations qui, aux termes de l'article 2 de la loi du 24 mai 1825 et du décret du 31 janvier 1852, peuvent être autorisées par décret rendu en conseil d'Etat, les formalités à suivre pour l'instruction de la demande seront celles prescrites par l'article 3 de la loi précitée de 1825, auquel il n'est rien innové.

Art. 5. — Pour toutes les autres congrégations, les justifications à produire à l'appui de la demande d'autorisation seront celles énoncées ci-dessous.

Art. 6. — La demande d'autorisation devra contenir la désignation du supérieur ou des supérieurs, la détermination du lieu de leur résidence et la justification que cette résidence est et restera fixée en France. Elle devra indiquer si l'association s'étend à l'étranger ou si elle est renfermée dans le territoire de la République.

Art. 7. — A la demande d'autorisation devront être annexées :  1° la liste nominative de tous les membres de l'association ; cette liste devra spécifier, pour chaque membre, quel est le lieu de son origine et s'il est Français ou étranger ; 2° l'état de l'actif et du passif, ainsi que des revenus et charges de l'association et de chacun de ses établissements ; 3° un exemplaire des statuts et règlements.

Art. 8. — L'exemplaire des statuts dont la production est requise devra porter l'approbation des évêques des diocèses dans lesquels l'association a des établissements, et contenir la clause que la congrégation ou communauté est soumise, dans les choses spirituelles, à la juridiction de l'ordinaire. 

Art. 9. — Toute congrégation ou communauté qui, dans le délai ci-dessus imparti, n'aura pas fait la demande d'autorisation avec les justifications prescrites à l'appui, encourra l'application des lois en vigueur.

Art. 10. — Le ministre de l'intérieur et des cultes, et le garde des sceaux, ministre de la justice, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret, qui sera inséré ou Journal officiel et au Bulletin des lois

 1880 : Voeux de la Loge maçonnique de Toulouse à propos des Congrégations

La Loge l’Encyclopédique, Orient de Toulouse, émet le voeu que toutes les Loges de France se joignent à elle pour obtenir du Parlement que les lois régissant les Associations religieuses soient appliquées ou modifiées conformément aux desiderata suivants :

Art. 1. Toutes les Congrégations, Communautés et Associations religieuses quelconques d’hommes ou de femmes, autorisées ou non autorisées, actuellement existantes, seront dissoutes, et leurs biens, meubles ou immeubles, feront retour à l’Assistance publique.

Art. 2. Aucune Association religieuse, sous quelque dénomination que ce soit, ne pourra se former ni en fait ni en droit, dans toute l’étendue du territoire français.

Art. 3. Tout citoyen français qui se déclarerait propriétaire des couvents, maisons, chapelles, terres, biens, meubles et immeubles servant à des Congrégations ou Associations religieuses, devra, dans le délai de trois mois, à partir de la promulgation de la nouvelle loi : 1° faire valoir ses titres de propriété, sous peine de voir lesdits biens revenir à l’État pour être reversés à l’Assistance publique ; 2° expulser des locaux et biens susdits les membres des Congrégations dissoutes, qui déclareraient vouloir y habiter individuellement ou non. Par le fait de la présence des ex-congréganistes dans ces mêmes locaux et biens, lesdits biens et locaux seraient réputés propriété des Congrégations dissoutes et confisqués comme tels.

Art. 4. Toute fraude relative aux titres de propriété que l’on ferait valoir en vertu de l’article précédent, fraude ayant pour but de conserver ou de faire passer aux Congrégations dissoutes en France, mais existant encore à l’étranger, la propriété des biens et locaux énoncés à l’article 3, serait punie de la perte desdits biens ; indépendamment des peines édictées par la loi nouvelle, qui seraient également appliquées à tous auteurs de tentatives de fraude.

Art. 5. Tout propriétaire étranger qui ne se conformerait pas aux prescriptions de l’article 3 serait, en outre, immédiatement expulsé du territoire français.

Art. 6. Ne peuvent porter un costume religieux que les évêques, prêtres et vicaires, pasteurs ou rabins, qui sont payés par le budget des cultes, et seulement dans l’exercice du culte.

Art. 7. Tous laïques, tous séminaristes, prêtres libres, moines, frères et sœurs vivant ou non en commun, qui porteraient un costume religieux, seront punis de la prison et de la perte de leurs droits civils et politiques.

Art. 8 Sont également privés de leurs droits civils et politiques tous ceux qui, directement, chercheraient à favoriser le rétablissement clandestin ou au grand jour des Congrégations, ou qui tenteraient de faire revivre, sous quelque forme que ce soit, les pratiques ou les règles de la vie monastique ou congréganiste.

Art. 9. Les contrevenants aux dispositions des articles précédents seront punis de 100 à 10 000 francs d’amende et de... à... de prison. »

En 1880, la France posséde un peu plus de 1 200 congrégations d’hommes et de femmes, comptant environ 30 000 religieux et 130 000 religieuses. Elles instruisent 2 millions d’enfants, donnent des soins à 104 000 malades, infirmes et vieillards, recueillent plus de 60 000 orphelins, ouvrent des maisons de préservation ou de réhabilitation à plus de 12 000 personnes, gardent des milliers d’aliénés, élèvent des milliers d’aveugles et de sourds muets.

1er avril 1880, jeudi : En aucun cas le gouvernment ne peut se prévaloir de la loi pour imposer ses décrets contre les congrégations

L'Univers, 3 avril 1880

Dans les décrets contre les congrégations, M. Grévy et ses ministres parlent au nom de la loi ; ils ne font qu'appliquer, en serviteurs dociles et pour leur propre compte, le programme républicain. Non, leurs décrets ne sont pas la loi ; non, leur politique de haine et de persécution n'est pas simplement l'application de la légalité.

En voici trois preuves évidentes : Premièremant, si la collection de lois, décrets, édits, arrêts et votes visés dans les deux actes du gouvernement constitue une législation certaine, efficace à l'égard des congrégations religieuses, qu'était-il besoin de l'article 7 pour les exclure de l'enseignement ? Cet article, au lieu d'être une arme nouvelle aux mains du pouvoir civil, impliquait une grave restriction du droit applicable, en vertu de ces dispositions législatives antérieures, aux congrégations non autorisées. Il était inutile, il était impru dent.

Secondement, si les prétendues lois invoquées contre les congrégations sont des lois existantes, qu'était-il besoin de recourir à un décret pour les appliquer ? Est-ce là une forme régulière de là promulgation du droit et de la mise en oeuvre des lois ? En userait-on de même pour n'importe quelle autre loi qu'il s'agirait de faire exécuter ?

Troisièmement enfin, si ce sont là des lois existantes, pourquoi en soustraire l'application aux tribunaux ordinaires ? pourquoi chercher des garanties dans des procédures détournées, dans la juridiction exceptionnelle des tribunauxadministratifs ?

Les décrets parlent ici d'eux-mêmes. Jusque dans les mesures qu'il ordonne, le gouvernement montre qu'il a conscience de n'avoir point la loi pour lui. Dans la promulgation comme dans l'applicationde ces« lois existantes», il déroge ail droit commun. Ce n'est pas là de la légalité, c'est du pur arritraire.

« Le gouvernement, dit le Journal des Débats, a dû savoir ce qu'il faisait. » Parole monstrueuse, qui justifie toutes les illégalités, toutes les tyrannies ! Nous ne nous contenterons pas de ce témoignage d'infaillibilité décerné au despotisme. Que le Journal des Débats et le XIX° Siècle, et les autres de même espèce qui nous accablent de leur légalité servile, le sachent bien : nous prétendons, malgré les décrets, avoir la justice et le droit denotre côté ; c'est là-dessus que se fondera la résistance catholique.

1er avril 1880, jeudi : En aucun cas le gouvernment ne peut se prévaloir de la loi pour imposer ses décrets contre les congrégations

L'Univers, 3 avril 1880

Les décrets visent inconsidérément dans leur premier considérant la loi des 13-19 février 1790. Loin de venir à l'appui de l'arbitraire gouvernemental, cette loi réserve expressément la condition des congrégations enseignantes et charitables. En voici les principales dispositions : 

Art. 1. — La loi constitutionnelle du royaume ne reconnaîtra plus de voeux monastiques solennels des personnes de l'un ni de l'autre sexe...

Art. 2. — Tous les individus de l'un et l'autre sexe existant dans les monastères et maisons religieuses pourront en sortir... et il sera pourvu incessamment à leur sort, par une pension convenable... Au surplus, il ne sera rien changé, quant à présent, à l'égard des maisons chargées de l'éducation publique et des établissements de charité, et ce, jusqu'à ce qu'il ait été pris un parti sur ces objets.

On voit donc, de toute évidence,que la loi de 1790, invoquée par les décrets de proscription contre les jésuites, n'est pas applicable en l'espèce.

1er avril 1880, jeudi : Dépêche de Rome : Le Souverain Pontife dément les prétendus arrangement qu'il aurait accepté à propos de le suppression des Congrégations en France. 

L'Univers, 2 avril 1880

Nous recevons de Rome la dépêche suivante :

Rome, ler avril, 2 h. 10, soir.

Le Saint-Père, voulant couper court aux bruits d'aprèslesquels M. Desprez apporterait ici des propositions au sujet des congrégations religieuses, a déclaré publiquement, en présence de toute la cour pontificale, que l'Eglise, toujours la même, maintiendrait énergiquement les droits de la religion catholique, qui est la religion de la France.

Sa Sainteté a déclaré qu'en agissant ainsi elle était convaincue de travailler pour la paix, la concorde et la prospérité de la France.
VAgence Havas

1er avril 1880, jeudi : Selon le journal radical le Rappel, le gouvernement Français n'aurait jamais voulu négocier avec le Saint-Siège 

L'Univers, 1er avril 1880

Le Rappel prétend être en mesure de donner des renseignentients exacts sur le caractère des démarches faites à Rome par le gouvernement français.
Comme il n'est pas impossible que ce journal de sauteurs soit dans l'intimité de M. de Freycinet, nous reproduisons ses informations, non pas comme disant la vérité, mais comme indiquant la version que le gouvernement juge à propos de donner :

Le gouvernement français considère la question des congrégations comme élant d'ordre purement intérieur, et il a grandement raison. Ce qui a pu donner naissance à ce bruit de négociations, c'est un échange très actif de dépêches qui a eu lieu, depuis une dizaine de jours, entreRome et Paris, ainsi que divers entretiens du nonce avec le ministre des affaires étrangères.

Dans ces dépêches et ces entretiens, il n'a été nullement question de négociations. Le gouvernement français a eu seulement en vue de prémunir le Pape contre les fausses interprétations et les résolutions qui pourraient en être la conséquence. Il a déclaré, soit à Paris au nonce, soit à Rome au cardinal-secrétaire d'Etat, que la question qui s'agitait était d'ordre exclusivement politique et ne concernait que les affaires intérieures de la France.

Ce n'est pas une entreprise contre la religion, c'est un rappel au respect de lois trop longtemps violées, c'est la réalisation d'un voeu unanime de l'opinion publique, qui demandait depuis trop longtemps qu'on opposât enfin une barrière aux entreprises contre le pouvoir civil et la société moderne, poursuivies par diverses sectes sous prétexte de religion.

Voilà à quoi se réduisent ces prétendues négociations. Libre au Pape, une fois averti, d'agir comme bon lui semblera. 

Ce ton dégagé et impertinent donne à croire que le gouvernement est fixé aujourd'hui sur le résultat des démarches qu'il a tentées. Peut-être aussi à cause de ce résultat qu'il s'applique à en diminuer l'importance. 

2 avril 1880, vendredi : Lettre du Pape Léon XIII au Cardinal Dechamp, évêque de Malines, félicitant les catholiques belges de leur création d'école catholiques face à la législation anticatholique

2 avril 1880, vendredi : Application de la "liberté d'enseignement", même pour l'université

L'Univers, 2 avril 1880

M. Jules Ferry avait dénoncé à la tribune des livres d'histoire composés ar les jésuites (?). M. Sigismond La croix, au nom du conseil municipal, à son tour a dénoncé des livres d'histoire composés par des universitaires.

Que reprochait le ministre aux livres des congréganistes ? Certaines appréciations qui ne lui plaisaient pas, pour lui sembler en contradiction avec notre esprit « républicain et laïque. Que reproche aux universaires M. Sigismond Lacroix ? Certaines appréciations qui ne lui plaisent pas, pour lui sembler non moins en contradiction avec notre esprit « républicain et laïque. »

Le XIXe Siècle et le Journal des Débats blâment notre municipalité : ils ont certes bien raison. Néanmoins, ce qu'ils blâment aujourd'hui n'est que l'application des principes qu'ils approuvaient hier, et ce sont dans les deux cas les mêmes errements et les mêmes fautes.

Le principe est le même : imposer aux familles, dans leurs enfants, un jugement d'Etat sur certains faits de notre histoire. Les fautes sont les mêmes.

Ici le détail serait curieux. M. Jules Ferry désignait aux colères du Parlement certaines appréciations découvertes par lui dans les livres d'histoire des écoles congréganistes, sans se douter, bien entendu, que ces appréciations se retrouvaient plus ou moins sous des plumes universitaires ; à son tour, le conseil municipal condamne certaines appréciations universitaires, sans se douter le moins du monde qu'elles sont des reproductions de quelques-uns de ses auteurs préférés, par exemple Michelet.

2 avril 1880, vendredi : Conséquences imédiates des décrets de proscription des Congrégations : misère pour 100 personnes âgées 

L'Univers, 2 avril 1880

On lit dans le Petit Caporal :

Les décrets proseripteurs sont sortis d'hier, et dès aujourd'hui on me signale une de leurs conséquences pratiques, qui me paraît mériter d'être placée sous les yeux des lecteurs du Petit Caporal.

A Villefranche, il existe un collège de jésuites, qui compte 600 élèves. Dans la même ville les petites soeurs des pauvres ont ouvert un asile pour 100 vieillards. Or, le pain quotidien de ces 100 pauvres vieux est fourni par la desserte des 600 jeunes gens du collège. Dispersez les élèves et vous condamnez à la plus atroce misère les vieillards !

Qu'en pense M. Jules Ferry?

M. Jules Ferry pense que, du moment qu'il sauve son portefeuille, il lui importe peu que cent pauvres vieillards soient privés de tout.

2 avril 1880, vendredi : Suppression arbitraire de leurs salaire (du dans le cadre du Concordat de 1801) aux prêtres enseignant au séminaire de l'Ile de la Réunion

L'Univers, 2 avril 1880

On lit dans la Malle, journal catholique de l'île Bourbon :

Nous recevons de l'évêché avec prière de les publier, les documents suivants :

COMMUNIQUÉ DE L'ÉVÊCHÉ

Cabinet du gouverneur
Saint: Denis, le 13 février 1880.

Monseigneur,

J'ai l'honneur de vous informer que j'ai reçu l'ordre du département de cesser de payer tout ecclésiastique appartenant au cadre du clergé, qui ne serait pas exclusivement affecté à un service paroissial.

Il s'ensuit que les vicaires des différentes paroisses de Saint-Denis, qui ajoutent à leurs fonctions ecclésiastiques celles de professeur au séminaire-collège, cesseraient de recevoir leur solde, s'ils continuaient à prêter leur concours à cet établissement.

J'ajouterai, pour dissiper toute obscurité,qu'il suffirait que le fait fût reconnu une fois dans le cours d'un mois pour que le traitement de ce mois ne pût être accordé.

Si donc vous désiriez conserver quelques prêtres dans le professorat du séminaire-collège, je vous serais obligé de me faire connaître leurs noms afin que je les fasse rayer de la liste du personnel payé par l'Etat.

Veuillez agréer, etc.
Le gouverneur,

2 avril 1880, vendredi : A propos de l'absurdité des prétendues "lois existantes" 

L'Univers, 2 avril 1880

Le Salut public de Lyon rappelle fort à propos-un arrêté pris le 14 janvier 1794 par la commission révolutionnaire de surveillance, arrêté qui n'a pas été abrogé. En voici la teneur :

Il est défendu à tous citoyens autres que les militaires de laisser croître et de porter des moustaches.

Tout particulier qui sera pris en contravention du présent arrêté sera regardé comme suspect et puni comme tel.

Signé: Duhamel, président.; Orinand, vice-président ; Chéret, Giraud, Richard, Muriltat, Marins, Bonnorot, Boissière, Pelletier, Lefebvre, Cézanne, Dessirier et Duvignet, sécrétaires.

4 avril 1880, dimanche : Compterendu par la Voce della verita de l'audience du Pape Léon XIII à M. Desprez, sur la supression des congrégations.

L'Univers, 9 avril 1880

Dans son numéro du 4 avril, la Voce délla Verità publiait un résumé de la réponse du Saint-Père à M. Desprez, lorsque l'ambassadeur français fut admis à l'audience pontificale. D'après les renseignements que nous recevons de Rome, ce résumé porte tous les caractères de l'exactitude et, vu son importance, nous n'hésitons pas à le reproduire :

Après avoir exprimé la satisfaction avec laquelle il se plaisait à accueillir le nouveau représentant de la France, après avoir di que, dans son arrivée, il entrevoyait pour l'avenir la preuve de la sollicitude du gou vernement français pour le maintien et la consolidation des bons rapports existant entre le Saint-Siègeet cette illustre nation, le souverain Pontife a parlé de la grave situation où se trouve l'Eglise en France et des appréhensions sérieuses que cette situation a éveillées dans son coeur paternel.

Les circonstances sont mauvaises, a continué le Pape, mais le devoir du Saint-Siège ne varie pas comme varient les circonstances. Ce devoir est de veiller constamment à la protectionet à la défense des intérêts méconnus ou attaqués de la religion catholique, qui est la religion de la France.

Puis le Pape a ajouté qu'à l'exemple de ses prédécesseurs, il ne laissera jamais amoindrir sa haute mission, certain de travailler ainsi au bien véritable et à la véritable gloire de la nation française, qui a rendu tant de services à l'Eglise et au Pontificat romain.

Comme on peut le voir, ce résumé autorisé de la feuille romaine est entièrement d'accord avec la dépêche que nous avons publiée dès le lendemain de l'audience, et qui rapportait en substance les paroles de Sa Sainteté.

4 avril 1880, dimanche : Protestaion de
Mgr Charles Théodore Colet Archevêque de Tours, 
Mgr Charles-Emile Freppel évêque d'Angers, Mgr Hector-Albert Chaulet d'Outremont évêque du Mans, Mgr Jules-François Le Coq évêque de Nantes, Mgr Jules-Denis Le Hardy du Marais évêque de Laval
contre les décrets de proscription des Congrégations

L'Univers, 9 avril 1880

Monsieur le président,

C'est avec un sentiment de tristesse profonde que nous venons de lire, dans le Journal officiel, les deux décrets par lesquels le gouvernement prononce la dissolution à court délai de la société de Jésus et menace dans leur existence un grand nombre d'autres congrégations religieuses. Malgré les bruits répandus à ce sujet depuis quelque temps, il nous paraissait impossible qu'en 1880, après tant de révolutions faites au nom de la liberté religieuse et civile, sous un régime obligé par son principe à chercher dans le respect de tous les droits son honneur et sa force, le pouvoir exécutif en vint à de telles extrémités. Cette confiance, fortifiée par un vote récent du premier corps de l'Etat, les décrets dont s'émeut en ce moment la France entière l'ont cruellement trompée. Et nous voici, par suite de ces regrettables mesures, engagés dans une voie d'agitations religieuses, dont nul ne peut prévoir l'issue ! Est-ce là ce qu'attendait de son gouvernement, au lendemain de ses désastres, ce noble pays, si opposé à tout ce qui s'appelle violence ou oppression ? Toujours est-il que nous, évêques, nous ne saurions nous taire devant des actes qui portent atteinte à nos propres droits et à la liberté de notre ministère, en même temps qu'ils frappent une portion du troupeau confié à notre sollicitude pastorale. Protecteurs naturels de ces prêtres d'élite que l'on voudrait disperser, de ces saintes religieuses dont nos diocèses recueillent les bienfaits et apprécient les services, nous avons le devoir d'élever la voix pour les soutenir et les défendre. Leur cause est la nôtre : c'est la cause de la religion catholique en France. Voilà pourquoi, monsieur le président, nous regardons comme une obligation rigoureuse et sacrée de vous faire entendre nos justes réclamations contre les décrets du 29 mars, qui, loin d'avoir aucun fondement dans la législation du pays, nous semblent aussi contraires aux principes du droit civil qu'aux maximes du droit canonique.

Nous laisserons aux jurisconsultes, aux tribunaux de l'ordre judiciaire et de l'ordre administratif, le soin de montrer qu'aucune des lois civiles actuellement en vigueur ne saurait fournir de base aux décrets du 29 mars. — Ni la loi des 13-19 février 1790 : car elle se bornait à retirer la sanction civile aux vœux monastiques, tout en laissant aux religieux la faculté de vivre en commun suivant leur règle. — Ni l'article 1er, titre 1er, de la loi du 18 août 1792 : car, lors même qu'on songerait à faire revivre une loi pareille, rendue entre le 10 août et les massacres de septembre, sans avoir reçu la sanction royale encore nécessaire à cette date, l'on ne saurait en tirer aucune prohibition de la vie en commun des religieux, ou bien il faudrait étendre cette « défense à toutes les confréries et associations de piété ou de charité ». — Ni l'article 11 du concordat : car, en stipulant que « les évêques pourront avoir un chapitre dans leur cathédrale et un séminaire pour leur diocèse, sans que le gouvernement s'oblige à les doter », les hautes parties contractantes n'excluent nullement la cohabitation de personnes s'engageant, par un simple lien de conscience, à vivre et à prier en commun. — Ni l'article 11 de la loi du 18 germinal an X ; car, en revêtant d'une existence officielle les seuls chapitres cathédraux et les séminaires, il se borne à refuser aux autres établissements ecclésiastiques le caractère légal, sans les interdire, de fait. — Ni le décret du 3 Messidor an XII : car ce décret dictatorial, dépourvu de toute sanction, rendu sans la participation des pouvoirs législatifs, et organisant des moyens d'exécution devenus légalement impossibles, a été abrogé par les lois de 1817 et de 1825, qui supposent des communautés religieuses existant de fait avant leur reconnaissance légale. — Ni les articles 291 et 292 du code pénal : car dans l'association de plus de vingt personnes, illicite sans l'agrément du gouvernement, « ne sont pas comprises celles domiciliées dans la maison où l'association se réunit », ce qui empêche toute application aux communautés, religieuses. Bref, il n'est aucune des lois visées par les décrets du 29 mars qui puisse leur servir de fondement ; et c'est pour nous une vive satisfaction de voir que, sur ce point, la législation du pays n'a rien de contraire à la liberté religieuse ni aux droits de l'Eglise.

Car si la question de l'égalité a pour nous comme pour tout le monde sa grande importance, il nous appartient plus particulièrement, monsieur le président, de porter votre attention sur la liberté religieuse et sur les droits de l'Eglise. Or il ne nous semble pas douteux que les décrets du 29 mars ne violent ouvertement ces principes de notre droit public. C'est une maxime inscrite dans toutes les constitutions de notre pays depuis cent ans que personne ne peut être inquiété pour ses opinions religieuses, que chacun professe sa religion avec une égale liberté. Il suit de là que le pouvoir civil n'a pas le droit de rechercher s'il plaît à un citoyen de vivre sous la règle de saint Ignace de Loyola plutôt que sous celle de saint Dominique ou de saint François d'Assise. Ces préférences ne le regardent en aucune façon ; ou bien la liberté religieuse n'est plus qu’un vain mot. Et que l'on ne dise pas Nous ne portons aucune atteinte à « des droits individuels » ; nous ne poursuivons pas « des membres isolés » ; seulement nous vous défendons « d'exister à l'état de Congrégation ». Car c'est précisément l'état de Congrégation, c'est la vie en commun, c'est la cohabitation avec ses rapports, ses devoirs et ses secours spirituels, qui est de l’essence même de la règle choisie par tel ou tel nombre de citoyens. S'ils croient, en conscience, ne pouvoir opérer leur salut éternel que dans de pareilles conditions, n’est-ce pas une tyrannie de faite violence a leurs convictions, soit en les dispersant contre leur gré, soit en les empêchant de se former dans un noviciat au genre de vie qu’ils préfèrent ? C'est donc bien à la liberté individuelle, à la liberté de conscience, que l'on attente en mettant toute une catégorie de citoyens dans l'impossibilité de suivre un genre de vie qu'ils regardent comme nécessaire ou très utile au salut de leur âme. Leur dire : Vous pouvez rester jésuites, dominicains, franciscains ; mais nous vous interdisons la mise en pratique de la règle de saint Ignace, de saint Dominique ou de saint François, ce serait joindre une ironie à la négation de la liberté religieuse.

Les droits de l'Eglise, tels qu'ils sont reconnus par le concordat de 1801, ne nous semblent pas moins atteints que la liberté religieuse par les décrets du 29 mars. En effet, le premier article de cette convention solennelle porte : « La religion catholique, apostolique et romaine, sera librement exercée en France. » Or, personne ne l'ignore ni n'a jamais pu l'ignorer, c'est un point formel de la religion catholique, que les conseils évangéliques, non moins que les préceptes, font partie de la morale chrétienne, et que l'observation des trois vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté constitue un état de perfection auquel tous ne sont pas appelés, mais que chacun doit pouvoir embrasser librement si Dieu lui en fait la grâce. C'est à l'Eglise, et à l'Église seule, qu'il appartient d'approuver les formes sous lesquelles ce triple vœu peut être émis, et le genre de vie qui est la conséquence de cette profession extérieure des conseils évangéliques. Il en résulte qu'un ordre religieux, approuvé par l'Eglise, devient une institution ecclésiastique, que le pouvoir civil n'a pas le droit de supprimer, sans empiéter sur un domaine qui n’est pas le sien. Pour échapper à ce reproche d'usurpation, il ne servirait à rien de dire : Nous ne retirons pas à l'ordre religieux cet être spirituel, cette capacité canonique que l'Eglise s'est plu à lui conférer ; seulement nous le dispersons, nous lui ordonnons de se dissoudre. Car qui ne voit aussitôt, qu'une telle prétention une fois admise, le droit d'institution et d'approbation de l'Eglise, pour les ordres religieux, devient absolument illusoire. Il suffirait de la volonté du pouvoir civil pour annuler de fait l'autorité de l'Eglise et pour rendre impossible l'observance des conseils évangéliques, qui, nous le répétons, sont d'institution divine. Pout-on soutenir sérieusement que les droits de l'Eglise sont respectés, quand on les réduit à néant, en proscrivant des ordres religieux qu'elle a solennellement approuvés ? Car, en dissoudre un seul, c'est s'attribuer le pouvoir de les supprimer tous ; et, alors, que devient le libre exercice d'une religion condamnée à ne plus pouvoir mettre en pratique une partie importante de sa doctrine et privée d'institutions qui étaient pour elle un secours et une force ?

Car c'est par là, monsieur le président, que les décrets du 29 mars nous atteignent nous-mêmes, en causant un grave préjudice aux intérêts spirituels de nos diocèses. L'on s'imagine trop volontiers que les ordres religieux agissent et travaillent en dehors de nous, et constituent une sorte de clergé à part qui échapperait à notre juridiction. Rien n'est plus contraire au véritable état des choses. Ces prêtres auxiliaires, car ils sont les premiers à se glorifier de ce nom, c'est nous-mêmes qui les avons appelés dans nos diocèses, où ils ne remplissent aucune fonction du saint ministère sans notre consentement. Qu'il s'agisse de la prédication ou de l'administration des sacrements, ils tiennent tous leurs pouvoirs de l'évêque, qui les leur confère ou les leur retire à son gré. D'après les règles de l'Eglise, auxquelles ils n'ont pas songé un seul instant à se soustraire, il ne leur est même pas permis de donner une bénédiction du Saint Sacrement dans les chapelles de leurs établissements sans notre autorisation.

Voilà cette prétendue indépendance, qui n'a aucune espèce de fondement ni dans le droit canonique ni dans la pratique constante de ces pieuses congrégations, dont l'esprit d'humilité et d'obéissance est pour nous un sujet d'édification. Et pourquoi appelons-nous dans nos diocèses ces prêtres d'élite, qui tendent parleurs vœux à la perfection des conseils évangéliques ? C'est que leur concours nous est indispensable pour le ministère de la prédication et la direction des âmes. Absorbé du matin au soir par les mille détails de l'administration paroissiale, le clergé séculier ne saurait suffire, dans les villes surtout, aux exercices extraordinaires, aux stations d'Avent et de Carême, par exemple, qui exigent de longues préparations. Nous manquerions de prêtres pour le service curial, si les congrégations religieuses ne venaient à notre aide dans la direction de nos collèges, de nos grands et de nos petits séminaires. Il n'est pas inutile d'ajouter que, pour la liberté et la paix des consciences, nous avons le devoir de procurer autant que possible à nos diocésains des directeurs spirituels auprès desquels ils puissent trouver les lumières et les soins qui lui sont nécessaires ou utiles, soit dans les missions générales, soit dans les retraites particulières. Donc, ce sont nos propres droits, les droits et les intérêts de nos diocèses que léseraient gravement les décrets du 29 mars, si le gouvernement prenait sur lui de les mettre à exécution.

Mais, nous dira-t-on, les décrets du 29 mars se bornent à exiger des congrégations religieuses les diligences nécessaires pour demander et obtenir la reconnaissance légale. Nous ne saurions vous le dissimuler, monsieur le président, une pareille exigence, loin de calmer nos appréhensions, ne fait que les rendre plus vives. Il est impossible de séparer cette mesure des délibérations qui l'ont précédée et amenée ; et tout le monde sait si elles sont de nature à dissiper nos craintes. Dans quel but aurait-on imposé aux communautés religieuses l'obligation, de demander un privilège (car la reconnaissance légale en est un), si cette demande devait être favorablement accueillie ? Peut-on nous accuser de nous montre trop méfiants ? Qu'on lise l'article 6 du deuxième décret : « La demande d'autorisation devra contenir la justification que la résidence du supérieur ou des supérieurs est et restera fixée en France ». Or personne n'ignore que la plupart de nos ordres religieux, solennellement approuvés par l'Eglise, ont leur supérieur général à Rome, auprès du Saint- Siège, suivant la tradition catholique. C'est leur indiquer d'avance et assez clairement quel résultat obtiendrait leur demande. Nous ne voulons rien ajouter les textes parlant assez d'eux-mêmes.

Quelque injustes et funestes que paraissent de tels projets, ils s’aggravent à nos yeux par le décret qui prononce à court délai la dissolution de la compagnie de Jésus en France. A vrai dire, et de l’aveu de tout le monde, c'est le but principal auquel on vise depuis un an. Pour cette vaillante milice, l'effroi des adversaires de l'Eglise, ce ne sont plus de simples menaces que l'on fait entendre ; elle est jugée et condamnée d'avance, sans même être reçue à « remplir les formalités préliminaires à son autorisation ». Il ne saurait vous échapper, monsieur le président, que cette exécution préventive et sommaire ne laisse pas d'atteindre l'Eglise catholique elle-même, qui, réunie au saint concile de Trente, a proclamé la société de Jésus « un pieux Institut », pium Instutum a sancta Sede approbatum (Session XXV, c. 16). Ce n'est pas sans un étonnement mêlé de tristesse que nous avons vu figurer parmi les considérants du décret l’un des actes les plus iniques accomplis sous l'ancien régime, les arrêts du Parlement de Paris de 1762 et 1707. Il y a nombre d'années que le jugement de l'histoire a flétri cette œuvre de haine et de vengeance, inspirée par les jansénistes et les incrédules du siècle dernier, et dont l'historien protestant Schœll a pu dire « qu'elle doit être désapprouvée par tous les hommes de bien non prévenus (Histoire des Etats européens, XI, p. 53) ». Les faits ne confirment pas cette assertion, « que le sentiment national s'est toujours prononcé contre la société de Jésus ». Comment le sentiment national aurait-il pu se prononcer contre une compagnie qui, née en France, est restée depuis son origine l'une des illustrations du pays ; qui a été soutenue, protégée et comblée d'éloges par nos plus grands rois, Henri IV et Louis XIV ; qui a eu pour élèves le grand Condé, Bos- suet, Descartes, Corneille, Buffon et jusqu'à Voltaire lui-même, et qui a tenu constamment une place si considérable dans les sciences et dans les lettres françaises ? Il est vaste le catalogue des orateurs et des écrivains de la compagnie de Jésus qui, par leur éloquence et leur érudition, ont jeté de l'éclat sur les trois derniers siècles de notre histoire. Et, de nos jours encore, comment prétendre que ces religieux, si estimés et si dignes de l'être, aient contre eux le sentiment national ? Nos populations catholiques se pressent en foule autour de leurs chaires ; partout où ils ouvrent un collège, la confiance des familles le remplit à l'instant même ; pour la direction des consciences, il n'est pas de prêtres vers lesquels nos fidèles se portent avec plus d'empressement. Où trouver, en pareille matière, une expression plus vive du sentiment général que dans ces témoignages publics d'estime, de vénération et de reconnaissance ? Parmi les anciens élèves des pères jésuites, si nombreux dans tous les rangs de la société française, en est-il un seul qui ne répéterait de grand cœur, avec un écrivain peu suspect de partialité pour les intérêts religieux : « Pendant les années que j'ai passées dans la maison des jésuites, qu'ai-je vu chez eux ? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes les heures partagées entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère (Correspondance de Voltaire) ? ».

Oui, sans doute, monsieur le président, il est un sentiment qui, dans le cours des trois derniers siècles et jusqu'à nos jours, s'est prononcé à maintes reprises contre cet admirable institut : c'est un sentiment d'hostilité à la religion catholique elle-même. Précisément parce que les jésuites ont toujours marqué au premier rang dans la défense du catholicisme contre l'hérésie et l'incrédulité, ils se sont attiré plus particulièrement l'animadversion et la haine des ennemis de l'Eglise. Voilà le secret des attaques dont ils ont été l'objet, chaque fois que les passions irréligieuses ont repris le dessus. C'est par eux que se rouvre invariablement l'ère des mesures oppressives et violentes. Mais l'on peut se demander, l'histoire à la main, de quoi ont servi aux pouvoirs civils ces actes de faiblesse par lesquels ils s'imaginaient prévenir des exigences plus fortes encore. Il suffit de mesurer l'intervalle écoulé entre les années 1767, 1828, 1845, et la chute des gouvernements qui s'étaient laissé entraîner à des mesures devenues un signal et un point de départ pour le déchaînement de toutes les mauvaises passions. C'est qu'on ne refoule pas aisément dans son lit un torrent auquel les digues une fois rompues viennent d'ouvrir un libre passage. Déjà nous entendons prononcer autour nous des mots qui font présager des hostilités toujours croissantes : « Il n'y a que le premier pas qui coûte ;  l'ennemi est à peine touché ; il faut aller jusqu'au bout. » Ce serait faire injure au gouvernement de supposer qu'il n'ait pas la ferme intention d'arrêter le mouvement qui s'annonce. Mais que de fois l'événement n'a-t-il pas trahi les espérances de ceux qui croyaient pouvoir assigner une limite fixe à des convoitises insatiables ! Comment le clergé séculier ne se sentirait-il pas atteint à son tour, en voyant le pouvoir exécutif appliquer une loi datée des plus mauvais jours de notre histoire et qui prohibe, sous des peines sévères, le costume ecclésiastique ! (18 août 1792, titre 1er, art.9.) Quelle sécurité peut-il y avoir pour nos prêtres, menacés par les mêmes dispositions que l'on remet en vigueur dans le but d'atteindre les congrégations, religieuses en général et l'institut des jésuites en particulier ? Faut-il s'étonner que nous ne séparions pas notre cause de la leur ; et qu'il y ait communauté étroite d'esprit et de sentiment entre des prêtres qui enseignent la même doctrine, travaillent à la même œuvre, et poursuivent la même fin, c'est-à-dire la gloire de Dieu et le salut des âmes ?

Il y a un siècle, monsieur le président, que, dans une circonstance analogue, nos prédécesseurs élevaient la voix pour pro tester solennellement contre le projet de suppression de la société de Jésus. « Sire, disaient-ils à un prince égaré par de funestes conseils, en vous demandant aujourd'hui la conservation des jésuites, nous vous présentons le vœu unanime de toutes les provinces ecclésiastiques de votre royaume : elle ne peuvent envisager sans alarmes la destruction d'une société de religieux recommandable par l'intégrité de leurs mœurs, l'austérité de leur discipline, l'étendue de leurs travaux et de leurs lumières, et par les services sans nombre qu'ils ont rendus à l'Église et à l'Etat (Assemblée du clergé du 1er mai 1762). » C'est également au nom du clergé et de tous les fidèles catholiques de nos diocèses que nous vous prions de ne pas donner suite aux décrets du 29 mars dernier. Nous vous le demandons, conformément au droit public français, qui ne permet pas d’imposer aux congrégations religieuses, sous peine de dissolution, ce qu'il regarde, au contraire, comme un privilège, la reconnaissance légale. Nous vous le demandons, au nom de la liberté religieuse, reconnue et proclamée par les lois et constitutions civiles qui régissent la France ; au nom des droits de l'Eglise catholique, dont les institutions et les ordres religieux approuvés par elles sont une partie intégrante ; au nom des droits de l'épiscopat qui, dans l'exercice de la charge pastorale, doit pouvoir s'adjoindre librement des prêtres auxiliaires dont le concours lui est indispensable ; au nom des intérêts spirituels de nos diocèses qui, soit pour la prédication, soit pour l'enseignement, soit pour la direction des consciences, souffriraient gravement de la mise à exécution des décrets, du 29 mars. Nous vous le demandons, afin d'écarter de redoutables conflits, et d'épargner à la France et au monde entier le triste spectacle d'une division de plus en plus profonde. Dieu veuille que nos justes demandes soient accueillies avec faveur ! L'avenir dira si nos vœux n'étaient pas inspirés par un dévouement absolu aux intérêts de la religion et de la patrie.

Agréez, monsieur le président, l'hommage de notre profond respect,

† Charles, archevêque de Tours ;
† Charles Emile, évêque d'Angers ;
† Hector-Albert, évêque du Mans ;
† Jules François, évêque de Nantes ;
† Jules-Denis, évêque de Laval.

Tours, le 4 avril 1880.


4 avril 1880, dimanche : La Paix, journal officieux de l'Elysée, veut interdir toute protestation des évêques contre les décrets frappant les Congrégations 

L'Univers, 4 avril 1880

La Paix se mêle de donner des avis à l'épiscopat. L'organe de l'Elysée a entendu dire que les évêques préparaient une protestation contre les décrets du 29 mars, et elle dénonce le fait comme attentatoire au respect hiérarchique.

Les évêques, dit-elle, remplissent une fonction publique. Ils sont payés par le Trésor public, ils détiennent une portion de la puissance gouvernementale. Ils sont, en un mot, des fonctionnaires. Or, n'y a-t-il pas quelque chose de choquant à ce que des fonctionnaires entrent, en lutte avec le gouvernement, blâment ses actes et s'efforcent d'en empêcher l'exécution ?

Certes nous ne sommes point de ceux qui voudraient porter une atteinte quelconque à l'indépendance des évêques ; mais le respect de cette indépendance ne saurait nous empêcher de penser qu'il y a contradiction entre le caractère officiel dont sont revêtus ces prélats et une opposition aux actes du gouvernement, opposition qui prend une gravité particulière lorsqu'elle s'exerce collectivement.

N'insistons pas sur la plaisanterie de la Paix, qui consiste a se donner sérieusement comme soucieuse de l'indépendance des évêques. [...] Mais nous ne saurions laisser passer sans protestation l'erreur volontaire que commet le journal élyséen lorsqu'il répète que les évêques, parce qu'ils émargent au budget, sont des fonctionnaires auxquels le ministre des cultes, par exemple, serait en droit de donner des instructions, sans que les évêques eussent le droit de s'y soustraire.

N'en déplaise à la Paix, les évêques n'ont jamais admis et ne sauraient admettre, de la part du pouvoir civil, une semblable prétention, car elle serait la négation même de leur caractère et de leur juridiction. [...]

D'ailleurs, et puisque le journal officieux feint de l'ignorer, il convient de lui rappeler une fois de plus qu'il change audacieusement les rôles lors qu'il fait des évêques les débiteurs de l'Etat. En réalité, c'est l'Etat qui se trouve débiteur de l'Eglise, à laquelle, en payant le traitement des évêques et au clergé, il ne fait que restituer pour une petite part les biens ravis à l'Eglise. Donc, et de ce chef encore, l'indépendance des évêques vis-à-vis de l'Etat est un droit absolu.

A vrai dire, nous croyons que la Paix ne se fait pas d'illusion sur le bien fondé de sa thèse [...] Aussi recourt-elle aussitôt à un autre genre d'argument. Procédant tout ensemble par insinuation et par menace, elle dit : 
Les décrets ne touchent pas aux droits des évêques ; au contraire, ils les raffermissent en replaçant les congrégations sous l'autorité de l'ordinaire ; ils ne modifient en rien la situation du clergé séculier. Pourquoi donc les évêques tenteraient-ils d'entraîner le clergé séculier dans une ré sistance contre ces décrets ?

Tant que la lutte reste circonscrite entre les jésuites et le pays, représenté par son gouvernement, l'Eglise n'a aucune crainte à concevoir; mais si, par l'imprudence des évêques, la lutte se généralisait, si on contraignait la France à ne plus distinguer entre les jésuites et le clergé séculier, si celui-ci épousait violemment, comme ou cherche à l'y pousser, une cause qui n'est pas la sienne, alors la situation deviendrait véritablement grave.

Pour conclure, la Paix déclare que les évêques commettront une très grande faute s'ils « recommencent contre les décrets la campagne qu'ils ont si ardemment faite contre l'article 7, s'ils ne recommandent pas à tous les prêtres et religieux sous leur haute autorité la soumission aux lois et le respect des pouvoirs établis. » Ici, le journal de l'Elysée commet une double méprise. En premier lieu, il y a apparence que les évêques sont un peu mieux placés que les scribes officieux pour juger de ce qui touche ou non à leurs droits. L'hypocrite sollicitude du journal élyséen n'a donc pas lieu de s'exercer, d'autant plus qu'elle est justement suspecte. Secondement, la Paix se méprend bien plus encore si elle s'imagine que, par menaces, on amènera les évêques à déserter la défense des congrégations religieuses, qui font bien réellement partie de l'Eglise et qui sont d'un si grand secours au clergé séculier pour l'exercice du ministère apostolique.

Si l'article 7, selon que le disent les journaux officieux, édictait des mesures moins graves que celles des décrets du 29 mars, quelle apparence qu'après avoir « si ardemment » fait campagne contre l'article 7, les évêques se laisseront persuader de ne rien dire au sujet de l'acte bien plus grave que vient de décréter le gouvernement ? La Paix se trompe d'ailleurs lorsqu'elle donne à croirequ'en agissant ainsi les évêques exciteraient le clergé à l'insoumission aux lois : Les lois en la cause, c'est le gouvernement qui les viole au profit du plus odieux arbitraire, car les prétendues lois qu'il invoque n'existent plus, et au contraire les lois de 1850 et de 1875, qui garantissent les droits descongrégations, n'ont pas cessé d'exister.

Par conséquent,c'est bien la défense des lois qu'on prend en soutenant la cause des congrégations, et c'est au gouvernement qu'il est juste d'appliquer le reproche qu'on impute aux evêques lorsqu'on les accuse de manquer au respect des pouvoirs établie.

Les pouvoirs établis, s'ils veulent être respectés, ont pour premier devoir de ne pas outrager la justice et de ne pas faire injure au droit.

4 avril 1880, dimanche : Liste de 99 journaux qui s'opposent au décrets contre les Congrégations

L'Univers, 4 avril 1880

Dans l'impossibilité où nous sommes de donner des extraits de tant de journaux [qui défendent les Congrégations], nous voulons citer du moins ceux de nos confrères qui se sont faits les plus vigoureux interprètes de la conscience publique. Nous rencontrons d'abord dans cette liste d'honneur des champions du catholicisme : 

la Vraie France de Lille, le Pas-de-Calais, la Guienne, le Périgord, l'Espérance du peuple de Nantes, l'Indépendance bretonne de Saint-Brieuc, la Bretagne de Rennes, le Journal de Rennes, l'Ordre et la Liberté de Caen, le Journal du Mans, le Courrier de la Vienne, le Courrier du Havre, l'Echo de la Somme, le Mémorial d'Amiens, la Gazette du Midi et le Citoyen de Marseille, l'Union du Midi de Toulouse, le Nouvelliste, la Décentralisation et le Salut public de Lyon, l'Union nationale de Montpellier, le Mémorial et le Messager de l'Allier, le Moniteur Orléanais et le Journal du Loiret, la Champagne de Reims, le Voeu national de Metz, l'Ordre et la Liberté de Valence, l'Etoile et l'Union de l'Ouest d'Angers, le Mémorial des Pyrénées, le Courrier de la Dordogne, le Journal d'Agen, le Roussillon, l'Indépendant du Pas-de-Calais, l'Océan de Brest, le Morbihannais, le Petit breton de Vannes, l'Union de la Sarthe, l'Indépendant de l'Ouest, le Journal de Loir-et-Cher, le Poitou, le Conservateur du Gers, le Conservateur de la Nièvre, le Journal des Landes, la Gazette de Nimes, la Gazette d'Auvergne, le Limousin et Quercy de Tulle, le Courrier du Jura, le Mémorial de la Loire, le Conservateur de Saône-et-Loire, le Journal de Saône-et-Loire, l'Union franc-comtoise, l'Union savoisienne d'Annecy, le Courrier des Alpes, la Gazette de l'Est et l'Espérance de Nancy, le Progrès national de Troyes, la Gazette de Douai, l'Emancipateur de Cambrai, l'Echo de la frontière, l'Avenir de l'Aisne, l'Indépendant d'Indre-et-Loire, la Gazette de Château-Gonthier, le Messager de Toulouse, le Moniteur du Calvados, le Charentais, les Nouvelles de Toulouse, l'Union de Sainte-Foy, le Comtat, la Côte-d'Or, le Courrier de l'Aude, la Gazette de Seine-et-Oise, le Journal d'Alençon, l'Impartial du Finistère, la Chronique de l'Ouest.

N'oublions pas, enfin, les articles vigoureux des Nouvelles et de la Correspondance Saint-Chéron, qui ont été reproduits dans un très grand nombre
de journaux des départements.

Quant à la presse étrangère : En espagne, la Epoca de Madrid et le Fenix, en Italie la l'Osservatore romano, la Siglo futuro, l'Aurora, la Vocce della verita, l'Osservatore cattolico, l'Unita cattolica, la Frusta, en Allemagne la Germania, le Beobachter, etc.

L'Univers du 7 avril

Nous devons ajouter à la liste des journaux de province qui se sont élevés le plus énergiquement contre les décrets du 29 mars : le Journal de Belfort, l'Indicateur et le Courrier de Bayonne, l'Aveyronnais, la Sentinelle du Midi, le Courrier du Dauphiné, l'Union de Vaucluse, l'Echo de la Somme, le Petit savoisien, le Semeur de l'Oise, le Journal de Vervins, l'Union de l'Aude, le Journal de Nice, le Patriote de l'Ardèche, le Courrier franc-comtois, l'Echo de la Marne, l'Union malouine et dinannaise de Saint-Mâlo, le Catholique de Dijon.

En outre, plusieurs journaux, qui sont dans les départements les organes de la République libérale, le Courrier de la Gironde, par exemple, repoussent, au nom de la liberté, les décrets de proscription.

L'Univers du 9 avril 

Nous ajouterons à la liste des journaux de province, qui luttent énergiquement contre les décrets de proscription, la Haute-Marne et la Presse
lanyroise
, tous deux de Langres, et le Vosgien, d'Epinal.

6 avril 1880, mardi : Compterendu par la Vraie France de l'audience du Pape Léon XIII à M. Desprez, sur la supression des congrégations.

L'Univers, 9 avril 1880

La Vraie France de Lille publie la dépêche suivante, que lui envoie de Rome son correspondant :

Rome, 6 avril.

Dans son discours, en présentant au Souverain Pontife ses lettres de créance, M. Desprez a fait allusion aux mesures prises par le gouvernement français contre les jésuites et les congrégations religieuses.

Le Pape a répondu à cette partie du discours de l'ambassadeur par une déclaration très ferme et très nette en faveur des congrégations.

M. Desprez, qui avait reçu mission de négocier sur cette question, pour couvrir l'insuccès de sa démarche, a demandé et obtenu du Saint-Père, dans l'entretien particulier qui a suivi l'audience publique, que le texte officiel des deux allocutions ne serait pas communiqué aux journaux.

6 avril 1880, mardi : La Paix, organe officieux du gouvernement, prétend prouver par le Concordat que les évêques n'ont pas le droit de protester contre la suppression des Congrégations.

L'Univers, 5 avril 1880

La Paix a trouvé un argument qu’elle juge irrésistible pour empêcher les évêques de défendre l’Eglise, si gravement atteinte par les décrets du 29 mars. Nous citons textuellement :

Le concordat (nous ne disons pas les articles organiques), le concordat, solennellement ratifié par le souverain Pontife, au début du dix-neuvième siècle, a stipulé (article 6) que les évêques, avant d'entrer en fonctions, prêteraient directement entre les mains du chef de l'Etat le serment de fidélité « qui était en usage avant le change ment de gouvernement, » c'est-à-dire sous l'ancien régime lui-même. Voici la formule de ce serment : « Je jure et promets à Dieu, sur les saints Evangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique ; et si, dans mon diocèse ou ailleurs J'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'Etat, je le ferai savoir au gouvernement. »

Il est bon de citer également l'article 7 du concordat : « Les ecclésiastiques du second ordre prêteront le même serment entre les mains des autorités civiles désignées par le gouvernement. »

En vérité, nous cherchons vainement où, quand et sous quel prétexte légal une ligue, une fédération ecclésiastique pourrait se former en terre française.

On ne pouvait faire un plus mauvais calcul que celui de la Paix , à dessein de prouver la thèse qu'elle s'efforce d'établir. En effet, c'est dans le texte du serment qu'elle cite qu'on peut trouver la plus entière justification des actes que l'organe de l'Elysée redoute et qu'il déclare impossibles à cause de cela. […] La Paix rappelle fort à propos que ce serment oblige les évêques à faire savoir au gouvernement si, dans son diocèse ou ailleurs, il se tramait quelque chose au préjudice de l'Etat. Or, c'est ici le gouvernement lui-même qui, poussé par une haine aveugle et cédant à l'inique pression d'odieux sectaires, se propose d'ordonner une série d'actes directement et gravement contraires à l'intérêt de l'Etat. Comment les évêques ne seraient-ils pas en droit de le faire savoir au gouvernement, et quelle voie plus efficace pour cela qu'une solennelle protestation ? Ainsi les arguments de la Paix se retournent contre elle.

Mais il en est un dont elle ne s'est pas avisée, et que nous lui voulons signaler pour finir. Habituée à ne considérer les évêques qu'en qualité de fonctionnaires, ce qu'ils ne sont pas, la Paix met trop en oubli qu'ils sont chargés des intérêts de l'Eglise, et qu'à ce titre ils ont fait, le jour de leur sacre, un autre serment dont la Paix ne parle pas. Sait-elle que, par ce serment, les évêques s'engagent solennellement à défendre contre toute entreprise les droits et les institutions de l'Eglise, même jusqu'à l'effusion du sang ? L'organe de l'Elysée aurait dû connaître ce petit détail ou s'en sou venir. Cela lui eût évité la nouvelle bévue que nous sommes contraints de signaler.

7 avril 1880, vendredi : Les processions du Saint-Sacrement interdites, mais la police protège une cérémonie en l'honneur du Communard Flourens mort sur une baricade lors de la Commune en 1870 

L'Univers, 7 avril 1880

La ville de Douai s'apprêtait à célébrer dimanche dernier un des faits les plus émouvants de ses annales, le miracle du Saint-Sacrement ; elle en a été
empêchée par l'arrêté suivant :

Nous, sénateur, maire de la ville de Douai,

Vu les lois des 16-24 août 1790 et 18 germinal an X ; Vu la circulaire émanant de la paroisse Saint Jacques de Douai et annonçant, pour le dimanche 4 avril 1880, une procession devant parcourir diverses ruesde la ville ; Considérant que cette manifestation extérieure, telle qu'elle est définie par ses promoteurs dans la circulaire sus-visée, revêt un caractère politique et parait, dans les circonstancesactuelles surtout, de nature à troubler l'ordre public ;
Arrêtons :
Art. 1. — La procession extérieure annoncée par le clergé de la paroisse Saint-Jacques pour le dimanche 4 avril 1880 est interdite.
Art. 2. — M. le commissaire central de police est chargé d'assurer l'exécution du présent arrêté, qui sera soumis à l'approation de M. le préfet du Nord.
Le sénateur maire de Douai,
Merlin.

Pour bien comprendre l'esprit de cet arrêté, qui se fonde sur les lois « existantes » de 1790 et de germinal an X, il faut savoir que la circulaire invoquée par le sénateur Merlin demandait « des prières pour l'insuccès final de la guerre faite aux congrégations religieuses. » N'est-ce pas le cas de faire les réflexions que produit le Soleil, en disant : 

Tandis que, dans toutes les villes de France jusqu'aux plus petites, on interdit les processions, sous prétexte qu'elles gêneraient la circulation dans les rues, le préfet de police n'a mis aucun obstacle à la promenade d'un millier de révolutionnaires qui ont été en cortège déposer une couronne sur la tombe de M. Gustave Flourens « assassiné par les gendarmes, il y a neuf ans. » Au contraire, des agents de police marchaient devant le cortège pour faire écarter la foule.

Le contraste est en effet instructif ; nous comptons qu'il portera ses fruits, et plus promptement que ne le croient les odieux sectaires dont M. le sénateur Merlin paraît nous offrir un type achevé.

7 avril 1880, vendredi : Protestation du Cardinal de Bonnechose, Archevêque de Rouen, contre les décrets de proscription des Congrégations 

L'Univers, 10 avril 1880

A Monsieur le Président de la République française Rouen, le 7 avril 1880.

Monsieur le président,

Je ne puis différer davantage l'expression de la surprise et de la douleur que m'ont fait éprouver les décrets dernièrement rendus contre les congrégations religieuses non autorisées. Avant qu'ils eussent été publiés, je m'étais efforcé de conjurer ces mesures désastreuses, en faisant ressortir aux yeux de M. le président du conseil les graves conséquences qui devaient en résulter. Je pouvais nourrir alors encore quelque espérance. Il me semblait, que la raison, la justice, l'intérêt même bien entendu de la république devaient suffire pour opposer une digue insurmontable à un entraînement si dangereux. Il en a été autrement. Votre Excellence a cédé à une force qu’elle a jugée irrésistible, et les décrets du 29 mars 1880 ont paru ! Le coup est porté : il aura dans le monde un triste retentissement.

Comment se dissimuler en effet qu'il y aurait dans celte proscription générale des congrégations non autorisées, une grande iniquité ? La dissolution pour elles, c'est la mort ; et qu'ont-elles fait pour mériter une telle condamnation ? Quels sont leurs crimes, leurs attentais contre la sûreté de l'Etat, le préjudice qu'elles ont pu lui causer ?

Plus que jamais, dans notre siècle, on demande la lumière. L'Etat, pour correspondre à ce besoin des temps, annonce qu'il veut propager l'instruction à tous les degrés, et multiplie à cet effet les secours et les encouragements. Mais il n'est pas facile de former des instituteurs de la jeunesse dignes de cette haute mission. Les jésuites se dévouent à cette tâche laborieuse et souvent ingrate. Ils ouvrent, des, collèges ; l'expérience justifie leurs efforts ; les familles leur confient librement leurs enfants ; chaque année, l'opinion publique et le gouvernement lui-même constatent leurs succès ; chaque année ils versent dans toutes les carrières des jeunes gens habitués au respect de l'autorité, pénétrés du sentiment du devoir, capables de faire de valeureux soldats, des fonctionnaires consciencieux, des citoyens honorables et utiles, tous enflammés de l'amour de la patrie et prêts à se dévouer pour elle.

Il semble donc que les hommes appliqués à celte grande œuvre aient bien mérité de leur pays... Néanmoins, pour les récompenser, leurs établissements d'éducation, si chers aux pères et aux mères de famille, vont être irrévocablement fermés ! Et en vertu de quoi ? En vertu de lois très contestables et très contestées, dont les unes ont été implicitement abrogées par des lois postérieures, dont les autres sont tombées en désuétude, et contre lesquelles il est permis d'invoquer la prescription. Ce que nous disons des jésuites, nous pourrions le dire des dominicains, des oratoriens, des maristes, des picpussiens, des eudistes, et de toutes les congrégations non autorisées qui tiennent des collèges jouissant de l'estime publique.
Comment ensuite passer sous silence les grandes familles patriarcales de saint Benoît, de saint Bruno, de saint Bernard, de saint François d'Assise ; les carmes, les capucins, les prémontrés, les rédemptoristes, les trinitaires, les Frères de Saint-Jean-de-Dieu, les trappistes, les oblats et beaucoup d'autres, dont la vie est consacrée tout entière, non-seulement à la prière, mais encore soit à l'étude et aux travaux scientifiques, soit il la prédication, soif à l'agriculture ou au soulagement des misères humaines les plus délaissées et les plus rebutantes ? Eux aussi vont donc se voir expulsés de leurs maisons, et réduits à abandonner leurs œuvres de bienfaisance et de charité !

Mais, dira-t-on, ces congrégations peuvent se faire autoriser ; il n'y a d'exception que pour les jésuites et celles dont le supérieur général ne réside pas en France. Cette exception, monsieur le président, est, déjà énorme, et suffirait pour motiver les considérations qui précèdent. Mais pour les autres congrégations dont le chef est en France, l'espoir d'une autorisation, si elles se résignaient à la demander, serait illusoire, et ne pourrait aboutir qu'à une déception. Car il faudrait une loi pour l'obtenir, et cette loi ne serait jamais votée. Les dispositions de la majorité de la Chambre des députés sont trop connues et avouées par ses principaux organes, pour qu'il puisse y avoir, à cet égard, aucun doute.

En ce qui touche aux congrégations de femmes, il est évident qu'un très grand nombre d'entre elles ne pourrait pas non plus remplir les conditions exigées pour recevoir l'autorisation. Il faut donc nécessairement conclure que, si les décrets du 29 mars demeurent ce qu'ils sont, et si on procède à leur exécution, ils envelopperont dans leurs rigueurs meurtrières une multitude d'innocents, à qui on ne pourra faire d'autre reproche que d'avoir obéi à leur conscience, en embrassant la vie religieuse et en se sacrifiant pour le bien de leurs frères.

Considérée à un autre point de vue, la dissolution des congrégations porterait une atteinte grave à l'intégrité et à la liberté de l'Eglise. Sans doute, monsieur le président, ces congrégations ne constituent pas son essence ; mais elles en sont les produits naturels, comme les branches et les rameaux sortant du même tronc. Elles participent à sa vie, et la répandent. Elles sont au nombre de ses organes. Elles sont pour le clergé séculier des auxiliaires devenus d'autant plus nécessaires que ses rangs s'éclaircissent davantage, et que les vocations qui devraient remplir ces vides diminuent. Privés du secours de ces ouvriers évangéliques et de leur action, nous ne pourrions partout suffire aux, besoins spirituels de nos diocèses. Il y aurait donc, dans cette suppression, une sorte de mutilation pour l'Eglise, et le peuple chrétien en éprouverait un sensible dommage.

Enfin ce sacrifice peut-il être justifié par un grand intérêt politique ? Je n'en vois absolument aucun. L'exécution de ces décrets ne donnera satisfaction à personne, sinon à un parti qui n'en trouve que dans les destructions, et dont les exigences, sans cesse croissantes, menacent dans toutes ses bases l'ordre social. Ne dit-il pas hautement que c'est la religion chrétienne qu'il faut abolir ? N'annonce-t-il pas déjà qu'après la dissolution des communautés, il faudra bannir des écoles tout enseignement religieux, absorber les fabriques des églises dans les conseils municipaux, et tarir la source du sacerdoce en envoyant les élèves du sanctuaire sous les drapeaux ? Faut-il s'étonner si les concessions faites donnent lieu d'en craindre d'autres ; et si, sur toute la surface du sol français, les hommes qui demeurent attachés à la religion de leurs pères tremblent pour la conservation de la foi et pour la liberté du culte catholique, garantie cependant par le concordat.

C'est de ces tristesses et de ces inquiétudes, malheureusement trop fondées, que j'ai cru, monsieur le président, devoir me rendre auprès de vous l'interprète, pour soulager ma conscience, n'ayant rien tant à cœur que le bonheur de notre chère patrie, liée indissolublement, au maintien de la paix entre l'Eglise et l'Etat.

Veuillez agréer, monsieur le président, l'assurance de mes sentiments respectueux.

H. Cardinal de Bonnechose, Archevêque de Rouen.

7 avril 1880, vendredi : Lettres de Prusse : la pacification religieuse en Allemagne se fait peu à peu ; les concessions du Pape Léon XIII sont tout à fait mineures 

L'Univers, 7 avril 1880

On nous écrit de la Prusse rhénane :
Il ne transpire encore rien de certain sur la séance ministérielle tenue sous la présidence du chancelier de l'empire, et où l'on a examiné la portée du changement fait dans la situation religieuse par la lettre de Léon XIII à Mgr Melchers. Selon les officieux, il n'aurait encore été rien décidé.

En attendant, le Saint-Père a porté officiellement à la connaissance du gouvernement prussien la démarche qu'il a faite, probablement par l'intermédiaire du cardinal-secrétaire d'Etat. D'autre part, l'ambassade prussienne de Vienne a communiqué au gouvernement d'une manière semi-officielle une traduction française de cette lettre. On s'attend à ce que ce dernier donne bientôt une réponse, dans laquelle il indiquera des concessions qui donne raient lieu à une reprise des négociations entre Rome et Berlin.

C'est tout ce qu'on peut dire pour le moment. Nous croyons devoir ajouter que nous n'attendons pas une prompte conclusion de la paix entre les deux pouvoirs, le retour des évêques et des prêtres exilés ne pouvant se faire qu'après l'abolition de la cour ecclésiastique et des lois de mai. Quant à l'acte de notifier au gouvernement les nominations, il n'implique nullement un droit de veto en faveur de ce dernier. On assure que cette notification se ferait en Prusse comme elle est d'usage dans le duché d'Oldenbourg et dans la Hesse, où l'évêque de Munster d'un côté et l'évêque de Mayence de l'autre avaient coutume de notifier les nominations aux bénéfices ecclésiastiques, sans que le gouvernement pût y mettre opposition. On croit que la concession pontificale se fonde sur ces antécédents.

Il est consolant d'entendre, à côté des calomnies de certains folliculaires libéraux et israélites, ce que les adversaires de bonne foi disent de la lutte qu'ont soutenue jusqu'à ce jour le clergé et le peuple catholiques. C'est ainsi que nous empruntons à la Gazette de Silésie les aveux suivants :

Nous ne pouvons nous empêcher de donner à nos adversaires, sue le terrain ecclésiastico-politique, le témoignage qu'ils ont tenu bon avec vaillance et sans respect humain pendant les longues luttes. Nous sommes tenus à reconnaître que les catholiques qui habitent notre grande patrie ont prouvé au monde quelle force exerce encore la religion sur les cœurs allemands. Honneur surtout au clergé catholique, qui, malgré tous les sacrifices matériels, a conservé fidèlement l'obéissance envers ses supérieurs ecclésiastiques, nonobstant tout ce que nous avons dû combattre !

8 avril 1880, vendredi : Protestation du Cardinal Régnier, archevêque de Cambray, contre les décrets de proscription des congrégations.

L'Univers, 11 avril 1880

Monsieur le président de la République,

Je regarde comme un devoir de vous faire connaître l'émotion douloureuse que causera dans mon diocèse l'exécution des décrets du 29 mars, et les regrettables résultats qu'elle aura pour mon ministère pastoral.

Je me crois également obligé de rendre hautement témoignage aux vertus et aux utiles travaux des divers ordres religieux que j'ai pu employer, depuis de longues années, comme des auxiliaires dévoués, et que vont éloigner de nous des rigueurs imméritées.

Je laisse aux jurisconsultes le soin de discuter la valeur légale des actes législatifs, de dates plus ou moins anciennes, qu'on invoque contre nos congrégations religieuses, et sur lesquels on s'appuie pour les condamner à se dissoudre.

Je me borne à rappeler qu'elles sont, de leur nature, parfaitement légitimes, puisque l'Evangile les conseille ; que l'Eglise catholique les approuve, les encourage, les réglemente et les bénit, et qu'elles n'ont d'ailleurs pour but que la pratique plus parfaite des vertus chrétiennes et un plus complet dévouement au service du prochain.

Leur existence de fait ne peut nulle part être un péril social ni constituer un délit : en France, elles devraient être protégées par l'article 1er du concordat. L'exercice de la religion catholique, en effet, ne saurait être réellement et sérieusement libre qu'autant qu'il sera loisible à quiconque professera cette religion de se conformer à ses enseignements et d'adopter les pratiques qu'elle recommande.

En ce qui concerne mon diocèse en particulier, la situation des congrégations religieuses, que frappent les décrets du 29 mars, est d'une régularité irréprochable. Aucune ne s'est établie sans le consentement de l'ordinaire. Toutes, sans exception, sont et demeurent soumises à son autorité et à sa direction, pour leurs œuvres extérieures.

Nulle part leur concours n'est imposé au clergé séculier ; mais dans toutes les paroisses il est réclamé avec empressement et reçu avec reconnaissance. Il est d'ailleurs nécessaire à notre clergé paroissial, qui ne peut, malgré tout son zèle, suffire aux travaux indispensables de son ministère.

Eminemment utiles donc, nécessaires même comme auxiliaires du clergé séculier, nos congrégations religieuses, par l'austère régularité de leur vie et les services de tous genres qu'elles nous rendent, se sont concilié le respect, l'affection, la confiance de nos catholiques populations. Leur dispersion forcée causera de bien profonds et bien légitimes regrets.

Il me faut ici faire mention à part des RR. PP. jésuites, puisqu'ils sont traités avec une sévérité particulière et qu'ils sont frappés par un décret spécial. Je dois à ma conscience et à la vérité, monsieur le président de la République, d'attester que ces religieux, qui sont depuis si longtemps outragés, conspués, calomniés par la presse anti-chrétienne avec une méchanceté à laquelle aucune répression ne s'oppose ; que ces religieux qu'on voue chaque jour aux haines et aux violences populaires comme une association de malfaiteurs, jouissent au plus haut degré parmi nous de l'estime et de la vénération tant du clergé que des fidèles de toutes les classes, et qu'ils en sont, à tous égards, éminemment dignes.

Leur conduite est exemplaire, et leurs doctrines ne peuvent être incriminées que par l'ignorance ou la mauvaise foi. Plusieurs d'entre eux appartiennent aux familles les plus distinguées, les plus honorables, les plus justement respectées de ce pays. La maison d'instruction secondaire qu'ils dirigent à Lille, avec d'éclatants succès, leur a été confiée, je pourrais presque dire imposée, par des pères de famille qu'ils avaient eus autrefois pour élèves, et qui tenaient à procurer à leurs enfants l'éducation qu'ils avaient reçue eux-mêmes, et dont ils avaient pu apprécier l'excellence.

Je remplis, je le répète, monsieur le président de la République, un devoir de conscience et d'honneur en vous adressant ces simples et respectueuses observations. Elles s'appliquent au diocèse d'Arras comme à celui de Cambrai, et je suis autorisé à vous dire que mon vénérable suffragant, Mgr Lequette, y adhère pleinement et sans réserve.

Quoi qu'il arrive du reste, monsieur le président de la République, quels que puissent être nos regrets et nos tristesses, notre clergé, dans les deux diocèses, continuera de suivre religieusement la règle de conduite que je rappelais, le 12 septembre 1879, à mes prêtres réunis pour une retraite ecclésiastique :

« En dehors de toutes les agitations politiques, étrangères à toutes les affaires séculières, nous nous bornerons aux devoirs de notre ministère et ne demanderons que la liberté de les remplir.
« Quant à la société laïque, nous la servirons, malgré ses défiances, ses antipathies et ses oppositions, en recommandant à tous, et en pratiquant nous-mêmes, le respect pour ses magistrats, l'obéissance à ses lois, pourvu qu'elles ne soient pas contraires à la loi de Dieu, le dévouement la, patrie et le soulagement affectueux de toutes les souffrances. »

Recevez, monsieur le Président de la Ré publique, l'assurance de mes sentiments respectueux.

R. F. cardinal Régnier, Archevêque de Cambrai.
Cambrai, le 8 avril 1880.

8 avril 1880, samedi : Charles Lepère prétend enseigner aux Catholiques la vraie constitution de l'Eglise pour justifier la suppression des Congrégations

L'Univers, 8 avril 1880

M. le ministre de l'intérieur vient d'adresser aux préfets la circulaire suivante :

Paris, le 2 avril 1880.

Monsieur le préfet,

Au moment où la publication des deux décrets en date du 29 mars 1880 soulève dans la presse une si vive polémique et suscite de la part des adversaires de nos institutions républicaines les attaques les plus violentes et les plus injustes, j'estime qu'il est de votre devoir d'éclairer les populations sur le sens et la portée de ces actes, et de les prémunir contre certaines calomnies que les partis hostiles s'efforcent de propager.

Toutes ces calomnies, si l'on cherché à les analyser, sont faciles à ramener à deux chefs principaux, à deux assertions dont il vous sera aisé de faire bonne et prompte justice.

D'une part, on accuse le gouvernement de porter atteinte aux droits et prérogatives de la religion catholique ; de l'autre, on lui reproche de persécuter une classe de citoyens. Aucune de ces deux inculpations ne résiste à un examen sérieux ; mais, présentées avec ruse et perfidie, elles pourraient, si votre vigilance n'était pas suffisamment en éveil sur ce point, s'accréditer auprès des populations rurales.

En rappelant les congrégations non autorisées au respect des lois, le gouvernement, dit-on, porterait atteinte aux droits de l'Eglise catholique. Rien n'est moins exact que cette assertion. [...] Les congrégations, en effet, ne sont pas de l'essence de l'Eglise. Leur présence ou leur absence ne présente aucune connexité avec le libre exercice du culte. Portalis était était le fidèle écho des vraies doctrines en cette matière lorsque, dans le rapport qui a précédé le décret du 3 messidor an XII, il disait : « Les évêques et les prêtres sont établis de Dieu pour instruire les peuples et pour prêcher la religion aux fidèles et aux infidèles. Les ordres religieux ne sont point de la hiérarchie ; ce ne sont que des institutions étrangères au gouvernement fondamental de l'Eglise. »

Puis il ajoutait : « Aujourd'hui, le grand intérêt de la religion est de protéger ses pasteurs destinés à porter le poids du jour et de la chaleur, au lieu de laisser établir à côté d'eux et sur leurs têtes des hommes qui puissent les opprimer. »

La mesure prise par le gouvernement à l'égard des congrégations non autorisées n'atteint donc à aucun degré la religion. Et Dupin concluait : « Qu'il appartienne au souverain Pontife d'instituer un ordre religieux dans l'Eglise, cette opinion n'a rien que de naturel ; mais c'est assurément par la puissance temporelle et par elle seule que cet ordre peut exister dans l'Etat. S'il pouvait y être instituer ou maintenu malgré elle, ce serait véritablement elle-même qui cesserait d'exister. »

Ainsi la décision du gouvernement n'a rien d'opposé aux droits et à la constitution de l'Eglise; elle est, au contraire, dictée par le sentiment des besoins de l'ordre et de la tranquillité dans l'Eglise comme dans l'Etat.

J'arrive au second grief soulevé contre les décrets du 29 mars dernier. Ces décrets sont attentatoires à la liberté individuelle, disent les ennemis du gouvernement; ils constituent des mesures de persécution. [...] Obliger les gens à rentrer sous l'empire du droit commun, cela n'a jamais été appelé les persécuter, et ceux qui se refuseraient à obéir à cette mise en demeure ne mériteraient pas la qualification de victimes, mais celle de rebelles. [...]

Le bon sens général fera vite raison de ces clameurs dès que vous aurez fait ressortir le caractère véritable de la situation. Je croirais superflu d'insister auprès de vous, monsieur le préfet, sur les deux points qui font l'objet de la présente communication.

Je compte sur votre expérience pour suppléer à ce que ces instructions présentent de sommaire et sur votre zèle pour les porter à la connaissance de tous vos subordonnés. J'estime qu'il y aura intérêt à ce que vous en fassiez la matière des entretiens que vous trouverez l'occasion d'avoir avec vos administrés et avec vos collaborateurs de tout ordre. Vous arriverez ainsi à déjouer l'effort de la calomnie, qui tentera, par tous les moyens, de s'insinuer dans l'esprit des populations.

Recevez, monsieur le préfet, etc. Le ministre de l'intérieur et des cultes, Signé : Ch. L epère.
Pour le ministre et par autorisation : Le conseiller d'Etat, directeur général des cultes, Signé : Flourens. 

8 avril 1880, samedi : Charles Lepère, a été élevé par les Jésuites et il était monarchiste ; son séide, Benjamin Constant a été très pieux autrefois.

L'Univers, 12 avril 1880


M. Lepère n'a pas craint d'apposer sa signature à un odieux et stupide arrêt de proscription contre les jésuites.
Dans un article justement intitulé : « judas ! » le Courier du Havre rappelle au ministre de l'intérieur quelques souvenirs de son adolescence :

M. Ch. Lepère est né à Auxerre d'une vieille et honorable famille de la basse Bourgogne. La religion était en grand culte dans la maison. Quand l'enfant fut en âge de commencer ses études, ses pieux et vénérés parents le confièrent aux jésuites. Ils étaient déjà persécutés Leurs collèges, fermés en France en 1845, s'étaient rouverts un peu partout, en dehors de la frontière, mais le plus près possible de cette France dont le séjour leur était interdit.

C'est là, sur la terre d'exil, que venaient les trouver des générations de jeunes Français, l'élite de notre société par la naissance, la fortune, l'éducationet le respect des traditions royalistes et chrétiennes. Charles Lepère fut conduit en Belgique et admis au collège de Brugelette, à Bruxelles.

L'élève répondit, aux soins des révérendspères. On le citait comme un modèle de travail, de discipline et de piété. En 1848, après les journées de février, Ch. Lepère, ardent royaliste, applaudit à la chute de la dynastie d'Orléans et se mit à la tète de ses jeunes camarades pour organiser une manifestation royaliste au collège. Les vaillants humanistes ornèrent leurs casquettes d'une cravate blanche et firent retentir les cours et les préaux ou vieux cri national : Vive le roi ! C'est Henri V qu'appelaient au trône de France leurs voeux et leurs acclamations enthousiastes. Les bons Pères durent interposer leur autorité. Les cocardes blanches disparurent une à une. La dernière qui tomba fut celle que portait Ch. Lepère. On ne put l'amener lui-mêmeà se séparer de l'emblème royaliste. C'est son professeur, encore aujourd'hui vivant, qui dut arracher l'insigne séditieux. Ch. Lepère, pleurant les meilleures larmes de sa vie, poussa, en pleine classe, dans un sanglot, le cri : « Vive le roi ! A bas la République ! »

Et c'est cet homme qui a mis sa signature au bas du décret de proscription des jésuites ! C'est plus qu'un crime, c'est une honte ! Il est à Auxerre une sainte et digne femme qui, depuis longtemps, pleure le prodigue, dernier héritier du nom jusque-là considéré des Lepère : c'est la soeur unique du proscripteur des jésuites. Pour l'honneur de son nom, par reconnaissance pour les maîtres dévoués de sa jeunesse, par égard pour cette pauvre femme, M. Ch. Lepère ne devait jamais se faire le complice et, qui plus est, l'exécuteur des hautes oeuvres de la république contre des prêtres qui lui ont prodigué d'inépuisables trésors de dévouement et d'affection.

Nous n'avons pas le courage d'insister.Ce phénomène d'ingratitude, inspiré pas la passion politique et l'ambition du pouvoir, est l'un des exemples les plus tristes du degré d'abjection auquel peut descendre le sens humain dépravé


L'Univers du 15 avril 1880 

On lit dans la Défense :

On sait que le ministre de l'intérieur et des cultes, chargé d'appliquer les décrets de dissolution contre les congrégations religieuses, est — contradiction singulière — un ancien élève des jésuites. [...] Ce qu'on sait moins, c'est que son tous secrétaire d'Etat, M. Constans, n'a pas toujours marché avec les ennemis de la religion. Alors qu'il habitait l'Espagne, où il se livrait au commerce des charbons et des pompes à incendie, M. Constansse distinguait par une piété exemplaire. Aussi fut-il jugé le plus digne parmi les négociants résidant, dans la péninsule, de porter une bannière à la procession de la sainte Vùrge. Aujourd'hui M. le sous-serétaire d'Etat brûle ce qu'il a adoré. Lorsqu'on change aussi aisément de convictions, on ne devrait pas s'appeler Constans.

8 avril 1880, samedi : Mise au point sur les concessions faites par le Saint-Siège au Gouvernement Allemand pour la pacification religieuse 

L'Univers, 12 avril 1880

Les concessions de Léon XIII

Sous ce titre, on lit dans l’Osservatore romano du 8 avril :

Le Giorno de Florence vient de publier un remarquable article, que nous croyons opportun de reproduire en entier, pour servir de réponse et de leçon à certains écrivains qui osent parler avec la plus grande légèreté de sujets très graves, ou sans bien les comprendre, ou dans le but, encore moins louable, d'égarer l'opinion et la conscience de leurs lecteurs.

L'indication donnée par Sa Sainteté dans la lettre à Mgr Melchers, de ce que le Saint-Siège serait amené à tolérer pour hâter le rétablissement de la paix religieuse en Allemagne a donné lieu non-seulement à de nombreux commentaires, mais encore à des manifestations que l'on a pu regarder comme officieuses de la part du gouvernement allemand. Tel paraît avoir été l'article de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, lequel, en faisant remarquer qu'il n'appartenait pas au pouvoir exécutif de répondre aux généreuses dispositions du Souverain Pontife par des actes portant abrogation des fameuses lois de persécution, montrait clairement que, dans le domaine de l'application, le gouvernement en atténuerait sensiblement la rigueur et ne serait pas éloigné de proposer au pouvoir législatif, seul compétent, si non leur abrogation, tout au moins une déclaration qui laisserait au gouvernement toute latitude pour une interprétation bienveillante et une équitable restriction de ces lois.

Mais pendant que les journaux non catholiques et allemands exprimaient cette opinion, il y avait en France des journaux, se donnant cependant pour sincèrement catholiques, qui, par la crainte peut-être de ne pas voir la conciliation s'accomplir, déclaraient que la Concession faite par Léon XIII dans la phrase en question pouvait être regardée comme contenant implicitement la reconnaissance intégrale et l'assujettissement aux liens des fameuses lois. Naturellement, les Débats et les autres journaux révolutionnaires, applaudissant en chœur, se prirent à déplorer la douceur du gouvernement français et un système qu'ils qualifiaient de débonnaire, et ils poussèrent à la persécution comme étant désormais le moyen le meilleur, — l'expérience faite par M. de Bismarck le pouvait, — pour amener l'Eglise à une sorte de capitulation.

Examinons un peu le raisonnement du français, et nous en verrons la complète inanité. Il commence par exposer en résumé le système appelé Kulturkampf dans les dispositions suivantes :

Toute l'instruction et l’éducation des prêtres placées sous la surveillance de l'Etat ; — nécessité, pour être nommé professeur dans les séminaires ou les écoles ecclésiastiques, quelles qu’elles soient, de faire preuve de capacité dans un examen, de la même façon que pour concourir à une chaire de professeur dans un collège, et, par conséquent, diplôme, de l'Etat ; — l'investiture de tout bénéfice ecclésiastique, soit par première nomination, soit par transfert, subordonnée à une communication préalable faîte au président supérieur de la province, avec droit pour celui-ci de faire opposition : 1° si le candidat ne remplit pas les conditions légales sus-indiquées ; 2° si le candidat a été condamné ou seulement poursuivi pour certains délits ; 3° s'il y a un motif fondé de soupçonner que le candidat n'obéira pas aux lois de l'Etat, ou agitera les consciences, on troublera la paix publique.

C'est vraiment là, en effet, le faisceau des chaînes que l'on a voulu imposer à l'Eglise en Allemagne. Dispositions draconiennes, aggravées par la rigueur de l'application mais qui n'ont pas eu d'autre résultat que de fournir une occasion de mérite et de gloire à tant d'évêques et d'ecclésiastiques, victimes de leur fidélité et de leur zèle, pendant que les curés, peu nombreux, qui, nommés par l'Etat, ont osé prendre possession, étaient si vils et méprisés, qu'ils se voyaient infliger, comme un titre de bien triste réputation, le nom de Staatspfarrer.

Parce que le Pape tolère que l'on communique le nom des candidats au président de la province, tout le reste, d'après le Français, est implicitement admis, — les lois de mai subsistent, — les présidents de province feront leurs partiales et brutales oppositions,— et l'Eglise cédera. — Or, c'est là un flagrant outrage à la logique et à la langue, non moins qu'à l'invincible constance de la papauté.

En la seule forme que l'Eglise puisse employer lorsqu'il s'agit, pour obtenir le bien des fidèles, de consentir à ce que l'entière liberté de sa mission apostolique paraisse seulement diminuée en quelque chose, le souverain Pontife annonçait qu'il irait jusqu'à tolérer la communication au gouvernement des noms de ceux que l'autorité compétente aurait choisis pour quelque fonction ecclésiastique. Or, à moins d'être aveuglé par les théories d'une société civile devenue depuis sept siècles l'esclave du légalisme, se peut-il admettre que cette tolérance implique l'obligation de tenir compte des oppositions injustes, et surtout qu'elle implique la reconnaissance du droit de les soulever, et de les soulever en vertu de lois frappées d'anathèmes qui subsistent toujours ?

Plus logique et aussi plus politique, le journal officieux allemand comprenait que cette tolérance du Souverain Pontife ne pouvait s'exercer qu'à la condition d'une réciprocité impliquant l'abandon, par abrogation ou par désuétude, des lois oppressives, et il montrait les dispositions du pouvoir exécutif à entrer dans cette voie. Et voilà comment les erreurs du catholicisme libéral aveuglent plus que ne fait la domination même de l'hérésie.
Le souverain Pontife, qui a toujours solennellement condamné la théorie et la pratique de la séparation de l'Eglise et de l'E tat, ne s'est jamais refusé à admettre, suivant les circonstances, les tempéraments les plus propres à obtenir que les candidats appelés aux fonctions ecclésiastiques ne pussent raisonnablement déplaire aux chefs du gouvernement civil, afin que, grâce à un accord et à une entente réciproques des fonctions et des personnes, ils pussent aider à la prospérité et à la paix spirituelles et temporelles des peuples confiés à l'une et l'autre hiérarchie.

De même, lorsque les mérites insignes des personnes ou des nations l'ont conseillé, le Saint-Siège a été libéral de privilèges et d'honneurs, ne demandant qu'à voir la puissance civile rendre hommage à la suprématie que possède l'autorité de l'Eglise sur tout le pouvoir terrestre par rapport à son ministère et à la fin qu'elle poursuit ; cependant cette même Eglise, par les sublimes enseignements de la doctrine catholique sur les origines et les fins du pouvoir civil, et par les règles mêmes de sa discipline, contribue bien plus à la sûreté et à la stabilité des empires que ne peuvent le faire la gloire des noms, l'éclat des entreprises, la puissance du génie ou la force des armes.

Telles sont les seules, les vraies concessions que le Saint-Siège fait pour le bien des peuples ; mais il ne courbe jamais la tête devant les violences du despotisme ou de la rébellion.

10 avril 1880, samedi : Le Pape réaffirme qu'il n'y a jamais eu dissentiment entre le Saint-Siège et l'épiscopat belge

L'Univers, 10 avril 1880


Nous lisons dans le Courrier de Bruxelles :

Nous extrayons d'une lettre particulière de Rome quelques passages de nature à intéresser nos lecteurs. Il y a là de nouveaux et précieux encouragements pour les catholiques belges dans la lutte qu'ils soutiennent contre l'enseignement neutre. C'est en méme temps un démenti de plus opposé à cette légende libérale, d'après laquelle le Pape se serait borné à condamner en principe la loi de malheur et aurait désapprouvé les mesures de résistance légale et de préservation nécessaire adoptées par nos évêques. Il s'agit d'une audience particulière accordée par S. S. Léon XIII. Nous
citons :

« J'avais à demander à Sa Sainteté une bénédiction spéciale pour une école catholique que nous bâtissons en Belgique, et je profitai de cette occasion pour parler de « l'échange de vues » et du prétendu désaccord entre le Saint-Siège et l'épiscopat belge : « Comment est-ce que l'on a pu croire qu'il y eût un désaccord entre moi et l'épiscopat, qui agit pour défendre la religion ! » répondit Léon XIII avec vivacité.

« Ce qui m'étonne, ajouta-t-il, d'un ton plus sévère, c'est que des catholiques aient pu croire qu'il y avait un désaccord entre moi et les évêques. Je n'ai jamais dit un seul mot contre l'épiscopat. »

Et il ajouta : « Vous pouvez dire partout qu'il n'y a jamais eu de désaccord entre le Pape et les évêques, vous pouvez dire que vous le savez de la bouche du Pape. »

Léon XIII s'informa ensuite avec un grand intérêt de notre école : « Faites une école convenable, de façon à ce qu'elle puisse devenir un centre pour toute la jeunesse de la localité. »

Le Pape nous dopna ensuite une bénédiction spéciale, pour l'école et pour le curé qui s'en occupe avec nous, et il ajouta :
« Dites à ce bon curé qu'il n'y a aucun désaccord entre moi et l'épiscopat. »

10 avril 1880, samedi : Lettre du Cardinal Cavérot , évêque de Coutances et Avranches au Président de la République à propos des Décrets de proscription des Congrégations.

L'Univers, 12 avril 1880

Coutances, 10 avril 1880.

Monsieur le Président,

L'éminent métropolitain de notre Normandie [le Cal de Bonnechose] vient de vous adresser l'expression de la surprise et de la douleur que lui ont fait éprouver les décrets dernièrement rendus au sujet des congrégations religieuses non autorisées.
Je sens, moi aussi, monsieur le Président, le besoin de soulager ma conscience en déclarant que je donne pleine et entière adhésion aux sentiments exprimés dans la lettre de S. Em. le cardinal archevêque de Rouen.

Avec lui, j'ose vous supplier de ne pas poursuivre l'exécution de ces décrets que ne sauraient expliquer « ni la raison, ni la justice, ni l'intérêt même bien entendu de la république. » Comme lui, c'est au nom de la reconnaissance pour les services rendus, au nom du droit et de la loi, au nom de l'humanité, au nom de la liberté, au nom de la religion, au nom de l'honneur et de la paix du pays que j'ose faire appel à votre haute autorité : pour ne pas maintenir la dissolution décrétée.

Si cette dissolution peut satisfaire un parti qui semble mettre tout son bonheur « dans les destructions », elle serait une blessure cruelle et profonde pour l'Eglise, pour la patrie, pour tous les cœurs sincèrement catholiques, et par conséquent sincèrement français.

Daignez agréer, monsieur le président, l'hommage de mon profond respect.

Abel, Evêque de Coutances et Avranches.

10 avril 1880, samedi : Lettre de Mgr Germain, évêque de Coutances et Avranches au Président de la République à propos des Décrets de proscription des Congrégations.

L'Univers, 12 avril 1880

Coutances, 10 avril 1880.

Monsieur le Président,

L'éminent métropolitain de notre Normandie [le Cal de Bonnechose] vient de vous adresser l'expression de la surprise et de la douleur que lui ont fait éprouver les décrets dernièrement rendus au sujet des congrégations religieuses non autorisées.
Je sens, moi aussi, monsieur le Président, le besoin de soulager ma conscience en déclarant que je donne pleine et entière adhésion aux sentiments exprimés dans la lettre de S. Em. le cardinal archevêque de Rouen.

Avec lui, j'ose vous supplier de ne pas poursuivre l'exécution de ces décrets que ne sauraient expliquer « ni la raison, ni la justice, ni l'intérêt même bien entendu de la république. » Comme lui, c'est au nom de la reconnaissance pour les services rendus, au nom du droit et de la loi, au nom de l'humanité, au nom de la liberté, au nom de la religion, au nom de l'honneur et de la paix du pays que j'ose faire appel à votre haute autorité : pour ne pas maintenir la dissolution décrétée.

Si cette dissolution peut satisfaire un parti qui semble mettre tout son bonheur « dans les destructions », elle serait une blessure cruelle et profonde pour l'Eglise, pour la patrie, pour tous les cœurs sincèrement catholiques, et par conséquent sincèrement français.

Daignez agréer, monsieur le président, l'hommage de mon profond respect.

Abel, Evêque de Coutances et Avranches.

11 avril 1880, dimanche : Lettre du Cardianal Caverot, Archevêque de Lyon et Primat des Gaulles au Président de la République à propos des Décrets de proscription des Congrégations.

L'Univers, 15 avril 1880

Monsieur le président,

L'émotion causée en France et dans tout le monde catholique par les décrets du 29 mars dernier a été vive et profonde.
Cette impression n'a rien qui puisse vous surprendre ; elle est la conséquence naturelle des mesures édictées.

Vous ne serez pas étonné non plus, monsieur le président, si je viens vous adresser l'expression de ma douleur et de ma tristesse. C'est pour moi un devoir de conscience, auquel il ne m'est pas permis de faillir.

Amis et ennemis de la liberté religieuse, tous ont compris la gravité des résolutions prises par le gouvernement, et les esprits les moins clairvoyants ont aperçu les conséquences nécessaires de l'entreprise dont ces décrets marquent le début.

Les circonstances dans lesquelles cette promulgation a eu lieu sont bien faites, du reste, pour en aggraver la signification. C'est après une éclatante manifestation de l'opinion publique en faveur de la liberté d'enseignement et des associations religieuses ; c'est au moment où le Parlement, à la suite de débats solennels, a définitivement rayé un article de loi qui privait les congrégations non autorisées du droit d'enseigner ; c'est alors que le gouvernement menace dans leur existence des associations qui veulent demeurer libres, et qui, préférant les bénéfices et les charges du droit commun aux privilèges de la reconnaissance légale et de la personnalité civile, ne demandent qu'à user paisiblement des libertés que la constitution garantit à tout citoyen français.  Et cette mesure se produit aux applaudissements des partis hostiles à l'Eglise, et d'une presse qui affirme hautement que ce qui se passe à l'heure présente est un simple épisode, rien n'étant fait tant qu'on n'en aura pas fini avec l'existence officielle de l'Eglise !

Ce serait à coup sûr faire injure à votre gouvernement, monsieur le président, que de lui prêter la moindre connivence avec de semblables menaces. Toutefois, quelles ne doivent pas être nos appréhensions quand nous le voyons abandonner des libertés dont la France catholique croyait la possession définitivement assurée et à l'abri de toute attaque !

Aussi ne vous offensez pas, je vous prie, si je viens réclamer en faveur de ces ordres religieux qui, protégés depuis près d'un demi-siècle, sinon par des déclarations positives, du moins par les principes du droit public et par l'indépendance qu'il assure à tout Français au point de vue de sa conscience, vivent honorablement au milieu de nous et se sont acquis l'estime et la sympathie de ceux qui les ont vus à l'œuvre, par leurs vertus et par les services sans nombre rendus chaque jour à la religion, aux familles fit à toutes les classes de la société.

Mais parmi tant de corps vénérables, il en est un surtout à qui les décrets du 29 mars n'ont pas refusé l'honneur de cette place privilégiée faite constamment aux enfants de saint Ignace dans les temps de luttes religieuses.

Je sais tous les préjugés accumulés contre cette célèbre société, moins encore par la haine que par l'ignorance et la prévention. Toutefois, je dois à la vérité de le déclarer ici, pendant un ministère de bientôt cinquante années, dont trente d'épiscopat, j'ai pu constater que ces dignes et zélés serviteurs de Dieu n'ont point démérité de l’éloge donné à la compagnie de Jésus par l’Eglise catholique, la proclamant, au concile de Trente, un pieux institut approuvé par le Saint-Siège, admiré ces hommes dans les œuvres de leur enseignement, dans les travaux de leur apostolat ; nulle part je n'ai rencontré prêtres plus soumis aux supérieurs ecclésiastique, plus respectueux des lois du pays, plus étrangers aux querelles politiques ; et je ne serai pas démenti quand j'affirme que si les décrets qui les frappent n'articulent aucun grief contre leur vie et leur doctrine, c'est qu'on ne saurait produire aucun qui pût soutenir la publicité de la discussion.

Les jurisconsultes ne manqueront pas d'apprécier, au point de vue légal, la valeur des actes invoqués contre la société de Jésus et les autres congrégations religieuses. Sans rien préjuger à cet égard, qu'il me soit permis de dire qu'en prononçant la dissolution de la première et en assujettissant les autres aux formalités d'autorisation prescrites par les décrets du 29 mars, il serait difficile de démontrer sérieusement qu'on ne porte atteinte ni à la religion catholique, ni au concordat lui-même. Dans la réalité, cette double atteinte me paraît manifeste. Car les ordres religieux, sans être de l'essence de l'Eglise, n'y sont pas néanmoins une superfétation. Ils font partie de sa di vine constitution, comme offrant aux âmes faibles un refuge assuré pour le salut éternel, et aux âmes d'élite le moyen de s'élever aux sommets de la perfection évangélique. Dès lors qu'ils ne demandent rien à l'Etat et qu'ils acceptent toutes les autres charges imposées aux autres citoyens, l'Etat ne peut, ce me semble, sans violer la liberté de conscience, solennellement promise aux catholiques par le concordat, poser à aucune de ces associations l'alternative de l'autorisation légale ou de la dispersion.

Je crois donc devoir au gouvernement de mon pays l'expression respectueuse de mes appréhensions et de mes alarmes, quand il s'engage dans une voie à l'issue de laquelle mon patriotisme effrayé n'aperçoit que des périls.

Car l'exécution de ces décrets pourra rencontrer des difficultés légales ou des résistances passives, et dans une telle situation, qui ne sait combien le pouvoir risque de se laisser fatalement entraîner à des résolutions devant lesquelles il eût reculé probablement s'il les avait prévues ?
Quoi qu'il arrive, ces mesures auront inquiété les institutions les plus respectables et les consciences les plus honnêtes, alarmé la liberté des pères de famille, et, ce qui est non moins sérieux, fourni un grave argument à ceux qui ne voudraient espérer du gouvernement actuel ni la paix des esprits, ni la sécurité des âmes.

Je n'ai point communiqué cette lettre à nos vénérables suffragants, mais je me tiens assuré d'être ici l'interprète fidèle de leurs sentiments et de leurs pensées.

Je prie celui qui tient en sa main le cœur des chefs des nations d'éclairer et de diriger vos conseils, afin que, fidèle à cet esprit de modération et de sagesse qui a inspiré tant de confiance à vos concitoyens, vous trouviez le moyen d'écarter des conflits non moins redoutables pour une patrie qui nous est si chère à tous que pour les intérêts religieux dont les évêques ont la responsabilité.

Veuillez agréer, monsieur le président, l'assurance de mes sentiments profondément respectueux.

† Louis-Marie, cardinal Caverot, Archevêque de Lyon et de Vienne.
Lyon, le 11 avril 1880.

11 avril 1880, dimanche : Lettre de Mgr Pierre Le Breton, évêque du Puy, au Président de la République à propos des Décrets de proscription des Congrégations.

L'Univers, 15 avril 1880

Monsieur le président,

Ma conscience d'évêque, non moins que l'amour de mon pays, m'imposent le devoir de faire connaître à Votre Excellence, avec tout le respect dû à l'autorité, l'impression douloureuse qu'a produite dans mon diocèse la publication des décrets du 29 mars. Le vote du Sénat repoussant l'article 7 venait à peine de rendre la paix et la confiance à nos populations troublées dans leurs préoccupations les plus chères et leurs intérêts les plus sacrés, lorsqu'ont éclaté comme un coup de foudre ces deux décrets qui reproduisent, en les aggravant, les dispositions de ce triste article 7, et qui prétendent substituer à un projet de loi longuement discuté et rejeté, un jugement sans appel avec exécution à bref délai.

Il me serait difficile, monsieur le président, de vous dépeindre la surprise et la douleur qu'en a éprouvées le religieux diocèse confié à ma sollicitude pastorale. Aux portes de ma ville épiscopale se trouve établie une nombreuse réunion de la société de Jésus, de cette compagnie d'élite qui toujours, quand sonnent pour la religion les heures d'épreuves, reçoit les premiers coups parce qu'elle marche à la tête des bataillons de l'Eglise militante. Les religieux de cette résidence ont depuis cinquante-deux ans « sillonné et édifié » toutes les paroisses de mon diocèse. Aujourd'hui, après un demi- siècle, ils n'ont rien perdu de l'estime et des sympathies qu'ils y rencontrèrent à leur arrivée : bien des signes me permettent de croire qu'ailleurs il n'en est pas autrement. Est-ce donc là ce qu'on appelle la réprobation nationale... à moins que, par la nation, on entende les ennemis de toute religion et de toute société civilisée ? Mais alors cette réprobation serait un titre de plus à la bienveillance et à la protection d'un gouvernement soucieux des véritables intérêts du pays.

Ce que je dis de la société de Jésus s'applique aux autres congrégations. Partout elles trouvent le respect, la confiance et les sympathies des populations : leurs membres sont des auxiliaires dévoués du clergé séculier et fournissent aux évêques de précieux collaborateurs. Leur situation serait-elle illégale, même pour celles qui ne sont pas autorisées ? Vous n'ignorez pas, monsieur le président, que beaucoup de jurisconsultes éminents ont pensé et démontré qu'elle était absolument inattaquable, si bien qu'en présence des difficultés juridiques de toute sorte qui attendent le gouvernement dans l'application des décrets du 29 mars, on se demande quel avantage le pays et le gouvernement lui-même peuvent retirer d'une semblable agitation.

Quant à moi, monsieur le président — je le dis en mon âme et conscience — je ne crois pas que l'ennemi le plus déclaré de nos institutions actuelles eût pu inventer contre elles une machine de guerre plus formidable.

Mais, laissant à part l'étude des questions de légalité civile et d'intérêt gouvernemental, je préfère invoquer dans des sphères plus hautes la légalité concordataire. L'article 1er du concordat déclare que « la religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France. » La religion catholique ne se distingue pas de l'Eglise instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Or, si les congrégations religieuses ne sont pas l'Eglise, si même, à proprement parler, elles ne sont pas partie essentielle de l'Eglise, elles en font certainement partie intégrante, c'est-à-dire qu'elles sont les organes nécessaires au plein exercice de la vie surnaturelle de l'Eglise. Ainsi ne tolérer l'Eglise que privée de ses congrégations religieuses, ce serait mutiler cette Eglise ; et ne tolérer les congrégations que sous le bon plaisir de l'Etat, ce serait enlever à l'Eglise, société complète, son autonomie et la liberté qui lui est assurée par le concordat.

J'aurais encore bien d'autres considérations non moins importantes à présenter à Votre Excellence ; je préfère faire appel, en terminant, à votre haute intelligence politique et à vos sentiments généreux, avec toute la confiance que m'inspire votre esprit de modération et de justice. Pour conclusion pratique, au nom de la paix publique, et de la liberté d'enseignement, au nom de la grande utilité, pour ne pas dire de la nécessité des congrégations religieuses, au nom des pères de famille chrétiens, au nom des droits sacrés de l'Eglise reconnus et garantis par le concordat, je vous demande, monsieur le président, d'interposer la haute influence et l'autorité dont vous êtes, comme chef de l'Etat, le premier dépositaire, pour que la prompte révocation des deux décrets du 29 mars vienne rendre au pays le calme et la confiance, apaiser les alarmes des chefs de famille, conserver aux sociétés religieuses le moyen de se dévouer, comme précédemment, pour leur patrie, rassurer l'Eglise sur l'avenir que lui préparent les pouvoirs publics et donner au monde un solennel témoignage de votre sagesse et de votre équité.

Je suis, avec un profond respect, mon sieur le président de la République... etc.
Signé :  † Pierre, Evêque du Puy.

12 avril 1880, lundi : Dépêche de Rome de l'Agence Havas : le Pape réitère son amour pour la France et regrette la voie dans laquelle s'engage son gouvernement

L'Univers, 15 avril 1880

Rome, 12 avril, soir.

Le journal Aurora dit qu'hier, jour de la fête de saint Léon, son patron, le Pape, en s'entretenant familièrement avec les cardinaux, les évêques, les prélats, venus pour le complimenter, porta la conversation sur la situation de l'Eglise en France.

Sa Sainteté a déclaré aimer paternellement tous les peuples, et particulièrement la France, dont la Papauté a reçu, en maintes occasions, des services signalés.

Le Pape a prononcé des paroles affectueuses pour la France, et a exprimé sa compassion pour la voie mauvaise où la poussent des hommes qui, oubliant ses vieilles et glorieuses traditions, lui préparent un avenir déplorable.

12 avril 1880, lundi : Dépêche de Rome : démenti d'une prétendue opposition entre les cardinaux Hohenlohe et  Ledochowski

L'Univers, 1er avril 1880

Rome, 12 avril, 1 h. 50, soir,

Mgr Vanutelli est parti pour Conslantinople. 

S. Em. le cardinal Pie a prononcé un magnifique discours, samedi soir, en l'église de Notre-Dame du Sacré-Coeur (place Navone), desservie par les pères d'Issoudun.

Hier, fête de saint Léon le Grand, le Pape a donné la communion à plusieurs personnes et accordé une grande audience publique, entouré du cercle des cardinaux.

Il est absolument faux que le Pape aurait chargé une commission cardinalice de rétablir l'accord entre les cardinaux Ledochowski et Hohenlohe, par suite d'une division survenue entre eux à propos des affaires d'Allemagne. Ce désaccord n'existe pas, et la nouvelle est purement de l'invention des journaux révolutionnaires.

12 avril 1880, lundi : Lettre du Cardinal Guibert, Archevêque de Paris au Président de la République à propos des Décrets de proscription des Congrégations

L'Univers, 15 avril 1880

Paris, le 12 avril 1880.
A Monsieur le Président de la République française

Monsieur le président,

Le 29 mars dernier, le gouvernement a porté deux décrets. L'un donne trois mois à la société de Jésus pour se dissoudre, l'autre refuse à toutes les congrégations religieuses le droit d'exister en dehors du régime de la reconnaissance légale. On assure que l'intention de ceux qui ont pris cette grave mesure n'est pas de nuire à la religion ni d'affliger l'Eglise. S'il en est ainsi, comme nous aimons à le croire, il y a un devoir pour nous de les éclairer ; car ils se sont évidemment trompés sur la portée de leur acte. 

La religion est atteinte, et l'Eglise de France est dans le deuil. Les congrégations religieuses font partie intégrante du christianisme, parce qu'elles représentent, au sein de la société chrétienne, la pratique des conseils évangéliques. La forme de vie qui leur est propre emprunte son inspiration à l'Evangile même et ses principales observances aux premiers disciples du Sauveur. A peine la paix religieuse eut-elle laissé aux chrétiens un peu de liberté, que les monastères se fondèrent de toutes parts. L'institution, depuis lors, s'est renouvelée de siècle en siècle, pour répondre aux besoins divers des temps, sans que jamais la sève en ait été épuisée. 

La Révolution détruisit tout le passé religieux de la France ; les ordres monastiques furent emportés avec tout le reste. Le concordat survint, et posa en dix-sept articles les principes de la restauration du culte, sans s'occuper en détail de toutes les parties de cette immense tâche. Il eût été bien difficile alors de prévoir sous quelle forme et par quel moyen l'établissement monastique pourrait reprendre sa place dans la société nouvelle. Le plus sage était de laisser au temps le soin de résoudre ce problème. Ainsi s'explique le silence du concordat, qu'on invoque à tort pour exclure les congrégations ; il serait plus juste d'invoquer en leur faveur l'article 1er, qui assure le libre exercice de la religion catholique. Le premier consul l'entendait ainsi ; car, presque aussitôt après le concordat, il rappelait quelques-unes des principales congrégations. Les régimes suivants ont imité cette sage conduite, et les religieux sont rentrés peu à peu en possession des œuvres d'éducation et de charité. 

Aujourd’hui la place qu'ils occupent est considérable, et le clergé séculier ne pourrait se passer de leur concours. Les prédications extraordinaires, dont le décret de 1809 lui-même a reconnu la nécessité, l'enseignement dans les séminaires, les retraites ecclésiastiques, la culture approfondie des sciences sacrées et profanes telle que la réclame la défense de la foi, les œuvres diverses par où le ministère sacerdotal s'adapte aux besoins particuliers de chaque époque, voilà le champ qui est ouvert à l'activité des ordres religieux. Absorbés par les devoirs essentiels de la charge pastorale, les prêtres des paroisses ne pourraient jamais suffire à ce labeur.

Ajoutez à cela l'apostolat lointain qui perpétue la mission donnée par Jésus-Christ à l’Eglise. En dehors des congrégations, les missionnaires ne se recrutent que par exception dans les rangs du clergé séculier ; seule la discipline religieuse peut assurer à ce difficile ministère la suite et l’unité qui en garantissent le succès. Aussi voit-on les religieux embrasser avec ardeur cette tache sublime ; les femmes mêmes n’en sont pas exclues. Sous des noms et des costumes divers, les congrégations des deux sexes portent sur tous les rivages la connaissance de l'Evangile, propagent la civilisation, font respecter et bénir le nom et l'influence de la France. Voilà, monsieur le président, comment l'Eglise comprend, dans le passé et dans le présent, le rôle des congrégations. Elle n'admet pas qu'on fasse de ces grands corps un accessoire, tantôt utile et tantôt nuisible, dont l'existence dépende des vicissitudes de l'opinion ou de la politique. Il fallait avant tout éclaircir ce point doctrinal.

Et maintenant je viens aux décrets. Le gouvernement avait demandé au parlement une loi qui eût mis les religieux hors du droit commun en matière d'enseignement. Le Sénat a refusé d'exclure une classe de citoyens honorables du bénéfice de la liberté générale ? Alors on a cherché dans les lois existantes les armes qu'on n’avait pu obtenir d'une législation nouvelle. Et qu'a-t-on trouvé ? Des actes antérieurs à la Révolution française et d'autres venus plus tard. Je ne dirai rien des premiers, sinon qu’il est bien surprenant de les voir évoquer ici. Les arrêts des anciens Parlements contre les jésuites appartiennent à tout un ensemble de lois et de mœurs dont il ne reste rien aujourd'hui. Il y avait alors harmonie entre les lois de l'Eglise et celles de l'Etat, et il résultait de cet accord des privilèges et des servitudes qui n'ont plus de raison d'être. On nous accuse très injustement de ne pas aimer la société moderne ; est-il juste d'aller chercher dans les débris de la vieille société tout ce qui peut servir de prétexte jour priver les religieux d'aujourd'hui des droits qu'un nouvel état de choses consacre au profit de tous ? 

Je n'examinerai pas non plus, les actes qui datent de la Révolution, laissant cette discussion technique aux jurisconsultes, et je borne à une considération qui, selon moi, domine toute la question et doit convaincre les esprits graves et sans passion : quatre-vingt-dix ans nous séparent de la première loi révolutionnaire, invoquée par les décrets contre les congrégations. Cet espace de temps peut être divisé en deux périodes. La première, qui est la plus courte, est aussi la plus troublée ; c'est celle pendant laquelle un nouvel état social s'élabore péniblement, et c'est aussi à celle-là qu'appartiennent exclusivement les dispositions violentes, contradictoires, incohérentes dont on veut se servir contre les ordres religieux. La seconde période dure plus longtemps ; elle est plus calme et plus prospère, et c'est le temps où se dégage et se fixe l'esprit nouveau qui pénètre toute la société. 

Or, c'est pendant cette seconde période que les congrégations renaissent, se multiplient, s'étendent, traitent avec le gouvernement, le servent dans nos colonies et dans nos armées, et recueillent partout les témoignages de l'estime et de la confiance publiques. L'enseignement aux divers degrés est successivement affranchi des entraves du monopole, et les congrégations sont les premières à exercer le droit d'enseigner : elles le font au grand jour, avec un éclatant succès, à la satisfaction universelle. Et c'est après un demi-siècle de possession tranquille, alors que nul ne se souvenait plus de ces lois vieillies, héritage de nos jours troublés, c'est alors qu'inopinément, sur l'injonction d'un parti politique, on tire de l'arsenal juridique ces instruments usés ! 

Sans les décrets qui les ressuscitent, qui donc connaîtrait aujourd'hui ces lois existantes dont on veut se servir contre des Français fidèles ? Et quelles sont les personnes qui se voient en butte à de telles rigueurs ? Ce sont celles qui, obéissant à une inspiration supérieure, ont abdiqué les avantages du monde et renoncé aux joies de la famille, pour se consacrer au service de Dieu et de leurs frères. Ces personnes vivent de peu travaillent constamment, prient pour ceux qui ne prient pas, instruisent les ignorants, soignent les malades, visitent et soulagent les pauvres, recueillent et nourrissent les orphelins et les vieillards, portent partout les consolations de la religion. Parmi les groupes qu'elles forment, les uns ont obtenu successivement du pouvoir la qualité de personnes civiles, et sont par là devenus habiles à recevoir les libéralités qui leur sont faites. Les autres groupes n'ont rien demandé à l'Etat, et ne se sont réclamés que du droit commun. Les uns et les autres ont vécu, dans le respect des lois, dans la pratique du dévouement, et, sous des formes diverses, ont également bien mérité du pays. 

Et pourtant celles de ces institutions qui n'ont pas sollicité de faveur, sont dénoncées comme rebelles. Leur existence constitue un désordre uniquement parce qu'elle n'est pas privilégiée. On leur enjoint de demander la reconnaissance légale. Il est vrai qu'on ne s'engage pas à la leur accorder. Et comment pourrait-on le promettre ? Dans la plupart des cas, l'autorisation ne peut être accordée que par une loi. Quelles décisions sur leur sort les congrégations peuvent-elles attendre de l'Assemblée politique qui a voté l'ordre du jour du 16 mars ? Si elles ne demandent rien, elles sont en état de révolte et doivent être dissoutes. Si elles sollicitent l'autorisation, la majorité de la Chambre, selon toute apparence, la leur refusera, et elles seront également dissoutes. Je le demande : des associations qui se seraient signalées par des méfaits et non par des services pourraient-elles être traitées avec plus de sévérité ? 

Et cependant voici une disposition plus rigoureuse encore. Entre les instituts religieux, il en est un qui a jeté plus d'éclat que les autres, qui a excellé dans l'éducation, qui a honoré les lettres, qui a formé des savants de premier ordre dans toutes les branches de la science, qui a envoyé des missionnaires à toutes les extrémités du monde, qui a porté la civilisation dans les pays les plus barbares et qui a rougi toutes les plages du sang de ses martyrs. Désignée par son importance et ses succès à la haine des ennemis de la religion, la compagnie de Jésus a toujours confondu la calomnie par l'éclat de ses vertus, de ses lumières et de ses services. Tous nos concitoyens ont pu la voir à l'œuvre depuis cinquante ans : il n'est pas besoin, pour la juger, d'interroger les réquisitoires de ses anciens adversaires : elle vit, elle travaille sous nos yeux, et la société moderne, qu'on l'accuse de renier, lui doit la formation des meilleurs de ses fils. Au zèle, ces prêtres généreux ont joint toujours la prudence. Au milieu des dissensions qui agitent et divisent notre pays, si le clergé tout entier s'est renfermé rigoureusement dans les limites de son ministère spirituel, la compagnie de Jésus n'a pas été moins fidèle à éviter toute immixtion dans les questions politiques ; ceux qui disent le contraire l'affirment sans preuve. Un évêque qui a sous sa juridiction les principaux établissements des jésuites, a qualité pour les venger de ce reproche. C'est à cette société célèbre que le pouvoir réserve ses plus grandes rigueurs ; il ne songe pas à proposer au Parlement de la reconnaitre : il ne lui laisse que la mort et lui assigne un délai de trois mois pour disparaître. 

Monsieur le président, je crois pouvoir dire que l 'esprit de modération a toujours réglé mon langage et ma conduite. Cette fois, vous m'excuserez si j'ai de la peine à contenir l'expression de ma douleur. J'ai vieilli avec mon siècle ; j'ai assisté à bien des changements politiques ; j'ai vu bien des conflits se produire au sein de notre chère et malheureuse patrie. Un spectacle tristement nouveau était réservé à mes derniers jours : je devais voir les préjugés d'un parti arrêter violemment les progrès des libertés publiques et rétrograder le pouvoir vers les pratiques oubliées des régimes absolus.

Est-ce ainsi qu'on croit remédier à nos maux ? On ne craint pas de frapper ce que la France a de plus digne de respect, remettant en vigueur des lois qui paraissaient hier impuissantes, puisqu'on en proposait de nouvelles ; on fait appel à une jurisprudence plus que douteuse pour consommer un mal certain et-peut-être irréparable ; pour déférer au prétendu vœu de l'opinion on contriste et on désole plus de la moitié de la nation ; on invoque des périls imaginaires pour maltraiter ceux qui pourraient aider à conjurer des périls réels. 

Je ne me permettrai pas de donner des conseils au gouvernement. Si la république veut affermir son empire parmi nous, il est clair qu'elle devra prendre d'autres moyens. Quand on voulait nous la faire aimer d'avance, on nous la présentait sous des traits bien différents. Mais je ne dois pas insister sur ces considérations politiques. Je suis pasteur des âmes. Dans le diocèse confié à mes soins, j'ai entendu la plainte qui s'échappait de tous les cœurs chrétiens, et je crois remplir un devoir en faisant arriver jusqu'aux dépositaires de la puissance publique l'écho de cette universelle inquiétude. 

Il est temps encore, monsieur le président, d'arrêter les maux que redoute le pays. Un gouvernement s'honore en revenant sur des mesures dont on lui signale le danger. Les décrets du 29 mars ne sont encore qu'une menace à la paix publique. Si la menace s'exécute, il est à craindre qu'elle n'amène des conflits douloureux entre la loi et la conscience, et la France peut alors entrer dans une période de troubles intérieurs dont nul ne saurait assigner le terme. 

Je demande à Dieu qu'il nous épargne ce malheur, et qu'il fasse prévaloir dans les conseils de ceux qui nous gouvernent des pensées de justice, de modération et de paix ! 

Veuillez bien agréer, monsieur le président, l'assurance de ma haute et respectueuse considération.

† HIPP., cardinal Guibert, Archevêque de Paris.

12 avril 1880, lundi : Lettre de Mgr Charles-Frédéric Rousselet, évêque de Séez, au Président de la République à propos des Décrets de proscription des Congrégations

L'Univers, 15 avril 1880

Séez, le 12 avril.

Monsieur le président,

J'ai l'honneur de vous informer que j'adhère entièrement aux respectueuses observations qui vous ont été présentées par S E. le cardinal archevêque de Rouen, mon vénérable métropolitain, touchant les décrets du 29 mars dernier. J'ose espérer, monsieur le président, que Votre Excellence daignera prendre en considération nos justes doléances et que votre patriotisme éclairé épargnera à la France, qui a besoin de calme et de repos, une nouvelle agitation dont la menacent des mesures exceptionnelles, inspirées par une défiance que rien ne saurait justifier.

Ministre d'un Dieu de paix, je puis me rendre le témoignage que, depuis trente-six ans que j'administre le diocèse de Séez, mes relations avec tous les pouvoirs qui se sont succédé ont toujours été empreintes du plus grand esprit de conciliation. Et si, aujourd'hui, j'élève la voix, ce n'est que pour obéir au cri impérieux de ma conscience, et vous supplier de laisser à toutes les congrégations religieuses la liberté d'accomplir sans entraves leur mission de sacrifice, de dévouement et de charité, dans l'intérêt commun de la France et de l'Eglise.

Daignez agréer, monsieur le Président, l'hommage de mon profond respect.

Ch. Fred., évêque de Séez.