Encyclique Inscrutabili, Encyclique Quod apostolici, Encyclique Aeterni Patris

ENSEIGNEMENT PONTIFICAL

ENCYCLIQUES

LETTRE ENCYCLIQUE 
INSCRUTABILI 
à l'occasion de son élévation au Souverain Pontificat, 
du 21 avril 1878

DE N. T. S. P. LÉON XIII

A tous nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques du monde catholique, en grâce et communion avec le Siège apostolique.
LÉON XIII, PAPE.
Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique,


A peine élevé, par un impénétrable dessein de Dieu et sans le mériter, au faîte de la Dignité apostolique, Nous Nous sommes senti poussé par un vif désir et par une sorte de nécessité à Nous adresser à Vous par lettre, non seulement pour Vous manifester les sentiments de Notre profonde affection, mais encore pour remplir auprès de Vous, qui avez été appelés à partager Notre sollicitude, les devoirs de la charge que Dieu Nous a confiée, en Vous encourageant à soutenir avec Nous les combats des temps actuels pour l'Eglise de Dieu et le salut des âmes.

En effet, dès les premiers instants de Notre Pontificat, ce qui s'offre à Nos regards, c'est le triste spectacle des maux qui accablent de toutes parts le genre humain : et cette subversion si générale des vérités suprêmes qui sont comme les fondements sur lesquels s'appuie l'état de la société humaine; et cette audace des esprits qui ne peuvent supporter aucune autorité légitime; et cette cause perpétuelle de dissensions d'où naissent les querelles intestines et les guerres cruelles et sanglantes ; le mépris des lois qui règlent les moeurs et protègent la justice; l'insatiable cupidité des choses qui passent et l'oubli des choses éternelles, poussés l'un et l'autre jusqu'à cette fureur insensée qui amène partout tant de malheureux à porter, sans trembler, sur eux-mêmes, des mains violentes; l'administration inconsidérée de la fortune publique, la profusion, la malversation, comme aussi l'impudence de ceux qui, commettant les plus grandes fourberies, s'efforcent de se donner l'apparence de défenseurs de la patrie, de la liberté et de tous les droits; enfin, cette sorte de peste mortelle qui, s'insinuant dans les membres de la société humaine, ne lui laisse point de repos et lui prépare de nouvelles révolutions et de funestes catastrophes.

Or, Nous Nous sommes convaincu que ces maux ont leur principale cause dans le mépris et le rejet de cette sainte et très auguste Autorité de l'Eglise qui gouverne le genre humain au nom de Dieu, et qui est la sauvegarde et l'appui de toute autorité légitime. Les ennemis de l'ordre public, qui l'ont parfaitement compris, ont pensé que rien n'était plus propre à renverser les fondements de la société que d'attaquer sans relâche l'Eglise de Dieu, de la rendre odieuse et haïssable par de honteuses calomnies, en la représentant comme l'ennemie de la vraie civilisation, d'affaiblir son autorité et sa force par des blessures sans cesse renouvelées, et de renverser le pouvoir suprême du Pontife romain, qui est ici-bas le gardien et le défenseur des règles éternelles et immuables du bien et du juste. De là donc sont sorties ces lois subversives de la divine constitution de l'Eglise catholique et dont Nous avons à déplorer la promulgation dans la plupart des pays; de là, ont découlé et le mépris du pouvoir épiscopal, et les entraves mises à l'exercice du ministère ecclésiastique et la dispersion des corps religieux, et la confiscation des biens qui servaient à nourrir les ministres de l'Eglise et les pauvres ; de là encore ce résultat que les institutions publiques consacrées à la charité et à la bienfaisance ont été soustraites à la salutaire direction de l'Eglise; de là cette liberté effrénée d'enseigner et de publier tout ce qui est mal, pendant qu'au contraire, on viole et on opprime de toute manière le droit de l'Eglise à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse. Et ce n'est pas un autre but qu'on s'est proposé en s'emparant du Principat temporel que la divine Providence avait accordé depuis de longs siècles au Pontife romain pour qu'il pût user librement et sans entraves, pour le salut éternel des peuples, du pouvoir que Jésus-Christ lui a conféré. 

Si Nous avons rappelé ces funestes et innombrables maux, Vénérables Frères, ce n'est pas pour augmenter la tristesse qu'un si déplorable état de choses fait naître en Vous par lui-même; mais c'est parce que Nous comprenons qu'à cette vue Vous reconnaîtrez quelle est la gravité de la situation qui réclame Notre ministère et Notre zèle, et avec quelle sollicitude Nous devons travailler, en ces temps malheureux, à défendre et à garantir de toutes Nos forces l'Eglise du Christ et la dignité de ce Siège Apostolique attaquée par tant de calomnies.

Il est bien clair et évident, Vénérables Frères, que la cause de la civilisation manque de fondements solides si elle ne s'appuie pas sur les principes éternels de la vérité et sur les lois immuables du droit et de la justice, si un amour sincère n'unit entre elles les volontés des hommes et ne règle heureusement la distinction et les motifs de leurs devoirs mutuels. Or, qui oserait le nier? N'est-ce pas l'Eglise qui, en prêchant l'Evangile parmi les nations, a fait briller la lumière de la vérité au milieu des peuples sauvages et imbus de superstitions honteuses et qui les a ramenés à la connaissance du divin Auteur de toutes choses et au respect d'eux-mêmes? N'est-ce pas l'Eglise qui, faisant disparaître la calamité de l'esclavage, a rappelé les hommes à la dignité de leur très noble nature? N'est-ce pas elle qui, en déployant sur toutes les plages de la terre l'étendard de la Rédemption, en attirant à elle les sciences et les arts ou en les couvrant de sa protection, qui, par ses excellentes institutions de charité, où toutes les misères trouvent leur soulagement, par ses fondations et par les dépôts dont elle a accepté la garde, a partout civilisé dans ses moeurs privées et publiques le genre humain, l'a relevé de sa misère et l'a formé, avec toute sorte de soins, à un genre de vie conforme à la dignité et à l'espérance humaines? Et maintenant, si un homme d'un esprit sain compare l'époque où nous vivons, si hostile à la Religion et à l'Eglise de Jésus-Christ, avec ces temps si heureux où l'Eglise était honorée par les peuples comme une Mère, il se convaincra entièrement que notre époque pleine de troubles et de destructions se précipite tout droit et rapidement à sa perte, et que ces temps-là ont été d'autant plus florissants en excellentes institutions, en tranquillité de la vie, en richesse et en prospérité, que les peuples se sont montrés plus soumis au gouvernement de l'Eglise et plus observateurs de ses lois. Que si les biens nombreux que Nous venons de rappeler et qui ont dû leur naissance au ministère de l'Eglise et à son influence salutaire sont vraiment des ouvrages et des gloires de la civilisation humaine, il s'en faut donc de beaucoup que l'Eglise de Jésus-Christ abhorre la civilisation et la repousse, puisque c'est à elle, au contraire, qu'elle croit que revient entièrement l'honneur d'avoir été sa nourrice, sa maîtresse et sa mère.

Bien plus, cette sorte de civilisation qui répugne, au contraire, aux saintes doctrines et aux lois de l'Eglise, n'est autre chose qu'une fausse civilisation et doit être considérée comme un vain nom sans réalité. C'est là une vérité dont nous fournissent une preuve manifeste ces peuples qui n'ont pas vu briller la lumière de l'Evangile ; dans leur vie, on a pu apercevoir quelques faux dehors d'une éducation plus cultivée, mais les vrais et solides biens de la civilisation n'y ont pas prospéré.

Il ne faut point, en effet, considérer comme une civilisation parfaite celle qui consiste à mépriser audacieusement tout pouvoir légitime; et on ne doit pas saluer du nom de liberté celle qui a pour cortège honteux et misérable la propagation effrénée des erreurs, le libre assouvissement des cupidités perverses, l'impunité des crimes et des méfaits et l'oppression des meilleurs citoyens de toute classe. Ce sont là des principes erronés, pervers et faux; ils ne sauraient donc assurément avoir la force de perfectionner la nature humaine et de la faire prospérer, car le péché fait les hommes misérables (Prov. XIV, 34) ; il devient, au contraire, absolument inévitable qu'après avoir corrompu les esprits et les coeurs, ces principes, par leur propre poids, précipitent les peuples dans toute sorte de malheurs, qu'ils renversent tout ordre légitime et conduisent ainsi plus tôt ou plus tard la situation et la tranquillité publique à leur dernière perte.

Si on contemple, au contraire, les oeuvres du Pontificat Romain que peut-il y avoir de plus inique que de nier combien les Pontifes Romains ont noblement et bien mérité de toute la société civile ?

Nos prédécesseurs, en effet, voulant pourvoir au bonheur des peuples, entreprirent des luttes de tout genre, supportèrent des rudes fatigues et n'hésitèrent jamais à s'exposer à d'âpres difficultés ; les yeux fixés au ciel, ils n'abaissèrent point leur front devant les menaces des méchants et ne commirent pas la bassesse de se laisser détourner de leur devoir, soit par les flatteries, soit par les promesses. Ce fut ce Siège Apostolique qui ramassa les restes de l'antique société détruite et les réunit ensemble. Il fut aussi le flambeau ami qui illumina la civilisation des temps chrétiens; l'ancre de salut au milieu des plus terribles tempêtes qui aient agité la race humaine ; le lien sacré de la concorde qui unit entre elles des nations éloignées et de moeurs diverses ; il fut enfin le centre commun où l'on venait chercher aussi bien la doctrine de la foi et de la religion que les auspices de paix et les conseils des actes à accomplir. Quoi de plus ? C'est la gloire des Pontifes Romains de s'être toujours et sans relâche opposés comme un mur et un rempart à ce que la société humaine ne retombât point dans la superstition et l'antique barbarie. 

Mais, plût au ciel que cette autorité salutaire n'eût jamais été négligée ou répudiée! Le pouvoir civil n'eût pas alors perdu cette auréole auguste et sacrée qui le distinguait, que la religion lui avait donnée et qui, seule, rend l'état d'obéissance noble et digne de l'homme; on n'aurait pas vu s'allumer tant de séditions et de guerres qui ont été la funeste cause de calamités et de meurtres; et tant de royaumes, autrefois très florissants, tombés aujourd'hui du faîte de la prospérité, ne seraient point accablés sous le poids de toutes sortes de misères. Nous avons encore un exemple des malheurs qu'entraîne la répudiation de l'autorité de l'Eglise dans les peuples orientaux qui, en brisant les liens très doux qui les unissaient à ce Siège Apostolique, ont perdu la splendeur de leur antique réputation, la gloire des sciences et des lettres et la dignité de leur empire. 

Or, ces admirables bienfaits que le Siège Apostolique a répandus sur toutes les plages de la terre, et dont font foi les plus illustres monuments de tous les temps, ont été spécialement ressentis par ce pays d'Italie qui a tiré du Pontificat Romain des fruits d'autant plus abondants que, par le fait de sa situation, il s'en trouvait plus rapproché. C'est, en effet, aux Pontifes Romains que l'Italie doit se reconnaître redevable de la gloire solide et de la grandeur dont elle a brillé au milieu des autres nations. Leur autorité et leurs soins paternels l'ont plusieurs fois protégée contre les vives attaques des ennemis, et c'est d'eux qu'elle a reçu le soulagement et le secours nécessaire pour que la foi catholique fùt toujours intégralement conservée dans le coeur des Italiens.

Ces mérites de Nos prédécesseurs, pour n'en point citer d'autres, Nous sont surtout attestés par l'histoire des temps de saint Léon le Grand, d'Alexandre III, d'Innocent III, de saint Pie V, de Léon X et d'autres Pontifes, par les soins et sous les auspices desquels l'Italie échappa à la dernière destruction dont elle était menacée par les barbares, conserva intacte l'antique foi, et, au milieu des ténèbres et de la barbarie d'une époque plus grossière, développa la lumière des sciences et la splendeur des arts, et les conserva florissants. Ils nous sont attestés encore par cette sainte ville, siège des Pontifes, qui a tiré d'eux ce très grand avantage d'être, non seulement la plus forte citadelle de la foi, mais encore d'avoir obtenu l'admiration et le respect du monde entier en devenant l'asile des beaux-arts et la demeure de la sagesse. Comme la grandeur de ces choses a été transmise au souvenir éternel de la postérité par les monuments de l'histoire, il est aisé de comprendre que ce n'est que par une volonté hostile et une indigne calomnie, employées l'une et l'autre à tromper les hommes, qu'on a fait accroire, par la parole et par les écrits, que ce Siège Apostolique était un obstacle à la civilisation des peuples et à la prospérité de l'Italie. 

Si donc toutes les espérances de l'Italie et du monde tout entier sont placées sur cette force si favorable au bien et à l'unité de tous dont jouit l'autorité du Siège Apostolique et sur ce lien si étroit qui unit tous les fidèles au Pontife Romain, Nous comprenons que Nous ne devons avoir rien plus à coeur que de conserver religieusement intacte sa dignité à la Chaire Romaine et de resserrer de plus en plus l'union des membres avec la tête et celle des fils avec leur Père.

C'est pourquoi, pour maintenir avant tout, autant qu'il est en Notre pouvoir, les droits de la liberté de ce Saint-Siège, Nous ne cesserons jamais de combattre pour conserver à Notre autorité, l'obéissance qui lui est due, pour écarter les obstacles qui empêchent la pleine liberté de Notre ministère et de Notre puissance, et pour obtenir le retour à cet état de choses où les desseins de la divine Sagesse avaient autrefois placé les Pontifes Romains. Et ce n'est ni par esprit d'ambition, ni par désir de domination, Vénérables Frères, que Nous sommes poussé à demander ce retour; mais bien par les devoirs de Notre charge et par les engagements religieux du serment qui Nous lie : Nous y sommes en outre poussé, non seulement par la considération que ce principat Nous est nécessaire pour défendre et conserver la pleine liberté du pouvoir spirituel, mais encore parce qu'il a été pleinement constaté que, lorsqu'il s'agit du Principat temporel du Siège Apostolique, c'est la cause même du bien public et du salut de toute la société humaine qui est en question. Il suit de là que, à raison du devoir de Notre charge, qui Nous oblige à défendre les droits de la Sainte Eglise, Nous ne pouvons Nous dispenser de renouveler et de confirmer dans cette lettre les déclarations et les protestations que Notre prédécesseur Pie IX, de sainte mémoire, a plusieurs fois émises et renouvelées, tant contre l'occupation du pouvoir temporel que contre la violation des droits de l'Eglise Romaine. Nous tournons en même temps Notre voix vers les princes et les chefs suprêmes des peuples, et Nous les supplions instamment, par l'auguste nom du Dieu très puissant, de ne pas repousser l'aide que l'Eglise leur offre dans un moment aussi nécessaire d'entourer amicalement, comme de soins unanimes, cette source d'autorité et de salut, et de s'attacher de plus en plus à elle par les liens d'un amour étroit et d'un profond respect. Fasse le ciel qu'ils reconnaissent la vérité de tout ce que Nous avons dit, et qu'ils se persuadent que la doctrine de Jésus-Christ, comme disait saint Augustin, est le grand salut du pays quand on y conforme ses actes (Ep. 138. alias 5. ad Marcellinum. 15) ! Puissent-ils comprendre que leur sûreté et leur tranquillité aussi bien que la sûreté et la tranquillité publiques, dépendent de la conservation de l'Eglise et de l'obéissance qu'on lui prête, et appliquer alors toutes leurs pensées et tous leurs soins à faire disparaître les maux dont l'Eglise et son Chef visible sont affligés ! Puisse-t-il enfin en résulter que les peuples qu'ils gouvernent entrent dans la voie de la justice et de la paix et jouissent d'une ère heureuse de prospérité et de gloire ! 

Voulant aussi ensuite maintenir de plus en plus étroite la concorde entre tout le troupeau catholique et son Pasteur suprême, Nous Vous engageons ici, avec une affection toute particulière, Vénérables Frères, et Nous Vous exhortons chaleureusement à enflammer de l'amour de la religion, par Votre zèle sacerdotal et Votre vigilance pastorale, les fidèles qui Vous ont été confiés, afin qu'ils s'attachent, de plus en plus étroitement à cette Chaire de vérité et de justice, qu'ils acceptent tous sa doctrine avec la plus profonde soumission d'esprit et de volonté, et qu'ils rejettent enfin absolument toutes les opinions, même les plus répandues, qu'ils sauront être contraires aux enseignements de l'Eglise. Sur ce sujet, les Pontifes Romains, Nos prédécesseurs, et en particulier Pie IX, de sainte mémoire, surtout dans le concile du Vatican, ayant sans cesse devant les yeux ces paroles de saint Paul : Veillez à ce que personne ne vous trompe par le moyen de la philosophie ou d'un vain artifice qui serait suivant la tradition des hommes ou suivant les éléments du monde et non suivant Jésus-Christ (Ad Coloss., II, 8.), ne négligèrent pas, toutes les fois que ce fut nécessaire, de réprouver les erreurs qui faisaient irruption et de les frapper des censures apostoliques. Nous aussi, marchant sur les traces de Nos prédécesseurs, Nous confirmons et Nous renouvelons toutes ses condamnations du haut de ce Siège Apostolique de vérité et Nous demandons vivement en même temps au Père des lumières de faire que tous les fidèles, entièrement unis dans le même sens et dans les mêmes termes, pensent et parlent absolument comme Nous. Votre devoir à Vous, Vénérables Frères, est d'employer Vos soins assidus à répandre au loin dans le champ du Seigneur la semence des célestes doctrines et à faire pénétrer à propos dans l'esprit des fidèles les principes de la foi catholique pour qu'ils y poussent de profondes racines et s'y conservent à l'abri de la contagion des erreurs . Plus les ennemis de la religion font de grands efforts pour enseigner aux hommes sans instruction et surtout aux jeunes gens des principes qui obscurcissent leur esprit et corrompent leur coeur, plus il faut travailler ardemment à faire prospérer non seulement une habile et solide méthode d'éducation, mais surtout à ne pas s'écarter de la foi catholique dans l'enseignement des lettres et des sciences et en particulier de la philosophie, de laquelle dépend, en grande partie, la vraie direction des autres sciences, et qui, loin de tendre à renverser la divine révélation, se réjouit, au contraire, de lui aplanir la voie et de la  défendre contre ses assaillants, comme nous l'ont enseigné, par leur exemple et leurs écrits, le grand Augustin et le Docteur Angélique, et tous les autres maîtres de la sagesse chrétienne. 

Il est toutefois nécessaire que cette excellente éducation de la jeunesse, pour être une garantie de la vraie foi et de la religion et une sauvegarde de l'intégrité des moeurs, commence dans l'intérieur même de la famille, de cette famille qui, malheureusement troublée dans les temps actuels, ne peut recouvrer sa liberté que par ces lois que le divin Auteur lui a lui-même fixées en l'instituant dans l'Eglise. Jésus-Christ, en effet, en élevant à la dignité de sacrement l'alliance du mariage, qu'il a voulu faire servir à symboliser son union avec l'Eglise, n'a pas seulement rendu la liaison des époux plus sainte, mais il a préparé tant aux parents qu'aux enfants des moyens très efficaces propres à leur faciliter, par l'observance de leurs devoirs réciproques, l'obtention de la félicité temporelle et éternelle. 

Malheureusement, après que des lois impies et sans aucun respect pour la sainteté de ce grand sacrement, l'ont rabaissé au même rang que les contrats purement civils, il est arrivé que des citoyens, profanant la dignité du mariage chrétien, ont adopté le concubinat légal au lieu des noces religieuses; des époux ont négligé les devoirs de la foi qu'ils s'étaient promise, des enfants ont refusé à leurs parents l'obéissance et le respect qu'ils leur devaient, les liens de la charité domestique se sont relâchés et, ce qui est d'un bien triste exemple et fort nuisible aux moeurs publiques, à un amour insensé ont très souvent succédé des séparations funestes et pernicieuses. Il est impossible que la vue de cette misère et de ces calamités lamentables, Vénérables Frères, n'excite pas Votre zèle et ne Vous pousse pas à exhorter avec soin et sans relâche les fidèles confiés à Votre garde à prêter une oreille docile aux enseignements qui ont trait à la sainteté du mariage chrétien et à obéir aux lois de l'Eglise qui règlent les devoirs des époux et des enfants. 

C'est ainsi que Vous obtiendrez cette réforme si désirable des moeurs et de la manière de vivre de chaque homme en particulier; car, de même que d'un tronc pourri ne peuvent naître que des branches gâtées et des fruits misérables, de même cette funeste plaie qui corrompt les familles s'étend, par une triste contagion, sur tous les citoyens et devient un mal et un défaut commun. Au contraire, la société domestique, une fois façonnée à une forme de vie chrétienne, chaque membre s'accoutumera peu à peu à aimer la religion et la piété, à détester les fausses et pernicieuses doctrines, à pratiquer la vertu, à obéir à ses supérieurs et à réprimer cette recherche insatiable de l'intérêt purement privé qui abaisse et énerve si profondément la nature humaine. Un bon moyen de réaliser ce but sera de diriger et d'encourager ces pieuses associations qui ont été plus particulièrement instituées, surtout dans ces temps-ci, pour favoriser les intérêts catholiques.  

Ce sont, en vérité, Vénérables Frères, de grandes choses, même des choses supérieures aux forces humaines que Nous embrassons ainsi de Nos voeux et de Nos espérances; mais, comme Dieu a fait les nations du monde guérissables et qu'il a fondé son Eglise pour le salut des peuples, en promettant de l'assister jusqu'à la consommation des siècles, Nous avons la ferme confiance que le genre humain, frappé de tant de maux et de calamités, finira, grâce à Vos efforts, par chercher le salut et la prospérité dans la soumission à l'Eglise et dans le magistère infaillible de cette Chaire Apostolique. 

Et maintenant, Vénérables Frères, avant de clore cette lettre, Nous éprouvons le besoin de Vous faire part de Notre joie en voyant l'union admirable et la concorde qui régnent parmi Vous et Vous unissent si parfaitement à ce Siège Apostolique, et Nous sommes en vérité persuadé que cette parfaite union est non seulement un rempart inexpugnable contre les assauts des ennemis, mais encore un présage heureux et prospère de temps meilleurs pour l'Eglise; elle procure un très grand soulagement à Notre faiblesse et relève aussi d'une façon heureuse Notre esprit, en Nous aidant à soutenir avec ardeur, dans la difficile charge que Nous avons reçue, toutes les fatigues et tous les combats pour l'Eglise de Dieu. 

Nous ne pouvons non plus séparer de ces causes d'espérance et de joie que Nous venons de Vous manifester ces déclarations d'amour et d'obéissance que, dans ces commencements de Notre Pontificat, Vous, Vénérables Frères, Vous avez faites à Notre humble personne et que Nous ont aussi faites tant d'ecclésiastiques et de fidèles, prouvant ainsi par les lettres envoyées, par les largesses recueillies, par les pèlerinages accomplis et par tant d'autres marques de piété, que cette dévotion et cette charité qu'ils n'avaient cessé de témoigner à Notre si digne Prédécesseur sont demeurées si fermes, si stables et si entières, qu'elles ne se sont point refroidies à la venue d'un successeur aussi peu digne de cet héritage. A la vue de témoignages si splendides de la foi catholique, Nous devons confesser humblement que le Seigneur est bon et bienveillant et à Vous, Vénérables Frères, et à tous ces Fils chéris de qui Nous les avons reçus, Nous exprimons les nombreux et profonds sentiments de gratitude qui inondent Notre coeur, plein de confiance que, dans la détresse et les difficultés des temps actuels, Votre zèle et Votre amour, ainsi que ceux des fidèles, ne Nous feront jamais défaut. Nous ne doutons pas non plus que ces remarquables exemples de piété filiale et de vertu chrétienne ne contribuent puissamment à toucher le coeur du Dieu très miséricordieux, et à lui faire jeter un regard de bienveillance sur son troupeau et accorder la paix et la victoire à l'Eglise. Et comme Nous sommes persuadé que cette paix et cette victoire Nous seront plus promptement et plus facilement accordées si les fidèles adressent constamment à Dieu des prières et des voeux pour les lui demander, Nous Vous exhortons vivement, Vénérables Frères, à exciter dans ce but le zèle et la ferveur des fidèles, en les engageant à employer pour médiatrice auprès de Dieu la Reine Immaculée des Cieux, et pour intercesseurs saint Joseph, patron céleste de l'Eglise, et les saints apôtres Pierre et Paul, au puissant patronage desquels Nous recommandons Notre humble personne, tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique, et tout le troupeau du Seigneur. 

Au reste, Nous souhaitons que ces jours où Nous fêtons le solennel anniversaire de la résurrection de Jésus-Christ soient, pour Vous et pour tout le troupeau du Seigneur heureux, salutaires et pleins d'une sainte joie, priant Dieu, qui est si bon, d'effacer les fautes que Nous avons commises et de Nous faire miséricordieusement remise de la peine qu'elles Nous ont méritée, et cela par la vertu de ce Sang de l'Agneau immaculé qui a effacé la sentence portée contre nous (Coloss., II, 14.).  

Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la charité de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous (Cor., XIII, 13), Vénérables Frères, et c'est de grand coeur que Nous Vous accordons, à Vous et à chacun en particulier, ainsi qu'à Nos chers fils le clergé et les fidèles de vos Eglises,la bénédiction apostolique comme gage de Notre spéciale bienveillance et comme présage de la protection céleste.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le jour solennel de Pâques, le 21 avril de l'an 1878, la première année de Notre Pontificat.

LÉON XIII, PAPE

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EPISTOLA ENCYCLICA
OCCASIONE ASSUMPTIONIS SUAE
AD SUMMUM PONTIFICATUM


Venerabilibus Fratribus Patriarchis Primatibus, Archiepiscopis
et Episcopis catholici orbis universis gratiam et communionem
cum apostolica sede habentibus:
LEO PP. XIII
Venerabiles Fraires,
Salutem et aposiolicam Benedìciionem.


INCRUSTABILI Dei Consilio ad Aposlolicae dignitatis fastigium, licet immerentes, evecti, vehementi statim desiderio ac veluti necessitate urgeri Nos sensimus Vos litteris alloquendi, non modo ut sensus intimae dilectionis Nostra Vobis expromeremus, sed eliam ut Vos in partem sollicitudinis Nostrae vocatos, ad sustinendam Nobiscum horum temporum dimicationem pro Ecclesia Dei et pro salute animarum, ex munere Nobis divinitus credito confirmaremus.


Ab ipsis enim Nostri Pontificatus exordiis tristis Nobis sese offert conspectus malorum quibus hominum genus undique premitur : haec tam late patens subversio supremarum veritatum quibus, tanquam fundamentis, humanae societatis status continetur ; haec ingeniorum protervia legitimae cujusque potestatis impatiens ; haec perpetua dissidiorum causa, unde intestina concertationes, saeva et cruenta bella existunt ; contemptus legum quae mores regunt justitiamque tuentur ; fluxarum rerum inexplebilis cupiditas et aeternarum oblivio usque ad vesanum illum furorem, quo tot miseri passim violentas sibi manus inferre non timent ; inconsulta honorum publicorum administrate, effusio, interversio ; nec non eorurn impudentia qui, cum maxime fallunt, id agunt, ut patrios, ut libertatis et cujuslibet juris propugnatores esse videanlur ; ea denique quae serpit per artus intimos humanae societatis lethifera quaedam pestis, quae eam quiescere non sinit, ipsique novas rerum conversiones et calamitosos exitus portendit. 

Horum autem malorum causam in eo precipue sitam esse Nobis persuasum est, quod despecta ac rejecta sit sancta illa et augustissima Ecclesiae auctoritas, quae Dei nomine humano generi praeest, et legitimae cujusque auctoritatis vindex est et praesidium. Quod cum hostes publici ordinis probe noverint, nihil aptius ad societatis fundamenta covellenda putaverunt, quam si Ecclesiam Dei pertinaci aggressione peterent, et probrosis calumniis in invidiam odiumque vocantes quasi ipsa civili veri nominis humanitati adversaretur, ejus auctoritatem et vim novis in dies vulneribus labefactarent, supremaque potestatem Romani Pontificis everterent, in quo aeternae ac immutabiles boni rectique rationes custodem in terris habent et adsertorem. Hinc porro profectae sunt leges divinam Catholicae Ecclesiae constitutionem convellentes, quas in plerisque regionibus latas esse deploramus ; hinc dimanarunt Episcopalis potestatis contemptus, objecta ecclesiastici ministerii exercitio impedimenta, religiosorum coelum disjectio, ac publicatio bonorum, quibus Ecclesiae, administri et pauperes alebantur ; hinc effectum ut a salutari Ecclesiae moderamine publica instituta, caritati et beneficentae consecrata, subducerenltur ; hinc orta effrenis illa libertas prava quoque docendi et in vulgus edendi, dum ex adverso modis omnibus Ecclesiae jus ad juventutis institutionem et educationem, violatur et opprimitur. Neque alio spectat civilis Principatus occupatio, quem divina Providentia multis ab hinc saeculis Romano Antistiti concessit, ut libere ac expedite potestate a Christo collata, ad aeternam populorum salutem, uteretur. 

Funestam banc aerumnarum molem Vobis, Venerabiles Fratres, commemoravimus, non ad augendam tristitiam Vestram ; quam miserrima haec rerum conditio per se Vobis ingerit ; sed quia intelligimus ex ea Vobis apprime perspectum fore, quanta sit gravitas rerum quae ministerium et zelum nostrum exposcunt, et quam magno studio nobis adlaborandum sit, ut Ecclesiam Christi et hujus Apostolicae Sedis dignitatem, tot calumniis lacessitam, in hac praesertim iniquitate temporum pro viribus defendamus ac vindicemus. 

Clare innotescit ac liquet, Venerabiles Fratres, civilis humanitatis rationem solidis fundamentis destitui, nisi aeternis principiis veritatis et immutabilibus recti, justique legibus innitatur, ac nisi hominum voluntates inter se sincera dilectio devinciat, officiorumque inter eos vices ac rationes suaviter moderetur. Jamvero ecquis negare audeat Ecclesiam esse, quae diffuso per gentes Evangelii praeconio, lucem veritatis inter efferatos populos et foedis superstitionibus imbutos adduxit, eosque ad divinum rerum auctorem agnoscendum et sese respiciendos excitavit; quas servitutis calamitate sublata, ad pristinam naturae nobilissimae dignitatem homines revocavit ; quae in omnibus terrae plagis redemptionis signo explicato, scientiis et artibus adductis aut suo tectis praesidio optimis caritatis institutis, queis omnis generis aerumnis consultum est, fundatis et in tutelam receptis, ubique hominum genus privatim et publice excoluit, a squalore vindicavit et ad vitae formam, humanae dignitati ac spei consentaneam, omni studio composuit ? Quod si quis sanae mentis hanc ipsam qua vivimus aetatem, Religioni et Ecclesiae Christi infensissimam, cum iis temporibus auspicatissimis conferat, quibus Ecclesia uti mater agentibus colebatur, omnino comperiet aetatem hanc nostram perturbationibus et demolitionibus plenam, recta ac rapide in suam perniciem ruere ; ea vero tempora optimis institutis, vitae tranquilitate, opibus et properitate eo magis floruisse, quo Ecclesiae regiminis ac legum sese observantiores populi exhibuerunt. Quod si plurima ea quae memoravimus bona, ab Ecclesiae ministerio, et salutari ope profecta, vera sunt humanitatis civilis opera ac decora, tantum abest ut Ecclesia Christi ab ea abhorreat eamve respuat, ut ad sese potius altricis magistrae et matris ejus laudem omnino censeat pertinere.


Quinimo illud civilis humanitatis genus, quod Sanctis Ecclesiae doctrinis et legibus ex adverso repugnet, non aliud nisi civilis cultus figmentum et abs re nomem inane putandum est. Cujus rei manifesto sunt argumenta populi illi, queis evangelica lux non affulsit, quorum in vita fucus quidam humanioris cultus conspici potuit, at solida et vera ejus bona non viguerunt.


Haudquaquam sane civilis vitae perfectio ea ducenda est, qua legitima quasque potestas audacter contemnitur ; neque ea libertas reputenda, quae effreni errorum propagatione, pravis cupiditatibus libere explendis, impunitate flagitiorum et scelerum, oppressione optimorum civium cujusque ordinis, turpiter et misere grassatur. Cum enim erronea, prava et absona haec sint, non eam vim profecto habent, ut humanam familiam perficiant et prosperitate fortunent, miseros enim facit populos peccatum (Prov. XIV, 34)) ; sed omnino necesse est, ut mentibus et cordibus corruptis, ipsa in omnem labem pondere suo populos detrudant, rectum quemque ordinem labefactent, atque ita reipublicae conditionem et tranquillitatem serius ocius ad ultimum exitium adducant.


Quid autem, si Romani Pontificatus opera spectentur, iniquius esse potest, quam inficiari quantopere Romani Antistites de universa civili societate et quam egregie sint meriti ? 


Profecto Decessores Nostri, ut populorum bono prospicerent, omnis generis certamina suscipere, graves exantlare labores, seque asperis difficultatibus objicere nunquam dubitarunt : et defixis in coelo oculis neque improborum minis submisere frontem, neque blanditiis aut pollicitationibus se ab officio abduci degeneri assensu passi sunt. Fuit haec Apostolica Sedes, quae dilapsae societatis veteris reliquias collegit et coagmentavit ; haec eadem fax amica fuit, qua hunianitas christianorum temporum effulsit ; fuit haec salutis anchora inter saevissimas tempestates, queis humana progenies jactata est ; sacrum fuit concordiae vinculum quod nationes dissitas moribusque diversas inter se consociavit : centrum denique commune fuit, unde cum fidei et religionis doctrina, tum pacis et rerum gerendarum auspicia ac consilia petebantur. Quid multa ? Pontificum Maximorum laus est, quod constantissime se pro muro et propugnaculo objecerint, ne humana societas in superstitionem et barbariem antiquam relaberetur.

Utinam autem salutaris haec auctoritas neglecta nunquam esset vel repudiata ! Profecto neque civilis Principatus augustum et sacrum illud amisisset decus, quod a religione inditum praeferebat, quodque unum parendi conditionem homine dignam nobilemque efficit ; neque exarsissent tot seditiones et bella, quae calamitatibus et caedibus terras funestarunt ; neque regna olim florentissima, e prosperitatis culmine dejecta, omnium aerumnarum pondere premerentur. Cujus rei exemplo etiam sunt  Orientales populi, qui abruptis suavissimis vinculis, quibus cum Apostolica hac Sede jungebantur, primaevae nobilitatis splendorem, scientiarum et artium laudem, atque imperii sui dignitatem amiserunt.


Praeclara autem beneficia, quae in quamlibet terrae plagam ab Apostolica Sede profecta esse illustria omnium temporum monumenta declarant, potissimum persensit Itala haec regio, quae quanto eidem propinquior loci natura exstitit, tanto uberiores fructus ab ea percepit. Romanis certe Pontificibus Italia acceptam referre debet solidam gloriam et amplitudinem, qua reliquas inter gentes eminuit. Ipsorum auctoritas paternumque studium non semel eam ab hostium ímpetu texit, eidemque levamen et opem attulit, ut catholica fides nullo non tempore in Italorum cordibus integra custodiretur.

Hujusmodi Praedecessorum Nostrorum merita, ut caetera praetereamus, maxime testatur memoria temporum S. Leonis Magni, Alexandri III, Innocentii III, S. Pii V, Leonis X aliorumque Pontificum, quorum opera vel auspiciis ab extremo excidio, quod a barbaris impendebat, Italia sospes evasit, incorruptam retinuit antiquam fidem, atque inter tenebras squaloremque rudioris aevi, scientiarum lumen et splendorem artium aluit, vigentemque servavit. Testatur Nostra haec alma Urbs Pontificum Sedes, quae hunc ex iis fructum maximum cepit, ut non solum arx fldei munitissima esset, sed etiam bonarum artium asylum et domiciliurn sapientiae effecta, totius orbis erga se admirationem et observantiam conciliaret. Cum harum rerum amplitudo ad aeternam memoriam monumentis historiae sit tradita, facili negotio intelligitur non potuisse nisi per hostilem voluntatem indignamque calumniam, ad hominum deceptionem, voce ac litteris obtrudi, hanc Apostolicam Sedem civili populorum cultui et Italiae felicitati impedimento esse.


Si igitur spes omnes Italiae Orbisque universi in ea vi communi utilitati et bono saluberrima, qua Sedis Apostolicae pollet auctoritas, et in arctissimo nexu sunt positae qui omnes Christi fideles cum Romano Pontifice devinciat, nihil Nobis potius esse debere cognoscimus, quam ut Romanae Cathedrae suam dignitatem sartam tectamque servemus, et membrorum cum Capite, filiorum cum Patre conjunctionem magis magisquc firmemus. 

Quapropter ut in primis, eo quo possumus modo, jura libertatemque hujus Sanctae Sedis adseramus, contendere nunquam desinemus, ut auctoritati Nostrae suum constet obsequium, ut obstacula amoveantur, quae plenam ministerii Nostri potestatisque libertatem impediunt, atque in eam rerum conditionem restituamur, in qua divinae sapientiae consilium romanos Antistites jampridem collocaverat. Ad hanc vero restitutionem postulandam movemur, Venerabiles Fratres, non ambitionis studio aut dominationis cupiditate ; sed officii Nostri ratione et religiosis jurisjurandi vinculis quibus obstringimur ; ac praeterea non solum ex eo quod principatus hic ad plenam libertatem spiritualis potestatis tuendam conservandamque est necessarius; sed etiam quod exploratissimum est, cum de temporali Principatu Sedis Apostolicae agitur, publici etiam boni et salutis totius humanae societatis causam agitari. Hinc praetermittere non possumus, quin pro officii Nostri munere, quo Sanctae Ecclesiae jura tueri tenemur, declarationes et protestationes omnes, quas sa. me. Pius IX Decessor Noster, turn adversus occupationem civilis Principatus tum adversus violationem jurium ad Romanam Ecclesiam pertinentium pluries edidit ac iteravit, easdem et Nos hisce Nostris litteris omnino renovemus et confirmemus. Simul autem ad Principes et supremos populorum Moderatores voces Nostras convertimus, eosque per nomen augustum Summi Dei etiam atque etiam obtestamur, ne oblatam sibi tam necessario tempore opem Ecclesiae repudient, atque uti consentientibus studiis circa hunc fontem auctoritatis et salutis amice coeant, Eique intimi amoris et observantiae vinculis magis magisque jungantur. Faxit Deus, ut illi, comperta eorum quae diximus veritate, ac secum reputantes doctrinam Christi ut Augustinus aiebat, magnam, si obtemperetur, salutem esse reipublicae (Ep. 138. alias 5. ad Marcellium. 15) et in Ecclesiae incolumitate et obsequio suam etiam ac publicam incolumitatem et tranquillitatem contineri, cogitationes suas et curas conferant ad levanda mala, quibus Ecclesia ejusque visibile Caput affligitur atque ita tandem contingat, ut populi quibus praesunt, justitiae et pacis ingressi viam, felici aevo prosperitatis et glorias fruantur. 

Deinde autem ut totius catholici gregis cum supremo Pastore concordia firmior in dies adseratur, Vos hoc loco peculiari cum affectu apellamus, Venerabiles Fratres, et vehementer hortamur, ut pro sacerdotali zelo et pastorali vigilantia Vestra fideles Vobis creditos religionis amore incendatis, quo propius et arctius huic Cathedrae veritatis et justitiae adhaereant, omnes ejus doctrinas intimo mentis et voluntatis assensu suscipiant ; opiniones vero etiam vulgatissimas, quas Ecclesiae documentis oppositas noverint omnino rejiciant. Qua in re Romani Pontífices Decessores Nostri, ac demum sa. me. Pius IX, praesertim in oecumenico Vaticano Concilio prae oculis habentes verba Pauli : « Videte ne quis vos decipiat per philosophiam et inanem fallaciam secundum traditionem hominum, secundum elementa mundi et non secundum Christum (Ad Coloss., II, 8.) » haud praetermiserunt, quoties opus fuit, grassantes errores reprobare et apostolica censura confodere. Has condemnationes omnes, Decessorum Nostrorum vestigia sectantes, Nos ex hac Apostolica veritatis Sede confirmamus ac iteramus, simulque Patrem luminum enixe rogamus, ut fideles omnes perfecti in eodem sensu eademque sententia idem Nobiscum sapiant idemque loquantur. 

Vestri autem muneris est, Venerabiles Fratres, sedulam impendere curam, ut coelestium doctrinarum semen late per dominicum agrum diffundatur et catholicae fidei documenta fidelium animis mature inserantur, altas in eis radices agant et ab errorum contagione incorrupta serventur. Quo validius contendunt religionis hostes imperitis hominibus, ac juvenibus praesertim, ea discenda proponere quas mentes obnubilent moresque corrumpant, eo alacrius adnitendum est, ut non solum apta ac solida institutionis methodus, sed maxime institutio ipsa catholicae fidei omnino conformis in litleris et disciplinis vigeat, praesertim autem in philosophia, ex qua recta aliarum scientiarum ratio magna ex parte dependet ; quaeque non ad evertendam divinam revelationem spectat, sed ad ipsam potius sternere, viam gaudet, ipsamque ab impugnatoribus defendere, quemadmodum nos exemplo scriptisque suis Magnus Augustinus et Angelicus Doctor, caeterique christianae sapientiae Magistri docuerunt. 



Optima porro juventutis disciplina ad verae fidei et religionis munimen atque ad morum integritatem a teneris annis exordium habeat necesse est in ipsa domestica societate ; quae nostris hisce temporibus misere perturbata, in sua dignitatem restitui nullo modo potest nisi iis legibus, quibus in Ecclesia ab ipsomet divino Auctore est instituta. Qui cum matrimonii foedus, in quo suam cum Ecclesia conjunctionem significatam voluit, ad Sacramenti dignitatem evexerit, non modo maritalem unionem sanctiorem effecit, sed etiam efficacissima tum parentibus tum proli paravit auxilia, quibus, per mutuorum officiorum observantiam, temporalem ac aeternam felicitatem facilius assequerentur. 

At vero postquam impiae leges, Sacramenti hujus magni religionem nil pensi habentes, illud eodem ordine cum contractibus mere civilibus habuerunt, id misere consecutum  est, ut violata christiani conjugii dignitate, cives legali concubinato pro nuptiis uterentur, conjuges fidei mutuae officia négligerent, obendientiam et obsequium nati parentibus detrectarent, domesticae charitatis vincula laxarentur, et, quod deterrimi exempli est publicisque moribus infensissimum, persaepe malesano amori perniciosae ac funestae discessiones succederent. Haec sane misera et luctuosa non possunt, Venerabiles Fratres, vestrum zelum non excitare ac movere ad fideles vigilantiae vestrae concreditos sedulo instanterque monendos, ut dociles aures doctrinis adhibeant quae christiani conjugii sanctitatem respiciunt, ac pareant legibus quibus Ecclesia conjugum natorumque officia moderatur. 

Tum vero illud optatissimum consequetur quod singulorum etiam hominum mores et vitae ratio reformentur : nam veluti ex corrupto stipite deteriores rami et fructus infelices germinant, sic mala labes, quae familias dépravat, in singulorum civium noxam et vitium tristi contagione redundat. Contra vero, domestica societate ad christianae vitae formam composita, singula membra sensim assuescent religionem pietatemque diligere, a falsis perniciosisque doctrinis ab abhorrere, sectari virtutem, majoribus obsequi, atque inexhaustum illud privatae duntaxat utilitatis Studium coercere, quod humanam naturam tantopere deprimit ac enervat. In quem finem non parum profecto conferet pias illas consociationes moderari et provehere, quas magno rei catholicae bono nostra maxime hac aetate constitutae sunt. 

Grandia quidem et humanis majora viribus haec sunt , quae spe et votis Nostris complectimur, Venerabiles Fratres ; sed cum Deus sanabiles fecerit nationes orbis terrarum, cum Ecclesiam ad salutem gentium condiderit, eique suo se auxilio adfuturum usque ad consummationem saeculi promiserit, firmiter confidimus, adlaborantibus Vobis, humanum genus tot malis et calamitatibus admonitum, tandem in Ecclesiae obsequio, in hujus Apostolicae Cathedrae infallibili magisterio salutem et prosperitatem quaesiturum. 

Interea, Venerabiles Fratres, antequam finem scribendi faciamus, necesse est ut Vobis declaremus gratulationem Nostram pro mira ilia consensione et concordia, quae animos Vestros inter Vos et cum hac Apostolica Sedem unum conjungit. Quam quidem perfectam conjunctionem non modo inexpugnabile propugnaculum esse contra impetus hostium arbitramur ; sed etiam faustum ac felix omen quod meliora tempora Ecclesiae spondet ; ac dum eadem maximum solatium affert infirmitati Nostrae, etiam animum opportune erigit, ut in arduo, quod suscepimus, munere omnes labores, omnia certamina pro Ecclesia Dei alacriter sustineamus.
Ab hisce porro spei et gratulationis causis, quas Vobis patefecimus, sejungere non possumus eas significationes amoris et obsequii, quas in his Nostri Pontifìcatus exordiis Vos, Venerabiles Fratres, et una cum Vobis exhibuere humilitati Nostrae ecclesiastici viri et fideles quamplurimi, qui litteris missis, largitionibus collatis, peregrinationibus etiam peractis, nec non aliis pietatis officiis, ostenderunt devotionem et charitatem illam, qua meritissimum Praedecessorem Nostrum prosecuti fuere, adeo firmam, stabilem integramque manere, ut in persona tam imparis non tepescat haeredis. — Pro hisce splendidissimis catholicae pietatis testimoniis humiliter confitemur Domino quia bonus et benignus est, ac Vobis, Venerabiles Fratres, cunctisque Dilectis Filiis, a quibus ea accepimus, gratissimos animi Nostri sensus ex intimo corde publice profitemur, plenam foventes fiduciam nunquam defuturum Nobis, in his rerum angustiis et temporum difficultatibus, hoc Vestrum ac fidelium Studium et dilectionem. Nec vero dubitamus quin egregia haec filialis pietatis et christianae virtutis exempla plurimum sint valitura, ut Deus clementissimus, officiis hisce permotus, gregem suum propitius respiciat et Ecclesiae pacem ac victoriam largiatur. — Quoniam autem hanc pacem et victoriam, ocius et facilius Nobis datum iri confidimus si vota precesque constanter ad eam impetrandam fideles effuderint, Vos magnopere hortamur, Venerabiles Fratres, ut in hanc rem fidelium studia et fervorem excitetis, conciliatrice apud Deum adhibita Immaculata Coelorum Regina, ac deprecatoribus interpositis Sancto Josepho Patrono Ecclesiae coelesti, sanctisque Apostolorum Principibus Petro et Paulo, quorum
omnium potenti patrocinio humilitatem Nostram, cunctos ecclesiasticae hierarchiae ordines ac dominicum gregem universum supplices commendamus. 

Caeterum hos dies, quibus solemnem memoriam Jesu Christi resurgentis recolimus, Vobis, Venerabiles Fratres, et universo dominico gregi faustos, salutares ac sancto gaudio plenos esse exoptamus, adprecantes benignissimum Deum ut Sanguine immaculati Agni, quo delelum est chirographum quod adversus nos
erat
 (Coloss., II, 14), culpae quas contraximus deleantur, et judicium quod pro illis ferimus clementer relaxetur. 

Gratia Domini Nostri Jesu Christi et Charitas Dei et communicatio sancti Spiritus sit cum omnibus vobis (Cor., XIII, 13), Venerabiles Fratres ; quibus singulis universis, nec non et Dilectis Filiis, Clero et fidelibus Ecclesiarum Vestrarum, inpignus praecipuae benevolentiae et in auspicium caelestis praesidii Apostolicam benedictionem amantissime impertimus.


Datum Romae apud S. Petrum, die solemni Paschae, XXI Aprilis, Anno MDCCCLXXVIII, Pontiflcatus Nostri Anno primo.


LEO PP. XIII

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LETTRE ENCYCLIQUE QUOD APOSTOLICI, 
Sur les erreurs modernes,
du 28 décembre 1878


DE N. T. S. P. LÉON XIII

A tous nos Vénérables Frères les Patriarches. Primats, Archevêques et Evêques du monde catholique, en grâce et communion avec le Siège Apostolique. 
LÉON XIII, PAPE
Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction apostolique.

Dès le commencement de notre Pontificat, Nous n'avons pas négligé, ainsi que l'exigeait la charge de Notre ministère apostolique, de signaler cette peste mortelle qui se glisse à travers les membres les plus intimes de la société humaine et qui la conduit à sa perte ; en même temps, Nous avons indiqué quels étaient les remèdes les plus efficaces au moyen desquels la société pouvait retrouver la voie du salut et échapper aux graves périls qui la menacent. Mais les maux que Nous déplorions alors se sont si promptement accrus que de nouveau, Nous sommes forcé de Vous adresser la parole, car il semble que Nous entendions retentir à Notre oreille ces mots du Prophète : Crie, ne cesse de crier : élève ta voix, et qu'elle soit pareille à la trompette (Is., LVIII, 1).

Vous comprenez sans peine, Vénérables Frères, que Nous parlons de la secte de ces hommes qui s'appellent diversement et de noms presque barbares, socialistes, communistes et nihilistes, et qui, répandus par toute la terre, et liés étroitement entre eux par un pacte inique, ne demandent plus désormais leur force aux ténèbres de réunions occultes, mais, se produisant au jour publiquement, et en toute confiance, s'efforcent de mener à bout le dessein, qu'ils ont formé depuis longlemps, de bouleverser les fondements de la société civile. — Ce sont eux, assurément, qui, selon que l'atteste la parole divine, souillent toute chair, méprisent toute domination et blasphèment toute majesté (Jud. Epist., v , 8).

En effet, ils ne laissent entier ou intact rien de ce qui a été sagement décrété par les lois divines et humaines pour la sécurité et l'honneur de la vie. Pendant qu'ils blâment l'obéissance rendue aux puissances supérieures qui tiennent de Dieu le droit de commander et auxquelles, selon renseignement de l'Apôtre, toute âme doit être soumise, ils prêchent la parfaite égalité de tous les hommes pour ce qui regarde leurs droits et leurs devoirs. — Ils déshonorent l'union naturelle de l'homme et de la femme, qui était sacrée aux yeux mêmes des nations barbares ; et le lien de cette union, qui resserre principalement la société domestique, ils l'affaiblissent ou bien l'exposent aux caprices de la débauche.

Enfin, séduits par la cupidité des biens présents, qui est la source de tous les maux et dont le désir a fait errer plusieurs dans la foi (Tim., 1. VI, 10.), ils attaquent le droit de propriété sanctionné par le droit naturel et, par un attentat monstrueux, pendant qu'ils affectent de prendre souci des besoins de tous les hommes et prétendent satisfaire tous leurs désirs, ils s'efforcent de ravir, pour en faire la propriété commune, tout ce qui a été acquis à chacun, ou bien par le titre d'un légitime héritage, ou bien par le travail intellectuel ou manuel, ou bien par l'économie. De plus, ces opinions monstrueuses, ils les publient dans leurs réunions, ils les développent dans des brochures, et, par de nombreux journaux, ils les répandent dans la foule. Aussi la majesté respectable et le pouvoir des rois sont devenus, chez le peuple révolté, l'objet d'une si grande hostilité que d'abominables traîtres, impatients de tout frein et animés d'une audace impie, ont tourné plusieurs fois, en peu de temps, leurs armes contre les chefs des gouvernements eux-mêmes.

Or, cette audace d'hommes perfides qui menace chaque jour de ruines plus graves la société civile, et qui excite dans tous les esprits l'inquiétude et le trouble, tire sa cause et son origine de ces doctrines empoisonnées qui, répandues en ces derniers temps parmi les peuples comme des semences de vices, ont donné, en leurs temps, des fruits si pernicieux. En effet, vous savez très bien, Vénérables Frères, que la guerre cruelle qui, depuis le XVIe siècle, a été déclarée contre la foi catholique par des novateurs, visait à ce but d'écarter toute révélation et de renverser tout l'ordre surnaturel, afin que l'accès fût ouvert aux inventions ou plutôt aux délires de la seule raison. 

Tirant hypocritement son nom de la raison, cette erreur qui flatte et excite la passion de grandir, naturelle au coeur de l'homme, et qui lâche les rênes à tous les genres de passions, a spontanément étendu ses ravages non pas seulement dans les esprits d'un grand nombre d'hommes, mais dans la société civile elle-même. Alors, par une impiété toute nouvelle et que les païens eux-mêmes n'ont pas connue, on a vu se constituer des gouvernements, sans qu'on tînt nul compte de Dieu et de l'ordre établi par Lui ; on a proclamé que l'autorité publique ne prenait pas de Dieu le principe, la majesté, la force de commander, mais de la multitude du peuple, laquelle, se croyant dégagée de toute sanction divine, n'a plus souffert d'être soumise à d'autres lois que celles qu'elle aurait portées elle-même, conformément à son caprice. 

Puis, après qu'on eut combattu et rejeté comme contraires à la raison les vérités surnaturelles de la foi, l'Auteur même de la Rédemption du genre humain est contraint, par degrés et peu à peu, de s'exiler des études, dans les universités, les lycées et les collèges ainsi que de toutes les habitudes publiques de la vie humaine. Enfin,après avoir livré à l'oubli les récompenses et les peines éternelles de la vie future, le désir ardent du bonheur a été renfermé dans l'espace du temps présent. Avec la diffusion au loin et au large de ces doctrines, avec la grande licence de penser et d'agir qui a été ainsi enfantée de toutes parts, faut-il s'étonner que les hommes de condition inférieure, ceux qui habitent une pauvre demeure ou un pauvre atelier soient envieux de s'élever jusqu'aux palais et à la fortune de ceux qui sont plus riches ? Faut-il s'étonner qu'il n'y ait plus nulle tranquillité pour la vie publique ou privée et que le genre humain soit presque arrivé à sa perte ? 

Or, les pasteurs suprêmes de l'Eglise, à qui incombe la charge de protéger le troupeau du Seigneur contre les embûches de l'ennemi, se sont appliqués de bonne heure à détourner le péril et à veiller au salut des fidèles. Car, aussitôt que commençaient à grossir les sociétés secrètes, dans le sein desquelles couvaient alors déjà les semences des erreurs dont nous avons parlé, les Pontifes romains, Clément XII et Benoît XIV, ne négligèrent pas de démasquer les desseins impies des sectes et d'avertir les fidèles du monde entier du mal que l'on préparait ainsi sourdement. Mais après que, grâce à ceux qui se glorifiaient du nom de philosophes, une liberté effrénée fût attribuée à l'homme, après que le droit nouveau, comme ils disent, commença d'être forgé et sanctionné, contrairement à la loi naturelle et divine, le pape Pie VI, d'heureuse mémoire, dévoila tout aussitôt, par des documents publics, le caractère détestable et la fausseté de ces doctrines ; en même temps, la prévoyance apostolique a prédit les ruines auxquelles le peuple trompé allait être entraîné. 

Néanmoins, et comme aucun moyen efficace n'avait pu empêcher que leurs dogmes pervers ne fussent de jour en jour plus acceptés par les peuples, et ne fissent invasion jusque dans les décisions publiques des gouvernements, les papes Pie VII et Léon XII anathématisèrent les sectes occultes, et, pour autant qu'il dépendait d'eux, avertirent de nouveau la société du péril qui la menaçait. - Enfin, tout le monde sait parfaitement par quelles paroles très graves, avec quelle fermeté d'âme et quelle constance Notre glorieux prédécesseur Pie IX, d'heureuse mémoire, soit dans ses allocutions, soit par ses lettres encycliques envoyées aux évêques de l'univers entier, a combattu aussi bien contre les iniques efforts des sectes, que, nominativement, contre la peste du socialisme, qui, de cette source, a fait partout irruption. 

Mais, ce qu'il faut déplorer, c'est que ceux à qui est confié le soin du bien commun, se laissant circonvenir par les fraudes des hommes impies et effrayer par leurs menaces, ont toujours manifesté à l'Eglise des dispositions suspectes ou même hostiles. Ils n'ont pas compris que les efforts des sectes auraient été vains si la doctrine de l'Eglise catholique et l'autorité des Pontifes Romains étaient toujours demeurées en honneur, comme il est dù, aussi bien chez les princes que chez les peuples. Car l'Eglise du Dieu vivant, qui est la colonne et le soutien de la vérité (I, Tim., III, 15), enseigne ces doctrines, ces préceptes par lesquels on pourvoit au salut et au repos de la société, en même temps qu'on arrête radicalement la funeste propagande du socialisme. 

En effet, bien que les socialistes, abusant de l'Evangile même, pour tromper plus facilement les gens mal avisés, aient accoutumé de le torturer pour le conformer à leurs doctrines, la vérité est qu'il y a une telle différence entre leurs dogmes pervers et la très pure doctrine de Jésus-Christ, qu'il ne saurait y en avoir de plus grande. Car, qu'y a-t-il de commun entre la justice et l'iniquité ? Et quelle société y a-t-il entre la lumière et les ténèbres (II, Cor., VI, 14) ? Ceux-là ne cessent, comme nous le savons, de proclamer que tous les hommes sont, par nature, égaux entre eux, et à cause de cela ils prétendent qu'on ne doit au pouvoir ni honneur ni respect, ni obéissance aux lois, sauf à celles qu'ils auraient sanctionnées d'après leur caprice. Au contraire, d'après les documents évangéliques, l'égalité des hommes est en cela que tous, ayant la même nature, tous sont appelés à la même très haute dignité de fils de Dieu, et en même temps que, une seule et même foi étant proposée à tous, chacun doit être jugé selon la même loi et obtenir les peines ou la récompense suivant son mérite. Cependant, il y a une inégalité de droit et de pouvoir qui émane de l'Auteur même de la nature, en vertu de qui toute paternité prend son nom au ciel et sur la terre (Ephes., III, 15). Quant aux princes et aux sujets, leurs âmes, d'après la doctrine et les préceptes catholiques, sont mutuellement liées par des devoirs et des droits, de telle sorte que, d'une part, la modération s'impose à la passion du pouvoir et que, d'autre part, l'obéissance est rendue facile, ferme et très noble.

Ainsi, l'Eglise inculque constamment à la multitude des sujets ce précepte apostolique : Il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu: et celles qui sont, ont été établies de Dieu. C'est pourquoi, qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu. Or, ceux qui résistent attirent sur eux-mêmes la condamnation. Ce précepte ordonne encore d'être nécessairement soumis, non seulement par crainte de la colère, mais encore par conscience, et de rendre à tous ce qui leur est dû : à qui le tribut, le tribut ; à qui l'impôt, l'impôt; à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur, l'honneur (Rom. XIII, 1-7). Car celui qui a créé et qui gouverne toutes choses les a disposées, dans sa prévoyante sagesse, de manière à ce que les inférieures atteignent leur fin par les moyennes et celles-ci par les supérieures. De même donc qu'il a voulu que, dans le royaume céleste lui-même, les choeurs des anges fussent distincts et subordonnés les uns aux autres, de même encore qu'il a établi dans l'Eglise différents degrés d'ordres avec la diversité des fonctions, en sorte que tous ne fussent pas apôtres, ni tous docteurs, ni tous pasteurs (I, Cor., X), ainsi a-t-il constitué dans la société civile plusieurs ordres différents en dignité, en droits et en puissance, afin que l'Etat, comme l'Eglise, formât un seul corps composé d'un grand nombre de membres, les uns plus nobles que les autres, mais tous nécessaires les uns aux autres et soucieux du bien commun. 

Mais pour que les recteurs des peuples usent du pouvoir qui leur a été conféré pour l'édification, et non pour la destruction, l'Eglise du Christ avertit à propos les princes eux-mêmes que la sévérité du juge suprême plane sur eux, et empruntant les paroles de la divine Sagesse, elle leur crie à tous, au nom de Dieu : "Prêtez l'oreille, vous qui dirigez les multitudes et vous complaisez dans les foules des nations, car la puissance vous a été donnée par Dieu et la force par le Très-Haut, qui examinera vos oeuvres et scrutera vos pensées... car le jugement sera sévère pour les gouvernants... Dieu, en effet, n'exceptera personne et n'aura égard à aucune grandeur, car c'est Dieu qui a fait le petit et le grand, et il a même soin de tous ; mais aux plus forts est réservé un plus fort châtiment." (Sap. VI, 3 et ssq.)  S'il arrive cependant aux princes d'excéder témérairement dans l'exercice de leur pouvoir, la doctrine catholique ne permet pas de s'insurger de soi-même contre eux, de peur que la tranquillité de l'ordre ne soit de plus en plus troublée et que la société n'en reçoive un plus grand dommage. Et, lorsque l'excès en est venu au point qu'il ne paraisse plus aucune autre espérance de salut, la patience chrétienne apprend à chercher le remède dans le mérite et dans d'instantes prières auprès de Dieu. Que si les ordonnances des législateurs et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose de contraire à la loi divine ou naturelle, la dignité du nom chrétien, le devoir et le précepte apostolique proclament qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (Act., V, 29). 

Mais cette vertu salutaire de l'Eglise qui rejaillit sur la société civile pour le maintien de l'ordre en elle et pour sa conservation, la société domestique elle-même, qui est le principe de toute cité et de tout Etat, la ressent et l'éprouve nécessairement aussi. Vous savez, en effet, Vénérables Frères, que la règle de cette société a, d'après le droit naturel, son fondement dans l'union indissoluble de l'homme et de la femme, et son complément dans les devoirs et les droits des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs, les uns envers les autres. Vous savez aussi que les théories du socialisme la dissolvent presque entièrement, puisque, ayant perdu la force qui lui vient du mariage religieux, elle voit nécessairement se relâcher la puissance paternelle sur les enfants et les devoirs des enfants envers leurs parents. 

Au contraire, le mariage honorable en tout (Hebr. XIII, 4) que Dieu lui-même a institué au commencement du monde pour la propagation et la perpétuité de l'espèce et qu'il a fait indissoluble, l'Eglise enseigne qu'il est devenu encore plus solide et plus saint par Jésus-Christ, qui lui a conféré la dignité de sacrement, et a voulu en faire l'image de son union avec l'Eglise. C'est pourquoi, selon l'avertissement de l'Apôtre, le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le Chef de l'Eglise (Eph. V. 23) et, de même que l'Eglise est soumise à Jésus-Christ, qui l'embrasse d'un très chaste et perpétuel amour, ainsi les femmes doivent être soumises à leurs maris, et ceux-ci doivent, en échange, les aimer d'une affection fidèle et constante. 

L'Eglise règle également la puissance du père et du maître, de manière à contenir les fils et les serviteurs dans le devoir et sans qu'elle excède la mesure. Car, selon les enseignements catholiques, l'autorité des parents et des maîtres n'est qu'un écoulement de l'autorité du Père et du Maître céleste, et ainsi, non seulement elle tire de celle-ci son origine et sa force, mais elle lui emprunte nécessairement aussi sa nature et son caractère. C'est pourquoi l'Apôtre exhorte les enfants à obéir en Dieu à leurs parents, et à honorer leur père et leur mère, ce qui est le premier commandement fait avec une promesse (Eph. VI, 1-2). Et aux parents il dit : Et vous, pères, ne provoquez pas vos fils au ressentiment, mais élevez-les dans la disciplnie et la rectitude du Seigneur. Le précepte que le même apôtre donne aux serviteurs et aux maîtres, est que les uns obéissent à leurs maîtres selon la chair... les servant en toute bonne volonté comme Dieu lui-même, et que les autres n'usent pas de mauvais traitements envers leurs serviteurs se souvenant que Dieu est le Maître de tous dans les deux et qu'il n'y a point d'acception de personne pour lui (Ibid. VI, 4).

Si toutes ces choses étaient observées par chacun de ceux qu'elles concernent, selon la disposition de la divine volonté, chaque famille offrirait l'image de la demeure céleste et les insignes bienfaits qui en résulteraient ne se renfermeraient pas seulement au sein de la famille, mais se répandraient sur les Etats eux-mêmes. 

Quant à la tranquillité publique et domestique, la sagesse catholique, appuyée sur les préceptes de la loi divine et naturelle, y pourvoit très prudemment par les idées qu'elle adopte et qu'elle enseigne sur le droit de propriété et sur le partage des biens qui sont acquis pour la nécessité et l'utilité de la vie. Car, tandis que les socialistes présentent le droit de propriété comme étant une invention humaine, répugnant à l'égalité naturelle entre les hommes, tandis que, prêchant la communauté des biens, ils proclament qu'on ne saurait supporter patiemment la pauvreté et qu'on peut impunément violer les possessions et les droits des riches, l'Eglise reconnaît beaucoup plus utilement et sagement que l'inégalité existe entre les hommes naturellement dissemblables par les forces du corps et de l'esprit, et que cette inégalité existe même dans la possession des biens ; elle ordonne, en outre, que le droit de propriété et de domaine, provenant de la nature même, soit maintenu intact et inviolable dans les mains de qui le possède ; car elle sait que le vol et la rapine ont été condamnés par Dieu, l'auteur et le gardien de tout droit, au point qu'il n'est même pas permis de convoiter le bien d'autrui, et que les voleurs et les larrons sont exclus, comme les adultères et les idolâtres, du royaume des cieux. 

Elle ne néglige pas pour cela, en bonne Mère, le soin des pauvres, et n'omet point de pourvoir à leurs nécessités, parce que, les embrassant dans son sein maternel et sachant qu'ils représentent Jésus-Christ lui-même, qui considère comme fait à lui-même le bien fait au plus petit des pauvres, elle les a en grand honneur ; elle les assiste de tout son pouvoir, elle a soin de faire élever partout des maisons et des hospices où ils sont recueillis, nourris et soignés, et elle les prend sous sa tutelle. De plus, elle fait un strict devoir aux riches de donner leur superflu aux pauvres, et elle les effraye par la pensée du divin jugement, qui les condamnera aux supplices éternels s'ils ne subviennent aux nécessités des indigents. Enfin, elle relève et console l'esprit des pauvres, soit en leur proposant l'exemple de Jésus-Christ, qui, étant riche, a voulu se faire pauvre pour nous, soit en leur rappelant les paroles par lesquelles il a déclaré bienheureux les pauvres, et leur a fait espérer les récompenses de l'éternelle félicité. — Qui ne voit que c'est là le meilleur moyen d'apaiser l'antique conflit soulevé entre les pauvres et les riches ? Car, ainsi que le démontre l'évidence même des choses et des faits, si ce moyen est rejeté ou méconnu, il arrive nécessairement, ou que la plus grande partie du genre humain est réduite à la vile condition d'esclave, comme on l'a vu longtemps chez les nations païennes, ou que la société humaine est agitée de troubles continuels et dévastée par les rapines et les brigandages, ainsi que nous avons eu la douleur de le constater dans ces derniers temps encore.

Puisqu'il en est ainsi, Vénérables Frères, Nous à qui incombe le gouvernement de toute l'Eglise, de même qu'au commencement de Notre pontificat Nous avons déjà montré aux peuples et aux princes ballottés par une dure tempête, le port du salut ; ainsi, en ce moment du suprême péril, Nous élevons de nouveau avec émotion Notre voix apostolique pour les prier, au nom de leur propre intérêt et du salut des Etats, et les conjurer de prendre pour éducatrice l'Eglise qui a eu une si grande part à la prospérité publique des nations, et de reconnaître que les rapports du gouvernement et de la religion sont si connexes que tout ce qu'on enlève à celle-ci, diminue d'autant la soumission des sujets et la majesté du pouvoir. — Et lorsqu'ils auront reconnu que l'Eglise de Jésus-Christ possède, pour détourner le fléau du socialisme, une vertu qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les répressions des magistrats, ni dans les armes des soldats, qu'ils rétablissent enfin cette Eglise dans la condition et la liberté qu'il lui faut pour exercer, dans l'intérêt de toute la société, sa très salutaire influence. 

Pour Vous, Vénérables Frères, qui connaissez l'origine et la nature des maux accumulés sur le monde, appliquez-Vous de toute l'ardeur et de toute la force de Votre esprit à faire pénétrer et à inculquer profondément dans toutes les âmes la doctrine catholique. Faites en sorte que, dès leurs plus tendres années, tous s'accoutument à avoir pour Dieu un amour de fils et à vénérer son autorité, à se montrer déférents pour la majesté des princes et des lois, à s'abstenir de toutes convoitises, et à garder fidèlement l'ordre que Dieu a établi, soit dans la société civile, soit dans la société domestique. Il faut encore que Vous ayez soin que les enfants de l'Eglise catholique ne s'enrôlent point dans la secte exécrable et ne la servent en aucune manière, mais, au contraire, qu'ils montrent, par leurs belles actions et leur manière honnête de se comporter en toutes choses, combien stable et heureuse serait la société humaine, si tous ses membres se distinguaient par la régularité de leur conduite et par leurs vertus. Enfin, comme les sectateurs du socialisme se recrutent surtout parmi les hommes qui exercent les diverses industries ou qui louent leur travail et qui, impatients de leur condition ouvrière, sont plus facilement entraînés par l'appât des richesses et la promesse des biens, il Nous paraît opportun d'encourager les sociétés d'ouvriers et d'artisans qui, instituées sous le patronage de la religion, savent rendre tous leurs membres contents de leur sort et résignés au travail, et les portent à mener une vie paisible et tranquille.

Qu'il favorise Nos entreprises et les Vôtres, Vénérables Frères, Celui à qui nous sommes obligés de rapporter le principe et le succès de tout bien. D'ailleurs, Nous puisons un motif d'espérer un prompt secours dans ces jours mêmes où l'on célèbre l'anniversaire de la naissance du Seigneur, car ce salut nouveau que le Christ naissant apportait au monde déjà vieux et presque dissous par ses maux extrêmes, il ordonne que nous l'espérions, nous aussi ; cette paix qu'il annonçait alors aux hommes par le ministère des anges, il a promis qu'il nous la donnerait, à nous aussi. Car la main de Dieu n'a point été raccourcie, pour qu'il ne puisse nous sauver, et son oreille n'a pas été fermée pour qu'il ne puisse entendre (Is. LIX, 1). 

En ces jours donc de très heureux auspices, Nous prions ardemment le Dispensateur de tous biens, Vous souhaitant à Vous, Vénérables Frères, et aux fidèles de Vos Eglises, toute joie et toute prospérité afin que de nouveau apparaissent au regard des hommes la bonté et l'humanité de Dieu notre Sauveur (Tit., III, 4) qui, après nous avoir arrachés de la puissance d'un ennemi cruel, nous a élevés à la très noble dignité d'enfants de Dieu. Et afin que Nos voeux soient plus promptement et pleinement remplis, joignez-Vous à Nous, Vénérables Frères, pour adresser à Dieu de ferventes prières ; invoquez aussi le patronage de la bienheureuse Vierge Marie, immaculée dès son origine, de Joseph son époux, et des saints apôtres Pierre et Paul, aux suffrages desquels Nous avons la plus grande confiance.

Cependant, et comme gage des faveurs célestes, Nous Vous donnons dans le Seigneur, et du fond de Notre coeur, la bénédiction apostolique, à Vous, Vénérables Frères, à Votre clergé et à tous les peuples fidèles.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 28 décembre 1878, la première année de notre pontificat.

LÉON XIII, PAPE.

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SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI
LEONIS DIVINA PROVIDENTIA PAPAE XIII
EPISTOLA ENCYCLICA
QUOD APOSTOLICI MUNERIS
DE ERRORIBUS MODERNIS


Ad Patriarchas Primates Archiepiscopos et Episcopos universos
catholici orbis gratiam et communionem cum Apostolica
Sede habentes.

VENERABILES FRATRES
SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM


Quod Apostolici muneris ratio a Nobis postulabat, iam inde a Pontificatus Nostri principio, Litteris encyclicis ad vos datis, Venerabiles Fratres, indicare haud praetermisimus lethiferam pestem, quae per artus intimos humanae societatis serpit, eamque in extremum discrimen adducit: simul etiam remedia efficacissima demonstravimus, quibus ad salutem revocari, et gravissima quae impendent pericula possit evadere. Sed ea quae tunc deploravimus mala usque adeo brevi increverunt, ut rursus ad vos verba convertere cogamur, Propheta velut auribus Nostris insonante : Clama ne cesses, exalta quasi tuba vocem tuam (Is., LVIII, 1).


Nullo autem negotio intelligitis, Venerabiles Fratres, Nos de illa hominum secta loqui, qui diversis ac pene barbaris nominibus SocialistaeCommunistae vel Nihilistae appellantur, quique per universum orbem diffusi, et iniquo inter se foedere arctissime colligati, non amplius ab occultornm conventuum tenebris praesidium quaerunt, sed palam fidenterque in lucem prodeuntes, quod iampridem inierunt consilium cuiuslibet civilis societatis fundamenta convellendo perficere adnituntur.

Ii nimirum sunt, qui, prout divina testantur eloquia, carnem quidem maculant, dominationem spernunt, maiestatem autem blasphemant (Iud. Epist., v. 8). Nihil, quod humanis divinisque legibus ad vitae incolumitatem et decus sapienter decretum est, intactum vel integrum relinquunt. Sublimioribus potestatibus, quibus Apostolo monente, omnem animam decet esse subiectam, quaeque a Deo ius imperandi mutuantur, obedientiam detrectant, et perfectam omnium hominum in iuribus et officiis praedicant aequalitatem. - Naturalem viri ac mulieris unionem, gentibus vel barbaris sacram, dehonestant; eiusque vinculum, quo domestica societas principaliter continetur, infirmant aut etiam libidini permit tunt.

Praesentium tandem bonorum illecti cupiditate, quae radix est omnium malorum et quam quidam appetentes erraverunt a fide (I, Tim, VI, 10), ius proprietatis naturali lege sancitum impugnant; et per immane facinus, cum omnium hominum necessitatibus consulere et desideriis satisfacere videantur, quidquid aut legitimae haereditatis titulo, aut ingenii manuumque labore, aut victus parsimonia adquisitum est, rapere et commune habere contendunt. Atque haec quidem opinionum portenta in eorum conventibus publicant, libellis persuadent, ephemeridum nube in vulgus spargunt. Ex quo veneranda Regum maiestas et imperium tantam seditiosae plebis subiit invidiam, ut nefarii proditores, omnis freni impatientes, non semel brevi temporis intervallo, in ipsos regnorum Principes, impio ausu, arma converterint.


Haec autem perfidorum hominum audacia, quae civili consortio graviores in dies ruinas minitatur, et omnium animos sollicita trepidatione percellit, causam et originem ab iis venenatis doctrinis repetit, quae superioribus temporibus tamquam vitiosa semina medios inter populos diffusae, tam pestíferos suo tempore fructus dederunt. Probe enim nostis, Venerabiles Fratres, infensissimum bellum, quod in catholicam fidem inde a saeculo decimo sexto a Novatoribus commotum est, et quam maxime in dies hucusque invaluit, eo tendere ut, omni revelatione submota et quolibet supernaturali ordine sub verso, solius rationis inventis ses potius deliramentis, aditus pateret. 

Eiusmodi error, qui perperam a ratione sibi nomen usurpat, cum excellendi appetentiam naturaliter homini insertat pelliciat et acuat, omnisque generis cupiditatibus laxet habenas, sponte sua non modo plurimorum hominum mentes, sed civilem etiam societatem latissime pervasit. Hinc nova quadam impietate, ipsis vel ethnicis inaudita, respublicae constitutae sunt, nulla Dei et ordinis ab eo praestituti habita ratione: publicam auctoritatem nec principium, nec maiestatem, nec vim imperandi a Deo sumere dictitatum est, sed potius a populi multitudine; quae ab omni divina sanctione solutam se aestimans, iis solummodo legibus subesse passa est, quas ipsa ad libitum tulisset.

Supernaturalibus fidei veritatibus, tamquam rationi inimicis, impugnatis et reiectis, ipse humani generis Auctor ac Redemptor a studiorum Universitatibus, Lyceis et Gymnasiis, atque ab omni publicae humanae vitae consuetudine sensim et paulatim exulare cogitur. - Futurae tandem aeternaeque vitae praemiis ac poenis oblivioni traditis, felicitatis ardens desiderium intra praesentis temporis spatium definitum est. - Hisce doctrinis longe lateque disseminatis, ac tanta cogitandi agendique licentia ubique parta, mirum non est quod infimae sortis homines, pauperculae domus vel officinae pertaesi, in aedes et fortunas ditiorum in violare discupiant; mirum non est quod nulla iam publicae privataeque vitae tranquillitas consistat, et ad extremam perniciem humanum genus iam pene devenerit.

Supremi autem Eccclesia Pastores, quibus dominici gregis ab hostium insidiis tutandi munus incumbit, mature periculum avertere et fidelium saluti consulere studuerunt. Ut enim primum conflari coeperunt clandestinae societates, quarum sinu errorum, quos memoravimus, semina iam tum fovebantur, Romani Pontifices Clemens XII et Benedictus XIV impia sectarum consilia detegere et de pernicie, quae latenter instrueretur, totius orbis fideles admonere non praetermiserunt. Postquam vero ab iis, qui philosophorum nomine gloriabantur, eflfenis quaedam libertas homini attributa est, et ius novum, ut aiunt, contra naturalem divinamque legem confingi et sanciri coeptum est, fel. mem. Pius Papa VI statim iniquam earum doctrinarum indolem et falsitatem publicis documentis ostendit; simulque apostolica providentia ruinas praedixit, ad quas plebs misere decepta raperetur.


Sed cum nihilominus nulla efficaci ratione cautum fuerit ne prava earum dogmata magis in dies populis persuaderentur, neve in publica regnorum scita evaderent, Pius PP. VII et Leo PP. XII occultas sectas anathemate damnarunt, atque iterum de periculo, quod ab illis impendebat, societatem admonuerunt. - Omnibus denique manifestum est quibus gravissimis verbis et quanta animi firmitate ac constantia gloriosus Decessor Noster Pius IX f. m., sive Allocutionibus habitis, sive litteris encyclicis ad totius orbis Episcopos datis, tum contra iniqua sectarum conanima, tum nominatim contra iam ex ipsis erumpentem Socialismi pestem dimicaverit.


Dolendum autem est eos, quibus communis boni cura demandata est, impiorum hominum fraudibus circumventos et minis perterritus in Ecclesiam semper suspicioso vel etiam iniquo animo fuisse, non intelligentes sectarum conatus in irritum cessuros, si catholicae Ecclesiae doctrina, Romanorumque Pontificum auctoritas, et penes Principes et penes populos, debito semper in honore mansisset. Ecclesia namque Dei vivi, quae columna est et firmamentum veritatis (I Tim., III, 15), eas doctrinas et praecepta tradit, quibus societatis incolumitati et quieti apprime prospicitur, et nefasta Socialismi propago radicitus evehitur.



Quamquam enimvero Socialistae ipso Evangelio abutentes, ad male cautos facilius decipiendos, illud ad suam sententiam detorquere consueverint, tamen tanta est inter eorum prava dogmata et purissimam Christi doctrinam dissensio, ut nulla maior existat : Quae enim participatio iustitiae cum iniquitate ? aut quae societas lucis ad tenebras ? (II, Cor., VI, 14) Ii profecto dictitare non desinunt, ut innuimus, omnes homines esse inter se natura aequales, ideoque contendunt nec maiestati honorem ac reverentiam, nec legibus, nisi forte ab ipsis ad placitum sancitis, obedientiam deberi. - Contra vero, ex Evangelicis documentis, ea est hominum aequalitas, ut omnes eamdem naturam sortiti, ad eamdem filiorum Dei celsissimam dignitatem vocentur, simulque ut uno eodemque fine omnibus praestituto, singuli secundum eamdem legem iudicandi sint, poenas aut mercedem pro merito consecuturi. Inaequalitas tamen iuris et potestatis ab ipso naturae Auctore dimanat, ex quo omnis paternitas in caelis et in terra nominatur (Ad Eph., III, 15). Principum autem et subditorum animi mutuis officiis et iuribus, secundum catholicam doctrinam ac praecepta, ita devinciuntur, ut et imperandi temperetur libido, et obedientiae ratio facilis, firma et nobilissima efficiatur.




Sane Ecclesia subiectae multitudini Apostolicum praeceptum iugiter inculcat : Non est potestas nisi a Deo; quae autem sunt, a Deo ordinata sunt. Itaque qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit : qui autem resistunt ipsi sibi damnationem acquirunt. Atque iterum necessitate subditos esse iubet non solum propter iram, sed etiam propter conscientiam ; et omnibus debita reddere, cui tributum tributum, cui vectigal vectigal, cui timorem timorem, cui honorem honorem (Rom., XIII, 1-7). Siquidem qui creavit et gubernat omnia provida sua sapientia disposuit, ut infima per media, media per summa ad suos quaeque fines perveniant. Sicut igitur in ipso regno caelesti Angelorum choros voluit esse distinctos aliosque aliis subiectos; sicut etiam in Ecclesia varios instituit ordinum gradus, officiorumque diversitatem, ut non omnes essent Apostoli, non omnes Doctores, non omnes Pastores (I, Cor., XII); ita etiam constituit in civili societate plures esse ordines, dignitate, iuribus, potestate diversos; quo scilicet civitas, quemadmodum Ecclesia, unum esset corpus, multa membra complectens, alia aliis nobiliora, sed cuncta sibi invicem necessaria et de communi bono sollicita.


At vero ut populorum rectores potestate sibi concessa in aedificationem et non in destructionem utantur, Ecclesia Christi opportunissime monet etiam Principibus supremi iudicis severitatem imminere; et divinae Sapientiae verba usurpans, Dei nomine omnibus inclamat : Praebete aures vos qui continetis multitudines et placetis vobis in turbis nationum ; quoniam data est a Domino potestas vobis et virtus ab Altissimo, qui interrogabit opera vestra et cogitationes scrutabitur ... Quoniam iudicium durissimum his qui praesunt fiet... Non enim subtrahet personam cuiusquam Deus, nec verebitur magnitudinem cuiusquam ; quoniam pusillum et magnum ipse fecit, et aequaliter cura est illi de omnibus. Fortioribus autem fortior instat cruciatio (Sap., VI, 3 et ssq.). Si tamen quandoque contingat temere et ultra modum publicam a Principibus potestatem exerceri, catholicae Ecclesiae doctrina in eos insurgere proprio marte non sinit, ne ordinis tranquillitas magis magisque turbetur, neve societas maius exinde detrimentum capiat. Cumque res eo devenerit ut nulla alia spes salutis affulgeat, docet christianae patientiae meritis et instantibus ad Deum precibus remedium esse maturandum. - Quod si legislatorum ac principum placita aliquid sanciverint aut iusserint quod divinae aut naturali legi repugnet, christiani nominis dignitas et officium atque Apostolica sententia suadent obediendum esse magis Deo quam hominibus (Act., V, 29).


Salutarem porro Ecclesiae virtutem quae in civilis societatis ordinatissimum regimen et conservationem redundat, ipsa etiam domestica societas, quae omnis civitatis et regni principium est, necessario sentit et experitur. Nostis enim, Venerabiles Fratres, rectam huius societatis rationem, secundum naturalis iuris necessitatem, in indissolubili viri ac mulieris unione primo inniti, et mutuis parentes inter et filios, dominos ac servos officiis iuribusque compleri. Nostis etiam per Socialismi placita eam pene dissolvi; siquidem firmitate amissa quae ex religioso coniugio in ipsam refunditur, necesse est ipsam patris in prolem potestatem, et prolis erga genitores officia maxime relaxari. 


Contra vero honorabile in omnibus connubium (Hebr., XIII, 4), quod in ipso mundi exordio ad humanam speciem propagandam et conservandam Deus ipse instituit et inseparabile decrevit, firmius etiam et sanctius Ecclesia docet evasisse per Christum, qui Sacramenti ei contilit dignitatem, et suae cum Ecclesia unionis formam voluit referre. Quapropter, Apostolo monente (Ad Eph., V, 23), sicut Christus caput est Ecclesiae, ita vir caput est mulieris ; et quemadmodum Ecclesia subiecta est Christo, qui eam castissimo perpetuoque amore complectitur, ita et mulieres viris suis decet esse subiectas, ab ipsis vicissim fideli constantique affectu diligendas.

Similiter patriae atque herilis potestatis ita Ecclesia rationem moderatur, ut ad filios ac famulos iri officio continendos valeat, nec tamen praeter modum excrescat. Secundum namque catholica documenta, in parentes et dominos caelestis Patris ac Domini dimanat auctoritas, quae idcirco ab ipso non solum originem ac vim sumit, sed etiam naturam et indolem necesse est mutuetur. Hinc liberos Apostolus hortatur obedire parentibus suis in Domino, et honorare patrem suum et matrem suam, quod est mandatum primum in promissione (Ad Eph., VI, 1, 2). Parentibus autem mandat : Et vos, patres, nolite ad iracundiam provocare filios vestros, sed educate illos in disciplina et correptione Domini (Ibid. VI, 4). Rursus autem servis ac dominis per eumdem Apostolum divinum praeceptum proponitur, ut illi quidem obediant dominis carnalibus sicut Christo... cum bona voluntate servientes sicut Domino : isti autem remittant minas, scientes, quia omnium Dominus est in caelis et personarum acceptio non est apud Deum (Ibid. VI, 6,6,9).

Quae quidem omnia si secundum divinae voluntatis placitum diligenter a singulis, ad quos pertinet, servarentur, quaelibet profecto familia caelestis domus imaginem quamdam prae se ferret, et praeclara exinde beneficia parta, non intra domesticos tantum parietes sese continerent, sed in ipsas respublicas uberrime dimanarent.

Publicae autem ac domesticae tranquillitati catholica sapientia, naturalis divinaeque legis praeceptis suffulta, consultissime providit etiam per ea quae sentit ac docet de iure dominii et partitione bonorum quae ad vitae necessitatem et utilitatem sunt comparata. Cum enim Socialistae ius proprietatis tamquam humanum inventum, naturali hominum aequalitati repugnans traducant, et communionem bonorum affectantes, pauperiem haud aequo animo esse perferendam, et ditiorum possessiones ac iura impune violari posse arbitrentur; Ecclesia multo satius et utilius inaequalitatem inter homines, corporis ingeniique viribus naturaliter diversos, etiam in bonis possidendis agnoscit, et ius proprietatis ac dominii, ab ipsa natura profectum intactum cuilibet et inviolatum esse iubet: novit enim furtum ac rapinam a Deo, omnis iuris auctore ac vindice, ita fuisse prohibita, ut aliena vel conspicere non liceat, furesque et raptores, non secus ac adulteri et idololatrae, a caelesti regno excludantur.


Nec tamen idcirco pauperum curam negligit, aut ipsorum necessitatibus consulere pia mater praetermittit: quin imo materno illos complectens affectu, et probe noscens eos gerere ipsius Christi personam, qui sibi praestitum beneficium putat, quod vel in minimum pauperem a quopiam fuerit collatum, magno illos habet in honore: omni qua potest ope sublevat; domos atque hospitia iis excipiendis, alendis et curandis ubique terrarum curat erigenda, eaque in suam recipit tutelam. Gravissimo divites urget praecepto, ut quod superest pauperibus tribuant ; eosque divino terret iudicio, quo, nisi egenorum inopiae succurrant, aeternis sint suppliciis mulctandi. Tandem pauperum animos maxime recreat ac solatur, sive exemplum Christi obiicens, qui cum esset dives propter nos egenus factus est (II Cor. , VIII, 9) ; sive eiusdem verba recolens, quibus pauperes beatos edixit et aeternae beatitudinis praemia sperare iussit. Quis autem non videat optimam hanc esse vetustissimi inter pauperes et divites dissidii componendi rationem? Sicut enim ipsa rerum factorumque evidentia demonstrat, ea ratione reiecta aut posthabita, alterutrum contingat necesse est, ut vel maxima humani generis pars in turpissimam mancipiorum conditionem relabatur quae diu penes ethnicos obtinuit; aut humana societas continuis sit agitanda motibus, rapinis ac latrocináis funestanda, prout recentibus etiam temporibus contigisse dolemus.

Quae cum ita sint, Venerabiles Fratres, Nos, quibus modo totius Ecclesiae regimen incumbit, sicut a Pontificatus exordiis populis ac Principibus dira tempestate iactis portum commonstravimus quo se tutissime reciperent; ita nunc extremo, quod instat, periculo commoti Apostolicam vocem ad eos rursus attollimus; eosque per propriam ipsorum ac reipublicae salutem iterum iterumque precamur, obstantes, ut Ecclesiam, de publica regnorum prosperitate tam egregie meritam, magistram recipiant et audiant; planeque sentiant, rationes regni et religionis ita esse coniunctas, ut quantum de hac detrahitur, tantum de subditorum officio et de imperii maiestate decedat. Et cum ad Socialismi pestem avertendam tantam Ecclesiae Christi virtutem noverint inesse, quanta nec humanis legibus inest, nec magistratuum cohibitionibus, nec militum armis, ipsam Ecclesiam in eam tandem conditionem libertatemque restituant, qua saluberrimam vim suam in totius humanae societatis commodum possit exerere.

Vos autem, Venerabiles Fratres, qui ingruentium malorum originem et indolem perspectam habetis, in id toto animi nisu ac contentione incumbite, ut catholica doctrina in omnium animos inseratur atque alte descendat. Satagite ut vel a teneris annis omnes assuescant Deum filiali amore complecti, eiusque numen vereri; Principum legumque maiestati obsequium praestare; a cupiditatibus temperare, et ordinem quem Deus sive in civili sive in domestica societate constituit, diligenter custodire. Insuper adlaboretis oportet ut Ecclesiae catholicae filii neque nomen dare, neque abominatae sectae favere ulla ratione audeant: quin imo, per egregia facinora et honestam in omnibus agendi rationem ostendant, quam bene feliciterque humana consisteret societas, si singula membra recte factis et virtutibus praefulgerent. - Tandem cum Socialismi sectatores ex hominum genere potissimum quaerantur qui artes exercent vel operas locant, quique laborum forte pertaesi divitiarum spe ac bonorum promissione facillime alliciuntur, opportunum videtur artificum atque opificum societates fovere, quae sub religionis tutela constitutae omnes socios sua sorte contentos operumque patientes efficiant, et ad quietam ac tranquillam vitam agendam inducant.

Nostris autem vestrisque coeptis, Venerabiles Fratres, Ille aspiret, cui omnis boni principium et exitum acceptum referre cogimur. - Caeterum in spem praesentissimi auxilii ipsa Nos horum dierum erigit ratio, quibus Domini Natalis dies anniversaria celebritate recolitur. Quam enim Christus nascens senescenti iam mundo et in malorum extrema pene dilapso novam intulit salutem, eam nos quoque sperare iubet; pacemque, quam tunc per Angelos hominibus nuntiavit, nobis etiam se daturum promisit. Neque enim abbreviata est manus Domini ut salvare nequeat, neque aggravata est auris eius ut non exaudiat ( Is.  LIX, 1). 


His igitur auspicatissimis diebus Vobis, Venerabiles Fratres, et fidelibus Ecclesiarum vestrarum fausta omnia ac laeta ominantes, bonorum omnium Datorem enixe precamur, ut rursum hominibus appareat benignitas et humanitas Salvatoris nostri Dei (Tit. III, 4), qui nos ab infensissimi hostis potestate ereptos in nobilissimam filiorum transulit dignitatem. - Atque ut citius ac plenius voti compotes simus, fervidas ad Deum preces et ipsi Nobiscum adhibete, Venerabiles Fratres; et B. Virginis Mariae ab origine Immaculatae, eiusque Sponsi Ioseph ac beatorum Apostolorum Petri et Pauli, quorum suffragiis maxime confidimus, patrocinium interponite. - Interim autem divinorum munerum auspicem Apostolicam Benedictionem, intimo cordis affectu, Vobis, Venerabiles Fratres, vestroque Clero ac fidelibus populis universis in Domino impertimur.

Datum Romae apud S. Petrum, die 28 decembris 1878. 

Pontificatus Nostri Anno Primo.

LEO PP. XIII  

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LETTRE ENCYCLIQUE AETERNI PATRIS, 
Sur la philosophie chrétienne, 
du 4 août 1879

AUX PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVEQUES ET EVEQUES DU MONDE CATHOLIQUE EN GRACE ET EN COMMUNION AVEC LE SIEGE APOSTOLIQUE


A tous Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques du monde catholique, en grâce et communion avec le Siège Apostolique,

LEON XIII, PAPE

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique.




Le Fils unique du Père éternel, après avoir apparu sur la terre pour apporter au genre humain le salut ainsi que la lumière de la divine sagesse, procura au monde un immense et admirable bienfait quand, sur le point de remonter aux cieux, il enjoignit aux Apôtres d'aller et d'enseigner toutes les nations (Matth. XXVIII, 19), et laissa, pour commune et suprême maîtresse de tous les peuples, l'Eglise qu'il avait fondée. Car les hommes que la vérité avait délivrés, la vérité devait les garder : et les fruits des célestes doctrines, qui ont été pour l'humanité des fruits de salut, n'eussent point été durables, si le Christ Notre-Seigneur n'avait constitué, pour instruire les esprits dans la foi, un magistère perpétuel. Soutenue par les promesses, imitant la charité de son divin Auteur, l'Eglise a fidèlement accompli l'ordre reçu, ne perdant jamais de vue, poursuivant de toute son énergie ce dessein : enseigner la religion, combattre sans relâche l'erreur. C'est là que tendent les labeurs et les veilles de l'Episcopat tout entier ; c'est à ce but qu'aboutissent les lois et les décrets des conciles, et c'est beaucoup plus encore l'objet de la sollicitude quotidienne des Pontifes Romains, lesquels, successeurs de la primauté du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, ont le droit et le devoir d'enseigner leurs frères et de les confirmer dans la foi.

Or, ainsi que l'Apôtre nous en avertit, c'est par la philosophie et les vaines subtilités (Coloss., II, 8.) que l'esprit des fidèles du Christ se laisse le plus souvent tromper, et que la pureté de la foi se corrompt parmi les hommes. Voilà pourquoi les Pasteurs suprêmes de l'Eglise ont toujours cru que leur charge les obligeait aussi à contribuer de toutes leurs forces au progrès de la véritable science et à pourvoir en même temps, avec une singulière vigilance, à ce que l'enseignement de toutes les sciences humaines fût donné partout selon les règles de la foi catholique, mais surtout celui de la philosophie, car c'est d'elle que dépend en grande partie la sage direction des sciences. Nous-même avions déjà touché ce point, entre plusieurs autres, Vénérables Frères, dans la première Lettre encyclique que Nous Vous adressâmes ; mais, aujourd'hui, l'importance du sujet et les circonstances Nous engagent à traiter de nouveau avec Vous de la nature d'un enseignement philosophique, qui respecte en même temps et les règles de la foi, et la dignité des sciences humaines.

Si l'on fait attention à la malice du temps où nous vivons, si l'on embrasse, par la pensée, l'état des choses tant publiques que privées, on le découvrira sans peine : la cause des maux qui nous accablent, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ce que des opinions erronées sur les choses divines et humaines se sont peu à peu insinuées des écoles des philosophes, d'où jadis elles sortirent, dans tous les rangs de la société, et sont arrivées à se faire accepter d'un très grand nombre d'esprits. Comme, en effet, il est naturel à l'homme de prendre pour guide de ses actes sa propre raison, il arrive que les défaillances de l'esprit entraînent facilement celles de la volonté ; et c'est ainsi que la fausseté des opinions, qui ont leur siège dans l'intelligence, influe sur les actions humaines et les vicie. Au contraire, si l'intelligence est saine et fermement appuyée sur des principes vrais et solides, elle sera, pour la société comme pour les particuliers, la source de grands avantages et d'innombrables bienfaits. 

Sans doute, nous n'accordons pas à la philosophie humaine assez de force et d'autorité pour la juger capable, par elle seule, de repousser ou de détruire absolument toutes les erreurs. De même, en effet, que lors du premier établissement de la religion chrétienne, ce fut l'admirable lumière de la foi, répandue non par les paroles persuasives de l'humaine sagesse, mais par la manifestation de l'esprit et de la force (I Cor., II, 4), qui reconstitua le monde dans sa dignité première ; de même, dans les temps présents, c'est, avant tout, de la vertu toute puissante et du secours de Dieu que nous devons attendre le retour des esprits, arrachés enfin aux ténèbres de l'erreur. Mais nous ne devons ni mépriser, ni négliger les secours naturels mis à la portée des hommes par un bienfait de la divine sagesse, laquelle dispose tout avec force et suavité ; et, de tous ces secours, le plus puissant, sans contredit, est l'usage bien réglé de la philosophie. Ce n'est pas vainement que Dieu a fait luire dans l'esprit humain la lumière de la raison ; et tant s'en faut que la lumière surajoutée de la foi éteigne ou amortisse la vigueur de l'intelligence; au contraire, elle la perfectionne, et, en augmentant ses forces, la rend propre à de plus hautes spéculations.

Il est donc tout à fait dans l'ordre de la divine Providence que, pour rappeler les peuples à la foi et au salut, on recherche aussi le concours de la science humaine : procédé sage et louable, dont les pères de l'Eglise les plus illustres ont fait un usage fréquent, ainsi que l'attestent les monuments de l'antiquité. Ces mêmes Pères, en effet, assignèrent communément à la raison un rôle non moins actif qu'important, et saint Augustin le résume tout entier en quatre mots, lorsqu'il attribue à la science humaine ce par quoi la foi salutaire est engendrée, nourrie, défendue, fortifiée (De Trinit., lib. XIV, c. 1).

Et tout d'abord, la philosophie, entendue dans le vrai sens où l'ont prise les sages, a la vertu de frayer et d'aplanir en quelque sorte le chemin qui mène à la foi véritable, en disposant convenablement l'esprit de ses disciples à accepter la révélation : c'est pourquoi les anciens l'appelèrent sagement, tantôt une institution préparatoire à la foi chrétienne (Clem. Alexandr., Strom. lib. I. c. 16 ; lib. VIII. c. 3.), tantôt le prélude et l'auxiliaire du christianisme (Orig. ad Gregor. Thaum.) tantôt le préparateur à la doctrine de l'Evangile (Clem. Alex., Strom. lib. I. c. 5.).

Et, en effet, dans son extrême bonté, Dieu, dans l'ordre des choses divines, nous a manifesté par la lumière de la foi, non seulement ces vérités que l'intelligence humaine ne peut atteindre par elle-même, mais encore beaucoup d'autres qui ne sont pas absolument inaccessibles à la raison, afin que, confirmées par l'autorité divine, elles puissent, sans aucun mélange d'erreur, être connues de tous.

De là vient que certaines vérités, proposées d'ailleurs à notre croyance par l'enseignement divin, ou qui se rattachent par des liens étroits à la doctrine de la foi, ont été reconnues, convenablement démontrées et défendues par les philosophes païens eux-mêmes, uniquement éclairés de la raison naturelle : Car les choses invisibles de Dieu, comme dit l'Apôtre, depuis la création du monde, comprises par le moyen des choses créées, se perçoivent, et même son éternelle puissance et sa divinité (Rom,. I, 20) et les nations qui n'ont pas la loi... montrent néanmoins l'œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs (Ibid. II, 14-15). Ces vérités, reconnues même par les philosophes païens, il est de toute opportunité de les faire tourner à l'avantage et à l'utilité de la doctrine révélée, afin de faire voir avec évidence comment l'humaine sagesse, elle aussi, comment le témoignage même de nos adversaires déposent en faveur de la foi chrétienne. 

Cette tactique n'est certainement point d'introduction récente, mais elle est fort ancienne et d'un fréquent usage chez les Pères de l'Eglise. Bien plus, ces vénérables témoins et gardiens des traditions religieuses ont reconnu comme un modèle, presque comme une figure de ce procédé, dans ce fait des Hébreux, qui, près de sortir de l'Egypte, reçurent l'ordre d'emporter avec eux les vases d'or et d'argent et les riches vêtements des Egyptiens, afin que ces dépouilles, qui avaient servi jusque-là à des rites ignominieux et à de vaines superstitions, fussent, par un changement immédiat, consacrées à la religion du vrai Dieu. Saint Grégoire de Néocésarée fait un titre de gloire à Origène (Orat. Paneg.) de ce que, s'emparant d'idées ingénieusement choisies parmi celles des païens, comme des traits arrachés à l'ennemi, il les avait retournées avec une singulière adresse à la défense de la sagesse chrétienne et à la ruine de la superstition. Grégoire de Nazianze (Vit. Moys.) et Grégoire de Nysse (Carm., I. lamb. 3) louent et approuvent cette méthode de discussion dans saint Basile le Grand ; saint Jérôme la loue grandement dans Quadratus, disciple des Apôtres, dans Aristide, dans Justin, dans Irénée et dans un grand nombre d'autres (Epist. ad Magn.). Ne voyons-nous pas, dit saint Augustin, avec quelle charge d'or, d'argent et de vêtements précieux sortit de l'Egypte Cyprien, docteur très suave, et bienheureux martyr ? et Lactance, et Victorin, et Optat, et Hilaire ? et pour taire les vivants, ces Grecs innombrables ? (De doctr. Christ. lib. II, c. 40). Or, si, avant d'être fécondée par la vertu du Christ, la raison naturelle a pu produire une si riche moisson, elle en produira certes une bien plus abondante, à présent que la grâce du Sauveur a restauré et augmenté les facultés natives de l'esprit humain. Et qui ne voit le chemin commode et facile que cette méthode philosophique ouvre vers la foi ?

Toutefois, l'utilité de ce même procédé philosophique ne s'arrête pas à ces limites. Et, de fait, les oracles de la divine sagesse adressent de graves reproches à la folie de ces hommes qui, par les biens visibles n'ont pu comprendre Celui qui est, et, à la vue des œuvres, n'ont pu reconnaître l'ouvrier (Sap. XIII, I). Ainsi, un premier fruit de la raison humaine, fruit grand et précieux entre tous, c'est la démonstration qu'elle nous donne de l'existence de Dieu : car, par la magnificence et la beauté de la créature, le Créateur de ces choses pourra être vu d'une manière intelligible (ibid., 5). La raison nous montre ensuite l'excellence singulière de ce Dieu qui réunit toutes les perfections, principalement une sagesse infinie, à laquelle rien ne peut échapper, et une souveraine justice contre laquelle aucune disposition vicieuse ne peut prévaloir ; elle nous fait comprendre ainsi que, non seulement Dieu est véridique, mais qu'il est la vérité même, ne pouvant ni se tromper ni tromper. D'où il ressort en toute évidence que la raison humaine procure à la parole de Dieu la foi la plus entière et la plus grande autorité. Semblablement, la raison nous déclare que, dès son origine, la doctrine évangélique a brillé de signes merveilleux, arguments certains d'une vérité certaine ; c'est pourquoi ceux qui ajoutent foi à l'Evangile, ne le font point témérairement, comme s'ils s'attachaient à des fables spécieuses (II., Petr. I, 16), mais ils soumettent leur intelligence et leur jugement à l'autorité divine par une obéissance entièrement conforme à la raison. Enfin, ce qui n'est pas moins précieux, la raison met en évidence comment l'Eglise, instituée par Jésus-Christ, nous offre (ainsi que l'établit le Concile du Vatican) dans son admirable propagation, dans son éminente sainteté et la fécondité intarissable qu'elle révèle en tous lieux, dans l'unité catholique, dans son inébranlable stabilité, un grand et perpétuel motif de crédibilité et un témoignage irréfragable de la divinité de sa mission (Const. dogm. de Fide cath., cap. 3.).

Ces fondements étant ainsi très solidement posés, on peut retirer encore de la philosophie des avantages sans nombre : c'est d'elle que la théologie sacrée doit recevoir et revêtir la nature, la forme et le caractère d'une vraie science. Il est, en effet, de toute nécessité que, dans cette dernière science, la plus noble de toutes, les parties nombreuses et variées des célestes doctrines soient rassemblées comme en un seul corps, de manière que, disposées avec ordre, chacune en son lieu, et déduites des principes qui leur sont propres, elles se trouvent fortement reliées entre elles ; il faut enfin que toutes ces parties, dans l'ensemble et dans le détail, soient confirmées par des preuves appropriées et inébranlables. - On ne peut non plus taire ni dédaigner cette connaissance plus exacte et plus riche des matières de nos croyances, et cette intelligence un peu plus nette, autant qu'il se peut faire, des mystères eux-mêmes de la foi. Saint Augustin et les autres Pères en ont fait le sujet de leurs éloges et l'objet de leur application, et le Concile du Vatican (Constit. cit., cap. 4.), à son tour, l'a déclarée très avantageuse. Cette connaissance et cette intelligence, ceux-là sans aucun doute les acquièrent plus abondamment et plus facilement, qui, à l'intégrité des mœurs et au zèle de la foi, joignent un esprit cultivé par les sciences philosophiques ; et c'est, en effet, la pensée de ce même Concile du Vatican, lorsqu'il enseigne que cette intelligence des dogmes sacrés doit se puiser, tant dans l'analogie des choses qui sont connues naturellement, que dans le nœud qui relie les mystères entre eux et avec la fin dernière de l'homme (ibid.).

Il appartient enfin aux sciences philosophiques de protéger religieusement les vérités divinement révélées, et de résister à l'audace de ceux qui les attaquent. C'est là, certes, un beau titre d'honneur pour la philosophie, d'être appelée le boulevard de la foi, et comme le ferme rempart de la religion. Il est vrai, comme témoigne Clément d'Alexandrie, que la doctrine du Sauveur est parfaite par elle-même et n'a besoin du secours de personne, puisqu'il est la force et la sagesse de Dieu. La philosophie grecque, par son concours, n'ajoute rien à la puissance de la vérité ; mais comme elle brise les arguments opposés à cette vérité par les sophistes, et qu'elle dissipe les embûches qui lui sont tendues, elle a été appelée la haie et la palissade dont la vigne est munie (Strom. lib. I, c. 20). En effet, tandis que les ennemis du nom catholique, dans leurs luttes contre la religion, prétendent emprunter à la méthode philosophique la plupart des armes dont ils se servent, c'est également dans l'arsenal de la philosophie que les défenseurs des sciences divines demandent la plupart des moyens de défendre les dogmes révélés. Et il ne faut pas estimer que c'est un médiocre triomphe pour la foi chrétienne, que les armes empruntées contre elle par ses adversaires aux artifices de la raison humaine, cette même raison humaine les repousse avec autant de force que de facilité.

Cette sorte de joute religieuse fut employée par l'Apôtre des nations lui-même, ainsi que le rappelle saint Jérôme dans son épître à Magnus. Ce genre de combat fut familier à l'Apôtre des nations : Le guide de l'armée chrétienne, Paul, l'orateur invincible, défendant la cause du Christ, retourne avec art en faveur de la foi une inscription rencontrée par hasard : car il avait appris du vrai David à arracher le glaive aux mains de l'ennemi, et à se servir du propre fer du très orgueilleux Goliath pour lui trancher la tête (Epist. ad Magn.).

L'Eglise elle-même, non seulement conseille, mais ordonne aux Docteurs chrétiens d'appeler à leur aide la philosophie.

Le cinquième Concile de Latran, après avoir établi que toute assertion contraire à la vérité de la foi surnaturelle est absolument fausse, attendu que le vrai ne peut être contradictoire au vrai (Bulla Apostolici regiminis), enjoint aux maîtres en philosophie de s'appliquer avec soin à la réfutation des arguments captieux ; car, au témoignage de saint Augustin, toute raison apportée contre l'autorité des divines Ecritures ne peut, si spécieuse soit-elle, que tromper par l'apparence du vrai ; car, pour vraie, elle ne peut l'être (Epist. CXLIII al. 7 ad Marcellin, n. 7).

Mais, pour que la philosophie se trouve en état de porter les fruits précieux que nous venons de rappeler, il faut, à tout prix, que jamais elle ne s'écarte du sentier suivi dans l'antiquité par le vénérable cortège des saints Pères, et que naguère le concile du Vatican approuvait solennellement de son autorité. C'est-à-dire que, puisque le plus grand nombre des vérités de l'ordre surnaturel, objet de notre foi, surpassent de beaucoup les forces de toute intelligence, la raison humaine, connaissant son infirmité, doit se garder de prétendre plus haut qu'elle ne peut, ou de nier ces mêmes vérités, ou de les mesurer à ses propres forces, ou de les interpréter selon son caprice ; elle doit plutôt les recevoir d'une foi humble et entière, et se tenir souverainement honorée d'être admise à remplir auprès des célestes sciences les fonctions de servante, et, par un bienfait de Dieu, de pouvoir les approcher en quelque façon. Au contraire, s'il s'agit de ces points de doctrine que l'intelligence humaine peut saisir par ses forces naturelles, il est juste, sur ces matières, de laisser à la philosophie sa méthode, ses principes et ses arguments, pourvu toutefois, qu'elle n'ait jamais l'audace de se soustraire à l'autorité divine. Bien plus, ce que la révélation nous enseigne étant certainement vrai, et ce qui est contraire à la foi étant également contraire à la raison, le philosophe catholique doit savoir qu'il violerait les droits de la raison, aussi bien que ceux de la foi, s'il admettait une conclusion qu'il sût être contraire à la doctrine révélée.

Il en est, nous le savons, qui, exaltant outre mesure les puissances de la nature humaine, prétendent que, par soumission à la divine autorité, l'intelligence de l'homme déchoit de sa dignité native, et, courbée sous le joug d'une sorte d'esclavage, se trouve notablement retardée et embarrassée dans sa marche vers le faîte de la vérité et de sa propre excellence. Mais ces assertions séduisantes sont pleines d'erreurs ; elles ont pour dernier résultat de porter les hommes au comble de la folie, et de les rendre coupables d'ingratitude, en leur faisant rejeter des vérités plus sublimes, et repousser spontanément le divin bienfait de la foi qui fut la source de tous les biens pour la société civile elle-même. En effet, l'esprit humain, circonscrit dans des limites déterminées et même assez étroites, est exposé à de nombreuses erreurs et à ignorer bien des choses. Au contraire, la foi chrétienne, appuyée qu'elle est sur l'autorité de Dieu, est une maîtresse très sûre de vérité : qui la suit, ne se laisse pas enlacer dans les filets de l'erreur ni ballotter par les flots d'opinions incertaines. Unir donc l'étude de la philosophie avec la soumission à la foi chrétienne, c'est se montrer excellent philosophe ; car la splendeur des vérités divines, en pénétrant l'âme, vient en aide à l'intelligence elle-même, et, loin de lui rien ôter de sa dignité, accroît considérablement sa noblesse, sa pénétration, sa solidité.

En appliquant la sagacité de l'esprit à réfuter les opinions contraires à la foi et à prouver celles qui s'y rattachent, on exerce sa raison avec autant de dignité que de profit ; pour les premières, on découvre les causes de l'erreur, et l'on discerne le défaut des arguments sur lesquels elles s'appuient ; pour les autres, on possède les raisons qui les démontrent solidement et sont, pour tout homme sage, des motifs efficaces de persuasion. Cette application, cet art, cet exercice, augmentent les ressources de l'esprit et en développent les facultés : qui le nierait, prétendrait, ce qui est absurde, que discerner le vrai du faux ne sert de rien pour le progrès de l'intelligence. C'est donc avec raison que le Concile du Vatican célèbre en ces termes les précieux avantages procurés à la raison par la foi : La foi délivre de l'erreur la raison et la prémunit contre elle et la dote de connaissances variées (Constit. dogm. de Fide cath. cap. 4). Par conséquent, l'homme, s'il est sage, ne doit pas accuser la foi d'être l'ennemie de la raison et des vérités naturelles ; mais il doit plutôt rendre à Dieu de dignes actions de grâces, et se féliciter grandement de ce que, parmi tant de causes d'ignorance et au milieu de cet océan d'erreurs, la très sainte lumière de la foi brille à ses yeux, et, comme un astre bienfaisant, lui montre, à l'abri de tout péril d'erreur, le port de la vérité.

Si maintenant, Vénérables Frères, Vous parcourez l'histoire de la philosophie, Vous y trouverez la démonstration de tout ce que Nous venons de dire. En effet, parmi les philosophes anciens, qui n'eurent pas le bienfait de la foi, ceux mêmes qui passaient pour les plus sages tombèrent, en bien des points, dans de monstrueuses erreurs. Vous n'ignorez pas combien, à travers quelques vérités, ils enseignent de choses fausses et absurdes, combien plus d'incertaines et de douteuses, touchant la nature de la divinité, l'origine première des choses, le gouvernement du monde, la connaissance que Dieu a de l'avenir, la cause et le principe des maux, la fin dernière de l'homme et l'éternelle félicité, les vertus et les vices, et d'autres points de doctrine, dont la connaissance vraie et certaine est d'une nécessité absolue au genre humain.

Au contraire, les premiers Pères et Docteurs de l'Eglise, comprenant très bien que, dans les desseins de la volonté divine, le Christ est le restaurateur de la science, puisqu'il est la force et la sagesse de Dieu (I. Cor. I, 24) et qu'en lui sont cachés tous les trésors de sagesse et de science (Coloss. II, 3), entreprirent de fouiller les livres des anciens philosophes, et de comparer leurs sentiments  avec  les  doctrines révélées ; par un choix intelligent, ils adoptèrent ce qui leur parut chez eux conforme à la vérité et à la sagesse, et, quant au reste, ils rejetèrent ce qu'ils ne pouvaient corriger. Car, de même que Dieu, dans son admirable Providence, suscita pour la défense de l'Eglise, contre la cruauté des tyrans, des martyrs héroïques et noblement prodigues de leur vie, ainsi, aux sophistes et aux hérétiques, il opposa des hommes d'une profonde sagesse qui eussent soin de défendre, même par le secours de la raison humaine, le trésor des vérités révélées. Dès le berceau de l'Eglise, la doctrine catholique rencontra des adversaires très acharnés, qui, tournant en dérision les dogmes et les principes des chrétiens, affirmaient qu'il y avait plusieurs dieux, que le monde matériel n'a ni commencement ni cause, que le cours des choses n'est pas régi par le conseil de la divine Providence, mais qu'il est mû par on ne sait quelle force aveugle et par une fatale nécessité. Contre ces fauteurs de doctrines insensées s'élevèrent à propos des hommes savants, connus sous le nom d'apologistes, lesquels, guidés par la foi, prouvèrent, au moyen d'arguments empruntés au besoin à la sagesse humaine, qu'on ne doit adorer qu'un Dieu, doué, au plus haut point, de tous les genres de perfection, que toutes choses sont sorties du néant par sa toute-puissance, qu'elles subsistent par sa sagesse et par elle sont mues et dirigées chacune vers sa fin propre.

Au premier rang de ces apologistes, nous rencontrons le martyr saint Justin. Après avoir parcouru, comme pour les éprouver, les plus célèbres d'entre les écoles grecques, après s'être convaincu qu'on ne pouvait puiser la vérité tout entière que dans les doctrines révélées, Justin s'attacha à ces dernières de toute l'ardeur de son âme, les justifia des calomnies dont on les chargeait, les défendit auprès des empereurs romains avec autant de vigueur que d'abondance, et montra l'accord qui souvent existait entre elles et les idées des philosophes païens.

A la même époque, Quadratus et Aristide, Hermias et Athénagore suivirent avec succès la même voie. Cette cause suscita un défenseur non moins illustre dans la personne de l'invincible martyr Irénée, pontife de l'Eglise de Lyon ; en réfutant vaillamment les opinions perverses apportées de l'Orient par les gnostiques et disséminées sur toute l'étendue de l'empire, il expliqua, par la même occasion, comme le dit saint Jérôme, les origines de toutes les hérésies, et découvrit dans les écrits des philosophes les sources d'où elles émanaient.

Tout le monde connaît les controverses soutenues par Clément d'Alexandrie, au sujet desquelles saint Jérôme s'écrie avec admiration : Que peut-on y trouver de faible ? Qu'y a-t-il qui ne sorte du cœur même de la philosophie ? (Epist. ad Magn.) Clément écrivit sur une incroyable variété de sujets, des choses très utiles, soit pour l'histoire de la philosophie, soit pour l'art et l'exercice de la dialectique, soit pour établir la concorde entre la foi et la raison. Après lui vient Origène. Cet illustre maître de l'Ecole d'Alexandrie, très instruit dans les doctrines des Grecs et des Orientaux, publia des livres, aussi nombreux que savants, d'une merveilleuse utilité pour l'interprétation des divines Ecritures et l'explication des dogmes sacrés ; bien que ces ouvrages, tels du moins qu'ils nous sont restés, ne soient point tout à fait exempts d'erreurs, ils renferment néanmoins un grand nombre de pensées qui ajoutent au trésor et augmentent la force des vérités naturelles. Aux hérétiques, Tertullien oppose l'autorité des Saintes Lettres ; avec les philosophes, il change d'armure, et leur oppose la philosophie ; ces derniers, il les réfute avec tant d'habileté et d'érudition, qu'il ne craint point de leur jeter à la face ce défi : En fait de science comme en fait de discipline, quoi que vous en pensiez, vous n'êtes pas mes pairs (Loc. cit.).

Arnobe, dans ses livres contre les Gentils, et Lactance, principalement dans ses Institutions divines, emploient l'un et l'autre au service de leur zèle une égale éloquence et une vigueur égale, pour inculquer aux hommes les dogmes et les préceptes de la sagesse catholique ; toutefois, loin de bouleverser la philosophie, comme le font les académiciens (Apologet. § 46), ils se servent pour convaincre, tantôt des armes qui leur sont propres, tantôt de celles que leur livrent les querelles intestines des philosophes (De Opif. Dei, cap. 21). Les écrits que le grand Athanase, et Chrysostome, le prince des orateurs, nous ont laissés sur l'âme humaine, les divins attributs et d'autres questions de souveraine importance, sont, au jugement de tous, d'une telle perfection qu'il semble impossible de rien désirer de plus riche et de plus profond. Sans vouloir prolonger outre mesure cette série de noms, nous ajouterons cependant aux grands hommes que nous avons nommés Basile le Grand ainsi que les deux Grégoire. Ils sortaient d'Athènes, ce domicile de tous les arts, où ils s'étaient pourvus abondamment de toutes les ressources de la philosophie ; et ces trésors de science, que chacun d'eux avait conquis avec une ardeur si vive, ils les firent servir à la réfutation des hérétiques et à l'enseignement des chrétiens.

Mais la palme semble appartenir entre tous à saint Augustin, ce puissant génie qui, pénétré à fond de toutes les sciences divines et humaines, armé d'une foi souveraine, d'une doctrine non moins grande, combattit sans défaillance toutes les erreurs de son temps. Quel point de la philosophie n'a-t-il pas touché, n'a-t-il pas approfondi, soit qu'il découvrit aux fidèles les plus hauts mystères de la foi, tout en les défendant contre les assauts furieux de ses adversaires ; soit que, réduisant à néant les fictions des Académiciens et des Manichéens, il assit et assurât les fondements de la science humaine, ou recherchât la raison, l'origine et la cause des maux sous le poids desquels l'humanité gémit ? Avec quelle élévation, quelle profondeur, n'a-t-il pas traité des anges, de l'âme, de l'esprit humain, de la volonté et du libre arbitre, de la religion et de la vie bienheureuse, du temps et de l'éternité, et jusque de la nature des corps, sujets aux changements ! Plus tard, en Orient, Jean Damascène, sur les traces de Grégoire de Nazianze, en Occident, Boëce et Anselme, suivant les doctrines d'Augustin, enrichissent à leur tour le patrimoine de la philosophie.

Ensuite, les Docteurs du moyen âge, connus sous le nom de scolastiques, viennent entreprendre une œuvre colossale : ils recueillent avec soin les riches et abondantes moissons de doctrine, répandues çà et là dans les œuvres innombrables des Pères, et en font comme un seul trésor, pour l'usage et la commodité des générations futures.

Et ici, Vénérables Frères, Nous aimons à emprunter les paroles par lesquelles Sixte V, Notre prédécesseur, homme de profonde sagesse, développe l'origine, le caractère et l'excellence de la doctrine scolastique : Par la divine magnificence de Celui qui, seul, donne l'esprit de sagesse et qui, dans le cours des âges et selon les besoins, ne cesse d'enrichir son Eglise de nouveaux bienfaits et de la munir de défenses nouvelles, nos ancêtres, hommes de science profonde, inventèrent la théologie scolastique. Mais ce sont surtout deux glorieux docteurs, l'angélique saint Thomas et le séraphique saint Bonaventure, tous deux professeurs illustres en cette faculté... qui, par leur talent incomparable, leur zèle assidu, leurs grands travaux et leurs veilles, cultivèrent cette science, l'enrichirent et la léguèrent à l'avenir, disposée dans un ordre parfait, largement et admirablement développée. Et certes, la connaissance et l'habitude d'une science aussi salutaire, qui découle de la source très féconde des Saintes Ecritures, des Souverains Pontifes, des saints Pères et des Conciles, a pu, en tous temps, être d'un très grand secours à l'Eglise, soit pour la saine intelligence et la véritable interprétation des Ecritures, soit pour lire et expliquer les Pères plus sûrement et plus utilement, soit pour démasquer et réfuter les diverses erreurs et les hérésies ; mais, en ces derniers jours, qui nous ont amené ces temps critiques prédits par l'Apôtre et dans lesquels des hommes blasphémateurs, orgueilleux, séducteurs, progressent dans le mal, errant eux-mêmes et induisant en erreur les autres à coup sûr, pour confirmer les dogmes de la foi catholique et réfuter les hérésies, la science dont nous parlons est plus que jamais nécessaire. (Bulle Triumphantis, an. 1558)

Cet éloge, bien qu'il ne paraisse comprendre que la théologie scolastique, s'applique cependant, comme on le voit, à la philosophie elle-même. En effet, les qualités éminentes qui rendent la théologie scolastique si formidable aux ennemis de la vérité, à savoir, ainsi que l'ajoute le même Pontife, cette cohésion étroite et parfaite des effets et des causes, cette symétrie et cet ordre semblables à ceux d'une armée en bataille, ces définitions et distinctions lumineuses, cette solidité d'argumentation et cette subtilité de controverse, par lesquelles la lumière est séparée des ténèbres, le vrai distingué du faux, et les mensonges de l'hérésie, dépouillées du prestige et des fictions qui les enveloppent, sont découvertes et mises à nu ; toutes ces brillantes et admirable qualités, disons-nous, sont dues uniquement au bon usage de la philosophie, que les docteurs scolastiques avaient pris généralement le soin et la sage coutume d'adopter, même dans les controverses théologiques. En outre, comme le caractère propre et distinctif des théologies scolastiques est d'unir entre elles, par le nœud le plus étroit, la science divine et la science humaine, la théologie, dans laquelle ils excellèrent, n'aurait certainement pu acquérir autant d'honneur et d'estime dans l'opinion des hommes, si ses docteurs n'eussent employé qu'une philosophie incomplète, tronquée ou superficielle.

Mais entre tous les docteurs scolastiques, brille, d'un éclat sans pareil leur prince et maître à tous, Thomas d'Aquin, lequel, ainsi que le remarque Cajetan, pour avoir profondément vénéré les Saints Docteurs qui l'ont précédé, a hérité en quelque sorte de l'intelligence de tous (In 2, 2ae q. 148, a, 4, in finem). Thomas recueillit leurs doctrines, comme les membres dispersés d'un même corps ; il les réunit, les classa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement, qu'on le considère lui-même, à juste titre, comme le défenseur spécial et l'honneur de l'Eglise. D'un esprit ouvert et pénétrant, d'une mémoire facile et sûre, d'une intégrité parfaite de mœurs, n'ayant d'autre amour que celui de la vérité, très riche de science tant divine qu'humaine, justement comparé au soleil, il réchauffa la terre par le rayonnement de ses vertus, et la remplit de la splendeur de sa doctrine. Il n'est aucune partie de la philosophie qu'il n'ait traitée avec autant de pénétration que de solidité : les lois du raisonnement, Dieu et les substances incorporelles, l'homme et les autres créatures sensibles, les actes humains et leurs principes, font tour à tour l'objet des thèses qu'il soutient, dans lesquelles rien ne manque, ni l'abondante moisson des recherches, ni l'harmonieuse ordonnance des parties, ni une excellente manière de procéder, ni la solidité des principes ou la force des arguments, ni la clarté du style ou la propriété de l'expression, ni la profondeur et la souplesse avec lesquelles il résout les points les plus obscurs.

Ajoutons à cela que l'angélique docteur a considéré les conclusions philosophiques dans les raisons et les principes mêmes des choses : or, l'étendue de ces prémisses, et les vérités innombrables qu'elles contiennent en germe, fournissent aux maîtres des âges postérieurs une ample matière à des développements utiles, qui se produiront en temps opportun. En employant, comme il le fait, ce même procédé dans la réfutation des erreurs, le grand docteur est arrivé à ce double résultat, de repousser à lui seul toutes les erreurs des temps antérieurs, et de fournir des armes invincibles pour dissiper celles qui ne manqueront pas de surgir dans l'avenir. De plus, en même temps qu'il distingue parfaitement, ainsi qu'il convient, la raison d'avec la foi, il les unit toutes deux par les liens d'une mutuelle amitié : il conserve ainsi à chacune ses droits, il sauvegarde sa dignité, de telle sorte que la raison, portée sur les ailes de saint Thomas, jusqu'au faîte de l'intelligence humaine, ne peut guère monter plus haut, et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus puissants que ceux que saint Thomas lui a fournis.

C'est pourquoi, surtout dans les siècles précédents, des hommes du plus grand renom en théologie comme en philosophie, après avoir recherché avec une incroyable avidité les œuvres immortelles du grand docteur, se sont livrés tout entier, Nous ne dirons pas à cultiver son angélique sagesse, mais à s'en pénétrer et à s'en nourrir.

On sait que presque tous les fondateurs et législateurs des Ordres religieux ont ordonné à leurs frères d'étudier la doctrine de saint Thomas et de s'y attacher religieusement, et qu'ils ont pourvu d'avance à ce qu'il ne fût permis à aucun d'eux de s'écarter impunément, pas même sur le moindre point, des vestiges d'un si grand homme : sans parler de la famille dominicaine, qui revendique cet illustre maître comme une gloire lui appartenant, les Bénédictins, les Carmes, les Augustins, la Société de Jésus et plusieurs autres Ordres religieux sont soumis à cette loi, ainsi qu'en témoignent leurs statuts respectifs.

Et, ici, c'est avec un extrême plaisir que l'esprit se reporte à ces écoles et ces académies célèbres et jadis si florissantes de Paris, de Salamanque, d'Alsace, de Douai, de Toulouse, de Louvain, de Padoue, de Bologne, de Naples, de Coïmbre, et d'autres en grand nombre. Personne ne l'ignore : la gloire de ces académies crût, en quelque sorte, avec le temps, et les consultations qu'on leur demandait, dans les affaires les plus importantes, jouirent partout d'une grande autorité. Or, on sait aussi que, dans ces nobles asiles de la sagesse humaine, saint Thomas régnait en prince, comme dans son propre empire, et que tous les esprits, tant des maîtres que des auditeurs, se reposaient uniquement, et dans une admirable concorde, sur l'enseignement et l'autorité du docteur angélique.

Il y a plus encore : les Pontifes romains, nos prédécesseurs, ont honoré la sagesse de Thomas d'Aquin de remarquables éloges et des plus glorieux suffrages. Clément VI (Bulle In Ordine), Nicolas V (Bref à l'Ordre des Frères Prècheurs, 1451, Univ. Toulouse), Benoît XIII (Bulle Pretiosus), d'autres encore témoignent de l'éclat que son admirable doctrine donne à l'Eglise universelle. Saint Pie V (Bulle Mirabilis) reconnaît que cette même doctrine confond, terrasse et dissipe les hérésies, et que chaque jour elle délivre le monde entier de funestes erreurs ; d'autres, avec Clément XII (Bulla Verbi Dei), affirment que des biens abondants ont découlé de ses écrits sur l'Eglise universelle, et qu'on lui doit à lui-même les honneurs et le culte que l'Eglise rend à ses plus grands docteurs, Grégoire, Ambroise, Augustin et Jérôme ; d'autres enfin ne crurent pas trop faire en proposant saint Thomas aux académies et aux grandes écoles, comme un modèle et un maître qu'elles pouvaient suivre sans crainte d'erreur. Et, à ce propos, les paroles du bienheureux Urbain V à l'académie de Toulouse méritent d'être rappelées ici : Nous voulons et, par la teneur des présentes, Nous vous enjoignons de suivre la doctrine du bienheureux Thomas, comme étant véridique et catholique, et de vous appliquer de toutes vos forces à la développer (Cons. V. Univ. Toulouse, 1368). A l'exemple d'Urbain V, Innocent XII (Bref du 6 fev. 1694),  impose les mêmes prescriptions à l'université de Louvain, et Benoît XIV au collège dionysien de Grenade. Pour couronner ces jugements portés par les Pontifes suprêmes sur saint Thomas d'Aquin, Nous ajoutons ce témoignage d'Innocent VI : La doctrine de saint Thomas a, plus que toutes les autres, le droit canon excepté, l'avantage de la propriété des termes, de la mesure dans l'expression, de la vérité des propositions, de telle sorte que ceux qui la possèdent ne sont jamais surpris hors du sentier de la vérité, et que quiconque l'a combattue a toujours été suspect d'erreur (Sermon sur St Thomas).

A leur tour, les conciles œcuméniques dans lesquels brille la fleur de la sagesse cueillie de toute la terre, se sont appliqués en tout temps à rendre à Thomas d'Aquin un hommage particulier. Dans les conciles de Lyon, de Vienne, de Florence, du Vatican, on eût cru voir saint Thomas prendre part, présider même, en quelque sorte, aux décrets des Pères, et combattre, avec une vigueur indomptable et avec le plus heureux succès, les erreurs des Grecs, des hérétiques et des rationalistes. Mais le plus grand honneur rendu à saint Thomas, réservé à lui seul, et qu'il ne partagea avec aucun des docteurs catholiques, lui vint des Pères du concile de Trente : ils voulurent qu'au milieu de la sainte assemblée, avec le livre des divines Ecritures et des décrets des Pontifes suprêmes, sur l'autel même, la Somme de Thomas d'Aquin fût déposée ouverte, pour qu'on pût y puiser des conseils, des raisons, des oracles.

Enfin, une dernière palme semble avoir été réservée à cet homme incomparable : il a su arracher aux ennemis eux-mêmes du nom catholique le tribut de leurs hommages, de leurs éloges, de leur admiration. On le sait, en effet : par les chefs des partis hérétiques, on en a vu déclarer hautement, qu'une fois la doctrine de saint Thomas d'Aquin supprimée, ils se faisaient forts d'engager une lutte victorieuse avec tous les docteurs catholiques, et d'anéantir l'Eglise (Beza-Bucerus). Vaine espérance, sans doute, mais le témoignage n'est point vain.

Pour ces faits et ces motifs, Vénérables Frères, toutes les fois que Nous considérons la bonté, la force et les remarquables avantages de cet enseignement philosophique, tant aimé de Nos Pères, Nous jugeons que ç'a été une témérité de n'avoir continué, ni en tous temps, ni en tous lieux, à lui rendre l'honneur qu'il mérite : d'autant plus que la philosophie scolastique a en sa faveur et un long usage, et l'approbation d'hommes éminents, et, ce qui est capital, le suffrage de l'Eglise. A la place de la doctrine ancienne, un nouveau genre de la philosophie s'est introduit çà et là, et n'a point porté les fruits désirables et salutaires que l'Eglise et la société civile elle-même eussent souhaités. Sous l'impulsion des novateurs du XVIe siècle, on se prit à philosopher sans aucun égard pour la foi et l'on s'accorda mutuellement pleine licence de laisser aller sa pensée selon son caprice et son génie. Il en résulta tout naturellement que les systèmes de philosophie se multiplièrent outre mesure, et que des opinions diverses, contradictoires, se firent jour, même sur les objets les plus importants des connaissances humaines. De la multitude des opinions on arriva facilement aux hésitations et au doute : or, du doute à l'erreur, qui ne le voit ? la chute est facile.

Les hommes se laissant volontiers entraîner par l'exemple, cette passion de la nouveauté parut avoir envahi, en certains pays, l'esprit des philosophes. Dédaignant le patrimoine de la sagesse antique, ils aimèrent mieux édifier à neuf qu'accroître et perfectionner le vieil édifice, projet certes peu prudent, et qui ne s'exécuta qu'au grand détriment des sciences. En effet, ces systèmes multiples, appuyés uniquement sur l'autorité et le jugement de chaque maître particulier, n'ont qu'une base mobile, et, par conséquent, au lieu d'une science sûre, stable et robuste, comme était l'ancienne, ne peuvent produire qu'une philosophie branlante et sans consistance. Si donc il arrive parfois à cette philosophie de se trouver à peine en force pour résister aux assauts de l'ennemi, elle ne doit s'imputer qu'à elle-même la cause et la faute de sa faiblesse.

En disant cela, Nous n'entendons certes pas improuver ces savants ingénieux qui emploient à la culture de la philosophie leur talent, leur érudition, ainsi que les richesses des inventions nouvelles. Nous le comprenons parfaitement : tous ces éléments concourent au progrès de la science. Mais il faut se garder, avec le plus grand soin, de faire de ce talent et de cette érudition le seul ou même le principal objet de son application. On doit en juger de même pour la théologie : il est bon de lui apporter le secours et la lumière d'une érudition variée ; mais est-il absolument nécessaire de la traiter à la manière grave des scolastiques, afin que, grâce aux forces réunies de la révélation et de la raison, elle ne cesse d'être le boulevard inexpugnable de la foi (Sixte V, Bulle cit.) ?

C'est donc par une heureuse inspiration que des amis des sciences philosophiques en certain nombre, désirant dans ces dernières années en entreprendre la restauration d'une manière efficace, se sont appliqués et s'appliquent encore à remettre en vigueur l'admirable doctrine de saint Thomas d'Aquin, et à rendre à cet enseignement son ancien lustre. Animés d'un même esprit, plusieurs membres de Votre Ordre, Vénérables Frères, sont entrés avec ardeur dans la même voie. Cela a causé à Notre âme la plus grande joie. Nous les en louons vivement et Nous les exhortons à persévérer dans cette noble entreprise ; quant aux autres, Nous les avertissons tous que rien ne Nous est plus à cœur, et que Nous ne souhaitons rien tant que les voir fournir largement et copieusement à la jeunesse studieuse les eaux très pures de la sagesse, telles que le docteur angélique les répand en flots pressés et intarissables.

Plusieurs motifs provoquent en Nous cet ardent désir. En premier lieu, comme à notre époque la foi chrétienne est journellement en butte aux manœuvres et aux ruses d'une certaine fausse sagesse, il faut que tous les jeunes gens, ceux particulièrement dont l'éducation est l'espoir de l'Eglise, soient nourris d'une doctrine substantielle et forte, afin que, pleins de vigueur et revêtus d'une armure complète, ils s'habituent de bonne heure à défendre la religion avec vaillance et sagesse, prêts, selon l'avertissement de l'Apôtre, à rendre raison à quiconque le demande, de l'espérance qui est en nous (I, Pet. III, 15) ; ainsi qu'à exhorter, dans une doctrine saine, et à convaincre ceux qui y contredisent (Tit. l, 9). 

Ensuite, un grand nombre de ceux qui, éloignés de la foi, haïssent les principes catholiques, prétendent ne connaître d'autre maître et d'autre guide que la raison. Pour les guérir et les ramener à la grâce en même temps qu'à la foi catholique, après le secours surnaturel de Dieu, Nous ne voyons rien de plus opportun que la forte doctrine des Pères et des scolastiques, lesquels, ainsi que Nous l'avons dit, mettent sous les yeux les fondements inébranlables de la foi, sa divine origine, sa vérité certaine, ses motifs de persuasion, les bienfaits qu'elle procure au genre humain, son parfait accord avec la raison, et tout cela, avec plus de force et d'évidence qu'il n'en faut pour fléchir les esprits les plus rebelles et les plus obstinés.

L'immense péril dans lequel la contagion des fausses opinions a jeté la famille et la société civile est pour nous tous évident. Certes, l'une et l'autre jouiraient d'une paix plus parfaite et d'une sécurité plus grande si, dans les académies et les écoles, on donnait une doctrine plus saine et plus conforme à l'enseignement de l'Eglise, une doctrine telle qu'on la trouve dans les œuvres de Thomas d'Aquin. Ce que saint Thomas nous enseigne sur la vraie nature de la liberté, qui de nos temps, dégénère en licence, sur la divine origine de toute autorité, sur les lois et leur puissance, sur le gouvernement paternel et juste des souverains, sur l'obéissance due aux puissances plus élevées, sur la charité mutuelle qui doit régner entre tous les hommes ; ce qu'il nous dit sur ces sujets et autres du même genre, a une force immense, invincible, pour renverser tous ces principes du droit nouveau, pleins de dangers, on le sait, pour le bon ordre et le salut public. Enfin, toutes les sciences humaines ont droit à espérer un progrès réel et doivent se promettre un secours efficace de la restauration, que Nous venons de proposer, des sciences philosophiques. En effet, les beaux-arts demandent à la philosophie, comme à la science modératrice, leurs règles et leur méthode, et puisent chez elle, comme à une source commune de vie, l'esprit qui les anime. Les faits et l'expérience constante nous le font voir : les arts libéraux ont été surtout florissants lorsque la philosophie conservait sa gloire et sa sagesse ; au contraire, ils ont langui, négligés et presque oubliés, quand la philosophie a baissé et s'est embarrassée d'erreurs ou d'inepties.


Aussi, les sciences physiques elles-mêmes, si appréciées à cette heure, et qui, illustrées de tant de découvertes, provoquent de toute part une admiration sans bornes, ces sciences, loin d'y perdre, gagneraient singulièrement à une restauration de l'ancienne philosophie. Ce n'est point assez pour féconder leur étude et assurer leur avancement, que de se borner à l'observation des faits et à la contemplation de la nature ; mais les faits constatés, il faut s'élever plus haut, et s'appliquer avec soin à reconnaître la nature des choses corporelles et à rechercher les lois auxquelles elles obéissent, ainsi que les principes d'où elles découlent et l'ordre qu'elles ont entre elles, et l'unité dans leur variété, et leur mutuelle affinité dans la diversité. On ne peut s'imaginer combien la philosophie scolastique, sagement enseignée, apporterait à ces recherches de force, de lumière et de secours.

A ce propos, il importe de prémunir les esprits contre la souveraine injustice que l'on fait à cette philosophie, en l'accusant de mettre obstacle au progrès et au développement des sciences naturelles. Comme les scolastiques, suivant en cela les sentiments des saints Pères, enseignent à chaque pas, dans l'anthropologie, que l'intelligence ne peut s'élever que par les choses sensibles à la connaissance des êtres incorporels et immatériels, ils ont compris d'eux-mêmes l'utilité pour le philosophe de sonder attentivement les secrets de la nature, et d'employer un long temps à l'étude assidue des choses physiques. C'est, en effet, ce qu'ils firent. Saint Thomas, le bienheureux Albert le Grand, et d'autres princes de la scolastique, ne s'absorbèrent pas tellement dans la contemplation de la philosophie, qu'ils n'aient aussi apporté un grand soin à la connaissance des choses naturelles ; bien plus, dans cet ordre de connaissances, il est plus d'une de leurs affirmations, plus d'un de leurs principes, que les maîtres actuels approuvent, et dont ils reconnaissent la justesse. En outre, à notre époque même, plusieurs illustres maîtres des sciences physiques attestent publiquement et ouvertement que, entre les conclusions admises et certaines de la physique moderne et les principes philosophiques de l'école, il n'existe en réalité aucune contradiction.

Nous donc, tout en proclamant qu'il faut recevoir de bonne grâce et avec reconnaissance toute pensée sage, toute invention heureuse, toute découverte utile, de quelque part qu'elles viennent, Nous Vous exhortons, Vénérables Frères, de la manière la plus pressante, et cela pour la défense et l'honneur de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l'avancement de toutes les sciences, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas. Nous disons la doctrine de saint Thomas, car s'il se rencontre dans les docteurs scolastiques quelque question trop subtile, quelque affirmation inconsidérée, ou quelque chose qui ne s'accorde pas avec les doctrines éprouvées des âges postérieurs, qui soit dénué, en un mot, de toute valeur, Nous n'entendons nullement le proposer à l'imitation de notre siècle. Du reste, que des maîtres, désignés par Votre choix éclairé, s'appliquent à faire pénétrer dans l'esprit de leurs disciples la doctrine de saint Thomas d'Aquin, et qu'ils aient soin de faire ressortir combien celle-ci l'emporte sur toutes les autres en solidité et en excellence. 

Que les académies, que Vous avez instituées ou que Vous instituerez par la suite, expliquent cette doctrine, la défendent et l'emploient pour la réfutation des erreurs dominantes. Mais, pour éviter qu'on ne boive une eau supposée pour la véritable, une eau bourbeuse pour celle qui est pure, veillez à ce que la sagesse de saint Thomas soit puisée à ses propres sources, ou du moins à ces ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encore purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs : de ceux, au contraire, qu'on prétend dérivés de la source, mais qui, en réalité, se sont gonflés d'eaux étrangères et insalubres, écartez-en avec soin l'esprit des jeunes gens.

Mais, Nous le savons, tous Nos efforts seront vains, si Notre commune entreprise, Vénérables Frères, n'est secondée par Celui qui s'appelle le Dieu des sciences dans les divines Ecritures (Reg., 1, n, 3.), lesquelles Nous avertissent également que tout bien excellent et tout don parfait vient d'en haut, descendant du Père des lumières (Jac., 1, 17.). Et encore : Si quelqu'un a besoin de la sagesse, qu'il la demande à Dieu, lequel donne à tous avec abondance et ne reproche pas ses dons, et elle lui sera donnée (Ibid., I, 5.). En cela aussi, suivons l'exemple du docteur angélique, qui ne s'adonnait jamais à l'étude ou à la composition avant de s'être, par la prière, rendu Dieu propice, et qui avouait avec candeur que tout ce qu'il savait, il le devait moins à son étude et à son propre travail qu'à l'illumination divine. Adressons donc au Seigneur d'humbles et unanimes prières, afin qu'il répande sur les fils de son Eglise l'esprit de science et d'intelligence, et qu'il ouvre leur raison à la lumière de la sagesse. Et, pour obtenir en plus grande abondance les fruits de la divine bonté, faites intervenir auprès de Dieu le très puissant secours de la Bienheureuse Vierge Marie, qui est appelée le Siège de la sagesse ; recourez en même temps à l'intercession de saint Joseph, le très pur époux de la Vierge, ainsi qu'à celle des grands apôtres Pierre et Paul, qui renouvelèrent par la vérité la terre infectée de la contagion de l'erreur, et la remplirent des splendeurs de la céleste sagesse. 

Enfin, soutenu par l'espoir du secours divin et confiant en Votre zèle pastoral, Nous Vous donnons à tous, Vénérables Frères, du fond de Notre cœur, ainsi qu'à Votre clergé et au peuple commis à la sollicitude de chacun de Vous, la bénédiction apostolique, comme un gage des dons célestes et en témoignage de Notre particulière bienveillance. 

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 4em jour d'août de l'an 1879, de Notre Pontificat l'an II.

LÉON XIII  

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI
LEONIS

DIVINA PROVIDENTIA
PAPAE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA
AETERNI PATRIS


AD PATRIARCHAS PRIMATES ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS
UNIVERSOS CATHOLICI ORBIS
GRATIAM ET COMMUNIONEM CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES.


Venerabilibus Fratribus Patriarchis Primatibus Archiepiscopis et Episcopis Universis Catholici Orbis Gratiani et Communionem cum Apostolica Sede Habentibus.
LEO PP. XIII
Venerabilibus Fratribus Salutem et Apostolicam Benedictionem

Aeterni Patris Unigenitus Filius, qui in terris apparuit, ut humano generi salutem et divinae sapientiae lucem afferret, magnum plane ac mirabile mundo contulit beneficium, cum caelos iterum ascensurus, Apostolis praecepit, ut euntes docerent omnes gentes (Matth. XXVIII, 19) ; Ecclesiamque a se conditam communem et supremam populorum magistram reliquit. Homines enim, quos veritas liberaverat, veritate erant conservandi : neque diu permansissent caelestium doctrinarum fructus, per quos est homini parta salus, nisi Christus Dominus erudiendis ad fidem mentibus perenne magisterium constituisset. Ecclesia vero divini Auctoris sui cum erecta promissis, tum imitata caritatem, sic iussa perfecit, ut hoc semper spectant, hoc maxime voluerit, de religione praecipere et cum erroribus perpetuo dimicare. Huc sane pertinent singulorum Episcoporum vigilati labores ; huc Conciliorum perlatae leges ac decreta, et maxime Romanorum Pontificum sollicitudo quotidiana, penes quos, beati Petri Apostolorum Principis in primatu successores, et ius et officium et docendi et confirmandi fratres in fide. 
Quoniam vero, Apostolo monente, per philosophiam et inanem fallaciam (Coloss. II, 8), Christifidelium mentes decipi solent, et fidei sinceritas in hominibus corrumpi, idcirco supremi Ecclesiae Pastores muneris sui perpetuo esse duxerunt etiam veri nominis scientiam totis viribus provehere, simulque singulari vigilantia providere, ut ad fidei catholicae normam ubique traderentur humanae disciplinae omnes, praesertim vero philosophia, a qua nimirum magna ex parte pendet ceterarum scientiarum recta ratio. Id ipsum et Nos inter cetera breviter monuimus, Venerabiles Fratres, cum primum Vos omnes per Litteras Encyclicas allocuti sumus; sed modo rei gravitate, et temporum conditione compellimur rursus Vobiscum agere de ineunda philosophicorum studiorum ratione, quae et bono fidei apte respondeat, et ipsi humanarum scientiarum dignitati sit consentanea.

Si quis in acerbitatem nostrorum temporum animum intendat, earumque rerum rationem, quae publice et privatim geruntur, cogitatione complectatur, is profecto comperiet, fecundam malorum causam, cum eorum quae premunt, tum eorum quae pertimescimus, in eo consistere, quod prava de divinis humanisque rebus scita, e scholis philosophorum iampridem profecta, in omnes civitatis ordines irrepserint, communi plurimorum suffragio recepta. Cum enim insitum homini natura sit, ut in agendo rationem ducem sequatur, si quid intelligentia peccat, in id et voluntas facile labitur : atque ita contingit, ut pravitas opinionum, quarum est in intelligentia sedes, in humanas actiones influat, easque pervertat. Ex adverso, si sana mens hominum fuerit, et solidis verisque principiis firmiter insistat, tum vero in publicum privatumque commodum plurima beneficia progignit. 

Equidem non tantam humanae philosophiae vim et auctoritatem tribuimus, ut cunctis omnino erroribus propulsandis, vel evellendis parem esse iudicemus: sicut enim, cum primum est religio christiana constituta, per admirabile fidei lumen non persuasibilibus humanae sapientiae verbis diffusum, sed in ostensione spiritus et virtutis (Cor. II, 4), orbi terrarum contigit ut primaevae dignitati restitueretur; ita etiam in praesens ab omnipotenti potissimum virtute et auxilio Dei expectandum est, ut mortalium mentes, sublatis errorum tenebris, resipiscant. Sed neque spernenda, neu posthabenda sunt naturalia adiumenta, quae divinae sapientiae beneficio, fortiter suaviterque omnia disponentis, hominum generi suppetunt; quibus in adiumentis rectum philosophiae usum constat esse praecipuum. Non enim frustra rationis lumen humanae menti Deus inseruit; et tantum abest, ut superaddita fidei lux intelligentiae virtutem extinguat aut imminuat, ut potius perficiat, auctisque viribus, habilem ad maiora reddat. 



Igitur postulat ipsius divinae Providentiae ratio, ut in revocandis ad fidem et ad salutem populis etiam ab humana scientia praesidium quaeratur: quam industriam, probabilem ac sapientem, in more positam fuisse praeclarissimorum Ecclesiae Patrum, antiquitatis monumenta testantur. Illi scilicet neque paucas, neque tenues rationi partes dare consueverunt, quas omnes perbreviter complexus est magnus Augustinus, huic scientiae tribuens illud quo fides saluberrima gignitur, nutritur, defenditur, roboratur (De Trin. lib. XIV, c. 1).
Ac primo quidem philosophia, si rite a sapientibus usurpetur, iter ad veram fidem quodammodo sternere et munire valet, suorumque alumnorum animos ad revelationem suscipiendam convenienter praeparare: quamobrem a veteribus modo praevia ad christianam fidem institutio (Clem. Alex., Strom, lib. 1, c. 16), modo christianismi praeludium et auxilium (Orig. ad Greg. Thaum), modo ad Evangelium paedagogus (Clem. Alex., Stxom. I, c. o. 1. VII, c 3) non immerito appellata est.

Et sane benignissimus Deus, in eo quod pertinet ad res divinas, non eas tantum veritates lumine fidei patefecit, quibus attingendis impar humana intelligentia est, sed nonnullas etiam manifestavit, rationi non omnino impervias, ut scilicet, accedente Dei auctoritate, statim et sine aliqua erroris admixtione, omnibus innotescerent. 

Ex quo factum est, ut quaedam vera, quae vel divinitus ad credendum proponuntur, vel cum doctrina fidei arctis quibusdam vinculis colligantur, ipsi ethnicorum sapientes, naturali tantum ratione praelucente, cognoverint, aptisque argumentis demonstraverint ac vindicaverint. Invisibilia enim ipsius ut Apostolus inquit, a creatura mundi per ea, quae facta sunt, intellecta conspiciuntur, sempiterna quoque eius virtus et  divinitas (Rom. I, 20); et gentes quae legem non habent... ostendunt nihilominus opus legis scriptum in cordibus suis (Ib. II, 14-15). Haec autem vera, vel ipsis ethnicorum sapientibus explorata, vehementer est opportunum in revelatae doctrinae commodum unitatemque convertere , ut reipsa ostendatur, humanam quoque sapientiam, atque ipsum adversariorum testimonium fidei christianae suffragari.

Quam agendi rationem, non recens introductam sed veterem esse constat, et sanctis Ecclesiae Patribus saepe usitatam. Quin etiam venerabiles isti religiosarum traditionum testes et custodes formam quamdam cius rei et prope figuram agnoscunt in Hebraeorum facto, qui Aegypto excessuri, deferre secum iussi sunt argentea atque aurea Aegyptiorum vasa cum vestibus pretiosis, ut scilicet, mutato repente usu, religioni veri Numinis ea supellex dedicaretur, quae prius ignominiosis ritibus et supestitioni inservierat. Gregorius Ncocaesariensis (Orat. paneg. ad Origen.) laudat Origenem hoc nomine, quod plura ex ethnicorum placitis ingeniose decerpta, quasi erepta hostibus tela, in patrocinium christianae sapientiae et perniciem superstitionis singulari dexteritate retorscrit. Et parem disputanda morem cum Gregorius Nazianzenus (Vit. Moy s), tum Gregorius Nyssenus (Cann. I, Iamb. 3) in Basilio Magno et laudant et probant; Hieronymus vero magnopere commendat in Quadrato Apostolorum discipulo, in Aristide, in Instino, in Irenaco, aliisque permultis (Epist, ad Magn.). Augustinus autem, Nonne aspicimus, inquit, quanto auro et argento et veste suffarcinatus exierit de Aegypto Cyprianus, doctor suavissimus et martyr beatissimus ? quanto Ladanum ? quanto Victorinus, Optatus, Hilarius? ut de vivis taceam, quanto innumerabiles Graeci ? (De doctr. Christ. 1. II, c. 40). Quod si vero naturalis ratio opimam hanc doctrinae segetem prius fudit, quam Christi virtute fecundaretur, multo uberiorem certe progignet, posteaquam Salvatoris gratia nativas humanae mentis facultates instauravit et auxit. Ecquis autem non videat, iter planum et facile per huiusmodi philosophandi genus ad fidem aperiri ?


Non his tamen limitibus utilitas circumscribitur, quae ex illo philosophandi instituto dimanat. Et revera divinae sapientiae eloquiis graviter reprehenditur eorum hominum stultitia, qui de his quae videntur bona, non potuerunt intelligere Eum qui est; neque, operibus attendentes, agnoverunt quis esset artifex (Sap. XIII 1). Igitur primo loco magnus hic et praeclarus ex humana ratione fructus capitur, quod illa Deum esse demonstret : a magnitudine enim speciei et creaturae cognoscibiliter poterit Creator horum videri. (Sap. XIII, 5) — Deinde Deum ostendit omnium perfectionum cumulo singulariter excellere, infinita in primis sapientia, quam nulla usquam res latere, et summa iustitia, quam pravus nunquam vincere possit affectus, ideoque Deum non solum veracem esse, sed ipsam etiam veritatem falli ct fallere nescia m. Ex quo consequi perspicuum est, ut humana ratio plenissimam verbo Dei fidem atque auctoritatem conciliet. — Simili modo ratio declarat, evangelicam doctrinam mirabilibus quibusdam signis, tamquam certis certae veritatis argumentis, vel ab ipsa origine emicuisse: atque ideo omnes, qui Evangelio Iidem adiungunt, non temere adiungere, tamquam doctas fabulas secutos, (II. Petr. I, 16) sed rationabili prorsus obsequio intelligentiam et iudicium suum divinae subiicere auctoritati. Illud autem non minoris pretii esse intelligitur, quod ratio in perspicuo ponat, Ecclesiam a Christo institutam (ut statuit Vaticana Synodus) ob suam admirabilem propagationem, eximiam sanctitatem et mexhaustam in omnibus locis fecunditatem, ob catholicam unitatem incidamque stabilitatem, magnum quoddam et perpetuum esse motivum credibilitatis, et divinae suae legationis testimonium irrefragabile (Const. dogm. de Fid. Cath., cap. 3).



Solidissimi ita positis fundamentis, perpetuus et multiplex adhuc requiritur philosophiae usus, ut sacra Theologia naturam, habitum, ingcni unique verae scientiae suscipiat atque induat. In hac enim nobilissima disciplinarum magnopere necesse est, ut multae ac diversae caelestium doctrinarum partes in unum veluti corpus colligantur, ut suis quaeque locis convenienter dispositae, et ex propriis principiis derivatae apto inter se nexu cohaereant; demum ut omnes et singulae suis iisque invictis argumentis confirmentur. — Nec silentio praetereunda, ant minimi facienda est accuratior illa atque uberior rerum, quae creduntur, cognitio, et ipsorum fidei mysteriorum, quoad fieri potest, aliquando lucidior intelligentia, quam Augustinus aliique Patres et laudarunt et assequi studuerunt, quamque ipsa Vaticana Synodus (Const. cit. cap. 4) fructuosissimam esse decrevit. Eam siquidem cognitionem et intelligentiam plenius et facilius certe illi consecuntur,. qui cum integritate vitae fideique studio ingenium coniungunt philosophicis disciplinis expolitum, praesertim cum eadem Synodus Vaticana doceat, eiusmodi sacrorum dogmatum intelligentiam tum ex eorum, quae naturaliter cognoscuntur, analogia; tum e mysteriorum ipsorum nexu inter se et cum fine hominis ultima peti oportere (Ibid.).



Postremo hoc quoque ad disciplinas philosophicas pertinet, veritates divinitus traditas religiose tueri, et iis qui oppugnare audeant resistere. Quam ad rem, magna est philosophiae laus, quod fidei propugnaculum ac veluti firmum religionis munimentum habeatur. Est quidem, sicut Clemens Alexandrinus testatur, per se perfecta et nullius indiga Servatoris doctrina, cum sit Dei virtus et sapientia. Accedens autem graeca philosophia veritatem non fecit potentiorem; sed cum debiles efficiat sophistarum adversus eam argumentationes, et propulset dolosas adversus veritatem insidias, dicta est vineae apta sepes et vallus (Strom, lib. I, c. 20). Profecto sicut inimici catholici nominis, adversus religionem pugnaturi, bellicos apparatus plerumque a philosophica ratione mutuantur, ita divinarum scientiarum defensores plura e philosophiae penu depromunt, quibus revelata dogmata valeant propugnare. Neque mediocriter in eo triumphare fides christiana censenda est, quod adversariorum arma, humanae rationis artibus ad nocendum comparata, humana ipsa ratio potenter expediteque repellat. 



Quam speciem religiosi certaminis ab ipso gentium Apostolo usurpatam commemorat s. Hieronymus scribens ad Magnum : Ductor christiani exercitus Paulus et orator invictus, pro Christo causam agens, etiam inscriptionem fortuitam arte torquet in argumentum fidei: didicerat enim a vero David extorquere de manibus hostium gladium, et Goliath superbissimi caput proprio mucrone truncare (Epist, ad Magn.). 

Atque ipsa Ecclesia istud a philosophia praesidium christianos doctores petere non tantum suadet, sed etiam iubet. 
Etenim Concilium Lateranense V posteaquam constituit, omnem assertionem veritati illuminatae fidei contrariam omnino falsam esse, eo quod verum vero minime contradicat (Bulla Apostolici regiminis), philosophiae doctoribus praecipit, ut in dolosis argumentis dissolvendis studiose versentur; siquidem, ut Augustinus testatur, si ratio contra divinarum Scripturarum auctoritatem redditur, quamlibet acuta sit, fallit, veri similitudine; nam vera esse non potest (Epist. 143, al 7, ad Marcellin. n. 7).

Verum ut pretiosis hisce, quos memoravimus, afferendis fructibus par philosophia inveniatur, omnino oportet, ut ab eo tramite nunquam deflectat, quem et veneranda Patrum antiquitas ingressa est, et Vaticana Synodus solemni auctoritatis suffragio comprobavit. Scilicet cum plane compertum sit, plurimas ex ordine supernaturali veritates esse accipiendas, quae cuiuslibet ingenii longe vincunt acumen, ratio humana, propriae infirmitatis conscia, maiora se affectare ne audeat, neque easdem veritates negare, neve propria virtute metiri, neu pro lubitu interpretari; sed eas potius plena atque humili fide suscipiat, et summi honoris loco habeat, quod sibi liceat, in morem ancillae et pedissequae, familiari caelestibus doctrinis, easque aliqua ratione, Dei beneficio, attingere. In iis autem doctrinarum capitibus, quae percipere humana intelligentia naturaliter potest, aequum plane est, sua methodo, suisque principiis et argumentis uti philosophiam: non ita tamen, ut auctoritati divina sese audacter subtrahere videatur. Imo, cum constet, ea quae revelatione innotescunt, certa veritate pollere, et quae fidei adversantur pariter cum recta ratione pugnare, noverit philosophus catholicus se fidei simul et rationis iura violaturum, si conclusionem aliquam amplectatur, quam revelatae doctrinae repugnare intellexerit.

Novimus profecto non deesse, qui facultates humanae naturae plus nimio extollentes, contendunt, hominis intelligentiam, ubi semel divinae auctoritati subiiciatur, e nativa dignitate excidere, et quodam quasi servitutis iugo demissam plurimum retardari atque impediri, quominus ad veritatis excellentiaeque fastigium progrediatur. — Sed haec plena erroris et fallaciae sunt; eoque tandem spectant, ut homines, summa cum stultitia, nec sine crimine ingrati animi, sublimiores veritates repudient, et divinum beneficium fidei, ex qua omnium bonorum fontes etiam in civilem societatem fluxere, sponte reiiciant. Etenim cum umana mens certis finibus, iisque satis angustis, conclusa teneatur, pluribus erroribus, et multarum rerum ignorationi est obnoxia. Contra fides christiana, cum Dei auctoritate nitatur, certissima est veritatis magistra; quam qui sequitur, neque errorum laqueis irretitur, neque incertarum opinionum fluctibus agitatur. Quapropter qui philosophiae studium cum obsequio fidei christianae coniungunt, ii optime philosophantur: quandoquidem divinarum veritatum splendor, animo exceptus, ipsam iuvat intelligentiam; cui non modo nihil de dignitate detrahit, sed nobilitatis, acuminis, firmitatis plurimum addit. 

Cum vero ingenii aciem intendunt in refellendis sententiis, quae fidei repugnant, et in probandis, quae cum fide cohaerent, digne ac perutiliter rationem exercent: in illis enim prioribus, causas erroris deprehendunt, et argumentorum, quibus ipsae fulciuntur, vitium dignoscunt: in his autem posterioribus, rationum momentis potiuntur, quibus solide demonstrentur et cuilibet prudenti persuadeantur. Hac vero industria et exercitatione augeri mentis opes et explicari facultates qui neget, ille veri falsique discrimen nihil conducere ad profectum ingenii, absurde contendat necesse est. Merito igitur Vaticana Synodus praeclara beneficia, quae per fidem rationi praestantur, his verbis commemorat : Fides rationem ab erroribus liberat ac tuetur, eamque multiplici cognitione instruit (Const. dogm. de Fid. Cath., cap. 4). Atque idcirco homini, si saperet, non culpanda fides, veluti rationi et naturalibus veritatibus inimica, sed dignae potius Deo grates essent habendae, vehementerque laetandum, quod, inter multas ignorantiae causas et in mediis errorum fluctibus, sibi fides sanctissima illuxerit, quae, quasi sidus amicum, citra omnem errandi formidinem portum veritatis commonstrat.

Quod si, Venerabiles Fratres, ad historiam philosophiae respiciatis, cuncta, quae paullo ante diximus, re ipsa comprobari intelligens. Et sane philosophorum veterum, qui fidei beneficio caruerunt, etiam qui habebantur sapientissimi, in pluribus deterrime errarunt. Nostis enim, inter nonnulla vera, quam saepe falsa et absona, quam multa incerta ct dubia tradiderint de vera divinitatis ratione, de prima rerum origine, de mundi gubernatione, de divina futurorum cognitione, de malorum causa et principio, de ultimo fine hominis, aeternaque beatitudine, de virtutibus et vitiis, aliisque doctrinis, quarum vera certaque notitia nihil magis est hominum generi necessarium. 

Contra vero primi Ecclesiae Patres et Doctores, qui satis intellexerant, ex divinae voluntatis consilio, restituerem humanae etiam scientiae esse Christum, qui Dei virtus est Deique sapientia (I. Cor. I, 24) et in quo sunt omnes thesauri sapientiae et scientiae absconditi (Coloss. II, 3), veterum sapientum libros investigandos, eorumque sententias cum re vel alis doctrinis conferendas suscepere: prudensque delectu quae in illis vere dicta et sapienter cogitata occurrerent, amplexi sunt, ceteris omnibus vel emendatis, vel reiectis. Nam providissimus Deus, sicut ad Ecclesiae defensionem martyres fortissimos, magnae animae prodigos, contra tyrannorum saevitiem excitavit, ita philosophis falsi nominis aut haereticis viros sapientia maximos obiecit, qui revelatarum veritatum thesaurum etiam rationis humanae praesidio tuerentur. Itaque ab ipsis Ecclesiae primordiis, catholica doctrina eos nacta est adversarios multo infensissimos, qui christianorum dogmata et instituta irridentes, ponebant plures esse deos, mundi materiam principio causaque caruisse, rerumque cursum caeca quadam vi et fatali contineri necessitate, non divinae providentiae consilio administrari. Iamvero cum his insanientis doctrinae magistris mature congressi sunt sapientes viri, quos Apologetas nominamus, qui, fide praeeunte, ab humana quoque sapientia argumenta sumpserunt, quibus constituerent, unum Deum, omni perfectiomim genere praestantissimum esse colendam; res omnes e nihilo omnipotenti virtute productas, illius sapientia vigere, singulisque ad proprios fines dirigi ac moveri.

Principem inter illos sibi locum vindicat s. Iustinus martyr, qui posteaquam celebérrimas graecorum Academias, quasi experiendo, lustrasset, pleneque ore nonnisi ex revelatis doctrinis, ut idem ipse fatetur, veritatem hauriri posse pcrvidisset, illas toto animi ardore complexus, calumniis purgavit, penes Romanorum Imperatores acriter copioscque defendit, et non pauca graecorum philosophorum dicta cum eis composuit. 

Quod et Quadratus et Aristides, Hermias et Athenagoras per illud tempus egregie praestiterunt. — Neque minorem in eadem causa gloriam adeptus est Irenaeus martyr invictus, Ecclesiae Lugdunensis Pontifex: qui cum strenue refutarct perversas orientalium opiniones, Gnosticorum opera per fines romani imperii disseminatas, origines haereseon singularum (auctore Hieronymo), et ex quibus philosophorum fontibus emanar int..., explicavit (Epist, ad Magn.).


Nemo autem non novit Clementis Alexandrini disputationes, quas idem Hieronymus sic, honoris causa, commemorat : Quid in illis inductum ? imo quid non de media philosophia est ? (Loc. cit.). Multa ipse quidem incredibili varietate disseruit ad condendam philosophiae historiam, ad artem dialecticam rite exercendam, ad concordiam rationis cum fide conciliandam utilissima. Hunc secutus Origenes, scholae Alexandriae magisterio insignis, graecorum et orientalium doctrinis eruditissimus, perplura eademque laboriosa edidit volumina, divinis litteris explanandis, sacrisque dogmatibus illustrandis mirabiliter opportuna; quae licet erroribus, saltem ut nunc extant, omnino non vacent, magnam tamen complectuntur vim sententiarum, quibus naturales veritates et numero et firmitate augentur. Pugnat cum haereticis Tertullianus auctoritate sacrarum Litterarum ; cum philosophis, mutato armorum genere, philosophice ; hos autem tam acute et erudite convincit, ut iisdem palam fideliterque obiiciat : Neque de scientia, neque de disciplina, ut putatis, aequantur (Apologet. § 46). 



Arrnobius etiam, vulgatis adversus gentiles libris, et Lactantius divinis praesertim Institutionibus pari eloquentia et robore dogmata ac praecepta catholicae sapientiae persuadere hominibus strenue nituntur, non sic philosophiam evertentes, ut Academici solent (Inst. VII, cap. 7), sed partim suis armis, partim vero ex philosophorum inter se concertatone sumptis eos revincentes (De opif. Dei, cap. 21). — Quae autem de anima humana, de divinis attributis, aliisque maximi momenti quaestionibus, magnus Athanasius et Chrysostomus oratorum princeps, scripta reliquerunt, ita, omnium iudicio, excellunt, ut prope nihil ad illorum subtilitatem et copiam addi posse videatur. — Et ne singulis recensendis nimii simus, summorum numero virorum quorum est mentio facta, adiungimus Basilium magnum et utrumque Gregorium, qui, cum Athenis, ex domicilio totius humanitatis, exiissent philosophiae omnis apparatu affatim instructi, quas sibi quisque doctrinae opes infiammato studio pepererat, eas ad haereticos refutandos, instituendosque christianos converterunt.


Sed omnibus veluti palmam praeripuisse visus est Augustinus, qui ingenio praepotens, et sacris profanisque disciplinis ad plenum imbutus, contra omnes suae aetatis errores acerrime dimicavit fide summa, doctrina pari. Quem ille philosophiae locum non attigit; imo vero quem non diligentissime investigavit, sive cum altissima fidei mysteria et fidelibus aperiret, et contra adversariorum vesanos impetus defenderet; sive cum, Academicorum aut Manichaeorum commentis deletis, humanae scientiae fundamenta et firmitudinem in tuto collocavit, aut malorum, quibus premuntur homines, rationem et originem et causas est persecutus ? Quanta de Angelis, de anima, de mente humana, de voluntate et libero arbitrio, de religione et de beata vita, de tempore et aeternitate, de ipsa quoque mutabilium corporum natura subtilissime disputavit ? Post id tempus per Orientem Ioannes Damascenus, Basini et Gregorii Nazianzeni vestigia ingressus, per Occidentem vero Boetius et Anselmus, Augustini doctrinas professi, patrimonium philosophiae plurimum locupletarunt. 
Exinde mediae aetatis Doctores, quos Scholasticos vocant, magnae molis opus aggressi sunt, nimirum segetes doctrinae fecundas et uberes, amplissimis Sanctorum Patrum voluminibus diffusas, diligenter congerere, congestasque uno velut loco condere, in posterorum usum et commoditatem. 

Quae autem scolasticae disciplinae sit origo, indoles et excellentia, iuvat hic, Venerabiles Fratres, verbis sapientissimi viri, Praedecessoris Nostri, Sixti V fusius aperire : Divino Illius munere, qui solus dat spiritum scientiae et sapientiae et intellectus, quique Ecclesiam suam per saeculorum aetates, prout opus est, novis beneficiis auget, novis praesidiis instruit, inventa est a maioribus nostris sapientissimis viris, Theologia scholastica, quam duo potissimum gloriosi Doctores, angelicus s. Thomas et seraphicus s. Bonaventura, clarissimi huius facultatis professores.... excellenti ingenio, assiduo studio, magnis laboribus et vigiliis excoluerunt atque ornarunt, eamque optime dispositam, multisque modis praeclare explicatam posteris tradiderunt. Et huius quidem tam salutaris scientiae cognitio et exercitatio, quae ab uberrimis divinarum Litterarum, summorum Pontificum, sanctorum Patrum et Conciliorum fontibus dimanat, semper certe maximum Ecclesiae adiumentum afferre potuit, sive ad Scripturas ipsas vere et sane intelligendas et interpretandas, sive ad Patres securius et utilius peragendos et explicandos sive ad varios errores et haereses detenencias et refellendas: his vero novissimis diebus, quibus iam advenerunt tempora illa periculosa ab Apostolo descripta, et homines blasphemi, superbi, seductores proficiunt in peius, errantes et alios in errorem mittentes, sane catholicae fidei dogmatibus confirmandis et haeresibus confutandis pernecessaria est. (Bulla Triumphantis, an. 1588). 

Quae verba quamvis Theologiam scholasticam dumtaxat complecti videantur, tamen esse quoque de Philosophia eiusque laudibus accipienda perspicitur. Siquidem praeclarae dotes, quae Theologiam scholasticam hostibus veritatis faciunt tantopere formidolosam, nimirum, ut idem Pontifex addit, apta illa et inter se nexa rerum et causaram cohaerentia, illo ordo et dispositio tamquam militum in pugnando instructio, illa dilucidae definitiones et distinctiones, illa argumentorum firmitas et acutissimae disputationes, quibus lux a tenebris, verum a falso distinguitur, haereticorum mendacia multis praestigiis et fallaciis involuta, tamquam veste detracta patefiunt et denudantur, praeclarae, inquimus, et mirabiles istae dotes unice a recto usu repetendae sunt eius philosophiae, quam magistri scholastici, data opera et sapienti consilio, in disputationibus etiam theologicis, passim usurpare consueverunt. — Praeterea cum illud sit scholasticorum Theologorum proprium ac singulare, ut scientiam humanam ac divinam arctissimo inier se vinculo coniunxcrint, profecto Theologia, in qua illi exsiluerunt, non erat tantum honoris et commendationis ab opinione hominum adeptum, si mancam atque imperfectam aut levem philosophiam adhibuissent.


Iamvero inter Scholasticos Doctores, omnium princeps et magister, longe eminet Thomas Aquinas : qui, uti Caietanus animadvertit, veteres doctores sacros quia summe veneratns est, ideo intellectum omnium quodammodo sortitus est (In 2, 2ae, q. 148, a. 4 in fin.). Illorum doctrinas, velut dispersa cuiusdam corporis membra, in unum Thomas collegit et coagmentavit, miro ordine digessit, ct magnis incrementis ita ad auxit, ut catholicae Ecclesiae singulare praesidium et decus iure meritoque habeatur. Hic quidem ingenio docilis ct acer, memoria facilis et tenax, vitae integcrrimus, veritatis unice amator, divina humanaque scientia praedives, Soli comparatus, orbem terrarum calore virtutum fovit, et doctrinae splendore complevit. Nulla est philosophiae pars, quam non acute simul et solide pertractant : de legibus ratiocinandi, de Deo et incorporeis substantiis, de homine aliisque sensibilibus rebus, de humanis actibus eorumque principiis ita disputavit, ut in eo neque copiosa quaestionum seges, neque apta partium dispositio, neque optima procedendi ratio, neque principiorum firmitas aut argumentorum robur, neque dicendi perspicuitas aut proprietas, neque abstrusa quaeque explicandi facilitas desideretur.



Illud etiam accedit, quod philosophicas conclusiones angelicus Doctor speculatur est in rerum rationibus et principiis, quae quamlatissime patent, ct infmitarum fere veritatum semina suo velut gremio concludunt, a posterioribus magistris opportuno in fin. tempore et uberrimo cum fructu aperienda. Quam philosophandi rationem cum in erroribus refutandis pariter adhibuerit, illud a se ipse impetravit, ut et superiorum temporum errores omnes unus debellarit, et ad profligandos, qui perpetua vice in posterum exorituri sunt, arma invictissima suppeditant. — Praeterea rationem, ut par est, a fide apprime distinguens, utramque tamen amice consocians, utriusque tum iura conservavit, tum dignitati consuluit, ita quidem ut ratio ad humanum fastigium Thomae pennis evecta, iam fere nequeat sublimius assurgere; neque fides a ratione fere possit plura aut validiora adiumenta praestolari, quam quae iam est per Thomam consecuta.

Has ob causas, doctissimi homines, superioribus praesertim aetatibus, theologiae et philosophiae laude praestantissimi, conquisitis incredibili studio Thomae voluminibus immortalibus, angelicae sapientiae eius sese non tam excolendos, quam penitus innutriendos tradiderunt.


Omnes prope conditores et legíferos Ordinum religiosorum iussisse constat sodales suos, doctrinis s. Thomae studere et religiosis haerere, cauto, ne cui eorum impune liceat a vestigiis tanti viri vel minimum discedere. Ut Dominicianam familiam praetereamus, quae summo hoc magistro iure quodam suo gloriatur, ea lege teneri Benedictinos, Carmelitas, Augustinianos, Societatem Iesu, aliosque sacros Ordines complures, statuta singulorum testantur.


Atque hoc loco magna cum voluptate provolat animus ad celeberrimas illas, quae olim in Europa floruerunt, Academias et Scholas, Parisiensem nempe, Salmantinam, Complutensem, Duacenara, Tolosanam, Lovaniensem, Patavinam, Bononiensem, Neapolitanam, Coimbricensem, aliasque permultas. Quarum Academiarum nomen aetate quodammodo crevisse, rogatasque sententias, cum graviora agerentur negotia, plurimum in omnes partes valuisse, nemo ignorat. Iamvero compertum est, in magnis illis humanae sapientiae domiciliis, tamquam in suo regno, Thomam consedisse principem; atque omnium vel doctorum vel auditorum animos miro consensu in unius angelici Doctoris magisterio et auctori tate conquievisse.

Sed, quod pluris est, Bomani Pontifices Praedecessoris Nostri sapientiam Thomae Aquinatis singularibus laudum praeconiis, et testimoniis amplissimis prosecuti sunt. Nam Clemens VI (Bulla In Ordine), Nicolaus V (Breve ad FF. Ord Praedic. 1451. Cancell. Univ. Tolos.) Benedictus XIII (Bulla Pretiosus) aliique testantur, admirabili eius doctrina universam Ecclesiam illustrari ; s. Pius V (Bulla Mirabilis) vero fatetur eadem doctrina haereses confusas et convictas dissipar orbemque universum a pestiferis quotidie liberari erroribus; alii cum Clemente XII, (Bulla Verbi Dei) uberrima bona ab eius scriptis in Eclesiam universam dimanasse, Ipsumque eodem honore edendum esse affirmant, qui summis Ecclesiae doctoribus, Gregorio, Ambrosio, Augustino et Hieronymo defertur; alii tandem s. Thomam proponere non dubitarunt Academiis et magnis Lyeeis exemplar et magistrum, quem tuto pede sequerentur. Qua in re memoratu dignissima videntur b. Urbani V verba ad Academiam Tolosanam : Volumus et tenore praesentium vobis iniungimus, ut b. Thomae doctrinam tamquam veridicam et catholicam sectemini, eamdemque studeatis totis viribus ampliare. (Const. 5. a dat. die 3 Aug. 1368 ad Aug. 1752). Urbani autem exemplum Innocentius XII (Litt. in form. Brev., die 6 feb. 1694) in Lovaniensi studiorum Universitate, et Benedictus XIV in Collegio Dionysiano Granatensium renovarunt. His vero Pontificum maximorum de Thoma Aquinate iudiciis, veluti cumulus, Innocentii VI testimonium accedat : Huius (Thomae), doctrina prae ceteris, excepta canonica, habet proprietatem verborum, modum dicendorum, veritatem sententiarum, ita ut numquam qui eam tenuerint, inveniatur a veritatis tramite deviasse; et qui eam impugnaverit, semper fuerit de veritate suspectus (Serm. de S. Thom.).  
Ipsa quoque Concilia Oecumenica, in quibus eminet lectus ex toto orbe terrarum flos sapientiae, singularem Thomae Aquinati honorem habere perpetuo studuerunt. In Conciliis Lugdunensi, Viennensi, Florentino, Vaticano, deliberationibus et decretis Patrum interfuisse Thomam et pene praefuisse dixeris, adversus errores Graecorum, haereticorum et rationalistarum ineluctabili vi et faustissimo exitu decertantem. — Sed haec maxima est et Thomae propria, nec cum quopiam ex doctoribus catholicis communicata laus, quod Patres Tridentini, in ipso medio conclavi ordini habendo, una cum divinae Scripturae codicibus et Pontificum Maximorum decretis Summam Thomae Aquinatis super altari patere voluerunt, unde consilium, rationes, oracula peterentur.

Postremo haec quoque palma viro incomparabili reservata videbatur , ut ab ipsis catholici nominis adversariis obsequia, praeconia, admirationem extorqueret. Nam exploratum est, inter haereticarum factionum duces non defuisse, qui palam profiterentur, sublata semel e medio doctrina Thomae Aquinatis, se facile posse cum omnibus catholicis doctoribus subire certamen et vincere, et Ecclesiam dissipare. (Beza-Bucerus). Inanis quidem spes, et testimonium non inane.
His rebus et causis, Venerabiles Fratres, quoties respicimus ad bonitatem, vim preclarasque utilitates eius disciplinae philosophicae, quam maiores nostri adamarunt, iudicamus temere esse commissum, ut eidem suus honos non semper, nec ubique permanserit: praesertim cum philosophiae scholasticae et usum diuturnum et maximorum virorum iudicium, et, quod caput est, Ecclesiae suffragium favisse constaret. Atque in veteris doctrinae locum nova quaedam philosophiae ratio hac illae successit, unde non ii percepti sunt fructus optabiles ac salutares, quos Ecclesia et ipsa civilis societas maluissent. Adnitentibus enim Novatoribus saeculi XVI, placuit philosophari citra quempiam ad fidem respectum, petita dataque vicissim potestà le quaelibet pro lubitu ingenioque excogitandi. Qua ex re pronum fuit, genera philosophiae plus aequo multiplicari, sententiasque diversas atque inter se pugnantes oriri etiam de iis rebus, quae sunt in humanis cognitionibus praecipuae. A multitudine sententiarum ad haesitationes dubitationesque persaepe ventum est: a dubitationibus vero in errorem quam facile mentes hominum delabantur, nemo est qui non videat.
Hoc autem novitatis studium, cum homines imitatione trahantur, catholicorum quoque philosophorum animos visum est alicubi pervasisse ; qui patrimonio antiquae sapientiae posthabito, nova moliri, quam vetera novis augere et perficere maluerunt, certe minus sapienti consilio, et non sine scientiarum detrimento. Etenim multiplex haec ratio doctrinae, cum in magistrorum singulorum auctoritate arbitrioque nitatur, mutabile habet fundamentum, eaque de causa non firmam atque stabilem neque robustam, sicut veterem illam, sed nutantem et levem facit philosophiam. Cui si forte contingat, hostium impetu ferendo vix parem aliquando inveniri, eius rei agnoscat in seipsa residere causam et culpam. 


Quae cum dicimus, non eos profecto improbamus doctos homines atque solertes, qui industriam et eruditionem suam, ac novorum inventorum opes ad excolendam philosophiam afferunt: id enim probe intelligimus ad incrementa doctrinae pertinere. Sed magnopere cavendum est, ne illa industria atque eruditione tota aut praecipua exercitatio versetur.— Et simili modo de sacra Theologia iudicetur; quam multiplici eruditionis adiumento iuvari atque illustrari quidem placet, sed omnino necesse est, gravi Scholasticorum more tractari, ut, revelationis et rationis coniunctis in illa viribus, invictum fidei propugnaculum (Sixtus V. Bull, cit.) esse perseveret.

Optimo itaque consilio cultores disciplinarum philosophicarum non pauci, cum ad instaurandam utiliter philosophiam novissime animum adiecerunt, praeclaram Thomae Aquinatis doctrinam restituere, atque in pristinum decus vindicare studuerunt et student. Pari voluntate plures ex ordine Vestro, Venerabile Fratres, eamdem alacriter viam esse ingressos, magna cum animi Nostri laetitia cognovimus. Quos cum laudamus vehementer, tum hortamur, ut in suscepto consilio permaneant: reliquos vero omnes ex Vobis singulatim monemus, nihil Nobis esse antiquius et optabilius, quam ut sapientiae rivos purissimos ex angelico Doctore iugi et praedivite vena dimanantes, studiosae iuventuti large copioseque universi prae beatis.

Quae autem faciunt, ut magno id studio velimus, plura sunt. Principio quidem, cum in hac tempestate nostra, machinationibus et astu fallacis cuiusdam sapientiae, christiana lides oppugnali soleat, cuncti adolescentes, sed ii nominatim qui in Ecclesiae spem succrescunt, pollenti ac robusto doctrinae pabulo ob eam causam cnutriendi sunt, ut viribus validi, et copioso armorum apparatu instructi, mature assuescant causam religionis fortiter et sapienter agere, parati semper, secundum Apostolica monita ad satisfactionem omni poscenti rationem de ea, quae in nobis est, spe ( I. Pet. III 15) et exhortari in doctrina sana, et eos qui contradicunt, arguere (Tit. I, 9). 

Deinde plurimi ex iis hominibus qui, abalienato a fide animo, instituta catholica oderunt, solam sibi esse magistram ac ducem rationem profitentur. Ad bos autem sanandos, et in gratiam cum fide catholica restituendos, praeter supernaturale Dei auxilium, nihil esse opportunius arbitramur, quam solidam Patrum ct Scholasticorum doctrinam, qui firmissima fidei fundamenta, divinam illius originem, certam veritatem, argumenta quibus suadetur, beneficia in humanum genus collata, perfectamque cum ratione concordiam tanta evidentia et vi commonstrant, quanta nectendis mentibus vel maxime invitis et repugnantias abunde sufficiat.
Domestica vero, atque civilis ipsa societas, quae ob perversarum opinionum pestem quanto in discrimine versetur, universi perspicimus, profecto pacatior multo et securior consisteret, si in Academiis et scholis sanior traderetur, et magisterio Ecclesiae conformior doctrina, qualem Thomae Aquinatis volumina complectuntur. Quae enim de germana ratione libertatis, hoc tempore in licentiam abeuntis, de divina cuiuslibet auctoritatis origine, de legibus earumque vi, de paterno et aequo summorum Principum imperio, de obtemperatione sublimioribus potestatibus, de mutua inter omnes caritate; quae scilicet de his rebus et aliis generis eiusdem a Thoma disputantur, maximum atque invictum robur habent ad evertenda ea iuris novi principia, quae pacato rerum ordini et publicae saluti periculosa esse dignoscuntur. Demum cunctae humanae disciplinae spem incrementi praecipere, plurimuinquc sibi debent praesidium polliceri ab hac, quae Nobis est proposita, disciplinarum philosophicarum instauratione. Etenim a philosophia tamquam a moderatrice sapientia, sanam rationem fectumque modum bonae artes mutuari, ab eaque, tamquam vitae communi fonte, spiritum haurire consueverunt. Facto et constanti experientia comprobatur, artes liberales tunc maxime floruisse, cum incolumis honor et sapiens iudicium philosophiae stetit; neglectas vero et prope obliteratas iacuisse, inclinata atque erroribus vel ineptiis implicita philosophia. 


Quapropter etiam physicae disciplinae quae nunc tanto sunt in pretio, et tot praeclare inventis, singularem ubique cient admirationem sui, ex restituta veterum philosophia non modo nihil detrimenti, sed plurimum praesidii sunt habiturae. Illarum enim fructuosae exercitationi et incremento non sola satis est consideratio factorum, contemplatioque naturae; sed, cum facta constiterint, altius assumendum est, et danda solerter opera naturis rerum corporearum agnoscendis, investigandisque legibus, quibus parent, et principiis, unde ordo illarum et unitas in varietate, et mutua affinitas in diversitate proficiscuntur. Quibus investigationibus mirum quantam philosophia scholastica vim et lucem, et opem, est allatum, si sapienti ratione tradatur.


Qua in re et illud monere iuvat, nonnisi per summam iniuriam eidem philosophiae vitio verti, quod naturalium scientiarum profectui et incremento adversetur. Cum enim Scholastica sanctorum Patrum sententiam secuti, in Anthropologia passim tradiderint, humanam intelligentiam nonnisi ex rebus sensibilibus ad noscendas res corpore materiaque carentes evehi, sponte sua intellexerunt, nihil esse philosopho utilius, quam naturae arcana diligenter investigare, et in rerum physicarum studio diu multumque versari. Quod et facto suo confirmarunt: nam s. Thomas, b. Albertus magnus, aliique Scholasticorum principes, non ita se contemplationi philosophiae dediderunt, ut non etiam multum operae in naturalium rerum cognitione collocarint: imo non pauca sunt in hoc genere dicta eorum et scita, quae recentes magistri probent, et cum veritate congruere fateantur. Praeterea, hac ipsa aetate, plures iique insignes scientiarum physicarum doctores palam aperteque testantur, inter certas ratasque recentioris Physicae conclusiones, et philosophica Scholae principia nullam veri nominis pugnam existere.


Nos igitur, dum edicimus libenti gratoque animo excipiendum esse quidquid sapienter dictum, quidquid utiliter fuerit a quopiam inventum atque excogitatum; Vos omnes, Venerabiles Fratres, quam enixe hortamur, ut ad catholicae fidei tutelam et decus, ad societatis bonum, ad scientiarum omnium incrementum auream sancti Thomae sapientiam restituais, et quam latissime propagetis. Sapientiam sancti Thomae dicimus: si quid enim est a doctoribus Scholasticis vel nimia subtilitate quaesitum, vel parum considerate traditum, si quid cum exploratis posterioris aevi doctrinis minus cohaerens, vel denique quoquo modo non probabile, id nullo pacto in animo est aetati nostrae ad imitandum proponi. Ceterum, doctrinam Thomae Aquinatis studeant magistri, a Vobis intelligenter lecti, in discipulorum animos insinuare; eiusque prae ceteris soliditatem atque excellentiam in perspicuo ponant. 



Eamdem Academiae a Vobis institutae aut instituendae illustrent ac tueantur, et ad grassantium errorum refutationem adhibeant. Ne autem supposita pro vera, neu corrupta pro sincera bibatur, providete ut sapientia Thomae ex ipsis eius fontibus hauriatur, aut saltem ex iis rivis, quos ab ipso fonte deductos, adhuc integros et illimes decurrere certa et concors doctorum hominum sententia est: sed ab iis, qui exinde Auxisse dicuntur, re autem alienis et non salubribus aquis creverunt, adolescentium animos arcendos curate.


Probe autem novimus conitus Nostros irritos futuros, nisi communia cepta, Venerabiles Fratres, Ille secundet, qui Deus scientiarum in divinis eloquiis (1 Sam. 2, 3) appellatur; quibus etiam monemur, omne datum optimum et omne donum perfectum desursum esse, descendens a Patre luminum (Gc. 1,17). Et rursus : Si quis indiget sapientia, postulet a Deo ; qui dat omnibus affluenter, et non improperat ; et dabitur ei (Ibid.). Igitur hac quoque in re exempla sequamur Doctoris angelici, qui numquam se lectioni aut scriptio dedit, nisi propitiato precibus Deo ; quique candide confessus est, quidquid sciret, non tam se studio aut labore suo sibi peperisse, quam divinitus accepisse : ideoque humili et concordi obsecratione Deum simul omnes exoremus, ut in Ecclesiae filios spiritum scientiae et intellectus emittat, et aperiat eis sensum ad intelligendam sapientiam. Atque ad uberiores percipiendos divinae bonitatis fructus, etiam B. Virginis Mariae, quae sedes sapientiae appellatur, efficacissimum patrocinium apud Deum interponile; simulque deprecatores adhibete purissimum Virginis Sponsum B. Iosephum, et Petrum ac Paulum Apostolos maximos, qui orbem terrarum, impura errorum lue corruptum, veritate renovarunt, et caelestis sapientiae lumine compleverunt.

Denique divini auxilii spe freti, et pastorali Vestro studio confisi, Apostolicam benedictionem, celestium munerum auspicem et singularis Nostrae benevolentiae testem, Vobis omnibus, Venerabiles Fratres, universoque Clero et populo singulis commisso, peramanter in Domino impertimur.

Datum Romae apud S. Petrum, die 4 Augusti ann. 1879, Pontificatus Nostri anno secundo.
 LEO PP. XIII   


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LETTRE ENCYCLIQUE ARCANUM DIVINAE,
Sur le mariage chrétien, 
du 10 février 1880


DE NOTRE TRES-SAINT-PERE LE PAPE LÉON XIII
SUR LE MARIAGE CHRETIEN 


A tous les Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques du monde catholique en grâce et communion avec le Siège apostolique

A nos vénérables Frères les Patriarches Primats, Archevêques et Evêques du monde catholique en grâce et communion avec le Siège Apostolique.

LEON XIII, PAPE

Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique,

Le mystérieux dessein de la sagesse divine que Jésus-Christ, le Sauveur des hommes, devait accomplir sur terre, avait pour objet de faire que Notre-Seigneur restaurât divinement par Lui et en Lui le monde, qui vieillisait comme frappé de vétusté. C'est ce que l'apôtre saint Paul exprimait en termes magnifiques lorsqu'il écrivait aux Ephésiens : ... Le mystère de sa volonté... c'est de restaurer dans le Christ toutes les choses qui sont au ciel et sur la terre ( Eph. I, 9-10. ).

Et en effet, lorsque le Seigneur Jésus-Christ, décida d'exécuter l'ordre que lui avait donné son Père, aussitôt, chassant la vétusté, il donna à toutes chose comme une nouvelle forme et un nouvel aspect. Car les blessures que le péché de notre premier père avait faites à la nature humaine, Lui-même les guérit : tous les hommes qui, par la nature était fils de colère, il les rétablit en grâce avec Dieu ; ils étaient fatigués par de longues erreurs, il les amena à la lumière et à la vérité ; ils étaient chargés de toutes sortes d'impuretés, ils les renouvela par l'infusion de toutes les vertus, et leur ayant rendu l'héritage de la béatitude éternelle, il leur donna l'espoir certain que leur corps mortel et caduc serait un jour participant de l'immortalité et de la gloire céleste.

Puis, afin que de si remarquables bienfaits demeurassent sur la terre aussi longtemps que les hommes eux-mêmes, il établit l'Eglise comme dispensatrice de ses dons et, prévoyant l'avenir, il ordonna qu'elle réglerait ce qui pourrait être troublé dans la société humaine, qu'elle rétablirait ce qui pourrait venir à déchoir.

Or, bien que cette restauration divine, dont Nous avons parlé, atteigne principalement et directement les hommes établis dans l'ordre surnaturel de la grâce, néanmoins les fruits précieux et salutaires qui en découlent se sont fait aussi largement sentir dans l'ordre naturel. Aussi la société universelle du genre humain, aussi bien que chaque homme en particulier, en ont-ils partout tiré une grande perfection.

En effet, l'ordre social chrétien une fois fondé, il arriva heureusement que tous les hommes et chacun d'eux apprirent et s'accoutumèrent à se reposer dans la providence paternelle de Dieu ; à nourrir l'espoir certain des secours célestes ; ce qui amena, par voie de conséquence, la force, la modération, la constance, l'égalité d'âme provenant de la paix, enfin un grand nombre de vertus éclatantes et de bonnes œuvres. 

Quant à la société domestique et civile, il faut admirer combien elle en a reçu de dignité, de force et d'honnêteté. L'autorité des princes devint plus équitable et plus sainte ; l'obéissance des peuples plus facile et plus prompte ; l'union des citoyens plus étroite ; plus sûr le droit de la propriété. Bref, la religion chrétienne veilla et pourvut à toutes les choses qui sont considérées comme utiles dans la cité : si bien que, comme le dit saint Augustin, il ne semble pas qu'elle aurait pu apporter plus d'aide pour bien vivre et vivre heureusement, si elle était née uniquement pour préparer et accroître les avantages et les commodités de la vie mortelle.

Mais notre dessein n'est pas d'énumérer tout ce qui a été fait en ce genre ; nous voulons seulement parler de la société familiale, dont le mariage est le principe et le fondement.

Tout le monde sait, Vénérables Frères, quelle est la véritable origine du mariage. Car bien que les détracteurs de la foi chrétienne refusent d'admettre en ce point la perpétuelle doctrine de l'Eglise, bien qu'ils s'efforcent depuis longtemps déjà d'effacer la mémoire de toutes les nations et de tous les siècles, ils n'ont pu malgré leurs efforts, ni éteindre, ni affaiblir la force et l'éclat de la vérité. Nous rappelons donc des choses qui sont connues de tous et ne font doute pour personne, en disant qu'après avoir, au sixième jour de la création, formé l'homme du limon de la terre, et après avoir envoyé sur sa face le souffle de vie, Dieu voulut lui adjoindre une compagne, qu'il tira merveilleusement du flanc de l'homme lui-même pendant qu'il dormait. En agissant ainsi, Dieu qui est la Providence même, voulut que ce couple fût le principe naturel de tous les hommes, principe par lequel il faudrait qu'en tout temps que se propageât le genre humain et qu'il se conservât sans que jamais cessassent les procréations.

Et cette union de l'homme et de la femme, afin qu'elle répondît mieux aux très sages conseils de Dieu,  se présenta, dès ce temps-là, elle s'offrit dès ce temps-là avec deux propriétés principales, et nobles entre toutes, qui furent comme profondément imprimées et gravées, à savoir l'unité et la perpétuité.  C'est ce que nous voyons déclaré et ouvertement confirmé dans l'Evangile par la divine autorité de Jésus-Christ qui affirma aux Juifs et aux apôtres que le mariage, en vertu de son institution même, ne devait exister qu'entre deux personnes, c'est-à-dire entre l'homme et la femme ; que des deux il devait se former comme une seule chair, et que le lien nuptial était, par la volonté de Dieu, si intimement et si fortement noué, qu'il n'est au pouvoir de personne de le délier ou de le rompre. L'homme s'attachera à la femme, et ils seront deux en une seule chair. C'est pourquoi ils ne sont déjà plus deux, mais une seule chair. Ce que Dieu donc a uni, que l'homme ne le sépare point (Matth. XIX, 5-6).

Mais cette forme de mariage, si excellente et si élevée, commença peu à peu à se corrompre et à disparaître chez les peuples païens, elle parut même se corrompre et s'obscurcir jusque dans la race des Hébreux. Car chez eux, cette coutume s'était établie au sujet des épouses, qu'il fût permis à chaque homme d'en avoir plus d'une, et après, comme Moïse, en raison de la dureté de leur cœur (Matth. XIX, 8 ), eut la condescendance de leur laisser la faculté de la répudiation, la voie fut ouverte au divorce.

Quant à la société païenne, il paraîtrait à peine croyable de dire quelle déformation et quelle corruption les noces avaient subies, car elles étaient soumises aux flots des erreurs de chaque peuple et des plus honteuses passions.

Plus ou moins, toutes les nations parurent ainsi désapprendre la notion et l'origine vraie du mariage, et c'est pourquoi de toutes parts on édictait sur le mariage des lois qui parussent répondre au besoin public, mais non pas celles que réclamait la nature. Des rites solennels, inventés selon les caprices des législateurs, faisaient que les femmes obtenaient ou bien le nom honnête d'épouse, ou bien le nom honteux de concubine. Bien plus, on en était venu à ce point que, par l'autorité des chefs de l'Etat, on décidait qui pouvait se marier et qui ne le pouvait pas, les lois étant de la sorte iniques pour beaucoup, et pour beaucoup injurieuses. En outre, la polygamie, la polyandrie, le divorce furent cause que le lien nuptial se relâcha considérablement.

Il s'éleva aussi une grande perturbation dans les droits et les devoirs mutuels des époux, le mari ayant acquis la propriété de son épouse et lui ordonnant, souvent sans juste cause, de reprendre ses biens ; pendant qu'à lui-même il lui était permis de se précipiter dans la licence la plus indomptée et la plus effrénée, et de fréquenter les lupanars et les servantes comme si la faute venait de la dignité compromise et non de la volonté qui fait le mal  (S. Jérôme Epist. 77, 3 PL 22, 691 ).

Au milieu de ce déchaînement du libertinage de l'homme, rien n'était plus misérable que la femme, rabaissée à ce point d'humiliation qu'elle était en quelque sorte considérée comme un instrument acheté pour assouvir la passion ou pour obtenir une postérité. On n'eut même pas honte de vendre et d'acheter les femmes pour le mariage, ainsi que l'on fait pour les choses matérielles (Arnobius, Adversus Gentes, 4) ; en même temps on donnait au père et au mari la faculté d'infliger à la femme le dernier supplice.

Sortie de tels mariages, la famille était nécessairement, ou bien dans la main de l'Etat, ou bien à la merci du père à qui les lois donnaient, en outre, le pouvoir non-seulement de faire et de rompre à son gré les mariages de ses enfants, mais d'exercer sur eux-mêmes un barbare pouvoir de vie et de mort (Dionysius Halicarnassus, lib. II, c. 26-27 ). Mais enfin un soulagement et un remède furent divinement appliqués à tant de vices et à tant d'ignominies dont les mariages étaient souillés ; Jésus-Christ, voulant rétablir la dignité humaine et perfectionner les lois mosaïques, montra un souci du mariage, qui ne fut ni la plus petite ni la dernière de ses sollicitudes ; car il voulut ennoblir par sa présence les noces de Cana en Galilée, et il les rendit mémorables par le premier des prodiges qu'il mit au jour (Joan. II ). C'est pourquoi les commencements d'une nouvelle sainteté dans les mariages paraissent dater de ce jour-là.

Ensuite il ramena le mariage à la noblesse de sa première origine, soit en réprouvant les mœurs des Hébreux qui abusaient de la multiplicité des épouses et de la faculté de les répudier, soit surtout en prescrivant que personne n'osât séparer ce que Dieu avait joint par un lien d'union perpétuelle. C'est pourquoi, après avoir écarté les difficultés que l'on tirait des institutions mosaïques, il formula, en qualité de législateur suprême, cette règle sur le mariage : Or, je vous dis que quiconque aura renvoyé sa femme hors le cas de fornication et en aura pris une autre, commet un adultère, et celui qui aura pris celle qui a été renvoyée commet aussi un adultère (Matth. XIX, 9 ).

Or ce qui a été décrété et établi par l'autorité de Dieu au sujet des mariages, fut transmis oralement ou dans l'Ecriture, en termes plus explicites et plus clairs, par les apôtres, messagers des lois divines. Or, il faut rappeler ce que, fidèles à l'enseignement des Apôtres, les Saints Pères, les Conciles et la tradition universelle de l'Eglise nous ont toujours affirmé (Conc. Trid., sess. XXIV, in principio), à savoir que Notre-Seigneur Jésus-Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement ; qu'il a fait en même temps que les époux, revêtus et munis de la grâce céleste, fruit de ses mérites, pussent se sanctifier dans le mariage même, et qu'en ce mariage, rendu conforme au modèle de à son union mystique avec l'Eglise, il a rendu l'amour naturel plus parfait et resserré plus étroitement, par le lien de la divine charité, la société familiale, déjà indivisible de sa nature (Conc. Trid., sess. XXIV, cap.1, De reformatione matrimonii). Epoux, dit saint Paul aux Ephésiens, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise et s'est livré lui-même pour elle afin de la sanctifier... Les époux doivent aimer leurs femmes comme leur propre corps... car jamais personne n'a haï sa chair, mais il la nourrit et la soigne comme fait le Christ pour l'Eglise, parce que nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. Ce sacrement est grand ; je dis dans le Christ et dans l'Eglise (Eph. V, 25-32).

Les apôtres nous ont appris de même que l'unité et la fixité perpétuelle, qui était requise à l'origine du mariage, Jésus-Christ a voulu qu'elle fût sainte et qu'on ne la violât en aucun temps. A ceux qui sont unis par le mariage, dit encore saint Paul, je dis, ou plutôt ce n'est pas moi, c'est le Seigneur, que la femme ne doit pas s'éloigner de son mari ; que si elle s'en retire, qu'elle reste sans se marier, ou qu'elle se réconcilie avec son mari (I Cor. VII, 10-11). Et encore : La femme est liée à la loi, tant que vit son mari ; si son mari vient à mourir, elle est libre (I Cor. VII, 39 ). C'est pour ces motifs que le mariage est un grand sacrement (Eph. V, 32 ), honorable en tout ( Hebr. XIII, 4 ), pieux, chaste, digne de respect parce qu'il renferme l'image et la signification des choses les plus élevées.

Mais ce n'est pas uniquement dans ce qui vient d'être rappelé que se trouve la chrétienne et souveraine perfection du mariage ; car il a été proposé en premier lieu à la société nuptiale quelque chose de plus haut et de plus noble qu'il n'en avait été au paravant ; il lui est ordonné en effet de tendre, non pas seulement à la propagation du genre humain, mais à l'enfantement du peuple de l'Eglise, d'un peuple de concitoyens des saints et de serviteurs de Dieu (Eph. II, 19) , afin qu'un peuple fût procréé et élevé pour le culte et la religion du vrai Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ (Catéch. Rom., c. XXVII, IV ).

En second lieu, les devoirs de chacun des deux époux furent nettement définis, leurs droits exactement fixés. Il faut qu'ils se souviennent toujours qu'ils se doivent mutuellement le plus grand amour, une foi constante, une aide prompte et assidue. L'homme est le prince de la famille et le chef de la femme ; pour celle-ci parce qu'elle est la chair de sa chair et l'os de ses os, elle doit être soumise à son mari et lui obéir, non à la manière d'une esclave, mais d'une compagne, c'est-à-dire de manière à ce que ni l'honnêteté ni la dignité ne manquent à l'obéissance ainsi rendue. Dans celui qui commande, ainsi que dans celle qui obéit, puisqu'ils rappellent tous deux l'image, l'un du Christ, l'autre de l'Eglise, il faut que la charité divine soit la règle perpétuelle du devoir, car le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Eglise. Mais de même que l'Eglise est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent être soumises à leurs maris en toutes choses (Eph. V, 23-24).

Pour ce qui regarde les enfants, ils doivent être soumis à leurs parents, leur obéir et les honorer par devoir de conscience. En retour, les parents doivent appliquer toutes leurs pensées et tous leurs soins à protéger leurs enfants et surtout les élever dans la vertu. Priez, élevez-les (vos fils), dans la discipline et la crorrection du Seigneur (Eph. VI, 4) . On peut facilement comprendre par là que les devoirs des époux sont nombreux et graves à cause de la la vertu qu'ils reçoivent dans le sacrement, mais ces devoirs deviennent cependant pour les bons époux non seulement tolérables, mais pleins de joie.

Lorsque Jésus-Christ eut ainsi ramené le mariage à une si grande perfection, il en remit et en confia toute la discipline à l'Eglise. L'Eglise, en effet, exerça ce pouvoir sur les mariages des chrétiens en tout temps et en tout lieu. Elle le fit de façon à montrer évidemment que ce pouvoir lui appartenait en propre, qu'il ne lui venait pas du consentement des hommes, mais qu'elle l'avait acquis par la volonté divine de son auteur. On sait assez avec quel soin et quelle vigilance elle s'occupa de maintenir la sainteté du mariage et de lui garder son véritable caractère pour qu'il soit utile de le démontrer.

Ainsi une décision du concile de Jérusalem a réprouvé les amours dissolues et libres (Act. XV, 29 ), Saint Paul condamne un citoyen de Corinthe, coupable d'inceste ( I Cor. V, 5), l'Eglise a toujours, avec la même énergie, repoussé et réprimé les efforts de ceux qui s'attaquèrent au mariage chrétien, tels que les gnostiques, les manichéens, les montanistes, dans les premiers temps du christianisme, et de nos jours, les mormons, les saint-simoniens, les phalanstériens, les communistes.

Ainsi encore le droit du mariage fut établi égal entre tous et le même pour tous, par la suppression de l'ancienne distinction entre esclaves et hommes libres. Les droits du mari et de la femme devinrent semblables. Comme le disait saint Jérôme, chez nous ce qui n'est pas permis aux femmes ne l'est pas non plus aux maris et ils subissent le même joug sous une même condition (S. Jérôme, Epist. 77 PL 22, 691). Ces droits trouvèrent dans l'affection mutuelle et les devoirs réciproques un affermissement solide, la dignité de la femme a été reconnue et garantie. Il a été défendu à l'homme de punir de mort la femme adultère et de violer la foi jurée, pour satisfaire ses passions et son impudicité. Et, ce qui est aussi de grande importance, l'Eglise limita, dans la mesure voulue, le pouvoir du père de famille, afin que la juste liberté des fils et des filles désireux de se marier ne fût en rien diminué (Cap. 30, quest. 3, ch. 3 de cognat. spirit.). Elle décréta la nullité des mariages entre parents et alliés à un certain degré (Cap. 8 de consang. et affin., ch. 1 de cognat. legali), afin que l'amour surnaturel des époux se répandît en un champ plus vaste. Elle prit soin, tant qu'elle le put, d'écarter du mariage l'erreur, la violence et la fraude (Cap. 26 de sponsal, ch 13, 15, 29 de sponsal. et matrim.) Elle voulut que la sainte pudeur de la couche nuptiale, la sécurité des personnes (Cap. 1 de convers. infid. ; ch. 5 et 6 de eo qui duxit in matr.), l'honneur des mariages (Cap. 3, 5 et 8, desponsal. et matr., Trid. sess. XXIV, ch. 3 de refaom. matr.), les droits de la religion (cap. 7 de divort.), fussent maintenus et sauvegardés. Enfin, elle entoura cette institution divine de tant de force, de tant de lois prévoyantes, que, pour tout juge impartial, l'Église, même en ce qui concerne le mariage est la meilleure garde, la meilleure défense de la société humaine. Sa sagesse a triomphé de la course du temps, de l'injustice des hommes, des vicissitudes innombrables de la politique.

Mais en raison des efforts de l'ennemi du genre humain, il y a des hommes qui, répudiant avec ingratitude les autres bienfaits de la Rédemption, méprisent ou méconnaissent tout à fait la restauration opérée du mariage dans sa perfection. On reproche à la plupart des anciens d'avoir combattu le mariage en quelques-unes de ses prérogatives, mais combien plus pernicieuse est la faute de ceux qui, à notre époque, veulent modifier de fond en comble la nature du mariage qui est parfaite et complète sous tous ses rapports et dans toutes ses parties !

La raison principale de ces attaques, c'est qu'imbus des opinions d'une fausse philosophie et livrés à des habitudes corrompues, de nombreux esprits ont avant tout l'horreur de la soumission et de l'obéissance, et ils travaillent avec acharnement à amener, non seulement les individus, mais encore les familles et toute la société humaine, à mépriser orgueilleusement la souveraineté de Dieu. 

Or, comme la source et l'origine de la famille et de la société humaine tout entière se trouvent dans le mariage, ils ne peuvent souffrir en aucune façon qu'il soit soumis à la juridiction de l'Eglise. Bien plus, ils s'efforcent de le dépouiller de toute sainteté et de le faire entrer dans la petite sphère de ces choses instituées par l'autorité humaine, régies et administrées par le droit civil. 

De là il devait nécessairement arriver qu'ils attribuent aux chefs de l'Etat et qu'ils refusent à l'Eglise tout droit sur les mariages ; qu'ils affirment qu'elle n'a exercé autrefois un pouvoir de ce genre qua par concession des princes, ou par usurpation. Mais, disent-iles, il est temps désormais que les chefs d'Etat revendiquent énergiquement leurs droits et se mettent à régler librement tout ce qui concerne la matière du mariage. 

C'est de là qu'est venu ce que l'on appelle vulgairement le mariage civilDe là ces lois promulguées sur les cas d'empêchement de mariage ; de là ces sentences judiciaires sur les contrats de mariage, décidant s'ils sont valides ou non. Enfin nous voyons que tout pouvoir de légiférer ou de juger en cette matière a été si soigneusement enlevé à l'Église, que désormais on ne tient plus aucun compte, ni de son autorité divine, ni des lois prudentes sous l'empire desquelles ont vécu pendant si longtemps les peuples qui reçurent avec la sagesse chrétienne la lumière de la civilisation.

Cependant les rationalistes et tous ceux qui, se posant en adorateurs absolus de la divinité de l'Etat, s'efforcent par ces mauvaises doctrines de jeter le trouble dans tous les peuples, ne peuvent échapper au reproche de fausser la vérité. En effet, comme le mariage a Dieu pour auteur et a été dès le principe comme une figure de l'incarnation du Verbe de Dieu, il y a par cela même en lui quelque chose de sacré et de religieux, qui n'est pas surajouté, mais inné, et qu'il ne doit pas aux hommes, mais qu'il tient de la nature. 

C'est pourquoi Innocent III et Honorius III, Nos prédécesseurs ont pu, avec raison et sans témérité, affirmer que le sacrement de mariage existe chez les fidèles et chez les infidèles. Ainsi l'attestent les témoignages mêmes de l'antiquité, les mœurs et les institutions des peuples qui ont été les plus civilisés et se sont distingués par une connaissance plus parfaite du droit et de l'équité. Il est certain que chez tous ces peuples, par l'effet d'une perception innée et habituelle, l'idée du mariage éveillait spontanément dans l'esprit la notion d'une chose associée à la religion et à les choses saintes. Aussi était-il d'usage chez eux de ne point célébrer de mariage sans les cérémonies du culte, l'autorité des Pontifes et le ministère des prêtres ; tant avaient de force, même dans les âmes privées de la doctrine céleste, la nature des choses, le souvenir des origines et la conscience du genre humain ! Le mariage étant donc, de lui-même, par essence et par nature, une chose sacrée, doit être réglé et régi, non par le pouvoir des princes, mais par la divine autorité de l'Église qui seule a le magistère des choses sacrées.

Il faut considérer ensuite la dignité du sacrement qui, en se surajoutant au mariage chrétien, l'a rendu beaucoup plus noble. Or, par la volonté de Jésus-Christ, l'Eglise seule peut et doit statuer et disposer sur les sacrements. Il est donc tout à fait absurde de vouloir faire passer aux mains de l'autorité civile la moindre parcelle de ce pouvoir.

Enfin, le témoignage de l'histoire est ici très important et très fort. Il montre manifestement que ce pouvoir législatif et judiciaire, dont Nous parlons, a toujours été librement exercé par l'Eglise, même dans les temps où il serait ridicule et insensé d'imaginer pour cela l'assentiment ou la connivence des chefs de l'Etat. En effet, quoi de plus inouïe et de plus absurde que de prétendre que le Christ Notre-Seigneur ait reçu délégation du procureur de la province ou du roi des Juifs, pour condamner l'habitude invétérée de la polygamie et de la répudiation ! de même, que l'apôtre saint Paul, lorsqu'il interdit les divorces et les mariages incestueux, ait agi par permission ou par mandat tacite de Tibère, de Caligula, de Néron ! On ne pourra jamais non plus persuader à un homme sain d'esprit, que toutes les lois de l'Eglise sur la sainteté et l'indissolubilité du mariage, sur les unions entre esclaves et femmes libres aient été promulguées après autorisation obtenue des empereurs romains. Ces ennemis déclarés du nom chrétien n'avaient rien de plus à cœur que de l'étouffer par la violence et le massacre. Ceci est d'autant plus évident que le droit établi par l'Eglise s'écartait parfois du droit civil, au point qu'Ignace le Martyr (Epistola ad Polycarpum, cap. 5 PG 5, 723-724) , Justin (Apolog. Maj., 15 PG 6. 349A. B), Athenagoras (Legat. pro Christian., 32, 33 PG 6, 963-968) et Tertullien (De coron. milit., 13 PL 2, 116), dénonçaient publiquement, comme illicites et adultères, quelques-unes de ces unions que les lois impériales favorisaient cependant.

Par la suite, lorsque toute la puissance eut passé aux empereurs chrétiens, le Souverain Pontife et les évêques réunis en conciles continuèrent toujours, avec la même liberté et la même conscience de leur droit, à ordonner et à défendre au sujet du mariage ce qu'ils jugeaient utile, ce qui leur semblait convenir aux différentes époques, malgré le désaccord qui pouvait exister entre leurs décrets et les institutions civiles. Personne n'ignore combien de décisions, souvent contraires aux ordonnances de la législation impériale, furent prises par les pasteurs de l'Eglise dans les conciles de Grenade, d'Arles, de Chalcédoine, dans le deuxième de Milève et dans les autres, au sujet des empêchements de mariages pour motifs de vœu, de différence du culte, de consanguinité, de crime, d'honnêteté publique. Bien loin de s'attribuer le pouvoir sur le mariage chrétien, les princes ont plutôt reconnu et proclamé qu'il appartenait, dans sa plénitude, à l'Eglise. En effet, Honorius, Théodose le Jeune, Justinien, n'hésitèrent pas à avouer que, dans les matières qui se rapportent au mariage, ils n'avaient d'autre autorité que celle de gardiens et de défenseurs des saints canons. Quant aux empêchements de mariage, s'ils promulguèrent à ce sujet des édits, ils en exposèrent spontanément le motif en déclarant qu'ils le faisaient avec la permission et par l'autorité de l'Eglise. C'est à son jugement d'ailleurs qu'ils avaient coutume de recourir ou de déférer avec respect dans les controverses au sujet de la légitimité des naissances, des divorces, et de toutes les questions enfin qui avaient quelque rapport essentiel avec le lien conjugal. Il a donc été défini à bon droit au concile de Trente qu'il est au pouvoir de l'Eglise d'établir des empêchements dirimants (Conc. Trid., sess. XXIV, can. 4) et que les causes matrimoniales ressortissent aux tribunaux ecclésiastiques ( Ibid., can. 12).

Que personne non plus ne se laisse prendre à cette distinction, tant prônée des légistes régaliens, qui consiste à séparer le contrat de mariage du sacrement, dans le but de livrer le contrat au pouvoir et au jugement des princes temporels, en réservant à l'Eglise le sacrement.

Une pareille distinction, ou, pour mieux dire, une telle séparation ne saurait être admise, puisqu'il est reconnu que, dans le mariage chrétien, le contrat ne peut être séparé du sacrement et qu'en conséquence il ne peut y avoir contrat véritable et légitime, sans qu'il y ait, par cela même, sacrement. En effet, Notre-Seigneur Jésus-Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement ; or, le mariage c'est le contrat lui-même, s'il est fait selon le droit.

En outre, le mariage est un sacrement, parce qu'il est un signe sacré qui produit la grâce et offre l'image des noces mystiques du Christ avec l'Eglise. Or, la forme et la figure de ces noces sont précisément représentés par le lien par lequel l'homme et la femme sont attachés l'un à l'autre, et qui n'est autre que le mariage lui-même. D'où il résulte que toute union légitime entre chrétiens est donc évidemment, en soi et par soi, sacrement, et qu'il n'y a rien de plus contraire à la vérité que de considérer le sacrement comme une sorte de cérémonie additionnelle, ou un caractère extrinsèque qui puisse au gré des hommes être disjoint et retranché du contrat. 

Donc, la raison ne prouve pas, et l'histoire, ce témoin des temps, ne montre pas davantage que le pouvoir sur le mariage des chrétiens ait été légitimement attribué aux chefs de l'Etat. Si le droit d'autrui a été violé en cette matière, personne ne pourra dire qu'il l'a été par l'Eglise.

Plût à Dieu que les oracles des naturalistes ne fussent pas aussi féconds en ruines et en calamités qu'ils sont pleins de mensonge et d'injustice ! Mais on voit facilement quels maux ont produit les mariages profanes et le mal qu'ils causeraient dans la société tout entière.

C'est une loi divinement établie dès l'origine, que les institutions dont Dieu et la nature ont été les auteurs, nous sont d'autant plus utiles et salutaires qu'elles demeurent plus intégralement et plus immuablement dans leur état primitif. Car Dieu, le créateur de toutes choses, savait bien ce qu'exigeaient l'établissement et la conservation de chacune d'elles et Il les a toutes ordonnées par sa volonté et dans son esprit, de façon que chacune atteignît convenablement sa fin. Mais si la témérité ou la malice des hommes veut changer et troubler l'ordre des choses établi avec la plus admirable providence, alors les institutions les plus sagement et les plus utilement disposées deviennent nuisibles ou cessent d'être utiles, soit qu'elles aient en se modifiant perdu leur efficacité pour le bien, soit que Dieu lui-même veuille tirer ce châtiment de l'orgueil et de l'audace des hommes.

Or, ceux qui nient le caractère sacré du mariage et qui, après l'avoir dépouillé de toute sainteté, le mettent au rang des choses profanes, renversent les fondements de la nature, et autant ils s'opposent aux desseins de la divine Providence, autant ils détruisent, autant qu'il est en eux, ce que Dieu a établi. Aussi n'est-il pas étonnant que ces efforts insensés et impies produisent cette accumulation de maux si funestes au salut des âmes et la plus dangereuse pour l'existence de la société.


Si l'on considère la fin de l'institution divine du mariage, Dieu a voulu évidemment mettre en lui les sources les plus fécondes du bien et du salut publics. En effet, le mariage, qui tend à la propagation du genre humain, a aussi pour objet de rendre la vie des époux meilleure et plus heureuse. Il le fait de plusieurs manières : par l'assistance mutuelle dans le support des épreuves de la vie, par un amour constant et fidèle, par la mise en commun de tous les biens, par la grâce céleste qui émane du sacrement.

Le mariage est aussi, pour la famille, une aide très efficace, car quand il est selon l'ordre de la nature et conforme aux desseins de Dieu, il contribue puissamment à maintenir la concorde entre parents, à assurer la bonne éducation des enfants, à régler la puissance paternelle sur le modèle de la puissance divine, à rendre les enfants obéissants à leurs parents et les serviteurs à leurs maîtres.

Les Etats peuvent attendre de tels mariages une race et des générations de citoyens qui, animés de sentiments honnêtes et élevés dans le respect et l'amour de Dieu, se considéreront comme obligés d'obéir à ceux qui commandent justement et légitimement, d'aimer leur prochain et de ne léser personne.

Ces résultats, si nombreux et si importants, le mariage les a réellement procurés, aussi longtemps qu'il a conservé les qualités de sainteté, d'unité et de perpétuité qui font toute sa force féconde et salutaire. Il aurait certainement continué à produire les mêmes effets, s'il était resté toujours et partout sous l'autorité et sous la sauvegarde de l'Eglise, fidèle gardienne et revendicatrice de ses prérogatives. Mais parce qu'on a voulu quelques fois substituer le droit humain au droit naturel et divin, non seulement le caractère et l'éminente notion du mariage, imprimée et comme scellée par la nature dans l'esprit des hommes, a commencé à s'altérer, mais de plus dans les mariages des chrétiens eux-mêmes, la source productrice de ces grands bienfaits s'est beaucoup affaiblie par la malice des hommes.

Car quel résultat peut-on attendre des unions conjugales d'où l'on veut bannir la religion chrétienne, qui est la mère de tous les biens, qui entretient les plus hautes vertus, qui excite et entraîne vers tout ce qui honore une âme généreuse et élevée ?

La religion écartée et rejetée, le mariage tombe nécessairement sous la servitude de la nature vicieuse de l'homme et des pires passions maîtresses de son cœur, l'honnêteté naturelle ne pouvant pas lui fournir une efficace protection. C'est de là que tant de maux ont découlé non seulement dans les familles particulières, mais aussi dans les Etats. Car sans la crainte salutaire de Dieu, sans cet adoucissement aux épreuves de la vie qu'on ne trouve nulle part autant que dans la religion chrétienne, il arrive très souvent, ce qui est presque fatal, que les charges et les devoirs du mariage semblent insupportables.

Le nombre n'est que trop grand de ceux qui, jugeant que le lien contracté dépend de leur volonté et d'un droit purement humain, éprouvent le désir de le rompre lorsque l'incompatibilité des caractères, ou la discorde, ou l'infidélité d'un des époux, ou le consentement réciproque, ou d'autres raisons les engagent à recouvrer leur liberté. Et si la loi s'oppose à la réalisation de leurs intentions déréglées, ils s'écrient que les lois sont injustes, inhumaines, contraires au droit de citoyens libres. Ils en concluent qu'il faut mettre tout en œuvre pour les annuler et les abroger et leur autoriser le divorce par une loi plus commode.

Les législateurs actuels, qui professent un attachement si tenace aux mêmes principes de droit ne peuvent pas se défendre contre ces tendances perverses dont nous avons parlé, lors même qu'ils le voudraient ardemment. C'est pourquoi on en conclut qu'il faut céder aux exigences de l'époque et que le divorce doit être autorisé.

C'est ce que l'histoire elle-même nous apprend, par exemple, à la fin du siècle dernier. Pendant cette révolution ou plutôt cette dissolution de la France, alors que la société s'était sécularisée en chassant Dieu de son sein, on en vint finalement à sanctionner le divorce par les lois. Beaucoup de gens désirent aujourd'hui les voir remises en vigueur, parce qu'ils veulent bannir Dieu et l'Église et les chasser de la société civile, s'imaginant follement qu'il faut demander à de pareilles lois un remède suprême à la corruption croissante des mœurs.

Mais il est à peine besoin de dire tout ce que le divorce renferme de conséquences funestes.

Il rend les contrats de mariage révocables ; il détruit l'affection mutuelle ; il fournit de dangereux stimulants à l'infidélité ; il compromet la protection et l'éducation des enfants ; il offre une occasion de dissolution à la société familiale ; il sème des germes de discorde entre les familles ; il dégrade et ravale la dignité de la femme, qui court le danger d'être abandonnée après avoir servi aux passions de l'homme.

Or il n'y a rien de plus puissant pour détruire les familles et briser la force des Etats que la corruption des mœurs. Il n'y a donc rien de plus contraire à la prospérité des familles et des Etats que le divorce. Né de la perversion morale des peuples, le divorce, l'expérience l'atteste, ouvre la voie et la porte à une dépravation plus grande encore des mœurs privées et publiques.

Ces maux paraîtront encore plus graves si l'on considère qu'une fois la liberté du divorce accordée, il n'y aura jamais d'obstacle assez puissant pour la contenir dans les limites déterminées et prévues d'avance.

Grande est la force des exemples, plus grande encore est celle des passions. Avec de pareils stimulants, il doit arriver que le désir effréné du divorce, s'insinuant chaque jour davantage, s'empare d'un plus grand nombre de cœurs. C'est comme une maladie qui se propage par contagion, ou comme un fleuve qui déborde après avoir franchi ses digues.

Toutes ces choses sont évidentes par elles-mêmes. Elles deviennent plus manifestes encore par l'évocation des souvenirs du passé. Dès que la loi eut facilité les divorces, on vit croître rapidement les dissentiments, les querelles, les séparations. Il en est résulté une telle corruption que ceux mêmes qui avaient été les défenseurs du divorce en vinrent à se repentir de leur œuvre. S'ils n'avaient cherché à temps à y remédier par la loi contraire, il était à craindre que la société ne courût précipitamment à sa perte.

On rapporte que les anciens Romains virent avec horreur les premiers cas de divorce. Mais le sentiment de l'honnêteté s'oblitéra bientôt dans les esprits. La pudeur, modératrice de la passion, disparut. La foi conjugale fut alors violée avec une telle licence qu'on peut admettre comme très vraisemblable ce que nous lisons dans plusieurs écrivains, que les femmes avaient coutume de compter leurs années, non par le changement des consuls, mais par celui de leurs maris.

De même chez les protestants, on avait d'abord promulgué des lois pour permettre le divorce en certains cas déterminés, vraiment peu nombreux. Mais, on le reconnut bientôt, en raison du rapprochement de causes semblables, le nombre s'en accrut en Allemagne, en Amérique et ailleurs, à tel point que les gens encore sensés estimèrent souverainement déplorable cette extrême dépravation des mœurs et l'intolérable imprudence des lois. 

Les choses ne se passèrent pas autrement dans les Etats catholiques. Lorsqu'on y permit la rupture des mariages, la multitude des inconvénients qui en résultèrent dépassa de beaucoup les prévisions des législateurs. Ce fut un crime très fréquent que d'imaginer toute espèce d'artifices et de fraudes, et au moyen de sévices, d'injures et d'adultères, de forger des cas de divorce pour pouvoir dissoudre impunément les liens trop lourds de l'union conjugale. L'honnêteté publique en fut si ébranlée, que tous jugèrent qu'il fallait travailler au plus tôt à corriger les lois.

Comment douter que les lois favorables au divorce ne puissent avoir des suites également tristes et désastreuses, si elles étaient remises maintenant en vigueur ? Les inventions et les décrets des hommes ne sauraient avoir le pouvoir de changer la nature et le caractère des choses. Aussi ceux-là comprennent bien mal le bien public, qui croient pouvoir impunément bouleverser la condition essentielle du mariage, et qui, au mépris de la sainteté attachée au mariage par la religion et le sacrement, semblent vouloir l'avilir et l'abaisser au-dessous même du niveau établi par les lois païennes. S'ils ne changent pas d'avis, les familles et la société humaine auront donc toujours à craindre d'être misérablement jetées dans ce conflit et ce bouleversement universels, projetés depuis longtemps par les sectes criminelles des socialistes et des communistes. On voit combien il est déraisonnable et absurde de demander le salut public au divorce, qui doit plutôt amener la ruine certaine de la société.

Il faut donc le reconnaître, l'Eglise catholique a bien mérité de tous les peuples par le soin qu'elle a pris constamment de protéger la sainteté et la perpétuité des mariages. On lui doit une grande reconnaissance pour ses interventions. Elle a hautement réclamé contre les lois civiles si défectueuses en cette matière qui ont été promulguées depuis cent ans (Pie VI, Epist. ad episc. Lucion., 20 mai 1793 ; Pie VII, let. encycl. du 17 fév. 1809 et constitution du 19 juillet 1817 ; Pie VIII, let. encycl. du 29 mai 1829 ; Grégoire XVI, constitution du 15 août 1832 ; Pie IX, alloc. du 22 sept. 1852.) . Elle a frappé d'anathème l'abominable hérésie des protestants sur le divorce et la répudiation (Conc. Trid., sess. XXIV, can. 5 et 7) . Elle a condamné à plusieurs reprises certains cas de dissolution de mariage adoptés par les Grecs (Concile de Florence et instructions d'Eugène IV aux Arméniens, Benoît XIV, constitution Etsi Pastoralis, 6 mai 1742). Elle a prononcé la nullité des mariages conclus à cette condition qu'ils pourraient être un jour dissous. Elle a enfin rejeté, dès le commencement, les lois impériales qui favorisaient malheureusement le divorce et la répudiation (S. Jérôme, Epist. 69, ad Oceanum PL 22, 657 ; S. Ambroise, Lib. 8 in cap. 16 Lucae, n. 5 PL 15, 1857 ; S. Augustin, De nuptiis, 1, 10, 11 PL 44, 420).


Chaque fois que les Pontifes suprêmes ont résisté aux princes les plus puissants, qui demandaient avec menaces à l'Eglise, de ratifier le fait de leur divorce, ils ont certainement lutté, non seulement pour l'intégrité de la religion, mais aussi pour la civilisation de l'humanité. Tous les âges admireront l'invincible fermeté dont témoignent les décrets de Nicolas Ier contre Lothaire ; ceux d'Urbain II et de Pascal II contre Philippe Ier, roi de France ; ceux de Célestin III et d'Innocent III contre Alphonse de Léon et Philippe II, roi de France ; ceux de Clément VII et de Paul III contre Henri VIII, ceux enfin du très saint et intrépide Pie VII contre Napoléon Ier, enorgueilli de ses succès et de la grandeur de son empire.


Si tous ceux qui gouvernent et administrent les affaires publiques avaient voulu se conformer à la raison, à la sagesse, et agir pour le bien des peuples, ils auraient dû maintenir intactes les saintes lois du mariage, et profiter du concours offert par l'Eglise, pour la protection des bonnes mœurs et la prospérité des familles, au lieu de faire soupçonner l'Eglise d'hostilité et de l'accuser faussement et injustement d'avoir violé le droit civil.

C'étaient d'autant plus leur devoir que l'Eglise catholique, qui ne peut manquer à aucune de ses obligations, ni renoncer à défendre son droit, a également pour habitude de se montrer toujours disposée à la bonté et à l'indulgence, lorsque l'intégrité de ses droits et la sainteté de ses devoirs ne sont pas menacées. C'est pouquoi elle n'a jamais rien décrété sur le mariage sans avoir égard à l'état de la société civile et à la condition des peuples. Elle a plus d'une fois adouci, dans la mesure du possible, les rigueurs de ses lois, lorsqu'il y avait des causes graves et justes.

Elle n'ignore pas, et elle reconnaît, que le sacrement du mariage, ayant pour objet la conservation et l'accroissement de la société humaine, a des relations nécessaires et des points de contact avec les choses humaines. Celles-ci sont bien des conséquences du mariage, mais elles rentrent dans l'ordre civil et sont de la compétence de ceux qui sont chargés des intérêts publics.


On ne peut douter que Jésus-Christ, le fondateur de l'Eglise, n'ait voulu que le pouvoir religieux fût distinct du pouvoir civil et que chacun d'eux puissent, dans sa sphère propre, agir librement et sans contrainte. Il y a toutefois une condition. Comme le requièrent leur avantage à tous deux et l'intérêt des hommes, l'union et la concorde doivent régner entre eux. De plus, dans les questions qui appartiennent pour des motifs différents à la juridiction et au jugement de l'un et de l'autre, celui à qui les choses humaines ont été confiées doit dépendre, comme il convient, de celui qui a la garde des choses célestes.

Par cet arrangement et cette harmonie, non seulement on parvient à une organisation parfaite de chacun des pouvoirs, mais encore c'est le moyen le plus opportun et le plus efficace de venir en aide aux hommes, en ce qui concerne la conduite de la vie et l'espérance du salut éternel. Ainsi que Nous l'avons démontré dans Nos précédentes Encycliques, de même que l'intelligence de l'homme, en s'accordant avec la foi chrétienne, s'ennoblit grandement et devient beaucoup plus forte pour éviter et repousser les erreurs, tandis que de son côté la foi reçoit de l'intelligence un précieux appui (Aeterni Patris, 4 août 1879 ) ; de même, le bon accord de l'autorité civile avec le pouvoir sacré de l'Eglise assure à tous deux de grands avantages. La première y gagne beaucoup en dignité et son autorité, ayant la religion pour guide, ne sera jamais injuste ; l'autre y trouve des moyens de protection et de défense pour le bien public des fidèles.


D'après ces considérations, Nous exhortons de nouveau fortement, comme déjà Nous l'avons fait en d'autres circonstances, tous les chefs d'Etat à la concorde et à l'amitié avec Nous. Ces exhortations que Nous avons déjà faites avec amour, Nous les renouvelons avec énergie. Nous leur tendons, en quelque sorte, la main les premiers, avec une bienveillance paternelle. Nous leur offrons le secours de notre puissance suprême, dont l'appui leur est à cette époque d'autant plus nécessaire que le droit de commander, comme s'il avait reçu quelque blessure, se trouve tout ébranlé dans l'opinion publique. En ce moment, les esprits sont avides d'une liberté sans frein et secouent avec une abominable audace le joug de toute autorité, même la plus légitime. Le salut public demande donc que les deux pouvoirs associent leurs forces pour prévenir les catastrophes qui menacent non seulement l'Eglise, mais encore la société civile.

Tout en recommandant hautement cet accord amical des volontés, et en priant Dieu, Prince de la paix, d'inspirer à tous les hommes l'amour de la concorde, Nous ne pouvons Nous empêcher, Vénérables Frères, d'encourager de plus en plus, par Nos exhortations, votre activité, votre zèle et votre vigilance, que Nous savons être si grands. Employez tous vos efforts, toute votre autorité, afin que, parmi les populations confiées à vos soins, rien ne vienne altérer ou corrompre la doctrine que Notre-Seigneur Jésus-Christ et les apôtres, interprètes de la volonté céleste, nous ont transmise, que l'Eglise catholique a conservée religieusement et qu'elle veut voir pratiquée par tous les chrétiens et dans tous les temps.

Employez tout votre zèle et tous vos soins à ce que les peuples reçoivent abondamment les préceptes de la sagesse chrétienne. Qu'ils n'oublient jamais que le mariage a été établi originairement, non par la volonté des hommes, mais par l'autorité et la volonté de Dieu, avec cette loi absolue qu'il ne peut exister qu'entre un seul homme et une seule femme ; que le Christ, auteur de la nouvelle alliance, a transformé en sacrement cette institution qui était seulement réglée par la loi naturelle, et qu'il a transmis à son Eglise le pouvoir législatif et judiciaire sur ce qui concerne le lien conjugal. Il faut veiller attentivement à ce que les esprits ne soient pas induits en erreur sur ce point par les trompeuses théories des adversaires qui voudraient enlever ce pouvoir à l'Eglise.

Tout le monde doit savoir aussi que chez les chrétiens, l'union de l'homme et de la femme, contractée en dehors du sacrement, n'a ni la validité, ni la nature d'un vrai mariage. Fût-elle conforme aux lois civiles, elle n'a cependant d'autre valeur que celle d'une formalité ou d'un usage introduit par le droit civil. Le droit civil ne peut régler et administrer que les choses qui, dans l'ordre civil, sont des conséquences du mariage. Or ces conséquences ne peuvent évidemment pas se produire si leur cause vraie et légitime, c'est-à-dire le lien nuptial, n'existe pas.

Il est d'un très grand intérêt pour les époux de bien connaître toutes ces choses, de s'en pénétrer et de se les graver dans l'esprit. Ils pourront ainsi, en sûreté de conscience, se conformer aux lois civiles sur ce point. L'Eglise même ne s'y oppose pas, parce qu'elle veut et désire que les effets du mariage soient sauvegardées dans toutes leurs parties, et que les enfants ne soient aucunement lésés dans leurs intérêts.

Au milieu de la grande confusion des opinions qui s'insinuent chaque jour davantage, il faut également savoir qu'il n'est au pouvoir de personne de rompre le lien d'un mariage conclu et consommé entre chrétiens. Les époux qui veulent s'engager dans les liens d'un nouveau mariage avant que la mort n'ait rompu le premier sont donc gravement coupables, quel que soit le motif invoqué.

Si les choses en arrivent à ce point que la vie commune ne paraisse pas pouvoir être supportée plus longtemps, l'Eglise permet la séparation des deux époux. Mais elle s'efforce d'en adoucir les inconvénients en prenant tous les moyens et en employant tous les remèdes en rapport avec la situation des époux, et elle ne néglige pas de travailler à leur réconciliation dont jamais elle ne désespère.

Mais ce sont là des extrémités. Les époux pourraient facilement y échapper, si, au lieu de se laisser emporter par la passion, ils s'approchaient du mariage avec les dispositions requises après avoir mûrement pesé les devoirs des époux et les motifs très nobles du mariage et s'ils n'excitaient pas la colère de Dieu, en anticipant sur le mariage par une série continuelle de fautes. Pour résumer tout cela en peu de mots, la stabilité heureuse et paisible des familles sera assurée lorsque les époux puiseront l'esprit et la vie dans la vertu de religion. Car la religion rend l'âme forte et invincible. Grâce à elle, les défauts, qui peuvent exister dans les personnes, la différence des habitudes et des caractères, le poids des soucis maternels, l'instante sollicitude de l'éducation des enfants, les peines inséparables de la vie, les malheurs, sont supportés avec patience, et même avec générosité.

Il faut aussi veiller à ce que les mariages entre catholiques et non-catholiques ne se produisent pas facilement. Car lorsque les âmes sont en désaccord sur la religion, il est bien difficile qu'elles soient longtemps d'accord sur les autres points. De semblables unions, comme il est facile de la voir, doivent être d'autant plus repoussées qu'elles fournissent l'occasion de trouver en société et de participer à des pratiques religieuses défendues. Elles créent un péril pour la foi de l'époux catholique. Elles sont un empêchement à la bonne éducation des enfants, et très souvent elles accoutument les esprits à tenir pour équivalentes toutes les religions, en leur faisant perdre le discernement du vrai et du faux. 

En dernier lieu, comprenant que personne ne doit être étranger à Notre charité, Nous recommandons, Vénérables Frères, à votre autorité, à votre foi et à votre piété les malheureux qui, dévorés par le feu des passions et complètement oublieux de leur salut, vivent dans le désordre, unis par des liens illégitimes. Appliquez donc les ressources de votre zèle à rappeler ces hommes à leur devoir. Efforcez-vous de toute manière, soit par vous-mêmes, soit par l'entremise des œuvres constituées par les gens de bien, de leur faire comprendre qu'ils agissent mal, de les porter à faire pénitence de leur faute et de les disposer à contracter un mariage légitime selon le rite catholique.

Il vous est facile de voir, Vénérables Frères, que les enseignements et les préceptes que Nous avons jugé à propos de vous donner par ces lettres, ne sont pas moins utiles à la conservation de la société civile qu'au salut éternel des hommes. Plaise à Dieu qu'ils soient acceptés par tous les esprits avec d'autant plus d'empressement et de docilité qu'ils sont plus graves et plus importants.

A cet effet, implorons tous ensemble, par une humble et suppliante prière le secours de la bienheureuse Vierge Marie Immaculée. Qu'elle excite les esprits à obéir à la Foi et se montre l'auxiliaire de tous les hommes. Prions avec la même ardeur Pierre et Paul, princes des apôtres, destructeurs des superstitions, propagateurs de la vérité, afin que, par leur puissante protection, ils préservent le genre humain du déluge des erreurs renaissantes.

En attendant, comme présage des faveurs célestes, et en témoignage de Notre particulière bienveillance, Nous accordons de tout cœur, à vous tous, Vénérables Frères, et aux peuples confiés à votre vigilance, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 10 février 1880, la deuxième année de notre pontificat.


LÉON XIII, PAPE

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI
LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA
PAPAE XIII

ARCANUM DIVINAE

EPISTOLA ENCYCLICA

AD PATRIARCHAS, PRIMATES, ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS UNIVERSOS CATHOLICI ORBIS GRATIAM ET COMMUNIONEM CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES

Venerabilibus Fratribus Patriarchis Primatibus Archiepiscopis et Episcopis Universis Catholici Orbis Gratiam et Communionem cum Apostolica Sede habentibus,
LEO PP. XIII
VENERABILES FRATRES, SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM

Arcanum, divinae sapientiae consilium, quod Salvator hominum Iesus Christus in terris erat perfecturus, eo spectavit, ut mundum, quasi vetustate senescentem, Ipse per se et in se divinitus instauraret. Quod splendida et grandi sententia complexus est Paullus Apostolus, cum ad Ephesios ita scriberet: Sacramentum voluntatis suae.... instaurare omnia in Christo, quae in caelis et quae in terra sunt (Ad Eph. I, 9. 10). — Revera cum Christus Dominus mandatum iacere instituit quod dederat illi Pater, continuo novam quamdam formam ac speciem rebus omnibus impertiit, vetustate depulsa. Quae enim vulnera piaculum primi parentis humanae naturae imposuerat, Ipse sanavit: homines universos, natura filios irae, in gratiam cum Deo restituit; diuturnis fatigatus erroribus ad veritatis lumen traduxit; omni impuntate confectos ad omnem virtutem innovavit; redonatisque hereditati beatitudinis sempiternae spem certam fecit, ipsum eorum corpus, mortale et caducum, immortalitatis et gloriae caelestis particeps aliquando futurum. Quo vero tam singularia beneficia, quamdiu essent homines, tamdiu in terris permanerent, Ecclesiam constituit vicariam muneris sui, eamque iussit, in futurum prospiciens, si quid esset in hominum societate perturbatum, ordinare; si quid collapsum, restituere.


Quamquam vero divina haec instauratio, quam diximus, praecipue et directo homines attigit in ordine gratiae supernaturali constitutos, tamen pretiosi ac salutares eiusdem fructus in ordinem quoque naturalem largiter permanarunt; quamobrem non mediocrem perfectionem in omnes partes acceperunt eum singuli homines, tum humani generis societas universa. Etenim, christiano rerum ordine semel condito, hominibus singulis feliciter contigit, ut ediscerent atque adsuescerent in paterna Dei providentia conquiescere, et spem alere, quae non confundit, caelestium auxiliorum; quibus ex rebus fortitudo, moderatio, constantia, aequabilitas pacati animi, plures denique praeclarae virtutes et egregia facta consequuntur. 

 

Societati vero domesticae et civili mirum est quantum dignitatis, quantum firmitudinis et honestatis accesserit. Aequior et sanctior effecta principum auctoritas; propensior et facilior populorum obtemperatio; arctior civium coniunctio; tutiora iura dominii. Omnino rebus omnibus, quae in civitate habentur utiles, religio christiana consuluit et providit; ita quidem, ut, auctore s. Augustino, plus ipsa afferre momenti ad bene beateque vivendum non potuisse videatur, si esset parandis vel augendis mortalis vitae commodis et utilitatibus unice nata.

Verum de hoc genere toto non est Nobis propositum modo singula enumerare; volumus autem de convictu domestico eloqui, cuius est in matrimonio principium et fundamentum.

Constat inter omnes, Venerabiles Fratres, quae vera sit matrimonii origo. — Quamvis enim fidei christianae vituperatur es perpetuam hac de re doctrinam Ecclesiae fugiant agnoscere, et memoriam omnium gentium, omnium saeculorum delere iamdiu contendant, vim tamen lucemque veritatis nec extinguere nec debilitare potuerunt. Nota omnibus et nemini dubia commemoramus; posteaquam sexto creationis die formavit Deus hominem de limo terrae, et inspiravit in faciem eius spiraculum vitae, sociam illi voluit adiungere, quam de latere viri ipsius dormientis mirabiliter eduxit. 
Qua in re hoc voluit providentissimus Deus, ut illud par coniugum esset cunctorum hominum naturale principium, ex quo scilicet propagari humanum, genus, et, numquam intermissis probationibus, conservari in omne tempus oporteret. 

Atque illa viri et mulieris coniunctio, quo sapientissimis Dei consiliis responderet aptius, vel ex eo tempore duas potissimum, easque in primis nobiles, quasi alte impressas et insculptas prae se tulit proprietates, nimirum unitatem et perpetuitatem. — Idque declaratum aperteque confirmatum ex Evangelio perspicimus divina Iesu Christi auctoritate; qui Iudaeis et Apostolis testatus est, matrimonium ex ipsa institutione sui dumtaxat inter duos esse debere, scilicet virum inter et mulierem; ex duobus unam veluti carnem neri; et nuptiale vinculum sic esse Dei voluntate intime vehementerque nexum, ut a quopiam inter homines dissolvi, aut distrahi nequeat. Adhaerebit (homo) uxori suae, et erunt duo in carne una. Itaque iam non sunt duo, sed una caro. Quod ergo Deus coniunxit, homo non separet (Matth. XIX, 5, 6).



Verum, haec coniugii forma, tam excellens atque praestans, sensim corrumpi et interire apud ethnicos populos coepit; et penes ipsum Hebraeorum genus quasi obnubilari atque obscurari visa. — Nam apud hos de uxoribus susceperat consuetudo communis, ut singulis viris habere plus non liceret; post autem, cum ad duritiam cordis (Matth. XIX, 8) eorum indulgenter permisisset Moyses repudiorum potestatem, ad divortium factus est aditus.

In societate vero ethnicorum vix credibile videatur, quantam corruptelam et demutationem nuptiae contraxerint, quippe quae obiectae fluctibus essent errorum uniuscuiusque populi et cupiditatum turpissimarum. Cunctae plus minus gentes dediscere notionem germanamque originem matrimonii visae sunt; eamque ob caussam, de coniugiis passim ferebantur leges, quae esse e republica viderentur, non quas natura postularet. Sollemnes ritus, arbitrio legumlatorum inventi, efficiebant ut honestum uxoris, aut turpe concubinae nomen mulieres nanciscerentur; quin eo ventum erat, ut auctoritate principum reipublicae caveretur, quibus esset permissum inire nuptias, et quibus non esset, multum legibus contra aequitatem contendentibus, multum pro iniuria. Praeterea polygamia, polyandria, divortium caussae fuerunt, quamobrem nuptiale vinculum magnopere relaxaretur. 


Summa quoque in mutuis coniugum iuribus et officiis perturbatio extitit, cum vir dominium uxoris acquireret, eamque suas sibi res habere, nulla saepe iusta caussa, iuberet; sibi vero ad effrenatam et indomitam libidinem praecipiti impune liceret excurrere per luganaria et ancillas, quasi culpam dignitas faciat, non voluntas (Hieronym. Oper. tom. 1, col. 455). 

Exsuperante viri licentia, nihil erat uxore miserius, in tantam humilitatem deiecta, ut instrumentum pene haberetur ad explendam libidinem, vel gignendam sobolem comparatum. Nec pudor fuit, collocandas in matrimonium emi vendi, in rerum corporearum similitudinem (Arnob. adv. Gent. 4), data interdum parenti maritoque facultate extremum supplicium de uxore sumendi. 


Talibus familiam ortam connubiis necesse erat aut in bonis reipublicae esse, aut in mancipio patrifamilias (Dionys. Halicar, lib. II, c. 26, 27), cui leges hoc quoque posse dederant, non modo liberorum conficere et dirimere arbitratu suo nuptias, verum etiam in eosdem exercere vitae necisque immanem potestatem. Sed tot vitiis, tantisque ignominiis, quibus erant inquinata coniugia, sublevatio tandem et medicina divinitus quaesita est; quandoquidem restitutor dignitatis humanae legumque mosaicarum perfector Iesus Christus non exiguam, neque postremam de matrimonio curam adhibuit. Etenim nuptias in Cana Galilaeae Ipse praesentia sua nobilita vit, primoque ex prodigiis a se editis fecit memorabiles (Ioan. II); quibus caussis vel ex eo die in hominum coniugia novae cuiusdam sanctitudinis initia videntur esse profecta. 

Deinde matrimonium revocavit ad primaevae originis nobilitatem, cum Haebraeorum mores improbando, quod et multitudine uxorum et repudii facultate abuterentur; tum maxime praecipiendo, ne quis dissolvere auderet quod perpetuo coniunctionis vinculo Deus ipse constrinxisset. Quapropter cum difficultates diluisset ab institutis mosaicis in medium, allatas, supremi legislatoris suscepta persona, haec de coniugibus sanxit: Dico autem vobis quia quicumque dimiserit uxorem suam nisi ob fornicationem, et aliam duxerit, moechatur; et qui dimissam duxerit, moechatur (Matth. XIX , 9).

Verum quae auctoritate Dei de coniugiis decreta et constituta sunt, ea nuncii divinarum legum Apostoli plenius et enucleatius memoriae litterisque prodiderunt. Iamvero Apostolis magistris accepta referenda sunt, quae sancti Patres nostri, Concilia et universalis Ecclesiae traditio semper docuerunt (Trid. sess. X X I V , in pr.), nimirum Christum Dominum ad Sacramenti dignitatem evexisse matrimonium; simulque effecisse ut coniuges, caelesti gratia quam merita eius pepererunt septi ac muniti, sanctitatem in ipso coniugio adipiscerentur: atque in eo, ad exemplar mystici connubii sui cum Ecclesia mire conformato, et amorem qui est naturae consentaneus perfecisse (Trid. sess. X X I V , cap. 1 de reform. matr.), et viri ac mulieris individuam suapte natura societatem divinae caritatis vinculo validius coniunxisse. Viri, Paullus inquit ad Ephesios, diligite uxores vestras, sicut et Christus dilexit Ecclesiam et seipsum tradidit pro ea, ut illam sanctificaret...Viri debent diligere uxores suas ut corpora sua... nemo enim unquam, carnem suam odio habuit; sed nutrit et fovet eam, sicut et Christus Ecclesiam; quia membra sumus corporis eius, de carne eius et de ossibus eius. Propter hoc relinquet homo patrem et matrem suam et adhaerebit uxori suae ct erunt duo in carne una. Sacramentum hoc magnum est: ego autem dico in Christo et in Ecclesia (Ad Ephes. V, 25 et seqq.).

Similiter Apostolis auctoribus didicimus unitatem, perpetuamque firmitatem quae ab ipsa requirebatur nuptiarum origine, sanctam esse et nullo tempore violabilem Christum iussisse. Iis qui matrimonio iuncti sunt, idem Paullus ait, praecipio non ego, sed Dominus, uxorem a viro non discedere; quod si discesserit, manere innuptam, aut viro suo reconciliari (I. Cor. V I I . 10, 11). Et rursus: Mulier alligata est legi, quanto tempore viri eius vivit: quod si dormierit vir eius, liberata est ( Ibid. v. 39). — Hisce igitur caussis matrimonium extitit sacramentum magnum (Ad Eph. v. 32), honorabile in omnibus (Ad Hebr. X I I I , 4), pium, castum, rerum altissimarum imagine et significatione verendum. 

Neque iis dumtaxat quae commemorata sunt, christiana eius perfectio absolutioque continetur. Nam primo quidem nuptiali societati excelsius quiddam et nobilius propositum est, quam antea fuisset; ea enim spectare iussa est non modo ad propagandum genus humanum, sed ad ingenerandam Ecclesiae sobolem, cives Sanctorum et domesticos Dei (Ad Eph. II, 19); ut nimirum populus ad veri Dei et Salvatoris nostri Christi cultum et religionem procrcuretur atque educaretur (Catech. Rom. Cap. VIII).

Secundo loco sua utrique coniugum sunt officia definita, sua iura integre descripta. Eos scilicet ipsos necesse est sic esse animo semper affectos, ut amorem maximum, constantem fidem, sollers assiduumque praesidium alteri alterum debere intelligant. — Vir est familiae princeps, et caput mulieris; quae tamen, quia caro est de carne illius et os de ossibus eius, subiiciatur pareatque viro, in morem non ancillae, sed sociae; ut scilicet obedientiae praestitae nec honestas, nec dignitas absit. In eo autem qui praeest, et in hac quae paret, cum imaginem uterque referant alter Christi, altera Ecclesiae, divina caritas esto perpetua moderatrix officii. Nam vir caput est mulieris, sicut Christus caput est Ecclesiae.... Sed sicut Ecclesia subiecta est Christo, ita et mulieres viris suis in omnibus. (Ad Eph. V. 23-24)

Ad liberos quod pertinet, subesse et obtemperare parentibus, hisque honorem adhibere propter conscientiam debent; et vicissim in liberis tuendis atque ad virtutem potissimum informandis omnes parentum curas cogitationesque evigilare necesse est: Patres educate illos (filios) in disciplina et correctione Domini (Ad Eph. VI, 4). Ex quo intelligitur, nec pauca esse coniugum officia, neque levia; ea tamen coniugibus bonis, ob virtutem quae Sacramento percipitur, non modo tolerabilia fiunt, verum etiam iucunda.  

Christus igitur, cum ad talem, ac tantam excellentiam matrimonia renovavisset, totam ipsorum disciplinam Ecclesiae credidit et commendavit. Quae potestatem in coniugia christianorum omni cum tempore, tum loco exercuit, atque ita exercuit, ut illam propriam eius esse appareret, nec hominum concessu quaesitam, sed auctoris sui voluntate divinitus adeptam. - Quot vero et quam vigiles curas in retinenda sanctitate nuptiarum collocant, ut sua his incolumitas maneret, plus est cognitum quam ut demonstrari debeat: - Et sane improbatos novimus Concilii Hierosolymitani sententia amores solutos et liberos; (Act. XV , 29) civem Corinthium incesti damnatum beati Pauli auctoritate; (I Cor. V, 5) propulsatos ac reiectos eodem semper tenore fortitudinis conatus plurimorum, matrimonium christianum hostiliter petentium, videlicet Gnosticorum, Manichaeorum, Montanistarum sub ipsa rei christianae primordia nostra autem memoria Mormonum, Sansimonianorum, Phalansterianorum, Communistarum. — Simili modo ius matrimonii aequabile inter omnes atque unum omnibus est constitutum, vetere inter servos et ingenuos sublato discrimine; (Cap. 1, de coniug. serv.) exaequata viri et uxoris iura; etenim, ut aiebat Hieronymus (Oper. tom. I, col. 455), apud nos quod non licet feminis, aeque non licet viris, et eadem servitus pari conditione censetur: atque illa eadem iura ob remunerationem benevolentiae et vicissitudinem officiorum stabiliter firmata; adserta et vindicata mulierum dignitas; vetitum viro poenam capitis de adultera sumere (Can. Interfectares, et Can. Admonere,quaest. 2.), iuratamque fidem libidinose atque impudice violare. — Atque illud etiam magnum est quod de potestate patrumfamilias Ecclesia, quantum oportuit, limitaverit, ne filiis et filiabus coniugii cupidis quidquam de iusta libertate minueretur; (Cap. 30 , quaest. 3 de cognat, spirti.) quod nuptias inter cognatos et affines certis gradibus nullas esse posse decreverit, (Cap. 8 de consang. et affin. cap. 1 cognat. legali.) ut nimirum supernaturalis coniugum amor latiore se campo diffunderet; quod errorem et vim et fraudem, quantum potuit, a nuptiis prohibenda curaverit; (Cap. 26 de sponsal.; capp. 13, 15, 29 de sponsal. et matrim., et alibi) quod sanctam pudicitiam thalami, quod securitatem personarum, (Cap. 1 de convers. infid. Capp. 5 et 6 de eo qui duxit in matr.) quod coniugiorum decus, (Capp. 3, 5 et 8 de sponsal. et matr. Trid. sess. XXXIV cap. 3 de  reform. matr.) quod religionis incolumitatem (Cap. 7 de divort.) sarcta tecta esse voluerit. Denique tanta vi, tanta providentia legum divinum istud institutum communiit, ut nemo sit rerum aequus existimatur, quin intelligat, hoc etiam ex capite quod ad coniugia refertur, optimam esse humani generis custodem ac vindicem Ecclesiam; cuius sapientia et fugam temporum, et iniurias hominum, et rerum publicarum vicissitudines innumerabiles victrix evasit.

Sed, adnitente humani generis hoste, non desunt qui, sicut cetera redemptionis beneficia ingrate repudiant, sic restitutionem perfectionemque matrimonii aut spernunt, aut omnino non agnoscunt. — Flagitium nonnullorum veterum est, inimicos fuisse nuptiis in aliqua ipsarum parte; sed multo aetate nostra peccant perniciosius qui earum naturam, perfectam expletamque omnibus suis numeris et partibus, malunt funditus pervertere. Atque huius rei caussa in eo praecipue sita est, quod imbuti falsae philosophiae opinionibus corruptaque consuetudine animi plurimorum, nihil tam moleste ferunt, quam subesse et parere; acerrimeque laborant, ut non modo singuli homines, sed etiam familiae atque omnis humana societas imperium Dei superbe contemnant. — Cum vero et familiae et totius humanae societatis in matrimonio fons et origo consistat, illud ipsum iurisdictioni Ecclesiae subesse nullo modo patiuntur; imo deiicere ab omni sanctitate contendunt, et in illarum rerum exiguum sane gyrum compellere, quae auctoribus hominibus institutae sunt, et iure civili populorum reguntur atque administrantur. Unde sequi necesse erat, ut principibus reipublicae ius in connubia omne tribuerent, nullum Ecclesiae esse decernerent; quae si quando potestatem eius generis exercuit, id ipsum esse aut indulgentia principum, aut iniuria factum. Sed iam tempus esse inquiunt, ut qui rempublicam gerunt, iidem sua iura fortiter vindicent, atque omnem coniugiorum rationem arbitrio suo moderari aggrediantur. — Hinc illa nata, quae matrimonia civilia vulgo appellantur; hinc scitae leges de caussis, quae coniugiis impedimento sint; hinc iudiciales sententiae de contractibus coniugalibus, iure ne initi fuerint, an vitio. Postremo omnem facultatem in hoc genere iuris constituendi et dicundi videmus Ecclesiae catholicae praereptam tanto studio, ut nulla iam ratio habeatur nec divinae potestatis eius, nec providarum legum, quibus tamdiu, vixere gentes, ad quas urbanitatis lumen cum christiana sapientia pervenisset.

Attamen Naturalistae iique omnes qui reipublicae numen se maxime colere profitentes, malis hisce doctrinis totas civitates miscere nituntur, non possunt reprehensionem falsitatis effugere. Etenim cum matrimonium habeat Deum auctorem, fueritque vel a principio quaedam Incarnationis Verbi Dei adumbratio, idcirco inest in eo sacrum et religiosum quiddam, non adventitium, sed ingenitum, non ab hominibus acceptum, sed natura insitum. Quocirca Innocentius III (Cap. 8 de divori.) et Honorius III (Cap. 11 de transad.) decessores Nostri, non iniuria nec temere affirmare potuerant, apud fideles et infideles existere Sacramentum coniugii. Testamur et monumenta antiquitatis, et mores atque instituta populorum, qui ad humanitatem magis accesserant et exquisitiore iuris et aequitatis cognitione praestiterant: quorum omnium mentibus informatum anticipatumque fuisse constat, ut cum de matrimonio cogitarent, forma occurreret rei cum religione et sanctitate coniunctae. Hanc ob caussam nuptiae apud illos non sine caeremoniis religionum, auctoritate pontificum, ministerio sacerdotum fieri saepe consueverunt. — Ita magnam in animis caelesti doctrina carentibus vim habuit natura rerum, memoria originum, conscientia generis humani! — Igitur cum matrimonium sit sua vi, sua natura, sua sponte sacrum, consentaneum est, ut regatur ac temperetur non principum imperio, sed divina auctoritate Ecclesiae, quae rerum sacrarum sola habet magisterium. — Deinde consideranda sacramenti dignitas est, cuius accessione matrimonia christianorum evasere longe nobilissima. De sacramentis autem statuere et praecipere, ita, ex voluntate Christi, sola potest et debet Ecclesia, ut absonum sit plane potestatis eius vel minimam partem ad gubernatores rei civilis velle esse translatam. — Postremo magnum pondus est, magna vis historiae, qua luculenter docemur, potestatem legiferam et iudicialem, de qua loquimur, libere constanterque ab Ecclesia usurpari consuevisse iis etiam temporibus, quando principes reipublicae consentientes fuisse aut conniventes in ea re, inepte et stulte fìngeretur. Illud enim quam incredibile, quam absurdum, Christum Dominum damnasse polygamiae repudiique inveteratam consuetudinem delegata sibi a procuratore provinciae vel a principe Iudaeorum potestate; similiter Paullum Apostolum divortia incestasque nuptias edixisse non licere, cedentibus aut tacite mandantibus Tiberio, Caligola, Nerone! Neque illud unquam homini sanae mentis potest persuaden, de sanctitate et firmitudine coniugii (Can. Apost. 16, 17, 18), de nuptiis servos inter et ingenuas (Philosophum. Oxon. 1851), tot esse ab Ecclesia conditas leges, impetrata facultate ab Imperatoribus romanis, inimicissimis nomini christiano, quibus nihil tam fuit propositum, quam vi et caede religionem Christi opprimere adolescentem: praesertim cum ius illud ab Ecclesia profectum a civili iure interdum adeo dissideret, ut Ignatius Martyr (Epist, ad Polycarp. cap. 5), Iustinus (Apolog. mai. n. 15), Athenagoras (Legat pro Christian, nn. 32, 33) et Tertullianus (De coron. milit. cap. 13), tamquam iniustas vel adulterinas publice traducerent nonnullorum nuptias, quibus tamen imperatoriae leges favebant. — Postea vero quam ad christianos Imperatores potentatus omnis reciderat, Pontifices maximi et Episcopi in Concilia congregati, eadem semper cum libertate conscientiaque iuris sui, de matrimoniis iubere vetare perseverarunt quod utile esse, quod expedire temporibus censuissent, utcumque discrepans ab institutis civilibus videretur. Nemo ignorat quam multa de impedimentis ligaminis, voti disparitatis cultus, consanguinitatis, criminis, publicae honestatis in Conciliis Illiberitano (De Aguirre, Conc. Hispan, tom. I.can. 13, 15, 16, 17), Arelatensi (Harduin., Act. Concil, tom. I, can. 11), Chalcedonensi (Ibid. can. 16), Milevitano II (Ibid. can. 17) aliisque, fuerint ab Ecclesiae praesulibus constituta, quae a decretis iure imperatorio sancitis longe saepe distarent. — Quin tantum abfuit, ut viri principes sibi adsciscerent in matrimonia christiana potestatem, ut potius eam, quanta est, penes Ecelesiam esse agnoscerent et declararent. Revera Honorius, Theodosius iunior, Iustinianus (Novel. 137) fateri non dubitarunt, in iis rebus quae nuptias attingant, non amplius quam custodibus et defensoribus sacrorum canonum sibi esse licere. Et de connubiorum impedimentis si quid per edicta sanxerunt, caussam docuerunt non inviti, nimirum id sibi sumpsisse ex Ecclesiae permissu atque auctoritate (Fejer Matrim, ex instit. Christ. Pest. 1835); cuius ipsius iudicium exquirere et reverenter accipere consueverunt in controversiis de honestate natalium (Cap. 3 de ordin, eognit), de divortiis (Cap. 3 de divort.), denique de rebus omnibus cum coniugali vinculo necessitudinem quoque modo habentibus (Cap. 13 qui filii sint legit). — Igitur iure optimo in Concilio Tridentino definitum est in Ecclesiae potestate esse impedimenta matrimonium dirimentia constituere (Trid. sess. XXIV, can. 4), et caussas matrimoniales ad iudices ecclesiasticos spectare (Ibid. can. 12).

Neque quemquam moveat illa tantopere a Regalistis praedicata distinctio, vi cuius contractum nuptialem a sacramento disiungunt,  eo sane consilio, ut, Ecclesiae reservatis sacramenti rationibus, contractum tradant in potestatem arbitriumque principum civitatis. — Etenim non potest huiusmodi distinctio, seu verius distractio, probari; cum exploratum sit in matrimonio christiano contractum a sacramento non esse dissociabilem; atque ideo non posse contractum verum et legitimum consistere, quin sit eo ipso sacramentum. Nam Christus Dominus dignitate sacramenti auxit matrimonium; matrimonium autem est ipse contractus, si modo sit factus iure. — Huc accedit, quod ob hanc caussam matrimonium est sacramentum, quia est sacrum signum et efficiens gratiam, et imaginem referens mysticarum nuptiarum Christi cum Ecclesia. Istarum autem forma ac figura illo ipso exprimitur summae coniunctionis vinculo, quo vir et mulier inter se conligantur, quodque aliud nihil est, nisi ipsum matrimonium. Itaque apparet, omne inter christianos iustum coniugium in se et per se esse sacramentum: nihilque magis abhorrer e a veritate, quam esse sacramentum decus quoddam adiunctum, aut proprietatem allapsam extrinsecus, quae a contractu disiungi ac disparari hominum arbitratu queat. — Quapropter nec ratione efficitur, nec teste temporum historia comprobatur potestatem in matrimonia christianorum ad principes reipublicae esse iure traductam. Quod si hac in re alienum violatum ius est, nemo profecto dixerit esse ab Ecclesia violatum!

Utinam vero Natur alistarum oracula, ut sunt plena falsitatis et iniustitiae, ita non etiam essent fecunda detrimentorum et calamitatum. Sed facile est per videre quantam profanata coniugia perniciem attulerint; quantam allatura sint universae hominum communitati.— Principio quidem lex est provisa divinitus, ut quae Deo et natura auctoribus instituta sunt, ea tanto plus utilia ac salutaria experiantur, quanto magis statu nativo manent integra atque incommutabilia; quandoquidem procreator rerum omnium Deus probe novit quid singularum institutioni et conservationi expediret, cunctasque voluntate et mente sua sic ordinavit, ut suum unaquaeque exitum convenienter habitura sit. At si rerum ordinem providentissime constitutum immutare et perturbare hominum temeritas aut improbitas velit, tum vero etiam sapientissime atque utilissime instituta aut obesse incipiunt, aut prodesse desinunt, vel quod vim iuvandi mutatione amiserint, vel quod tales Deus ipse poenas malit de mortalium superbia atque audacia sumere. Iamvero qui sacrum esse matrimonium negant, atque omni despoliatum sanctitate in rerum profanarum coniiciunt genus, ii pervertunt fundamenta naturae, et divinae providentiae tum consiliis repugnant, tum instituta, quantum potest, demoliuntur. Quapropter mirum esse non debet, ex huiusmodi conatibus insanis atque impiis eam generari malorum segetem, qua nihil est saluti animorum, incolumitatique reipublicae perniciosius.

Si consideretur quorsum matrimoniorum pertineat divina institutio, id erit evidentissimum, includere in illis voluisse Deum utilitatis et salutis publicae uberrimos fontes. Et sane, praeter quam quod propagationi generis humani prospiciunt, illuc quoque pertinent, ut meliorem vitam coniugum beatioremque efficiant; idque pluribus caussis, nempe mutuo ad necessitates sublevandas adiumento, amore constanti et fideli, communione omnium bonorum, gratia Caelesti, quae a sacramento proficiscitur. Eadem vero plurimum possunt ad familiarum salutem; nam matrimonia quamdiu sint congruentia naturae, Deique consiliis apte conveniant, firmare profecto valebunt animorum concordiam inter parentes, tueri bonam institutionem liberorum, temperare patriam potestatem proposito divinae potestatis exemplo, filios parentibus, famulos heris facere obedientes. Ab eiusmodi autem coniugiis expectare civitates iure possunt genus et sobolem civium qui probe animati sint, Deique reverentia atque amore assueti, sui officii esse ducant iuste et legitime imperantibus obtemperare, cunctos diligere, laedere neminem.

Hos fructus tantos ac tam praeclaros tamdiu matrimonium revera genuit, quamdiu munera sanctitatis unitatis, perpetuitatisque retinuit, a quibus vim omnem accidit frugiferam et salutarem; neque est dubitandum similes paresque ingeneraturum fuisse, si semper et ubique in potestatem fidemque fuisset Ecclesiae, quae illorum munerum est fidissima conservatrix et vindex. — Sed quia modo passim libuit humanum ius in locum naturalis et divini supponere, deleri non solum coepit matrimonii species ac notio praestantissimi, quam in animis hominum impresserat et quasi consignaverat natura; sed in ipsis etiam Christianorum coniugiis, hominum vitio, multum vis illa debilitata est magnorum bonorum procreatrix. 

Quid est enim boni quod nuptiales afferre possint societates, unde abscedere christiana religio iubetur, quae parens est omnium bonorum, maximasque alit virtutes, excitans et impellens ad decus omne generosi animi atque excelsi? Illa igitur semota ac reiecta, redigi nuptias oportet in servitutem vitiosae hominum naturae et pessimarum dominarum cupiditatum, honestatis naturalis parum valido defensas patrocinio. Hoc fonte multiplex derivata pernicies, non modo in privatas familias, sed etiam in civitates influxit. Etenim salutari depulso Dei metu, sublataque curarum levatione, quae nusquam alibi est quam in religione christiana maior, persaepe fit, quod est factu proclive, ut vix ferenda matrimonii munera et officia videantur; et liberari nimis multi vinculum velint, quod iure fiumano et sponte nexum putant, si dissimilitudo ingeniorum, aut discordia, aut fides ab alterutro violata, aut utriusque consensus, aliaeve caussae liberari suadeant oportere. Et si forte satis fieri procacitati voluntatum lege prohibeatur, tum iniquas clamant esse leges, inhumanas, cum iure civium liberorum pugnantes; quapropter omnino videndum ut, illis antiquatis abrogatisque, licere divortia humaniore lege decernatur.

Nostrorum autem temporum legumlatores, cum eorundem iuris principiorum tenaces se ac studiosos profiteantur, ab illa hominum improbitate, quam diximus, se tueri non possunt, etiamsi maxime velint: quare cedendum temporibus ac divortiorum concedenda facultas.

Quod historia idem ipsa declarat. Ut enim alia praetereamus, exeunte saeculo superiore, in illa non tam perturbatione quam deflagratione Gralliarum, cum societas omnis, amoto Deo, profanaretur, tum demum placuit ratas legibus esse coniugum discessiones. Easdem autem leges renovari hoc tempore multi cupiunt, propterea quod Deum et Ecclesiam pelli e medio ac submoveri volunt a societate coniunctionis humanae; stulte putantes extremum grassanti morum corruptelae remedium ab eiusmodi legibus esse quaerendum.

At vero quanti materiam mali in se divortia contineant, vix attinet dicere. 

Eorum enim caussa fiunt maritalia foedera mutabilia; extenuatur mutua benevolentia; infidelitati perniciosa incitamenta suppeditantur; tuitioni atque institutioni liberorum nocetur; dissuendis societatibus domesticis praebetur occasio; discordiarum inter familias semina sparguntur; minuitur ac deprimitur dignitas mulierum, quae in periculum veniunt, ne, cum libidini virorum inservierunt, pro derelictis habeantur.

Et quoniam ad perdendas familias, frangendasque regnorum opes nihil tam valet, quam corruptela morum, facile perspicitur, prosperitati familiarum ac civitatum maxime inimica esse divortia, quae a depravatis populorum moribus nascuntur, ac, teste rerum usu, ad vitiosiores vitae privatae et publicae consuetudines aditum ianuamque patefaciunt.

Multoque esse graviora haec mala constabit, si consideretur, frenos nullos futuros tantos, qui concessam semel divortiorum facultatem valeant intra certos, aut ante provisos, limites coercere. Magna prorsus est vis exemplorum, maior cupiditatum: hisce incitamentis fieri debet, ut divortiorum libido latius quotidie serpens plurimorum animos invadat, quasi morbus contagione vulgatus, aut agmen aquarum, superatis aggeribus, exundans.

Haec certe sunt omnia per se clara; sed renovanda rerum gestarum memoria fiunt clariora. — Simul ac iter divortiis tutum lege praestari coepit, dissidia, simultates, secessiones plurimum crevere; et tanta est vivendi turpitudo consecuta, ut eos ipsos, qui fuerant talium discessionum defensores, facti poenituerit; qui nisi contraria lege remedium mature quaesissent, timendum erat, ne praeceps in suam ipsa perniciem respublica dilaberetur.

Romani veteres prima divortiorum exempla dicuntur inhorruisse; sed non longa mora sensus honestatis in animis obstupescere, moderator cupiditatis pudor interire, fidesque nuptialis tanta cum licentia violari coepit, ut magnam veri similitudinem habere videatur quod a nonnullis scriptum legimus, mulieres non mutatione consulum, sed maritorum enumerare annos consuevisse.

Pari modo apud Protestantes principio quidem leges sanxerant, ut divortia fieri liceret certis de causis, iisque non sane multis: istas tamen propter rerum similium affinitatem, compertum est in tantam multitudinem excre visse apud Germanos, Americanos, aliosque, ut qui non stulte sapuissent, magnopere deflendam putarint infinitam morum depravationem, atque intolerandam legum temeritatem.

Neque aliter se res habuit in civitatibus catholici nominis : in quibus si quando datus est coniugiorum discidiis locus, incommodorum, quae consecuta sunt, multitudo opinionem legislatorum longe vicit. Nam scelus plurimorum fuit, ad omnem malitiam fraudemque versare mentem, ac per saevitiam adhibitam per iniurias, per adulteria fingere caussas ad illud impune dissolvendum, cuius pertaesum esset, coniunctionis maritalis vinculum: idque cum tanto publicae honestatis detrimento, ut operam emendandis legibus quamprimum dari omnes iudicaverint oportere. — Et quisquam dubitabit, quin exitus aeque miseros et calamitosos habiturae sint leges divortiorum fautrices, sicubi forte in usum aetate nostra revocentur? Non est profecto in hominum commentis vel decretis facultas tanta, ut immutare rerum naturalem indolem conformationemque possint: quapropter parum sapienter publicam felicitatem interpretantur, qui germanam matrimonii rationem impune perverti posse putant; et, qualibet sanctitate cum religionis tum Sacramenti posthabita, diffingere ac deformare coniugia turpius velle videntur, quam ipsa ethnicorum instituta consuevissent. Ideoque nisi consilia mutentur, perpetuo sibi metuere familiae et societas humana debebunt, ne miserrime coniiciantur in illud rerum omnium certamen atque discrimen, quod est Socialistarum ac Communistarum flagitiosis gregibus iamdiu propositum. Unde liquet quam absonum et absurdum sit publicam salutem a divortiis expectare, quae potius in certam societatis perniciem sunt evasura.

Igitur confitendum est, de communi omnium populorum bono meruisse optime Ecclesiam catholicam, sanctitati et perpetuatati coniugiorum tuendae semper intentam; nec exiguam ipsi gratiam deberi, quod legibus ei vicis centum iam annos in hoc genere multa peccantibus palam reclamaverit (Pius VI, epist, ad Episc. Lucion. 28 Maii 1793. — Pius VII, litter. encycl, die 17 Febr. 1809, et Const. dat. die 19 Iul. 1817. — Pius V I I I , litter. encycl, die 29 Maii 1829. — Gregorius XVI , Const. dat. die 15 Augusti 1832. — Pius IX, alloc, habita, die 22 Sept. 1852.); quod haeresim deterrimam Protestantium de divortiis et repudiis anathemate perculerit (Trid. sess. XXIV, can. 5 et 7.); quod usitatam graecis diremptionem matrimoniorum multis modis damnaverit (Concil. Ploren., et Instr. Eug. IV ad Armenos. — Bened. XIV, Const. Etsi pastoralis, 6 Maii 1742); quod irritas esse nuptias decreverit ea conditione initas, ut aliquando dissolvantur (Cap. 7 de condit, appos.); quod demum vel a prima aetate leges imperatorias repudiarit, quae divortiis et repudiis perniciose lavissent (Hieron., epist. 79 ad Ocean. —Ambros., lib. VIII in cap. 16 Lucae, n. 5. — August., de nuptiis cap, 10). 

Pontifices vero maximi quoties restiterunt principibus potentissimis, divortia a se facta ut rata Ecclesiae essent minaciter petentibus, toties existimandi sunt non modo pro incolumitate religionis, sed etiam pro humanitatis gentium propugnavisse. Quam ad rem omnis admirabitur posteritas invicti animi documenta a Nicolao I edita adversus Lotharium; ab Urbano II et Paschali II adversus Philippum I regem Galliarum; a Caelestino III et Innocentio III adversus Philippum II principem Galliarum; a Clemente VII et Paullo III adversus Henricum VIII; denique a Pio VII sanctissimo fortissimoque Pontifice adversus Napoleonem I, secundis rebus et magnitudine imperii exultan tem.

Quae cum ita sint, omnes gubernatores administratoresque rerum publicarum, si rationem sequi, si sapientiam, si ipsam populorum utilitatem voluissent, malle debuerant sacras de matrimonio leges intactas manere, oblatumque Ecclesiae adiumentum in tutelam morum prosperitatemque familiarum adhibere, quam ipsam vocare Ecclesiam in suspicionem inimicitiae, et in falsam atque iniquam violati iuris civilis insimulationem.

Eoque magis; quod Ecclesia catholica, ut in re nulla potest ab religione officii et defensione iuris sui declinare, ita maxime solet esse ad benignitatem indulgentiamque proclivis in rebus omnibus, quae eam incolumitate iurium et sanctitate officiorum suorum possunt una consistere. Quam ob rem nihil unquam, de matrimoniis statuit, quin respectum habuerit ad statum communitatis, ad conditiones populorum; nec semel suarum ipsa legum praescripta, quoad potuit, mitigavit, quando ut mitigar et caussae iustae et graves impulerunt. — Item non ipsa ignorat neque diffitetur, sacramentum matrimonii, cum ad conservationem quoque et incrementum societatis humanae dirigatur, cognationem et necessitudinem habere cum rebus ipsis humanis, quae matrimonium quidem consequuntur, sed in genere civili versantur: de quibus rebus iure decernunt et cognoscunt qui rei publicae praesunt.

Nemo autem dubitat, quin Ecclesiae conditor Iesus Christus potestatem sacram voluerit esse a civili distinctam, et ad suas utramque res agendas liberam atque expeditam; hoc tamen adiuncto, quod utrique expedit, et quod interest omnium hominum, ut coniunctio inter eas et concordia intercederet, in iisque rebus quae sint, diversa licet ratione, communis iuris et iudicii, altera, cui sunt humana tradita, opportune et congruenter ab altera penderet, cui sunt caelestia concredita. 

Huiusmodi autem compositione, ac fere harmonia, non solum utriusque potestatis optima ratio continetur, sed etiam opportunissimus atque efficacissimus modus iuvandi hominum genus in eo quod pertinet ad actionem vitae et ad spem. salutis sempiternae. Etenim sicut hominum intelligentia, quemadmodum in superioribus Encyclicis Litteris ostendimus, si cum fide christiana conveniat, multum nobilitatur multoque evadit ad vitandos ac repellendos errores munitior, vicissimque fides non parum praesidii ab intelligentia mutuatur ; sic pariter, si cum sacra Ecclesiae potestate civilis auctoritas amice congruat, magna utrique necesse est fiat utilitatis accessio. Alterius enim amplificatur dignitas, et, religione praeeunte, numcjuam erit non iustum imperium: alteri vero adiumenta tutelae et defensionis in publicum, fidelium bonum suppeditantur.


Nos igitur, harum rerum consideratione permoti, cum studiose alias, tum vehementer in praesenti viros principes in concordiam atque amicitiam iungendam iterum hortamur; iisdemque paterna cum benevolentia veluti dexteram primi porrigimus, oblato supremae potestatis Nostrae auxilio, quod tanto magis est hoc tempore necessarium, quanto ius imperandi plus est in opinione hominum, quasi accepto vulnere, debilitatum. Incensis iam procaci libertate animis, et omne imperii, vel maxime legitimi, iugum nefario ausu detrectantibus, salus publica postulat, ut vires utriusque potestatis consocietur ad prohibenda damna, quae non modo Ecclesiae, sed ipsi etiam civili societati impendent.

Sed cum amicam voluntatum coniunctionem valde suademus, precamurque Deum, principem pacis, ut amorem concordiae in animos cunctorum hominum iniiciát, tum temperare Nobis ipsi non possumus, quin Vestram industriam, Venerabiles Fratres, Vestrum studium ac vigilantiam, quae in Vobis summa esse intelligimus, magis ac magis hortando incitemus. Quantum contentione assequi, quantum auctoritate potestis, date operam, ut apud gentes fidei Vestrae commendatas integra atque incorrupta doctrina retineatur, quam Christus Dominus et caelestis voluntatis interpretes Apostoli tradiderunt, quamque Ecclesia catholica religiose ipsa servavit, et a Christifidelibus servari per omnes aetates iussit.

Praecipuas curas in id insumite, ut populi abundent praeceptis sapientiae christianae, semperque memoria teneant matrimonium non voluntate hominum, sed auctoritate nutuque Dei fuisse initio constitutum, et hac lege prorsus ut sit unius ad. unam: Christum vero novi Foederis auctorem illud ipsum ex officio naturae in Sacramenta transtulisse, et quod ad vinculum spectat, legiferam et iudicialem Ecclesiae suae adtribuisse potestatem. Quo in genere cavendum magnopere est, ne in errorem mentes inducantur a fallacibus conclusionibus adversariorum, qui eiusmodi potestatem ademptam Ecclesiae vellent.

Similiter omnibus exploratum esse debet, si qua coniunctio viri et mulieris inter Christifideles citra Sacramentum contrahatur, eam vi ac ratione iusti matrimonii carere; et quamvis convenienter legibus civicis facta sit, tamen pluris esse non posse, quam ritum aut morem, iure civili introductum; iure autem civili res tantummodo ordinari atque administrari posse, quas matrimonia efferunt ex sese in genere civili, et quas gigni non posse manifestum est, nisi vera et legitima illarum caussa, scilicet nuptiale vinculum, existat.

Haec quidem omnia probe cognita habere maxime sponsorum refert, quibus etiam probata esse debent et notata animis, ut sibi liceat hac in re morem legibus gerere; ipsa non abnuente Ecclesia, quae vult atque optat ut in omnes partes salva sint matrimoniorum effecta, et ne quid liberis detrimenti afferatur.

In tanta autem confusione sententiarum, quae serpunt quotidie longius, id quoque est cognitu necessarium, solvere vinculum coniugii inter christianos rati et consummati nullius in potestate esse; ideoque manifesti criminis reos esse, si qui forte coniuges, quaecumque demum caussa esse dicatur, novo se matrimonii nexu ante implicare velint, quam abrumpi primum morte contigerit. 

Quod si res eo devenerint, ut convictus ferri diutius non posse videatur, tum vero Ecclesia sinit alterum ab altera seorsum agere, adhibendisque curis ac remediis ad coniugum conditionem accommodatis, lenire studet sessionis incommoda; nec umquam committit, ut de reconcilianda concordia aut non laboret aut desperet.

Verum haec extrema sunt; quo facile esset non descendere, si sponsi non cupiditate acti, sed praesumptis cogitatione tum officiis coniugum, tum caussis coniugiorum nobilissimis, ea qua aequum est mente ad matrimonium accederent; neque nuptias anteverterent continuatione quadam serieque flagitiorum, irato Deo. Et ut omnia paucis complectamur, tunc matrimonia placidam quietamque constantiam habitura sunt, si coniuges spiritum vitamque hauriant a virtute religionis, quae forti invictoque animo esse tribuit; quae efficit ut vitia, si qua sint in personis, ut distantia morum et ingeniorum, ut curarum maternarum pondus, ut educationis liberorum operosa sollicitudo, ut comites vitae labores, ut casus adversi non solum moderate, sed etiam libenter perferantur.

Illud etiam cavendum est, ne scilicet coniugia facile appetantur cum alienis a catholico nomine: animos enim de disciplina religionis dissidentes vix sperari potest futuros esse cetera concordes. Quin imo ab eiusmodi coniugiis ex eo maxime perspicitur esse abhorrendum, quod occasionem praebent vetitae societati et communi cationi rerum sacrarum, periculum religioni creant coniugis catholici, impedimento sunt bonae institutioni liberorum, et persaepe animos impellunt, ut cunctarum religionum aequam habere rationem assuescant, sublato veri falsique discrimine.

Postremo loco, cum probe intelligamus, alienum esse a caritate Nostra neminem oportere, auctoritati fidei et pietati Vestrae, Venerabiles Fratres, illos commendamus, valde quidem miseros, qui aestu cupiditatum abrepti, et salutis suae plane immemores contra fas vivunt, haud legitimi matrimonii vinculo coniuncti. In his ad officium revocandis hominibus Vestra sollers industria versetur: et cum per Vos ipsi, tum interposita virorum bonorum opera, modis omnibus contendite, ut sentiant se flagitiose fecisse, agant nequitiae poenitentiam, et ad iustas nuptias ritu catholico ineundas animum inducant.

Haec de matrimonio christiano documenta ac praecepta, quae per has litteras Nostras Vobiscum, Venerabiles Fratres, communicanda censuimus, facile videtis, non minus ad conservationem civilis communitatis, quam ad salutem hominum sempiternam magnopere pertinere.Faxit igitur Deus ut quanto plus habent illa momenti et ponderis, tanto dociles promptosque magis ad parendum animos ubique nanciscatur. 

Huius rei gratia, supplice atque humili prece omnes pariter opem imploremus beatae Mariae Virginis Immaculatae, quae, excitatis mentibus ad obediendum fidei, matrem se et adiutricem hominibus impertiat. Neque minore studio Petrum et Paullum obsecramus, Principes Apostolorum, domitores superstitionis, satores veritatis, ut ab eluvione renascentium errorum humanum genus firmissimo patrocinio tueantur. 

Interea caelestium munerum auspicem et singularis benevolentiae Nostrae testem, Vobis omnibus, Venerabiles Fratres, et populis vigilantiae Vestrae commissis, Apostolicam Benedictionem ex animo impertimus.

Datum Romae apud s. Petrum, die 10 Februarii an. 1880, Pontificatus Nostri Anno Secundo.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
GRANDE MUNUS,
Sur Saints Cyrile et Méthode, 
du 30 septembre 1880


A TOUS LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE

EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE



LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères, Salut et bénédiction apostolique,

L'auguste charge de propager le nom chrétien, confiée d'une manière particulière au bienheureux Pierre, prince des Apôtres, et à ses successeurs, a porté les Pontifes romains à envoyer à différentes époques, aux diverses nations de la terre, des messagers du saint Evangile, selon que les circonstances et les conseils du Dieu de miséricorde paraissaient le demander. C'est pourquoi, de même qu'ils déléguèrent pour l'instruction des âmes Augustin aux Bretons, Patrice aux Ir landais, Boniface aux Germains, Willibrod aux Frisons, aux Bataves, aux Belges, et bien d'autres encore à d'autres peuples, ainsi ils conférèrent aux saints Cyrille et Méthode le pouvoir de remplir le ministère apostolique au près des peuples Slaves, qui, grâce à leur zèle et à leurs grands travaux, virent la lumière de l'Evangile et passèrent de la vie barbare à la civilisation.

Si la renommée, fidèle au souvenir de leurs bienfaits, n'a jamais cessé de célébrer dans tout le pays slave Cyrille et Méthode, illustre duo d'apôtres, l'Eglise romaine non plus ne les a pas entourés d'un culte moindre, elle qui, de leur vivant, les a honorés l'un et l'autre dans beaucoup de circonstances, et ne voulut pas se priver des cendres du premier des deux qui mourut. Aussi, dès l'année 1858, les Bohèmes, les Moraves et les Croates de race slave, qui avaient coutume de célébrer chaque année, le 9 mars, une solennité en l'honneur de Cyrille et de Méthode, obtinrent, de la faveur de Pie IX, notre prédécesseur d'immortelle mémoire, de faire désormais leur fête le 5 juillet, et de réciter l'office en mémoire de Cyrille et dé Méthode.


Peu après, dans le temps que se tenait, le grand concile du Vatican, beaucoup d'évêques demandèrent instamment au Siège apostolique que leur culte et leur fête du rite déterminé fussent étendus à toute l'Eglise. Mais l'affaire n'ayant pas encore abouti jusqu'à ce jour et un changement étant survenu par les vicissitudes du temps dans l'état politique de ces contrées, l'occasion Nous paraît favorable d'être utile aux peuples slaves, dont Nous avons grandement à cœur la conservation et le salut. C'est pourquoi, si Nous voulons que notre paternelle affection ne leur manque en rien, Nous voulons aussi que s'étende et s'accroisse le culte de ces hom mes saints qui, de même qu'autre fois ils amenèrent les populations slaves de la mort au salut en propageant la foi catholique parmi elles, de même aujourd'hui les défendront puissamment par leur céleste patronage.



Cyrille et Méthode, frères germains, nés dans la célèbre ville de Thessalonique, vinrent de bonne heure à Constantinople pour étudier les sciences humaines dans la capitale même de l'Orient. On ne tarda pas à remarquer l'étincelle de génie qui brillait déjà dans ces jeunes gens ; l'un et l'autre firent de grands progrès en peu de temps, mais surtout Cyrille, qui se distingua tellement dans les sciences qu'il mérita comme un honneur particulier d'être appelé le Philosophe. Peu de temps après, Méthode embrassa l'état monastique ; de son côté, Cyrille fut jugé digne d'être chargé par l'impératrice Théodora, à la demande du patriarche Ignace, d'instruire dans, la foi chrétienne les Khazares, peuples situés au-delà de la Chersonèse, qui demandaient à Constantinople des prêtres instruits. Il accepta volontiers cette charge. Aussi s'étant rendu d'abord en Chersonèse, il consacra quelque temps, comme plusieurs le racontent, à l'étude de la langue du pays ; et à cette époque il lui arriva, par le plus heureux des présages, de découvrir les restés sacrés du pape saint Clément Ier, qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, grâce à l'antique tradition aussi bien qu'à l'ancre avec laquelle on savait que le magnanime martyr fut précipité dans la mer par ordre de l'empereur Trajan et ensuite enseveli. Maître d'un si précieux trésor, il pénétra dans les villes et les résidences des Khazares, et bientôt, après avoir aboli divers genres de superstition, il gagna à Jésus-Christ ces peuples, instruits par ses enseignements et mus par l'esprit de Dieu. Là nouvelle communauté chrétienne étant heureusement constituée, il donna un mémorable exemple de continence et de charité à la fois, en refusant tous les présents que lui offraient les habitants, à l'exception des esclaves, dont il se réserva l'affranchissement s'ils se convertissaient au christianisme. Bientôt il revint à Constantinople. Dans le monastère de Polychrone, où Méthode s'était déjà retiré, Cyrille se retira aussi.


Pendant ce temps-là, la renommée avait apporté à Rastiz, prince de Moravie, le bruit des événements heureux arrivés chez les Khazares. Celui- ci, excité par leur exemple, négocia avec l'empereur Michel III l'envoi par Constantinople de quelques ouvriers évangéliques, et il obtint sans peine ce qu'il désirait. Le mérite insigne de Cyrille et de Méthode, et leur dévouement bien connu pour le prochain, les firent donc désigner pour la mission de Moravie.

S'étant mis en route à travers la Bulgarie, qui était déjà initiée à la foi chrétienne, ils ne négligent en aucun lieu l'occasion d'y accroître la religion. En Moravie la foule étant venue à leur rencontre jusqu'aux limites de la principauté, ils sont reçus avec le plus grand empressement et avec une joie insigne. Sans retard, ils s'appliquent à pénétrer les esprits des enseignements chrétiens et à les élever vers l'espérance des biens célestes, et cela avec tant d'ardeur, avec un zèle si laborieux, qu'en peu de temps la nation des Moraves s'était donnée spontanément à Jésus-Christ.

La connaissance que Cyrille avait antérieurement acquise de l'idiome slave ne contribua pas peu à ce résultat ; l'influence de la littérature sacrée des deux Testaments, qu'il avait traduits en langage populaire, fut considérable. Aussi toute la nation des Slaves doit-elle beaucoup à celui de qui elle a reçu non-seulement la foi chrétienne, mais aussi le bienfait de la civilisation ; car Cyrille et Méthode furent les inventeurs de l'alphabet qui a fourni à la langue des Slaves ses signes et ses moyens d'expression, et pour cette raison ils passent avec raison pour les fondateurs de la langue elle-même.

La renommée avait apporté de ces provinces si éloignées et si isolées jusqu'à Rome la gloire de ces actions. Aussi le souverain Pontife Nicolas Ier ayant ordonné aux saints frères de se rendre à Rome, ceux-ci s'empressent d'exécuter sans retard ses ordres, et ayant pris avec ardeur le chemin de Rome, ils apportent avec eux les reliques de saint Clément. A cette nouvelle, Adrien II, qui avait été élu à la place du feu Pape Nicolas, s'avance au milieu du concours du clergé et du peuple et avec les apprêts d'une réception solennelle à la rencontré de ces hôtes illustres. Le corps de saint Clément, honoré sur l'heure même de prodiges insignes, fut porté en grande pompe à la basilique élevée au temps de Constantin sur les ruines mêmes de la maison paternelle de l'invincible martyr.

Ensuite Cyrille et Méthode rendent compte, en présence du clergé, au souverain Pontife, de la mission apostolique dont ils s'étaient acquittés si saintement et si laborieusement. Et comme ils étaient accusés d'avoir agi contre les usages antiques et contre les rites les plus saints, en employant la langue slave pour la célébration des mystères sacrés, ils plaidèrent leur cause par des raisons si justes et si probantes, que le Pontife et tout le clergé avec lui les louèrent et les approuvèrent. Tous deux alors ayant prêté serment, selon la formule de la profession catholique, et ayant juré qu'ils resteraient dans la foi du bienheureux Pierre et des Pontifes romains, furent créés et consacrés évêques par Adrien lui-même, et plusieurs de leurs disciples furent promus aux différents ordres sacrés.

Le dessein de la Providence était que Cyrille terminât le cours de sa vie à Rome, le 14 février de l'an 869, plus mûr en vertu qu'en âge. Il eut des funérailles publiques et solennelles, célébrées avec la même pompe que pour les Pontifes romains, et il fut placé en grand honneur dans le tombeau qu'Adrien s'était fait construire pour lui-même. Le corps saint du défunt, que le peuple romain ne laissa pas transporter à Constantinople, malgré les désirs d'une mère désolée, fut conduit à la basilique de Saint-Clément et déposé près des cendres de celui que Cyrille lui-même avait conservé avec vénération pendant tant d'années. Et pendant qu'il était porté à travers la ville, au milieu des chants joyeux des psaumes, on eût dit que le peuple romain, en lui décernant les honneurs célestes, lui faisait plutôt un triomphe que des funérailles.

Après cela, Méthode retourna comme évêque, par l'ordre et sous les auspices du souverain Pontife, reprendre ses fonctions apostoliques en Moravie. Dans cette province, « devenu par son âme l'informateur de son troupeau » il s'appliqua de plus en plus à servir la cause catholique ; on le vit combattre énergiquement les novateurs pour les empêcher de ruiner le nom catholique par la folie des opinions ; instruire dans la religion le prince Swentopolck, qui avait succédé à Rastiz, le reprendre quand il manquait à son devoir, le gourmander jusqu'à le punir même de l'excommunication. Pour ces raisons il s'attira la haine du cruel et impudique tyran, qui l'envoya en exil. Mais, rappelé d'exil peu de temps après, il obtint, par d'habiles exhortations, que le prince donnât des preuves de meilleures dispositions et qu'il comprît la nécessité de racheter ses anciennes habitudes par un nouveau genre de vie. Ce qu'il y a de plus admirable, c'est que la vigilante charité de Méthode ayant dépassé les limites de la Moravie, comme elle atteignait du vivant de Cyrile les Liburniens et les Serbes, ainsi elle embrassait maintenant le Pannoniens, dont il convertit le prince à la religion catholique et le re tint dans le devoir ; et les Bulgares, qu'il confirma dans la foi chrétienne avec leur prince Boris ; et les Dalmates, auxquels il distribuait et dispensait les grâces célestes ; et les Carinthiens, qu'il travailla ardemment à amener à la connaissance et au culte du seul vrai Dieu.


Mais cela, devint pour lui une source d'épreuves : car quelques membres de la nouvelle société des chrétiens, jaloux des actes courageux et de la vertu de Méthode, l'accusèrent, malgré son innocence, auprès de Jean VIII, successeur d'Adrien, d'avoir une foi suspecte et de violer la tradition des aïeux, lesquels, dans la célébration des saints mystères, se servaiant de la langue grecque ou de la langue latine seule, à l'exclusion de toute autre. Alors le Pontife, dans son zèle pour le maintien de l'intégrité de la foi et de l'ancienne tradition, appelle Méthode à Rome et lui enjoint de repousser l'accusation et de se justifier. Méthode, toujours prêt à obéir et fort du témoignage de sa conscience, comparut en l'année 880 devant le Pape Jean, plusieurs évêques et le clergé romain ; et là il remporta une facile victoire en prouvant qu'il avait toujours gardé et fidèlement enseigné aux autres la foi qu'en présence et avec l'approbation d'Adrien il avait professée et promis de garder par son serment juré au tombeau du prince des apôtres ; et que, s'il s'était servi pour les saints mystères de la langue slave, c'était pour de justes motifs, par licence spéciale du Pontife Adrien lui-même, et sans que le texte sacrée y répugnât. Par cette défense il se justifia si bien de tout soupçon de faute, que sur-le-champ le Pontife embrassa Méthode, et voulut bien confirmer son pouvoir archiépiscopal et sa mission chez les Slaves. En outre, le Pontife ayant délégué plusieurs évêques que devait présider Méthode, et qui devaient l'aider dans l'administration des affaires chrétiennes, le renvoya en Moravie avec des lettres très flatteuses et des pleins pouvoirs. Et plus tard, lorsque de nouveau l'envie des méchants s'attaqua à Méthode, le souverain Pontife voulut bien encore par de nouvelles lettres confirmer toutes ces faveurs.

C'est pourquoi, pleinement rassuré et uni au souverain Pontife et à toute l'Eglise romaine par le lien très étroit de la foi et de la charité, Méthode persévéra avec beaucoup plus de vigilance encore dans l'accomplissement de la charge qui lui avait été dévolue, et il ne fit point attendre les fruits remarquables de son zèle. Car après avoir lui-même, à l'aide d'un prêtre, converti à la foi catholique Borzivoy, prince des Bohèmes, et un peu après Ludmille, l'épouse de ce prince, il sut en peu de temps faire en sorte que le christianisme se répandît partout dans cette nation. Dans le même temps il s'appliqua à faire parvenir la lumière de l'Evangile dans la Pologne, où, ayant lui-même pénétré en Galicie, il fonda un siège épiscopal à Léopol.

De là, étant entré, comme quelques-uns le rapportent, dans la Moscovie proprement dite, il établit le siège épiscopal de Kiew. S'étant ainsi couvert d'immortels lauriers, il retourna en Moravie, auprès des siens; sentant qu'il approchait de sa fin dernière, il désigna lui-même son successeur, et après avoir, par ses derniers conseils, exhorté à la vertu son clergé et son peuple, il quitta avec une grande paix cette vie, qui pour lui avait été le chemin du ciel. De même que Rome pleura Cyrille, ainsi la Moravie témoigna son chagrin de la mort de Méthode et ses regrets de sa perte, en honorant de toutes manières ses funérailles.

C'est une grande joie, vénérables frères, que Nous donne la mémoire de ces événements, et Nous ne sommes pas peu ému de contempler, si loin derrière nous, l'union magnifique dans ses belles origines des nations slaves avec l'Eglise romaine. Car si c'est de Constantinople que ces deux propagateurs du nom chrétien, dont nous venons de parler, sont partis pour pénétrer chez les infidèles, c'est de ce Siège Apostolique, centre de l'unité catholique, qu'ils ont dû recevoir l'investiture de leur mission, ou plus simplement la sainte et nécessaire approbation de cette mission. En effet, c'est ici, dans cette ville de Rome, qu'ils ont rendu compte de leur mission et qu'ils ont répondu à leurs accusateurs ; c'est ici, au tombeau de Pierre et de Paul, qu'ils ont juré de garder la foi catholique, qu'ils ont reçu la consécration épiscopale en même temps que le pouvoir de constituer la hiérarchie sacrée en observant la distinction des ordres. Enfin c'est ici qu'on a sollicité et obtenu la licence d'employer la langue slave dans les rites sacrés, et il y a cette année dix siècles que le souverain Pontife Jean VIII écrivait à Swentopolk prince de Moravie : « A bon droit nous louons les lettres slaves... lesquelles retentissent des louanges dues à Dieu, et nous ordonnons que dans cette même langue soient célébrées les louanges et les œuvres de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et rien, dans la foi orthodoxe et dans la doctrine, n'empêche soit qu'on chante la messe en la langue slave, soit qu'on lise dans cette longue le saint Evangile ou les leçons divines du Nouveau et de l'Ancien Testament bien traduites et interprétées, ou qu'on psalmodie tous les offices des Heures. » Cette coutume, après bien des vicissitudes, fut sanctionnée par Benoît XIV, par des lettres apostoliques datées du 25 août 1754.


Mais les Pontifes romains, chaque fois que leur assistance fut sollicitée par les princes qui gouvernaient les peuples que le zèle de Cyrille et de Méthode avait amenés au christianisme, agirent de telle sorte qu'on ne put jamais les accuser de manquer soit de tendresse en secourant, de douceur en enseignant, soit de bienveillance dans leurs conseils et, en toutes choses où cela était possible, de la plus grande condescendance. Rastiz surtout et Swentopolk, et Cocel, et sainte Lud-millae, et Bocis connurent l'insigne charité de nos prédécesseurs dans des circonstances et à des époques différentes.

La sollicitude paternelle des Pontifes Romains pour les peuples slaves ne s'est ni arrêtée ni relâchée depuis la mort de Cyrille et de Méthode ; elle s'affirma toujours en protégeant chez eux la sainteté de la religion et la conservation de la prospérité publique. En effet, Nicolas envoya de Rome aux Bulgares des prêtres chargés d'instruire le peuple, ainsi que les évêques de Populonie et de Porto, chargés d’organiser la nouvelle société chrétienne. Le même Pape répondit avec beaucoup d'amour aux nombreuses controverses des Bulgares sur le droit sacré, de telle façon que ceux qui sont les moins bien disposés pour l'Eglise romaine remarquent et louent la haute prudence de ces réponses.


Et depuis la douloureuse calamitée du schisme, c'est la gloire d'Innocent III d'avoir réconcilié les Bulgares avec l'Eglise catholique, et c'est la gloire de Grégoire IX, d'Innocent IV, de Nicolas IV, d'Eugène IV, d'avoir maintenu cette réconciliation. De même à l'égard des Bosniaques et des Herzégoviniens, trompés par la contagion d'opinions perverses, on vit briller avec éclat la charité de nos prédécesseurs, Innocent III et Innocent IV, Grégoire IX, Clément VI, Pie II, qui s'efforcèrent, les deux premiers d'arracher l'erreur des esprits, les trois autres d'affermir solidement dans ces contrées les degrés de la hiérarchie sacrée. On doit estimer qu'Innocent III, Nicolas IV, Benoît XI, Clément V, ne consacrèrent pas la plus petite ou la dernière part de leurs soins aux Serbes ; car c'est avec une grande prévoyance qu'ils réprimèrent les fraudes astucieusement combinées en ce pays pour la destruction de la religion. De même aussi les Dalmates et les Liburniens reçurent de Jean X, Grégoire VII, Grégoire IX, Urbain IV, des témoignages de faveur particulière et les plus grandes louanges pour leur constance dans la foi en échange de leurs bons services. Enfin, il y a de nombreux monuments de la bienveillance de Grégoire IX et de Clément XIV dans l'église de Sirmium, détruite au sixième siècle par les incursions des barbares et restaurée plus tard par le zèle pieux de saint Etienne, roi de Hongrie.

C'est pourquoi Nous comprenons que Nous devons rendre grâces à Dieu de ce qu'une bonne occasion Nous est donnée d'accorder une faveur à la nation slave et de pourvoir à son bien général, et cela certes avec un zèle non moindre que celui dont ont témoigné nos prédécesseurs. Car ce que Nous avons en vue, ce que nous désirons uniquement, c'est de n'épargner aucun effort pour que les nations slaves soient enseignées par un plus grand nombre d'évêques ; pour qu'elles soient affermies dans le culte de la vraie foi, dans l'obéissance à la véritable Eglise de Jésus-Christ ; pour qu'elles sentent davantage, par l'expérience de chaque jour, quelle force pour le bien rejaillit des préceptes de l'Eglise catholique sur le foyer domestique et sur toutes les classes du pays. En vérité ces Eglises prennent la plus nombreuse, la plus grande part de nos pensées, et, il n'est rien que Nous désirions plus vivement que d'être à même de pourvoir à leur avantage, à leur prospérité, et de les unir à nous par le nœud perpétuel de la concorde, ce qui est le plus grand et le meilleur lien de salut. Il nous reste à obtenir que le Dieu riche en miséricorde favorise nos projets et seconde nos entreprises. En attendant, nous invoquons comme intercesseurs, auprès de lui, Cyrille et Méthode, docteurs des pays slaves ; car comme Nous voulons agrandir leur culte, Nous avons confiance que leur céleste protection ne nous fera point défaut.

C'est pourquoi Nous ordonnons qu'au cinquième jour du mois de juillet fixé par Pie IX, d'heureuse mémoire, soit insérée dans le calendrier de l'Eglise romaine et universelle, et annuellement célébrée, la fête des saints Cyrille et Méthode, avec l'office du rit double mineur, et la messe propre, que la Sacrée-Congrégation des Rites a approuvés.

A vous donc, vénérables frères, Nous ordonnons que vous veilliez à la publication de cette Encyclique, et que vous prescriviez l'observation de ce qui y est édicté par tous ceux de l'ordre des prêtres qui célèbrent les offices de l'Eglise romaine, dans leurs églises, provinces, cités, diocèses et couvents de réguliers. Nous voulons enfin, vos conseils et vos exhortations aidant, que Cyrille et Méthode soient priés et invoqués dans le monde entier, afin que de toute la faveur don ils jouissent auprès de Dieu ils protègent la religion chrétienne dans tout l'Orient, en obtenant la constance pour les catholiques et en inspirant aux dissidents le désir de se réconcilier avec la véritable Eglise.


Nous décrétons que ce qui est écrit ci-dessus soit ratifié et confirmé, sans qu'il soit dérogé aux Constitutions publiées par Pie V, notre Prédécesseur, et aux autres Constitutions apostoliques, sur la réforme du Bréviaire et du Missel romain, ni aux usages et coutumes, même les plus reculés, ni à toutes autres contraires.


Comme gage des faveurs célestes et de notre particulière bienveillance, Nous vous accordons, avec beaucoup d'amour dans Notre-Seigneur, à vous tous, vénérables frères, à tout le clergé et à tout le peuple confié à vos soins, la bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le trentième jour de septembre, en l'an 1880, de notre Pontificat le troisième. 

LÉON XIII, PAPE

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI
LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA
PAPAE XIII

LITTERA ENCYCLICA

GRANDE MUNUS

AD PATRIARCHAS PRIMATES ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS UNIVERSOS
CATHOLICI ORBIS GRATIAM ET COMMUNIONEM CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES



LEO PP. XIII


Venerabiles Fratres, Salutem et Apostolicam Benedictionem

Grande munus christiani nominis propagandi, beato Petro principi Apostolorum eiusque Successoribus singulari modo demandatum, Romanos Pontifices impulit ut sacri Evangelii nuntios ad varias orbis terrarum gentes diversis temporibus mittendos curarent, prout res et consilia miserentis Dei postulare viderentur. — Quamobrem sicut Augustinum ad Britannos in culturam animorum legaverunt, Patritium ad Hibernos, Bonifacium ad Germanos, Villebrordum ad Phrisios, Batavos, Belgas, aliosque persaepe ad alios; sic etiam apostolici muneris apud Slavoniae populos obeundi facultatem Cyrillo et Methodio, viris sanctissimis, concesserunt: quorum instantia maximisque laboribus perfectum est, ut illi Evangelii lumen aspicerent, et ab agresti vita ad humanum civilemque cultum deducerentur.

Cyrillum et Methodium, par Apostolorum nobilissimum, si hominum fama, beneficiorum memor, celebrare Slavonia tota numquam desiit, non minore certe studio colere Ecclesia Romana consuevit, quae et utrumque eorum, quamdiu vixerunt, multis rebus honoravit, et alterius demortui cineribus carere noluit. — Inde iam ab anno MDCCCLXIII Slavonici generis Bohemis, Moravis et Croatis, qui solemnia in honorem Cyrilli et Methodii celebrare quotannis die nono mensis martii consueverant, indulgentia Pii IX immortalis memoriae decessoris Nostri permissum est, ut deinceps diem quintum mensis Iulii festum agerent, horariasque preces ob Cyrilli et Methodii memoriam persolverent. 

Neque multo post, quo tempore Concilium magnum ad Vaticanum haberetur, perplures Episcopi ab hac Apostolica Sede suppliciter petiverunt, ut eorundem cultus et stata solemnitas ad universam Ecclesiam propagaretur. Verum infecta ad hanc diem re, et ob temporum vices mutato per eas regiones reipublicae statu, opportunus Nobis oblatus videtur locus iuvandi Slavoniae populos, de quorum incolumitate et salute solliciti magnopere sumus. Igitur cum paternam caritatem Nostram nulla in re ab iis desiderari patimur, tum latius proferri augerique religionem volumus hominum sanctissimorum, qui Slavonicas gentes sicut olim, disseminata fide catholica, ab interitu ad salutem revocarunt, ita nunc sunt caelesti patrocinio potenter defensuri. Quo autem magis emergat, quales sint quos orbi catholico venerandos et colendos proponimus, placet rerum gestarum historiam breviter attingere.

Cyrillus et Methodius fratres germani, Thessalonicae amplissimo loco nati Constantinopolim mature concesserunt, ut in ipsa urbe Orientis principe humanitatis artes addiscerent. Nec latuit scintilla ingenii, quae iam tum elucebat in adolescentibus; nam uterque plurimum brevi proiecerunt; at Cyrillus maxime, qui eam scientiarum laudem adeptus est ut singularis honoris caussa Philosophiis appellaretur. Non longo intervallo monachum agere Methodius coepit; Cyrillus autem dignus est habitus, cui Theodora imperatrix, auctore Ignatio Patriarcha, negotium daret erudiendi ad fidem christianam Chazaros trans Chersonesum incolentes, qui idoneos sacrorum administros Constantinopoli imploraverant. Quod ille munus non gravate accepit. Itaque Chersonam in Tauris adlatus, sermoni vernaculo illius gentis, ut quidam ferunt, aliquandiu operam dedit; eoque tempore sibi contigit optimis auspiciis, ut s. Clementis I P. M. sacros cineres inveniret, quos quidem haud difficile agnovit cum ex pervagata maiorum memoria, tum ex anchora, quacum ipsa martyrem fortissimum Traiani imperatoris iussu in mare praecipitem actum, et deinde conditum fuisse constabat. — Tam pretioso thesauro potitus, in Chazarorum urbes sedesque penetravit; quos praeceptis suis edoctos et Dei numine instinctos, multiplici superstitione deleta, ad Iesum Christum adiunxit. Recenti christianorum communitate optime constituta, continentiae simul et caritatis memorabile documentum edidit, cum oblata ab indigenis dona omnia recusavit excepta servorum, qui christianum nomen profiterentur, manumissione. Mox Constantinopolim rediit alacer, atque in monasterium Polychronis, quo se iam Methodius receperat, Cyrillus ipse secessit.

Interim res apud Chazaros prospere gestas ad Rastilaum Moraviae principem fama detulerat. Is, Chazarorum exemplo incitatus, de aliquot operariis evangelicis Constantinopoli arcessendis cum imperatore Michaele III egit, nec difficile, quod volebat, impetravit. Igitur tot iam factis nobilitata virtus, proximorumque iuvandorum in Cyrillo et Methodio perspecta voluntas effecit, ut ii Moraviensi expeditioni destinarentur. Cumque iter per Bulgariam instituisset christianorum initiatam sacris nullo loco praetermittuot amplificandae religionis opportunitatem. In Moraviam vero, effussa obviam multitudine ad imperii fines, summa voluntate et celebri laetitia excipiuntur. Nec mora fuit, quin imbuere christianis institutionibus animos aggrederentur et in spem caelestium bonorum erigere; idque tanta vi, tam operosa industria, ut non longo intervallo Moravorum gens nomen Iesu Christo libentissime dederit. Ad eam rem non parum scientia valuit dictionis slavonicae, quam Cyrillus ante perceperat, multumque potuerunt sacrae utriusque Testamenti litterae, quas proprio populi sermone reddiderat. Quare omnis Slavorum natio plurimum homini debet, quod non fidei christianae solum, sed etiam civilis humanitatis ex illo beneficium acceperit: nam Cyrillus et Methodius principes inveniendi fuerunt ipsas litteras, quibus est sermo ipsorum Slavorum signatus et expressus, eaque de causa eiusdem sermonis auctores non immerito habentur.

Ex tam remotis disiunctisque provinciis rerum gestarum gloriam secundus rumor Romam nuntiaverat. — Atque ita cum Nicolaus I P. M. fratres optimos Romam contendere iussisset, ii sine cunctatione imperata facere instituunt; romanumque iter alacriter ingressi, reliquias s. Clementis secum advehunt. Quo nuntio, Hadrianus II, qui in locum Nicolai demortui fuerat suffectus, Clero populoque comitante, obviam magna cum honoris significatione progreditur hospitibus illustribus. Corpus s. Clementis magnis extemplo prodigiis nobilitatem, solemni ducta pompa, inlatum est in Basilicam iisdem vestigiis paternae domus martyris invictissimi Constantiniano tempore excitatam. 

Deinde Cyrillus et Methodius de munere apostolico, in quo essent sancte laborioseque versati, ad Pontificem Maximum, assidente Clero, referunt. Et quoniam fecisse contra instituta maiorum religionesque sanctissimas arguebantur, quod sermonem Slavonicum in perfunctione munerum sacrorum usurpavissent, causam dixere rationibus tam certis tamque illustribus, ut Pontifex totusque Clerus et laudarint homines et probarint. Tum ambo, dicto ex formula catholicae professionis sacramento, iuratique se in fide beati Petri et Pontificum Romanorum pcrmansuros, Episcopi ab ipso Hadriano creati consecratique sunt, pluresque ex discipulis eorum variis sacrorum ordinum gradibus initiati.

Erat tamen provisum divinitus, ut Cyrillus Romae conderet vitae cursum anno DCCCLXIX die XIV Februarii, virtute magis quam aetate maturus. Elatus est funere publico magnificoque apparatu, eo ipso quo Pontifices Romani solent, et in sepulcro, quod. sibi Hadrianus extruxerat, perhonorifice compositus. Sacrum defuncti corpus, quia Constantinopolim asportari populus romanus non pertulit, quamvis parentis moestissimae desiderio expetitum, deductum est ad sancti Clementis, atque huius prope cineres conditum, quos Cyrillus ipse tot annis venerabundus asservarant. Cumque veheretur per Urbem inter festos psalmorum cantus, non tam funeris quam triumphi pompa, visus est populus romanus libamenta honorum caelestium viro sanctissimo detulisse.

Haec ubi acta, Methodius iussu auspiciisque Pontificis Maximi ad consueta apostolici muneris officia in Moraviam episcopus remigravit. In ea provincia facta forma gregis ex animo rei catholicae inservire maiore in dies studio institit; factiosis rerum novarum auctoribus, ne catholicum nomen opinionum insania labefacerent, fortiter resistere; Suentopolcum principem, qui Rastilaum exceperat, ad religionem erudire; eumdemque officii in deserentem admonere, increpare, demum sacrorum interdictione punire. His de caussis invidiam excepit teterrimi atque impurissimi tyranni, a quo actus est in exilium. Sed aliquanto post restitutus tempestivis adhortationibus impetravit, ut mutati animi indicia princeps ederet, pristinamque consuetudinem novo vitae modo redimi intelligeret oportere. Illud vero est mirabile, quod vigilans Methodii caritas, praetervecta Moraviae fines, sicut superstite Cyrillo Liburnicos et Servios attigerat, ita nunc Pannonios complectebatur, quorum principem, Cocelum nomine ad religionem catholicam informavit, et in officio retinuit: et Bulgaros, quos ipsos cum rege eorum Bogori in fide christiani nominis confirmavit; et Dalmatas, quibuscum caelestia partiebat communicabatque charismata; et Carinthios, in quibus ad unius veri Dei notitiam cultumque traducendis plurimum elaboravit.

Sed ea res molestiam homini peperit. Etenim quidam ex novella christianorum societate, quia strenue actis rebus virtutique Methodii inviderent, apud Joannem VIII Hadriani successorem, insontem postularunt de suspecta fide violatoque more maiorum, qui in sacris obeundis sermonem graecum aut latinum unum adhibere consueverunt, praeterea nullum. Tunc Pontifex incolumitatis fidei disciplinaeque veteris studiosissimus, Methodio Romam evocato diluere crimina, seseque purgare imperat. Is, ut semper erat ad parendum alacer conscientiaeque testimonio fretus, anno DCCCLXXX cum coram Joanne et Episcopis aliquot Cleroque urbano adfuisset, facile vicit, eam prorsus fidem et se retinuisse constanter et ceteros diligenter edocuisse, quam praesente et approbante Hadriano declaratam, ad sepulcrum principis Apostolorum iureiurando confirmarat: quod vero ad linguam Slavonicam in sacris peragendis usurpatam, se iustis de caussis, ex venia ipsius Hadriani Pontificis, nec sacris litteris repugnantibus, iure fecisse. Qua peroratione ita se qualibet culpae suspicione liberavit, ut in re praesenti complexus Methodium Pontifex potestatem eius archiepiscopalem, expeditionemque Slavonicam libenti animo ratam esse iusserit. Insuper, aliquot delectis Episcopis, quibus Methodius ipse praeesset, et quorum opera in administranda re christiana iuvaretur, perhonorificis commendatum litteris in Moraviam cum liberis mandatis remisit.

Quas res omnes postea Summus Pontifex confirmatas voluit per litteras ad Methodium datas, cum scilicet huic rursus subeunda malevolorum invidia fuit. Quare securus animi, cum Pontifice Maximo cunctaque Ecclesia romana arctissimo caritatis fideique vinculo coniunctus adsignatum sibi munus explere multo vigilantius perseveravit; nec diu desideratus est egregius operae fructus. Nam cum primum ipse per se ad catholicam fidem Borzivoium principem Bohemorum, deinde Ludmillam uxorem eius, adhibito quodam sacerdote, perduxisset, brevi perfecit, ut in ea gente christianum nomen longe lateque vulgaretur. 

Per eadem tempora Evangelii lumen in Poloniam invehendum curavit; quo cum ille per mediam Gallaeciam penetravisset, sedem episcopalem Leopoli statuit. Inde, ut nonnulli tradiderunt, in Moscoviam proprii nominis digressus, thronum pontificale Kiowense constituit. Cum his haud sane arescentibus laureis in Moraviam reversus est ad suos: iamque sese abripi ad humanum exitum sentiens, ipsemet sibi successorem designavit; Clerumque et populum supremis praeceptis ad virtutem cohortatus, ea vita, quae sibi via in caelum fuit placidissime defunctus est. — Uti Cyrillum Roma, sic Methodium Moraviae decedentem luxit, amissum quaesivit, funere eius modis omnibus honestato.

Horum factorum, Venerabiles Fratres, periucunda Nobis accidit recordatio; nec mediocriter commovemur, cum retro longe respicimus optimis initiis splendidam Slavonicarum gentium cum Romana Ecclesia coniunctionem. Etenim duo isti christiani nominis propagatores, de quibus loquuti sumus, Constantinopoli quidem ad ethnicos populos discesserunt; sed tamen eorum missionem ab hac Apostolica Sede, catholicae unitatis centro, aut omnino imperari, aut, quod plus vice simplici actum est, rite sancteque approbari oportuit. Revera hic in Urbe Roma ab iis est et suscepti muneris ratio reddita, et ad accusationes responsum; hic ad sepulcra Petri et Pauli in fidem catholicam iuratum, consecratioque episcopalis accepta una cum potestate sacri imperii, retento ordinum discrimine, constituendi. Demum hinc est usus slavonici sermonis in ritibus sanctissimis impetratus; atque hoc anno decimum expletur saeculum, ex quo Ioannes VIII P. M. ad Suentopolcum Moraviae principem ita scripsit : Litteras slavonicas quibus Deo laudes debitae resonant iure laudamus, et in eadem lingua Christi Domini Nostri praeconia et opera ut enarrentur iubemus. Nec sanae fidei vel doctrinae aliquid obstat., sive missas in eadem slavonica lingua canere sive sacrum Evangelium vel lectiones divinas Novi et Veteris Testamenti bene translatas et interpretatas legere et alia horarum officia omnia psallere. Quam consuetudinem multas post vices sanxit Benedictus XIV per apostolicas Litteras anno MDCCLIV die XXV Augusti datas.

Pontifices autem Romani, quotiescumque opem rogati sunt a principibus viris, qui populis praeessent Cyrilli Methodiique opera ad christianos ritus traducis, numquam commiserunt, ut sua desiderantur in adiuvando benignitas, in docendo humanitas, in consiliis dandis benevolentia, in rebus omnibus, quibuscumque possent, eximia voluntas. Prae ceteris vero Rastilaus, Suentopolcus, Cocelus, sancta Ludmilla, Bogoris insignem Decessorum Nostrorum caritatem pro re et tempore experti sunt.

Neque Cyrilli ac Methodii interitu constitit aut remisit paterna Romanorum Pontificum pro Slavoniae populis sollicitudo; sed in tuenda apud eos sanctitate religionis conservandaque prosperitate publica semper enituit. Revera ad Bulgaros Nicolaus I sacerdotes qui populum instituerent, et Episcopos Populoniensium et Portuensium ab Urbe Roma misit, qui recentem christianorum societatem ordinarent: item Rulgarorum crebris de sacro iure controversiis is ipse responsa peramanter reddidit, in quibus vel ii, qui minus Ecclesiae Romanae favent, summam prudentiam collaudant atque suspiciunt. Ac post luctuosam dissidii calamitatem, laus est Innocentii III reconciliasse cum Ecclesia catholica Bulgaros, Gregorii autem IX, Innocentii IV, Nicolai IV, Eugenii IV in reconciliata gratia retinuisse.

Similiter erga Bosnienses et Erzegovinenses, pravarum opinionum deceptus contagia, insigniter eluxit Decessorum Nostrorum caritas, scilicet Innocentii III et Innocentii IV, qui evehere ex animis errorem; Gregorii IX, Clementis VI, Pii II, qui sacrae potestatis gradus per eas regiones stabiliter firmare studuerunt. — Nec exiguam, nec postremam curarum suarum partem Innocentius III, Nicolaus IV, Benedictus XI, Clemens V in Servios contulisse putandi sunt, a quibus fraudes, ad labefactandam religionem astute comparatas, providentissime continuerunt. — Dalmatae quoque et Liburnici ob fidei constantiam, vicissitudinemque officiorum a Ioanne X, a Gregorio VII, a Gregorio IX, ab Urbano IV favorem singularem et gravia laudum praeconia adepti sunt. — Denique ipsa in Ecclesia Sermicnsi, saeculo sexto barbarorum incursionibus deleta, posteaque sancti Stephani I Hungariae regis pio studio restituta, multa sunt Gregorii IX et Clementis XIV benevolentiae monumenta.

Quapropter agendas Deo grates esse intelligimus, quod idonea Nobis occasio praebeatur gratificandi genti Slavorum, communisque ipsorum utilitatis efficiendae, non minore certe studio, quam quod est in Decessoribus Nostris omni tempore perspectum. Hoc scilicet spectamus, hoc unice cupimus, omni ope contendere ut gentes Slavonici nominis maiore Episcoporum et sacerdotum copia instruantur; ut in professione verae fidei, in obedientia vera Iesu Christi Ecclesiae obfirmentur, experiendoque quotidie magis sentiant, quanta vis bonorum ab Ecclesiae catholicae institutis in convictum domesticum omnesque reipublicae ordines redundet. Illae quidem Ecclesiae plurimas et maximas curarum Nostrarum sibi partes vindicant; nec quicquam est, quod optemus vehementius, quam ut earum possimus commoditati prosperitatique consulere, cunctasque perpetuo concordiae nexu Nobiscum habere coniunctas, quod est maximum atque optimum vinculum incolumitatis. Reliquum est, ut adspiret XIII propositis Nostris et incoepta secundet dives in misericordia Deus. Nos interim apud ipsum deprecatores adhibemus Cyrillum et Methodium, Slavoniae magistros, quorum sicut volumus amplificari cultum ita caeleste patrocinium Nobis adfuturum confidimus.


Itaque praecipimus, ut, rato die quinto mensis Iulii quem f. r. Pius IX constituit, in Kalendarium Romanae atque universalis Ecclesiae inseratur, agaturque quotannis festum sanctorum Cyrilli et Methodii cum ritus duplicis minoris Officio et Missa propria, quae sacrum Consilium legitimis ritibus cognoscendis approbavit.


Vobis autem omnibus, Venerabiles Fratres, mandamus, ut has Litteras Nostras publicandas curetis, et quae in iis praescripta sunt cunctos ex ordine sacricolarum, qui divinum Officium ritu Ecclesiae Romanae celebrant, servare iubeatis, in suis quisque Ecclesiis, Provinciis, civitatibus, Dioecesibus, et locis Regularium. Denique volumus, Vobis suadentibus et cohortantibus, in universum rogari atque orari Cyrillum et Methodium, ut, qua valent apud Deum gratia, Oriente toto rem christianam tueantur, imploranda catholicis hominibus constantia, dissidentibus reconciliandae cum vera Ecclesia concordiae voluntate.

Haec, ut supra scripta sunt, ita rata et firma esse iubemus, non obstantibus sancti Pii V Pontificis Decessoris Nostri aliisque Apostolicis super Breviarii et Missalis Romani reformatione editis Constitutionibus, statutis quoque ac consuetudinibus, etiam immemorabilibus, ceterisque contrariis quibuscumque.

Caelestium vero munerum auspicem et praecipuae Nostrae benevolentiae pignus, Apostolicam benedictionem Vobis omnibus, Venerabiles Fratres, cunctoque Clero ct populo singulis Vestrum commisso peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae apud sanctum Petrum, die XXX Septembris Anno MDCCCLXXX, Pontificatus Nostri anno Tertio.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
SANCTA DEI CIVITAS,
En faveur des oeuvres de la Propagation de la Foi, de la Sainte-Enfance et des Ecoles d'Orient,
du 3 décembre 1880 


A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE


LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique,

La cité sainte de Dieu, qui est l'Eglise, n'étant limitée par aucune frontière, a reçu de son Fondateur une telle force que chaque jour elle élargit l'enceinte de sa tente et elle étend les peaux qui couvrent ses tabernacles (Is. Liv, 2.). Or, bien que ces accroissements des nations chrétiennes soient dus principalement au souffle intérieur et au secours de l'Esprit-Saint, extérieurement, toutefois, ils s'opèrent par le travail des hommes et à la façon humaine.

En effet, il convient à la Sagesse de Dieu que toutes choses soient ordonnées et menées à leur fin par le moyen qui se rapporte à la nature de chacune d'elles. Mais ce n'est point par le moyen d'une seule espèce d'hommes ou d'oeuvres que se fait cette accession de nouveaux citoyens à la Jérusalem céleste. Car tout d'abord ceux-là sont au premier rang qui prêchent la parole de Dieu, et c'est ce que Jésus-Christ nous a enseigné par ses exemples et ses préceptes. C'est aussi ce sur quoi insistait l'apôtre saint Paul en ces termes : Comment croira-t-on à celui qu'on n'aura pas entendu ? Et comment entendra-t-on sans quelqu'un qui prêche ? Donc, la foi vient de l'audition, et l'audition s'obtient de la parole de Jésus-Christ (Rom. X, 14, 17). Mais cette fonction appartient à ceux qui ont été consacrés régulièrement à cet effet.

Or, ceux-ci reçoivent une grande aide et un grand secours de ceux qui ont coutume soit de leur fournir les ressources tirées des choses extérieures, soit de leur obtenir les grâces célestes par des prières adressées à Dieu. C'est pourquoi l'Evangile loue les femmes qui donnaient de leurs biens (Luc. VIII, 3) à Jésus-Christ prêchant le royaume de Dieu, et saint Paul atteste qu'à ceux qui annoncent l'Evangile, il a été accordé par la volonté de Dieu qu'ils vivent de l'Evangile (I Cor. IX,14). Semblablement, nous savons que Jésus-Christ, parlant à ses disciples et à ses auditeurs, leur a donné cet ordre : Priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson (Matth. IX, 38, Luc. X, 2), et que ses premiers disciples, à la suite des apôtres, avaient accoutumé de s'adresser à Dieu en ces termes : Accordez à vos serviteurs de publier vos paroles en toute confiance (Act. IV, 29).

Ces deux sortes de secours qui consistent à donner et à prier ont cela de particulier, qu'étant très utiles pour étendre plus au loin les frontières du royaume des cieux, ils peuvent facilement être procurés par tous les hommes de quelque rang qu'ils soient. En effet, quel est l'homme de si petite fortune qui ne puisse donner une faible obole, et quel est l'homme, si occupé de grandes affaires qu'on le suppose, qui ne puisse quelquefois prier Dieu pour les messagers du saint Evangile ! Or, les hommes apostoliques ont toujours eu coutume de fournir ces sortes de secours et spécialement les Pontifes romains, à qui incombe surtout le souci de la propagation de la foi. Néanmoins, les moyens de se procurer ces secours n'ont pas toujours été les mêmes, mais ils ont été divers et variés, selon la variété des lieux et la diversité des temps.

A notre époque, comme on se plaît à poursuivre les entreprises difficiles en associant les conseils et les forces de plusieurs, nous avons vu partout se fonder des Sociétés ; quelques-unes se sont même fondées à cette fin de servir à propager la religion dans certaines contrées. Mais celle qui brille entre toutes les autres, c'est la pieuse association qui s'est fondée en France, à Lyon, il y a près de soixante ans, et qui s'est appelée du nom de Propagation de la Foi. Tout d'abord elle eut pour but de venir en aide à certaines missions en Amérique ; mais bientôt, comme le grain de sénevé, elle crut et devint un grand arbre, dont les branches portent au loin le feuillage, si bien qu'elle étend son action bienfaisante à toutes les missions sur tous les points de la terre. Cette illustre institution a été promptement approuvée par les Pasteurs de l'Eglise et honorée par eux d'abondants témoignages d'éloges. Les Pontifes romains Pie VII, Léon XII, Pie VIII, nos prédécesseurs, la recommandèrent vivement et l'enrichirent d'indulgences.

Elle fut favovisée avec beaucoup plus de sollicitude encore et embrassée avec une charité vraiment paternelle par Grégoire XVI qui, dans sa lettre Encyclique publiée le 15 août de la quarantième année de ce siècle, a porté sur cette institution le jugement que voici : « C'est une oeuvre assurément grande et très sainte, que Nous estimons très digne de l'admiration et de l'amour de tous les bons, celle qui est soutenue, accrue, fortifiée par les modiques offrandes et les prières quotidiennes adressées à Dieu par chacun des fidèles ; celle qui a été fondée pour subvenir aux ouvriers apostoliques, pour exercer envers les néophytes les oeuvres de la charité chrétienne et pour délivrer les fidèles de l'assaut des persécutions. Et il faut croire que ce n'est pas sans une disposition particulière de la Providence qu'en ces derniers temps elle ait été d'un si grand avantage et d'une si grande utilité pour l'Eglise. En effet, lorsque l'ennemi infernal assaille l'Epouse bien-aimée du Christ par des machinations de toutes sortes, il ne pouvait rien lui arriver de plus opportun que de voir les chrétiens fidèles s'enflammer du désir de propager la vérité catholique, joindre les efforts de leur zèle et de leurs ressources pour s'efforcer de gagner tout le monde à Jésus-Christ. » Après avoir ainsi parlé, Grégoire XVI exhortait les évêques à travailler avec soin, chacun dans son diocèse, pour qu'une institution si salutaire prît chaque jour de nouveaux accroissements.

Pie IX, de glorieuse mémoire, ne s'écarta pas des traces de son prédécesseur ; car il ne laissa échapper aucune occasion de favoriser une société si méritante, et d'augmenter encore plus sa prospérité. En effet, par son autorité, de plus amples privilèges d'indulgences pontificales furent conférés à ses membres ; la piété des chrétiens fut excitée à venir au secours de cette oeuvre, et les principaux de ses membres, dont on avait constaté les mérites singuliers, furent revêtus de diverses marques d'honneur ; enfin, certaines institutions, qui s'étaient adjointes à elle pour la seconder, furent hautement louées et exaltées par le même Souverain Pontife.

Dans le même temps, l'émulation de la piété fit que deux autres sociétés se fondèrent, dont l'une s'appela de la Sainte-Enfance de Jésus-Christ et l'autre des Ecoles d'Orient. La première se proposait de prendre et d'amener aux habitudes chrétiennes les malheureux enfants que leurs parents, poussés par la paresse ou la misère, exposent inhumainement, surtout dans les pays chinois, où cette coutume barbare est plus en usage. Ce sont ces enfants que recueille avec tendresse la charité des fidèles, qu'elle rachète parfois et qu'elle s'occupe de laver dans les eaux de la régénération chrétienne, afin qu'ils s'élèvent avec l'aide de Dieu pour l'espoir de l'Eglise, ou tout au moins que, s'ils viennent à mourir, le moyen leur soit donné d'acquérir le bonheur éternel.

L'autre société que nous avons rappelée s'occupe des adolescents et s'efforce par tous les moyens de leur inculquer la saine doctrine, en même temps qu'elle veille à écarter d'eux les périls de la fausse science à laquelle ils sont souvent exposés en raison de leur imprudente curiosité d'apprendre.

Du reste , l'une et l'autre société viennent au secours de la société plus ancienne qui a le nom de Propagation de la Foi, et, unies avec elle par un pacte amical, elles aspirent au même but en s'appuyant aussi sur l'aumône et les prières des nations chrétiennes ; car toutes ont pour objet de faire que, par la diffusion des lumières de l'Evangile, le plus grand nombre possible de ceux qui sont en dehors de l'Eglise soient amenés à la connaissance de Dieu et l'adorent avec Celui qui l'a envoyé, Jésus-Christ. C'est donc à raison que notre prédécesseur Pie IX, ainsi que nous l'avons indiqué, a loué dans des lettres apostoliques ces deux institutions et leur a libéralement octroyé de saintes indulgences.

Ces trois sociétés ayant donc fleuri avec la faveur si marquée des Souverains Pontifes et n'ayant jamais cessé de poursuivre chacune son oeuvre avec un zèle sans rivalité, on les a vues produire des fruits abondants de salut, aider puissamment notre Congrégation de la foi à soutenir la charge des missions, et prospérer au point de donner pour l'avenir l'heureux espoir d'une plus ample moisson. Mais les orages nombreux et véhéments qui ont été déchaînés contre l'Eglise, dans les contrées depuis longtemps éclairées par la lumière évangélique, ont causé du dommage aux oeuvres mêmes destinées à civiliser les nations barbares. Beaucoup de causes, en effet, sont venues diminuer le nombre et la gériérosité des associés. Et certes, quand tant d'idées perverses sont répandues dans le peuple, qui aiguisent l'appétit du bonheur terrestre et bannissent l'espérance des biens célestes, qu'attendre de ceux qui ne se servent de leur esprit que pour désirer, et de leur corps que pour se procurer le plaisir? Ces hommes-là font-ils, par l'effusion de leurs prières, que Dieu, touché dans sa miséricorde, amène par sa grâce victorieuse à la divine lumière de l'Evangile les peuples assis dans les ténèbres ? Subviennent-ils aux prêtres qui travaillent et combattent pour la foi ? Le malheur des temps est venu aussi diminuer les dispositions généreuses des gens pieux eux-mêmes, soit que l'étendue de l'iniquité ait refroidi la charité de beaucoup, soit que la gêne domestique, les perturbations politiques, sans compter la crainte de temps plus mauvais encore, aient rendu la plupart d'entre eux plus âpres à l'épargne et plus parcimonieux pour l'aumône.

Par contre, de nombreuses et lourdes nécessités pèsent et pressent sur les missions apostoliques, la provision d'ouvriers évangéliques allant chaque jour en diminuant; et il ne s'en trouve pas d'aussi nombreux et d'aussi zélés pour remplacer ceux que la mort a enlevés, que la vieillesse a accablés, que le travail a brisés. Car nous voyons les familles religieuses, d'où sortaient un grand nombre de missionnaires, dissoutes par des lois iniques, les clercs arrachés de l'autel et astreints au service militaire, les biens de l'un et l'autre clergé partout mis en vente et condamnés.

En outre, de nouvelles routes ayant été ouvertes, par suite d'une exploration plus étendue des lieux et des peuples, vers des contrées tenues jusque-là impraticables, des expéditions multiples de soldats du Christ se sont formées et de nouvelles stations ont été établies ; et ainsi on manque maintenant de beaucoup d'ouvriers pour se dévouer à ces missions et porter u n concours opportun. 

Nous passons sous silence les difficultés et les obstacles nés des contradictions. Souvent, en effet, des hommes fallacieux, des semeurs d'erreurs, se donnent pour des apôtres du Christ et abondamment pourvus des ressources humaines, entravent le ministère des prêtres catholiques, ou viennent après ceux qui sont partis, ou élèvent chaire contre chaire, croyant avoir assez fait en rendant douteuse la voie du salut à ceux qui entendent annoncer la parole de Dieu autrement par les uns et par les autres. Plût à Dieu qu'ils ne réussissent point dans leurs artifices ! Mais combien il est regrettable que tels et tels qui ont en dégoût de pareils maîtres ou qui ne les ont jamais connus, et qui aspirent après la pure lumière de la vérité, n'aient souvent pas un homme pour les instruire de la saine doctrine et les amener dans le sein de l'Eglise ! Petits enfants, ils demandent du pain, et il n'y a personne pour leur en donner ; les pays sont comme une moisson blanchissante, et cette-moisson est riche; mais les ouvriers sont peu nombreux et ils le deviendront peut-être encore moins.

Puisqu'il en est ainsi, Vénérables Frères, Nous estimons qu'il est de Notre charge de stimuler le zèle pieux et la charité des chrétiens, pour qu'ils s'efforcent, soit par leurs prières, soit par leurs aumônes, d'aider l'oeuvre des missions et de favoriser la propagation de la foi. Les biens qu'on se propose, les fruits à recueillir, montrent l'importance de cette sainte entreprise. Elle a, en effet, pour objet direct la gloire du nom de Dieu et l'extension du règne de Jésus-Christ sur la terre ; elle est aussi un bienfait inappréciable pour ceux qui sont tirés de la fange des vices et des ombres de la mort ; car, non seulement ils deviennent aptes au salut éternel, mais ils sont amenés de la barbarie et d'un état de moeurs sauvage à la plénitude de la civilisation. De plus, elle est, pour ceux qui y participent, grandement utile et fructueuse, puisqu'elle leur assure les richesses spirituelles, leur fournit un sujet de mérite, et leur donne, pour ainsi dire, Dieu comme débiteur.

Vous donc, Vénérables Frères, qui êtes appelés à partager Notre sollicitude, Nous vous exhortons de plus en plus à vous efforcer unanimement de venir en aide avec zèle et ardeur aux missions apostoliques, mettant en Dieu Votre confiance et ne Vous laissant effrayer par aucune difficulté. Il y va du salut des âmes, pour lequel Notre Rédempteur a donné sa vie et Nous a confié à Nous, évêques et prêtres, l'oeuvre sainte de compléter son corps. C'est pourquoi, en restant chacun au poste où Dieu Nous a placés et à la garde du troupeau qu'il Nous a confié, efforçons-Nous ardemment d'apporter aux saintes missions les secours que Nous avons rappelés comme étant en usage depuis le commencement de l'Eglise, à savoir la prédication de l'Evangile et les prières , avec les aumônes des pieux fidèles.


Si donc Vous connaissez des hommes zélés pour la gloire de Dieu et en même temps disposés et aptes à partir pour ces saintes expéditions, encouragez-les, afin que la volonté de Dieu étant bien connue et manifestée, ils n'écoutent point la chair et le sang, mais plutôt qu'ils se hâtent de répondre à l'appel du Saint-Esprit. Auprès des autres prêtres, des Ordres religieux de l'un et l'autre sexe, de tous les fidèles enfin confiés à Vos soins, insistez pour qu'ils méritent par leurs prieres incessantes d'obtenir le secours divin en faveur des semeurs de la parole de Dieu. Que ceux qui prient invoquent la Vierge, Mère de Dieu, qui a la puissance de détruire tous les monstres des erreurs, et son très pur Epoux, que plusieurs missions se sont déjà donné pour patron et pour protecteur, et que, dernièrement, le Siège Apostolique a établi patron de l'Eglise universelle ; et aussi les princes et tout le collège des apôtres d'où est partie la première prédication de l'Evangile qui a retenti dans le monde entier ; enfin, tous les hommes éminents en sainteté qui ont consumé leurs forces dans ce ministère ou ont répandu leur vie avec leur sang.


Qu'à la prière suppliante s'ajoute l'aumône, dont l'efficacité est telle qu'elle fera de ceux gui sont le plus éloignés et le plus occupés d'autres choses, les coadjuteurs des hommes apostoliques, les associes de leurs travaux et de leurs mérites. À notre époque, beaucoup souffrent de gênes de famille, mais que personne, pour cela, ne se décourage ; la cotisation demandée pour cette oeuvre ne peut être à charge à presque personne, puisque avec beaucoup de petites souscriptions mises en commun, on arrive à se procurer d'assez nombreuses ressources.

Que chacun donc, sur vos exhortations, Vénérables Frères, considère que sa libéralité ne lui sera point à détriment, mais à gain, parce qu'il prête à Dieu celui qui donne à l'indigent, et c'est pour cela que la pratique de l'aumône a été appelée la plus fructueuse de toutes les opérations. En effet, si au témoignage de Jésus-Christ lui-même, il ne perdra pas sa récompense celui qui aura donné un verre d'eau froide à l'un des petits, il aura certes une très grande récompense celui qui, par la moindre obole donnée pour les saintes missions et par des prières, exerce des oeuvres de charité à la fois nombreuses et variées, et celle que les saints Pères ont proclamée divine entre toutes, puisqu'il devient l'auxiliaire de Dieu pour le salut du prochain.

Nous sommes assuré, Vénérables Frères, que, réfléchissant à ces choses, et enflammés par Vos exhortations, tous ceux qui se glorifient du nom de catholiques, ne manqueront pas à ce devoir de piété qui Nous est tant à coeur. Nous sommes assuré qu'ils ne souffriront pas de voir leurs efforts pour l'extension du royaume de Jésus-Christ vaincus par le zèle et l'habileté de ceux qui s'efforcent de propager la domination du prince des ténèbres.

Cependant, priant Dieu d'être propice aux pieuses entreprises des nations chrétiennes, Nous Vous donnons très affectueusement dans le Seigneur la Bénédiction Apostolique, principalement comme témoignage de Notre bienveillance, à vous, Vénérables Frères, au clergé et au peuple confié à Notre vigilance.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 3 décembre1880, la troisième année de notre pontificat.

LÉON XIII, PAPE

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI
LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA
PAPAE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA

SANCTA DEI CIVITAS

AD PATRIARCHAS PRIMATES, ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS UNIVERSOS CATHOLICI ORBIS
GRATIAM ET COMMUNIONEM CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES



LEO PP. XIII



Venerabiles Fratres, Salutem et Apostolicam Benedictionem

Sancta Dei civitas quae est Ecclesia, cum nullis regionum finibus contineatur, banc habet vim a Conditore suo inditam, ut in dies magis dilatet locum tentorii sui, et pelles tabernaculorum suorum extendat (Is. Liv, 2). 


Haec autem christianarum gentium incrementa, quamvis intimo Sancti Spiritus afflatu auxilioque praecipue fiant, extrinsecus tamen hominum opera humanoque more perficiuntur: decet enim sapientiam Dei, eo modo res universas ordinari et ad metam perduci, qui naturae singularum conveniat. Non unum tamen est genus hominum vel officiorum, quorum ope fiat ad hanc terrestrem Sion novorum civium accessio. Nam primae quidem partes eorum sunt, qui praedicant verbum Dei: id exemplis et oraculis suis Christus edocuit; id Paullus Apostolus urgebat iis verbis: Quomodo credent ei quem non audierunt? quomodo autem audient sine praedicante?... Ergo fides ex audituj, auditus autem per verbum Christi (Rom. X, 14, 17). Istud autem munus ad eos pertinet, qui rite sacris initiati fuerint.

His porro operae studiique non parum afferunt qui vel auxilia in rebus externis posita suppeditare, vel fusis ad Deum precibus caelestia charismata conciliare solent. Quapropter laudantur in Evangelio mulieres, quae Christo evangelizanti regnum Dei ministrabant de facultatibus suis (Luc. VIII, 3), et Paullus testatur, iis qui Evangelium annuntiant voluntate Dei concessum esse ut de Evangelio vivant (I Cor. IX, 14). Pari modo assectatores auditoresque suos Christum ita iussisse novimus: Rogate Dominum messis, ut mittat operarios in messem suam (Matth. IX, 38, Luc. X, 2): primosque Eius alumnos, Apostolis praeeuntibus, ita supplicare Deo consuevisse: Da servis tuis eum omni fiducia loqui verbum tuum (Act. IV, 29).

Duo haec munia quae in largiendo supplicandoque consistunt, cum perutilia sunt ad regni caelorum fines latius proferendos, tum illud habent proprium, ut ab hominibus cuiuslibet ordinis expleri facile queant. Quis enim est aut tam tenui fortuna, ut exiguam dare stipem, aut tantis rebus occupatus, ut pro nuntiis sacri Evangelii Deum obsecrare aliquandiu prohibeatur? Huiusmodi vero praesidia adhibere semper viri apostolici consueverunt, nominatim Pontifices romani, in quos christianae fidei propagandae maxime incumbit sollicitudo: tametsi non eadem perpetuo ratio fuit haec subsidia comparandi, sed varia et diversa, pro varietate locorum temporumque diversitate.


Cum aetate nostra libeat ardua quaeque coniunctis plurimorum consiliis et viribus aggredi, societates passim coire vidimus, quarum nonnullae etiam ob eam caussam sunt initae, ut provehendae in aliquibus regionibus religioni prodessent. Eminet autem inter ceteras pia consociatio ante annos fere sexaginta Lugduni in Gallus coalita, quae a propagatione fidei nomen accepit. Haec primum illuc spectavit, ut quibusdam in America missionibus opem ferret: mox tamquam granum sinapis in arborem ingentem excrevit, cuius rami late frondescunt, adeoque ad missiones omnes, quae ubique terrarum sunt, actuosam beneficentiam porrigit. Praeclarum hoc institutum celeriter Ecclesiae Pastoribus probatum fuit et luculentis laudum testimoniis honestatum. Romani illud Pontifices Pius VII, Leo XII, Pius VIII, Decessores Nostri et commendarunt vehementer et indulgentiarum donis dita verunt. 


Ac multo etiam studiosius fovit, et plane caritate paterna complexus est Gregorius XVI, qui in encyclicis litteris die XV mensis Augusti anno huius saeculi quadragesimo datis in hanc sententiam de eodem loquutus est: « Magnum sane opus et sanctissimum, quod modicis oblationibus et quotidianis precibus a quolibet sodalium ad Deum fusis sustinetur, augetur, invalescit, quodque Apostolicis operariis sustentandis, christi an aeque caritatis operibus erga neophytos exercendis, nec non fidelibus ab impetu persecutionum liberandis inductum bonorum omnium admiratione atque amore dignissimum existimamus. Nec sine peculiari divinae providentiae consilio tantum commodi atque utilitatis Ecclesiae nuperrimis hisce temporibus obvenisse censendum est. Dum enim omnigena inferni hostis machinamenta dilectam Christi sponsam lacessunt, nihil illi opportunius contingere poterat, quam ut desiderio propagandae catholicae veritatis Christifideles infiammati iunctis studiis, collataque ope omnes Christo lucrifacere conarentur. » Haec prolocutus, Episcopos hortabatur, sedulo agerent in sua quisque Dioecesi, ut tam salutare institutum nova quotidie incrementa caperet.

Neque a vestigiis Decessoris sui deflexit gloriosae recordationis Pius IX, qui nullam praetermisit occasionem iuvandae societatis meritissimae, eiusque prosperitatis in maius provehendae. Revera auctoritate eius ampliora pontificalis indulgentiae privilegia in socios collata sunt, excitata ad eius operis subsidium christianorum pietas, et praestantissimi e sodalium numero, quorum singularia merita consti tissent, variis honorum insignibus decorati; demum externa aliquot adiumenta, quae buie instituto accesserant, ab eodem Pontifice ornata laude et amplificata sunt.

Eodem tempore aemulatio pietatis effecit, ut binae aliae societates coalescerent, quarum altera a sacra Iesu Christi infantia, altera a Scholis Orientis nuncupata est. Priori propositum est tollere et ad christianos mores educere infantes miserrimos, quos desidia vel egestate compulsi parentes inhumaniter exponunt, praesertim in Sinensium regionibus, ubi plus est huius barbaria moris usitata. Illos itaque peramanter excipit sodalium caritas, pretioque interdum redemptos christianae regenerationis lavacro abluendos curat, ut scilicet vel in Ecclesiae spem, Deo iuvante, adolescant, vel saltem morte occupatis sempiternae felicitatis potiundae facultas praebeatur. 

Sollicita est de adolescentibus alia quam commemoravimus societas, omnique industria contendit, ut ii sana doctrina imbuantur, studet que prohibere fallacis pericula scientiae, ad quam proni persaepe illi feruntur ob improvidam discendi cupiditatem.

Ceterum utraque sodalitas antiquiori illi, cui a fidei propagatione nomen est, adiutricem operam praebet, et stipe precibusque christianarum gentium sustentata ad idem propositum amico foedere conspirat; omnes enim eo intendunt, ut evangelicae lucis diffusione quamplurimi ab Ecclesia extorres veniant ad agnitionem Dei, Eumque colant, et quem misit Iesum Christum. Meritis proinde laudibus, velut innuimus, haec duo instituta, datis Apostolicis litteris, ornavit Pius IX Decessor Noster, iisque sacras indulgentias liberaliter est elargitus.

Itaque cum tria sodalitia tam certa Pontificum maximorum gratia floruerint, cumque opus singula suum studio concordi urgere numquam desierint, uberes edidere salutis fructus, Congregationi Nostrae de propaganda fide haud mediocre attulere subsidium et levamen ad sustinenda missionum onera, atque ita vigere visa sunt, ut laetam quoque spem facerent in posterum segetis amplioris. At vero tempestates plures ac vehementes, quae adversus Ecclesiam excitatae sunt in regionibus iamdudum evangelica luce illustratos, detrimentum intulerunt iis etiam operibus, quae sunt ad barbaras gentes excolendas instituta. Etenim multae caussae extiterunt, quae sociorum numerum liberalitatemque minuerent. Et sane cum passim opiniones pravae spargantur in vulgus, per quas mundanae felicitatis appetitio acuitur,caelestium autem bonorum spes abiicitur, quid ab iis expectetur, qui animo ad excogitandas, corpore ad capiendas voluptates utuntur? Huiusmodi homines precesne fundant, quibus exoratus Deus populos sedentes in tenebris ad divinum Evangelii lumen victrici gratia adducat? Istine sacerdotibus pro fide laborantibus ac dimicantibus suppetias ferant? Restrictiores porro fieri ad munificentiam animos etiam piorum hominum temporis improbitate oportuit, partim quod abundante iniquitate refrixit multorum caritas, partim quod rerum privatarum angustiae, publicarum motus (iniecto etiam metu peioris aevi) plures in retinendo tenaces, parciores ad largiendum effecerunt.

Multiplex contra gravisque necessitas Apostolicas missiones premit atque urget, cum sacrorum operariorum copia efficiatur quotidie minor; neque abreptis morte, senio confectis, labore attritis praesto sunt qui succedant pares numero et virtute. Religiosas enim familias, unde plures ad sacras missiones prodibant, infensis legibus dissociatas cernimus, clericos ab aris avulsos et onus militiae subire coactos, bona utriusque Cleri fere ubique publicata et proscripta.

Interim aditu ad alias plagas patefacto quae videbantur imperviae, crescente locorum et gentium notitia, aliae atque aliae quaesitae sunt expeditiones militum Christi, novaeque stationes constitutae: ideoque plures desiderantur, qui se iis missionibus devoveant, et tempestiva conferant subsidia.


Difficultates omittimus et impedimenta a contradictionibus oborta. Saepe enim viri fallaces, satores errorum, simulant Apostolos Christi, humanisque praesidiis affatim instructi munus catholicorum sacerdotum prae vertunt, vel deficientium loco subrepunt, vel posita ex adverso cathedra docentis obsistunt, satis se assequutos rati, si audientibus verbum Dei aliter ab aliis explicari ancipitem faciunt salutis viam. Utinam non aliquid artibus suis proficerenti Illud certe deflendum, quod ii vel ipsi, qui tales magistros aut fastidiunt aut prorsus non noverunt, puramque veritatis lucem inhiant, saepe hominem non habeant, a quo sana doctrina erudiantur et ad Ecclesiae sinum invitentur. Vere parvuli petunt panem, et non est qui frangat eis; regiones albae sunt ad messem, et haec quidem multa, operarii autem pauci, pauciores forsan propediem futuri.

Quae cum ita sint, Venerabiles Fratres, Nostri muneris esse ducimus, piis studiis caritatique christianorum admovere stimulos, ut qua precibus, qua largitionibus sacrarum missionum opus iuvare et fidei propagationi favere contendant. Cuius rei quanta sit praestantia, cum bona ostendunt quae illi proposita sunt, tum quae inde percipiuntur compendia et fructus. Recta enim tendit sanctum hoc opus ad gloriam divini nominis et Christi regnum amplificandum in terris; incredibiliter autem beneficimi est iis, qui e vitiorum coeno et umbra mortis evocantur, et praeterquam quod salutis sempiternae compotes fiunt, ab agresti cultu ferisque moribus ad omnem civilis vitae humanitatem traducuntur. Quin etiam iis ipsis est valde utile ac fructuosum, quorum in eo aliquae sunt partes, cum spirituales illis divitias comparet, praebeat materiam meriti, et Deum quasi beneficii debitorem adstringat.

Vos igitur, Venerabiles Fratres, in partem sollicitudinis Nostrae vocatos etiam atque etiam hortamur, ut concordibus animis apostolicas missiones sedulo vehementerque adiuvare Nobiscum studeatis, fiducia in Deum erecti et nulla difficultate deferriti. Salus agitur animorum, cuius rei caussa Redemptor Noster animam suam posuit, et Nos Episcopos et sacerdotes dedit in opus sanctorum, in consummationem corporis sui. Quare retenta licet ea statione gregisque custodia quam cuique Deus commisit, summa ope nitamur, ut sacris missionibus ea praesidia suppetant quae a primordiis Ecclesiae in usu fuisse commemoravimus, scilicet Evangelii praeconium, et piorum hominum cum preces tum eleemosynae.

Si quos ergo noveritis divinae gloriae studiosos et ad sacras expeditiones suscipiendas promptos et idoneos, his addite animos, ut explorata compertaque voluntate Dei, non acquiescant carni et sanguini, sed Spiritus Sancti vocibus obtemperare festinent. A reliquis autem sacerdotibus, a religiosorum virorum utriusque sexus ordinibus, a cunctis denique fidelibus curae vestrae concreditis magnopere contendite, ut numquam intermissis precibus caeleste auxilium satoribus divini verbi concilient. Deprecatores autem adhibeant Deiparam Virginem, quae valet omnia errorum monstra interimere; purissimum eius Sponsum, quem plures missiones iam. sibi praestitem custodemque adsciverant , et nuper Apostolica Sedes universae Ecclesiae Patronum dedit; Apostolorum Principes agmenque totum, unde profecta primum Evangelii praedicatio omni terrarum orbe personuit; ceteros demum praeclaros sanctitate viros, qui in eodem ministerio absumpsere vires, vel vitam cum sanguine profuderunt.

Precationi supplici eleemosyna accedat, cuius quidem ea vis est, ut vel loco dissitos et alienis curis distentos apostolicorum virorum adiutores, eorumque cum in laborando tum in benemerendo socios efficiat. Tempus quidem est huiusmodi, ut plures premat rei familiaris inopia; nemo tamen idcirco animum despondeat: stipis enim, quae in hanc rem desideratur, collatio nulli ferme potest esse gravis, quamvis e multis in unum collatis satis grandia queant parari subsidia. 

Vobis autem, Venerabiles Fratres, commonentibus, unusquisque consideret, non iacturae sed lucro suam sibi liberalitatem futuram, quia feneratur Domino qui dat indigenti, eaque de caussa ars eleemosyna dicta est omnium artium quaestuosissima. Revera si, ipso Iesu Christo auctore, non perdet mercedem suam qui uni ex minimis eius poculum dederit aquae frigidae, amplissima profecto merces illum manebit, qui insumpto in sacras missiones aere vel exiguo, precibusque adiectis, plura simul et varia caritatis opera exercet, et quod divinorum omnium divinissimum sancti Patres dixerunt, adiutor fit Dei in salutem proximorum.

Certa fiducia nitimur, Venerabiles Fratres, eos omnes qui catholico gloriantur nomine, haec reputantes animo et hortationibus Vestris incensos, minime defuturos huic, quod Nobis tantopere cordi est, pietatis officio; neque passuros studia sua in amplificando lesuChristi regno, eorum sedulitate et industria vinci, qui dominatum principis tenebrarum propagare nituntur.

Interea piis christianarum gentium coeptis Deum propitium adprecantes, Apostolicam benedictionem, praecipuae benevolentiae Nostrae testem, Vobis, Venerabiles Fratres, Clero et populo vigilantiae Vestrae commisso peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae apud s. Petrum die III Decembris A. MDCCCLXXX, Pontificatus Nostri Anno Tertio.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
MILITANS, 
portant indiction d'un jubilé extraordinaire,
du 12 mars  1881


A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE


LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique, 

L'Eglise militante de Jésus-Christ, qui peut au plus haut degré procurer le salut et la prospérité du genre humain, est si gravement éprouvée, en ces temps calamiteux, qu'elle a chaque jour à subir de nouvelles tempêtes et qu'elle peut être justement comparée à cette barque de Génésareth qui, pendant qu'elle portait le Seigneur Jésus-Christ et ses disciples, était ballottée par la violence des flots et de la tourmente. Au temps présent, en effet, les ennemis du monde catholique croissent outre mesure en nombre, en force, en audace dans leurs desseins; il ne leur suffit pas de renier publiquement les doctrines célestes, ils travaillent avec une force et une ardeur extrêmes ou à bannir complètement l'Eglise du sein de la société ou à la réduire du moins à ne rien pouvoir dans la vie publique des peuples. D'où il résulte que, dans l'accomplissement de la mission qu'elle a divinement reçue de son Auteur, l'Eglise se trouve embarrassée et gênée de toute part par de grandes difficultés.

Les fruits les plus amers de cette criminelle conjuration sont surtout pour le Pontife Romain, à qui on laisse, comme par dérision, après l'avoir dépouillé de ses droits légitimes et l'avoir assujetti à mille entraves dans l'exercice des plus sublimes ministères, une certaine apparence de majesté royale. C'est pourquoi, Nous, que le dessein de la divine Providence a placé sur ce faîte de la puissance sacrée et qui devons prendre soin de l'Eglise universelle, Nous sentons depuis longtemps et Nous avons dit souvent combien cette condition, à laquelle Nous ont reduit les vicissitudes des temps, est dure et désastreuse. Nous ne voulons pas rappeler chaque détail : mais ce qui se passe depuis plusieurs années dans Notre ville de Rome est connu de tous. 

Ici, en effet, au centre même de la vérité catholique, on se joue de la sainteté de la religion, on blesse la dignité du Siège Apostolique, et la majesté pontificale est fréquemment en butte aux injures d'hommes perdus. On a soustrait à Notre puissance plusieurs institutions dues à la pitié et à la libéralité de Nos prédécesseurs
et qu'ils avaient transmises à leurs successeurs pour être inviolablement conservées; on n'a pas même reculé devant la violation des droits de l'Institut sacré de la Propagande qui, ayant très bien mérité, non seulement de la religion, mais encore de la civilisation des peuples, n'avait jamais été l'objet d'aucune atteinte, dans les temps passés. Les temples du rite catholique sont fermés ou profanés, ceux du rite hérétique, multipliés ; les doctrines perverses sont impunément répandues par la plume et par l'action. Les hommes qui sont au pouvoir travaillent souvent à établir des lois offensantes pour l'Eglise et le nom catholique ; et cela, sous Nos yeux à Nous qui, par mandat de Dieu lui-même, devons mettre tous Nos soins à garder intacts les intérêts chrétiens et saufs les droits de l'Eglise. Sans aucun égard pour cette puissance d'enseigner qui appartient au Pontife Romain, on exclut notre autorité de l'éducation même de la jeunesse ; et si Nous avons la même permission que tout particulier d'ouvrir à Nos frais des écoles pour l'éducation des jeunes gens, la force et la rigueur des lois civiles pénètrent dans ces écoles mêmes. Nous sommes d'autant plus vivement ému du funeste spectacle de ces maux, que la faculté d'y remédier, qui serait l'objet de Nos voeux les plus vifs, Nous fait défaut. Car Nous dépendons plus véritablement des ennemis que de Nous-même, et cette jouissance même de liberté qui Nous est concédée, susceptible d'être ravie ou d'être diminuée au gré d'autrui, n'a pas de fondement qui lui assure la stabilité et la durée.


En même temps, l'expérience quotidienne rend manifeste ce fait : que la contagion des maux s'insinue de plus en plus dans le reste de la république chrétienne et se propage sur beaucoup de points. En effet, les nations qui se sont détournées de l'Eglise tombent chaque jour dans de plus grandes misères ; et, dès que la foi catholique est éteinte ou affaiblie quelque part, le chemin est ouvert à l'insanité des opinions et à la passion des nouveautés. Du moment que la très grande et très noble puissance de celui qui est le Vicaire de Dieu sur la terre est méprisée, il est évident qu'il ne reste à l'autorité des hommes aucun frein assez puissant pour contenir, les esprits indomptés des rebelles ou pour réprimer dans la multitude l'ardeur d'une liberté en démence. Pour ces raisons, la société humaine, bien qu'elle ait subi déjà de grandes calamités, est cependant effrayée par la prévision de plus grands périls.

Pour que l'Eglise puisse repousser les efforts des ennemis et accomplir sa mission pour le bien de tous, il est donc nécessaire qu'elle travaille et qu'elle lutte beaucoup. Mais, dans cette lutte  ardente et variée, où la gloire de Dieu est en cause et où l'on combat pour le salut éternel des âmes, toute la force et l'habileté des hommes seraient vaines, si des secours appropriés aux temps ne leur venaient du ciel. C'est pourquoi, dans les circonstances critiques et douloureuses pour la chrétienté, le refuge habituel, au milieu des épreuves et des soucis, fut toujours de demander à Dieu, par de suprêmes instances, qu'il vînt en aide à son Eglise éprouvée et qu'il lui donnât la force de combattre, la puissance de triompher.

Voulant donc imiter cette excellente coutume et cet exemple des anciens, et sachant bien que Dieu se laissera d'autant plus fléchir que, chez les hommes, la force du repentir et la volonté de se réconcilier avec lui seront plus grandes,pour ces motifs, afin d'obtenir l'aide du ciel et de porter secours aux âmes, Nous publions par ces Lettres pour tout l'univers catholique un Jubilé extraordinaire.

C'est pourquoi, par la miséricorde de Dieu tout-puissant, appuyé sur l'autorité des bienheureux Apôtres Pierre et Paul, en vertu de cette puissance de lier et de délier que le Seigneur nous a conférée malgré notre indignité, à tous et à chacun des fidèles du Christ de l'un et de l'autre sexe. Nous accordons une indulgence plénière de tous leurs péchés à l'instar d'un Jubilé général, a condition qu'ils accompliront, ceux qui sont en Europe, à partir du 19e jour prochain du présent mois de mars consacré à la mémoire de saint Joseph, époux de la Bienheureuse Vierge Marie, jusqu'au 1er novembre, où l'on solennise la mémoire de tous les saints, inclusivement ; et ceux qui sont hors de l'Europe à partir de ce même 19e jour prochain du présent mois de mars juqu'au dernier jour de l'année courante 1881, inclusivement, les prescriptions suivantes :

Tous les citoyens ou hôtes de Rome visiteront deux fois la Basilique de Latran et les Basiliques Vaticane et Libérienne, et là, pendant un certain espace de temps, prieront Dieu pieusement, selon Notre intention, pour la prospérité et l'exaltation de l'Eglise catholique et de ce Siège Apostolique, pour l'extirpation des hérésies et la conversion de tous ceux qui pont dans l'erreur, pour la concorde des princes chrétiens et pour la paix et l'unité de tout le peuple fidèle; ils jeûneront aussi une fois, n'usant que d'aliments maigres, et cela en dehors des jours non compris dans l'indult quadragésimal ou des jours consacrés d'autre part par un jeûne semblable de droit strict, prescrit par le commandement de l'Eglise ; en outre, après s'être confessés, ils recevront le Très Saint-Sacrement de l'Eucharistie et ils donneront quelque chose, à titre d'aumône, pour une bonne oeuvre. A cet effet, Nous signalons
nommément ces institutions dont nous avons récemment recommandé le soutien, par Nos Lettres, à la charité des chrétiens, savoir la Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance et les Ecoles d'Orient, que Notre très vif désir et Notre volonté sont d'établir et de transporter jusque dans les pays lointains et les contrées sauvages, afin qu'elles
soient à la hauteur des besoins.


Tous les autres fidèles habitant hors de Notre ville, en quelque lieu que ce soit, visiteront, dans le même intervalle de temps, deux fois trois églises qui seront désignées par les Ordinaires respectifs ou par leurs Vicaires ou les titulaires de leurs Officialités, ou en vertu d'un mandat reçu d'eux, et, à leur défaut, par ceux qui auront la charge d'âmes ; ou, s'il n'y a que deux églises, ils les visiteront trois fois, ou six fois, s'il n ' y en a qu'une ; ils accompliront de même les autres oeuvres que Nous avons mentionnées plus haut.

Nous voulons également que cette indulgence puisse être appliquée, par voie de suffrage, aux âmes qui ont quitté cette vie, unies à Dieu par la charité. 

Nous permettons en outre aux Ordinaires de réduire, selon leur prudente appréciation, le nombre des visites, en faveur des Chapitres et des Congrégations tant de séculiers que de réguliers, des Sociétés, des Confréries, des Universités ou des Collèges quelconques qui feront la visite des églises susmentionnées processionnellement. 

Nous accordons encore aux fidèles qui naviguent ou qui voyagent de pouvoir gagner la même indulgence, dès qu'ils seront arrivés chez eux ou dans quelque station, en visitant six fois l'église principale ou paroissiale, et en accomplissant exactement les autres oeuvres prescrites plus haut.

Pour les réguliers de l'un et de l'autre sexe, même vivant sous la règle de la clôture perpétuelle, et pour toutes les autres personnes, tant laïques qu'ecclésiastiques, tant séculières que régulières, qui, retenues en prison ou atteintes de quelque infirmité corporelle ou ayant tout autre légitime empêchement, ne pourraient accomplir en tout ou en partie les oeuvres mentionnées, Nous accordons et permettons que le confesseur puisse commuer ces oeuvres en d'autres actes de piété ou les proroger à une époque prochaine ; lui donnant aussi le pouvoir de dispenser de la Communion les enfants qui n'ont pas encore été admis à la Première Communion.

En outre, à tous et à chacun des fidèles du Christ, tant laïques qu'ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers de tout Ordre et même d'un Institut à nommer spécialement, Nous accordons la faculté de pouvoir se choisir à cet effet pour confesseur tout prêtre approuvé, soit séculier, soit régulier, faculté dont pourront jouir même les religieuses, les novices et les autres femmes vivant dans le cloître, pourvu que le confesseur soit approuvé pour les religieuses.


Nous accordons aux confesseurs,à cette occasion et pour là durée seulement du temps de ce Jubilé, toutes les mêmes facultés que Nous leur avons concédées aans un aurre Jubilé, par Nos Lettres Apostoliques, en date du 15 février 1879 commençant par ces mots : Pontifice Maximi, restant néanmoins toujours excepté tout ce que Nous avons excepté dans ces mêmes Lettres.

Mais, afin que ce Jubilé produise plus sûrement et plus abondamment les fruits salutaires que Nous Nous en sommes proposés, que tous les chrétiens s'appliquent à se concilier la puissante Mère de Dieu, en lui rendant, pendant ce temps, un culte et des hommages particuliers.

Nous confions et Nous recommandons ce même saint Jubilé à la protection et à la garde de saint JOSEPH, le très chaste époux de la Bienheureuse Vierge МАШЕ, que le Souverain Pontife Pie IX, de glorieuse mémoire, a proclamé Patron de toute l'Eglise, et dont Nous souhaitons que tous les fidèles du Christ implorent chaque jour l'assistance. 

Nous exhortons, en outre, tous les fidèles à accomplir de pieux pèlerinages aux sanctuaires que, dans les différents pays, une dévotion particulière et traditionnelle honore comme saints et vénérables : parmi ces sanctuaires est au premier rang, en Italie, la très sainte maison de la Vierge Marie à Lorette, que rehausse le souvenir des plus sublimes mystères. 

C'est pourquoi, en vertu de la sainte obéissance, Nous mandons et ordonnons à tous et à chacun des Ordinaires, à leurs Vicaires et aux titulaires de leurs Officialités, ou, à leur défaut, à ceux qui ont charge d'âmes, de publier, chacun dans sa juridiction , les présentes Lettres, dès qu'ils en auront reçu copie ou même exemplaire imprimé, et de désigner aux populations, convenablement préparées, autant qu'il se pourra, par la prédication de, la parole de Dieu, l'église ou les églises qui, selon ce qui a été dit plus haut, devront être visitées. 

Toutefois, pour que Nos présentes Lettres, qui ne peuvent être portées dans chaque endroit, parviennent plus facilement à la connaissance de tous, Nous voulons qu'on accorde en tous lieux à leurs copies ou aux exemplaires même imprimés, signés de la main de quelque notaire public et munis du sceau d'une personne constituée en dignité ecclésiastique, la même foi qu'on accorderait aux présentes, si elles étaient montrées ou produites.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, sous Panneau du Pêcheur, le 12 mars de l'année 1881, la quatrième année de Notre pontificat.

LÉON XIII, PAPE

SS. D. N. LEONIS XIII
EPISTOLA ENCYCL1CA
QUIBUS EXTRAORDINARIUM JUBILAEUM INDIGITUR


EPISTOLA ENCYCLICA



Venerabilibus Fratribus Patriarchis, Primatibus, Archiepiscopis
et Episcopis catholici orbis universis gratiam et communionem
cum Apostolica Sede habentibus,


LEO PP. XIII



Venerabiles Fratres, Salutem et Apostolicam Benedictionem,

Militans Jesu Christi Ecclesia, quas hominum generi maxime potest salutem incolumitatemque prastare, tam graviler in hac calamitate temporum exercetur, ut in novas quotidie procellas incurrat, vere comparanda cum Genesarethana illa navicula, quae, dum Christum Dominum ejusque discipulos olim veheret, maximis turbinibus ac fluctibus quatiebatur. Revera qui cum catholico nomine gerunt inimicitias, ii nunc numero, viribus, conciliorum audacia praeter modum insolescunt; neque satis habent doctrinas coelestes palam abdicare, sed summa vi impetuque contendunt, ut Ecclesiam aut omnino a civili hominum consociatione repellant, aut saltern in publica populorum vita nihil posse cogant. Ex quo fit, ut illa in fungendo munere, quod ab Àuctore suo divinitus accepit, magnis undique se difflcultatibus implicatam ac retardatam sentiat.

Nefariae hujus conjurationis acerbissimi fructus in Pontificem Romanum maxime redundant; cui quidem, legitimis juribissuis dejecto atque in exercendis maximis muneribus multimodis impedito, figura quaedam regiae majestatis, quasi per ludibrium, relinquitur. Quapropter Nos, divinse providentiae concilio in hoc sacrae protestatis fastigio collocati. Ecclesiasque universae procuratone districti, et jamdiu sentimus et saepe diximus, quantum haec, in quam Nos temporum vices compulerunt, aspera sit et calamitosa conditio. Commemorare singula nolumus : verumtamen manifesta sunt omnibus, quae in hac Urbe Nostra plures jam annos geruntur.

Hic enim in ipso catholicae veritatis centro sanctitati religionis illuditur, et dignitas Apostolicae Sedis laeditur, et in crebras prolligatorum hominum injurias pontificia majestas objicitur. — Erepta potestati Nostra plura sunt, quae Decessores Nostri pie liberaliterque instituerant, ac successoribus suis inviolate servanda transmiserant ; neque temperatum est, quin jura laederentur sacri Instiluti christiano nomini propagando ; quod quidem non de religione solum, sed etiam de bumanitate gentium praeclare meritum, nulla unquam vis superiorum temporum violaverat. — Templa catholici ritus clausa vel profanata non pauca, haeretici ritus multiplicata; doctrinarum pravitas scribendo agendoque impune diffusa. — Qui rerum summa potiti sunt, dant saepe operam conslituendis legibus in Ecclesiam nomenque catholicum injuriosis : idque in conspectu Nostro, quorum curae omnes ex Dei ipsius mandato vigilare in eo debent, ut Christiana res incolumis et Ecclesiae jura salva sint. — Nullo autem respectu ad illam quae est in Romano Pontifice, docendi potestatem, ab ipsa institutione juventutis auctoritatem Nostram intercludunt ; ac si Nobis est permissum, quod nulli privatorum interdicitur, in institutionem adolescentium Scholas sumptibus Nostris aperire, in eas ipsas legum civilium vis et severitas invadit. — Quarum rerum funesto spectaculo multo vehementius commovemur, quod succurendi facultas, quam maxime optaremus, Nobis non suppetit. In potestate enim sumus verius inimicorum quam Nostra; atque ilia ipsa, quae Nobis conceditur, usura libertatis, cum eripi aut imminui alieno possit arbitrio, certum non habet stabilitatis constantiaeque firmamentum.

Interea quotidiano rerum usu manifestum est, malorum contagionem magis magisque serpere per reliquum christianae reipublicae corpus, et ad plures propagari. Etenim aversae ab Ecclesia gentes in miserias incidunt quotidie majores ; atque ubi semel extincta aut debilitata fides catholica sit, finitimum est iter ad opinionum insaniam rerumque novarum cupidilatem. Ejus autem qui Dei vices in terris gerit, maxima et nobilissima potestate contempta, perspicuum est, nullos hominum auctoritati frenos superesse tarn validos, qui possunt indomitos perduellium spiritus compescere, aut ardorem dementis libertatis in multitudine coercere. — Atque his de causis civilis hominum societas, etsi magnas jam calamitatessuscepit,majorum tarnen periculorum suspicione terretur. 

Quo igitur Ecclesia queat inimicorum conatus refutare, suumque murrus, utilitatis omnium causa, perficere, multum laboret necesse est, multumque contendat. In hoc autem certamine vehementi et vario, in quo et divina agitur gloria, et de salute animorum sempiterna dimicatur, frusta esset omnis hominum virtus et industria, nisi caelestia adjumenla suppeditarentur opportuna temporibus. — Quare in trepidis afflictisque christiani nominis rebus, hoc semper laborum ac sollicitudinum perfugium esse consuevit, summis precibus a Deo postulare, ut opitularetur laborenti Ecclesise suae impertiretque depugnandi virtutem, triumphandi potestatem. — Hunc igitur Nos praeclarum morem disciplinamque majorum imitati, cum probe intelligamus, tanto Deum magis esse exorabilem, quanto in horninibus major est vis paenitendi, gratiaeque cum eo reconciliandae voluntas, idcirco, coelestis praesidii impetrandi atque animorum juvandorum causa, sacrum jubilaeum extra ordinem catholico orbi per has Litteras Nostras indicimus.

Itaque de omnipotentis Dei misericordia, ac beatorum Apostolorum Petri et Pauli auctoritate confisi, ex illa ligandi atque solvendi potestate, quam Nobis Dominus licet indignis contulit, universis et singulis utriusque sexus Christi fidelibus plenissimam peccatorum omnium indulgentiam, ad instar generalis Jubilaei, concedimus, si modo effecerint, qui in Europa agunt, a proximo die 19 hujus mensisMartii, sacro ob memoriam sancti Joseph beatae Marie Virginia Sponsi, ad diem primum novembris, solemnem ob memoriam caelitum universorum inclusive : qui vero extra Europam, ab eodem proximo die 19 hujus mensis martii usque ad postremum diem labentis anni MDCCCLXXXI inclusive, quae infra praecepla sunt :

scilicet quotquot sunt Romae cives vel hospites Basilicam Lateranensem, item Vaticanam et Liberianam bis adeant, ibique per aliquod temporis spatium pro catholicae Ecclesise et hujus Apostolicae Sedis prosperitate et exaltatione, pro extirpatione haereseon omniumque errantium conversione, pro chrisrianorum Principum concordia ac totius fidelis populi pace et unitate, secundum mentem Nostram pias ad Deum preces effundant ; iidem uno die esurialibus tantum cibis utentes jejunent, praeter dies in quadragesimali indulto non comprehensos, aut alias simili stricti juris jejunio ex praecepto Ecclesiae consecratos : praeterea peccata sua rite confessi sanctissimum Eucharistiae sacramentum suscipiant, atque eleemosynas nomine in pium aliquod opus quidquam conferant. Qua in re ea Instituta nominatimi commemoramus, quorum tuitionem caritati Christianorum haud ita pridem per Litteras commendavimus, nirnirum Propagationem Fidei Sacram Jesu Christi Infantiam, Scholas Orientis ; quas quidem in remotis etiam et silvestribus plagis instituere et provehere ut pares necessitatobus sint, optatissimum Nobis destinatumque in animo est. 

— Ceteri vero omnes extra Urbem ubicumque degentes tria templa ab Ordinariis locorum vel eorum vicariis seu Officialibus, aut de eorum mandato et, ipsis deficienlibus, per eos qui ibi curam animarum exercent designanda, bis, vel si duo tantum sint templa, ter, aut si unum sexics, dicto temporis intervallo, adeant ; item alia opera, quae supra commemorata sunt, peragant. 

— Quam indulgentiam etiam animabus, quae Deo in caritate conjunctce ex hac vita migraverint, per modum suffragii applicari posse volumus. 

— Praeterea locorum Ordinariis indulgemus ut Capitulis et Congregationibus tarn saecularium quam regularium, sodalitatibus, confraternitatibus,universitalibus, seu collegiis quibuscumque memóralas Ecclesias processionnaliter visitantibus, easdem visitationes ad minorem munerum pro suo prudenti arbitrio reducere queant. 

— Concedimus vero, ut navigantes et iter agentes, ubi ad sua domicilia, seu alio ad certam stationem sese receperint visitata sexies Ecclesia majore aut parochiali, ceterisque opcribus, quae supra proescripta sunt, rite peractis, eamdem indulgentiam consequi possint. 

— Regularibus vero personis utriusque sexus etiam in claustris perpetuo degentibus, nec non aliis quibuscumque tam laïcis, quam ecclesiasticis, saecularibus vel regularibus, qui carcere, infirmitate corporis, aut alia qualibet, justa causa ìmpediantur, quominus memorata opera, vel eorum aliqua proestent, concedimus atque indulgemus, ut ea Confessarius in alia pietatis opera commutare possit, vel in aliud proximum tempus prorogare, facta etiam potestate dispensandi super Communione cum pueris nondum ad primam Communionem admissis.

Insuper universis et singulis Christi fidelibus, tam laïcis quam ecclesiasticis, saecularibus ac regularibus cujus vis Ordinis et Instituti etiam specialiter nominandi, facultatem concedimus, ut sibi ad hune effectual eligere possint quemeumque presbyterum Confessarium tarn regulärem ex actu approbatis; qua facúltate uti possint etiàm Moniales, Novitiae, aliaeque mulieres intra claustra degentes, dummodo Confessarius approbatus sit pro Monialibus.

— Confessariis autem, hac occasione et durante hujus Jubilaei tempore tantum, omnes illas ipsissimas facultates largimur quae a Nobis tributae fuere in alio Jubilaeo concesso per Nostras Litteras Apostólicas datas die 15 mensis februarii anno MDCGGLXXIX, quae incipiunt Pontífices Maximi, iis , tamen omnibus semper exceptis, quae in iisdem Litteris a Nobis excepta fuere.

Quo autem frnctus salulares, qui Nobis propositi sunt, ex hoc sacro Jubilaeo tu. us atque uberius percipiantur, hoc magnopere studeant universi, ut magnam Dei Matrem praccipuo per id tempus obsequio cultuque demereantur. 

— Ipsum autem sacrum Jubilasumin tutelam fidemquetradimus ac commendamus sancto JOSEPHO, castissimo beatae Virginis MARIAE Sponso, quem gloriosa recordationis Pius IX P. M. lotius Ecclésiae Patronum declaravit, et cujus opem suppliciter quotidie implorari ab omnibus Christi fidelibus optamus. 

— Prasterea cunctos hortamur, ut peregrinaliones suscipere pielatis causa velini ad sanctorum caelitum aedes, quae peculiari religione in variis religionibus sanctae ac venerabiles haberi consueverint : quas inter in Italia praeslat sacrosancta Virginis Mariae Lauretanse domus, quam altissimorum mysteriorum memoria commendai.

Quapropter in virtute sancte obedienlise praecipimus atque mandamus omnibus et singulis Ordinariis locorum, eorumque Vicariis et Officialibus, vel ipsis deficientibus illis qui curam animarum exercent, ut cum praesentium Litterarum transumpta aut exempla etiam impressa acceperint, ilia in sua quisque ditione publicanda curent, populisque etiam verbi Dei praedicatione, quoad fieri possit, rite praeparatis, Ecclesiam seu Ecclesias visitandas ut supra designent.

Ut autem praesentes Litterae, quae ad singula loca deferri nequeunt, ad omnium notitiam facilius deveniant, volumus ut praesentium transumptis vel exemplis etiam impressis, manu alicujus Notarii publici subscripts, et sigillo munitis personae in dignitate ecclesiastica constilutse, ubicumque locorum eadem prorsus fides habeatur quae haberetur ipsis praesentibus, si forent exhibitae vel ostensae.

Datum Romae apud S. Petrum sub annulo Piscatoris die XII martii anno MDCCCLXXXI, Pontificatus Nostri anno Quarto.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
DIUTURNUM ILLUD
sur l'orgine du pouvoir civil
du 29 juin  1881 


A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE


LÉON XIII, PAPE



Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique,

La guerre redoutable, depuis longtemps entreprise contre la divine autorité de l'Eglise, a eu l'issue qu'elle devait avoir : elle a mis en péril la société en général, et tout spécialement le pouvoir civil, qui est le principal soutien du bien public. Notre époque, plus que toute autre, fournit cette démonstration par les faits. Elle Nous montre les passions populaires plus hardies que jamais à repousser toute autorité, et la licence si générale, les séditions et les troubles si fréquents que ceux qui gouvernent, après s'être vu refuser l'obéissance, ne trouvent même plus dans leur puissance la garantie de leur sécurité personnelle. On a travaillé de longue main à faire d'eux un objet de haine et de mépris pour le peuple ; l'incendie, ainsi fomenté, a éclaté enfin, et l'on a vu en peu de temps la vie des plus grands souverains en butte à de ténéreux complots ou à des attentats d'une criminelle audace. L'Europe entière, naguère encore, frémissait d'horreur à la nouvelle du meurtre affreux d'un puissant Empereur ; au lendemain d'un si grand forfait, quand la stupeur qu'il a causée oppresse encore toutes les âmes, des scélérats ne craignent pas de jeter publiquement l'intimidation et la menace à la face des autres souverains de l'Europe.

Ces grands périls publics, qui frappent tous les yeux, qui mettent en question à chaque heure la vie des princes, la tranquillité des Etats, le salut des peuples, nous jettent dans de cruelles angoisses. Et pourtant la religion chrétienne, à peine avait-elle pénétré les moeurs et les institutions des sociétés, leur avait préparé par sa divine vertu de précieuses garanties d'ordre public et de stabilité.  Parmi les premiers et les plus grands de ses bienfaits, il faut placer ce juste et sage tempérament de droits et de devoirs qu'elle a su déterminer entre les souverains et les peuples. — C'est qu'en effet, les préceptes et les exemples du Christ ont une efficacité merveilleuse pour contenir dans le devoir aussi bien ceux qui obéissent que ceux qui commandent, et pour produire entre eux cette harmonie, ce concert des volontés qui est conforme aux lois de la nature et qui assure le cours paisible et régulier des choses publiques. 

C'est pourquoi, Dieu ayant voulu Nous confier le gouvernement de l'Eglise catholique, gardienne et interprète de la doctrine de Jésus-Christ, Nous estimons, Vénérables Frères, qu'il Nous appartient, en cette qualité, de rappeler publiquement les obligations que la morale catholique impose à chacun dans cet ordre de devoirs; de cet exposé doctrinal ressortiront, par voie de conséquence, les moyens qu'il faut employer pour conjurer tant de périls redoutables et assurer le salut de tous.

C'est en vain que, inspiré par l'orgueil et l'esprit de rébellion, l'homme cherche à se soustraire à toute autorité ; à aucune époque il n'a pu réussir à ne dépendre de personne. A toute association, à tout groupe d'hommes, il faut des chefs, c'est une nécessité impérieuse, à peine, pour chaque société, de se dissoudre et de manquer le but en vue duquel elle a été formée. — Mais, à défaut d'une destruction totale de l'autorité politique dans les Etats, destruction qui eût été impossible, on s'est appliqué du moins par tous les moyens à en énerver la vigueur, à en amoindrir la majesté. C'est ce qui s'est fait surtout au XVIe siècle, alors que tant d'esprits se laissèrent égarer par un funeste courant d'idées nouvelles. Depuis lors, on vit la multitude, non seulement revendiquer une part excessive de liberté, mais entreprendre de donner à la société humaine, avec des origines fictives, une base et une constitution arbitraires. Aujourd'hui, on va plus loin ; bon nombre de Nos contemporains, marchant sur les traces de ceux qui, au siècle dernier, se sont décerné le titre de philosophes, prétendant que tout pouvoir vient du peuple; que, par suite, l'autorité n'appartient pas en propre à ceux qui l'exercent, mais à titre de mandat populaire, et sous cette réserve que la volonté du peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu'elle leur a déléguée. C'est en quoi les catholiques se séparent de ces nouveaux maîtres ; ils vont chercher en Dieu le droit de commander et le font dériver de là comme de sa source naturelle et de son nécessaire principe.

Toutefois, il importe de remarquer ici que, s'il s'agit de désigner ceux qui doivent gouverner la chose publique, cette désignation pourra dans certains cas être laissée au choix et aux préférences du grand nombre, sans que la doctrine catholique y fasse le moindre obstacle. Ce choix, en effet, détermine la personne du souverain, il
ne confère pas les droits de la souveraineté ; ce n'est pas l'autorité que l'on constitue, on décide par qui elle devra être exercée. Il n'est pas question davantage des différents régimes politiques : rien n'empêche que l'Eglise n'approuve le gouvernement d'un seul ou 
celui de plusieurs, pourvu que ce gouvernement soit juste et appliqué au bien commun. Aussi, la justice étant préservé, il n'est point interdit aux peuples de se donner telle forme politique qui s'adaptera mieux ou à leur génie propre, ou à leurs traditions et à leurs coutumes.

Que si lon veut déterminer la source du pouvoir dans l'Etat, l'Eglise enseigne avec raison qu'il la faut chercher en Dieu. C'est ce qu'elle a trouvé exprimé avec évidence dans les saintes Lettres et dans les monuments de l'antiquité chrétienne. On ne saurait d'ailleurs imaginer une doctrine plus conforme à la raison, plus favorable aux intérêts des souverains et des peuples. 

Cette origine divine de l'autorité humaine est attestée de la façon la plus claire en maints passages de l'ancien Testament : « C'est par moi que régnent les rois , par moi que les souverains commandent, que les arbitres des peuples rendent la justice.» (Prov. VIII, 15 16). Ailleurs : « Prêtez l'oreille, vous qui gouvernez les nations, parce que c'est par Dieu que vous a été donnée la puissance ; l'autorité vous vient du Très-Haut. » (Sap. VI, 3, 4) Le livre de l'Ecclésiastique fournit le même enseignement : « C'est Dieu qui a préposé un chef au gouvernement de chaque nation. » (Eccl. XVII, 14) Les hommes toutefois, sous l'influence des fausses religions, oublièrent peu à peu ces divines leçons ; le paganisme, qui avait altéré tant de vérités et faussé tant d'idées, ne manqua pas de corrompre aussi la vraie notion du pouvoir et d'en défigurer la beauté. C'est plus tard, quand la clarté de l'Evangile se leva sur le monde, que la vérité reprit ses droits et qu'on vit reparaître dans tout son éclat le principe noble et divin d'où procède toute autorité. — Quand le gouverneur romain se vante devant Notre-Seigneur Jésus-Christ du pouvoir qu'il a de l'acquitter ou de le condamner, le Sauveur lui répond : « Tu n'aurais sur moi aucune puissance si celle que tu possèdes ne t'avait été donnée d'en haut. » (Ioan. XIX, 11) Saint Augustin, expliquant ce passage, s'écrie : «Apprenons ici de la bouche du Maître ce qu'il enseigne ailleurs par son Apôtre : c'est qu'il n'y a de pouvoir que celui qui vient de Dieu. » Et, en effet, la doctrine et la morale de Jésus-Christ ont trouvé un écho fidèle dans la prédication des Apôtres. On connaît l'enseignement sublime et décisif que saint Paul donnait aux Romains, bien
qu'ils fussent soumis à des empereurs païens. « Il n'y a de pouvoir que celui qui vient de Dieu. » D'où l'Apôtre déduit, comme une conséquence, que « le souverain est le ministre de Dieu. » (Ad Rom. XIII, 1, 4).

Les Pères de l'Eglise ont mis tous leurs soins à reproduire et à répandre cet enseignement dont ils avaient été nourris. « N'accordons à personne, dit saint Augustin, le droit de donner la souveraineté et l'empire, sinon au seul vrai Dieu . » (De Civ. Dei, l. V, ch. 21) Saint Jean Chrysostome s'exprime ainsi sur le même sujet : « Qu'il y ait des autorités établies, que les uns commandent, les autres obéissent; qu'ainsi tout dans la société ne soit pas livré au hasard, c'est là, je l'affirme, l'oeuvre de la divine Sagesse. » (In epist, ad Rom., homil. XXIII, n. 1). Saint Grégoire le Grand rend le même témoignage : « Nous reconnaissons, dit-il, que la puissance a été donnée d'en haut aux empereurs et aux rois. » (Epist. lib. II, epist. 61) Les mêmes saints Docteurs se sont encore attachés à éclairer cette doctrine par le raisonnement, afin de la faire accepter comme juste et vraie de ceux-là mêmes qui n'ont d'autre guide que la raison naturelle.

Et, en effet, ce qui réunit les hommes pour les faire vivre en société, c'est la loi de la nature ; ou, plus exactement, la volonté de Dieu auteur de la nature ; c'est ce que prouvent avec évidence et le don du langage, instrument principal des relations qui fondent la société, et tant de désirs qui naissent avec nous, et tant de besoins de premier ordre qui resteraient sans objet dans l'état d'isolement, mais qui trouvent leur satisfaction dès que les hommes se rapprochent et s'associent entre eux. D'autre part, cette société ne peut ni subsister ni même se concevoir s'il ne s'y rencontre un modérateur pour tenir la balance entre les volontés individuelles, ramener à l'unité ces tendances diverses et les faire concourir aussi par leur harmonie à l'utilité commune. D'où il suit que Dieu a certainement voulu dans la société civile une autorité qui gouvernât la multitude.

Mais, voici une autre considération d'un grand poids : ceux qui administrent la chose publique doivent pouvoir exiger l'obéissance dans des conditions telles que le refus de soumission soit pour les sujets un péché. Or, il n'est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu'il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de ses semblables. Dieu seul, en tant que créateur et législateur universel, possède une telle puissance ; ceux qui l'exercent ont besoin de la recevoir de lui et de l'exercer en son nom. « Il n'y a qu'un seul législateur et un seul juge qui puisse condamner et absoudre. » (Iacob. IV, 12) Ceci est vrai de toutes les formes du pouvoir. Pour ce qui est de l'autorité sacerdotale, il est si évident qu'elle vient de Dieu que, chez tous les peuples, ceux qui en sont investis sont appelés les ministres de Dieu et traités comme tels . De même, dans la famille, la puissance paternelle porte l'empreinte et comme la vivante image de l'autorité qui est en ce Dieu « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, emprunte son nom » (Ad Ephes, II 15). Et par là, les pouvoirs les plus divers se rapprochent dans une merveilleuse ressemblance : partout où l'on retrouve un commandement, une autorité quelconque, c'est à la même source, en Dieu, seul artisan et seul maître du monde, qu'il en faut chercher le principe.

Ceux qui font sortir la société civile d'un libre contrat doivent assigner à l'autorité la même origine ; ils disent alors que chaque particulier a cédé de son droit et que tous se sont volontairement placés sous la puissance de celui en qui se sont concentrés tous les droits individuels. Mais l'erreur considérable de ces philosophes consiste à ne pas voir ce qui est pourtant évident, c'est que les hommes ne constituent pas une race sauvage et solitaire ; c'est qu'avant toute résolution de leur volonté, leur condition naturelle est de vivre en société. Ajoutez à cela que le pacte dont on se prévaut est une invention et une chimère ; et que, fût-il réel, il ne donnerait jamais à la souveraineté politique la mesure de force, de dignité, de stabilité que réclament et la sûreté de l'Etat et les intérêts des citoyens. Le pouvoir n'aura cet éclat et cette solidité qu'autant que Dieu apparaîtra comme la source auguste et sacrée d'où il émane.

Cette doctrine n'est pas seulement la plus véritable, elle est la plus salutaire qui se puisse concevoir. Si, en effet, l'autorité de ceux qui gouvernent est une dérivation du pouvoir de Dieu méme, aussitôt et par là même, elle acquiert une dignité plus qu'humaine ; ce n'est pas, sans doute, cette grandeur faite d'absurdité et d'impiété que rêvaient les empereurs païens quand ils revendiquaient pour eux-mêmes les honneurs divins ; mais une grandeur vraie, solide, et communiquée à l'homme à titre de don et de libéralité céleste. Dès lors, les sujets devront obéir aux princes comme à Dieu même, moins par la crainte du châtiment que par le respect de la majesté, non dans un sentiment de servilité, mais sous l'inspiration de la conscience. Et l'autorité fixée à sa vraie place, s'en trouvera grandement affermie ; car les citoyens, se sentant pressés par le devoir, devront nécessairement s'interdire l'indocilité et la révolte, persuadés d'après les vrais principes, que résister au pouvoir de l'Etat, c'est s'opposer à la volonté divine, que refuser l'honneur aux souverains, c'est le refuser à Dieu.

C'est l'enseignement formel que l'apôtre saint Paul adressai spécialement aux Romains, lorsque, les instruisant sur le respect dû aux princes, il écrivait ces graves paroles dont l'autorité et l'importance ne sauraient être dépassées : « Que tout homme vivant soit soumis aux puissances souveraines ; car il n'y a de pouvoir que celui qui vient de Dieu, et les autorités qui existent tiennent de Dieu leur institution. C'est pourquoi celui qui résiste au pouvoir résiste à l'institution divine. Et ceux qui résistent de la sorte attirent sur eux-mêmes la condamnation. Soyez donc soumis, cela est nécessaire, non seulement parce que le châtiment vous menace, mais parce que la conscience l'exige. » (Ad Rom. XIII, 1, 2, 5) Et le prince des Apôtres, saint Pierre, confirme cette leçon dans ce célèbre passage : « Soyez soumis à toute créature humaine à cause de Dieu : au roi parce qu'il est le premier en dignité ; aux autres chefs, parce que Dieu les a envoyés pour le châtiment des méchants et l'honneur des bons ; telle est, en effet, la volonté de Dieu. » (I Petr. II, 13-15)

Il n'existe qu'une seule raison valable de refuser l'obéissance ; c'est le cas d'un précepte manifestement contraire au droit naturel ou divin, car là où il s'agirait d'enfreindre soit la loi naturelle, soit la volonté de Dieu, le commandement et l'exécution seraient également criminels. Si donc on se trouvait réduit à cette alternative de violer ou les ordres de Dieu ou ceux des gouvernants, il faudrait suivre le précepte de Jésus-Christ qui veut « qu'on rende à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »  (Matth. XXII, 21), et, à l'exemple des Apôtres, on devrait répondre : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » (Actor.. V, 29) Et il ne serait pas juste d'accuser ceux qui agissent ainsi, de méconnaître le devoir de la soumission ; car les princes dont la volonté est en opposition avec la volonté et les lois de Dieu, dépassent en cela les limites de leur pouvoir et renversent l'ordre de la justice ; dès lors, leur autorité perd sa force, car où il n'y a plus de justice, il n'y a plus d'autorité.

Mais pour que la justice préside toujours à l'exercice du pouvoir, il importe avant tout que les chefs des Etats comprennent bien que la puissance politique n'est faite pour servir l'intérêt privé de personne, et que les fonctions publiques doivent être remplies pour l'avantage non de ceux qui gouvernent, mais de ceux qui sont gouvernés. Que les princes prennent modèle sur le Dieu Très-Haut de qui ils tiennent leur pouvoir;  et que, se proposant son exemple dans l'administration de la chose publique, ils se montrent équitables et intègres dans le commandement et ajoutent à une sévérité nécessaire une paternelle affection. C'est pour cela que les Saintes Lettres les avertissent qu'ils auront un compte à rendre « au Roi des rois, au Maître des dominateurs » et que s'ils se soustraient au devoir, ils n'échapperont par aucun moyen aux sévérités de Dieu. « Le Très-Haut interrogera vos actions et sondera vos pensées ; parce que, aux jours où vous étiez les ministres de sa royauté,vous n'avez pas jugé selon la justice son apparition soudaine vous glacera d'effroi ; car ceux qui gouvernent doivent s'attendre à un jugement plein de rigueur Dieu ne fera aucune acception de personne, il n'aura d'égard pour aucune grandeur : c'est lui qui a fait les petits et les grands, et il prend le même soin de tous les hommes. Seulement aux plus puissants il réserve un supplice plus redoutable. » (Sap. VI, 4, 5, 6, 8)

Dans u n Etat qui s'abrite sous ces principes tutélaires, il n'y a plus de prétexte pour motiver les séditions, plus de passion pour les allumer : tout est en sûreté, l'honneur et la vie des chefs, la paix et la prospérité des cités. La dignité des citoyens trouve là également sa plus sûre garantie, car ils doivent à l'élévation de leurs doctrines de conserver jusque dans l'obéissance cette juste fierté qui convient à la grandeur de la nature humaine. Ils comprennent que, au jugement de Dieu, il n 'y a pas à distinguer l'esclave de l'homme libre ; que tous ont un même Maître « libéral envers ceux qui l'invoquent » (Rom. X, 12), et que si les sujets sont tenus d'obéir et de se soumettre aux souverains, c'est que ceux-ci représentent en quelque manière le Dieu dont il est dit que le servir, c'est régner. 

Or, l'Eglise a toujours travaillé à ce que ce type chrétien du pouvoir politique ne pénétrât pas seulement dans les esprits, mais marquât encore de son empreinte la vie publique et les moeurs des peuples. L'erreur religieuse empêchait les empereurs païens de s'élever jusqu'à cet idéal du pouvoir que nous avons retracé. Tant
que les rênes du gouvernement furent entre leurs mains, l'Eglise dû se borner à insinuer dans l'esprit des populations une doctrine qui pût devenir la règle de Jeur vie le jour où elles adopteraient les institutions chrétiennes. Aussi les pasteurs des âmes, renouvelant les exemples de l'Apôtre saint Paul, s'attachaient-ils avec le plus grand soin à prêcher « la soumission aux princes et aux puissances » (Ad Tit. III, 1) ; la prière offerte à Dieu pour tous les hommes, mais nommément « pour les rois et pour les personnes constituées en dignité, selon cpi'il est agréable au Dieu notre Sauveur » (I Timoth II, 1- 3). Les premiers chrétiens nous ont donné à cet égard d'admirables leçons : tourmentés avec autant de cruauté que d'injustice par les empereurs païens, ils n'ont jamais failli au devoir de l'obéissance et du respect,  à ce point qu'une lutte semblait engagée entre la barbarie des uns et la soumission des autres. Une si grande modestie, une résolution si arrêtée de demeurer fidèles à leurs devoirs de sujets, défiaient la calomnie et se faisaient partout reconnaître en dépit de la malice de leurs ennemis. Aussi ceux qui entreprenaient auprès des Empereurs l'apologie publique du christianisme, n'avaient pas de meilleur argument, pour établir l'iniquité des mesures législatives prises contre les chrétiens, que de mettre sous les yeux de tous leur vie exemplaire et leur respect des lois. Marc-Aurèle et son fils Commode entendaient Athénagore leur adresser hardiment cette apostrophe : « Nous qui ne faisons rien de mal, nous qui de tous vos sujets sommes les premiers hommes à remplir et envers Dieu et envers votre autorité suprême les devoirs de la piété et de la soumission, c'est nous que vous laissez poursuivre, dépouiller, disperser ». (Legat. pro Christianis) Tertullien, à son tour, faisait ouvertement aux chrétiens un mérite d'être peur l'empire les meilleurs et les plus sûrs des amis : « Le chrétien n'est l'ennemi de personne ; comment le serait-il de l'Empereur qu'il sait établi par Dieu, qu'il a pour cela le devoir d'aimer, de révérer, d'honorer, dont enfin il doit souhaiter la prospérité avec celle de tout l'empire ? » (Apolog. n. 35) Le même auteur ne craignait pas d'affirmer que dans toute l'étendue de l'empire romain on voyait diminuer le nombre des ennemis de l'Etat dans la mesure où s'accroissait le nombre des chrétiens : « Si maintenant, disait-il, vous avez moins d'ennemis, c'est à cause de la multiplication des chrétiens ; car vous comptez aujourd'hui dans la plupart des cités presque autant de chrétiens que de citoyens.» (Apolog. n. 37)  On trouve enfin une remarquable confirmation de ce témoignage dans l'Epitre à Diognète, qui atteste qu'à cette époque les chrétiens non seulement se montraient toujours observateurs des lois, mais dépassaient spontanément, et en perfection et en étendue, les obligations légales dans tous les ordres de devoirs. «Les chrétiens obéissent aux lois établies et, par le mérite de leur vie, ils vont plus loin que les lois mêmes. » 

La question était toute autre quand les empereurs par leurs édits, ou les préteurs par leurs menaces, voulaient les contraindre d'abjurer la foi chrétienne ou de trahir quelque autre devoir : alors sans hésitation ils aimaient mieux déplaire aux hommes qu'à Dieu. Et cependant, même en ces conjectures, bien loin de faire aucun acte séditieux ou injurieux pour la majesté impériale, ils ne revendiquaient qu'un seul droit : celui de se déclarer chrétiens et de repousser toute apostasie ; du reste, aucune pensée de résistance ; tranquillement, joyeusement, ils allaient au-devant des supplices, et la grandeur de leur courage l'emportait sur la grandeur des tourments. — Le même esprit dans le même temps fit admirer jusque sous les drapeaux la force des institutions chrétiennes. Le propre du soldat chrétien était d'allier la plus grande vaillance au respect le plus absolu de la discipline, de joindre à l'élévation des sentiments une inviolable fidélité envers le prince. Que s'il recevait un ordre immoral, comme de fouler aux pieds la loi de Dieu ou de tourner son épée contre d'innocents adorateurs de Jésus-Christ, alors seulement il refusait d'obéir ; mais alors aussi il préférait déposer les armes et subir la mort pour sa religion plutôt que de donner à sa résistance le caractère d'une sédition ou d'une attaque à l'autorité
publique.

Mais lorsque les Etats eurent à leur tête des princes chrétiens, l'Eglise redoubla de soins pour faire comprendre par sa prédication tout ce qu'il y a de sacré dans le pouvoir de ceux qui gouvernent ; l'effet salutaire de cet enseignement devait être de confondre, dans l'esprit des peuples, l'image même de la souveraineté avec une apparition de majesté religieuse qui ne pouvait qu'augmenter le respect et l'amour des sujets envers leurs princes. Et c'est pour cette raison pleine de sagesse que l'Eglise institua le sacre solennel des rois, que Dieu même avait prescrit dans l'Ancien Testament. L'époque où la société, sortie des ruines de l'empire romain, reprit une vie nouvelle et ouvrit à la civilisation chrétienne des horizons pleins de grandeur, fut aussi celle où les Pontifes Romains donnèrent au pouvoir politique, par l'institution du Saint Empire, une consécration particulière. Il en résulta pour la souveraineté temporelle un grand accroissement de dignité ; et il n'est pas douteux que les deux sociétés religieuse et civile n'eussent continué à en retirer les plus heureux fruits, si la fin que l'Eglise avait en vue dans cette institution eût été pareillement celle que se proposaient les princes et les peuples. Et de fait, toutes les fois que l'union régna entre les deux pouvoirs, on vit fleurir la paix et la prospérité.
Quelque trouble s'élevait-il parmi les peuples ? l'Eglise était là, médiatrice de concorde, prête à rappeler chacun à son devoir et capable de modérer, par un mélange de douceur et d'autorité, les passions les plus violentes. Les princes, d'autre part, tombaient-ils dans quelque excès de pouvoir ? l'Eglise savait les interpeller, et en leur rappelant les droits, les besoins, les justes désirs des peuples, leur donner des conseils d'équité, de clémence, de bonté. Une semblable intervention réussit plus d'une fois à prévenir des soulèvements et des guerres civiles.

Tout au contraire, les théories modernes sur le pouvoir politique ont déjà causé de grands maux, et il est à craindre que ces maux, dans l'avenir, n'aillent jusqu'aux pires extrémités. En effet, refuser de rapporter à Dieu comme à sa source le droit de commander aux hommes, c'est vouloir ôter à la puissance publique et tout son éclat
et toute sa vigueur. En la faisant dépendre de la volonté du peuple, on commet d'abord une erreur de principe, et en outre on ne donne à l'autorité qu'un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires, qu'on verra croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique en frayant la voie aux conspirations secrètes ou aux séditions ouvertes. Déjà dans le passé, le mouvement qu'on appelle la Réforme eut pour auxiliaires et pour chefs des hommes qui, par leurs doctrines, renversaient de fond en comble les deux pouvoirs spirituel et temporel ; des troubles soudains, des révoltes audacieuses, principalement en Allemagne, firent suite à ces nouveautés, et la guerre civile et le meurtre sévirent avec tant de violence, qu'il n'y eut presque pas une seule contrée qui ne fût livrée aux agita
tions et aux massacres. — C'est de cette hérésie que naquirent, au siècle dernier, et la fausse philosophie, et ce qu'on appelle le droit moderne, et la souveraineté du peuple, et cette licence sans frein en dehors de laquelle beaucoup ne savent plus voir de vraie liberté. De là on s'est avancé jusqu'aux dernières erreurs, le communisme, le socialisme, le nihilisme, monstres effroyables qui sont la honte de la société et qui menacent d'être sa mort. Et cependant il ne se trouve que trop de propagateurs pour répandre ces principes funestes ; le désir d'améliorer le sort de la multitude a déjà servi de prétexte pour allumer de vastes incendies et préparer de nouvelles calamités. Ce que nous rappelons ici n'est que trop connu et trop rapproché de nous.

Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que, au milieu de tant de périls, les chefs des Etats ne disposent d'aucun remède propre à remettre l'ordre dans la société, la paix dans les esprits. On les voit s'armer de la puissance des lois et sévir avec vigueur contre les perturbateurs du repos public ; certes, rien n'est plus juste , et pourtant ils feraient
bien de considérer qu'un système de pénalités, quelle qu'en soit la force, ne suffira jamais à sauver les nations. « La crainte, comme l'enseigne excellemment saint Thomas, est un fondement infirme ; vienne l'occasion qui permet d'espérer l'impunité, ceux que la crainte seule a soumis se soulèvent avec d'autant plus de passions contre leurs chefs que la terreur qui les contenait jusque-là avait fait subir à leur volonté plus de violence. D'ailleurs, trop d'intimidation jette souvent les hommes dans le désespoir, et le désespoir leur inspire l'audace et les entraîne aux attentats les plus monstrueux. » (De Regim. Princip. lib. I, cap. 10. 30) Tout cela est la vérité même, et l'expérience ne nous l'a que trop prouvé. Il faut donc invoquer un motif plus élevé et plus efficace pour obtenir l'obéissance, et se bien persuader que la sévérité des lois demeurera sans effet, tant que le sentiment du devoir et la crainte de Dieu ne porteront pas les hommes à la soumission.  C'est à quoi la religion, mieux que toute autre puissance sociale, peut les amener par l'action qu'elle exerce sur les esprits, par le secret qu'elle possède d'incliner les volontés mêmes ; par là seulement les sujets en viendront à contracter avec ceux qui les gouvernent des liens, non plus seulement de déférence, mais d'affection, ce qui est, pour toute collection d'hommes, le meilleur gage de sécurité.

Il faut donc reconnaître que les Pontifes Romains ont rendu un service éclatant à la société par leur vigilance à réprimer l'orgueil des Novateurs, à déjouer leurs desseins, à les signaler sans cesse comme les plus dangereux ennemis des Etats. Clément VII nous a laissé à ce sujet un enseignement digne de mémoire, dans une lettre qu'il écrivait à Ferdinand, roi de Bohême et de Hongrie : « La cause de la foi, disait-il, est aussi pour vous, pour tous les souverains, celle de votre dignité et de votre intérêt ; car on ne peut déraciner la foi sans ébranler tout ce qui vous touche ; c'est ce qui s'est vu très clairement dans ces contrées. » — Des circonstances semblables ont mis en lumière la prévoyance et le courage de nos autres prédécesseurs, notamment de Clément XII, Benoit XIV, et de Léon XII, qui, voyant se propager la contagion des mauvaises doctrines et grandir l'audace des sectes, ont mis en oeuvre toute leur autorité pour leur barrer le passage. — Nous-même, Nous avons dénoncé à plusieurs reprises la gravité des périls et Nous avons indiqué les meilleurs moyens de les conjurer. Aux princes et aux autres chefs des Etats, Nous avons offert le concours de la religion ; aux peuples Nous avons adressé un pressant appel pour qu'ils se hâtent d'user des ressources précieuses que l'Eglise met à leur portée. Ce que Nous faisons en ce moment n'a pas d'autre signification ; les souverains comprendront que Nous leur proposons ici de nouveau le plus ferme des soutiens. Puissent-ils se rendre à Nos ardentes  sollicitations, redevenir les protecteurs de la religion, et dans l'intérêt même de l'Etat, laisser à l'Eglise cette liberté dont la violation est une injustice et un malheur public. 

Assurément, l'Eglise de Jésus-Christ ne peut être ni suspecte aux princes, ni odieuse aux peuples. Si elle rappelle aux princes l'obligation de respecter tous les droits et de remplir tous les devoirs, en même temps elle fortifie et seconde leur autorité de mille manières. Elle reconnaît et proclame leur juridiction et leur souveraineté sur tout ce qui appartient à l'ordre civil ; et là où, sous des aspects divers, les deux devoirs religieux et politique ont chacun des droits à prétendre, elle veut qu'il s'établisse un accord pour piévenir des conflits funestes à l'un et à l'autre. Quant aux peuples, l'Eglise, se souvenant qu'elle est instituée pour le salut de tous, leur a toujours témoigné une affection maternelle. C'est elle qui, se faisant précéder des oeuvres de sa charité, a fait entrer la douceur dans les âmes, l'humanité dans les moeurs, l'équité dans les lois ; jamais on ne l'a vue ennemie d'une honnête liberté ; toujours elle a détesté la tyrannie. C'est à ce tempérament bienfaisant de l'Eglise que saint Augustin a rendu hommage par ces belles paroles : « Elle dit aux rois de se dévouer aux peuples, elle dit aux peuples de se soumettre aux rois, montrant ainsi que tous les hommes n'ont pas tous les droits, mais que la charité est due à tous et l'injustice à personne. » (De morib. Eccl. lib. 1, cap. 30)


Vous voyez par là, Vénérables Frères, quelle grande tâche, quelle salutaire mission est la Vôtre : elle consiste à mettre en commun avec Nous toutes Vos industries, tous les moyens d'action que la bonté de Dieu a placés dans Vos mains, pour écarter les dangers et les maux qui menacent la société. Redoublez de soins et d'efforts pour faire pénétrer dans les esprits, pour faire passer dans la conduite et dans les oeuvres de tous les hommes les principes de l'Eglise catholique sur l'autorité et l'obéissance. Soyez pour les peuples des maîtres et des conseillers fidèles, qui les pressent de fuir les sectes condamnées, d'avoir horreur des complots, de s'interdire toute menée séditieuse ; faites-leur comprendre que quand c'est pour Dieu qu'on obéit, la soumission est raisonnable, l'obéissance pleine d'honneur. Mais, parce que c'est Dieu qui « sauve les rois » (Psal. CXLIII, 11), qui donne  aux peuples « de se reposer parmi les splendeurs de la paix, sous les tentes de la confiance et dans les richesses de la concorde. » (Isai. XXXII, 18), c'est Lui qu'il faut supplier pour qu'il ramène les âmes au devoir et à la vérité, qu'il désarme les haines et rende à la terre la tranquillité et la paix qui lui manquent depuis si longtemps.

Pour être plus sûrs d'être exaucés, prenons pour intercesseurs et pour avocats la Vierge Marie, Mère de Dieu, secours des chrétiens, tutrice du genre humain ; saint Joseph, son chaste époux, dont l'Eglise universelle invoque avec tant de confiance le patronage : saint Pierre et saint Paul, princes des apôtres, gardiens et défenseurs de l'honneur du nom chrétien. 

En attendant, comme gage des dons divins et de Notre tendresse, Nous Vous donnons à Vous tous, Vénérables Frères, au Clergé et au peuple confié, à votre sollicitude, la Bénédiction Apostolique dans le Seigneur.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 29 juin 1881, la quatrième année de notre Pontificat.

LÉON XIII, PAPE

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA

PAPAE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA
DIUTURNUM ILLUD
 AD PATRIARCHAS PRIMATES ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS
UNIVERSOS CATHOLICI ORBIS GRATIAM ET COMMUNIONEM
CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES

VENERABILIBUS FRATRIBUS PATRIARCHIS PRIMATIBUVS ARCHIEPISCOPIS ET EPISCOPIS UNIVERSIS CATHOLICI ORBIS GRATIAM ET COMMUNIONEM CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES


LEO PP. XIII

VENERABILES FREATRES SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM

Diuturnum illud teterrimumque bellum, adversus divinam Ecclesiae auctoritatem susceptum, illuc, quo proclive erat, evasit; videlicet in commune periculum societatis humanae, ac nominatim civilis principatus, in quo salus publica maxime nititur. — Quod hac potissimum aetate nostra factum esse apparet. Cupiditates enim populares quamlibet imperii vim audacius hodie recusant, quam antea: et tanta est passim licentia, tam crebrae seditiones ac turbae, ut iis qui res publicas gerunt non solum denegata saepe obtemperatio, sed ne satis quidem tutum incolumitatis praesidium relictum esse videatur. Diu quidem data est opera, ut illi in contemptum atque odium venirent multitudini; conceptaeque flammis invidiae iam erumpentibus, satis exiguo intervallo summorum principum vita pluries est aut occultis insidiis aut apertis latrociniis ad internecionem expetita. Cohorruit tota nuper Europa ad potentissimi Imperatoris infandam necem: attonitisque adhuc prae sceleris magnitudine animis, non verentur perditi homines in cetero Europae principes minas terroresque vulgo iactare.

Haec, quae sunt ante oculos, communium rerum discrimina, gravi Nos sollicitudine afficiunt, cum securitatem principum et tranquillitatem imperiorum una cum populorum salute propemodum in singulas horas periclitantem intueamur. — Atqui tamen religionis christianae divina virtus stabilitatis atque ordinis egregia firmamenta reipublicae peperit, simul ac in mores et instituta civitatum penetravit. Cuius virtutis non exiguus neque postremus fructus est aequa et sapiens in principibus et populis temperatio iurium atque officiorum. Nam in Christi Domini praeceptis atque exemplis mira vis est ad continendos tam qui parent, quam qui imperant in officio, tuendamque inter ipsos eam, quae maxime secundum naturam est, conspirationem et quasi concentum voluntatum, unde gignitur tranquillus atque omni perturbatione carens rerum publicarum cursus. — Quapropter cum regendae Ecclesiae catholicae, doctrinarum Christi custodi et interpreti, Dei beneficio praepositi simus, auctoritatis Nostrae esse iudicamus, Venerabiles Fratres, publice commemorare quid a quoquam in hoc genere officii catholica veritas exigat; unde illud etiam emerget, qua via et qua ratione sit in tam formidoloso rerum statu saluti publice consulendum.

Etsi homo arrogantia quadam et contumacia incitatus frenos imperii depellere saepe contendit, numquam tamen assequi potuit ut nemini pareret. Praeesse aliquos in omni consociatione hominum et communitate cogit ipsa necessitas: ne principio vel capite, quo regatur, destituta societas dilabatur et finem consequi prohibeatur, cuius gratia nata et constituta est. Verum si fieri non potuit, ut e mediis civitatibus politica potestas tolleretur, certe libuit omnes artes adhibere ad vim eius elevandam, maiestatemque minuendam: idque maxime saeculo XVI, cum infesta opinionum novitas complures infatuavit. Post illud tempus non solum ministrari sibi libertatem largius, quam par esset multitudo contendit; sed etiam originem constitutionemque civilis hominum societatis visum est pro arbitrio confingere. Immo recentiores perplures, eorum vestigiis ingredientes qui sibi superiore saeculo philosophorum nomen inscripserunt, omnem inquiunt potestatem a populo esse; quare qui eam in civitate gerunt, ab iis non uti suam geri, sed ut a populo sibi mandatam, et hac quidem lege, ut populi ipsius voluntate, a quo mandata est, revocari possit. Ab his vero dissentiunt catholici homines, qui ius imperandi a Deo repetunt, velut a naturali necessarioque principio.


Interest autem attendere hoc loco, eos, qui reipublicae praefuturi sint, posse in quibusdam caussis voluntate iudicioque deligi multitudinis, non adversante neque repugnante doctrina catholica. Quo sane delectu designatur princeps, non conferuntur iura principatus: neque mandatur imperium, sed statuitur a quo sit gerendum. — Neque hic quaeritur de rerum publicarum modis: nihil enim est, cur non Ecclesiae probetur aut unius aut plurium principatus, si modo iustus sit, et in communem utilitatem intentus. Quamobrem, salva iustitia, non prohibentur populi illud sibi genus comparare reipublicae, quod aut ipsorum ingenio, aut maiorum institutis moribusque magis apte conveniat.


Ceterum ad politicum imperium quod attinet, illud a Deo proficisci recte docet Ecclesia; id enim ipsa reperit sacris Litteris et monumentis christianae vetustatis aperte testatum; neque praeterea ulla potest doctrina cogitari, quae sit magis aut rationi conveniens, aut principum et populorum saluti consentanea.

Revera humani potentatus in Deo esse fontem, libri Veteris testamenti pluribus locis praeclare confirmant. Per me reges regnant... per me principes imperant, et potentes decernunt iustitiam (Prov. VIII, 15,16). Atque alibi : Praebete aures vos qui continetis nationes... quoniam data est a Deo potestas vobis, et virtus ab Altissimo (Sap. VI, 3, 4). Quod libro Ecclesiastici idem continetur : In unamquamque gentem Deus praeposuit rectorem (Eccl. XVII, 14). — Ista tamen, quae Deo auctore didicerant, paullatim homines ab ethnica superstitione dedocti sunt; quae sicut veras rerum species et notiones complures, ita etiam principatus germanam formam pulchritudinemque corrupit. Postmodo, ubi Evangelium christianum affulsit, veritati vanitas cessit, rursumque illud dilucere coepit, unde omnis auctoritas manat, nobilissimum divinumque principium. — Prae se ferenti atque ostentanti Praesidi romano absolvendi condemnandi potestatem, Christus Dominus, non haberes, respondit, potestatem adversus me ullam, nisi tibi datum esset desuper (Ioan. XIX, 11). Quem locum s. Augustinus explanans, Discamus, inquit, quod, dixit, quod et per Apostolum docuit, quia non est potestas nisi a Deo (Tract. CXVI in Ioan. n. 6). Doctrinae enim praeceptisque Iesu Christi Apostolorum incorrupta vox resonavit tamquam imago. Ad Romanos, principum Ethnicorum, imperio subiectos, Pauli est excelsa et plena gravitatis sententia : Non est potestas nisi a Deo ; ex quo tamquam ex caussa illud concludit : Princeps Dei minister est (Ad Rom. XIII, 1, 4).

Ecclesiae Patres hanc ipsam, ad quam fuerant instituti, doctrinam profiteri ac propagare diligenter studuerunt. Non tribuamus, s. Augustinus ait, dandi regni atque imperii potestatem, nisi vero Deo (De Civ. Dei, lib. V, cap. 21). In eamdem sententiam s. Ioannes Chrysostomus: Quod principatus sint, inquit, et quod alii imperent, alii subiecti sint, neque omnia casu et temere ferantur... divinae esse sapientiae dico. (In epist, ad Rom., homil. XXIII, n. 1) Id ipsum s. Gregorius Magnus testatus est inquiens : Potestatem Imperatoribus ac regibus caelitus datum fatentur (Epist. lib. II, epist. 61). Immo sancti Doctores haec eadem praecepta etiam naturali rationis lumine illustranda susceperunt, ut vel iis, qui rationem solam ducem sequuntur, omnino videri recta et vera debeant. 


Et sane homines in civili societate vivere natura iubet seu verius auctor naturae Deus: quod perspicue demonstrant et maxima societatis conciliatrix loquendi facultas et innatae appetitiones animi perplures, et res necessariae multae ac magni momenti, quas solitarii assequi homines non possunt, iuncti et consociati cum alteris assequuntur. Nunc vero neque existere neque intelligi societas potest, in qua non aliquis temperet singulorum voluntates ut velut unum fiat ex pluribus, easque ad commune bonum recte atque ordine impellat; voluit igitur Deus ut in civili societate essent, qui multitudini imperarent.


Atque illud etiam magnopere valet, quod ii, quorum auctoritate respublica administratur, debent cives ita posse cogere ad parendum, ut his plane peccatum sit non parere. Nemo autem hominum habet in se aut ex se, unde possit huiusmodi imperii vinculis liberam ceterorum voluntatem constringere. Unice rerum omnium procreatori et legislatori Deo ea potestas est: quam qui exercent, tamquam a Deo secum communicatam exerceant necesse est. Unus est legislator et iudex, qui potest perdere et liberare (Iacob. IV, 12). Quod perspicitur idem in omni genere potestatis. Eam, quae in sacerdotibus est, proficisci a Deo tam est cognitum, ut ii apud omnes populos ministri et habeantur et appellentur Dei. Similiter potestas patremfamilias expressam retinet quamdam effigiem ac formam auctoritatis, quae est in Deo, a quo omnis paternitas in caelis et in terra nominatar (Ad Ephes, II 15). Isto autem modo diversa genera potestatis miras inter se habent similitudines, cum quidquid uspiam est imperii et auctoritatis, eius ab uno eodemque mundi opifice et domino, qui Deus est, origo ducatur.



Qui civilem societatem a libero hominum consensu natam volunt, ipsius imperii ortum ex eodem fonte petentes, de iure suo inquiunt aliquid unumquemque cessisse, et voluntate singulos in eius se contulisse potestatem, ad quem summa illorum iurium pervenisset. Sed magnus est error non videre, id quod manifestum est, homines, cum non sint solivagum genus, citra liberam ipsorum voluntatem ad naturalem communitatem esse natos: ac praeterea pactum, quod praedicant, est aperte commentitium et fictum, neque ad impertiendam valet politicae potestati tantum virium, dignitatis, firmitudinis, quantum tutela reipublicae et communes civium utilitates requirunt. Ea autem decora et praesidia universa tunc solum est habiturus principatus, si a Deo, augusto sanctissimoque fonte, manare intelligatur.

Qua sententia non modo verior, sed ne utilior quidem reperiri ulla potest. Etenim potestas rectorum civitatis, si quaedam est divinae potestatis communicatio, ob hanc ipsam caussam continuo adipiscitur dignitatem humana maiorem: non illam quidem impiam et perabsurdam, imperatoribus ethnicis divinos honores affectantibus aliquando expetitam: sed veram et solidam, eamque dono quodam acceptam beneficioque divino. Ex quo subesse cives et dicto audientes esse principibus, uti Deo, oportebit non tam poenarum formidine, quam verecundia maiestatis, neque assentationis caussa, sed conscientia officii. Qua re stabit in suo gradu longe firmius collocatum imperium. Etenim istius vim officii sentientes cives, fugiant necesse est improbitatem et contumaciam, quia sibi persuasum esse debet, qui politicae potestati resistant, hos divinae voluntati resistere, qui honorem recusent principibus, ipsi Deo recusare.

Ad hanc disciplinam Paulus Apostolus Romanos nominatim erudit : ad quos de adhibenda summis principibus reverentia scripsit tanta cum auctoritate et pondere, ut nihil gravius praecipi posse videatur. Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit : non est enim potestas nisi a Deo : quae, autem sunt, a Deo ordinatae sunt. Itaque qui resistit potestati. Dei ordinatione, resistit. Qui autem resistunt, ipsi sibi damnationem acquirunt...Ideo necessitate subditi estote non solum propter iram, sed etiam propter conscientiam (Ad Rom. XIII, 1, 2, 5). Et consentiens est Principis Apostolorum Petri in eodem genere praeclara sententia : Subiecti estote omni humanae creaturae propter Deum, sive regi quasi praecellenti, sive ducibus tamquam a Deo missis ad vindictam malefactorum, laudem vero bonorum, quia sic est voluntas Dei (I Petr. II, 13-15).  

Una illa hominibus caussa est non parendi, si quid ab iis postuletur quod cum naturali aut divino iure aperte repugnet: omnia enim, in quibus naturae lex vel Dei voluntas violatur, aeque nefas est imperare et facere. Si cui igitur usuveniat, ut alterutrum malle cogatur, scilicet aut Dei aut principum iussa negligere, Iesu Christo parendum est reddere iubenti quae sunt Caesaris Caesari, quae sunt Dei Deo (Matth. XXII, 21), atque ad exemplum Apostolorum animose respondendum : obedire, oportet Deo magis quam hominibus (Actor.. V, 29). Neque tamen est, cur abiecisse obedientiam, qui ita se gerant, arguantur; etenim si principum voluntas cum Dei pugnat voluntate et legibus, ipsi potestatis suae modum excedunt, iustitiamque pervertunt: neque eorum tunc valere potest auctoritas, quae, ubi iustitia non est, nulla est.

Ut autem iustitia retineatur in imperio, illud magnopere interest, eos qui civitates administrant intelligere, non privati cuiusquam commodo politicam potestatem esse natam: procurationemque reipublicae ad utilitatem eorum qui commissi sunt, non ad eorum quibus commissa est, geri oportere. Principes a Deo optimo maximo, unde sibi auctoritas data, exempla sumant: eiusque imaginem sibi in administranda republica proponentes, populo praesint cum aequitate et fide, et ad eam, quae necessaria est, severitatem paternam caritatem adhibeant. Huius rei caussa sacrarum Litterarum oraculis monentur, sibimetipsis Regi regum et Domino dominantium aliquando rationem esse reddendam; si officium deseruerint, fieri non posse, ut Dei severitatem ulla ratione effugiant. Altissimus interrogabit opera vestra et cogitationes scrutabitur. Quoniam cum essetis ministri regni illius, non recte iudicastis... horrende et cito apparebit vobis, quoniam iudicium durissimum his qui praesunt fiet.... Non enim subtrahet personam cuiusquam Deus, nec verebitur magnitudinem cuiusquam, quoniam pusillum et magnum ipse fecit, et aequaliter cura est illi de omnibus. Fortioribus autem fortior instat cruciatio (Sap. VI, 4, 5, 6, 8).


Quibus praeceptis rempublicam tuentibus, omnis seditionum vel caussa vel libido tollitur: in tuto futura sunt honos et securitas principum, quies et salus civitatum. Dignitati quoque civium optime consulitur: quibus in obedientia ipsa concessum est decus illud retinere, quod est hominis excellentiae consentaneum. Intelligunt enim, Dei iudicio non esse servum neque liberum; unum esse dominum omnium, divitem in omnes qui invocant illum (Rom. X, 12) : se autem idcirco subesse et obtemperare principibus, quod imaginem quodammodo referant Dei, cui servire regnare est.

Hoc vero semper egit Ecclesia, ut christiana ista civilis potestatis forma non mentibus solum inhaeresceret, sed etiam publica populorum vita moribusque exprimeretur. Quamdiu ad gubernacula rei publicae imperatores ethnici sederunt, qui assurgere ad eam imperii formam, quam adumbravimus, superstitione prohibebantur, instillare illam studuit mentibus populorum, qui simul ac christiana instituta susciperent, ad haec ipsa exigere vitam suam velle debebant. Itaque pastores animarum, exempla Pauli Apostoli renovantes, cura et diligentia summa populis praecipere consueverunt, principibus et potestatibus subditos esse, dicto obedire (Ad Tit. III, 1) : item orare Deum pro cunctis hominibus, sed nominatim pro regibus et omnibus qui in sublimitate sunt: hoc enim acceptum est coram Salvatore nostro Deo (I Timoth II, 1- 3). Atque ad hanc rem omnino praeclara documenta christiani veteres reliquerunt: qui cum ab imperatoribus ethnicis iniustissime et crudelissime vexarentur, numquam tamen praetermiserunt gerere se obedienter et submisse, plane ut illi crudelitate, isti obsequio certare viderentur. Tanta autem modestia, tam certa parendi voluntas plus erat cognita, quam ut obscurari per calumniam malitiamque inimicorum posset. Quamobrem qui pro christiano nomine essent apud imperatores publice caussam dicturi, ii hoc potissimum argumento iniquum esse convincebant in christianos animadvertere legibus quod in oculis omnium convenienter legibus in exemplum viverent. Marcum Aurelium Antoninum et Lucium Aurelium Commodum filium eius sic Athenagoras confidenter alloquebatur: Sinitis nos, qui nihil mali patramus, immo omnium piissime iustissimeque eum erga Deum, tum erga imperium vestrum nos gerimus, exagitari, rapi, fugari (Legat. pro Christianis). Pari modo Tertullianus laudi christianis aperte dabat, quod amici essent Imperio optimi et certissimi ex omnibus : Christianus nullius est hostis, nedum Imperatoris, quem sciens a Deo suo constitui, necesse est ut ipsum diligat et revereatur et honoret, et salvum velit cum toto romano imperio (Apolog. n. 35). Neque dubitabat affirmare, in imperii finibus tanto magis numerum minui inimicorum consuevisse, quanto cresceret christianorum: Nunc pauciores hostes habetis prae multitudine christianorum, pene omnium civitatum pene omnes cives christianos habendo (Apolog. n. 37). Praeclarum est quoque de eadem re testimonium in Epistola ad Diognetum, quae confirmat, solitos eo tempore christianos fuisse, non solum inservire legibus, sed in omni officio plus etiam ac perfectius sua sponte facere, quam cogerentur facere legibus : Christiani obsequantur legibus, quae sancitae sunt, et suae vitae genere leges supersunt.


Alia sane tum caussa erat, cum a fide christiana, aut quoquo modo ab officio deficere Imperatorum edictis ac Praetorum minis iuberentur: quibus temporibus profecto displicere hominibus quam Deo maluerunt. Sed in iis ipsis rerum adiunctis tantum aberat ut quicquam seditiose facerent maiestatemve imperatoriam contemnerent, ut hoc unum sibi sumerent, sese profiteri et christianos esse et nolle mutare fidem ullo modo. Ceterum nihil de resistendo cogitabant; sed placide atque hilare sic ibant ad tortoris equuleum, ut magnitudini animi cruciatuum magnitudo concederet. — Neque absimili ratione per eadem tempora christianorum vis institutorum spectata est in militia. Erat enim militis christiani, summam fortitudinem cum summo studio coniungere disciplinae militaris: animique excelsitatem immobili erga principem fide cumulare. Quod si aliquid rogaretur quod non esset honestum, uti Dei iura violare aut in insontes Christi discipulos ferrum convertere, tunc quidem imperata facere recusabat, ita tamen ut discedere ab armis atque emori pro religione mallet, quam per seditionem et turbas auctoritati publicae repugnare.

Postea vero quam respublicae principes christianos habuerunt, multo magis Ecclesia testificari ac praedicere institit, quantum in auctoritate imperantium inesset sanctitatis: ex quo futurum erat, ut populis, cum de principatu cogitarent, sacrae cuiusdam maiestatis species occurreret, quae ad maiorem principum cum verecundiam tum amorem impelleret. Atque huius rei caussa sapienter providit ut reges sacrorum solemnibus initiarentur, quod erat in Testamento Veteri Dei auctoritate constitutum. — Quo autem tempore civilis hominum societas, tamquam e ruinis excitata imperii romani, in spem christianae magnitudinis revixit, Pontifices Romani, instituto imperio sacro, politicam potestatem singulari ratione consecraverunt. Maxima quidem ea fuit nobilitatis ad principatum accessio: neque dubitandum quin magnopere illud institutum et religiosae et civili societati semper fuisset profuturum, si quod Ecclesia spectabat, idem principes et populi semper speetavissent. — Et sane quietae res et satis prosperae permanserunt quamdiu inter utramque potestatem concors amicitia permansit. Si quid tumultuando peccarent populi, praesto erat conciliatrix tranquillitatis Ecclesia, quae singulos ad officium vocaret, vehementioresque cupiditates partim lenitate, partim auctoritate compesceret. Similiter si quid in gubernando peccarent principes, tum ipsa ad principes adire et populorum iura, necessitates, recta desideria commemorando, aequitatem, clementiam, benignitatem suadere. Qua ratione pluries est impetratum, ut tumultuum et bellorum civilium pericula prohiberentur.

Contra inventae a recentioribus de potestate politica doctrinae magnas iam acerbitates hominibus attulerunt, metuendumque ne extrema malorum afferant in posterum. Etenim ius imperandi nolle ad Deum referre auctorem, nihil est aliud quam politicae potestatis et pulcherrimum splendorem velle deletum et nervos incisos. Quod autem inquiunt ex arbitrio illam pendere multitudinis, primum opinione falluntur, deinde nimium levi ac flexibili fundamento statuunt principatum. His enim opinionibus quasi stimulis incitatae populares cupiditates sese efferent insolentius, magnaque cum pernicie reipublicae ad caecos motus, ad apertas seditiones prodivi cursu et facile delabentur. Revera illam, quam Reformationem vocant, cuius adiutores et duces sacram civilemque potestatem novis doctrinis funditus oppugnaverunt, repentini tumultus et audacissimae rebelliones, praesertim in Germania, consecutae sunt; idque tanta cum domestici deflagratione belli et caede, ut nullus pene locus expers turbarum et cruoris videretur. — Ex illa haeresi ortum duxit saeculo superiore falsi nominis philosophia, et ius quod appellant novam, et imperium populare, et modum nesciens licentia, quam plurimi solam libertatem putant. Ex his ad finitimas pestes ventum est, scilicet ad Communismum, ad Socialismum, ad Nihilismum, civilis nominum societatis teterrima portenta ac pene funera. Atqui tamen fautorum malorum vim nimis multi dilatare conantur, ac per speciem iuvandae multitudinis non exigua iam miseriarum incendia excitaverunt. Quae hic modo recordamur, ea nec ignota sunt nec valde longinqua.

Hoc vero est etiam gravius, quod non habent principes in tantis periculis remedia ad restituendam publicam disciplinam pacandosque animos satis idonea. Instruunt se auctoritate legum, eosque, qui rempublicam commovent, severitate poenarum coercendos putant. Recte quidem: sed tamen serio considerandum est, vim nullam poenarum futuram tantam, quae conservare res publicas sola possit. Metus enim, ut praeclare docet sanctus Thomas, est debile fundamentum; nam qui timore subduntur, si occurrat occasio qua possint impunitatem sperare, contra praesidentes insurgunt eo ardentius, quo magis contra, voluntatem ex solo timore cohibebantur. Ac praeterea ex nimio timore plerique in desperationem incidunt: desperatio autem audacter ad quaelibet attentanda praecipiat (De Regim. Princip. lib. I, cap. 10. 30). Quae quam vera sint, satis experiendo perspeximus. Itaque obediendi altiorem et efficaciorem caussam adhibere necesse est, atque omnino statuere, nec legum esse posse fructuosam severitatem, nisi homines impellantur officio, salutarique metu Dei permoveantur. Id autem impetrare ab iis maxime religio potest, quae sua vi in animos influit, ipsasque hominum flectit voluntates, ut eis, a quibus ipsi reguntur, non obsequio solum, sed etiam benevolentia et caritate adhaerescant; quae est in omni hominum coetu optima custos incolumitatis.


Quamobrem egregie Pontifices Romani communi utilitati servisse iudicandi sunt, quod Novatorum frangendos semper curaverunt tumidos inquietosque spiritus; ac persaepe monuerunt, quantum ii sint civili etiam societati periculosi. Ad hanc rem digna, quae commemoretur, Clementis VII sententia est ad Ferdinanduni Bohemiae et Hungariae regem : In hac fidei caussa tua etiam et ceterorum principum dignitas et utilitas inclusa est, cum non possit illa convelli, quin vestrarum etiam rerum labefactationem secum trahat; quod clarissime in locis istis aliquot perspectum sit. — Atque in eodem genere summa providentia et fortitudo enituit Decessorum Nostrorum, praesertim autem Clementis XII, Benedicti XIV, Leonis XII, qui cum consequentibus temporibus pravarum doctrinarum pestis latius serperet, sectarumque audacia invalescere, oppositu auctoritatis suae aditum illis intercludere conati sunt. Nos ipsi pluries denunciavimus quam gravia pericula impendeant, simulque indicavimus, quae sit coram propulsandorum ratio optima. Principibus, ceterisque rerum publicarum moderatoribus praesidium religionis obtulimus, populosque hortati sumus, ut summorum bonorum copia, quam Ecclesia suppeditat, maxime uterentur. Id nunc agimus, ut ipsum illud praesidium, quo nihil est validius, sibi rursus oblatum principes intelligant: eosque vehementer in Domino hortamur, ut religionem tueantur, et, quod interest etiam reipublicae, ea Ecclesiam libertate frui posse sinant, qua sine iniuria et communi pernicie privari non potest. 

Proiecto Ecclesia Christi neque principibus potest esse suspecta, neque populis invisa. Principes quidem ipsa monet sequi iustitiam, nullaque in re ab officio declinare: at simul eorum roborat multisque rationibus adiuvat auctoritatem. Quae in genere rerum civilium versantur, ea in potestate supremoque imperio eorum esse agnoscit et declarat: in iis, quorum iudicium, diversam licet ob caussam, ad sacram civilemque pertinet potestatem, vult existere inter utramque concordiam, cuius beneficio funestae utrique contentiones devitantur. Ad populos quod spectat, est Ecclesia saluti cunctorum hominum nata, eosque semper dilexit uti parens. Ea quippe est, quae caritate praeeunte mansuetudinem animis impertiit, humanitatem moribus, aequitatem legibus: atque honestae libertati nuspiam inimica tyrannicum dominatum semper detestari consuevit. Hanc, quae insita in Ecclesia est, bene merendi consuetudinem paucis praeclare expressit sanctus Augustinus : Docet (Ecclesia) reges prospicere populis, omnes populos se subdere regibus: ostendens quemadmodum et non omnibus omnia, et omnibus caritas, et nulli debetur iniuria (De morib. Eccl. lib. 1, cap. 30).

His de caussis opera vestra, Venerabiles Fratres, valde utilis ac plane salutaris futura est, si industriam atque opes omnes, quae Dei munere in vestra sunt potestate, ad deprecanda societatis humanae vel pericula vel incommoda Nobiscum contuleritis. Curate ac providete ut, quae de imperio deque obediendi officio ab Ecclesia catholica praecipiuntur, ea homines et plane perspecta habeant, et ad vitam agendam diligenter utantur. Vobis auctoribus et magistris saepe populi moneantur fugere vetitas sectas, a coniurationibus abborrere, nihil seditiose agere: iidemque intelligant, qui Dei caussa parent imperantibus, eorum esse rationabile obsequium, generosam obedientiam. Quoniam vero Deus est qui dat salutem regibus (Psal. CXLIII, 11), et concedit populis conquiescere in pulchritudine pacis et in tabernaculis fiduciae et in requie opulenta (Isai. XXXII, 18). Ipsum necesse est orare atque obsecrare, ut omnium mentes ad honestatem veritatemque flectat, iras compescat, optatam diu pacem tranquillitatemque orbi terrarum restituat.

Quo autem spes firmior sit impetrandi, deprecatores defensoresque salutis adhibeamus, Mariam Virginem magnam Dei parentem, auxilium christianorum, tutelam generis humani: s. Iosephum castissimum sponsum eius, cuius patrocinio plurimum universa Ecclesia confidit: Petrum et Paulum principes apostolorum, custodes et vindices nominis christiani. Interea divinorum munerum auspicem Vobis omnibus, Venerabiles Fratres, Clero et populo fidei Vestrae commisso Apostolicam Benedictionem peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae apud s. Petrum die XXIX Iunii A. MDCCCLXXXI, Pontificatus Nostri anno quarto.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
LICET MULTA
au Cardinal Deschamps archevêque de Malines et aux évêques de Belgique
du 3 août 1881 


A L'ARCHEVÊQUE DE MALINES ET 

AUX ÉVÊQUES DE BELGIQUE

A notre cher fils Victor Auguste, S. E. R. Card. Deschamps, Archevêque de Malines, et à tous tous nos Vénérables Vrères Evêques de Belgique

LÉON XIII, PAPE


Cher Fils et Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique, 

Au cours de ces dernières années, la cause du catholicisme a subi, en Belgique, des épreuves multipliées. Nous avons cependant trouvé du réconfort et de la consolation dans les nombreuses marques d'amour et de fidélité que les catholiques belges nous ont fournis si abondamment chaque fois qu'ils en ont eu l'occasion. Et, surtout, ce qui nous a fortifiés et nous donne encore de la force, c'est votre attachement signalé à notre personne, et le zèle que vous exercez pour que le peuple chrétien confié à vos soins puisse persévérer dans la pureté et l'unité de la foi catholique, et qu’il progresse chaque jour dans son amour pour l'Église  et le Vicaire du Christ. Il nous est agréable de rendre un hommage particulier à votre sollicitude à encourager par tous les moyens une bonne éducation des jeunes et à assurer aux enfants des écoles primaires une éducation religieuse établie sur des bases solides. Votre zèle est appliqué avec une égale vigilance à tout ce qui tend à l'avantage de l'éducation chrétienne dans les collèges et instituts, ainsi qu'à l'Université catholique de Louvain.

En revanche, nous ne pouvons rester ni indifférents ni impassible face à des événements qui sembleraient mettre en péril chez les Belges la bonne entente entre citoyens catholiques et les diviser en camps opposés. Il serait superflu de rappeler ici les causes et les occasions de ces différents et les encouragements qu’elles ont rencontrés là où on aurait pu le moins s’attendre. Tous ces détails, cher fils et vos vénérés frères, vous les connaissez mieux que personne ; et vous les déplorez avec nous, sachant parfaitement qu'à aucune autre époque la nécessité d'assurer et de maintenir l'union parmi les catholiques ne pouvait être aussi grande qu'à ce moment où les ennemis du nom chrétien font rage de tous côtés et s’attaque tous ensemble à l'Église.

 
Plein de sollicitude pour cette union, nous signalons les dangers qui la menacent par des controverses concernant le droit public, sujet qui, parmi vous, engendre une forte différence de sentiment. Ces controverses ont pour objet la nécessité ou l'opportunité de se conformer aux prescriptions de la doctrine catholique dans des formes de gouvernement existantes, basées sur ce qu'on appelle communément le droit moderne. Assurément, nous devons, plus que quiconque, désirer de tout cœur que la société humaine soit gouvernée de manière chrétienne et que l'influence divine du Christ pénètre et imprègne complètement tous les ordres de l'État. Dès le commencement de notre pontificat, nous manifestâmes sans tarder que telle était notre opinion ; et cela par des documents publics, et surtout par les lettres encycliques que nous avons publiées contre les erreurs du socialisme et, tout récemment, vis-à-vis du pouvoir civil. Néanmoins, tous les catholiques, s'ils veulent travailler utilement au bien commun, devraient avoir sous les yeux et imiter fidèlement la conduite prudente que l'Église elle-même adopte en de telles circonstances. Bien qu’elle maintienne et défende avec une fermeté inviolable dans toute leur intégrité la doctrine sacrée et les principes de droit, et qu’elle s’applique de tout son pouvoir à réglementer les institutions et les usages de l’ordre public, ainsi que les actes de la vie privée, sur ces mêmes principes ; néanmoins, elle observe en cela la juste mesure du temps et du lieu ; et, comme cela arrive souvent dans les affaires humaines, elle est souvent contrainte de tolérer parfois des maux qu'il serait presque impossible de prévenir, sans s'exposer à des calamités et à des troubles encore plus désastreux.

De plus, dans les discussions polémiques, il faut veiller à ne pas outrepasser les seules limites que tracent la justice et la charité, et à ne pas jeter précipitamment la faute ou la suspicion sur des hommes autrement dévoués aux doctrines de l’Église, surtout, sur ceux qui, dans l'Église elle-même, sont élevés à la dignité et au pouvoir. Nous déplorons que cela ait été fait dans votre cas, cher fils, qui, en votre qualité d'archevêque, administre le diocèse de Malines, et qui, pour vos services signalés envers l'Église et pour votre zèle dans la défense de la doctrine catholique, a été jugé digne par notre prédécesseur de sainte mémoire, Pie IX, de prendre place au sein du Collège insigne des cardinaux. Il est manifeste que la facilité avec laquelle des accusations infondées sont lancées vaguement contre le prochain, porte atteinte à la bonne réputation d'autrui et affaiblit les liens de la charité ; et qu'il outrage ceux « que le Saint-Esprit a placés pour gouverner l'Église de Dieu». C'est pour cette raison que nous souhaitons de tout notre pouvoir, et enjoignons très sérieusement aux catholiques par la présente lettre de s'abstenir de cette conduite. Qu'il leur suffise de se rappeler que c'est au Siège Apostolique et au Pontife Romain, à qui tous ont accès, qu'on a confié la charge de défendre partout les vérités catholiques, et de veiller à ce qu'aucune erreur quelle qu'elle soit, susceptible de faire du tort à la doctrine de la foi et de la morale, ou apparemment en contradiction avec elle, de se rependre ou de propager dans l'Église.

En ce qui vous concerne, cher Fils et Vénérés Frères, faites preuve de toute votre vigilance afin que tous les hommes de science, et plus particulièrement ceux à qui vous confiez la charge d'enseigner aux jeunes, soient d'un commun accord et unanimes sur toutes ces questions sur lesquelles l'enseignement du Saint-Siège ne permet aucune liberté d'opinion. Et quant aux points laissés à la discussion des savants, que leur intelligence, grâce à votre inspiration et à vos conseils, s'exerce sur eux de telle sorte que les divergences d'opinion ne détruisent pas l'union des cœurs et la concordance des volontés.

A ce sujet, le Souverain Pontife Benoît XIV, notre immortel prédécesseur, a laissé dans sa Constitution Sollicita ac provida, certaines règles pour les hommes d'étude, pleines de sagesse et d'autorité. Il leur a même proposé, comme modèle à imiter en la matière, saint Thomas d'Aquin, dont la modération du langage et la maturité du style se maintiennent aussi bien dans la lutte contre les adversaires, que dans l'exposé de la doctrine et des preuves destinées à sa défense. Nous souhaitons renouveler aux savants les recommandations de notre prédécesseur, et leur signaler ce noble modèle, qui leur apprendra non seulement la manière de continuer la controverse avec les opposants, mais aussi le caractère de la doctrine à tenir et à développer dans la culture de la philosophie et de la théologie. À maintes reprises, cher fils et vénérés frères, nous vous avons exprimé notre désir sincère de voir la sagesse de saint Thomas réintégrée dans les écoles catholiques et traitée partout avec la plus haute considération. Nous vous avons également exhorté à établir à l'Université de Louvain l'enseignement de la philosophie supérieure dans l'esprit de saint Thomas. Dans ce domaine comme dans tous les autres, nous vous avons trouvé tout à fait prêt à accéder à nos souhaits et à réaliser notre volonté. Poursuivons donc avec zèle la tâche commencée et veillons avec soin à ce que dans cette même université les sources fécondes de la philosophie chrétienne, issues des travaux de saint Thomas, soient ouvertes aux étudiants en abondance et appliquées au profit de toutes les autres branches de l'enseignement. Dans l'exécution de cette conception, si vous avez besoin de notre aide ou de nos conseils, ils ne vous manqueront jamais.

En attendant, nous prions Dieu, la source de la sagesse, l'auteur de la paix et l'ami de la charité, de vous accorder son aide favorable dans la conjoncture actuelle, et nous lui demandons une abondance de dons célestes. En gage de ces grâces et en signe de notre bienveillance particulière, nous vous accordons, avec un cœur aimant, notre bénédiction apostolique, cher fils et vénérés frères, à tout votre clergé et aux personnes confiées à votre charge.



LÉON XIII, PAPE

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA

PAPAE XIII
LITTERAE

LICET MULTA

 SS MI D. N. LEONIS XIII 

DATAE ARCHIEPISCOPO MECHLINIENSI OMNIBUSQUE BELGII EPISCOPIS

Dilecto Filio Nostro Victori Augusto S. R. E. Card. Deschamps Archiepiscopo Mechliniensi
et omnibus Venerabilibus Fratribus Belgii Episcopis.

LEO PP. XIII


Dilecte Fili Noster et Venerabiles Fratres salutem et Apostolicam Benedictionem.

Licet multa postremis hisce temporibus, in Belgio contigerint rei catholicae perniciosa, quae animum Nostrum magno dolore affecerunt, solatium tamen consolationemque percepimus ex multis constantis amoris fideique testimoniis a catholicis Belgii viris Nobis exhibitis, quoties opportuna se se offerret occasio. In primis autem Nos recreavit et recreat egregia vestra in Nos voluntas, studiumque a vobis impensum, ut christianus populus vobis commissus in fidei catholicae sinceritate et unitate persistat, et amore in Ecclesiam Christique Vicarium in dies crescat. Placet autem id Vobis maxime laudi tribuere, quod optimae iuventutis institutioni omni industria studetis, providentes ut in primis litterarum scholis de religione doctrina large adolescentibus tradatur. Nec minore cura contenditis ut christianae educationi cuncta benevertant in Gymnasiis etiam et Lyceis, et in ipsa Lovaniensi studiorum Universitate.

Nihilominus hac in re quieto aut securo Nos animo esse non sinunt quae catholicorum hominum concordiae periculum creare penes Belgas videntur, eosque in contraria studia distrahere. Supervacaneum porro est hic memorare quae fuerint veteres recentesque dissidiorum caussae, occasiones, incitamenta, inde etiam profecta, unde minus expectandum esse videbatur: ea vos, dilecte Fili Noster et Venerabiles fratres, prae ceteris intelligitis et Nobiscum deploratis, cum probe noveritis nullo unquam tempore tantam fuisse concordiae inter omnes catholicos viros conciliandae et servandae necessitatem, quantam hoc nostro, quo christiani nominis hostes unanimi impetu Ecclesiam undique adoriuntur.

Itaque de ea tuenda solliciti, monemus, minus eidem favere nonnullas de iure publico controversias, quae solent animos apud vos maxime, commovere: versantur autem circa necessitatem vel opportunitatem exigendi ad Catholicae doctrinae normam recentes rei publicae formas, iuris novi, ut aiunt, principiis innixas.—Profecto Nos ipsi ante omnes summopere cupimus ut humana societas christiano more componatur, atque ut omnes civitatis ordines divina Christi virtus penetret ac pervadat. Id Nobis propositum esse statim ostendimus a Pontificatus Nostri exordiis, publicis editis documentis; potissimum autem Litteris Encyclicis, quas adversus socialismi errores, et nuper de politico principatu evulgavimus. Attamen catholici viri omnes, si utiliter in commune bonum elaborare velint, prae oculis habeant et fideliter sequantur oportet consultam agendi rationem, quam in his rebus adhibere solet Ecclesia: quae licet caelestium doctrinarum integritatem iustitiaeque principia inviolabili firmitate tueatur, maximeque enitatur ut privatis actibus publicisque institutis et moribus eadem principia moderentur; aequam tamen habet rerum, locorum, temporumque rationem; et saepe ut in humanis rebus assolet, quaedam ali quandiu tolerare cogitur mala, quae removeri vix aut ne vix quidem possunt, quin gravioribus malis et perturbationibus aditus aperiatur.



Illud insuper in controversiis agitandis cavendum est, ne modus transiliatur, quem aequitatis caritatisque leges praescribunt; neve temere insimulentur, vel in suspicionem adducantur viri ceteroquin Ecclesiae doctrinis addicti, maxime autem qui in Ecclesia dignitate et potestate praecellunt. — Id quidem tibi, dilecte fili Noster, contigisse dolemus, qui Ecclesiae Mechliniensi Archiepiscopi auctoritate praees, quique ob egregia tua in Ecclesiam merita et catholicae doctrinae tuendae studium, dignus es habitus qui Patrum Cardinalium Collegio a Decessore Nostro f. r. Pio IX adscribereris. — Per se autem apparet, hanc in falsas insimulationes quemlibet vocandi levitatem alieno nomini detrahere, mutuae caritatis vincula relaxare, iniuriamque iis inferre quos Spiritus Sanctus posuit Episcopos regere Ecclesiam Dei: ideoque ut ab ea omnes catholici viri tempèrent summopere cupimus, graviterque monemus. Quibus quidem scire satis sit, Apostolicae Sedi Romanoque Pontifici, ad quem omnibus semper patet accessus, officium esse demandatum, catholicas ubique veritates tuendi, cavendique ne quid in Ecclesia serpat aut disseminetur, quod de fide et moribus doctrinae officere vel cum ea discrepare videatur.



Ad vos quod attinet, dilecte Fili Noster et Venerabiles Fratres, summa diligentia curate ut omnium doctorum virorum, et eorum praesertim, quibus iuventutis instituendae munus per vos est erectum, una sit mens eademque sententia in Lis, in quibus Apostolicae Sedis auctoritas dissentiendi libertatem non relinquit. In his autem quae sapientum disputationibus libere permittuntur ita, Vobis suadentibus ac mpnentibus, ingenia exerceantur, ut sententiarum diversitas animorum unitatem et voluntatum concordiam non abrumpat. Qua de re plena sapientiae ac gravitatis praecepta doctis viris tradidit immortalis memoriae Pontifex Decessor Noster Benedictus XIV in Constitutione u Sollicita ac provida; imo etiam exemplar ad imitandum proposuit sanctum Thomam Aquinatem, qui pacato semper stilo et gravi dicendi forma utitur, non solum cum docet, veritatemque argumentis communit, sed etiam cum adversarios urget et insectatur. Placet Nobis haec eadem Decessoris Nostri praecepta iterum sapientibus commendare, idemque exemplar exhibere, ex quo non modo discant qua ratione sit cum adversariis agendum, sed etiam qualem in philosophicis et theologicis disciplinis doctrinam tradi oporteat et coli. Non semel vobis, dilecte Fili Noster et Venerabiles Fratres, significavimus quantopere Nos optemus ut sancti Thomae sapientia in scholis catholicis restituatur et maximo ubique in honore habeatur. Auctores etiam Nos fuimus constituendi in Lovaniensi Academia altioris philosophiae, ad mentem s. Thomae, magisterium; qua in re, sicut et in ceteris omnibus, paratissimos vos nacti sumus desideriis Nostris obsequi voluntatemque Nostram perficere. Coepta igitur alacriter insistite, et studiose curate, ut in eadem Academia christianae philosophiae uberes fontes, e s. Thomae Aquinatis operibus erumpentes, large copioseque auditoribus recludantur, et ad omnium aliarum disciplinarum utilitatem deriventur. Qua in re neque consilium neque operam Nostram, ubi opus fuerit, Vobis unquam deesse sinemus.

Interim vero a Deo qui fons sapientiae est et pacis auctor caritatisque amator, opportunam necessitatibus opem imploramus, et caelestium munerum copiam omnibus adprecamur. Quorum auspicem et singularis benevolentiae Nostrae testem Apostolicam Benedictionem vobis, dilecte Fili Noster et Venerabiles Fratres, simulque universo Clero et populo curis vestris credito peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae apud S. Petrum die 3 Augusti 1881.
Pontificatus Nostri Anno Quarto.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
ETSI NOS
Sur les conditions faites à l'Eglise en Italie
du 15 février 1882 

 
A NOS VÉNÉRABLES FRÈRES LES ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES ET LES AUTRES ORDINAIRES D'ITALIE
 
LÉON XIII, PAPE

Vénérables Frères, Salut et bénédiction apostolique,

Bien que l'autorité et l'étendue du devoir apostolique Nous fassent entourer toute la république chrétienne et chacune de ses provinces de tout l'amour et de toute la vigilance qui est en Notre pouvoir, l'Italie, à l'heure présente, attire particulièrement Nos sollicitudes et Nos pensées. Ces pensées et ces sollicitudes portent plus haut que les choses humaines ; car c'est le salut éternel des âmes qui Nous occupe et Nous rend anxieux, c'est cet intérêt qui s'impose à Notre zèle et le doit tout entier concentrer à mesure que Nous le voyons exposé à de plus grands périls. Ces périls, si jamais ils furent menaçants en Italie, c'est, surtout aujourd'hui, alors que la condition même de l'Etat civil est un fléau pour la religion. Nous en sommes d'autant plus affecté qu'une intime alliance Nous unit à l'Italie, où Dieu a placé la demeure de son Vicaire, le magistère de la vérité et le centre de l'unité catholique.

Déjà plusieurs fois Nous avons averti les peuples de prendre garde, et invité les individus à comprendre quels devoirs leur incombent en de si funestes circonstances. Néanmoins, les maux s'aggravent, et Nous voulons, Vénérables Frères, les signaler à votre plus diligente attention, afin qu'ayant observé la pente des choses publiques, vous fortifiiez avec plus de vigilance l'esprit des peuples et l'entouriez de tous les secours, de peur que le plus précieux trésor, la Foi catholique, ne leur soit arraché.

Une secte pernicieuse, dont les auteurs et les chefs ne cachent ni ne déguisent leurs desseins, a pris position depuis longtemps en Italie ; après avoir déclaré la guerre à Jésus-Christ, elle s'efforce de dépouiller le peuple des institutions chrétiennes. Jusqu'où déjà sont allées ses audaces, il Nous est d'autant moins nécessaire de le dire, Vénérables Frères, que les graves atteintes et les ruines que les mœurs et la religion ont à déplorer s'étalent sous vos yeux.

Au milieu des peuples de l'Italie, toujours si constamment fidèles à la foi de leurs pères, la liberté de l'Eglise est de toute part atteinte ; chaque jour, on redouble d'efforts pour effacer des institutions publiques cette forme, cette empreinte chrétienne qui a été toujours et à bon droit le sceau des gloires de l'Italie. Les maisons religieuses supprimées, les biens de l'Eglise confisqués, des unions conjugales formées en dehors des lois et des rits catholiques, le rôle de l'autorité religieuse effacé dans l'éducation de la jeunesse : elle est sans fin et sans mesure, cette cruelle et déplorable guerre déclarée au Siège apostolique, cette guerre pour laquelle l'Eglise est sous le poids d'inexprimables souffrances, et le Pontife romain se trouve réduit aux plus extrêmes angoisses. Car, dépouillé du principat civil, il lui a fallu tomber sous l'empire et à la merci d'un pouvoir étranger.

Mais Rome, la plus auguste des cités chrétiennes, est une place ouverte à tous les ennemis de l'Eglise ; de profanes nouveautés la souillent ; çà et là, des temples et des écoles y sont consacrés à l'hérésie. On dit même qu'elle va recevoir, cette année, les députés et les chefs de la secte la plus acharnée contre le catholicisme, qui s'y sont donné rendez-vous pour une solennelle assemblée. Les raisons qui ont déterminé le choix de ce théâtre ne sont point un mystère : ils veulent par cette outrageante provocation assouvir la haine qu'ils nourrissent contre l'Eglise, et approcher au plus près leurs torches incendiaires du Pontificat romain en l'attaquant dans son siège même. L'Eglise, sans aucun doute, enfin victorieuse, déjouera les menées impies des hommes ; il est pourtant acquis et d'expérience que leurs complots ne tendent à rien moins qu'à renverser tout le corps de l'Eglise avec son Chef, et, s'il était possible, à éteindre la religion. Rêver de tels projets pour de prétendus amis de l'honneur italien, paraît chose incroyable ; car la ruine de la foi catholique tarirait pour l'Italie, la source des biens les plus précieux.

Si, en effet, la religion chrétienne a créé pour tous les peuples les meilleurs garanties de la prospérité, la sainteté des droits et la tutelle de la justice ; si, par son influence, elle a partout dompté les passions aveugles et téméraires, elle, la compagne et la protectrice de toute honnêteté, de toute noblesse, de toute grandeur ; si partout elle a rappelé à une paix durable et à la parfaite harmonie toutes les classes et, les divers membres de la société, l'Italie a reçu de ses bienfaits une plus riche part que toute autre nation. C'est, en vérité, le crime et la honte d'un trop grand nombre d'oser dénoncer l'Eglise comme nuisible au salut et à la prospérité de la chose publique, et de regarder le Pontificat romain comme l'ennemi de la grandeur du nom italien.

Mais les monuments du passé ont facilement raison de semblables injures et d'aussi absurdes calomnies. C'est à l'Eglise et aux Pontifes romains que l'Italie doit surtout d'avoir propagé sa gloire chez tous les peuples, de n'avoir point succombé aux agressions réitérées des Barbares, d'avoir opposé des armes victorieuses à la féroce invasion des Turcs, d'avoir conservé longtemps en bien des choses une mesure légitime de juste liberté, d'avoir enrichi ses cités de nombreux et immortels monuments de la science et des arts. Ce n'est certes pas la dernière gloire des Pontifes romains d'avoir conservé unies dans une commune foi les provinces de l'Italie, différentes de mœurs et de génie, et de les avoir délivrées des plus funestes discordes. Plusieurs fois, dans des temps troublés et calamiteux, la chose publique allait courir les derniers risques, si le Pontificat romain ne l'eût préservée par sa puissance salutaire. Son influence ne sera pas moins utile dans l'avenir si la malice des hommes ne vient en intercepter la vertu ou en étouffer la liberté. Cette force bienfaisante, qui est propre aux institutions catholiques, parce qu'elle en découle comme naturellement, est immuable et perpétuelle.

De même que pour le salut des âmes, la religion catholique embrasse toutes les contrées sans limites de temps et d'espace, ainsi partout et toujours dans les choses civiles elle se présente et se répand pour les vrais intérêts de l'humanité. A tant de biens perdus succèdent des maux suprêmes ; car les ennemis de la sagesse chrétienne, quelles que soient leurs prétentions contraires, conduisent la société à sa ruine. Rien de plus efficace que leurs doctrines pour allumer dans les âmes des flammes violentes et attiser les passions les plus pernicieuses. Dans le domaine de la science, ils répudient les célestes lumières de la Foi ; or, une fois ce flambeau éteint, l'esprit humain est d'ordinaire entraîné dans l'erreur, ne voit plus le vrai, et vient aisément sombrer dans les bas-fonds d'un abject e honteux matérialisme. — En matière de mœurs, ils rejettent dédaigneusement l'éternelle et immuable raison, et méprisent Dieu, souverain législateur et suprême vengeur ; or, ces fondements arrachés, il ne reste plus aux lois de sanction suffisante ; la règle de la vie ne relève que de la volonté et de l'arbitre de l'homme. Dans la société, la liberté sans mesure, qu'ils prônent et poursuivent, engendre la licence, et la licence se fait suivre de près par le renversement de l'ordre, le plus funeste fléau de la chose publique. De fait, on n'a pas vu de société plus hideuse et plus misérable que celles où de pareils hommes et de pareilles doctrines ont pu prévaloir un moment.
Si de récents exemples n'en faisaient foi, on se refuserait à croire que des hommes, dans l'emportement d'une audace furieuse et criminelle, aient pu se précipiter dans de pareils excès, et, en retenant comme par dérision le nom de liberté, se livrer à des saturnales de meurtres et d'incendies. Si l'Italie n'a point encore éprouvé de pareilles terreurs, Nous le devons attribuer d'abord à une singulière protection de Dieu, mais reconnaître ensuite pour expliquer cette préservation que les peuples de l'Italie, fidèles pour l'immense majorité à la Religion catholique, n'ont pu être dominés par le vice des doctrines honteuses que Nous avons dénoncées. Que si les remparts élevés par la religion viennent à crouler, l'Italie tombera elle aussi dans ces mêmes abîmes, dont les plus grandes et les plus florissantes nations ont été quelquefois victimes.

Les mêmes doctrines doivent entraîner les mêmes conséquences, et puisque, les germes sont infectés du même poison, il est impossible qu'ils ne produisent pas les mêmes fruits. Bien plus l'Italie payerait peut-être plus cher son apostasie, parce que chez elle l'ingratitude mettrait le comble à la perfidie et à l'impiété. Ce n'est pas par hasard, ou par un caprice de la volonté humaine, qu'il a été, dès l'origine, donné à l'Italie d'être associée au salut conquis par Jésus-Christ, de posséder dans son sein la Chaire de Pierre et de jouir, pendant un long cours de siècles des bienfaits incomparables et divins dont la religion catholique est la source naturelle. Elle devrait donc grandement redouter pour elle-même ce que l'apôtre Paul annonçait avec menace à des peuples ingrats : « La terre, qui, abreuvée des fréquentes eaux du ciel, donne des fruits utiles à ceux qui la cultivent, reçoit la bénédiction de Dieu ; celle, au contraire, qui ne porte que des ronces et des épines, celle-là est réprouvée, et proche de la malédiction qui se consume dans le feu (Hebr. VI, 7-8). » Que Dieu écarte un si épouvantable malheur ! Que tous donnent une attention sérieuse aux périls qui en partie Nous affligent, et en partie Nous menacent du côté de ceux qui, servant les intérêts des sectes, et non pas l'intérêt public, ont voué à l'Eglise une guerre à mort.

Certes, s'ils étaient sages, s'ils portaient à leur patrie un véritable amour, loin de tenir l'Eglise en défiance et de s'efforcer, sous l'empire d'injurieux soupçons, de lui ravir sa liberté nécessaire, mieux inspirés ils s'emploieraient de tout leur pouvoir à la défendre, à la protéger et pourvoiraient d'abord à remettre le Pontife Romain en possession de ses droits. En effet, plus la lutte engagée contre le Siège apostolique nuit à l'Eglise, plus elle est funeste à la cause de l'Italie. Là-dessus, d'ailleurs, Nous avons déjà publié notre pensée en ces termes : « Dites que la chose publique en Italie ne saura prospérer, ni prendre une consistance assurée et tranquille, si l'on ne pourvoit à la dignité du Siège romain et à la liberté du Pontife suprême, ainsi que tous les droits le réclament. »

C'est pourquoi, comme Nous n'avons rien plus à cœur que le salut des intérêts chrétiens, et comme Nous sommes ému du péril où se trouvent, à l'heure présente, les peuples d'Italie, Nous vous exhortons, Vénérables Frères, plus ardemment que jamais à unir aux Nôtres vos soins et votre amour pour trouver le remède à tant de maux.

Et d'abord, efforcez-vous de faire comprendre à vos peuples de quel prix est pour eux la Foi catholique et combien chèrement il la faut défendre. Mais, comme les ennemis et les assaillants du nom catholique usent de mille pratiques et de mille feintes pour séduire plus aisément ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, il importe souverainement de démasquer, de traduire au grand jour leurs secrets conseils, afin qu'après avoir ouvert les yeux sur leurs desseins, les catholiques sentent se réveiller l'ardeur de leurs âmes, et se décident à défendre ouvertement et intrépidement l'Eglise, le Pontife Romain, c'est-à-dire leur salut.

Jusqu'à présent, soit par inexpérience du nouvel état de choses, soit faute de s'être suffisamment rendu compte de l'étendue du péril, le courage de plusieurs, dont on pouvait beaucoup attendre, n'a pas paru se déployer avec toute l'activité et toute la vigueur que demandait le soutien d'une si grande cause. Mais, maintenant que nous avons appris par expérience en quels temps nous sommes, rien ne serait plus funeste que de supporter avec une lâche inertie la malice des méchants qui jamais ne se lasse, et de leur laisser le champ libre pour persécuter l'Eglise jusqu'à pleine satisfaction de leur haine. Plus prudents que les fils de la lumière, ils ont déjà beaucoup osé ; inférieurs en nombre, plus puissants par la ruse et la richesse, ils ont eu vite fait d'allumer au milieu de nous un vaste incendie de malheurs. Que tous les amis du nom catholique comprennent donc enfin qu'il est temps d'oser quelques efforts et de s'arracher à tout prix à une languissante insouciance, car on n'est pas plus promptement opprimé qu'en dormant dans une lâche sécurité. Qu'ils voient comment le noble courage de leurs ancêtres n'a connu aucune crainte ni aucun repos ; comment, par leurs infatigables travaux et au prix de leur sang, la Foi catholique a grandi dans le monde. Pour vous, Vénérables Frères, réveillez les endormis, stimulez les hésitants ; par vos exemples et votre autorité, formez-les tous à remplir avec constance et courage les devoirs qui sont l'action de la vie chrétienne.

Afin d'entretenir et développer ce courage ressuscité, il faut pourvoir à faire fleurir et croitre en nombre, en harmonie et en fécondité les associations, dont la fin principale doit être de conserver et d'exciter le zèle de la foi chrétienne et des autres vertus. Telles sont les associations de jeunes gens, d'ouvriers ; tels les comités organisés par les catholiques avec réunions périodiques ; telles les institutions destinées à soulager l'indigence, à protéger la sanctification des jours de fête, à instruire les enfants du peuple, et plusieurs autres du même genre. Et comme il est d'intérêt suprême, pour la question chrétienne, que le Pontife Romain soit et paraisse bien, dans le gouvernement de l'Eglise, libre de tout péril, de toute vexation, de toute entrave, il faut, pour procurer ce résultat, employer l'action, les pétitions, mettre tout en œuvre, autant que possible, dans les limites de la loi, et ne se donner nul repos qu'on ne Nous ait rendu en réalité et point en apparence cette liberté à laquelle non-seulement le bien de l'Eglise, mais la prospérité de l'Italie et la paix des nations chrétiennes se rattachent par des liens nécessaires.

Il importe ensuite souverainement de publier et de répandre partout de bons écrits. — Ceux qu'une haine mortelle sépare de l'Eglise savent combattre avec la plume et s'en faire une arme redoutable pour le mal. De là ce déluge de mauvais livres ; de là, ces journaux de désordre et d'iniquité dont les lois sont impuissantes à réfréner les excès, et la pudeur à contenir les tristes débordements. Tout ce que ces dernières années ont vu de troubles et de séditions, ils entreprennent de le justifier : ils dissimulent ou ils corrompent la vérité ; ils poursuivent avec hostilité l'Eglise et le Pontife Suprême de malédictions quotidiennes et d'accusations calomnieuses ; et il n'est pas d'opinions si absurdes et si nuisibles qu'ils ne s'efforcent de propager. Ce mal immense gagne tous les jours du terrain ; il faut en arrêter la violence. Vous devez, par de graves et sévères avertissements, amener les fidèles à se tenir sur leurs gardes et à mettre une religieuse prudence dans le choix de leurs lectures.

De plus, aux écrits il faut opposer les écrits ; que cet instrument si puissant pour la ruine devienne puissant pour le salut des hommes, et que le remède découle de la source même du poison. Dans ce but, il est à désirer qu'au moins dans chaque province on crée quelque organe d'enseignement pour instruire publiquement le peuple des graves devoirs qui incombent à tous les chrétiens à l'égard de l'Eglise, et cela par le moyen de publications fréquentes, et, s'il est possible, quotidiennes. Que l'on y mette surtout en lumière les mérites que la religion catholique s'est acquis auprès de tous les peuples ; que l'on montre combien son influence est heureuse et salutaire pour les intérêts privés et publics ; que l'on établisse combien il importe de replacer promptement l'Eglise dans la société au poste d'honneur que réclament sa divine grandeur et l'intérêt des nations. Pour cela, il est nécessaire que ceux qui se dévoueront à écrire, observent plusieurs points : que tous aient le même but devant les yeux ; qu'ils déterminent avec une sage précision les mesures opportunes et qu'ils les exécutent ; qu'ils ne passent sous silence rien de ce qui peut être utile ou avantageux à connaître ; dans un langage grave et modéré, qu'ils reprennent les erreurs et les vices, sans aigreur dans le reproche, avec indulgence pour les personnes ; puis, qu'ils usent d'une manière de dire claire et facile, à la portée de tout le monde.

Quant à tous ceux qui vraiment et de tout cœur veulent voir fleurir la religion et la société, défendues par le génie et par la presse, que ceux-là protègent de leurs libéralités la fécondité de la presse et du génie, chacun proportionnant ses largesses à sa fortune. Les soldats de la presse ont un absolu besoin de ces secours, sans les quels leurs travaux n'auraient pas de fruits, ou n'auraient que des fruits incertains ou chétifs. Dans cette œuvre, si quelques vexations attendent Nos fils dévoués, s'il leur faut soutenir le combat, qu'ils osent descendre dans l'arène ; un chrétien ne saurait souffrir pour une plus juste cause que pour préserver la religion d'être déchirée par les méchants. Car si l'Eglise a engendré et élevé des fils, ce n'est pas pour qu'aux heures difficiles elle ne pût en attendre aucun secours, mais bien pour qu'à son repos et à d'égoïstes intérêts chacun préférât le salut des âmes et l'intégrité de la cause chrétienne.

Mais vos sollicitudes principales, Vénérables Frères, doivent avoir pour objet de former de dignes ministres de Dieu. Si les évêques doivent mettre tous leurs soins et leur zèle à former la jeunesse, ils les doivent multiplier en faveur des clercs qui grandissent pour l'espoir de l'Eglise, et seront un jour associés aux plus saints ministères. De graves raisons, qui sont de tous les temps, demandent que les prêtres soient ornés de grandes et fortes vertus ; toutefois, les temps où nous vivons exigent plus encore. En effet, la défense de la foi catholique, qui revient surtout aux prêtres et qui est aujourd'hui si nécessaire, réclame une doctrine qui ne soit point vulgaire ni médiocre, mais éminente et variée ; une doctrine qui n'embrasse pas seulement la science sacrée, mais aussi la science philosophique ; riche enfin de toutes les découvertes physiques et historiques.

Il faut déraciner les multiples erreurs de ceux qui s'attachent à saper chacun des fondements de la sa gesse chrétienne. Souvent il faut lutter avec des adversaires très préparés, opiniâtres dans la controverse, qui empruntent perfidement des armes à toutes les branches de la science. De même au jourd'hui, vu la profondeur et l'étendue de la corruption qui règne, les prêtres ont besoin d'un surcroît particulier de constance et de vertu. Ils ne peuvent éviter le commerce des hommes ; les devoirs de leur charge, les mettent en relations intimes avec les peuples, et cela au milieu des villes où il n'est presque pas de passion qui ne puisse se donner libre carrière jusqu'en ses excès les plus effrénés. D'où il suit que la vertu du clergé doit avoir, en ce temps, une trempe assez forte pour rester elle-même inébranlable, pour vaincre les séductions du plaisir et dominer, sans en recevoir aucune atteinte, la contagion des exemples.

De plus, les lois que l'on a portées au détriment de l'Eglise ont çà et là diminué les vocations cléricales ; de sorte que les élus de la grâce divine pour les ordres sacrés doivent doubler leur tâche et compenser le petit nombre par l'excellence du dévouement, du zèle et de la piété. Ils n'y sauraient suffire, s'ils n'acquièrent une âme résolue, mortifiée, incorruptible, ardente de charité, prête à porter avec joie toutes les souffrances pour le salut éternel des hommes. Or, une pareille tâche demande une longue et diligente préparation ; de si grandes choses ne s'improvisent pas.

Ceux-là auront un sacerdoce saint et fécond qui s'y seront exercés dès leur jeunesse, à qui la discipline aura fait faire de tels progrès que les vertus dont Nous avons parlé paraîtront en eux moins une conquête qu'une seconde nature. C'est pourquoi, Vénérables Frères, les séminaires réclament à juste titre la meilleure part de votre cœur, de votre zèle et de votre vigilance. Quant aux mœurs et à la vertu, votre sagesse n'ignore pas de quels préceptes et de quels enseignements la jeunesse des clercs veut être entourée.

Pour les hautes sciences, Nos lettres encycliques Æterni Patris en ont tracé la voie et la meilleure méthode. Mais comme un grand nombre d'esprits distingués ont réalisé plusieurs inventions sages et utiles, qu'il conviendrait d'autant moins d'ignorer que les impies ont coutume de se saisir avidement de tous les progrès que chaque jour apporte pour s'en faire des armes nouvelles et les tournent contre les vérités révélées, donnez, Vénérables Frères, tous vos soins à ce que la jeunesse cléricale, non-seulement s'applique plus que par le passé à l'étude des sciences naturelles, mais soit aussi pleinement instruite dans les matières qui touchent à l'interprétation ou à l'autorité des Ecritures sacrées.

Nous n'ignorons pas, certainement, que bien des choses doivent concourir à la perfection de bonnes études, dont pourtant les séminaires d'Italie, par suite de lois fâcheuses, sont privés en tout ou en partie. Aussi, pour sauvegarder cet intérêt, faut-il aujourd'hui que, par leur sagesse et leur munificence, Nos fidèles s'étudient à bien mériter de la religion catholique. La pieuse générosité de Nos ancêtres avait admirablement pourvu à tous ces besoins. L'Eglise, à force de prudence et d'économie, avait pu se dispenser de recommander à la charité de ses enfants la tutelle et l'entretien des choses sacrées. Mais son patrimoine légitime et sacro-saint, que les injures des siècles passés avaient épargné, la tempête de nos jours l'a dissipé.

C'est pourquoi les circonstances présentes invitent les amis du nom catholique à continuer les libéralités de leurs ancêtres. La France, la Belgique, d'autres nations encore, dans une cause à peu près semblable, Nous offrent d'illustres, exemples de générosité, auxquels la postérité payera le même tribut d'admiration que les contemporains. Nous ne doutons pas que les peuples d'Italie, émue par la considération des mêmes nécessités, ne se montrent, dans la mesure de leurs ressources, dignes de leurs pères, émules des exemples de leurs frères.

Nous fondons, Vénérables Frères, dans les œuvres que Nous venons de signaler, les meilleures espérances de consolation et de salut. Toutefois, en tous conseils, en ceux surtout qui ont pour objet le salut public, les forces humaines ont besoin d'être soutenues par le secours du Dieu Tout-Puissant, qui tient dans sa main les volontés des individus comme le cours et la fortune des empires. Il faut donc l'invoquer par d'ardentes prières, le supplier de jeter les yeux sur cette terre d'Italie, enrichie par lui de bienfaits déjà si nombreux, d'y garder toujours le bien suprême, la Foi catholique, après avoir dissipé toutes les menaces de périls.

Pour la même fin, il faut implorer l'Immaculée Vierge Marie, l'auguste Mère de Dieu, aide et protectrice des bons conseils, avec son très saint époux, Joseph, gardien et patron des nations catholiques.

Dans le même sentiment, conjurons les grands apôtres Pierre et Paul de conserver intacts, au milieu des peuples d'Italie, les fruits de leurs travaux, et de transmettre saint et sans tache, à la dernière postérité, le nom catholique dans lequel ils engendrèrent nos pères au prix de leur sang.

Confiant en ces célestes patronages, Nous vous accordons de grand cœur, dans le Seigneur, Vénérables Frères, à vous et aux peuples confiés à votre garde, la bénédiction apostolique comme gage des bénédictions divines et témoignage de Notre particulière bienveillance.

Donné à Rome, auprès de Saint- Pierre, le XV février de l'année MDCCCLXXXII, quatrième année de Notre pontificat.

LÉON XIII, PAPE.

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA

PAPAE XIII
LITTERAE

ETSI NOS

 SS MI D. N. LEONIS XIII 


LEO PP. XIII

Venerabiles Fratres salutem et Apostolicam Benedictionem.

Quantunque Noi, in funzione dell’autorità e della grandezza del ministero Apostolico abbracciamo tutto il mondo cristiano e le singole parti dello stesso con tutta la vigilanza e la carità di cui siamo capaci, tuttavia al presente è l’Italia che richiama su di sé in particolar modo le Nostre cure e i Nostri pensieri.

In queste riflessioni e in queste cure, la Nostra attenzione è rivolta ad una cosa ben più nobile e sublime di quelle umane; infatti siamo in angoscia e in grande trepidazione per la salvezza eterna delle anime, per la quale è tanto più necessario che continuamente s’impieghi tutto il Nostro zelo, quanto maggiori sono i pericoli a cui la vediamo esposta.

Siffatti pericoli, se in altro tempo furono gravi in Italia, senza dubbio oggi sono gravissimi, poiché lo stato medesimo delle cose pubbliche è grandemente funesto al benessere della religione. Il che tanto più profondamente Ci turba l’animo, in quanto vincoli di speciali relazioni Ci uniscono a questa Italia, nella quale Iddio collocò la sede del suo Vicario, la cattedra della verità, e il centro dell’unità cattolica. Già altre volte ammonimmo il popolo che stesse in guardia, e che ognuno ben comprendesse quali siano i propri doveri in tante occasioni avverse. Tuttavia, crescendo sempre più i mali, vogliamo che Voi, Venerabili Fratelli, rivolgiate ad essi più attentamente il pensiero e, conosciuto il peggioramento continuo delle cose pubbliche, cerchiate di premunire con maggiore diligenza gli animi delle moltitudini, rinforzandoli con ogni mezzo di difesa, affinché non venga loro rapito il più prezioso dei tesori, la fede cattolica.

Una dannosissima setta, i cui autori e corifei non celano né dissimulano affatto le loro mire, già da gran tempo ha preso posto in Italia e, intimata la guerra a Gesù Cristo, si propone di spogliare in tutto i popoli di ogni cristiana istituzione. Quanto abbia proceduto nei suoi attentati non occorre qui ricordarlo, tanto più che Vi stanno innanzi agli occhi, Venerabili Fratelli, il guasto e le rovine già recate sia alla religione, sia ai costumi.

Presso i popoli italiani, che in ogni tempo si tennero fedeli e costanti nella religione ereditata dagli avi, ristretta ora ovunque la libertà della Chiesa, di giorno in giorno si tenta il più possibile di cancellare da tutte le pubbliche istituzioni quella impronta e quel carattere cristiano in forza dei quali fu sempre grande il popolo italiano. Soppressi gli Ordini religiosi; confiscati i beni della Chiesa; considerati validi come matrimoni le unioni contratte fuori del rito cattolico; esclusa l’autorità ecclesiastica dall’insegnamento della gioventù: non ha fine, né tregua la crudele e luttuosa guerra mossa contro la Sede Apostolica. Pertanto la Chiesa si trova oppressa oltre ogni dire, e il Romano Pontefice è stretto da gravissime difficoltà. Infatti, spogliato della sovranità temporale, cadde necessariamente nel potere di altri.

E Roma, la più augusta città del mondo cristiano, è divenuta campo aperto a tutti i nemici della Chiesa, e si vede profanata da riprovevoli novità, con scuole e templi al servizio dell’eresia. Anzi, pare che addirittura in questo stesso anno sia destinata ad accogliere i rappresentanti e i capi della setta più ostile alla religione cattolica, i quali vanno appunto pensando di radunarsi qui in congresso. È abbastanza palese il motivo che li ha spinti a scegliere questo luogo: vogliono con un’ingiuria sfrontata sfogare l’odio che portano alla Chiesa, e lanciare da vicino funesti segnali di guerra al Papato, sfidandolo nella sua stessa sede. 

Non è certamente da dubitare che la Chiesa esca alla fine vittoriosa dagli empi assalti degli uomini: è tuttavia certo e manifesto che essi con siffatte arti intendono colpire, insieme con il Capo, l’intero corpo della Chiesa, e distruggere, se fosse possibile, la religione.
In verità, sembra incredibile che costoro, che si professano devotissimi alla famiglia italiana, vogliano questo poiché la famiglia italiana, se si spegnesse la fede cattolica, resterebbe necessariamente privata di una fonte di vantaggi supremi. Infatti, se la religione cristiana apportò a tutte le nazioni ottimi motivi di salvezza, quali la santità dei diritti e la tutela della giustizia; se per ogni dove, compagna e guida a tutto ciò che è onesto, lodevole e grande, con la sua virtù domò le cieche ed avventate passioni degli uomini; se in ogni contrada ridusse a perfetta e stabile concordia i vari ordini dei cittadini e le diverse membra dello Stato, certamente una maggior copia di benefici più largamente che alle altre essa apportò alla nazione italiana.

Molti, con loro disonore ed infamia, vanno dicendo che la Chiesa è avversa e nuoce alla prosperità o ai progressi dello Stato, e ritengono che il Romano Pontefice sia contrario alla felicità e alla grandezza del nome italiano. Ma le accuse e le assurde calunnie di costoro vengono solennemente smentite dalle memorie dei tempi passati. Difatti l’Italia deve molto alla Chiesa e ai Sommi Pontefici, se diffuse presso tutte le genti la propria gloria, se non soggiacque ai ripetuti assalti dei barbari, se respinse invitta le aggressioni enormi dei Turchi, e in molte cose conservò a lungo una giusta e legittima libertà, ed arricchì le sue città di tanti monumenti immortali di arti e di scienze. Né ultima fra le glorie dei Romani Pontefici è l’aver mantenuto unite, mercé la stessa fede e la stessa religione, le province italiane diverse per indole e per costumi, e l’averle così liberate dalle più funeste discordie. Anzi, nei peggiori frangenti più volte le cose pubbliche sarebbero precipitate in situazioni rovinose se il Romano Pontificato non fosse intervenuto a salvarle.
Né sarà da meno per l’avvenire, purché la volontà degli uomini non sorga a porre ostacolo alla sua virtù o a diminuirne la libertà. Infatti, quella forza benefica che si trova nelle istituzioni cattoliche, derivando necessariamente dalla medesima loro natura, è immutabile e perenne. Come la religione cattolica supera ogni differenza di luoghi e di tempi per la salvezza delle anime, così anche nelle cose civili, dappertutto e sempre, diffonde ampiamente i suoi tesori a beneficio degli uomini.

In verità, eliminati tanti e così grandi beni, subentrano estremi mali, in quanto quegli stessi che portano odio alla sapienza cristiana, per quanto dicano di fare il contrario, traggono in rovina la società, nulla essendovi di peggio che le loro dottrine per accendere violentemente gli animi ed eccitare le più perniciose passioni. Infatti, nell’ordine speculativo essi rigettano il lume celestiale della fede: estinto il quale la mente umana spessissimo è trascinata negli errori, non discerne il vero, e con tutta facilità cade alla fine nell’abbietto e turpe materialismo. Nell’ordine pratico, disprezzano la norma eterna ed immutabile dei costumi, e non riconoscono Dio quale supremo legislatore e vendicatore. Tolti questi fondamenti, ne consegue che, per difetto di efficace sanzione, ogni regola del vivere dipenda dalla volontà e dall’arbitrio degli uomini. Nell’ordine sociale, da quella smodata libertà che essi predicano e vogliono, nasce la licenza; alla licenza tien dietro il disordine, che è il più grande e micidiale nemico del consorzio civile. Certo una nazione non presentò spettacolo più penoso di sé o condizione più misera di quando in essa poterono signoreggiare, sia pure per breve tempo, tali dottrine e siffatti uomini. E se non si avessero esempi recenti, sembrerebbe incredibile che degli uomini, per malvagità e furibonda violenza, avessero potuto consumare tanti eccidi e, irridendo al nome di libertà, gozzovigliare fra le stragi e gli incendi. Se l’Italia fino ad ora non fu funestata da tanti eccessi, lo si deve prima di tutto attribuire a singolare beneficio di Dio. Inoltre occorre tenere presente anche questa ragione, che cioè essendo gli italiani nella maggioranza rimasti costantemente devoti alla religione cattolica, non riuscì a trionfare la licenza delle empie massime che abbiamo ricordato. 

Peraltro, ove questi ripari che offre la religione venissero abbattuti, subito irromperebbero in Italia quelle medesime calamità da cui furono percosse un tempo grandissime e fiorentissime nazioni. Infatti è giocoforza che dagli stessi principi scaturiscano gli stessi effetti; ed essendo i semi ugualmente guasti, non possano produrre che gli stessi frutti. Anzi, il popolo italiano, abbandonando la religione cattolica, dovrebbe forse aspettarsi una pena anche maggiore, perché all’enormità dell’apostasia aggiungerebbe l’enormità dell’ ingratitudine. Infatti, non dal caso o dalla volubile volontà degli uomini l’Italia ebbe il privilegio di essere fin dal principio fatta partecipe della salvezza portata da Gesù Cristo, di possedere nel suo seno la Sede del beato Pietro, e di aver goduto per lunghi secoli degli immensi e divini benefici che derivano dal cattolicesimo. Pertanto, dovrebbe temere grandemente per sé quello che l’Apostolo Paolo annunciò minacciosamente ai popoli ingrati: "Una terra imbevuta dalla pioggia che spesso cade su di essa, se produce erbe utili a quanti la coltivano, riceve la benedizione da Dio; ma se produce pruni e spine non ha alcun valore ed è vicina alla maledizione: sarà infine arsa dal fuoco!" (Eb 6,7-8).

Iddio tenga lontano tanto terrore. Tutti considerino seriamente i pericoli, sia quelli già presenti, sia quelli che incombono per iniziativa di coloro i quali, operando non alla comune utilità bensì al vantaggio delle sette, combattono con odio mortale la Chiesa. Essi, se avessero senno, se fossero accesi da vera carità di patria, non diffiderebbero certo della Chiesa, né per ingiusti sospetti si proverebbero a menomarne la originaria libertà; ché anzi volgerebbero i loro propositi, che ora sono tutti di farle guerra, a sua difesa ed aiuto, e soprattutto si darebbero cura di far rientrare nel possesso dei suoi diritti il Romano Pontefice.

Infatti, l’ostilità intrapresa contro la Sede Apostolica, quanto più torna a danno della Chiesa, tanto meno giova alla prosperità dell’Italia. In materia dichiarammo altrove il Nostro pensiero: "Proclamate che le pubbliche cose d’Italia non potranno giammai prosperare, né godere stabile tranquillità, finché non sia provveduto, come ogni diritto richiede, alla dignità della Sede Romana e alla libertà del Sommo Pontefice".

Pertanto, poiché niente Ci sta più a cuore dell’incolumità degl’interessi religiosi, ed essendo turbati per il grave rischio che corrono i popoli italiani, col più vivo calore Vi esortiamo, Venerabili Fratelli, a mettere in opera con Noi lo zelo e la carità Vostra, al fine di riparare a tante sciagure.

Innanzi tutto datevi somma premura di far comprendere ai popoli quale gran bene sia possedere la fede cattolica, e quanto sia necessario custodirla gelosamente. E poiché i nemici e i contestatori del cristianesimo, per ingannare tanto più facilmente gli incauti, molto spesso mentre scaltramente fanno una cosa, ne intendono un’altra, è molto importante che i loro occulti propositi siano pienamente messi in chiaro, affinché, scoperto quello che realmente si propongono e quale sia lo scopo dei loro sforzi, si risvegli nei cattolici una coraggiosa gara di difendere pubblicamente la Chiesa ed il Romano Pontefice, cioè la loro stessa salvezza.

Fino ad oggi la virtù di molti, che avrebbero potuto fare grandi cose, si è mostrata in certo qual modo meno risoluta nell’operare, e meno resistente alla fatica, sia che gli animi fossero inesperti delle cose nuove, sia che non avessero compreso abbastanza la gravità dei pericoli. Ma ora, conosciuti i bisogni per esperienza, nulla sarebbe più dannoso che il tollerare neghittosamente la lunga perfidia dei malvagi, e lasciare ad essi libero il campo di vessare ulteriormente e come meglio loro piace il mondo cattolico. Costoro, più prudenti invero dei figli della luce, hanno già osato molte cose: inferiori di numero, più forti di scaltrezza e di mezzi, in poco tempo hanno riempito le nostre contrade di grandi mali.

Quanti amano il nome cattolico intendano dunque che è tempo di tentare qualche cosa, e di non abbandonarsi in nessun modo alla indifferenza ed all’inerzia, dato che nessuno rimane tanto presto oppresso quanto colui che si abbandona ad una stolta sicurezza. Vedano come non abbia mai temuto alcunché quella nobile ed operosa virtù dei nostri antichi, dalle fatiche e dal sangue dei quali trasse vigore la fede cattolica. Voi intanto, Venerabili Fratelli, ridestate i neghittosi, incitate i lenti, con l’esempio e l’autorità Vostra rincuorate tutti ad adempiere con alacrità e costanza quei doveri nei quali consiste la vita attiva dei cristiani.

Per mantenere ed accrescere questo ravvivato vigore, è necessario usare ogni cura e provvedimento, perché si moltiplichino ovunque e fioriscano per operosità, per numero e per concordia quelle società, le quali hanno per scopo principale di conservare ed avvalorare gli esercizi della fede cristiana e delle altre virtù.

Tali sono le associazioni dei giovani e dei lavoratori, e quelle che furono costituite o per tenere congressi cattolici in determinati tempi, o per dare soccorso alle umane miserie, o per curare l’osservanza delle feste religiose, e per istruire i fanciulli della gente più povera, e molte altre dello stesso genere.

Siccome importa sommamente alla società cristiana che il Romano Pontefice sia ed appaia completamente libero da ogni pericolo, molestia e difficoltà nel governo della Chiesa, per quanto secondo le leggi è possibile, tali società facciano, chiedano ed argomentino il più possibile a vantaggio del Pontefice; né mai si diano posa finché a Noi, in realtà e non in apparenza, non sia resa quella libertà con la quale per un certo necessario legame si congiunge non soltanto il bene della Chiesa, ma anche il prospero andamento delle cose italiane e la tranquillità delle genti cristiane.

Oltre a questo conta moltissimo che si vada largamente diffondendo la buona stampa. Coloro che avversano con mortale odio la Chiesa, hanno preso l’abitudine di combattere con pubblici scritti, che adoperano come armi adattissime a danneggiare. Quindi una pestifera colluvie di libri, quindi giornali sediziosi e funesti, i cui furiosi assalti né le leggi raffrenano, né il pudore trattiene. Sostengono come ben fatto tutto ciò che in questi ultimi anni è stato compiuto per mezzo di sedizioni e di tumulti; coprono o falsano la verità; scagliano quotidianamente brutali contumelie e calunnie contro la Chiesa e il Sommo Pontefice, e non vi è alcuna sorta di dottrine assurde e pestilenziali che non si risparmino di diffondere ovunque. È necessario dunque fare argine alla violenza di questo grande male che va ogni giorno più largamente serpeggiando; e per prima cosa conviene con tutta severità e rigore indurre il popolo a guardarsene il più possibile, e ad usare scrupolosamente il più prudente discernimento sulle cose da leggere. Inoltre occorre contrapporre scritto a scritto, affinché lo stesso mezzo che tanto può nel rovinare, sia rivolto alla salute e al beneficio dei mortali, e i rimedi vengano appunto da dove vengono preparati i micidiali veleni. Pertanto è auspicabile che almeno in ogni provincia si istituisca qualche strumento che illustri pubblicamente quali e quanti sono i doveri dei singoli cristiani verso la Chiesa: ciò con scritti molto frequenti, e se possibile quotidiani. Soprattutto poi siano evidenziati i grandissimi benefici recati ad ogni paese dalla religione cattolica; si faccia comprendere come la sua virtù torni sempre a sommo bene e a vantaggio delle cose private e pubbliche; si spieghi quanto sia importante che la Chiesa venga di nuovo e sollecitamente innalzata nella società a quel grado di dignità che la sua grandezza divina e la pubblica utilità delle genti vivamente richiedono.

Per questo è necessario che coloro che si dedicano alla professione dello scrivere, tengano presenti diverse considerazioni: che tutti, nello scrivere, mirino ad un medesimo scopo; vedano di stabilire con giudizio sicuro ciò che torna più vantaggioso e si sforzino di realizzarlo; non lascino da parte alcuna di quelle cose che sembrino utili e desiderabili a sapersi; gravi e temperati nel dire, confutino gli errori e i difetti, ma in modo che la critica sia senza acerbità, e si porti rispetto alle persone; infine, si esprimano con piano e chiaro discorso, in modo che la moltitudine possa comprenderlo agevolmente.

Tutti gli altri poi che desiderano realmente e di cuore che le cose, sia sacre sia civili, vengano efficacemente difese da valenti scrittori con positivi risultati, cerchino di favorire con la propria liberalità i frutti delle lettere e dell’ingegno; quanto più uno è dovizioso, tanto più con le sue facoltà e con i suoi averi li sostenga. Infatti a tali scrittori si deve prestare aiuto in questo modo, senza il quale il loro impegno non avrà alcun successo, od un successo incerto ed assai esiguo. In tutte tali cose, se ai nostri si presenta qualche disagio, se devono correre qualche rischio, osino tuttavia affrontarli, in quanto per il cristiano nessuna causa è più giusta di questa, cioè di andare incontro a molestie e fatiche piuttosto che dagli empi venga colpita la religione. Certamente la Chiesa generò ed allevò i figli non a condizione che, quando il tempo o la necessità lo richiedesse, essa non dovesse aspettarsi da loro alcun aiuto, ma perché ognuno anteponesse alla propria tranquillità e ai privati interessi la salute delle anime e la incolumità degl’interessi religiosi.

Precipuo oggetto poi delle Vostre assidue cure e dei Vostri pensieri deve essere, Venerabili Fratelli, formare come si conviene idonei ministri di Dio. Infatti, se è proprio dei Vescovi porre ogni opera e zelo nell’educare a dovere tutta la gioventù in genere, è opportuno curare con maggior diligenza i chierici, che crescono a speranza della Chiesa, e che saranno un giorno partecipi e dispensatori dei sacri doni. Gravi ragioni, comuni a tutti i tempi, richiedono senz’altro nei sacerdoti un corredo di molte e grandi qualità: tuttavia quest’età nostra ne domanda ancora di più e assai maggiori. In primo luogo la difesa della fede cattolica, alla quale massimamente debbono con sommo studio dedicarsi i sacerdoti: essa è assolutamente necessaria ai tempi nostri; vuole una dottrina non volgare né mediocre, ma profonda e varia, la quale abbracci non solamente le sacre discipline, ma anche le filosofiche, e sia ricca di cognizioni di fisica e di storia. Infatti si debbono estirpare numerosi errori che mirano a sovvertire ogni fondamento della rivelazione cristiana; si deve lottare spesso con avversari preparatissimi e perseveranti nelle discussioni, i quali traggono accortamente partito da ogni genere di studi.

Analogamente, essendo oggi grande e molto diffusa la corruzione dei costumi, è necessario che i sacerdoti posseggano un singolare corredo di virtù e di costanza. Infatti essi non possono sfuggire al rapporto con gli uomini; anzi per gli stessi doveri del loro ministero sono tenuti a trattare molto più da vicino col popolo; e ciò in mezzo a città nelle quali qualsiasi rea passione è permessa sino alla licenza. Da ciò si comprende che il Clero deve possedere in questo tempo una fortissima virtù, che possa essere essa stessa sicuro strumento di difesa, vincere tutti gli allettamenti del vizio, ed uscire salva da pericolosi esempi.

Oltre a questo, le leggi emanate a danno della Chiesa hanno causato necessariamente la scarsezza dei chierici: onde è necessario che coloro che per grazia di Dio vengono iniziati agli ordini sacri raddoppino l’opera loro, e con singolare diligenza, studio e spirito di abnegazione compensino il piccolo numero. Certamente non possono raggiungere l’obiettivo se non hanno animo costante, mortificato, intemerato, ardente di carità, e sempre pronto e volonteroso a sobbarcarsi alle fatiche per la salvezza eterna degli uomini. Ma per tali compiti è necessario disporre una lunga e diligente preparazione, dato che nessuno può assuefarsi alla leggera e rapidamente a tante cose. E senza dubbio adempiranno utilmente e santamente i doveri del sacerdozio coloro che ad essi si saranno preparati fin dall’adolescenza, ed avranno ricavato dall’educazione tanto frutto da sembrare non formati, ma quasi nati con quelle virtù delle quali si è accennato.

Pertanto, Venerabili Fratelli, i Seminari dei chierici giustamente richiedono la maggiore e miglior parte delle cure, della sagacia e della vigilanza Vostra. Per quel che concerne la virtù e i costumi, troppo bene conoscete nella Vostra sapienza di quali precetti e ammaestramenti convenga dotare abbondantemente i giovani chierici. Riguardo alle più ardue discipline, poi, la Nostra Enciclica Aeterni Patris diede le norme per un ottimo andamento degli studi. Ma poiché in così continuo progredire degl’ingegni furono saggiamente e utilmente ritrovate diverse cose che non conviene siano ignorate, tanto più che uomini empi utilizzano come nuovi dardi contro le verità rivelate da Dio tutto ciò che di giorno in giorno il progresso mette a disposizione in materia, operate, Venerabili Fratelli, secondo le Vostre possibilità affinché la gioventù educata alle cose sacre non solo abbia un ricco corredo di scienze naturali, ma sia altresì ottimamente ammaestrata in quelle discipline che hanno attinenza con gli studi critici ed esegetici della sacra Bibbia.

Ben sappiamo che molte cose sono necessarie alla perfezione dei buoni studi: tuttavia per improvvide leggi è reso impossibile o difficilissimo procacciarsi tali mezzi. Ma anche a questo proposito i tempi esigono che gl’italiani si sforzino di ben meritare della religione cattolica con la generosità e con la munificenza. Vero è che la pia e benefica volontà dei maggiori aveva appieno provveduto a tali necessità; e la Chiesa con la sua avvedutezza e parsimonia era giunta a tal punto che non le era necessario raccomandare la tutela e la conservazione delle cose sacre alla carità dei suoi figli. Ma il suo patrimonio legittimo e sacrosanto, che il turbine di altre età aveva risparmiato, è stato distrutto dalla procella dei nostri tempi; pertanto da parte di coloro che professano amore al cattolicesimo è tornato il momento di rinnovare la liberalità degli avi. Certamente, luminosi esempi di munificenza, in condizioni non molto dissimili, si vedono in Francia, nel Belgio e altrove: esempi degnissimi di ammirazione non solo dei contemporanei, ma anche dei posteri. Né dubitiamo che il popolo italiano, visto lo stato delle pubbliche cose, farà il possibile per mostrarsi degno dei suoi maggiori, e si darà ad imitare gli esempi fraterni.

Nelle cose che abbiamo esposto troviamo invero una non piccola speranza di rimedio e di sicurezza. Ma come in tutte le iniziative, così soprattutto in quelle che riguardano la salute pubblica è necessario che agli aiuti umani si aggiunga il soccorso dell’onnipotente Iddio, nelle cui mani sono non meno le volontà dei singoli individui come l’andamento e la fortuna delle nazioni. Per la qual cosa è da chiamare Dio in aiuto con le più calde istanze, e supplicarlo che riguardi pietoso l’Italia arricchendola e colmandola con tanti suoi benefici in modo che, dileguata ogni ombra di pericoli, protegga per sempre in essa la fede cattolica, che è il massimo dei beni. Per questo, ancora, è da chiamare supplichevolmente in soccorso Maria Vergine Immacolata, gran Madre di Dio, fautrice e ausiliatrice dei buoni consigli, e con Lei il suo santissimo Sposo Giuseppe, custode e patrono delle genti cristiane. Con pari ardore conviene pregare i grandi Apostoli Pietro e Paolo, affinché nel popolo italiano custodiscano intatto il frutto delle loro fatiche, e conservino fino ai tardi posteri pura e inviolata la religione cattolica, che essi stessi col proprio sangue conquistarono ai nostri antenati.

Confortati dal celeste patrocinio di tutti loro, in auspicio delle divine consolazioni e a testimonianza della speciale Nostra benevolenza, a Voi tutti, Venerabili Fratelli, ed ai popoli affidati alla Vostra tutela, con affetto nel Signore impartiamo l’Apostolica Benedizione.

Dato a Roma, presso San Pietro, il 15 febbraio 1882, anno quarto del Nostro Pontificato.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
AUSPICATO CONCESSUM, 
sur le Tiers-Ordre de Saint François, 
du 17 septembre 1882


 A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE


LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères, Salut et bénédiction apostolique,

Par une heureuse faveur, le peuple chrétien a pu célébrer à peu de temps d'intervalle la mémoire de deux hommes qui, appelés à jouir au ciel des éternelles récompenses de la sainteté, ont laissé sur la terre une glorieuse phalange de disciples, comme des rejetons sans cesse renaissants de leurs vertus. Car, après les solennités séculaires en mémoire de St Benoît, le père et le législateur des moines en Occident, une occasion semblable va se présenter de rendre des honneurs publics à St François d'Assise pour le sept centième anniversaire de sa naissance. Ce n'est pas sans raison que Nous voyons dans cette occurrence un dessein miséricordieux de là divine Providence. Car, en permettant de célébrer le jour de naissance de ces illustres Pères, Dieu semble vouloir avertir les hommes qu'ils aient à se rappeler leurs insignes mérites et à comprendre en même temps que les ordres religieux fondés par eux n'auraient pas dû être si indignement violés, surtout dans les Etats où, par leur travail, leur génie et leur zèle, ils ont jeté les semences de civilisation et de gloire. Nous avons confiance que ces solennités ne seront cas vides de fruit pour le peuple chrétien, qui a toujours vu avec raison dans les religieux des amis ; c'est pourquoi, comme il a honoré le nom de Benoît avec amour et reconnaissance, de même il fera revivre à l'envi, par des fêtes publiques et des témoignages d'affection, la mémoire de St François. Et cette noble émulation de piété filiale et de dévotion ne se borne pas à la région dans laquelle ce saint homme a vu le jour, ni aux contrées illustrées par sa présence, mais elle s'étend à toutes les parties de la terre, dans tous les lieux où le nom de François est arrivé et où ses institutions fleurissent.

Plus que personne, certes, Nous approuvons cet empressement des âmes pour un si excellent objet, surtout étant habitué depuis l'enfance à avoir pour St François d'Assise une admiration et une dévotion particulières. Et Nous Nous glorifions d'avoir été inscrit dans la famille franciscaine, et plus d'une fois, Nous avons gravi par piété, spontanément et avec joie, les sacrés sommets de l'Alverne : dans ce lieu, l'image de ce grand homme s'offrait à Nous partout où Nous posions le pied, et cette solitude pleine de souvenirs Nous tenait l'esprit suspendu dans une muette contemplation.

Mais quelque louable que soit ce zèle, tout n'est pas là cependant. Car de ces honneurs que l'on prépare à St François, il faut penser qu'ils seront surtout agréables à Celui à qui on les décerne s'ils sont profitables à ceux mêmes qui les rendent. Le fruit réel et durable, c'est d'acquérir quelque ressemblance avec cette éminente vertu et de tâcher de devenir meilleur en l'imitant. Si avec l'aide de Dieu on y travaille avec ardeur, on aura trouvé le remède opportun et efficace aux maux présents. Nous voulons donc, Vénérables Frères, non seulement Vous témoigner publiquement par ces Lettres Notre dévotion envers St François, mais aussi exciter Votre charité, pour que Vous travailliez avec Nous au salut des hommes par le remède que Nous Vous indiquons.

Le Sauveur du genre humain, Jésus-Christ, est la source éternelle et immuable de tous les biens qui dérivent pour nous de l'infinie bonté de Dieu, en sorte que Celui qui a sauvé une fois le monde est aussi Celui qui le sauvera dans tous les siècles : car il n'y pas sous le ciel un autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel il Nous faille être sauvés (Act. IV, 12). Si donc il arrive, par le vice de la nature ou la faute des hommes, que le genre humain tombe dans le mal et qu'un secours particulier semble nécessaire pour qu'il puisse se relever, il faut absolument recourir à Jésus-Christ et voir en lui le plus grand et le plus sûr moyen de salut. Car sa divine vertu est si grande et a tant de puissance, qu'on trouve en elle à la fois un abri contre les dangers et un remède contre les maux.

Or, la guérison est certaine si le genre humain revient à la profession de la sagesse chrétienne et aux règles de la vie de l'Evangile. Quand des maux comme ceux dont Nous parlons se produisent, il arrive que Dieu ménage en même temps un secours providentiel en suscitant un homme, non pas pris au hasard entre tous les autres, mais éminent et unique, qu'il charge de pourvoir au rétablissement du salut public. C'est ce qui arriva à la fin du XIIe siècle, et un peu plus tard, St François fut l'ouvrier de cette grande oeuvre.

On connaît assez cette époque avec son caractère de vertus et de vices. La foi catholique était alors plus profondément enracinée dans les âmes : c'était aussi un beau spectacle que cette multitude enflammée d'un pieux zèle qui allait en Palestine pour y vaincre ou pour y mourir. Mais la licence avait beaucoup altéré les moeurs des peuples, et rien n'était plus nécessaire aux hommes que de revenir aux sentiments chrétiens. La perfection de la vertu chrétienne, c'est cette généreuse disposition de l'âme qui recherche les choses ardues et difficiles ; elle a son symbole dans la croix, que tous ceux qui veulent suivre Jésus-Christ doivent porter sur leur épaule. Le propre de cette disposition, c'est de se détacher des choses mortelles, de se commander pleinement à soi-même et de supporter avec calme et résignation l'adversité. Enfin, la charité de Dieu est la maîtresse et la souveraine de toutes vertus envers le prochain ; sa puissance est telle qu'elle fait disparaître toutes les difficultés qui accompagnent l'accomplissement du devoir, et qu'elle rend, non seulement tolerables, mais même agréables les travaux les plus durs.

Il y avait grande pénurie de ces vertus au XIIe siècle, car un trop grand nombre d'hommes étaient alors, pour ainsi dire, asservis aux choses temporelles, ou convoitaient avec frénésie les honneurs et les richesses, ou vivaient dans le luxe et les plaisirs. Quelques-uns avaient tout le pouvoir et faisaient de leur puissance un instrument d'oppression pour la foule misérable et méprisée ; et ceux-là même qui auraient dû, par leur profession, être en exemple aux hommes, n'avaient pas évité les souillures des vices communs. L'extinction de la charité en plusieurs lieux avait eu pour conséquence les fléaux multiples et quotidiens de l'envie, de la jalousie et de la haine ; les esprits étaient si divisés et si hostiles que pour la moindre cause les cités voisines entraient en guerre et que les citoyens s'armaient du fer l'un contre l'autre.

C'est dans ce siècle que St François parut. Avec une constance admirable, une droiture égale à sa fermeté, il s'efforça, par ses paroles et ses actes, de placer sous les yeux du monde vieillisant l'image authentique de la perfection chrétienne. En effet, de même que le bienheureux P. Dominique Gusman, à cette époque, défendait l'intégrité des célestes doctrines et repoussait, armé du flambeau de la sagesse chrétienne, les erreurs perverses des hérétiques, ainsi St François, conduit par Dieu aux grandes actions, obtenait la grâce d'exciter à la vertu les chrétiens et de ramener à l'imitation du Christ ceux qui avaient beaucoup et longtemps erré. Ce n'est certes pas par hasard qu'arrivèrent aux oreilles de l'adolescent ces conseils de l'Evangile : Dédaignez l'or et l'argent, n'en ayez point dans vos bourses, ne prenez pour la route ni besace, ni chaussures, ni bâton (Matth, X, 9, 10). Et encore : Si tu veux être parfait, va : vends ce que tu possèdes, donnes-en le prix aux pauvres, et suis-moi (Matth, XIX, 21).

Interprétant ces avis comme adressés à lui directement, il se détache à l'instant de tout, change ses vêtements, adopte la pauvreté comme associée et compagne pour tout le reste de sa vie, et prend la résolution que ces grands préceptes de vertus, qu'il avait embrassés avec un noble et sublime esprit, seront les règles fondamentales de son Ordre. Depuis ce temps, au milieu de la mollesse si grande du siècle, et de cette délicatesse exagérée qui l'entoure, on le voit s'avancer dans ces pratiques âpres et difficiles : il quête sa nourriture de porte en porte : et les moqueries d'une populace insensée, celles qui sont les plus injurieuses, non seulement il les supporte, mais il les recherche avec une admirable avidité. Assurément, il avait embrassé la folie de la Croix du Christ, et il la considérait comme sagesse absolue ; ayant pénétré davantage dans l'intelligence de ces mystères augustes, il vit et juge a qu'il ne pouvait nulle part ailleurs mieux placer sa gloire.

Avec l'amour de la Croix, une ardente charité pénétra le coeur de François et le poussa à propager avec zèle le nom chrétien jusqu'à exposer sa vie au danger le plus certain. Il embrassait tous les hommes dans cette charité, mais il chérissait particulièrement les pauvres et les petits, en sorte qu'il paraissait se plaire surtout avec ceux que les autres avaient coutume d'éviter ou de mépriser orgueilleusement. Par là, il mérita bien de cette fraternité par laquelle Jésus-Christ, en la restaurant et en la perfectionnant, a fait de tout le genre humain comme une famille placée sous l'autorité de Dieu, Père commun de tous.

Grâce à tant de vertus, et surtout par une rare austérité de vie, ce héros très pur s'appliqua à reproduire en lui, autant qu'il le pouvait, l'image de Jésus-Christ. Le signe de la divine Providence parut bien en ce qu'il lui fut donné d'avoir des ressemblances avec le divin Rédempteur même dans les choses extérieures. Ainsi, à l'exemple de Jésus-Christ, il arriva à François de naître dans une étable et d'avoir pour lit, tout petit enfant, comme autrefois Jésus, la terre couverte de paille. On rapporte qu'à ce moment, des choeurs célestes d'anges et des chants entendus à travers les airs complétèrent la ressemblance. Comme le Christ avait fait pour ses apôtres, il s'adjoignit pour disciples quelques hommes choisis à qui il ordonna de parcourir la terre en messagers de la paix chrétienne et du salut éternel. Dénué de tout, bafoué, renié par les siens, il eut encore cela de commun avec Jésus-Christ qu'il ne voulut pas avoir un grabat en propre pour reposer sa tête. Pour dernier trait de ressemblance, lorsqu'il était sur le mont Alverne, comme sur son calvaire, il fut pour ainsi dire mis en croix, par un prodige nouveau jusque-là, en recevant sur son corps l'impression des sacrés stigmates.

Nous rapportons ici un fait non moins éclatant en lui-même par le miracle que rendu célèbre par la voix des siècles. Un jour que saint François était plongé dans une ardente contemplation des plaies de Notre-Seigneur et qu'il aspirait pour ainsi dire en lui leurs douloureux effets et semblait boire comme s'il eût eu soif, un ange descendu du ciel se montra tout à coup à lui ; puis une vertu mystérieuse ayant aussitôt brillé, François sentit ses mains et ses pieds comme percés de clous et son côté traversé par une lance aiguë. Dès lors, il ressentit dans son âme une immense ardeur de charité ; sur son corps il porta jusqu'à la fin l'empreinte vivante des plaies de Jésus-Christ.

De pareils prodiges, qui devraient être célébrés par une louange angélique plutôt que par celle des hommes, montrent assez combien grand et digne fut l'homme choisi par Dieu pour rappeler ses contemporains aux moeurs chrétiennes. Certes, à la maison de Damien, c'était une voix plus qu'humaine qui fut entendue de St François, lui disant : « Va, soutiens ma maison chancelante. » Ce n'est pas un fait moins digne d'admiration que cette apparition céleste survenue à Innocent III, où il lui sembla voir St François soutenir de ses épaules les murailles inclinées de la basilique de Latran. L'objet et le sens de ce prodige sont manifestes : il signifiait que St François devait être en ce temps-là un ferme appui et une colonne pour la république chrétienne. Et, en effet, il n e tarda pas à se mettre à l'oeuvre.

Les douze qui se mirent les premiers sous sa direction furent comme une petite semence, laquelle, par la grâce de Dieu et sous les auspices du Souverain Pontife, parut bientôt se changer en une fertile moisson. Après qu'ils eurent été saintement formés sur les exemples du Christ, François distribua entre eux les différentes contrées de l'Italie et de l'Europe pour y aller porter l'Evangile ; il chargea même quelques-uns d'entre eux d'aller jusqu'en Afrique. Tout de suite, pauvres, ignorants et grossiers qu'ils sont, ils se mêlent au peuple ; dans les carrefours et sur les places, sans appareil de lieu ni pompe de langage, ils se mettent à exhorter les hommes au mépris des choses terrestres et à la pensée de la vie future. C'est une merveille de voir quels furent les fruits de l'entreprise de ces ouvriers en apparence si humble. Une multitude avide de les entendre accourut en masse à eux : alors on se mit à pleurer ses fautes, à oublier les injures et à revenir, par l'apaisement des discordes, à des sentiments de paix.

On ne saurait croire avec quelle ardente sympathie, qui allait jusqu'à l'impétuosité, la foule se portait vers St François. Partout où il allait, un grand concours de peuple le suivait, et il n'était pas rare que, dans les petites villes, dans les cités les plus populeuses, des hommes de toute condition lui demandassent de vouloir bien les admettre sous sa règle. C'est la raison qui détermina ce saint patriarche à établir la confrérie du Tiers-Ordre, destinée à comprendre toutes les conditions, tous les âges et l'un et l'autre sexe, sans que pour cela les liens de famille et de société soient rompus. Il l'organisa sagement, moins avec des règles particulières que d'après les propres lois évangéliques, qui ne sauraient paraître trop dures à aucun chrétien. Ses règles, en effet, sont d'obéir aux commandements de Dieu et de l'Eglise ; de s'abstenir des factions et des rixes ; de ne détourner quoi que ce soit du bien d'autrui ; de ne prendre les armes que pour la religion et la patrie ; de garder la tempérance dans la nourriture et le genre de vie ; d'éviter le luxe ; de s'abstenir des séductions dangereuses, de la danse et du théâtre.

On comprend facilement quels immenses services a dû rendre une institution aussi salutaire en elle-même qu'elle était opportune pour le temps. Cette opportunité est suffisamment constatée par l'établissement d'associations du même genre dans la famille dominicaine et autres Ordres religieux, et par les faits eux-mêmes. Des rangs les plus bas jusqu'aux plus élevés, il y eut un empressement général, une généreuse ardeur à s'affilier à cet Ordre des Frères franciscains. Entre tous les autres, Louis IX, roi de France, et Elisabeth, reine de Hongrie, recherchèrent cet honneur ; dans la suite des temps, on compte plusieurs papes, des cardinaux, des évêques, des rois, des princes qui ne trouvèrent pas indignes de leur qualité les insignes franciscains. Les associés du Tiers Ordre montrèrent toujours autant de piété que de courage à défendre la religion catholique ; si ces vertus leur valurent la haine des méchants, elles leur méritèrent, du moins, l'estime des sages et des bons, qui est la chose la plus honorable et la seule à rechercher. Et même notre prédécesseur Grégoire IX, ayant loué publiquement leur foi et leur courage, n'hésita pas à les couvrir de son autorité et à les appeler par honneur « des soldats du Christ, de nouveaux Machabées. » Cet éloge était mérité. Car c'était une grande force pour le bien public que cette corporation d'hommes qui, prenant pour guides les vertus et les règles de son fondateur, s'appliquaient, autant qu'ils le pouvaient, à faire revivre dans l'Etat l'honnêteté des moeurs chrétiennes. Souvent, en effet, leur entremise et leurs exemples ont servi à apaiser et même à extirper les rivalités de partis, à arracher les armes des mains des furieux, à faire disparaître les causes de procès et de disputes, à procurer des consolations à la misère et au délaissement, à réprimer la luxure, gouffre des fortunes et instrument de corruption. Il est vrai de dire que la paix domestique et la tranquillité publique, l'intégrité des moeurs et la bienveillance, le bon usage et la conservation du patrimoine, qui sont les meilleurs fondements de la civilisation et de la stabilité des Etats, sortent, comme d'une racine, du Tiers-Ordre des Franciscains, et l'Europe doit en grande partie à St François la conservation de ces biens.

Plus que toute autre nation cependant, l'Italie est redevable à St François, elle qui a eu le plus de part à ses bienfaits, de même qu'elle a été le premier théâtre de ses vertus. Et, en effet, à cette époque où la fréquence des torts multipliait les luttes privées, il tendit toujours la main au malheureux et au vaincu ; riche au sein de la plus grande pauvreté, il ne manqua jamais de soulager la misère d'autrui, en oubliant la sienne. La langue nationale, à peine formée, résonna avec grâce dans sa bouche ; il traduisit les élans de l'amour et de la poésie dans des cantiques que le peuple apprit, et qui n'ont pas paru indignes de l'admiration de la postérité lettrée. Sous l'inspiration de St François, un souffle supérieur éleva le génie de nos compatriotes, et l'art des plus grands artistes s'appliqua à l'envi à représenter par la peinture et la sculpture les actions de sa vie. Alighieri puisa dans St François une matière à ses chants sublimes et suaves à la fois ; Cimabuë et Giotto trouvèrent en lui des sujets à immortaliser par les couleurs de Parrhasius ; d'illustres architectes eurent l'occasion avec lui d'élever d'admirables monuments, tels que le tombeau de ce pauvre et la basilique de Sainte- Marie des Anges, témoin de si nombreux et de si grands miracles. À ces sanctuaires, les hommes viennent en foule, pour vénérer ce Père des pauvres d'Assise, qui, après s'être dépouillé de toutes les choses humaines, a vu affluer vers lui, en abondance, les dons de la divine bonté.

On voit donc quelle source de bienfaits a découlé de ce seul homme sur la société chrétienne et civile. Mais, comme son esprit est pleinement et éminemment chrétien, et admirablement approprié à tous les lieux et à tous les temps, personne ne saurait douter que l'institution franciscaine ne rende de grands services à notre époque. D'autant plus que le caractère de notre temps se rattache, pour plusieurs raisons, au caractère même de cette institution. Comme aux XIIe siècle, la divine charité s'est beaucoup affaiblie de nos jours, et il y a, soit par négligence, soit par ignorance, un grand relâchement dans l'accomplissement des devoirs chrétiens. Beaucoup, emportés par un courant semblable des esprits et par des préoccupations du même genre, passent leur vie à la recherche avide du bien-être et du plaisir. Enervés par le luxe, ils dissipent leur bien, et convoitent celui d'autrui ; ils exaltent la fraternité ; mais ils en parlent beaucoup plus qu'ils ne la pratiquent ; l'égoïsme les absorbe, et la vraie charité pour les petits et les pauvres diminue chaque jour. — En ce temps-là, l'erreur multiple des Albigeois, en excitant les foules contre le pouvoir de l'Eglise, avait troublé l'Etat en même temps qu'elle ouvrait la voie à un certain socialisme.

De même aujourd'hui, les fauteurs et les propagateurs du naturalisme se multiplient ; ceux-là nient qu'il faille être soumis à l'Eglise, et, par une conséquence nécessaire, ils vont jusqu'à méconnaître la puissance civile elle-même ; ils approuvent la violence et la sédition dans le peuple ; ils mettent en avant le partage ; ils flattent les convoitises des prolétaires et ils ébranlent les fondements de l'ordre civil et domestique.

Au milieu de tant et de si grands périls, vous comprenez certainement, Vénérables Frères, qu'il y a lieu d'espérer beaucoup des institutions franciscaines ramenées à leur état primitif. Si elles florissaient, la foi, la piété et l'honnêteté des moeurs chrétiennes fleuriraient aussi ; cet appétit désordonné des choses périssables serait maté, et il n'en coûterait pas de réprimer ses passions par la vertu, ce que la plupart des hommes considèrent aujourd'hui comme le plus lourd et le plus insupportable des jougs. Les hommes, unis par les liens de la fraternité, s'aimeraient entre eux, et ils auraient pour les pauvres et les indigents, qui sont l'image de Jésus-Christ, le respect convenable. En outre, ceux qui sont vraiment pénétrés de la religion chrétienne savent, de source certaine, que c'est un devoir de conscience d'obéir aux autorités légitimes et de ne léser qui que ce soit en aucune chose. Rien n'est plus efficace que cette disposition d'esprit pour extirper tout genre de vice à sa racine, et la violence, et l'injustice, et l'esprit de révolution, et l'envie entre les diverses classes de la société : toutes choses qui constituent les principes et les éléments du socialisme.

Enfin, la question des rapports du riche et du pauvre, qui préoccupe tant les économistes, sera parfaitement réglée par cela même qu'il sera bien établi et avéré que la pauvreté ne manque pas de dignité : que le riche doit être miséricordieux et généreux ; le pauvre, content de son sort et de son travail, puisque ni l'un ni l'autre n'est né pour ces biens périssables, et que celui-ci doit aller au ciel par la patience, celui-là par la libéralité.

Telles sont les raisons pour lesquelles Nous avons depuis longtemps et fort à coeur que chacun, autant qu'il le pourra, se propose l'imitation de saint François d'Assise. Et parce que Nous avons toujours porté auparavant un intérêt particulier au Tiers-Ordre des Franciscains, aujourd'hui que Nous avons été appelé par la souveraine bonté de Dieu au Souverain Pontificat, comme une occasion s'offre de le faire à propos. Nous exhortons vivement les chrétiens à ne pas refuser de se faire inscrire dans cette sainte milice de Jésus-Christ. On compte de tous côtés un grand nombre de personnes de l'un et l'autre sexe, qui marchent généreusement sur les traces du Père Séraphique. Nous louons et Nous approuvons vivement leur zèle, mais en voulant que leur nombre augmente et se multiplie, grâce surtout à Vos efforts, Vénérables Frères. 

Le point principal de Notre recommandation, c'est que ceux qui auront revêtu les insignes de la Pénitence regardent l'image de leur très saint auteur et s'y attachent ; sans quoi, rien de ce qu'on en attend de bon ne se réaliserait. Appliquez-Vous donc à faire connaître et estimer à sa valeur le Tiers-Ordre ; veillez à ce que ceux qui ont la charge des âmes enseignent soigneusement ce qu'il est, combien il est accessible à chacun, de quels privilèges il jouit pour le salut des âmes et quelle utilité particulière et publique il promet. Il faut le dire d'autant plus que les religieux franciscains de l'autre Ordre, fondé le premier, souffrent davantage en ce moment de l'indigne persécution qui les a frappés. Plaise à Dieu que, par la protection de leur Père, ils sortent bientôt de la tempête plus forts et plus florissants ! Plaise à Dieu que les populations chrétiennes accourent à la règle du Tiers-Ordre, avec autant d'ardeur et en aussi grand nombre qu'elles affluaient autrefois à l'envi auprès de François lui-même!

Nous le demandons surtout et avec plus de raison encore aux Italiens, que la communauté de patrie et l'abondance particulière des bienfaits reçus obligent à plus de dévotion pour saint François et à plus de reconnaissance aussi. Il arriverait ainsi, au bout de sept siècles, à l'Italie et au monde chrétien tout entier, de se voir ramenés du désordre à la paix, de la perte au salut, par le bienfait du Saint d'Assise. Demandons cette grâce, dans une commune prière et en ces jours surtout, à St François lui-même ; implorons-la de la Vierge Marie, Mère de Dieu, qui a toujours récompensé la piété et la foi de son serviteur par la protection d'en haut et des dons particuliers.

Et maintenant, comme gage des célestes faveurs et en témoignage de Notre bienveillance spéciale, Nous Vous accordons affectueusement dans le Seigneur, à Vous, Vénérables Frères, à tout le clergé et au peuple confié à chacun de Vous, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près Saint-pierre, le 17 septembre 1882, l'an cinq de Notre Pontificat.


LÉON XIII, PAPE.

SS. D. N. LEONIS PAPE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA
LE
TERTIO ORDINE S. FRANCISCI




Venerabilibus Frairibus Pairiarchis, Primalibus, Archiepiscopi
et Episcopis catholici orbis universis gratiamet communionem
cum Apostolica Sede habentibus,



LEO PP. XIII

Venerabiles Fratres, Salutem et Apostolicam Benedictionem. 

Auspicato concessum est populo christiano duorum virorum memoriam brevi temporis intervallo recolere, qui ad sempiterna sanctitatis praemia in coelum evocati, praeclaram alumnorum copiam, tanquam virtutum suarum perpetuo renascentem propaginem, in terris reliquerunt. — Siquidem post saecularia solemnia ob memoriam Benedicti, monachorum in Occidente patris legiferi, proxima est occasio non dispar habendorum publice honorum Francisco Assisiensi, septimo postquam natus est exeunte saeculo. Quod sane contingere benigno quodam divinae providentiae Consilio, non immerito arbitramur. Nam oblato ad celebrandum tantorum patrum natali die, homines admonere Deus velle videtur, ut summa illorum merita recordentur, simulque intelligant, conditos ab iis virorum religiosorum ordines tam indigne violari minime debuisse, in iis praesertim civitatibus, quibus incrementa humanitatis et gloriae labore, ingenio, sedulitate pepererunt. — Ista quidem solemnia confidimus haud vacua fructu futura populo christiano, qui non sine causa sodales religiosos amicorum loco semper habere consuevit : proptereaque sicut Benedicti nomen magna pietate gratoque animo honoravit, ita nunc Francisci memoriam festo cultu et multiplici significatione voluntatis est certatim renovaturus. Atque istud pietatis reverentiaeque honestum certamen non regione circumscribitur, in qua vir sanctissimus editus est in lucem, nec finitimis a praesentia ejus nobililatis spatiis : sed late est ad cunctas terrarum oras, quacumque Francisci aut nomen percrebuit, aut instituta vigent, propagatum.

Hunc animorum in re optima ardorem Nos certe sic probamus, ut nemo magis ; praesertim quia Franciscum Assisiensem admirari praecipuaque religione colere ab adolescentia assuevimus ; et in familiam Franciscanam adscitos esse gloriamur, et sacra Alverniae juga libentes atque alacres, pietatis causa, non semel ascendimus : quo loco tanti viri imago, ubicumque poneremus vestigium, objicebatur animo, mentemque tacita cogitatione suspensam memor illa solitudo tenebat.


Sed quantumvis sit istud Studium laudabile, tamen nequaquam in isto omnia. Ita enim de honoribus qui beato Francisco properantur, statuendum, tunc maxime futuros ei, cui deferuntur, gratos, si fuerint iis ipsis, qui deferant, fructuosi. In hoc autem positus est fructus solidus minimeque caducus, ut cujus excellentem virtutem homines admirantur, similitudinem ejus aliquam adripiant, fierique studeant ipsius imitatione meliores. Quod, opitulante Deo, si studiose effecerint, profecto quaesita erit praesentium malorum opportuna et valde efficax medicina. — Vos itaque volumus, Venerabiles Fratres, per has Litteras alloqui, non modo pietatem erga Franciscum Nostrum publice testaturi, verum etiam vestram excitaturi caritatem, ut in hominum salute eo, quo diximus, curanda remedio Nobiscum pariter elaboretis. 

Liberator generis humani Jesus Christus fons est perennis atque perpetuus omnium bonorum, quae ab infinita Dei benignitate ad nos profìciscuntur, ita plane ut qui semel mundum servavit, idem sit in omnes saeculorum aetates servaturus : Nec enim aliud nomen est sub ccelo datum hominibus, in quo oporteat nos salvos fieri (Act. IV, 12). Si quando igitur naturae vitio aut hominum culpa contingat, ut in deteriorem partem delabatur genus humanum, et singulari quadam ope indigere ad evadendum videatur, omnino recipere se ad Jesum Christum necesse est, atque istud putare maximum certissimumque perfugium. 

Divina enim illius virtus tam magna est tantumque pollet, ut omnium in ea vel periculorum depulsio, vel malorum posita sanatio sit. Futura est autem certa sanatio, si modo ad professionem christianae sapientiae, et ad evangelica vivendi praecepta genus humanum reducatur. Iis autem, quae diximus, forte insidentibus malis, simul ac solatii venit divinitus provisa maturitas, fere jubet Deus, continuo virum aliquem in terris existere non unum de multis, sed summum et singularem, quem restituendae salutis publicae praeficiat numeri. Atqui istud plane usuveniebat sub exitum saeculi duodecimi aliquandoque serius ; fuit autem ejus maximi operis perfector Franciscus. 

Satis illa nota est aetas cum sua indole virtutum ac vitiorum. Insita altius in animis vigebat fides catholica, pulchrumque erat, complures pietatis fervore incensos in Palaestinam transmittere, qui vincere aut emori destinavissent. Sed tarnen valde populares mores licentia mutaverat : nihilque erat tam hominibus necessarium, quam ut christianos spiritus revocarent. — Jamvero christianae virtutis caput est generosa animi affectio, rerum arduarum ac difficilium patiens : cujus forma quaedam in cruce adumbratur, quam, qui Christum sequi malunt, onusto ferant humero necesse est. Ulius autem partes affectionis sunt, abstinentem rerum mortalium animum gerere : sibimet acriter imperare : casus adversos facile moderateque ferre. Denique caritas in Deum in próximos una omnium est domina et regina virtutum ; cujus tanta vis est, ut molestias, quae officium comitantur, omnes abstergeat, laboresque quantumvis magnos non tolerabiles solum efficiat, verum etiam jucundos. 

Harum virtutum saeculo duodecimo magna apparebat inopia, cum nimis multi, penitus mancipati rebus humanis, aut appetentia honorum ac divitiarum insanirent, aut per luxum et libídines aetatem agerent. Plurimum valebant pauci ; quorum opes fere in oppressionem miseras et contemptae multitudinis evaserant : atque hujusmodi vitiorum maculas ne ii quidem effugerant, qui disciplinae ceteris esse ex instituto debuissent. Et restincta passim caritate, variae quotidianaeque pestes consecutae erant ? invidere, aemulari, odisse ; distractis adeo infestisque animis, ut ad minimam quamque causam et civitates finitimae sese invicem praeliando conficerent, et cives cum civibus ferro inhumane decernerent. 


In id saeculum Francisci cecidit aetas. Qui tamen mira constantia, simplicitate pari aggressus est dictis et factis genuinam christiane perfectionis imaginem senescenti mundo ad spectandum proponere. — Reapse, quemadmodum Dominicus Gusmanus pater integritatem coelestium doctrinarum per eadem tempora tuebatur, pravosque haereticorum errores luce christinae sapientiae depellebat, ita Franciscus, ad grandia ducente Deo, illud impetravit ut ad virtutem excitaret christianos homines, et iu multumque devios ad ìmitationem Christi traduceret. Non certe fortuito factum est, ut ad aures acciderent adolescentis illae ex Evangelio sententiae : Nolite possidere aurum, neque argentum, neque pecuniam in zonis vestris, non peram in via neque duas tunicas, neque calceamenta neque virgam (Matth. X , 9, 10). Et, Si vis perfectus esse, vade, vende, quae habes et da pauperibus et veni sequere me (Matth, XIX, 21).



Quae tanquam sibi nominatim dicta interpretatus, continuo abdicat se rebus omnibus ; vestimenta mutat ; paupertatem sibi sociam et comitem constituit in omni vita futuram : et maxima ilia virtutum praecepta, quae celso erectoque animo amplexus erat, Ordinis sui velut fundamenta fore decernit. Ex eo tempore, inter tantam saeculi mollitiam fastidiumque delicatissimum, ille horido cultu atque aspero incedere : victum ostiatim quaerere : et quae acerbissima putantur, insanae plebis ludibria non tam perferre, quam vocare alacritate mirabili. Videlicet stultitiam Crucis Christi adsumpserat et probarat, uti absolutam sapientiam ; cumque in ejus augusta mysteria intelligendo penetravisset, vidit judicavitque nusquam posse gloriam suam melius collocari.



Una cum amore Crucis, pervasit Francisci pectus Caritas vehemens, quas impulit hominem, ut propagandum nomen christianum animose susciperet, ob eamque causam obviam sese vel manifesto capitis periculo ultro offerret. Hac ille caritate homines complectebatur universos : multo tamen cariores habuit egenos et sordidos, ita prorsus ut quos ceteri refugere aut superbius fastidire consuevissent, iis potissimum ille delectari videretur. Qua ratione egregie de ea germanitate meruit qua restituta perfectaque ex toto hominum genere unam velut familiam Christus Dominus conflavit, in potestate unius omnium parentis Dei constitutam. 

Tot igitur virtutum praesidio atque hac praesertim asperitate vitae, studuit vir innocentissimus formam Jesu Christi quoad poterat, in se ipse transferre. Sed divinae providentiae numen in hoc etiam eluxisse videtur, quod rerum externarum singulares quasdam cum divino Redemptore similitudines assecutus est. Sic, ad exemplar Jesu, Francisco contigit, ut in lucem susciperetur in stabulo actale stratum habere puer infans, quale olim ipse Christus, tectam stramentis terram. Quo tempore, ut fertur, leves per sublime Angelorum chori, et mulcentes aera concentus similitudinem compleverunt. Item lectos quosdam, uti Christus Apostolos, sibi discipulos adjunxit, quos peragrare terras juberet, christianae pacis ac sempiternae salutis nuntios. Pauperrimus, contumeliose illusus, repudiatus a suis, vel in hoc speciem Jesu Christi retulit, quod nec tantulum voluit habere proprium, quo caput reclinaret. Postrema similitudinis nota accessit, cum in Alverni montis vertice, velut in Calvario suo, novo ad illam aetatem exemplo, sacris stigmatibus corpori ejus divinitus impresses, propemodum actus est in crucem.

Rem hoc loco commemoramus non minus miraculo nobilem, quam saeculorum praedicatione illustrem. Cum enim esset olim in cruciatuum Christi vehementi cogitatione defixus, eorumque vim acerbissimam ad se traduceret, et tanquam sitiens hauriret, delapsus a coelo repente Angelus se ostendit : unde arcana quaedam virtus cum subito emicuisset, palmas pedesque quasi transfixos clavis, itemque velut acuta cuspida vulneratum latus Franciscus sensit. Quo facto, ingentem caritatis ardorem concepit animo : corpore vivam expressamque vulnerum Jesu Christi in reliquum tempus imaginem gessit. 

Ista rerum miracula, angelico potius quam humano celebranda prasconio, satis demonstrant quantus ille vir, quamque dignus fuerit, quem sequalibus suis ad mores christianos revocandis Deus destinaret. Profecto ad Damiani sedem exaudita Franscico est major humana vox, Illabentem tuere donum meant. Neque minus admirationis habet oblata divinitus Innocentio III species, cum sibi videre visus est Basilicae Lateranensis inclinata moenia humeris suis Franciscum futurum sustinentem. Quorum vis ratioque portentorum perspicua est : nimirum significabatur, christianae reipublicae non leve per ea tempora praesidium et columen Franciscum futurum. Revera nihil cunctatus est quin accingeretur.


Duodeni illi, qui se in ejus disciplinam primi contulerant, exigui instar seminis extiterunt, quod secundo Dei numine, auspiciisque Pontificis maximi, celeriter visum est in uberriman segetem adolescere. Eis igitur ad Christi exempla sanete institutis varias Italiae Europaeque regiones. Evangelii causa, describit : dato certis inter eos negotio, ut in Africam usque trajiciant. Nec mora : inopes, indocti, rudes, committunt tamen populo sese : in triviis plateisque, nullo loci apparatu nec pompa verborum, ad contemptum rerum humanarum, cogitationemque futuri saeculi homines adhortari incipiunt. Mirum tam ineptis,ut videbantur, operariis quantus respondít operas fruetus. Ad eos enim confluere catervatim cupida audiendi multitudo : tum dolenter admissa deflere, oblivisci injuriarum, compositisque dissidiis ad pacis concilia redire.


Incredibile dictu est, quanta inclinatione animorum ac prope ímpetu ad Franciscum turba raperetur. Assectabantur máximo concursu, quacumque ille ingrederetur : nec raro ex oppidis, ex urbibus frequentioribus universi promiscue cives homini erant supplices ut se vellet in disciplinam rite accipere. Quamobrem causa nata est viro sancissimo, cur sodalitàtem Tertii Ordinis institueret, quae omnem hominum conditionem, omnem aetatem utrumqne sexum reciperet, nec familliae rerumque domesticarum vincula abrumperet. Eam quippe prudenter temperavit non tam legibus propriis, quam ipsis legum evangelicarum partibus : quae sane nemini christiano graviores videantur. Videlicet praeceptis Dei Ecclesiaeque obtemperetur : absint factiones et rixae : nihil detrahatur de aliena re : nisi pro religione, patriaque, ne arma sumanlur : modestia in victu cultuque servetur : facessat luxus, periculosa chorearum artisque ludicras lenocinia vitentur. 



Facile est intelligere permagnas manare utilitates ex hujusmodi instituto debuisse cum salutari per se, tum ad eam tempestatem mirabiliter opportuno. — Quam opportunitatem et satis indicant coalitae ejusdem generis ex Dominicana familia aliisque ordinibus sodalitates, et eventus ipse confirmât. Sane illi Franciscalium ordini nomen dare inflammato studio summaque voluntatum propensione ab infimis ad summos vulgo properabant. Optârunt ante alios hanc laudem Ludovicus IX Galliarum rex, et Elisabetha Hungarorum regina : successere aetatum decursu plures ex Pontificibus maximis, item ex Cardinalibus, Episcopis ex Regibus, ex Dynastis : qui omnes insignia Fransciscalia non aliena esse a dignitate sua duxerunt. — Sodales tertii ordinis animum suum in tuenda religione catholica pium aeque ac fortem probavere : quarum virtutem si magnam ab improbis subierunt invidiam, ea tamen, quae honestissima est atque unice expetenda, sapientium et bonorum approbatione numquam caruerunt. Immo Gregorius ipse IX Decessor Noster fidem ipsorum ac fortitudinem publice gratulatus, minime dubitavit et auctoritate sua defendere, et milites Christi, Machabœos alleros, honoris causa, appellare. — Neque carebat ventate laus. Magnum enim salutis publicae praesidium erat in illo hominum ordine : qui propositis sibi auctoris sui virtutibus et legibus, perficiebant, quoad facultas ferret, ut Christianae honestatis decora in civitate reviviscerent. Certe ipsorum opera exemplisque extinctae saepe aut delinitae sunt factionum partes : erepta ab efferatorum dextris arma : litium et jugiorum causae sublalae : parta inopiae et solitudini solatia : castigata, fortunarum gurges et corruptelarum instrumentum, luxuria. Quare pax domestica et tranquililas publica, integritas morum et mansuetudo, rei familiaris rectus usus et tutela, quae sunt optima humanitatis incolumitatisque firmamenta, ex tertio Franciscalium ordine, tamquam ex stirpe quadam, gignuntur : eorumque bonorum conservationem magna ex parte Francisco debet Europa. 

Plus tarnen, quam ulla ex gentibus ceteris, Francisco debet Italia ; quae sicut ejus virtutibus princeps theatrum fuit, ita maxime beneficia sensit. — Et sane quo tempore multa multi pro injuria contenderent, ille afflicto et jacenti constanter porrexit dexteram : in summa egestate dives, numquam destitit alienam sublevare inopiam, immemor suae. Vagiit suaviter in ejus ore patrius sermo recens : vim caritatis simul et poetica expressit canticis, quae vulgus edisceret, quaeque admiratione visa sunt non indigna eruditae posteritatis. Ad Francisci cogitationem, aura quaedam afflatusque humano augustior ingenia nostrorum concitavit, ita quidem ut in ejus rebus gestis pingendis, fingendis, cœlandis summorum artificum industria certarit. Nactus est in Francisco Alighierus, quod grandiloquo pariter mollissimoque caneret versu : Cimabue et Giottus, quod Parrhasiis luminibus ad immortalitatem illustrarent : clari artifices œdificandi, quod magnificis operibus perficerent, vel ad sepulcrum hominis pauperculi vel ad aedem Maria Angelorum, tot tantorumque miraculorum testem. Ad haec autem templa homines undique commeare fréquentes solent, veneraturi Assisiensem patrem pauperum, cui, ut se rebus humanis despoliaverat funditus, ita divinae bonitatis large copioseque dona affluxerunt. 

Igitur perspicuum est, in christianam civilemque rempublicam ab uno hoc homine vim beneficiorum influxisse. Sed quoniam ille ejus Spiritus, omnimo excellenterque christianus, mirifice est ad omnia et loca et tempora accomodatus, nemo dubitaverit, quin Franciscalia instituta magnopere sint aetate hac nostra profutura. Eo velmagis, quod horum temporum ratio ad illorum rationem pluribus ex causis videtur accedere. — Quemadmodum saeculo duodecimo, ita nunc non parum deferbuit divina Caritas : nec levis est officiorum christianorum, partim ignoratone, partim negligentia, perturbatio. Simili animorum cursu similibusque studiis, in aucupandis vitae commodis, in consectandis avide voluptatibus plerique aetatem consumunt. Diffluentes luxuria, sua profundunt, aliena appetunt : fraternitatis humanae nomen extollentes, plura tamen fraterne dicunt quam faciunt : feruntur enim amore sui, et ilia erga tenuiores atque inopes genuina Caritas quotidie minuitur. — Per eam aetatem multiplex Albigensium error, concitandis adversus Ecclesiae potestatem turbis, una simul civitatem perturberat, et ad quoddam Socialismi genus munierat iter.


Hodieque similiter Naturalismi fautores propagatoresque creverunt : qui subesse Ecclesiae oportere et pertinaciter negant, et longius, quo consentaneum est, gradatim procedentes ne civili quidem potestati parcunt : vim et seditiones in populo probant : agrariam rem tentant ; proletariorum cupiditatibus blandiuntur : domestici publicique ordinis fundamenta débilitant. 


In his igitur tot tantisque incommodis, probe intelligitis, Venerabiles Fratres, spem sublevationis non exiguam collocari in institutis Franciscalibus merito posse, si modo in pristinum statum restituantur. — Iis enim florentibus facile floreret et fides et pietas et omnis Christiana laus : frangeretur ex lex caducarum rerum appetitio, nec pertederet, quod maximum atque odiosiissimum plerisque putatur onus, domitas habere virtute cupiditates. Concordiae vere fraternae vinclis colligati diligerent homines inter se, egenisque et calamitosis, quippe imaginem Christi gerentibus, earn, quam par est, reverentiam adhiberent. — Praeterea qui religione Christiana penitus imbuti sunt, sentiunt judicio certo, legitime imperantibus conscientia officii obtemperari, nullaque in re violari quemquam oporlere : qua animi affectione nihil est efficacius ad extinguendam radicitus omnem in hoc genere vitiositatem, vim, injurias, novarum rerum libidinem, invidiam inter varios civitatis ordines : in quibus omnibus initia simul atque arma Socialismi consistunt.

Denique illud etiam, in quo prudentes rerum civilium tanto opere laborant, de locupletium et egenorum rationibus erit optime constitutum, hoc fixo et persuaso, non vacare dignitate paupertatem : divitem misericordem et munificum, pauperem sua sorte industriaque contentum esse oportere : cumque neuter sit ad haec commutabilia bona natus, alteri patientia, alteri liberalitate in cœlum esse veniendum. 


His de causis Nobis est diu et magnopere in votis, ut quantum quisque potest in imitationem Francisci Assisiensis se intendat. — Idcirco sicut semper antea tertio Franciscalium ordini singularem curam adhibuimus, ita nunc summa Dei benignitate ad gerendum pontificatum maximum vocali, cum incident ut id peropportune fieri possit, christianos homines hortamur, ut nomen dare sanctae huic Jesu Christi militiae ne récusent. Plurimi numerantur passim ex utroque sexu, qui Patris Seraphici vestigiis alacri animo jam ingrediuntur. Quorum laudamus tale Studium vehementerque probamus, ita tamen ut illud augeri et ad plures propagare Vobis praesertim adnitentibus, Venerabiles Fratres, velimus. 

Et caput est commendationis Nostrae, ut qui insignia Pœnitentiae induerint, imaginem spectent sanctissimi auctoris sui, ad eamque contendant : sine qua quod inde expectaretur boni, nihil esset. Itaque date operam, ut Tertium Ordìnem vulgo noscant atque ex veritate aestiment : providete, ut qui curam gerunt animarum, doceant, sedulo qualis ille sit, quam facile unicuique pateat, quam magnis in animorum salutem privilegiis abundent, quantum utilitatis, privatim et publice polliceantur. In quo eo magis est elaborandum, quod sodales Franciscales ordinis primi et alterius gravi in praesens perculsi plaga indigne laborant. Hi quidem utinam, parentis sui patrocinio defensi, celeriter ex tot fluctibus vegeti et florentes emergant ! Utinametiam christianae gentes ad disciplinam tertii ordinis confluant, ita alacres itaque fréquentes, uti olim undique ad Franciscum ipsum sese certatim effundebant ! 


Hoc autem majore contentione poscimus et potiore jure ab Italis speramus quos unius patriae necessitudo et uberior acceptorum beneficiorum copia propensiore jubet esse in Franciscum animo, et majores eidem gratias habere. Ita sane septem post sascuiis Italiesi genti et omni Christiane orbi contingeret, ut se a perturbaton e revocatum ad tranquillitatem , ab exitioad salutem hominis Assisiensis beneficio sentirei. Id quidem communi prece, per hos dies maxime, ab ipso Francisco flagitemus; idem contendam i a Maria Virgine matre Dei, quae famuli sui pietatem ac fìdem coelesli tutela donisque singularibus perpetuo remuneravit. 

Interea coelestium munerum auspicem, et praecipuae Nostrae benevolentiae testem, Apostolicam benedictionem Vobis Venerabiles Fratres, universoque Clero et populo singulis concredito, peramanter in Domino impertimus. 

Datum Romae, apud S. Petrum die XVII septembris, A, MDCCCLXXXII Pontificatus Nostri anno quinto. 

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
CUM MULTA SINT, 
aux Evêques espagnols, 
du 8 décembre 1882


 A NOS VENERABLES FRERES LES ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DES REGIONS D'ESPAGNE


LEON XIII, PAPE


A nos vénérés frères et fils bien-aimés, les archevêques, évêques et autres Ordinaires d'Espagne.
 
Vénérés frères et fils bien-aimés, salut et bénédiction apostolique.

Nombreux sont les points sur lesquels la nation espagnole noble et généreuse s'est montrée prééminente ; mais par-dessus tout, et digne des plus hautes louanges, est la préservation, à travers une succession d'hommes et d'événements si variés, de cet amour de la Foi catholique avec lequel la prospérité et la grandeur de l'Espagne ont toujours paru liées. On peut citer diverses preuves de cette affection, mais la principale est cette dévotion particulière à cette Chaire Apostolique, dont les Espagnols ont témoigné de façon répétée et frappante par toutes sortes de manifestations, par des lettres, par leur libéralité et par leurs pèlerinages. Le souvenir doit être encore frais de cette période récente où l'Europe a vu son courage et sa piété, à une époque où le Saint-Siège est devenu victime de circonstances désastreuses et malheureuses.

Dans tout cela, Fils Bien-aimés et Vénérés Frères, Nous reconnaissons non seulement une grâce spéciale de Dieu, mais le fruit de votre zèle, ainsi que la disposition toute louable du peuple lui-même, qui en ces temps-là, si hostile aux intérêts catholiques, s'attache avec la plus grande vigilance à la religion de ses pères comme à un héritage, et n'hésite pas à s'opposer à la grandeur du danger avec une égale grandeur de résolution. Rien ne peut être plus optimiste pour l'Espagne, si seulement ces dispositions devaient être vivifiées par la charité et renforcées par une harmonie durable.

Mais sur ce point, Nous ne pouvons pas diminuer la vérité ; lorsque Nous examinons la conduite que certains Espagnols jugent à propos de poursuivre, Nous éprouvons un sentiment semblable à cette sollicitude inquiète de l'Apôtre Saint Paul pour les Corinthiens. L'union parfaite des catholiques entre eux, et en particulier avec leurs évêques, était autrefois parfaite et sans trouble en Espagne, au point Notre prédécesseur, Grégoire XVI, a pu adresser au peuple espagnol cet éloge bien mérité que "l'immense majorité avait persévéré dans son ancienne vénération envers les évêques et le clergé inférieur", (Alloc. Affictas, 1er, Mars, 1841.) Mais à présent, en raison de la rivalité entre partis, des signes de dissensions se manifestent qui divisent les esprits, pour ainsi dire, en différents camps, et troublent même considérablement les sociétés fondées pour un objet purement religieux. Il arrive souvent que dans les discussions sur la meilleure manière de défendre les intérêts catholiques, l'autorité des évêques n'ait pas le poids qui devrait lui appartenir. Parfois même, si un évêque recommande ou décrète quelque chose en vertu de son pouvoir, certains s'y soumettent, mais difficilement, ou même le critiquent ouvertement, en supposant qu'il a voulu ainsi favoriser certains ou en gêner d'autres.

Pourtant, il est facile de voir combien il est important que l'unité existe dans l'esprit des hommes, et ce d'autant plus que, au milieu de l’invasion sans entrave et sans limite de l'erreur et dans la guerre menée si violemment et si insidieusement contre l'Église catholique, il est absolument nécessaire que tous les chrétiens unissent leurs volontés et leurs pouvoirs dans la résistance, de peur qu'ils ne soient écrasés séparément par la ruse et la violence de leurs ennemis.

C’est donc émus à la pensée de tels dangers que Nous vous adressons ces Lettres, Fils Bien-aimés, Vénérés Frères ; et Nous vous appelons très sincèrement à être les interprètes de Notre salutaire avertissement et à employer votre sagesse et votre autorité dans le maintien de la concorde.

Ici, cependant, il convient de rappeler les relations mutuelles de l'ordre spirituel et de l'ordre temporel, car de nombreux esprits tombent dans une double erreur à ce sujet. Il y en a, par exemple, qui ne se contentent pas de faire la distinction entre politique et religion, mais séparent et isolent complètement l'un de l’autre ; ils souhaitent qu'ils n'aient rien en commun et s'imaginent que l'un n'exerce aucune influence sur l'autre. De tels hommes, en vérité, ne diffèrent que peu de ceux qui souhaitent l'exclusion de Dieu, Créateur et Souverain de toutes choses, de la constitution et de l'administration de l'État ; et l'erreur qu'ils professent est d'autant plus pernicieuse qu'ils éloignent ainsi inconsidérément l'État de sa source de prospérité la plus abondante. Au moment où la religion est supprimée, sont nécessairement ébranlés ces principes sur lesquels le bien-être public repose le plus, et qui tirent leur plus grande force de la religion, parmi lesquels viennent en premiers, un gouvernement juste et modéré, l'obéissance par le sens du devoir, la soumission des passions au joug de la vertu, le fait de rendre à chacun ce qui lui est dû et de ne pas s’approprier le bien d’autrui.

Mais, même si cette opinion doit être évitée, l'erreur contraire doit non moins être repoussée, celle qui identifie la religion à un parti politique et les confonde au point de considérer l'ensemble d'un autre parti comme ne méritant plus le nom de catholique. C’est une intrusion des partis politiques dans l’auguste royaume de l'Église ; c'est une tentative de briser l'union des frères, d'ouvrir la porte et de donner accès à une multitude de troubles graves.
Les ordres spirituels et temporels étant distincts de par leur origine et leur nature, doivent être compris et jugés comme tels. Pour les questions d'ordre temporaire - aussi licites, aussi importantes soient-elles – elles ne s'étendent pas, considérées en elles-mêmes, au-delà des limites de cette vie que nous vivons sur cette terre. Mais la religion, née de Dieu et renvoyant toutes choses à Dieu, prend un vol plus élevé et touche le ciel. Car sa volonté et son but, sont de pénétrer l'âme, la meilleure partie de l'homme, avec la connaissance et l'amour de Dieu et de conduire en toute sécurité toute la race humaine vers cette Cité du Futur que nous recherchons.

Il est donc juste de considérer la religion, et tout ce qui a un lien particulier avec elle, comme appartenant à un ordre supérieur. Par conséquent, dans les vicissitudes des affaires humaines, et même dans les révolutions des États, la religion, qui est le bien suprême, doit rester intacte, car il embrasse tous les temps et tous les lieux. Les hommes de partis opposés, bien que différant sur tout le reste, devraient être d'accord à l'unanimité en cela : que dans l'État la religion catholique devrait être préservée dans toute son intégrité. Tous ceux qui aiment la religion catholique doivent diriger tous leurs efforts, comme liés par un pacte, vers ce noble et indispensable but ; ils doivent mettre en sourdine leurs diverses opinions politiques, qu'ils sont cependant parfaitement libres d’exposer à leur juste place : car l'Église est loin de condamner de telles questions, quand elles ne sont pas opposées à la religion ou à la justice ; indépendante et éloignée de toute l'agitation des conflits, elle poursuit son travail de promotion du bien commun et embrasse tous les hommes avec l'amour d'une mère, en particulier ceux dont la foi et la piété sont les plus grandes.

Le principe fondamental de cette concorde dont nous parlons est à la fois le même dans la religion et dans tout État correctement constitué ; c'est l'obéissance à l'autorité légale qui ordonne, interdit, dirige, légifère et établit ainsi une union harmonieuse au sein des divers esprits des hommes. Il nous faudra ici répéter quelques vérités bien connues, qui ne doivent cependant pas faire l'objet de simples connaissances spéculatives, mais devenir des règles applicables en pratique dans la vie.

Ceci posé, tout comme le Pontife Romain est le Maître et le Prince de l'Église universelle, les Évêques sont également les dirigeants et les chefs des Églises qui leur ont été dûment confiés. Chacun a, dans sa propre juridiction, le pouvoir de diriger, de soutenir ou de corriger, et généralement de décider dans les matières qui peuvent sembler affecter la religion. Car ils partagent la puissance que le Christ Notre-Seigneur a reçue du Père et transmise à son Église. Aussi Grégoire IX, notre prédécesseur, a dit d’eux : « Nous n'hésitons pas à déclarer que les évêques appelés à partager nos soucis sont les représentants de Dieu » (Epist. 198, lib. 13.) Ce pouvoir a été donné aux évêques au profit suprême de ceux sur lesquels il est exercé ; il tend par sa nature même à l'édification du Corps du Christ, et fait de chaque évêque le lien qui unit dans la foi et dans la charité les chrétiens sous sa direction à la fois entre eux et avec le Souverain Pontife, comme les membres à la tête. Voici une expression de poids de saint Cyprien : « L'Église est le peuple uni à ses pasteurs et le troupeau qui suit son berger » (Epist. 69, Ad Papianum), et ailleurs, plus expressément encore : « Sachez que l'Évêque est dans l'Église et l'Église dans l'Évêque : et si quelqu'un n'est pas avec l'Évêque, il n'est pas de même dans l'Église » (Ibid.) Telle est la constitution, immuable et éternelle, de l’unité chrétienne, et s'il n'est pas religieusement maintenu, une perturbation des droits et des devoirs s'ensuit comme conséquence nécessaire de la dislocation de l'association des membres dont l'union parfaite constitue le corps de l'Église, ce corps qui « recevant l'influence de  la grâce par les vaisseaux qui en joignent et lient toutes les parties, s'entretient et s'augmente par l'accroissement que Dieu lui donne. » (Colos. II, 19.) Nous voyons donc que les évêques auraient dû être entouré du respect qu'exige l'éminence de leur charge, et recevoir dans toutes les affaires de leur charge une parfaite obéissance.

Face aux passions qui troublent en ce moment l'esprit de tant de personnes en Espagne, nous exhortons, bien plus, nous demandons à tous les Espagnols à se rappeler ce devoir si important et à l'accomplir avec zèle. Que ceux, surtout, qui sont du clergé, et dont les paroles et l'exemple exercent une influence si puissante, s'appliquent scrupuleusement à observer la modération et l'obéissance. Car ils savent que leur travail pour accomplir leurs devoirs sera efficace pour eux-mêmes et pour leur prochain, lorsqu'ils suivront en toute soumission la direction de celui qui est placé au-dessus eux comme chef du diocèse. Assurément, ce n'est pas une conduite conforme aux devoirs de la prêtrise de se livrer si entièrement aux rivalités des partis qu'il semble plus occupé des choses des hommes que de celles de Dieu.

Ils doivent donc soigneusement éviter de dépasser la réserve qui leur est imposée par leur fonction. S'ils observent fidèlement cette règle, nous sommes convaincus que le clergé espagnol rendra quotidiennement par leurs vertus, leur sagesse et leurs travaux, les plus grands services à la fois au salut des âmes et aux intérêts de l'État.

Nous considérons que les associations particulièrement aptes à les aider dans ce travail sont, pour ainsi dire, les forces auxiliaires destinées à soutenir les intérêts de la religion catholique ; et Nous approuvons donc leur objet et l'énergie qu'ils déploient ; Nous désirons ardemment qu'ils augmentent en nombre et en zèle, et que de jour en jour leurs fruits soient plus abondants. Mais comme ces sociétés ont pour objet la défense et l'encouragement des intérêts catholiques, et comme ce sont les évêques qui, chacun dans leur propre diocèse, doivent veiller à ces intérêts, il s'ensuit naturellement qu'ils doivent être contrôlés par leurs évêques, et qu’ils doivent accorder une grande valeur à leur autorité et à leurs commandements. En second lieu, ils doivent s’appliquer avec grand soin à préserver l’union, d’abord parce que de l’accord des volontés des hommes dépend tout le pouvoir et l’influence de toute société humaine ; et ensuite, parce que dans les sociétés dont nous parlons, il faut surtout trouver la charité mutuelle qui accompagne nécessairement les bonnes œuvres et qui est le trait caractéristique de ceux créés par la discipline chrétienne. S’il peut arriver que les membres diffèrent sur le plan politique, ils doivent se rappeler le but de toutes les associations catholiques et empêcher ainsi que la partisanerie politique ne perturbe leur unité. Dans leurs discussions, les membres doivent être si complètement pénétrés par la pensée du but pour lequel ils se sont unis qu'ils semblent ne pas être de partis différents, se souvenant des paroles de l'apôtre saint Paul : « Car vous tous qui avez été baptisés dans le Christ vous avez été revêtu du Christ. Et il n'y a ni Juif, ni Gentil, ni homme libre ni esclave... var vous êtes tous un en Jésus-Christ. » (Galat., III., 27-28.). De telles règles de conduite apporteront non seulement des relations amicales et cordiales entre les différents membres de ces sociétés, mais aussi, entre sociétés de caractère semblables, un objet extrêmement souhaitable. Ainsi, par l'exclusion des rivalités entre partis, les principales sources de conflit seront évitées ; et tous seront enrôlés au service d'une seule cause, la plus élevée et la plus noble, à propos de laquelle aucun désaccord ne pourra exister entre catholiques dignes de ce nom.

Enfin, il est très important que ceux qui défendent les intérêts de la religion dans la presse, et en particulier dans les quotidiens, adoptent la même attitude. Nous sommes conscients des objets qu'ils s'efforcent d'atteindre et des intentions avec lesquelles ils sont entrés dans l'arène, et nous ne pouvons que leur concéder des éloges bien mérités pour leur bon service envers la religion catholique. Mais la cause à laquelle ils se sont consacrés est si élevée, si noble, qu'elle exige des défenseurs de la vérité et de la justice un respect rigoureux des nombreux devoirs qu'ils ne doivent pas manquer de remplir ; et en cherchant à accomplir certains de ces objectifs, les autres ne doivent pas être négligés. Les avertissements, donc, que nous avons donnés aux associations, Nous les donnons également aux écrivains ; Nous les exhortons à supprimer toutes les dissensions par leur douceur et leur modération, et à maintenir la concorde entre eux et dans le peuple, car l'influence des écrivains est grande de part et d'autre. Mais rien ne peut être plus opposé à la concorde que des termes mordants, des jugements irréfléchis ou des insinuations perfides, et ce genre doit être évité avec le plus grand soin et tenu dans la plus grande horreur. Une discussion qui concerne les droits sacrés de l'Église et les doctrines de la religion catholique ne doit pas être acrimonieuse, mais calme et tempérée ; c'est le poids du raisonnement, et non la violence et l'amertume du langage, qui doivent remporter la victoire de l'écrivain catholique.

Ces règles de conduite seront, à notre avis, d'une grande utilité pour éliminer les causes qui empêchent une parfaite concorde. Ce sera votre tâche, Fils Bien-aimés, Vénérés Frères, d'expliquer Nos pensées au peuple et de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que tous conforment leur vie aux règles que Nous avons établies ici.

Nous sommes convaincus que les fidèles d'Espagne les embrasseront de leur plein gré, aussi bien à cause de leur dévouement éprouvé à cette Chaire Apostolique qu’à cause du sentiment des bienfaits que l'on peut légitimement attendre de la concorde. Qu'ils se souviennent des faits de leur propre histoire ; qu'ils reconnaissent que les glorieux exploits de leurs ancêtres, dans le pays et à l'étranger, n'auraient pas pu être réalisés si leurs forces avaient été dispersées par des dissensions et qu’ils n'étaient possibles qu'en raison de leur parfaite union. Animés par l'amour fraternel et tous inspirés des mêmes sentiments, ils ont triomphé de la domination hautaine des Maures, de l'hérésie et du schisme. Que les fidèles d'Espagne imitent l'exemple de ceux dont ils ont hérité la foi et la renommée, et montrent qu'ils héritent non seulement du nom de leurs ancêtres mais aussi de leurs vertus.

Nous pensons, en outre, Fils bien-aimés et Vénérés frères, que pour promouvoir l'union et l'uniformité dans la discipline, il est bon que les évêques de chaque province délibèrent souvent entre eux et avec leur archevêque, se consultent les uns les autres et, lorsque les circonstances l'exigent, ils s'adressent à ce Siège Apostolique d'où découlent l'intégrité de la Foi, le pouvoir de la discipline et la lumière de la vérité. Les nombreux pèlerinages qui sont projetés en Espagne offriront une opportunité des plus favorables. Rien ne peut, en effet, être plus apte à apaiser les dissensions et à trancher les controverses que la voix de celui que Notre-Seigneur Jésus-Christ a constitué le Vicaire de Sa puissance, et la richesse des grâces célestes qui coulent dans les ruisseaux du tombeau des Apôtres.

Mais, puisque toute « notre force vient de Dieu », joignez-vous à Nous dans une fervente prière à Dieu afin qu'il donne de l'efficacité à notre enseignement et rende le peuple prêt à le recevoir avec docilité.

Que l'auguste Mère de Dieu, la Vierge Immaculée, Patronne d'Espagne, daigne favoriser Nos efforts communs ! Puissions-nous aussi être aidés par l'apôtre saint Jacques et sainte Thérèse de Jésus, le législateur vierge et la grande lumière de la sagesse espagnole, en qui l'amour de la concorde, l'affection pour son pays et la parfaite obéissance chrétienne étaient tout aussi visibles.

D’ici là, en gage de dons célestes et en signe de notre bonne volonté paternelle, Nous vous accordons ici avec amour dans le Seigneur, Fils bien-aimés, Vénérés Frères, et à tout le peuple espagnol, Notre Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 8 décembre 1882, cinquième année de Notre Pontificat.



LÉON XIII, PAPE.

SS. D. N. LEONIS PAPE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA

CUM MULTA SINT

 SS. D. N. LEONIS PAPAE XIII 

ad venerabiles Fratres

Archiepiscopos et Episcopos universos in regione Hispana.



LEO PP. XIII.



VENERABILES FRATRES ET DILECTI FILII SALUTEM
ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM


Cum multa sint, in quibus excellit generosa ac nobilis Hispa¬ norum natio, tum illud est in prima commendatione ponendum, quod, post varios rerum et hominum interitus, pristinum illud ac prope haereditarium retineat fidei catholicae studium, quocum semper vis a est Hispani generis salus et magnitudo coniuncta. — Quod quidem studium plura argumenta declarant : praecipue vero eximia in hanc Sedem Apostolicam pietas, quam omni significationum genere, lit¬ teris, liberalitate, susceptis religionis caussa peregrinationibus Hi¬ spani homines saepe et praeclare testantur. Neque interitum est paulo superioris temporis memoria, quo tempore ipsorum animum fortem aeque ac pium Europa spectavit, cum Sedem Apostolicam adversorum eventuum calamitas attigisset.


In his rebus omnibus, praeter singulare quoddam Dei beneficium, agnoscimus. Dilecti Eilii Nostri, Venerabiles Fratres, vigilantiae vestrae fructum: itemque laudabile ipsius populi propositum, qui per haec tam infensa catholico nomini tempora religioni avitae studiose adhaerescit, neque dubitat magnitudini periculorum parem constantiae magnitudinem opponere. Profecto nihil est, quin de Hispania sperari iure queat, si modo talem animorum affectionem caritas aluerit, et stabilis volun- iatum concordia roboraverit.


Verum quod ad hanc partem, non enim dissimulabimus id quod est, cum cogitamus agendi rationem, quam aliquot ex Hispania catholici homines ineundam putant, dolor quidam obiicitur animo cum nonnulla similitudine anxiae sollicitudinis, quam Paulus Apostolus olim, Corinthiorum caussa, susceperat. Tuta et tranquilla catholicorum cum inter se tum maxime cum Episcopis suis istic concordia permanserat: eoque nomine Gregorius XVI Decessor Noster iure laudavit Hispanam gentem, quod eius pars longe maxima in veteri sua erga Episcopos et inferiores pastores canonice constitutos reverentia perseveraret. (Alloc. Afflictas, 1er Mar. 1841) Nunc tamen, interiectis partium studiis, vestigia apparent dissensionum, quae in varias velut acies distrahunt animos, ipsasque societates, religionis gratia constitutas, non parum perturbant. Incidit saepe, ut apud disquirentes, qua potissimum ratione expediat rem catholicam tueri, minus quam aequum est, Episcoporum valeat auctoritas. Quin immo interdum si quid Episcopus suaserit, si quid etiam pro potestate decreverit, non desunt qui moleste ferant, aut aperte reprehendant, sic accipientes, ut voluisse illum existiment alteris gratificar!, alteros offendere.



Iamvero plane perspicitur quanti referat, incolumem esse animorum coniunctionem, eo vel magis quod in tanta ubique pravarum opinionum licentia, in tam acri insidio- saque Ecclesiae catholicae oppugnatione, omnino necesse est, Christianos universos, collatis in unum viribus maximaque voluntatum conspiratione resistere, ne calliditate atque impetu adversariorum separatim oppressi succumbant. Igitur huiusmodi incommodorum cogitatione permoti, Vos, his litteris. Dilecti Filii Nostri, 


Venerabiles Fratres, appellamus, vehementerque petimus, ut salutarium monitorum Nostrorum interpretes in firmanda concordia prudentiam auctoritatemque vestram adhibeatis.



Erit autem opportunum primo loco rei sacrae reique civilis meminisse rationes mutuas, quia multi contrario errore falluntur. Solent enim nonnulli rem politicam a religione non distinguere solum, sed penitus seiungere ac separare, nihil ut esse utrique commune velint, nec quicquam ad alteram ab altera innuere putent oportere. Hi profecto non multum ab iis distant, qui civitatem constitui ad- ministrarique malunt, amoto cunctarum procreatore dominoque rerum Deo : ac tanto deterius errant, quod rempublicam uberrimo utilitatem fonte temere prohibent. Nam ubi religio tollatur, vacillare necesse est illorum stabilitatem principiorum, in quibus salus publica maxime nititur quaeque vim a religione capiunt plurimam, cuiusmodi potissimum sunt, iuste moderateque imperare, propter conscientiam officii subesse, domitas habere virtute cupiditates, suunx cuique reddere, aliena non tangere.




Verum sicut iste tam impius declinandus est error, sic etiam fugienda illorum opinio praepostera, qui religionem cum aliqua parte civili permiscent ac velut in unum confundunt, usque adeo, ut eos, qui sint ex altera parte, prope descivisse a catholico nomine decernant. Hoc quidem est factiones politicas in angustum religionis campum perperam compellere: fraternam concordiam velle dirimere, funestaeque incommodorum multitudini aditum ianuamque patefacere. Igitur oportet rem sacram remque civilem, quae sunt genere naturaque distincta, etiam opinione iudicioque secernere. Nam hoc genus de rebus civilibus, quantumvis honestum et grave, si spectetur in se, vitae huius, quae in terris degitur, fines nequaquam praetergreditur. Contra vero religio, nata Deo et ad Deum referens omnia, altius se pandit caelumque contingit. Hoc enim illa vult, hoc petit, animum, quae pars est hominis praestantis sima, notitia et amore Dei imbuere, totumque genus humanum ad futuram civitatem, quam inquirimus, tuto perducere. 



Quapropter religionem, et quidquid est singulari quodam vinculo cum religione colligatum, rectum est superioris ordinis esse ducere. Ex quo consequitur, eam, ut est summum bonum, in varietate rerum humanarum atque in ipsis commutationibus civitatum debere integram permanere : omnia enim et temporum et locorum intervalla complectitur. Fautoresque contrariarum partium, cetera dissentientes, in hoc oportet universi conveniant, rem catholicam in civilitate salvam esse oportere. Et ad istud nobile necessariumque propositum, quotquot amant catholicum nomen debent velut foedere icto studiose incumbere, silere paulisper iussis diversis de caussa politica sententiis, quas tamen suo loco honeste legitimeque tueri licet. Huius enim generis studia, modo ne religioni vel iustitiae repugnent, Ecclesia minime damnat; sed procul omni concertationum strepitu, pergit operam suam in communem afferre utilitatem, hominesque cunctos materna caritate diligere, eos tamen praecipue, quorum fides pietasque constiterit maior.


Concordiae vero quam diximus, idem est in re christiana, atque in omni bene constituta republica fandamentum ; nimirum obtemperatio legitimae potestati, quae iubendo, vetando, regendo, varios hominum animos concordes et congruentes efficit. Quam ad rem nota omnibus atque explorata commemoramus : verumtamen talia, ut non cogitatione solum tenenda, sed moribus et usu quotidiano, tamquam officii regula, servanda sint.



Scilicet sicut Pontifex Romanus totius est Ecclesiae magister et princeps, ita Episcopi rectores et capita sunt Ecclesiarum, quas rite singuli ad gerendum acceperunt. Eos in sua quemque ditione ius est praeesse, corrigere, generatim- que de iis, quae e re christiana esse videantur, decernere. Participes enim sunt sacrae potestatis, quam Christus Dominus a Patre acceptam. Ecclesiae suae reliquit: eamque ob caussam Gregorius IX Decebor Noster: Episcopos inquit « in partem sollicitudinis vocatos vices Dei gerere minime dubitamus ». (Epist. 198, lib. 13) Atque huiusmodi potestas Episcopis est summa cum utilitate eorum, in quos exercetur, data: spectat enim natura sua ad aedificationem corporis Christi, perficitque ut Episcopus quisque, 'cuiusdam instar vinculi, christianos, quibus praeest, et inter se et cum Pontifice maximo, tamquam cum capite membra, fidei caritatisque communione consociet. In quo genere gravis est ea sancti Cypriani sententia : « Illi sunt Ecclesia, u plebs sacerdoti adunata, et Pastori suo grex adhaerens » : (Epist. 69, Ad Papianum) et gravior altera : « Scire debes, Episcopum in Ecclesia esse, et u Ecclesiam in Episcopo, et siquis cum Episcopo non sit, in Ecclesia non esse ». (ibid.) Talis est Christianae reipublicae constitutio, eaque immutabilis, ac perpetua: quae nisi sancte servetur summa iurium et officiorum perturbatio consequatur necesse est, discissa compositione membrorum apte cohaerentium in corpore Ecclesiae, « quod per nexus et coniunctiones subministratum et constructum crescit in augmentum Dei ». (Coloss. II, 19) Ex quibus apparet, adhibendam esse adversus Episcopos reverentiam praestantiae muneris consentaneam, in iisque rebus, quae ipsorum potestatis sunt, obtemperari oportere.



Perspectis autem studiis, quibus multorum animi istic hoc tempore permoventur, Hispanos omnes non hortamur solum, sed plane obsecramus, ut sese huius tanti officii memores impertiant. Ac nominatim vehementer studeant modestiam atque obedientiam tenere qui sunt ex ordine Cleri, quorum dicta factaque utique ad exemplum in omnes partes valent plurimum. Quod in muneribus suis insumunt operae, tum sciant maxime fructuosum sibi, proxi¬ misque salubre futurum, si se ad imperium eius nutumque finierint, qui Dioecesis gubernacula tenet. Profecto sacerdotes tradere se penitus partium studiis, ut plus humana, quam caelestia curare videantur, non est secundum officium. Cavendum igitur sibi esse in- telligant, ne prodeant extra gravitatem et modum. 


Hac adhibita vigilantia, pro certo habemus, Clerum Hispanum non minus.animorum saluti quam rei publicae incremento virtute, doctrina laboribus, magis magisque in dies profuturum.




Ad eius adiuvandam operam eas societates non parum iudicamus opportunas, quae sunt tamquam auxiliariae cohortes catholico nomini protegendo. Itaque illarum probamus institutum et industriam, ac valde cupimus, ut aucto et numero et studio maiores edant quotidie fructus. Verum cum sibi proposita sit rei catholicae tutela et amplificatio, resque catholica in Dioecesibus singulis ab Episcopo geratur, sponte consequitur, eas Episcopis subesse et ipsorum auctoritati auspiciisque tribuere plurimum oportere. Neque minus elaborandum ipsis est in coniunctione animorum retinenda : primo enim hoc est cuivis hominum coetui commune, ut omnis eorum vis et efficientia a voluntatum conspiratione proficiscatur : deinde maxime decet in huiusmodi sodalitatibus elucere caritatem mutuam, quae debet esse ad omnia rectefacta comes, disciplinaeque Christianae alumnos velut signum et nota distinguere. Quapropter cum sodales facile possint de re publica diversi diversa sentire, idcirco ne concordia animorum contrariis partium studiis dirimatur, meminisse oportet, quorsum spectent societates, quae a re catholica nominantur, et in consiliis capiundis ita habere animos in uno illo proposito defixos, ut nullius partis esse videantur, memores divinae Pauli Apostoli sententiae : « Quicumque in Christo baptizati estis, Christum induistis. Non est Iudaeus neque Graecus, non est servus neque liber ; omnes enim vos unum estis in Christo. » Qua ratione illud capietur commodi, ut non modo socii singuli, sed variae etiam eiusdem generis societates, quod est diligentissime providendum, amice ac benevole consentiant. Sepositis quippe, ut diximus, partium studiis, infensarum aemulationum praecipuae erunt occasiones sublatae; eritque consequens, ut ad se una omnes caussa convertat, eademque maxima et nobilissima, de qua inter catholicos hoc nomine dignos nullus potest esse dissensus.








Denique magni refert, sese ad hanc ipsam disciplinam accomo- dare, qui scriptis, praesertim quotidianis, pro religionis incolumitate dimicant. Compertum quidem Nobis est, quid studeant, qua voluntate contendant; neque facere possumus, quin de catholico nomine meritos iusta laude prosequamur. Verum suscepta ipsis caussa tam excellens est tamque praestans, ut multa requirat, in quibus labi iustitiae veritatisque patronos minime decet : neque enim debent, dum unam partem officii curant, reliquas deserere. Quod igitur societates monuimus, idem scriptores monemus, ut amotis lenitate et mansuetudine dissidiis, coniunctionem animorum cum ipsi inter se, tum in multitudine tueantur: quia multum pollet scriptorum opera in utramque partem. Concordiae vero cum nihil tam sit contrarium, quam dictorum acerbitas, suspicionum temeritas, insimulationum iniquitas, quidquid est huiusmodi summa animi provisione fugere et odisse necesse est. Pro sacris Ecclesiae iuribus; pro catholicis doctrinis non litigiosa disputatio sit, sed moderata et temperans, quae potius rationum pondere, quam stilo nimis vehementi et aspero victorem certaminis scriptorem efficiat.








Istas igitur agendi normas plurimum arbitramur posse ad eas caussas, quae perfectam animorum concordiam impediunt, prohibendam. Vestrum erit, Dilecti Eilii Nostri, Venerabiles Fratres, mentem Nostram populo interpretari, et quantum potestis contendere, ut ad ea, quae diximus, vitam quotidianam universi exigant.


Quod sane Hispanos homines ultro effecturos confidimus cum ob spectatam erga hanc Apostolicam Sedem voluntatem, tum ob speranda concordiae beneficia. Domesticorum exemplorum memoriam renovent : cogitent, maiores suos, si multa fortiter multa praeclare domi iu- risque gesserunt, plane non dissipatis dissentiendo viribus, sed una velut mente, unoque animo gerere potuisse. Etenim fraterna caritate animati et id ipsum invicem sentientes, de praepotenti Maurorum dominatu, de haeresi, de schismate triumpharunt. Igitur quorum accepere fidem et gloriam, eorum vestigiis insistant, imi- tandoque perficiant, ut illi non solum nominis, sed etiam virtutum suarum superstites reliquisse videantur.



Ceterum expedire vobis, Dilecti Filii Nostri, Venerabiles Fratres, ad coniunctionem animorum similitudinemque disciplinae existimamus, qui in eadem estis provincia et inter vos et cum Archiepiscopo consilia identidem conferre, de rebus communibus una consulturos: ubi vero res postulaverit, hanc adire Sedem Apostolicam, unde fidei integritas et disciplinae virtus cum veritatis lumine proficiscitur. Cuius rei percommodam allaturae sunt opportunitatem peregrinationes, quae passim ex Hispania suscipiuntur. Nam ad componenda dissidia dirimendasque controversias nihil est aptius, quam Eius vox, quem Christus Dominus princeps pacis vicarium constituit potestatis suae: itemque caelestium charismatum copia, quae ex Apostolorum sepulcris large dimanat.

Verumtamen quoniam omnis sufficientia nostra ex Deo est, Deum enixe Nobiscum una adprecamini, ut monitis Nostris virtutem efficiendi impertiat, animosque populorum promptos ad parendum efficiat.

Communibus adnuat coeptis augusta Dei parens Maria Virgo Immaculata, Hispaniarum patrona, adsit Iacobus Apostolus, adsit Theresia a Iesu, virgo legifera, magnum Hispaniarum lumen, in qua concordiae amor, patria caritas, obedientia christiana mira¬ biliter in exemplum eluxere.


Interim caelestium munerum auspicem et paternae benevolentiae Nostrae testem vobis omnibus, Dilecti Filii Nostri, Venerabiles Fratres, cunctaeque genti Hispanorum Apostolicam benedictionem peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae aquds.Petrum die VIII decem A MDCCCLXXXII. Pontificatus Nostri Anno Quinto. 

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
NOBILISSIMA GALLORUM GENS, 
sur les devoirs des catholiques de France, 
du 8 février1884



LÉON XIII, PAPE 



Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique.

 La très noble nation française, par les grandes choses qu'elle a accomplies dans la paix et dans la guerre, s'est acquis envers l'Eglise catholique des mérites et des titres à une reconnaissance immortelle et à une gloire qui ne s'éteindra pas. Embrassant de bonne heure le christianisme à la suite de son roi Clovis, elle eut l'honneur d'être appelée la fille aînée de l'Eglise, témoignage et récompense tout ensemble de sa foi et de sa piété. Souvent, dès ces temps reculés, Vénérables Frères, Vos ancêtres, dans de grandes et salutaires entreprises, ont paru comme les aides de la divine Providence elle-même. Mais ils ont surtout signalé leur vertu en défendant par toute la terre le nom catholique, en propageant la foi chrétienne parmi les nations barbares, en délivrant et protégeant les saints lieux de la Palestine, au point de rendre à bon droit proverbial ce mot des vieux temps : Gesta Dei per Francos. Aussi leur est-il arrivé, grâce à leur fidèle dévouement à l'Eglise catholique, d'entrer comme en partage de ses gloires et de fonder des oeuvres publiques et privées où se manifeste un admirable génie de religion, de bienfaisance, de magnanimité.

Les Pontifes romains, Nos prédécesseurs, se sont plu à louer ces vertus de Vos pères, et, en récompense de leurs mérites, à relever le nom français par de fréquents éloges. Très honorables sont pour votre nation les témoignages que lui ont rendus Innocent III et Grégoire IX, ces lumières éclatantes de l'Eglise : le premier, dans une lettre adressée à l'archevêque de Reims, disait : "Nous avons pour le royaume de France une amitié particulière ; parce que, plus que tous les royaumes de la terre, il a été de tous temps attentif et dévoué au Siège Apostolique et à Nous". Le second, dans son épître à saint Louis, affirmait que, dans le royaume de France, dont aucun malheur n'a pu ébranler le dévouement à Dieu et à l'Eglise, jamais n'a péri la liberté ecclésiastique, jamais la foi chrétienne n'a perdu sa vigueur. Pour conserver ces biens, les rois et les peuples de ce pays n'ont même pas hésité à verser leur sang et s'exposer aux derniers périls. Et comme Dieu, Père des peuples, rend dès ce monde aux nations la récompense de leurs vertus et de leurs belles actions, ainsi a-t-il largement départi aux Français la prospérité, l'honneur des armes, les arts de la paix, un nom glorieux, un empire puissant. Si la France, parfois oublieuse de ses traditions et de sa mission, a conçu envers l'Eglise des sentiments hostiles, cependant, par un grand bienfait de Dieu, elle ne s'est égarée ni longtemps, ni tout entière. Et plût à Dieu qu'elle eût échappé saine et sauve aux calamités enfantées, pour le malheur de la religion et de l'Etat, en des temps voisins des nôtres ! Mais, dès que l'esprit humain, empoisonné par les opinions nouvelles, se prit a rejeter peu à peu l'autorité de l'Eglise, enivré d'une liberté sans frein, on le vit choir là où l'entraînait sa pente naturelle. A mesure, en effet, que le venin mortel des mauvaises doctrines pénétra dans les moeurs, la société en vint à un tel point d'hostilité, qu'elle sembla vouloir rompre entièrement avec les institutions chrétiennes. Les philosophes du dernier siècle contribuèrent grandement à déchaîner ce fléau sur la France, quand, infatués d'une fausse sagesse, ils entreprirent de renverser les fondements de la vérité chrétienne et inventèrent un système bien propre à développer encore l'amour déjà si ardent pour une liberté sans règle. Ce travail fut poursuivi par ces hommes, qu'une violente haine des choses divines retient enrôlés dans des sociétés criminelles et rend chaque jour plus ardemment désireux d'écraser le nom chrétien. Poursuivent-ils ce dessein en France avec plus d'acharnement qu'en d'autres contrées ? Nul ne peut mieux que Vous en juger, Vénérables Frères.

C'est pourquoi la charité paternelle dont Nous entourons toutes les nations, de même qu'elle Nous a poussé naguère à exhorter, par des lettres que Nous leur avons adressées, les évêques d'Irlande, d'Espagne et d'Italie, à rappeler leurs peuples à leur devoir ; ainsi à l'heure présente. Nous sommes déterminé, mû par le même sentiment, à dire à la France Notre pensée et à lui ouvrir Notre coeur.

En effet, les complots précités ne nuisent pas seulement à la religion, mais ils sont encore funestes et pernicieux à l'Etat. Il est impossible, en effet, que la prospérité règne dans une nation où la religion ne garde pas son influence. L'homme perd-il le respect de Dieu ? Aussitôt croule le plus ferme appui de la justice sans laquelle on ne peut bien gérer la chose publique, au jugement même des sages du paganisme. L'autorité des princes n'aura plus dès lors son prestige nécessaire ; les lois seront sans force suffisante. Chacun préférera l'utile à l'honnête, les droits perdront leurs forces, s'ils n'ont d'autre sauvegarde que la crainte des châtiments. Ceux qui commandent se laisseront emporter facilement à la tyrannie, et ceux qui obéissent à la révolte et à la sédition. 

D'ailleurs, comme il n'y a aucun bien dans les choses, qu'elles ne l'aient reçu de la bonté divine, toute société humaine qui prétend exclure Dieu de sa constitution et de son gouvernement refuse, autant qu'il est en elle, le secours des bienfaits divins, et se rend absolument indigne de la protection du ciel. Aussi, quelles que soient en apparence ses forces et ses richesses, elle porte dans ses entrailles un principe secret de mort et ne peut espérer une longue durée. C'est que, pour les individus, autant il est salutaire de servir les desseins de Dieu, autant il est dangereux de s'en écarter ; et d'ordinaire, on voit les Etats, à mesure qu'ils se montrent plus fidèles à Dieu et à l'Eglise, monter comme naturellement au sommet de la prospérité, et pencher vers la décadence quand ils s'éloignent de cette conduite. L'histoire Nous montre dans la suite des siècles ces alternatives et Nous pourrions en citer des exemples récents dans votre pays lui-même, si Nous prenions le temps de rappeler ce qui s'est vu au siècle passé, alors que les foules, emportées par l'audace de la révolte, ébranlaient jusque dans ses fondements la France terrifiée, et enveloppaient les choses sacrées et profanes dans une même catastrophe.

Au contraire, il est facile d'éloigner ces causes de ruine en observant les préceptes de la religion catholique dans la constitution et dans le gouvernement, soit de la famille, soit de l'Etat ; car ils sont admirablement propres au maintien de l'ordre public et à la conservation des sociétés.

Et d'abord, en ce qui regarde la famille, il importe souverainement que les enfants nés de parents chrétiens soient, de bonne heure, instruits des préceptes de la foi, et que l'instruction religieuse s'unisse à l'éducation, par laquelle on a coutume de préparer l'homme et de le former dans le premier âge. Séparer l'une de l'autre, c'est vouloir, en réalité, que, lorsqu'il s'agit des devoirs envers Dieu, l'enfance reste neutre; système mensonger, système par-dessus tout désastreux dans un âge aussi tendre, puisqu'il ouvre, dans les âmes, la porte de l'athéisme et la ferme à la religion. Il faut absolument que les pères et mères dignes de ce nom veillent à ce que leurs enfants, parvenus à l'âge d'apprendre, reçoivent l'enseignement religieux, et ne rencontrent dans l'école rien qui blesse la Foi ou la pureté des moeurs. Cette sollicitude pour l'éducation de leurs enfants, c'est la loi divine, de concert avec la loi naturelle, qui l'impose aux parents ; et rien ne saurait les en dispenser. L'Eglise gardienne et vengeresse de l'intégrité de la Foi, et qui, en vertu de la mission qu'elle a reçue de Dieu, son auteur, doit appeler à la vérité chrétienne toutes les nations et surveiller avec soin les enseignements donnés à la jeunesse placée sous son autorité, l'Eglise a toujours condamné ouvertement les écoles appelées mixtes ou neutres, et a maintes fois averti les pères de famille, afin que, sur ce point si important, ils demeurassent toujours vigilants, toujours sur leurs gardes. Obéir ici à l'Eglise, c'est faire oeuvre d'intérêt social, et pourvoir excellemment au salut commun. En effet, ceux dont la première éducation n'a pas ressenti l'influence de la religion grandissent sans avoir aucune notion des plus hautes vérités, de celles qui peuvent seules entretenir dans l'homme l'amour de la vertu et l'aider à dominer ses passions mauvaises. Telles sont les notions qui affirment un Dieu créateur, juge et vengeur, les récompenses et les châtiments de la vie future, les secours célestes que Jésus-Christ Nous offre pour l'accomplissement consciencieux et saint de tous Nos devoirs. Sans cet enseignement, toute culture des intelligences restera une culture malsaine. Des jeunes gens, auxquels on n'aura point inspiré la crainte de Dieu, ne pourront supporter aucune des règles desquelles dépend l'honnêteté de la vie ; ne sachant rien refuser à leurs passions, ils se laisseront facilement entraîner à jeter le trouble dans l'Etat.

Considérons maintenant les vrais et salutaires rapports établis entre l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle par un échange réciproque des droits et des devoirs. De même qu'il y a ici-bas deux grandes sociétés : la société civile, qui a pour fin prochaine de procurer au genre humain les biens de l'ordre temporel et terrestre, et la société religieuse, dont le but est de conduire les hommes au vrai bonheur, à cette éternelle félicité du ciel pour laquelle ils ont été créés, de même il y a deux puissances, soumises l'une et l'autre à la loi naturelle et éternelle, et chargées de pourvoir, chacune dans sa sphère, aux choses soumises à leur empire. Mais toutes les fois qu'il s'agit de régler ce qui, à des titres divers et pour des motifs divers aussi, intéresse les deux pouvoirs, le bien public demande et exige qu'un accord s'établisse entre eux. Que cet accord vienne à disparaître, aussitôt se produit une sorte d'inquiétude et d'instabilité qui ne peut se concilier avec la sécurité de l'Eglise, ni avec celle de l'Etat, et voilà pourquoi, lorsqu'un ordre de choses a été publiquement établi au moyen de conventions entre la puissance ecclésiastique et la puissance civile, l'intérêt public, non moins que l'équité, exige que l'accord demeure entier ; car si des deux côtés on se rend de mutuels services, des deux côtés aussi on recueille le bénéfice de cette entente réciproque.

En France, au commencement de ce siècle, au sortir des grandes agitations et du régime de la Terreur, les chefs du gouvernement eux-mêmes comprirent que le meilleur moyen de relever la société fatiguée de tant de ruines était de rétablir la religion catholique. En prévision des avantages futurs, Pie VII, Notre prédécesseur, se prêta aux désirs du premier consul, poussant la condescendance et l'indulgence aussi loin que le devoir de sa charge le lui permit. On convint des points principaux, on posa des fondements et on ouvrit une voie sûre au rétablissement de la religion et à son affermissement progressif. Et, en effet, de cette époque et dans la suite, plusieurs mesures que conseillait la prudence furent adoptées pour la sûreté et l'honneur de l'Eglise. Il en résult de grands avantages, d'autant plus appréciables qu'en France, les intérêts religieux étaient auparavant plus compromis et presque désespérés. La dignité de la religion fut de nouveau publiquement honorée, et les institutions chrétiennes reprirent vie. Mais, en même temps, la patrie recueillit de ce fait seul de merveilleux avantages. Sortant à peine des agitations de la tempête, dans son ardent désir de fonder solidement la tranquillité et l'ordre de l'Etat, elle comprit que la religion catholique lui offrait heureusement ces avantages, et la pensée d'un Concordat fut alors celle d'un sage politique, habile à pourvoir au bien public. A défaut donc d'autres raisons, il suffirait aujourd'hui, pour maintenir la paix, des motifs qui l'ont autrefois fait conclure. Car, dans cette ardeur générale qui pousse aux nouveautés de toute sorte, dans cette attente inquiète d'un avenir inconnu, c'est commettre une capitale imprudence que de semer les germes de discorde entre les deux pouvoirs et de mettre obstacle à la bienfaisante action de l'Eglise.




Et pourtant, en ces derniers temps, Nous voyons avec anxiété apparaître ce péril ; car il y a déjà des actes et d'autres se préparent, opposés au bien de l'Eglise, tandis que des ennemis de la religion s'acharnent à rendre le catholicisme suspect et odieux, en le signalant comme l'ennemi de l'Etat. Le dessein de ceux qui aspirent à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et veulent rompre tôt ou tard l'accord salutaire et légalement conclu avec le Siège Apostolique, ne Nous cause pas moins de sollicitude et d'angoisse.


Dans ces circonstances, Nous n'avons, de Notre côté, rien omis de ce que les temps semblaient réclamer. Nous avons ordonné, aussi souvent qu'il le parût nécessaire à Notre Nonce apostolique, de porter des réclamations et ceux qui gouvernent la chose publique ont attesté les recevoir avec des dispositions équitables. Nous-même, quand fut porté le décret de suppression des communautés religieuses, Nous avons exprimé nos sentiments dans une lettre adressée à Notre cher fils le cardinal de la Sainte Eglise Romaine, archevêque de Paris. De plus, au mois de juin dernier, écrivant au Président de la République, Nous avons déploré toutes les autres entreprises nuisibles au salut des âmes et lésant les droits de l'Eglise, Nous l'avons fait, pressé autant par la sainteté et la grandeur des obligations de Notre charge apostolique, que par Notre ardent désir de conserver en France saint et inviolable l'antique héritage de la religion. Dans cette pensée, et avec la même constance, Nous sommes résolu à défendre toujours à l'avenir les intérêts catholiques en France. 

Dans l'accomplissement de ce devoir que la justice Nous impose, Vous avez toujours été, Vénérables Frères, Nos courageux coopérateurs. Car, réduits à déplorer le sort des religieux, Vous avez fait du moins ce qui était en Votre pouvoir ; Vous n'avez pas abandonné à leur épreuve, sans les défendre, ces hommes qui avaient aussi bien mérité de l'Etat et de l'Eglise. Et maintenant, autant que les lois le permettent, Vos plus grandes sollicitudes et toutes Vos pensées se portent à procurer à la jeunesse une bonne éducation ; et quant aux projets formés par plusieurs contre l'Eglise, Vous n'avez pas omis de montrer combien ils sont pernicieux à l'Etat lui-même. Aussi, personne ne pourra-t-il Vous accuser d'être inspirés par des considérations humaines, ou d'être hostiles au gouvernement établi. Quand il s'agit, en effet, de l'honneur de Dieu, quand le salut des âmes est en péril, c'est Votre devoir de prendre en main la protection et la défense de toutes ces causes.


Continuez donc à remplir avec prudence et fermeté les devoirs de l'épiscopat, à enseigner les préceptes de la doctrine céleste et à indiquer à Votre peuple, en ces temps si troublés, la voie qu'il doit suivre. Il est nécessaire que Vous ayez tous les mêmes vues et les mêmes desseins ; et là où l'intérêt est commun, unanime aussi doit être la manière d'agir. Veillez à ce qu'il y ait partout des écoles où les enfants soient avec le plus grand soin instruits des vérités saintes et des devoirs envers Dieu, où ils apprennent à connaître parfaitement l'Eglise, à écouter ses enseignements et à se persuader qu'il faut être prêt à souffrir pour sa cause. 

Ils sont nombreux en France les hommes éminents qui ont donné le grand exemple d'affronter tous les dangers et même d'exposer leur vie pour la Foi chrétienne. En ces temps de bouleversement que Nous avons rappelés, on vit des hommes d'une Foi invincible qui, par leurs vertus et au prix de leur sang, soutinrent l'honneur de leur nation. Or, de nos jours aussi, Nous voyons en France la vertu demeurer ferme, avec l'aide de Dieu, au milieu de mille embûches et de mille périls. Le clergé s'applique à tous ses devoirs et avec cette charité qui est l'apanage du sacerdoce, il se montre toujours empressé et toujours ingénieux à se dévouer au service du prochain. Les fidèles en grand nombre professent la Foi catholique ouvertement et avec courage ; ils témoignent souvent et de toutes manières, en rivalisant de zèle, leur attachement au Saint-Siège ; au prix de grands sacrifices et de grands efforts, ils pourvoient à l'éducation de la jeunesse, et c'est avec une admirable générosité qu'ils viennent au secours de toutes les nécessités publiques.

Or, tous ces biens, qui sont d'un heureux présage pour la France, il importe, non seulement de les conserver, mais de les accroître encore à l'aide d'une commune émulation et d'une persévérante activité. Avant tout, il faut pourvoir à ce que le clergé s'enrichisse de plus en plus d'hommes capables. Que l'autorité des évêques soit sacrée pour les prêtres et qu'ils sachent bien que le ministère sacerdotal, s'il n'est exercé sous la direction des évêques, ne sera ni saint, ni pleinement utile, ni honoré. Il faut ensuite que les laïques d'élite qui aiment l'Eglise, Notre Mère commune, et qui, par leurs paroles et leurs écrits, peuvent utilement soutenir les droits de la religion catholique, multiplient leurs travaux pour sa défense.

Mais, pour obtenir ces résultats, il faut de toute nécessité l'accord des volontés et la conformité d'action. Nos ennemis, en effet, ne désirent rien tant que les dissensions entre les catholiques ; à ceux-ci de bien comprendre combien il leur importe souverainement d'éviter les dissentiments et de se souvenir de la divine parole : Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé. Si, pour conserver l'union, il est parfois nécessaire de renoncer à son sentiment et à son jugement particulier, qu'on le fasse volontiers en vue du bien commun. Que les écrivains n'épargnent aucun effort pour conserver en toutes choses cette concorde des esprits ; que chacun préfère l'intérêt de tous à son propre avantage ; qu'ils soutiennent les oeuvres commencées pour le bien commun ; que leur règle soit de se soumettre avec piété filiale aux évêques que l'Esprit-Saint a posés pour régir l'Eglise de Dieu ; qu'ils respectent leur autorité, et qu'ils n'entreprennent rien sans leur volonté ; car, dans les combats pour la religion, ils sont les chefs qu'il faut suivre.

Enfin, selon la coutume toujours suivie par l'Eglise dans les circonstances difficiles, que tout le peuple fidèle, excité par vos soins, ne cesse d'adresser à Dieu des prières, de le conjurer d'abaisser ses regards sur la France et de laisser sa miséricorde l'emporter sur son courroux. La licence de la parole et de la presse a outragé bien des fois la majesté divine. Il est des hommes qui, non seulement se montrent ingrats envers le Sauveur du monde Jésus-Christ et répudient ses bienfaits, mais aussi qui vont se faire gloire de ne plus croire même à l'existence de Dieu. C'est aux catholiques surtout qu'il convient de réparer par un grand esprit de Foi et de piété ces égarements de l'esprit et de l'action, et d'attester publiquement qu'ils n'ont rien plus à coeur que la gloire de Dieu, rien de plus cher que la religion de leurs ancêtres.

Que ceux-là surtout qui sont plus étroitement liés à Dieu, dont la vie s'écoule dans les cloîtres, s'excitent à une charité toujours grandissante et s'efforcent par leur humble prière, leurs sacrifices volontaires et l'offrande d'eux-mêmes, de nous rendre le Seigneur favorable. Il arrivera ainsi, Nous en avons la confiance, que par le secours de la divine miséricorde, les égarés reviendront de leurs erreurs, et que le nom français reprendra son antique grandeur.

En tout ce que Nous avons dit jusqu' ici, Vénérables Frères, reconnaissez l'amour paternel et l'affection profonde dont Nous entourons la France tout entière. Aussi, Nous ne doutons pas que ce témoignage de Notre très vif intérêt pour Vous ne soit propre à fortifier et à resserrer les liens de la salutaire union qui existe entre la France et le Siège Apostolique, union qui, en tous les temps, a été pour l'une et l'autre la source d'avantages nombreux et considérables. 

Dans cette pensée, et avec joie, Vénérables Frères, Nous souhaitons à Vous et à Vos fidèles la plus grande abondance des biens célestes, et comme gage de témoignage de Notre particulière bienveillance pour Vous et la France entière, Nous Vous accordons volontiers la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 février de l'année 1884, sixième année de Notre Pontificat.

LÉON XIII, PAPE.

SS. D. N. LEONIS PAPE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA 

SSmi D. N. Leonis XIII ad Episcopos Galliae

NOBILISSIMA GALLORUM GENS




LEO PP. XIII



Venerabiles fratres salutem et apostolicam benedictionem.


Nobilissima Gallorum gens, multis in rebus pace bellove praeclare gestis, singularem quamdam sibi comparavit in Ecclesiam catholicam laudem meritorum quorum nec interitura est gratia, nec gloria consenescet. Institutis christianis, praeeunte rege Clodove, mature susceptis, hoc sane per honorificum fidei pietatisque testimonium simul et praemium tulit, ut primigenita Ecclesiae fit nominaretur. Ex eo tempore, Venerabiles Fratres, saepe majores vestri ad magnas res et salutares visi sunt divinae ipsius providentiae adiutores : nominatim vero ipsorum est nobilitata virtus in vindicando ubique terrarum catholico nomine, in christiana fide ad barbaras gentes propaganda, in liberandis tuendis pie sanctioribus Palaestinae locis, ut non sine caussa vetus illud vim proverbii obtinuerit, gesta Dei per FrancosAtque his rationibus contigit, ut fideli animo sese pro nomine catholico devoventes, in societatem gloriarum Ecclesiae aliquo modo venire potuerint, et complura publice privatimque instituere, in quibus eximia vis religionis, beneficentiae, magnanimitatis cernitur. 

Quas patrum vestrorum virtutes Romani Pontifices, Decessores Nostri majorem in modum probare consueverunt, reddendaque pro meritis benevolentia, non semel ornare Gallorum nomen laudibus voluerunt. Amplissimae quidem illae sunt, quas Innocentius III et Gregorius IX, magna illa Ecclesiae lumina, maioribus vestris tribuebant : quorum prior in epistola ad Archiepiscopum Rhemensem, "regnum Franciae, ait, praerogativa quadam diligimus caritatis, utpote quod prae ceteris mundi regnis Apostolicae Sedi ac Nobis obsequiosum semper extitit et devotum" ; alter vero in epistola ad sanctum Ludovicum IX, in regno Galliae, "quod a devotione Dei, et Ecclesiae nullo casu avelli potuit, numquam libertas ecclesiastica periit nullo numquam tempore vigorem proprium christiana fides amisit : quin imo pro earum conservatione reges et homines dicti regni sanguinem proprium fundere et se periculis multis exponere minime dubitaverunt". Parens autem naturae Deus, a quo mercedem virtutum recteque factorum utique in terris accipiunt civitates, multa Gallis ad prosperitatem largitus est, laudes bellicas, pacis artes, gloriam nominis, imperii auctoritatem. Quod si oblita quodammodo Gallia sui, munus a Deo demandatum aliquando defugiens, maluit infensos spiritus adversus Ecclesiam sumere, tamen summo Dei beneficio nec diu nec tota desipuit. Atque utinam funestos illos religioni ac civitati casus, quos proximiora aetati nostrae tempora pepererunt, sospes evasisset ! Verum posteaquam mens hominum novarum opinionum imbuta veneno, auctoritatem Ecclesiae passim coepit reficere infinita libertate ferox, cursus praeceps, quo proclive erat factus est. Nam cum mortiferum doctrinarum virus in ipsos hominum mores influxis et humana societas huc magnani partem sensim evasit, ut omnino desciscere a christianis institutis velle videatur. Ad hanc perniciem per Gallias dilatandam non parum valuerunt superiore saeculo quidam insaniente sapientia philosophi, qui, christianae veritatis adorti sunt fundamenta convellere, eamque philosophandi rationem inierunt, quae excitata jam immodicae libertatis studia vehementius inflammaret. Proxima fuit eorum opera quos rerum divinarum impotens odium nefariis inter se societatibus conjunctos tenet, quotidieque facit opprimendi catholici nominis cupidiores : an vero majore, quam uspiam, in Gallia contentione, nemo quam Vos, Venerabiles Fratres, judicare melius potest. 


Quapropter paterna caritas, qua universas gentes prosequimur, sicut alias Nos impulit ut nominatim Hiberniae, Hispaniae, Italiaeque populos, datis ad Episcopos litteris, convenienter temporibus ad officium cohortaremur, ita nunc ad Galliam suadet mentem cogitationemque convertere.

Ea enim molimenta, quae diximus, non Ecclesiae solum nocent, sed ipsi quoque sunt perniciosa et funesta reipublicae, propterea quod fieri non potest ut prosperitas civitati comitetur, virtute religionis extincta. Et sane ubi vereri Deum homo desiit, maximum justitiae tollitur fundamentum sine qua bene geri rempublicam vel ipsi ethnicorurn sapientes negabant posse : neque enim satis habitura dignitatis est auctoritas principum, neque satis virium leges. Plus apud unumquemque valebit utilitas, quam honestas : vacillabit incolumitas jurium malo custode officiorum, poenarum metu : et qui imperant, facile in dominatum injustum, et qui parent, levi momento in seditionem et turbas delabentur.

Praeterea quia nihil est in rerum natura boni, quod non bonitati divinae acceptum referendum sit, omnis hominum societas, quae a disciplina et temperatione sui abesse Deum jubeat, quantum est in se, divinae beneficentiae adjumenta respuit, planeque est digna, cui caelestis tutela denegetur. Itaque quantumvis opibus firma et copiis locuples esse videatur, gerit tamen interitus sui in ipsis reipublicae visceribus inclusa semina, neque spem habere potest diuturnitatis. Scilicet gentibus christianis, non fere secus ac singulis hominibus, tam est inservire Dei consiliis salubre, quam deficere periculosum ; eisque illud plerumque accidit, ut quibus temporibus fidelitatem suam erga Deum vel Ecclesiam studiosius retinent, in optimum statura naturali quodam itinere veniant ; quibus deserunt, excidant. Has quidem vices in annalibus temporum intueri licet ; earumque domestica et satis recentia exempla suppeterent, si vacaret ea recordari quae superior vidit aetas, cum procax multorum licentia tremefactam Galliam funditus miscuit, rem sacram et civilem eodem excidio complexa. 


Contra vero haec, quae certam civitatis ruinam secum ferunt facile depelluntur, si in constituenda gubernandaque tum domestica tum civili societate catholicae religionis praecepta serventur. Ea enim sunt ad conservationem ordinis et ad reipublicae salutem aptissima. 

Ac primo quidem ad societatem domesticam quod attinet, interest quam maxime susceptam e conjugio christiano sobolem mature ad religionis praecepta erudiri ; et eas artes, quibus aetas puerilis ad humanitatem informari solet, cum institutione religiosa esse conjunctas. Alteras sejungere ab altera idem est ac reipsa velle ut animi pueriles in officiis erga Deum in neutram partem moveantur : quae disciplina fallax est, et praesertim in primis puerorum aetatulis perniciosissima, quod revera viam atheismi munit, religionis obsepit. Omnino parentes bonos curare oportet, ut sui cujusque liberi, cum primum sapere didicerunt, praecepta religionis percipiant, et ne quid occurrat in scholis quod fidei morumve integritatem offendat. Et ut ista instituenda sobole diligentia adhibeatur, divina est naturalique lege constitutum, neque parentes per ullam caussam solvi ea lege possunt. Ecclesia vero, integritatis fidei custos et vindex, quae, delata sibi a Deo conditore suo auctoritate, debet ad sapientiam christianam universas vocare gentes, itemque sedulo videre quibus excolatur praeceptis institutisque juventus quae in ipsius potestate sit, semper scholas quas appellant mistas vel neutras, aperte damnavit, monitis etiam atque etiam patribus familias, ut in retanti momenti animum attenderent ad cavendum. Quibus in rebus parendo Ecclesiae, simul utilitati paretur, optimaque ratione saluti publicae consulitur. Etenim quorum prima aetas ad religionem erudita non est, sine ulla cognitione adolescunt rerum maximarum, quae in hominibus alere virtutum studia et appetitus regere rationi contrarios solae possunt. Cujusmodi illae sunt de Deo creatore notiones, de Deo judice et vindice, de praemiis poenisque alterius vitae expectandis, de praesidiis caelestibus per Jesum Christum allatis ad illa ipsa officia diligenter sancteque servanda. His non cognitis, male sana omnis futura est animorum cultura : insueti ad verecundiam Dei adolescentes nullam ferre poterunt honeste vivendi disciplinam, suisque cupiditatibus nihil unquam negare ausi, facile ad miscendas civitates pertrahentur. 

Deinde illa saluberrima aeque ac verissima, quae ad civilem societatem vicissitudinem que jurium et officiorum inter sacram et politicam potestatem spectant. Quemadmodum enim duae sunt in terris societates maximae, altera civilis, cujus proximus finis est humano generi bonum comparare temporale et mundanum, altera religiosa cujus est homines ad veram illam felicitatem perducere, ad quam facti sumus, caelestem ac sempiternam, ita gemma potestas est ; aeternae naturalique legi obedientes ambae, et in rebus quae alterutrius ordine imperioque continentur, sibi singulae consulentes. Verum quoties quidquam constitui de eo genere oporteat, de quo utramque potestatem, diversis quidem caussis diversoque modo, sed tamen utramque constituere rectum sit, necessaria est et utilitati publicae consentanea utriusque concordia ; qua sublata, omnino consecutura est anceps quaedam mutabilisque conditio, quacum nec Ecclesiae nec civitatis potest tranquillitas consistere. Cum igitur pactis conventis inter sacram civilemque potestatem publice aliquid constitutum, est tunc profecto quod iustitiae interest, interest idem rei publicae, concordiam manere integram ; propterea quod sicut alteri ab altera praestantur officia mutua, ita certus utilitatis fructus ultro citroque accipitur et redditur. 

In Gallia, ineunte hoc saeculo, posteaquam ingentes illi, qui paulo ante fuerant, motus civiles terroresque conquieverant, ipsi rerum publicarum rectores intellexere, haud posse melius fessam tot ruinis civitatem sublevari, quam si religio catholica restitueretur. Futuras utilitates opinione praecipiens Pius VII Decessor Noster, voluntati primi Consulis ultro obsecutus est, facilitate indulgentiaque usus tanta, quanta maxima per officium licuit. Tunc de summis capitibus cum convenisset, fundamenta posita sunt tutumque iter munitum restituendis ac sensim stabiliendis rebus religionis opportunum. Et revera plura eo tempore ac posteriore aetate prudenti judicio constituta sunt, quae ad incolumitatem et decus Ecclesiae pertinere videbantur. Permagnae exinde perceptae utilitates, tanto pluris aestimandae, quanto gravius in Gallia omnia sacra essent antea prostrata et afflicta. Publica dignitate religioni reddita, plane instituta christiana revixere : sed mirum quanta ex hoc facto in prosperitatem civilem bona redierunt. Etenim ex turbulentissimis fluctibus vixdum emersa civitas, cum vehementer tranquillitatis disciplinaeque publicae firma fundamenta requireret, ea ipsa quae requirebat, oblata sibi a religione catholica percommode sensit ; ita ut appareat, illud de concordia ineunda consilium prudentis viri populoque bene consulentis fuisse. Quare, si ceterae rationes deessent, tamen omnino eadem caussa, quae tunc ad pacificationem suscipiendam impulit, nunc deberet ad conservandam impellere. Nam inflammatis passim rerum novarum studiis, in tam incerta expectatione futurorum novas discordiarum caussas inter utramque potestatem serere, interiectisque impedimentis beneficam Ecclesiae prohibere aut remorari virtutem, inconsulta res esset et plena periculi. 

At vero hoc tempore hujus generis eminere pericula non sine sollicitudine et angore videmus : quaedam enim et acta sunt et aguntur cum Ecclesiae salute minime congruentia, posteaquam nonnulli infenso animo instituta catholica in suspicionem invidiamque adducere, eaque civitati praedicare inimica vulgo consueverunt. Neque minus sollicitos anxiosque habent Nos eorum consilia, qui, dissociandis Ecclesiae reique publicae rationibus, salubrem illam riteque initam cum Apostolica Sede concordiam serius ocius diremptam vellent. 

Nos quidem in hoc rerum statu nihil praetermisimus, quod tempora postulare viderentur. Legatum Nostrum Apostolicum, quoties oportere visum est, facere expostulationes jussimus : quas qui rem publicam gerunt prono se ad aequitatem animo accipere testati sunt. Nos ipsi, cum lata lex est de collegiis sodalium religiosoruni tollendus, animi Nostri sensa litteris consignavimus ad dilectum Filium Nostrum S.R.E. Cardinalem Archiepiscopum Parisiensem datis. Simili modo, missis superiore anno mense junio ad summum rei publicae Principem litteris, cetera illa deploravimus, quae saluti animarum nocent, et Ecclesiae rationes incolumes esse non sinunt. Id vero effecimus tum quod sanctitate et magnitudine muneris Nostri apostolici permovebamur, tum quod vehementer cupimus ut accepta a patribus et majoribus religio sancte inviolateque in Gallia conservetur. Hac via, hoc ipso tenore constantiae certum Nobis est rem Galliae catholicam perpètuo in posterum defendere.

Cujus quidem officii justi ac debiti Vos omnes, Venerabiles Fratres, adjutores strenuos semper habuimus. Revera sodalium religiosorum coacti dolere vicem, perfecistis tamen, quod erat in potestate vestra, ne indefensi succumberent, qui non minus de re publica quam de Ecclesia meruerant. Hoc autem tempore, quantum leges sinunt, in eo evigilant maximae curae cogitationesque vestrae, ut probae institutionis copia suppeditet juventuti : et de consiliis quae adversus Ecclesiam nonnulli agitant, non praetermisistis ostendere, quantum ipsi civitati essent allatura perniciem. Atque has ob caussas nemo jure criminabitur, aut aliquo Vos respectu rerum humanarum duci, aut constitutae reipublicae adversari : qui cum Dei agitur honos, cum salus animarum in discrimen adducitur, vestrum munus est harum rerum omnium tutelam defensionemque suscipere.

Pergite itaque prudenter et fortiter in episcopali munere versari : caelestis doctrinae praecepta tradere, et qua sit ingrediendum via in tam magna temporum iniquitate populo demonstrare. Eamdem omnium oportet esse mentem idemque propositum, et ubi communis est caussa, similem in agendo adhibere rationem. Providete ut nusquam scholae desint in quibus notitia bonorum caelestium officiorumque erga Deum diligentissime alumni imbuantur, et discant penitus Ecclesiam cognoscere eidemque dicto esse audientes usque adeo ut intelligant et sentiant, omnes labores, eius caussa, patibiles putandos. 

Abundat Gallia praestantissimorum hominum exemplis, qui pro fide christiana nullam ab sese calamitatem, ne vitae quidem ipsius iacturam deprecati sint. In ipsa illa perturbatione, quam commemoravimus, viri invicta fide perplures extiterunt, quorum virtute et sanguine patrius stetit honos. Jamvero nostris etiam temporibus virtutem in Gallia cernimus per medias insidias et pericula satis, Deo juvante, se ipsam tueri. Munus suum Clerum in sistit, idque ea caritate, quae sacerdotum est propria, ad proximorum utilitates semper prompta et sollerti. Laici viri magno numero fidem catholicam profitentur aperto impavidoque pectore : obsequium suum certatim huic Apostolicae Sedi multis rationibus et saepe testantur : institutioni juventutis ingenti sumptu et labore prospiciunt, necessitatibus publicis opitulantur liberalitate et beneficentia mirabili. 

Jamvero ista bona, quae laetam spem Galliae portendunt, non conservanda solum sed etiam augenda sunt communi studio maximaque perseverantia sedulitatis. In primis videndum est ut idoneorum virorum copia magis ac magis Clerus locupletetur. Sancta sit apud sacerdotes Antistitum suorum auctoritas : pro certo habeant sacerdotale munus, nisi sub magisterio Episcoporum exerceatur, neque sanctum, nec satis utile neque honestum futurum.

Deinde necesse est in patrocinio religionis multum, elaborare lectos viros laicos, quibus cara est communis omnium mater Ecclesia, et quorum dicta tum scripta tuendis catholici nominis juribus magno usui esse possunt. Ad optatos autem fructus maxime est conspiratio voluntatum et agendorum similitudo necessaria. Profecto nihil magis inimici cupiunt, quam ut dissideant catholici inter se : hi vero nihil magis quam dissidia fugiendum putent, memores divini verbi, omne regnum in seipsum divisum desolabitur. Quod si, concordiae gratia, necesse est, quemquam de sua sententia judicioque desistere, faciat non invitus, sperata utilitate communi. Qui scribendo dant operam, magnopere studeant hanc in omnibus rebus animorum concordiam conservare ; iidem praeterea quod in commune expedit malint, quam quod sibi : communia coepta tueantur ; disciplinae eorum, quos Spiritus Sanctas posuit Episcopos regere Ecclesiam Dei, libenti animo pareant, auctoritatemque vereantur, nec suscipiant quicquam praeter eorumdem voluntatem, quos, quando pro religione dimicatur, sequi necesse est tamquam duces. 

Denique, quod facere in rebus dubiis semper Ecclesia consuevit, populus universus, Vobis auctoribus, obsecrare obtestarique Deum insistat, ut respiciat Galliam, iramque misericordia vincat. In ista fandi scribendique licentia pluries est divina violata majestas, neque desunt qui non modo beneficia Savatoris hominum Jesu Christi ingrate répudient, sed etiam impia ostentatione profiteantur, nolle se Dei numen agnoscere Omnino catholicos decet hanc sentiendi agendique pravitatem magno fidei pietatisque studio compensare, publiceque testari, nihil sibi esse Dei gloria prius, nihil avita religione carius. 

Ii praesertim qui alligati arctius Deo, intra monasteriorum claustra aetatem degunt, excitent nunc sese ad caritatem generosius, et divinum propitiare numen humili prece, poenis voluntariis, suique devotione contendant. His rationibus eventurum, Deo opitulante, confidimus, ut qui sunt in errore resipiscant, nomenque Gallicum ad genuinam magnitudinem revirescat. 

In his omnibus, quae hactenus diximus, paternum animum Nostrum, Venerabiles Fratres, et amoris, quo universam Galliam complectimur, magnitudinem recognosci te. Nec dubitamus quin hoc ipsum studiosissimae voluntatis Nostrae testimonium ad confirmandam augendamque valeat salutarem illam inter Galliam et Apostolicam Sedem coniunctionis necessitudinem, unde nec levia in communem utilitatem bona omni tempore proiecta sunt.

Et hac cogitatione laeti, Vobis, Venerabiles Fratres, civibusque vestris maximam caelestium munerum copiam adprecamur quorum auspicem et praecipuae benevolentiae Nostrae testem Vobis universaeque Galliae Apostolicam benedictionem peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae anud S. Petrum die VIII Februarii a. MDCCCLXXXIV, Pontificatus Nostri Anno Sexto. 


LEO PP. XIII.

LETTRE ENCYCLIQUE 
HUMANUM GENUS, 
sur la secte des francs-maçons 
du 20 avril 1884


 A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE

LÉON XIII, PAPE



Vénérables Frères, Salut et bénédiction apostolique,

Depuis que, par la jalousie du démon, le genre humain s'est misérablement séparé de Dieu auquel il était redevable de son appel à l'existence et des dons surnaturels, il s'est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l'un pour la vérité et la vertu, l'autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable Eglise de Jésus Christ, dont les membres, s'ils veulent lui appartenir du fond du coeur et de manière à opérer le salut, doivent nécessairement servir Dieu et son Fils unique, de toute leur âme, de toute leur volonté. Le second est le royaume de Satan. Sous son empire et en sa puissance se trouvent tous ceux qui, suivant les funestes exemples de leur chef et de nos premiers parents, refusent d'obéir à la loi divine et multiplient leurs efforts, ici, pour se passer de Dieu, là pour agir directement contre Dieu.

Ces deux royaumes, saint Augustin les a vus et décrits avec une grande perspicacité, sous la forme de deux cités opposées l'une à l'autre, soit par les lois qui les régissent, soit par l'idéal qu'elles poursuivent; et, avec un ingénieux laconisme, il a mis en relief dans les paroles suivantes le principe constitutif de chacune d'elles : "Deux amours ont donné naissance à deux cités : la cité terrestre procède de l'amour de soi porté jusqu'au mépris de Dieu; la cité céleste procède de l'amour de Dieu porté jusqu'au mépris de soi." Dans toute la suite des siècles qui nous ont précédés, ces deux cités n'ont pas cessé de lutter l'une contre l'autre, en employant toutes sortes de tactiques et les armes les plus diverses, quoique non toujours avec la même ardeur, ni avec la même impétuosité.

A notre époque, les fauteurs du mal paraissent s'être coalisés dans un immense effort, sous l'impulsion et avec l'aide d'une Société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la Société des francs-maçons. Ceux-ci, en effet, ne prennent plus la peine de dissimuler leurs intentions et ils rivalisent d'audace entre eux contre l'auguste majesté de Dieu. C'est publiquement, à ciel ouvert, qu'ils entreprennent de ruiner la sainte Eglise, afin d'arriver, si c'était possible, à dépouiller complètement les nations chrétiennes des bienfaits dont elles sont redevables au Sauveur Jésus Christ.

Gémissant à la vue des maux et sous l'impulsion de la charité, Nous Nous sentons souvent porté à crier vers Dieu, " Seigneur, voici que vos ennemis font un grand fracas, ceux qui vous haïssent ont levé la tête. Ils ont ourdi contre votre peuple des complots pleins de malice et ils ont résolu de perdre vos saints. Oui, ont-ils dit, venez et chassons-les du sein des nations ".

Cependant, en un si pressant danger, en présence d'une attaque si cruelle et si opiniâtre du christianisme, c' est de Notre devoir de signaler le péril, de dénoncer les adversaires, d'opposer toute la résistance possible à leurs projets et à leur industrie, d'abord pour empêcher la perte éternelle des âmes dont le salut Nous a été confié; puis afin que le royaume de Jésus Christ, que Nous sommes chargé de défendre, non seulement demeure debout et dans toute son intégrité, mais fasse par toute la terre de nouveau progrès, de nouvelles conquêtes.

Dans leur vigilante sollicitude pour le salut du peuple chrétien, Nos prédécesseurs eurent bien vite reconnu cet ennemi capital au moment où, sortant des ténèbres d'une conspiration occulte, il s'élançait à l'assaut en plein jour. Sachant ce qu'il était, ce qu'il voulait, et lisant pour ainsi dire dans l'avenir, ils donnèrent aux princes et aux peuples le signal d'alarme et les mirent en garde contre les embûches et les artifices préparés pour les surprendre.

Le péril fut prononcé pour la première fois par Clément XII en 1738 (Const. In eminenti, 24 Avril 1738), et la constitution promulguée par ce pape fut renouvelée et confirmée par Benoît XIV (Const. Providas, die 18 Mai 1751). Pie VII marcha sur les traces des Pontifes (Const. Ecclesiam a Iesu Christo, 13 Septembre 1821) et Léon XII, renfermant dans sa constitution apostolique Quo graviora (13 Mars 1825) tous les actes et décrets des précédents papes sur cette matière, les ratifia et les confirma pour toujours. (Encyc. Traditi, die 21 maii 1829). Gregorius XVI (Encyc. Mirari, 15 Août 1832), et à plusieurs reprises Pie IX (Encyc. Qui pluribus, 9 novemb. 1846 -  Alloc. Multiplices inter, 25 Sept. 1865, etc.), ont parlé dans le même sens.

Le but fondamental et l'esprit de la secte maçonnique avaient été mis en pleine lumière par la manifestation évidente de ses agissements, la connaissance de ses principes, l'exposition de ses règles, de ses rites et de leurs commentaires auxquels, plus d'une fois, s'étaient ajoutés les témoignages de ses propres adeptes. En présence de ces faits, il était tout simple que ce Siège apostolique dénonçât publiquement la secte des francs-maçons comme une association criminelle, non moins pernicieuse aux intérêts du christianisme qu'à ceux de la société civile. Il édicta donc contre elle les peines les plus graves dont l'Eglise a coutume de frapper les coupables et interdit de s'y affilier.

Irrités de cette mesure et espérant qu'ils pourraient, soit par le dédain, soit par la calomnie, échapper à ces condamnations ou en atténuer la force, les membres de la secte accusèrent les papes qui les avaient portées, tantôt d'avoir rendu des sentences iniques, tantôt d'avoir excédé la mesure dans les peines infligées. C'est ainsi qu'ils s'efforcèrent d'éluder l'autorité ou de diminuer la valeur des constitutions promulguées par Clément XII, Benoît XIV, Pie VII et Pie IX.

Toutefois, dans les rangs mêmes de la secte, il ne manqua pas d'associés pour avouer, même malgré eux, que, étant donné la doctrine et la discipline catholiques, les Pontifes romains n'avaient rien fait que de très légitime.

A cet aveu, il faut joindre l'assentiment explicite d'un certain nombre de princes ou de Chefs d'Etats qui eurent à coeur, soit de dénoncer la société des francs-maçons au Siège apostolique, soit de la frapper eux-mêmes comme dangereuse et portant des lois contre elle, ainsi que cela s'est pratiqué en Hollande, en Autriche, en Suisse, en Espagne, en Bavière, en Savoie et dans quelques parties de l'Italie.

Il importe souverainement de faire remarquer combien les événements donnèrent raison à la sagesse de Nos prédécesseurs. Leurs prévoyantes et paternelles sollicitudes n'eurent pas partout ni toujours le succès désirable : ce qu'il faut attribuer, soit à la dissimulation et à l'astuce des hommes engagés dans cette secte pernicieuse, soit à l'imprudente légèreté de ceux qui auraient eu cependant l'intérêt le plus direct à la surveiller attentivement. Il en résulte que, dans l'espace d'un siècle et demi, la secte des francs-maçons a fait d'incroyables progrès. Employant à la fois l'audace et la ruse, elle a envahi tous les rangs de la hiérarchie sociale et commence à prendre, au sein des États modernes, une puissance qui équivaut presque à la souveraineté. De cette rapide et formidable extension sont précisément résultés pour l'Eglise, pour l'autorité des princes, pour le salut public, les maux que Nos prédécesseurs avaient depuis longtemps prévus. On est venu à ce point qu'il y a lieu de concevoir pour l'avenir les craintes les plus sérieuses; non certes, en ce qui concerne l'Eglise, dont les solides fondements ne sauraient être ébranlés par les efforts des hommes, mais par rapport à la sécurité des Etats, au sein desquels sont devenues trop puissantes, ou cette secte de la franc-maçonnerie, ou d'autres associations similaires qui se font ses coopératrices et ses satellites.

Pour tous ces motifs, à peine avions-Nous mis la main au gouvernail de l'Eglise que Nous avons clairement senti la nécessité de résister à un si grand mal et de dresser contre lui, autant qu'il serait possible, Notre autorité apostolique. Aussi profitant de toutes les occasions favorables, Nous avons traité les principales thèses doctrinales sur lesquelles les opinions perverses de la secte maçonnique semblent avoir exercé la plus grande influence. C'est ainsi que dans Notre encyclique Quod apostoli muneris Nous Nous sommes efforcé de combattre les monstrueux systèmes des socialistes et des communistes. Notre autre encyclique Arcanum Nous a permis de mettre en lumière et de défendre la notion véritable et authentique de la société domestique, dont le mariage est l'origine et la source. Dans l'encyclique Diuturnum Nous avons fait connaître, d'après les principes de la sagesse chrétienne, l'essence du pouvoir politique et montré ses admirables harmonies avec l'ordre naturel aussi bien qu'avec le salut des peuples et des princes.

Aujourd'hui, à l'exemple de Nos prédécesseurs, Nous avons résolu de fixer directement Notre attention sur la société maçonnique, sur l'ensemble de sa doctrine, sur ses projets, ses sentiments et ses actes traditionnels, afin de mettre en une plus éclatante évidence, sa puissance pour le mal et d'arrêter dans ses progrès la contagion de ce funeste plan.

Il existe dans le monde un certain nombre de sectes qui, bien qu'elles diffèrent les unes des autres par le nom, les rites, la forme, l'origine, se ressemblent et sont d'accord entre elles par l'analogie du but et des principes essentiels. En fait, elles sont identiques à la franc-maçonnerie, qui est pour toutes les autres comme le point central d'où elles procèdent et où elles aboutissent. Et, bien qu'à présent elles aient l'apparence de ne pas aimer à demeurer cachées, bien qu'elles tiennent des réunions en plein jour et sous les yeux de tous, bien qu'elles publient leurs journaux, toutefois, si l'on va au fond des choses, on peut voir qu'elles appartiennent à la famille des sociétés clandestines et qu'elles en gardent les allures. 

Il y a, en effet, chez elles, des espèces de mystères que leur constitution interdit avec le plus grand soin de divulguer, non seulement aux personnes du dehors, mais même à bon nombre de leurs adeptes. A cette catégorie, appartiennent les conseils intimes et suprêmes, les noms des chefs principaux, certaines réunions plus occultes et intérieures ainsi que les décisions prises, avec les moyens et les agents d'exécution. 

A cette loi du secret concourent merveilleusement : la division faite entre les associés des droits, des offices et des charges, la distinction hiérarchique savamment organisée des ordres et des degrés et la discipline sévère à laquelle tous sont soumis. La plupart du temps, ceux qui sollicitent l'initiation doivent promettre, bien plus, ils doivent faire le serment solennel de ne jamais révéler à personne, à aucun moment, d'aucune manière, les noms des associés, les notes caractéristiques et les doctrines de la Société. C'est ainsi que, sous les apparences mensongères et en faisant de la dissimulation, une règle constante de conduite, comme autrefois les manichéens, les francs-maçons n'épargnent aucun effort pour se cacher et n'avoir d'autres témoins que leurs complices.

Leur grand intérêt étant de ne pas paraître ce qu'ils sont, ils jouent le personnage d'amis des lettres ou de philosophes réunis ensemble pour cultiver les sciences. Ils ne parlent que de leur zèle pour les progrès de la civilisation, de leur amour pour le pauvre peuple. A les en croire, leur seul but est d'améliorer le sort de la multitude et d'étendre à un plus grand nombre d'hommes les avantages de la société civile. Mais à supposer que ces intentions fussent sincères, elles seraient loin d'épuiser tous leurs desseins. En effet, ceux qui sont affiliés doivent promettre d'obéir aveuglément et sans discussion aux injonctions des chefs, de se tenir toujours prêts sur la moindre notification, sur le plus léger signe, à exécuter les ordres donnés, se vouant d'avance, en cas contraire, aux traitements les plus rigoureux et même à la mort. De fait, il n'est pas rare que la peine du dernier supplice soit infligée à ceux d'entre eux qui sont convaincus, soit d'avoir livré la discipline secrète, soit d'avoir résisté aux ordres des chefs; et cela se pratique avec une telle dextérité que, la plupart du temps, l'exécuteur de ces sentences de mort échappe à la justice établie pour veiller sur les crimes et en tirer vengeance. 

Or, vivre dans la dissimulation et vouloir être enveloppé de ténèbres; enchaîner à soi par les liens les plus étroits et sans leur avoir préalablement fait connaître à quoi ils s'engagent, des hommes réduits ainsi à l'état d'esclaves; employer à toutes sortes d'attentats ces instruments passifs d'une volonté étrangère; armer pour le meurtre des mains à l'aide desquelles on s'assure l'impunité du crime, ce sont là de monstrueuses pratiques condamnées par la nature elle-même. La raison et la vérité suffisent donc à prouver que la Société dont Nous parlons est en opposition formelle avec la justice et la moralité naturelles.

D'autres preuves d'une grande clarté, s'ajoutent aux précédentes et font encore mieux voir combien, par sa constitution essentielle, cette association répugne à l'honnêteté. Si grandes, en effet, que puissent être parmi les hommes l'astucieuse habileté de la dissimulation et l'habitude du mensonge, il est impossible qu'une cause, quelle qu'elle soit, ne se trahisse pas par les effets qu'elle produit : un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, et un mauvais n'en peut pas porter de bons.

Or, les fruits produits par la secte maçonnique sont pernicieux et les plus amers. Voici, en effet, ce qui résulte de ce que Nous avons précédemment indiqué et cette conclusion Nous livre le dernier mot de ses desseins. Il s'agit pour les francs-maçons, et tous leurs efforts tendent à ce but, il s'agit de détruire de fond en comble toute la discipline religieuse et sociale qui est née des institutions chrétiennes et de lui en substituer une nouvelle façonnée à leurs idées et dont les principes fondamentaux et les lois sont empruntées au naturalisme.

Tout ce que Nous venons ou ce que Nous Nous proposons de dire doit être entendu de la secte maçonnique envisagée dans son ensemble, en tant qu'elle embrasse d'autres sociétés qui sont pour elle des soeurs et des alliées. Nous ne prétendons pas appliquer toutes ces réflexions à chacun de leurs membres pris individuellement. Parmi eux, en effet, il s'en peut trouver, et même en bon nombre, qui, bien que non exempts de faute pour s'être affiliés à de semblables sociétés, ne trempent cependant pas dans leurs actes criminels et ignorent le but final que ces sociétés s efforcent d'atteindre. De même encore, il se peut faire que quelques uns des groupes n'approuvent pas les conclusions extrêmes auxquelles la logique devrait les contraindre d'adhérer, puisqu'elles découlent nécessairement des principes communs à toute l'association. Mais le mal porte avec lui une turpitude qui, d'elle-même, repousse et effraie. En outre, si des circonstances particulières de temps ou de lieux peuvent persuader à certaines fractions de demeurer en deçà de ce qu'elles souhaiteraient de faire, ou de ce que font d'autres associations, il n'en faut pas conclure pour cela que ces groupes soient étrangers au pacte fondamental de la maçonnerie. Ce pacte demande à être apprécié, moins par les actes accomplis et par leurs résultats que par l'esprit qui l'anime et par ses principes généraux.

Or, le premier principe des naturalistes, c'est qu'en toutes choses, la nature ou la raison humaine doit être maîtresse et souveraine. Cela posé, il s'agit des devoirs envers Dieu, ou bien ils en font peu de cas, ou ils en altère l'essence par des opinions vagues et des sentiments erronés. Ils nient que Dieu soit l'auteur d'aucune révélation. Pour eux, en dehors de ce que peut comprendre la raison humaine, il n'y a ni dogme religieux, ni vérité, ni maître en la parole de qui, au nom de son mandat officiel d'enseignement, on doive avoir foi. Or, comme la mission tout à fait propre et spéciale de l'Eglise catholique consiste à recevoir dans leur plénitude et à garder dans une pureté incorruptible, les doctrines révélées de Dieu, aussi bien que l'autorité établie pour les enseigner avec les autres secours donnés du ciel en vue de sauver les hommes, c'est contre elle que les adversaires déploient le plus d'acharnement et dirigent leurs plus violentes attaques.

Maintenant, qu'on voie à l'oeuvre la secte des francs-maçons dans les choses qui touchent à la religion, là principalement où son action peut s'exercer avec une liberté plus licencieuse et que l'on dise si elle ne semble pas s'être donné pour mandat de mettre à exécution les décrets des naturalistes.

Ainsi, dut-il lui en coûter un long et opiniâtre labeur, elle se propose de réduire à rien, au sein de la société civile, le magistère et l'autorité de l'Eglise; d'où cette conséquence que les francs-maçons s'appliquent à vulgariser, et pour laquelle ils ne cessent pas de combattre, à savoir qu'il faut absolument séparer l'Eglise de l'Etat. Par suite, ils excluent des lois aussi bien que de l'administration de la chose publique, la très salutaire influence de la religion catholique et ils aboutissent logiquement à la prétention de constituer l'Etat tout entier en dehors des institutions et des préceptes de l'Eglise.

Mais il ne leur suffit pas d'exclure de toute participation au gouvernement des affaires humaines, l'Eglise, ce guide si sage et si sûr : il faut encore qu'ils la traitent en ennemie et usent de violence contre elle. De là l'impunité avec laquelle, par la parole, par la plume, par l'enseignement, il est permis de s'attaquer aux fondements même de la religion catholique. Ni les droits de l'Eglise, ni les prérogatives dont la Providence l'avait dotée, rien n'échappe à leurs attaques. On réduit presque à rien sa liberté d'action, et cela par des lois qui, en apparence, ne semblent pas trop oppressives, mais qui, en réalité, sont expressément faites pour enchaîner cette liberté. Au nombre des lois exceptionnelles faites contre le clergé, Nous signalerons particulièrement celles qui auraient pour résultat de diminuer notablement le nombre des ministres du sanctuaire et de réduire toujours davantage leurs moyens indispensables d'action et d'existence. Les restes des biens ecclésiastiques soumis à mille servitudes, sont placés sous la dépendance et le bon plaisir d'administrateurs civils. Les communautés religieuses sont supprimées ou dispersées.

A l'égard du Siège apostolique et du Pontife romain, l'inimitié de ces sectaires a redoublé d'intensité. Après avoir, sous de faux prétextes, dépouillé le pape de sa souveraineté temporelle, nécessaire garantie de sa liberté et de ses droits, ils l'ont réduit à une situation tout à la fois inique et intolérable, jusqu'à ce qu'enfin, en ces derniers temps, les fauteurs de ces sectes en soient arrivés au point qui était depuis longtemps le but de leur secret dessein : à savoir, de proclamer que le moment est venu de supprimer la puissance sacrée des Pontifes romains et de détruire entièrement cette Papauté qui est d'institution divine. Pour mettre hors de doute l'existence d'un tel plan, à défaut d'autres preuves, il suffirait d'invoquer le témoignage d'hommes qui ont appartenu à la secte et dont la plupart, soit dans le passé, soit à une époque plus récente, ont attesté comme certaine la volonté où sont les francs-maçons de poursuivre le catholicisme d'une inimitié exclusive et implacable, avec leur ferme résolution de ne s'arrêter qu'après avoir ruiné de fond en comble toutes les institutions religieuses établies par les Papes.

Que si tous les membres de la secte ne sont pas obligés d'adjurer explicitement le catholicisme, cette exception, loin de nuire au plan général de la franc-maçonnerie, sert plutôt ses intérêts. Elle lui permet d'abord de tromper plus facilement les personnes simples et sans défiance, et elle rend accessible à un plus grand nombre l'admission dans la secte. De plus, en ouvrant leurs rangs à des adeptes qui viennent à eux des religions les plus diverses, ils deviennent plus capables d'accréditer la grande erreur du temps présent, laquelle consiste à reléguer au rang des choses indifférentes le souci de la religion, et à mettre sur le pied de l'égalité toutes les formes religieuses. Or, à lui seul, ce principe suffit à ruiner toutes les religions, et particulièrement la religion catholique, car, étant la seule véritable, elle ne peut, sans subir la dernière des injures et des injustices, tolérer que les autres religions lui soit égalées.

Les naturalistes vont encore plus loin. Audacieusement engagés dans la voie de l'erreur sur les plus importantes questions, ils sont entraînés et comme précipités par la logique jusqu'aux conséquences les plus extrêmes de leurs principes, soit à cause de la faiblesse de la nature humaine, soit par le juste châtiment dont Dieu frappe leur orgueil. Il suit de là qu'ils ne gardent même plus dans leur intégrité et dans leur certitude, les vérités accessibles à la seule lumière de la raison naturelle, telles que sont assurément l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme. Emportée dans cette nouvelle voie d'erreur, la secte des francs-maçons n'a pas échappé à ces écueils. En effet, bien que, prise dans son ensemble, la secte fasse profession de croire à l'existence de Dieu, le témoignage de ses propres membres établit que cette croyance n'est pas, pour chacun d'eux individuellement, l'objet d'un assentiment ferme et d'une inébranlable certitude. Ils ne dissimulent pas que la question de Dieu est parmi eux une cause de grands dissentiments. Il est même avéré qu'il y a peu de temps, une sérieuse controverse s'est engagée entre eux à ce sujet. En fait, la secte laisse aux initiés liberté entière de se prononcer en tel ou tel sens, soit pour affirmer l'existence de Dieu, soit pour la nier; et ceux qui nient résolument ce dogme sont aussi bien reçus à l'initiation que ceux qui, d'une façon certaine, l'admettent encore, mais en le dénaturant, comme les panthéistes dont l'erreur consiste précisément, tout en retenant de l'Etre divin on ne sait quelles absurdes apparences, à faire disparaître ce qu'il y a d'essentiel dans la vérité de son existence.

Or, quand ce fondement nécessaire est détruit ou seulement ébranlé, il va de soi que les autres principes de l'ordre naturel chancellent dans la raison humaine et qu'elle ne sait plus à quoi s'en tenir, ni sur la création du monde par un acte libre et souverain du Créateur, ni sur le gouvernement de la Providence, ni sur la survivance de l'âme et de la réalité d'une vie future et immortelle succédant à la vie présente. L'effondrement des vérités, qui sont la base de l'ordre naturel et qui importent si fort à la conduite rationnelle et pratique de la vie, aura un contrecoup sur les moeurs privées et publiques. Passons sous silence ces vertus surnaturelles que, à moins d'un don spécial de Dieu, personne ne peut ni pratiquer ni acquérir; ces vertus dont il est impossible de trouver aucune trace chez ceux qui font profession d'ignorer dédaigneusement la rédemption du genre humain, la grâce des sacrements, le bonheur futur à conquérir dans le ciel. Nous parlons simplement des devoirs qui résultent des principes de l'honnêteté naturelle.

Un Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne par sa Providence; une loi éternelle dont les prescriptions ordonnent de respecter l'ordre de la nature et défendent de le troubler; une fin dernière placée pour l'âme dans une région supérieure aux choses humaines et au-delà de cette hôtellerie terrestre; voilà les sources, voilà les principes de toute justice et honnêteté. Faites-les disparaître (c'est la prétention des naturalistes et des francs-maçons) et il sera impossible de savoir en quoi consiste la science du juste et de l'injuste ou sur quoi elle s'appuie. Quant à morale, la seule chose qui ait trouvé grâce devant les membres de la secte franc-maçonnique et dans laquelle ils veulent que la jeunesse soit instruite avec soin, c'est celle qu'ils appellent "morale civique", "morale indépendante", "morale libre", en d'autres termes, morale qui ne fait aucune place aux idées religieuses.

Or, combien une telle morale est insuffisante, jusqu'à quel point elle manque de solidité et fléchit sous le souffle des passions, on le peut voir assez par les tristes résultats qu'elle a déjà donnés. Là en effet où, après avoir pris la place de la morale chrétienne, elle a commencé à régner avec plus de liberté, on a vu promptement dépérir la probité et l'intégrité des moeurs, grandir et se fortifier les opinions les plus monstrueuses, et l'audace des crimes partout déborde. Ces maux provoquent aujourd'hui des plaintes et des lamentations universelles, auxquelles font parfois échos bon nombre de ceux-là mêmes qui, bien malgré eux, sont contraints de rendre hommage à l'évidence de la vérité.

En outre, la nature humaine ayant été violée par le péché originel, et à cause de cela, étant devenue beaucoup plus disposée au vice qu'à la vertu, l'honnêteté est absolument impossible si les mouvements désordonnés de l'âme ne sont pas réprimés et si les appétits n'obéissent pas à la raison. Dans ce conflit, il faut souvent mépriser les intérêts terrestres et se résoudre aux plus durs travaux et à la souffrance, pour que la raison victorieuse demeure en possession de sa principauté. Mais les naturalistes et les francs-maçons n'ajoutent aucune foi à la Révélation que Nous tenons de Dieu, nient que le père du genre humain ait péché et, par conséquent, que les forces du libre arbitre soient d'une façon "débilitées ou inclinées vers le mal". Tout au contraire, ils exagèrent la puissance et l'excellence de la nature et, mettant uniquement en elle le principe et la règle de la justice, ils ne peuvent même pas concevoir la nécessité de faire de constants efforts et de déployer un très grand courage pour comprimer les révoltes de la nature et pour imposer silence à ses appétits.

Aussi voyons-nous multiplier et mettre à la portée de tous les hommes ce qui peut flatter leurs passions. Journaux et brochures d'où la réserve et la pudeur sont bannies; représentations théâtrales dont la licence passe les bornes; oeuvres artistiques où s'étalent avec un cynisme révoltant les principes de ce qu'on appelle aujourd'hui le réalisme; inventions ingénieuses destinées à augmenter les délicatesses et les jouissances de la vie; en un mot, tout est mis en oeuvre pour satisfaire l'amour du plaisir avec lequel finit par se mettre d'accord la vertu endormie.

Assurément ceux-là sont coupables mais, en même temps, ils sont conséquents avec eux-mêmes qui, supprimant l'espérance des biens futurs, abaissent la félicité au niveau des choses périssables, plus bas même que les horizons terrestres. A l'appui de ces assertions, il serait facile de produire des faits certains bien qu'en apparence, incroyables. Personne en effet, n'obéissant avec autant de servilité à ces habiles et rusés personnages que ceux dont le courage s'est énervé et brisé dans l'esclavage des passions, il s'est trouvé dans la franc-maçonnerie des sectaires pour soutenir qu'il fallait systématiquement employer tous les moyens de saturer la multitude de licences et de vices, bien assurés qu'à ces conditions, elle serait tout entière entre leurs mains et pourrait servir d'instrument à l'accomplissement de leurs projets les plus audacieux.

Relativement à la société domestique, voici à quoi se résume l'enseignement des naturalistes. Le mariage n'est qu'une variété de l'espèce des contrats; il peut donc être légitimement dissout à la volonté des contractants. Les chefs du gouvernement ont puissance sur le lien conjugal. Dans l'éducation des enfants, il n'y a rien à leur enseigner méthodiquement, ni à leur prescrire en fait de religion. C'est affaire à chacun d'eux, lorsqu'ils seront en âge, de choisir la religion qui leur plaira. Or, non seulement les francs-maçons adhèrent entièrement à ces principes, mais ils s'appliquent à les faire passer dans les moeurs et dans les institutions. Déjà, dans beaucoup de pays, même catholiques, il est établi qu'en dehors du mariage civil, il n'y a pas d'union légitime. Ailleurs, la loi autorise le divorce que d'autres peuples s'apprêtent à introduire dans leur législation, le plus tôt possible. Toutes ces mesures hâtent la réalisation prochaine du projet de changer l'essence du mariage et de le réduire à n'être plus qu'une union instable, éphémère, née du caprice d'un instant et pouvant être dissoute quand ce caprice changera.

La secte concentre aussi toutes ses énergies et tous ses efforts pour s'emparer de l'éducation de la jeunesse. Les francs-maçons espèrent qu'ils pourront aisément former d'après leurs idées cet âge si tendre et en plier la flexibilité dans le sens qu'ils voudront, rien ne devant être plus efficace pour préparer à la société civile, une race de citoyens telle qu'ils rêvent de la lui donner. C'est pour cela que, dans l'éducation et l'instruction des enfants, ils ne veulent tolérer les ministres de l'Eglise, ni comme surveillants, ni comme professeurs. Déjà, dans plusieurs pays, ils ont réussi à faire confier exclusivement à des laïques l'éducation de la jeunesse, aussi bien qu'à proscrire totalement de l'enseignement de la morale, les grands et saints devoirs qui unissent l'homme à Dieu.

Viennent ensuite les dogmes de la science politique. Voici quelles sont en cette matière les thèses des naturalistes : "Les hommes sont égaux en droit; tous, à tous les points de vue, sont d'égale condition. Etant tous libres par nature, aucun d'eux n'a le droit de commander à un de ses semblables et c'est faire violence aux hommes que de prétendre les soumettre à une autorité quelconque, à moins que cette autorité ne procède d'eux-mêmes. Tout pouvoir est dans le peuple libre; ceux qui exercent le commandement n'en sont les détenteurs que par le mandat ou par la concession du peuple, de telle sorte que si la volonté populaire change, il faut dépouiller de leur autorité les chefs de l'Etat, même malgré eux. La source de tous les droits et de toutes les fonctions civiles réside, soit dans la multitude, soit dans le pouvoir qui régit l'Etat, mais quand il a été constitué d'après les nouveaux principes. En outre, l'Etat doit être athée. Il ne trouve, en effet, dans les diverses formes religieuses, aucune raison de préférer l'une à l'autre; donc, toutes doivent être mises sur un pied d'égalité ".

Or, que ces doctrines soient professées par les francs-maçons, que tel soit pour eux l'idéal d'après lequel ils entendent constituer les sociétés, cela est presque trop évident pour avoir besoin d'être prouvé. Il y a déjà longtemps qu'ils travaillent à le réaliser, en y employant toutes leurs forces et toutes leurs ressources. Ils frayent ainsi le chemin à d'autres sectaires nombreux et plus audacieux, qui se tiennent prêts à tirer de ces faux principes des conclusions encore plus détestables, à savoir le partage égal et la communauté des biens entre tous les citoyens, après que toute distinction de rang et de fortune aura été abolie.

Les faits que Nous venons de résumer mettent en une lumière suffisante la constitution intime des francs-maçons et montrent clairement par quelle route ils s'acheminent vers leur but. Leurs dogmes principaux sont en un si complet et si manifeste désaccord avec la raison qu'il ne se peut imaginer rien de plus pervers. En effet, vouloir détruire la religion et l'Eglise, établies par Dieu lui-même et assurées par lui d'une perpétuelle protection, pour ramener parmi nous, après dix huit siècles, les moeurs et les institutions des païens, n'est-ce pas le comble de la folie et de la plus audacieuse impiété? Mais ce qui n'est ni moins horrible ni plus supportable, c'est de voir répudier les bienfaits miséricordieux acquis par Jésus Christ, d'abord aux individus, puis aux hommes groupés en familles et en nations : bienfaits qui, au témoignage des ennemis du christianisme, sont du plus haut prix. Certes, dans un plan si insensé et si criminel, il est bien permis de reconnaître la haine implacable dont Satan est animé à l'égard de Jésus Christ et sa passion de vengeance.

L'autre dessein, à la réalisation duquel les francs-maçons emploient tous leurs efforts, consiste à détruire les fondements principaux de la justice et de l'honnêteté. Par là, ils se font les auxiliaires de ceux qui voudraient, qu'à l'instar de l'animal, l'homme n'eût d'autre règle d'action que ses désirs. Ce dessein ne va rien moins qu'à déshonorer le genre humain et à le précipiter ignominieusement à sa perte. Le mal s'augmente de tous les périls qui menacent la société domestique et la société civile. Ainsi que Nous l'avons exposé ailleurs, tous les peuples, tous les siècles s'accordent à reconnaître dans le mariage quelque chose de sacré et de religieux et la loi divine a pourvu à ce que les unions conjugales ne puissent pas être dissoutes. Mais si elles deviennent purement profanes, s'il est permis de le rompre au gré des contractants, aussitôt la constitution de la famille sera en proie au trouble et à la confusion; les femmes seront découronnées de leur dignité; toute protection et toute sécurité disparaîtront pour les enfants et pour leurs intérêts.

Quant à la prétention de faire l'Etat complètement étranger à la religion et pouvant administrer les affaires publiques sans tenir plus de compte de Dieu que s'il n'existait pas, c'est une témérité sans exemple, même chez les païens. Ceux-ci portaient si profondément gravée au plus intime de leur âme, non seulement une idée vague des cieux, mais la nécessité sociale de la religion, qu'à leur sens il eût été plus aisé à une ville de se tenir debout sans être appuyée au sol que privée de Dieu. De fait, la société du genre humain, pour laquelle la nature nous a créés, a été constituée par Dieu autour de la nature. De lui, comme principe et comme source, découlent dans leur force et dans leur pérennité, les bienfaits innombrables dont elle nous enrichit. Aussi, de même que la voix de la nature rappelle à chaque homme en particulier l'obligation où il est d'offrir à Dieu le culte d'une pieuse reconnaissance, parce que c'est à lui que nous sommes redevables de la vie et des biens qui l'accompagnent, un devoir semblable s'impose aux peuples et aux sociétés.

De là résulte avec la dernière évidence que ceux qui veulent briser toute relation entre la société civile et les devoirs de la religion, ne commettent pas seulement une injustice, mais, par leur conduite, prouvent leur ignorance et leur ineptie. En effet, c'est par la volonté de Dieu que les hommes naissent pour être réunis et pour vivre en société; l'autorité est le lien nécessaire au maintien de la société civile, de telle sorte que, ce lien brisé, elle se dissout fatalement et immédiatement. L'autorité a donc pour auteur le même Etre qui a créé la société. Aussi, quel que soit celui entre les mains de qui le pouvoir réside, il est le ministre de Dieu. Par conséquent, dans la mesure où l'exigent la fin et la nature de la société humaine, il faut obéir au pouvoir légitime commandant des choses justes, comme à l'autorité même de Dieu qui gouverne tout; et rien n'est plus contraire à la vérité que de soutenir qu'il dépend de la volonté du peuple de refuser cette obéissance quand il lui plaît.

De même, si l'on considère que tous les hommes sont de même race et de même nature et qu'ils doivent tous atteindre la même fin dernière et si l'on regarde aux devoirs et aux droits qui découlent de cette communauté d'origine et de destinée, il n'est pas douteux qu'ils soient tous égaux. Mais, comme ils n'ont pas tous les mêmes ressources d'intelligence et qu'ils diffèrent les uns des autres, soit par les facultés de l'esprit, soit par les énergies physiques, comme enfin il existe entre eux mille distinctions de moeurs, de goûts, de caractères, rien ne répugne tant à la raison que de prétendre les ramener tous à la même mesure et d'introduire dans les instructions de la vie civile une égalité rigoureuse et mathématique. De même en effet que la parfaite constitution du corps humain résulte de l'union et de l'assemblage des membres, qui n'ont ni les mêmes forces, ni les mêmes fonctions, mais dont l'heureuse association et le concours harmonieux donnent à tout l'organisme sa beauté plastique, sa force et son aptitude à rendre les services nécessaires, de même, au sein de la société humaine, se trouve une variété presque infinie de parties dissemblables. Si elles étaient toutes égales entre elles et libres, chacune pour son compte, d'agir à leur guise, rien ne serait plus difforme qu'une telle société. Si, au contraire, par une sage hiérarchie des mérites, des goûts, des aptitudes, chacune d'elles concourt au bien général, vous voyez se dresser devant vous l'image d'une société bien ordonnée et conforme à la nature.

Les malfaisantes erreurs que Nous venons de rappeler menacent les Etats des dangers les plus redoutables. En effet, supprimez la crainte de Dieu et le respect dû à ses lois; laissez tomber en discrédit l'autorité des princes; donnez libre carrière et encouragement à la manie des révolutions; lâchez la bride aux passions populaires; brisez tout frein sauf celui du châtiment ; vous aboutissez par la force des choses à un bouleversement universel et à la ruine de toutes les institutions : tel est, il est vrai, le but avéré, explicite, que poursuivent de leurs efforts beaucoup d'associations communistes et socialistes ; et la secte des francs-maçons n'a pas le droit de se dire étrangère à leurs attentats, puisqu'elle favorise leurs desseins et que, sur le terrain des principes, elle est entièrement d'accord avec elles. Si ces principes ne produisent pas immédiatement et partout leurs conséquences extrêmes, ce n'est ni à la discipline de la secte, ni à la volonté des sectaires qu'il faut l'attribuer; mais d'abord à la vertu de cette divine religion qui ne peut être anéantie; puis aussi à l'action des hommes qui, formant la partie la plus saine des nations, refusent de subir le joug des sociétés secrètes et luttent avec courage contre leurs entreprises insensées.

Et plût à Dieu que tous, jugeant l'arbre par ses fruits, sussent reconnaître le germe et le principe des maux qui nous accablent, des dangers qui nous menacent. Nous avons affaire à un ennemi rusé et fécond en artifices. Il excelle à chatouiller agréablement les oreilles des princes et des peuples; il a su prendre les uns et les autres par la douceur de ses maximes et l'appât de ses flatteries. Les princes? Les francs-maçons se sont insinués dans leurs faveurs sous le masque de l'amitié, pour faire d'eux des alliés et de puissants auxiliaires, à l'aide desquels ils opprimeraient plus sûrement les catholiques. Afin d'aiguillonner plus vivement le zèle de ces hauts personnages, ils poursuivent l'Eglise d'impudentes calomnies. C'est ainsi qu'ils l'accusent d'être jalouse de la puissance des souverains et de leur contester leurs droits. Assurés par cette politique, de l'impunité de leur audace, ils ont commencé à jouir d'un grand crédit sur les gouvernements. D'ailleurs, ils se tiennent toujours prêts à ébranler les fondements des empires, à poursuivre, à dénoncer et même à chasser les princes, toutes les fois que ceux-ci paraissent user du pouvoir autrement que la secte ne l'exige.

Les peuples, ils se jouent d'eux en les flattant par des procédés semblables. Ils ont toujours à la bouche les mots de " liberté " et de " prospérité publique ". A les en croire, c'est l'Eglise, ce sont les souverains qui ont toujours fait obstacle à ce que les masses fussent arrachées à une servitude injuste et délivrées de la misère. Ils ont séduit le peuple par ce langage fallacieux et, excitant en lui la soif des changements, ils l'ont lancé à l'assaut des deux puissances ecclésiastique et civile. Toutefois, la réalité des avantages qu'on espère demeure toujours au-dessous de l'imagination et de ses désirs. Bien loin d'être devenu plus heureux, le peuple, accablé par une oppression et une misère croissantes, se voit encore dépouillé des consolations qu'il eût pu trouver avec tant de facilité et d'abondance dans les croyances et les pratiques de la religion chrétienne. Lorsque les hommes s'attaquent avec l'ordre providentiellement établi par une juste punition de leur orgueil, ils trouvent souvent l'affliction et la ruine de la fortune prospère sur laquelle ils avaient témérairement compté pour l'assouvissement de tous leurs désirs.

Quant à l'Eglise, si, par-dessus toute chose, elle ordonne aux hommes d'obéir à Dieu, souverain Seigneur de l'Univers, l'on porterait contre elle un jugement calomnieux si l'on croyait qu'elle est jalouse de la puissance civile ou qu'elle songe à entreprendre sur les droits des princes. Loin de là ! Elle met sous la sanction du devoir et de la conscience, l'obligation de rendre à la puissance civile ce qui lui est légitimement dû. Si elle fait découler de Dieu lui-même, le droit de commander, il en résulte pour l'autorité, un surcroît considérable de dignité et une facilité plus grande de se concilier l'obéissance, le respect et le bon vouloir des citoyens.

D'ailleurs, toujours amie de la paix, c'est elle qui entretient la concorde en embrassant tous les hommes dans la tendresse de sa charité maternelle. Uniquement attentive à procurer le bien des mortels, elle ne se lasse pas de rappeler qu'il faut toujours tempérer la justice par la clémence, le commandement par l'équité, les lois par la modération; que le droit de chacun est inviolable; que c'est un devoir de travailler au maintien de l'ordre et de la tranquillité générale et de venir en aide, dans toute la mesure du possible, par la charité privée et publique, aux souffrances des malheureux. Mais, pour employer fort à propos les paroles de saint Augustin, ils croient ou cherchent à faire croire que la doctrine chrétienne est incompatible avec le bien de l'Etat, parce qu'ils veulent fonder l'Etat, non sur la solidité des vertus, mais sur l'impunité des vices. Si tout cela était mieux connu, princes et peuples feraient preuve de sagesse politique et agiraient conformément aux exigences du salut général, en s'unissant à l'Eglise pour résister aux attaques des francs-maçons, au lieu de s'unir aux francs-maçons pour combattre l'Eglise.

Quoi qu'il en puisse advenir, Notre devoir est de Nous appliquer à trouver des remèdes proportionnés à un mal si intense et dont les ravages ne se sont que trop étendus. Nous le savons : notre meilleur et plus solide espoir de guérison est dans la vertu de cette religion divine que les francs-maçons haïssent d'autant plus qu'ils la redoutent davantage. Il importe donc souverainement de faire d'elle le point central de la résistance contre l'ennemi commun. Aussi, tous les décrets portés par les Pontifes romains, Nos prédécesseurs, en vue de paralyser les efforts et les tentatives de la secte maçonnique, toutes les sentences prononcées par eux pour détourner les hommes de s'affilier à cette secte ou pour les déterminer à en sortir, Nous entendons les ratifier à nouveau, tant en général qu'en particulier. Plein de confiance à cet égard dans la bonne volonté des chrétiens, Nous les supplions, au nom de leur salut éternel, et Nous leur demandons de se faire une obligation sacrée de conscience de ne jamais s'écarter, même d'une seule ligne, des prescriptions promulguées à ce sujet par le Siège apostolique.

Quant à vous, Vénérables Frères, Nous vous prions, Nous vous conjurons d'unir vos efforts aux Nôtres et d'employer votre zèle à faire disparaître l'impure contagion du poison qui circule dans les veines de la société et l'infecte tout entière. Il s'agit pour vous de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain. Combattant pour de si grandes causes, ni le courage, ni la force ne vous ferons défaut. Il vous appartient de déterminer dans votre sagesse par quels moyens plus efficaces vous pourrez avoir raison des difficultés et des obstacles qui se dresseront contre vous. 

Mais puisque l'autorité inhérente à Notre charge Nous impose le devoir de vous tracer Nous-même la ligne de conduite que Nous estimons la meilleure, Nous vous dirons :

En premier lieu, arrachez à la franc-maçonnerie le masque dont elle se couvre et faites la voir telle qu'elle est.

Secondement par vos discours et par vos Lettres pastorales spécialement consacrées à cette question, instruisez vos peuples; faites leur connaître les artifices employés par ces sectes pour séduire les hommes et les attirer dans leurs rangs, montrez leur la perversité de leur doctrine et l'infamie de leurs actes. Rappelez leur qu'en vertu des sentences plusieurs fois portées par Nos prédécesseurs, aucun catholique, s'il veut rester digne de ce nom et avoir de son salut le souci qu'il mérite, ne peut, sous aucun prétexte, s'affilier à la secte des francs-maçons. Que personne donc ne se laisse tromper par de fausses apparences d'honnêteté. Quelques personnes peuvent en effet croire que, dans les projets des francs-maçons, il n'y a rien de formellement contraire à la sainteté de la religion et des moeurs. Toutefois, le principe fondamental qui est comme l'âme de la secte, étant condamné par la morale, il ne saurait être permis de se joindre à elle ni de lui venir en aide d'aucune façon.

Il faut ensuite, à l'aide de fréquentes instructions et exhortations, faire en sorte que les masses acquièrent la connaissance de la religion. Dans ce but, Nous conseillons très fort d'exposer, soit par écrit, soit de vive voix et dans des discours ad hoc les éléments des principes sacrés qui constituent la philosophie chrétienne. Cette dernière recommandation a surtout pour but de guérir, par une science de bon aloi, les maladies intellectuelles des hommes et de les prémunir tout à la fois contre les formes multiples de l'erreur et contre les nombreuses séductions du vice, surtout en un temps où la licence des écrits va de pair avec une insatiable avidité d'apprendre. Pour l'accomplir, vous aurez avant tout l'aide et la collaboration de votre clergé, si vous donnez tout le soin à le bien former et à le maintenir dans la perfection de la discipline ecclésiastique et dans la science des Saintes Lettres.

Toutefois, une cause si belle et d'une si haute importance appelle encore à son secours le dévouement intelligent des laïques qui unissent les bonnes moeurs et l'instruction à l'amour de la religion et de la patrie. Mettez en commun, Vénérables Frères, les forces de ces deux ordres, et donnez tous vos soins à ce que les hommes connaissent à fond l'Eglise catholique et l'aiment de tout leur coeur. Car plus cette connaissance et cet amour grandiront dans les âmes, plus on prendra en dégoût les sociétés secrètes, plus on sera empressé d'en finir.

Nous profitons à dessein de la nouvelle occasion qui Nous est offerte d'insister sur la recommandation déjà faite par Nous en faveur du tiers ordre de saint François, à la discipline duquel Nous avons apporté de sages tempéraments. Il faut mettre un grand zèle à le propager et à l'affermir. Tel, en effet, qu'il a été établi par son auteur, il consiste tout entier en ceci : attirer les hommes à l'amour de Jésus Christ, à la pratique des vertus chrétiennes. Il peut donc rendre de grands services pour aider à vaincre la contagion de ces sectes détestables. Que cette sainte Association fasse donc tous les jours de nouveaux progrès. Un grand nombre de fruits peuvent en être attendus et le principal est de conduire les âmes à la liberté, à la fraternité, à l'égalité juridique, non selon l'absurde façon dont les francs-maçons entendent ces choses, mais telles que Jésus Christ a voulu enrichir le genre humain et que saint François les a mises en pratique.

Nous parlons donc ici de la liberté des enfants de Dieu au nom de laquelle Nous refusons d'obéir à des maîtres iniques qui s'appellent Satan et les mauvaises passions. Nous parlons de la fraternité qui nous rattache à Dieu comme au Créateur et Père de tous les hommes. Nous parlons de l'égalité qui, établie sur les fondements de la justice et de la charité, ne rêve pas de supprimer toute distinction entre les hommes, mais excelle à faire, de la variété des conditions et des devoirs de la vie, une harmonie admirable et une sorte de merveilleux concert dont profitent naturellement les intérêts et la dignité de la vie civile.

En troisième lieu, une institution due à la sagesse de nos pères et momentanément interrompue par le cours des temps, pourrait, à l'époque où nous sommes, redevenir le type et la forme de créations analogues. Nous voulons parler de ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les moeurs des travailleurs. Si le pierre de touche d'une longue expérience avait fait apprécier à nos ancêtres l'utilité de ces associations, notre âge en retirerait peut-être de plus grands fruits, tant elles offrent de précieuses ressources pour combattre avec succès et pour écraser la puissance des sectes. Ceux qui n'échappent à la misère qu'au prix du labeur de leurs mains, en même temps que, par leur condition, ils sont souverainement dignes de la charitable assistance de leurs semblables, sont aussi les plus exposés à être trompés par les séductions et les ruses des apôtres du mensonge. 

Il faut donc leur venir en aide avec une grande habileté et leur ouvrir les rangs d'associations honnêtes pour les empêcher d'être enrôlés dans les mauvaises. En conséquence, et pour le salut du peuple, Nous souhaitons ardemment de voir se rétablir, sous les auspices et le patronage des évêques, ces corporations appropriées aux besoins du temps présent. Ce n'est pas pour Nous une joie médiocre d'avoir vu déjà se constituer en plusieurs lieux, des associations de ce genre, ainsi que des sociétés de patrons, le but des uns et des autres étant de venir en aide à l'honnête classe des prolétaires, d'assurer à leurs familles et à leurs enfants, le bienfait d'un patronage tutélaire, de leur fournir les moyens de garder, avec de bonnes moeurs, la connaissance de la religion et l'amour de la piété.

Nous ne saurions passer ici sous silence une Société qui a donné tant d'exemples admirables et qui a si bien mérité des classes populaires : Nous voulons parler de celle qui a pris le nom de son père, saint Vincent de Paul. On connaît assez les oeuvres accomplies par cette société et le but qu'elle se propose. Les efforts de ses membres tendent uniquement à se porter, par une charitable initiative, au secours des pauvres et des malheureux, ce qu'ils font avec une merveilleuse sagacité et une non moins admirable modestie. Mais plus cette société cache le bien qu'elle opère, plus elle est apte à pratiquer la charité chrétienne et à soulager les misères des hommes.

Quatrièmement, afin d'atteindre plus aisément le but de Nos désirs, Nous recommandons avec une nouvelle insistance à votre foi et à votre vigilance, la jeunesse qui est l'espoir de la société. Appliquez à sa formation la plus grande partie de vos sollicitudes pastorales. Quels qu'aient déjà pu être à cet égard votre zèle et votre prévoyance, croyez que vous n'en ferez jamais assez pour soustraire la jeunesse aux écoles et aux maîtres prés desquels elle serait exposée à respirer le souffle empoisonné des sectes. Parmi les prescriptions de la doctrine chrétienne, il en est une sur laquelle devront insister les parents, les pieux instituteurs, les curés, sous l'impulsion de leurs évêques. Nous voulons parler de la nécessité de prémunir leurs enfants ou leurs élèves contre ces sociétés criminelles, en leur apprenant de bonne heure à se méfier des artifices perfides et variés à l'aide desquels leurs prosélytes cherchent à enlacer les hommes. Ceux qui ont charge de préparer les jeunes gens à recevoir les sacrements comme il faut, agiraient sagement s'ils amenaient chacun d'eux à prendre la ferme résolution de ne s'agréger à aucune société à l'insu de leurs parents ou sans avoir consulté leur curé ou leur confesseur.

Du reste, nous savons très bien que nos communs labeurs, pour arracher du champ du Seigneur ces semences pernicieuses, seraient tout à fait impuissants si, du haut du ciel, le Maître de la vigne ne secondait ces efforts. Il est donc nécessaire d'implorer son assistance et son secours avec une grande ardeur et par des sollicitations réitérées, proportionnées à la nécessité des circonstances et à l'intensité du péril. Fière de ses précédents succès, la secte des francs-maçons lève insolemment la tête et son audace semble ne plus connaître aucune borne. Rattachés les uns aux autres par le lien d'une fédération criminelle et de leurs projets occultes, ses adeptes se prêtent un mutuel appui et se provoquent entre eux à oser et à faire le mal.

A une si violente attaque doit répondre une défense énergique. Que les gens de bien s'unissent donc, eux aussi, et forment une immense coalition de prière et d'efforts. En conséquence, Nous leur demandons de faire entre eux, par la concorde des esprits et des coeurs, une cohésion qui les rendent invincibles contre les assauts des sectaires. En outre, qu'ils tendent vers Dieu des mains suppliantes et que leurs gémissements s'efforcent d'obtenir la prospérité et les progrès persévérants du christianisme, la paisible jouissance pour l'Eglise de la liberté nécessaire, le retour des égarés au bien, le triomphe de la vérité sur l'erreur, de la vertu sur le vice.

Demandons à la Vierge Marie, Mère de Dieu, de se faire notre auxiliaire et notre interprète. Victorieuse de Satan dès le premier instant de sa conception, qu'Elle déploie sa puissance contre les sectes réprouvées qui font si évidemment revivre parmi nous l'esprit de révolte, l'incorrigible perfidie et la ruse du démon. Appelons à notre aide le prince des milices célestes, saint Michel, qui a précipité dans les enfers les anges révoltés; puis saint Joseph, l'époux de la Très Sainte Vierge, le céleste et tutélaire patron de l'Église catholique et les grands apôtres saint Pierre et saint Paul, ces infatigables semeurs et ces champions invincibles de la foi catholique. Grâce à leur protection et à la persévérance de tous les fidèles dans la prière, Nous avons la confiance que Dieu daignera envoyer un secours opportun et miséricordieux au genre humain en proie à un si grand danger.

En attendant, comme gage des dons célestes et comme témoignage de Notre bienveillance, Nous vous envoyons du fond du coeur la bénédiction apostolique, à vous, Vénérables Frères, ainsi qu'au clergé et aux peuples confiés à votre sollicitude.

Donné à Rome, près Saint Pierre, le 20 avril 1884, de Notre Pontificat la septième année.

LEON XIII, Pape

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA

PAPAE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA
HUMANUM GENUS


AD PATRIARCHAS PRIMATES ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS
UNIVERSOS CATHOLICI ORBIS GRATIAM ET COMMUNIONEM
CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES
LEO PP. XIII




VENERABILES FREATRES SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM

Humanum Genus, posteaquam a creatore, munerumque caelestium largitore Deo, invidia Diaboli, miserrime defecit, in partes duas diversas adversasque discessit; quarum altera assidue pro veritate et virtute propugnat, altera pro iis, quae virtuti sunt veritatique contraria. - Alterum Dei est in terris regnum, vera scilicet Iesu Christi Ecclesia, cui qui volunt ex animo et convenienter ad salutem adhaerescere, necesse est Deo et Unigenito Filio eius tota mente ac summa voluntate servire; alterum Satanae est regnum, cuius in ditione et potestate sunt quicumque funesta ducis sui et primorum parentum exempla secuti, parere divinae aeternaeque legi recusant, et multa posthabito Deo, multa contra Deum contendunt. 

Duplex hoc regnum, duarum instar civitatum contrariis legibus contraria in studia abeuntium, acute vidit descriptique Augustinus, et utriusque efficientem caussam subtili brevitate complexus est, iis verbis: fecerunt civitates duas amores duo: terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei: caelestem vero amor Dei usque ad contemptum sui (De Civit. Dei Lib. XIV, c. 17). - Vario ac multiplici cum armorum tum dimicationis genere altera adversus alteram omni saeculorum aetate conflixit, quamquam non eodem semper ardore atque impetu. 


Hoc autem tempore, qui deterioribus favent partibus videntur simul conspirare vehementissimeque cuncti contendere, auctore et adiutrice ea, quam Massomum appellant, longe lateque diffusa et firmiter constituta hominum societate. Nihil enim iam dissimulantes consilia sua, excitant sese adversus Dei numen audacissime: Ecclesiae sanctae perniciem palam aperteque moliuntur, idque eo proposito, ut gentes christianas partis per Iesum Christum Servatorem beneficiis, si fieri posset, funditus despolient.

Quibus Nos ingemiscentes malis, illud saepe ad Deum clamare, urgente animum caritate, compellimur: Ecce inimici tui sonuerunt, et qui oderunt te, extulerunt caput. Super populum tuum malignaverunt consilium: et cogitaverunt adversus sanctos tuos. Dixerunt: venite, et disperdamus eos de gente (Ps. LXXXII, v. 2-4).


In tam praesenti discrimine, in tam immani pertinacique christiani nominis oppugnatione, Nostrum est indicare periculum, designare adversarios, horumque consiliis atque artibus, quantum possumus, resistere ut aeternum ne pereant quorum Nobis est commissa salus: et Iesu Christi regnum, quod tuendum accepimus, non modo stet et permaneat integrum, sed novis usque incrementis ubique terrarum amplificetur.


Romani Pontifices Decessores Nostri, pro salute populi christiani sedulo vigilantes, hunc tam capitalem hostem ex occultae coniuraxionis tenebris prosilientem, quis esset, quid vellet, celeriter agnoverunt; iidemque praecipientes cogitatione futura, principes simul et populos, signo velut dato, monuerunt ne se paratis ad decipiendum artibus insidiisque capi paterentur.

Prima significatio periculi per Clementem XII anno 1738 facta (Const. In eminenti, die 24 Aprilis 1738), cujus est a Benedicto XIV (Const. Providas , die 18 Maii 1751) confirmata ac renovata Constitutio. Utriusque vestigiis ingressus est Pius VII (Const. Ecclesiam a Iesu Christo, die 13 Septembris 1821): ac Leo XII Constitutione Apostolica Quo graviora (Const. data die 13 Martii 1825) superiorum Pontificum hac de re acta et decreta complexus, rata ac firma in perpetuum esse iussit. In eamdem sententiam Pius VIII, (Encyc. Traditi, die 21 maii 1829) Gregorius XVI (Encyc. Mirari, die 15 Angusti 1832), persaepe vero Pius IX (Encyc. Qui pluribus, die 9 novemb. 1846 -  Alloc. Multiplices inter, die 25 Septem 1865, etc.) locuti sunt.

Videlicet cum sectae Massonicae institutum et ingenium compertum esset ex manifestis rerum indiciis, cognitione caussarum, prolatis in lucem legibus eius, ritibus, commentariis, ipsis saepe accedentibus testimoniis eorum qui essent conscii, haec Apostolica Sedes denuntiavit aperteque edixit, sectam Massonum, contra ius fasque constitutam, non minus esse christianae rei, quam civitati perniciosam: propositisque poenis, quibus solet Ecclesia gravius in sontes animadvertere, interdixit atque imperavit ne quis illi nomen societati daret. 

Qua ex re irati gregales, earum vim sententiarum subterfugere aut debilitare se posse partim contemnendo, partim calumniando rati, Pontifices maximos, qui ea decreverant, criminati sunt aut non iusta decrevisse, aut modum in decernendo transisse. Hac sane ratione Constitutionum Apostolicarum Clementis XII, Benedicti XIV, itemque Pii VII et Pii IX conati sunt auctoritatem et pondus eludere. 

Verum in ipsa illa societate non defuere, qui vel inviti faterentur, quod erat a romanis Pontificibus factum, id esse, spectata doctrina disciplinaque catholica, iure factum. 

In quo Pontificibus valde assentiri plures viri principes rerumque publicarum rectores visi sunt, quibus curae fuit societatem Massonicam vel apud Apostolicam Sedem arguere, vel per se, latis in id legibus, noxae damnare, ut in Hollandia, Austria, Helvetia, Hispania, Bavaria, Sabaudia aliisque Italiae partibus.


Quod tamen prae ceteris interest, prudentiam Decessorum Nostrorum rerum eventus comprobavit. Ipsorum enim providae paternaeque curae nec semper nec ubique optatos habuerunt exitus: idque vel hominum, qui in ea noxa essent, simulatione et astu, vel inconsiderata, levitate ceterorum, quorum maxime interfuisset diligenter attendere. Quare unius saeculi dimidiatique spatio secta Massonum ad incrementa properavit opinione maiora; inferendoque sese per audaciam et dolos in omnes reipublicae ordines, tantum iam posse coepit, ut prope dominari in civitatibus videatur. Ex hoc tam celeri formidolosoque cursu illa revera est in Ecclesiam, in potestatem principum, in salutem publicam pernicies consecuta, quam Decessores Nostri multo ante providerant. Eo enim perventum est, ut valde sit reliquo tempore metuendum non Ecclesiae quidem, quae longe firmius habet fundamentum, quam ut hominum opera labefactari queat, sed earum caussa civitatum, in quibus nimis polleat ea, de qua loquimur, aut aliae hominum sectae non absimiles, quae priori illi sese administras et satellites impertiunt.

His de caussis, ubi primum ad Ecclesiae gubernacula accessimus, vidimus planeque sensimus huic tanto malo resistere oppositu auctoritatis Nostrae, quoad fieri posset, oportere. - Sane opportunam saepius occasionem nacti, persecuti sumus praecipua quaedam doctrinarum capita, in quas Massonicarum opinionum influxisse maxime perversitas videbatur. Ita Litteris Nostris Encyclicis Quod Apostolici muneris aggressi sumus Socialistarum et Communistarum portenta convincere: aliis deinceps Arcanum veram germanamque notionem societatis domesticae, cuius est in matrimonio fons et, origo, tuendam et explicandam curavimus: iis insuper, quarum initium est Diuturnum, potestatis politicae formam ad principia christianae sapientiae expressam proposuimus, cum ipsa rerum natura, cum populorum principumque salute mirifice cohaerentem. 

Nunc autem, Decessorum Nostrorum exemplo, in Massonicam ipsam societatem, in doctrinam eius universam, et consilia, et sentiendi consuetudinem et agendi, animum recta intendere decrevimus, quo vis illius malefica magis magisque illustretur, idque valeat ad funestae pestis prohibenda contagia.

Variae sunt hominum sectae, quae quamquam nomine, ritu, forma, origine differentes, cum tamen communione quadam propositi summarumque sententiarum similitudine inter se contineantur, re congruunt cum secta Massonum, quae cuiusdam est instar centri unde abeunt et quo redeunt universae. Quae quamvis nunc nolle admodum videantur latere in tenebris, et suos agant coetus in luce oculisque civium, et suas edant ephemeridas, nihilominus tamen, re penitus perspecta, genus societatum clandestinarum moremque retinent. 


Plura quippe in iis sunt arcanis similia, quae non externos solum, sed gregales etiam bene multos exquisitissima diligentia celari lex est : cuiusmodi sunt intima atque ultima consilia, summi factionum principes, occulta quaedam et intestina conventícula : item decreta, et qua via, quibus auxiliis perficienda. 



Huc sane facit multiplex illud inter socios discrimen et iuris et officii et muneris : huc rata ordinum graduumque distinctio, et illa, qua reguntur, severitas disciplinae. Initiales spondere, immo praecipuo sacramento iurare ut plurimum iubentur, nemini se ullo unquam tempore ullove modo socios, notas, doctrinas indicaturos. Sic ementita specie eodemque semper tenore simulationis quam maxime Massones, ut olim Manichaei, laborant abdere sese, nullosque, praeter suos, habere testes. 



Latebras commodum quaerunt, sumpta sibi litteratorum sophorumve persona, eruditionis caussa sociatorum: habent in lingua promptum cultioris urbanitatis studium, tenuioris plebis caritatem: unice velle se meliores res multitudini quaerere, et quae habentur in civili societate commoda cum quamplurimis communicare. Quae quidem consilia quamvis vera essent, nequaquam tamen in istis omnia. Praeterea qui cooptati sunt, promittant ac recipiant necesse est, ducibus ac magistris se dicto audientes futuros cum obsequio fideque maxima: ad quemlibet eorum nutum significationemque paratos, imperata facturos; si secus fecerint, tum dira omnia ac mortem ipsam non recusare. Revera si qui prodidisse disciplinam, vel mandatis restitisse iudicentur, supplicium de iis non raro sumitur, et audacia quidem ac dexteritate tanta, ut speculatricem ac vindicem scelerum iustitiam sicarius persaepe fallat. 



Atqui simulare, et velle in occulto latere; obligare sibi homines, tamquam mancipia, tenacissimo nexu, nec satis declarata caussa: alieno addictos arbitrio ad omne facinus adhibere: armare ad caedem dextras, quaesita impunitate peccandi, immanitas quaedam est, quam rerum natura non patitur. Quapropter societatem, de qua loquimur, eum iustitia et naturali honestate pugnare, ratio et veritas ipsa convincit.


Eo vel magis, quod ipsius naturam ab honestate dissidentem alia quoque argumenta eademque illustria redarguunt. Ut enim magna sit in hominibus astutia celandi consuetudoque mentiendi, fieri tamen non potest, ut unaquaeque caussa ex iis rebus, quarum caussa est, qualis in se sit non aliqua ratione appareat. Non potest arbor bona malos fructus facere; neque arbor mala bonos fructus facere (Matth. VII, 18).


Fructus autem secta Massonum perniciosos gignit maximaque acerbitate, permixtos. Nam ex certissimis indiciis, quae supra commemoravimus, erumpit illud, quod est consiliorum suorum ultimum, scilicet evertere funditus omnem eam, quam instituta christiana pepererunt, disciplinam religionis reique publicae, novamque ad ingenium suum extruere, ductis e medio Naturalismo fundamentis et legibus.

Haec, quae diximus aut dicturi sumus, de secta Massonica intelligi oportet spectata in genere suo, et quatenus sibi cognatas foederatasque complectitur societates: non autem de sectatoribus earum singulis. In quorum numero utique possunt esse, nec pauci, qui quamvis culpa non careant quod sese istius modi implicuerunt societatibus, tamen nec sint flagitiose factorum per se ipsi participes, et illud ultimum ignorent quod illae nituntur adipisci. Similiter ex consociationibus ipsis nonnullae fortasse nequaquam probant conclusiones quasdam extremas, quas, cum ex principiis communibus necessario consequantur, consentaneum esset amplexari, nisi per se foeditate sua turpitudo ipsa deterreret. Item nonnullas locorum temporumve ratio suadet minora conari, quam aut ipsae vellent aut ceterae solent: non idcirco tamen alienae a Massonico foedere putandae, quia Massonicum foedus non tam est ab actis perfectisque rebus, quam a sententiarum summa iudicandum.





Iamvero Naturalistarum caput est, quod nomine ipso satis declarant humanam naturam humanamque rationem cunctis in rebus magistram esse et principem oportere. Quo constituto, officia erga Deum vel minus curant, vel opinionibus pervertunt errantibus et vagis. Negant enim quicquam esse Deo auctore traditum: nullum probant de religione dogma, nihil veri, quod non hominum intelligentia comprehendat, nullum magistrum, cui propter auctoritatem officii sit iure credendum. Quoniam autem munus est Ecclesiae catholicae singulare sibique unice proprium doctrinas divinitus acceptas auctoritatemque magisterii cum ceteris ad salutem caelestibus adiumentis plene complecti et incorrupta integritate tueri, idcirco in ipsam maxima est inimicorum iracundia impetusque conversus.

Nunc vero in iis rebus, quae religionem attingunt, spectetur quid agat, praesertim ubi est ad agendi licentiam uberior, secta Massonum: omninoque iudicetur, nonne plane re exequi Naturalistarum decreta velle videatur. 


Longo sane pertinacique labore in id datur opera, nihil ut Ecclesiae magisterium nihil auctoritas in civitate possit: ob eamque caussam vulgo praedicant et pugnant, rem sacram remque civilem esse penitus distrahendas. Quo facto saluberrimam religionis catholicae virtutem a legibus, ab administratione reipublicae excludunt: illudque est consequens, ut praeter instituta ac praecepta Ecclesiae totas constituendas putent civitates.


Nec vero non curare Ecclesiam, optimam ducem, satis habent, nisi hostiliter faciendo laeserint. Et sane fundamenta ipsa religionis catholicae adoriri fando, scribendo, docendo, impune licet: non iuribus Ecclesiae parcitur, non munera, quibus est divinitus aucta, salva sunt. Agendarum rerum facultas quam minima illi relinquitur, idque legibus specie quidem non nimis vim inferentibus, re vera natis ad impediendam libertatem. Item impositas Clero videmus leges singulares et graves, multum ut ei de numero, multum de rebus necessariis in dies decedat: reliquias bonorum Ecclesiae maximis adstrictas vinculis, potestati et arbitrio administratorum reipublicae permissas: sodalitates ordinum religiosorum sublatas, dissipatas.




At vero in Sedem Apostolicam romanumque Pontificem longe est inimicorum incitata contentio. Is quidem primum fictis de caussis deturbatus est propugnaculo libertatis iurisque sui, principatu civili: mox in statum compulsus iniquum simul et obiectis undique difficultatibus intolerabilem: donec ad haec tempora perventum est, quibus sectarum fautores, quod abscondite secum agitarant diu, aperte denunciant, sacram tollendam Pontificum potestatem, ipsumque divino iure institutum funditus delendum Pontificatum. Quam rem, si cetera deessent, satis indicat hominum qui conscii sunt testimonium, quorum plerique cum saepe alias, tum recenti memoria rursus hoc Massonum verum esse declararunt, velle eos maxime exercere catholicum nomen implacabilibus inimicitiis, nec ante quieturos, quam excisa omnia viderint, quaecumque summi Pontifices religionis caussa instituissent.

Quod si, qui adscribuntur in numerum, nequaquam eiurare conceptis verbis instituta catholica iubentur, id sane tantum abest, ut consiliis Massonum repugnet, ut potius adserviat. Primum enim simplices et incautos facile decipiunt hac via, multoque pluribus invitamenta praebent. Tum vero obviis quibuslibet ex quovis religionis ritu accipiendis, hoc assequuntur, ut re ipsa suadeant magnum illum huius temporis errorem, religionis curam relinqui oportere in mediis, nec ullum esse inter genera discrimen. Quae quidem ratio comparata ad interitum est religionum omnium, nominatim ad catholicae, quae cum una ex omnibus vera sit, exaequari cum ceteris sine iniuria summa non potest.


Sed longius Naturalistae progrediuntur. In maximis enim rebus tota errare via audacter ingressi, praecipiti cursu ad extrema delabuntur, sive humanae imbecillitate naturae, sive consilio iustas superbiae poenas repetentis Dei. Ita fit, ut illis ne ea quidem certa et fixa permaneant, quae naturali lumine rationis perspiciuntur, qualia profecto illa sunt, Deum esse, animos hominum ab omni esse materiae concretione segregatus, eosdemque immortales. - Atqui secta Massonum ad hos ipsos scopulos non dissimili cursus errore adhaerescit. Quamvis enim Deum esse generatim profiteantur, id tamen non haerere in singulorum mentibus firma assensione iudicioque stabili constitutum, ipsi sibi sunt testes. Neque enim dissimulant, hanc de Deo quaestionem maximum apud ipsos esse fontem caussamque dissidii : immo non mediocrem hac ipsa de re constat extitisse inter eos proximo etiam tempore contentionem. Re autem vera initiatis magnam secta licentiam dat, ut alterutrum liceat suo iure defendere, Deum esse, Deum nullum esse: et qui nullum esse praefracte contendant, tam facile initiantur, quam qui Deum esse opinantur quidem, sed de eo prava sentiunt, ut Pantheistae solent: quod nihil est aliud, quam divinae naturae absurdam quamdam speciem retinere, veritatem tollere. 




Quo everso infirmatove maximo fundamento, consequens est ut illa quoque vacillent, quae natura admonente cognoscuntur, cunctas res libera creatoris Dei voluntate extitisse: mundum providentia regi: nullum esse animorum interitum: huic, quae in terris agitur, hominum vitae successuram alteram eamque sempiternam. His autem dilapsis, quae sunt tamquam naturae principia, ad cognitionem usumque praecipua, quales futuri sint privati pubblicique mores, facile apparet. - Silemus de virtutibus divinioribus, quas absque singulari Dei munere et dono nec exercere potest quisquam, nec consequi: quarum profecto necesse est nullum in iis vestigium reperiri, qui redemptionem generis humani, qui gratiam caelestem, qui sacramenta, adipiscendamque in caelis felicitatem pro ignotis aspernantur. - De officiis loquimur, quae a naturali honestate ducuntur. 

Mundi enim opifex idemque providus gubernator Deus: lex aeterna naturalem ordinem conservari iubens, perturbari vetans: ultimus hominum finis multo excelsior rebus humanis extra haec mundana hospitia constitutus: hi fontes, haec principia sunt totius iustitiae et honestatis. Ea si tollantur, quod Naturalistae idemque Massones solent, continuo iusti et iniusti scientia ubi consistat, et quo se tueatur omnino non habebit. Et sane disciplina morum, quae Massonum familiae probatur unice, et qua informari adolescentem aetatem contendunt oportere, ea est quam et civicam nominant et solutam ac liberam; scilicet in qua opinio nulla sit religionis inclusa. 


At vero quam inops illa sit, quam firmitatis expers, et ad omnem auram cupiditatum mobilis, satis ostenditur ex iis, qui partim iam apparent, poenitendis fructibus. Ubi enim regnare illa liberius coepit, demota loco institutione christiana, ibi celeriter deperire probi integrique mores: opinionum tetra portenta convalecere: plenoque gradu audacia ascendere maleficiorum. Quod quidem vulgo conqueruntur et deplorant: idemque non pauci ex iis, qui minime vellent, perspicua veritate compulsi, haud raro testantur.



Praeterea, quoniam est hominum natura primi labe peccati inquinata, et ob hanc caussam multo ad vitia quam ad virtutes propensior, hoc omnino ad honestatem requiritur, cohibere motus animi turbidos et appetitus obedientes rationi. In quo certamine despicientia saepissime adhibenda est rerum humanarum, maximique exhauriendi labores ac molestiae, quo suum semper teneat ratio victrix principatum. Verum Nutaralistae et Massones, nulla adhibita iis rebus fide, quas Deo auctore cognovimus, parentem generis humani negant deliquisse: proptereaque liberum arbitrium nihil viribus attenuatum et inclinatum (Conc. Trid. Sess. VI, De Iustif, c. 1) putant. Quinimo exagerantes naturae virtutem et excellentiam, in eaque principium et normam iustitiae unice collocantes, ne cogitare quidem possunt, ad sedandos illius impetus regendosque appetitus assidua contentione et summa opus esse constantia. 

Ex quo videmus vulgo suppeditari hominibus illecebras multas cupiditatum: ephemeridas commentariosque nulla nec temperantia nec verecundia : ludos scenicos ad licentiam insignes: argumenta artium ex iis, quas vocant verismi, legibus proterve quaesita: excogitata subtiliter vitae artificia delicatae et mollis: omnia denique conquisita voluptatum blandimenta, quibus sopita virtus conniveat. 



In quo flagitiose faciunt, sed sibi admodum constant, qui expectationem tollunt bonorum caelestium, omnemque ad res mortales felicitatem adiiciunt et quasi demergunt in terram. Quae autem commemorata sunt illud confirmare potest non tam re, quam dictu inopinatum. Cum enim hominibus versutis et callidis nemo fere soleat tam obnoxie servire, quam quorum est cupiditatum dominatu enervatus et fractus animus, reperti in secta Massonum sunt, qui edicerent ac proponerent, consilio et arte enitendum ut infinita vitiorum licentia exsaturetur multitudo: hoc enim facto, in potestate sibi et arbitrio ad quaelibet audenda facile futuram.

Quod ad convictum attinet domesticum, his fere continetur omnis Naturalistarum disciplina. Matrimonium ad negotiorum contrahendorum pertinere genus: rescindi ad voluntatem eorum, qui contraxerint, iure posse: penes gubernatores rei civilis esse in maritale vinculum potestatem. In educandis liberis nihil de religione praecipiatur ex certa destinataque sententia: integrum singulis esto, cum adoleverit aetas, quod maluerint sequi. - Atqui haec ipsa assentiuntur plane Massones: neque assentiuntur solum, sed iamdiu student in morem consuetudinemque deducere. Multis iam in regionibus, iisdemque catholici nominis, constitutum est ut, praeter coniunctas ritu civili, iustae ne habeantur nuptiae: alibi divortia fieri, lege licet: alibi, ut quamprimum liceat, datur opera. Ita ad illud festinat cursus, ut matrimonia in aliam naturam convertantur, hoc est in coniunctiones instabiles et fluxas, quas libido conglutinet, et eadem mutata dissolvat. 


Summa autem conspiratione voluntatum illuc etiam spectat secta Massonum, ut institutionem ad se rapiat adolescentium. Mollem enim et flexibilem aetatem facile se posse sentiunt arbitratu suo fingere, et, quo velint, torquere: eaque re nihil esse opportunius ad sobolem civium, qualem ipsi meditantur, talem reipublicae educendam. Quocirca in educatione doctrinaque puerili nullas Ecclesiae ministris nec magisterii nec vigilantiae sinunt esse partes: pluribusque iam locis consecuti sunt, ut omnis sit penes viros laicos adolescentium institutio: itemque ut in mores informandos nihil admisceatur de iis, quae hominem iungunt Deo, permagnis sanctissimisque officiis.

Sequuntur civilis decreta prudentiae. Quo in genere statuunt Naturalistae, homines eodem esse iure omnes, et aequa ac pari in omnes partes conditione: unumquemque esse natura liberum: imperandi alteri ius habere neminem: velle autem, ut homines cuiusquam auctoritati pareant, aliunde quam ex ipsis quaesitae, id quidem esse vim inferre. Omnia igitur in libero populo esse: imperium iussu vel concessu populi teneri, ita quidem, ut, mutata voluntate populari, principes de gradu deiici vel invitos liceat. Fontem omnium iurium officiorumque civilium vel in multitudine inesse, vel in potestate gubernante civitatem, eaque novissimis informata disciplinis. Praeterea atheam esse rempublicam oportere: in variis religionis formis nullam esse caussam, cur alia alii anteponatur: eodem omnes loco habendas.




Haec autem ipsa Massonibus aeque placere, et ad hanc similitudinem atque exemplar velle eos constituere res publicas, plus est cognitum, quam ut demonstrari oporteat. Iamdiu quippe omnibus viribus atque opibus id aperte moliuntur: et hoc ipso expediunt viam audacioribus non paucis ad peiora precipitantibus, ut qui aequationem cogitant communionemque omnium bonorum, deleto ordinum et fortunarum in civitate discrimine.

Secta igitur Massonum quid sit, et quod iter affectet ex his quae summatim attigimus, satis elucet. Praecipua ipsorum dogmata tam valde a ratione ac tam manifesto discrepant, ut nihil possit esse perversius. Religionem et Ecclesiam, quam Deus ipse condidit, idemque ad immortalitatem tuetur, velle demoliri, moresque et instituta ethnicorum duodeviginti saeculorum intervallo revocare, insignis stultitiae est impietatisque audacissimae. Neque illud vel horribile minus, vel levius ferendum, quod beneficia repudientur per Iesum Christum benigne parta neque hominibus solum singulis, sed vel familia vel communitate civili consociatis; quae beneficia ipso habentur inimicorum iudicio testimonioque maxima. In huiusmodi voluntate vesana et tetra recognosci propemodum videtur posse illud ipsum, quo Satanas in Iesum Christum ardet, inexpiabile odium ulciscendique libido.

Similiter illud alterum, quod Massones vehementer conantur, recti atque honesti praecipue fundamenta evertere, adiutoresque se praebere iis, qui more pecudum quodcumque libeat, idem licere vellent, nihil est aliud quam genus humanum cum ignominia et dedecore ad interitum impellere. - Augent vero malum ea, quae in societatem cum domesticam tum civilem intenduntur pericula. Quod enim alias exposuimus, inest in matrimonio sacrum et religiosum quiddam omnium fere et gentium et aetatum consensu: divina autem lege cautum esse, ne coniugia dirimi liceat. Ea si profana fiant, si distrahi liceat, consequatur in familia necesse est turba et confusio, excidentibus de dignitate feminis, incerta rerum suarum incolumitatisque sobole.


Curam vero de religione publice adhibere nullam, et in rebus civicis ordinandis, gerendis, Deum nihilo magis respicere, quam si omnino non esset, temeritas est ipsis ethnicis inaudita; quorum in animo sensuque erat sic penitus affixa non solum opinio Deorum, sed religionis publicae necessitas, ut inveniri urbem facilius sine solo, quam sine Deo posse arbitrarentur. Revera humani generis societas, ad quam sumus natura facti, a Deo constituta est naturae parente: ab eoque tamquam a principio et fonte tota vis et perennitas manat innumerabilium, quibus illa abundat, bonorum. Igitur quemadmodum singuli pie Deum sancteque colere ipsa naturae voce admonemur, propterea quod vitam et bona quae comitantur vitae a Deo accepimus, sic eamdem ob caussam populi et civitates. Idcirco qui solutam omni religionis officio civilem communitatem volunt, perspicuum est non iniuste solum, sed etiam indocte absurdeque facere.

Quod vero homines ad coniunctionem congregationemque civilem Dei voluntate nascuntur, et potestas imperandi vinculum est civilis societatis tam necessarium ut, eo sublato, illam repente disrumpi necesse sit, consequens est ut imperandi auctoritatem idem gignat, qui genuit societatem. Ex quo intelligitur, imperium in quo sit, quicumque is est, ministrum esse Dei. Quapropter, quatenus finis et natura societatis humanae postulant, legitimae potestati iusta praecipienti aequum est parere perinde ac numini omnia moderantes Dei : illudque in primis a veritate abhorret, in populi esse voluntate positum obedientiam, cum libitum fuerit, adiicere.



Similiter, pares inter se homines esse universos, nemo dubitat, si genus et natura communis, si finis ultimus unicuique ad assequendum propositus, si ea, quae inde sponte fluunt, iura et officia spectentur. At vero quia ingenia omnium paria esse non possunt, et alius ab alio distat vel animi vel corporis viribus, plurimaeque sunt morum, voluntatis, naturarum dissimilitudines, idcirco nihil tam est repugnans rationi, quam una velle comprehensione omnia complecti, et illam omnibus partibus expletam aequabilitatem ad vitae civilis instituta traducere. Quemadmodum perfectus corporis habitus ex diversorum existit iunctura et compositione membrorum, quae forma usuque differunt, compacta tamen et suis distributa locis complexionem efficiunt pulcram specie, firmam viribus, utilitate necessariam: ita in republica hominum quasi partium infinita propemodum est dissimilitudo: qui si habeantur pares arbitriumque singuli suum sequantur, species erit civitatis nulla deformior: si vero dignitatis, studiorum, artium distinctis gradibus, apte ad commune bonum conspirent, bene constitutae civitatis imaginem referent congruentemque naturae.



Ceterum ex iis, quos commemoravimus, turbulentis erroribus, maximae sunt civitatibus extimescendae formidines. Nam sublato Dei metu legumque divinarum verecundia, despecta principum auctoritate, permissa probataque seditionum libidine, proiectis ad licentiam cupiditatibus popularibus, nullo nisi poenarum freno, necessario secutura est rerum omnium commutatio et eversio. Hanc immo commutationem eversionemque consulto meditantur, idque prae se ferunt, plurimi Communistaram et Socialistarum consociati greges: quorum coeptis alienam ne se dixerit secta Massonum, quae et consiliis eorum admodum favet, et summa sententiarum capita cum ipsis habet communia. Quod si nec continuo nec ubique ad extrema experiendo decurrunt, non ipsorum est disciplinae, non voluntati tribuendum, sed virtuti religionis divinae, quae extingui non potest, itemque saniori hominum parti, qui societatum clandestinarum recusantes servitutem, insanos earum conatus forti animo refutant.

Atque utinam omnes stirpem ex fructibus iudicarent, et malorum quae premunt, periculorum quae impendent, semen et initium agnoscerent! Res est cum hoste fallaci et doloso, qui serviens auribus populorum et principum, utrosque mollibus sententiis et assentatione cepit. - Insinuando sese ad viros principes simulatione amicitiae, hoc spectarunt Massones, illos ipsos habere ad opprimendum catholicum nomen socios et adiutores potentes: quibus quo maiores admoverent stimulos, pervicaci calumnia Ecclesiam criminati sunt de potestate iuribusque regiis cum principibus invidiose contendere. His interim artibus quaesita securitate et audacia, plurimum pollere in regendis civitatibus coeperunt, ceterum parati imperiorum fundamenta quatere,et insequi principes civitatis, insimulare, eiicere, quoties facere secus in gubernando viderentur, quam illi maluissent.




Haud absimili modo populos assentando ludificati sunt. Libertatem prosperitatemque publicam pleno ore personantes, et per Ecclesiam Principesque summos stetisse, quominus ex iniqua servitute et egestate multitudo eriperetur, populo imposuerunt, eumque rerum novarum sollicita tum siti in oppugnationem utriusque potestatis incitaverunt. Nihilominus tamen speratarum commoditatum maior est expectatio, quam veritas: immo vero peius oppressa plebes magnam partem iis ipsis carere cogitur miseriarum solatiis, quae, compositis ad christiana instituta rebus, facile et abunde reperire potuisset. Sed quotquot contra ordinem nituntur divina providentia constitutum, has dare solent superbiae poenas, ut ibi afflictam et miseram offendant fortunam, unde prosperam et ad vota fluentem temere expectavissent.



Ecclesia vero, quod homines obedire praecipue et maxime iubet summo omnium principi Deo, iniuria et falso putaretur aut civili invidere potestati, aut sibi quicquam de iure principum arrogare. Immo quod civili potestati aequum est reddere, id plane iudicio conscientiaque officii decernit esse reddendum. Quod vero ab ipso Deo ius arcessit imperandi, magna est ad civilem auctoritatem dignitatis accessio, et observantiae benevolentiaeque civium colligendae adiumentum non exiguum. 


Eadem amica pacis, altrix concordiae, materna omnes caritate complectitur; et iuvandis mortalibus unice intenta, iustitiam oportere docet cum clementia, imperium cum aequitate, leges cum moderatione coniungere: nullius ius violandum, ordini tranquillitatique publicae serviendum, inopiam miserorum, quam maxime fieri potest, privatim et publice sublevandam. Sed propterea putant, ut verba usurpemus Augustini, vel putari volunt, christianam doctrinam utilitati non convenire reipublicae, qui nolunt stare rempublicam firmitate virtutum, sed impunitate vitiorum (Epist. 137, al. Volusianum c. V, n. 20). Quibus cognitis, hoc esset civili prudentiae admodum congruens, et incolumitati communi necessarium principes et populos non cum Massonibus ad labefactandam Ecclesiam, sed cum Ecclesia ad frangendos Massonum impetus conspirare.


Utcumque erit, in hoc tam gravi ac nimis iam pervagato malo Nostrarum est partium, Venerabiles Fratres, applicare animum ad quaerenda remedia. - Quia vero spem remedii optimam et firmissimam intelligimus esse in virtute sitam religionis divinae, quam tanto peius Massones oderunt, quanto magis pertimescunt, ideo caput esse censemus saluberrimam istam adversus communem hostem advocatam adhibere virtutem. Itaque quaecumque romani Pontifices Decessores Nostri decreverunt inceptis et conatibus sectae Massonum impediendis: quaecumque aut deterrendi ab eiusmodi societatibus aut revocandi caussa sanxerunt, omnia Nos et singula rata habemus atque auctoritate Nostra Apostolica confirmamus. In quo quidem plurimum voluntate christianorum confisi, per salutem singulos suam precamur quaesumusque, ut religioni habeant vel minimum ab iis discedere, quae hac de re Sedes Apostolica praeceperit.

Vos autem, Venerabiles Fratres, rogamus, flagitamus, ut collata Nobiscum opera, extirpare impuram hanc luem quae serpit per omnes reipublicae venas, enixe studeatis. Tuenda Vobis est gloria Dei, salus proximorum: quibus rebus in dimicando propositis, non animus Vos, non fortitudo deficiet. Erit prudentiae vestrae iudicare, quibus potissimum rationibus ea, quae obstabunt et impedient, eluctanda videantur.


Sed quoniam pio auctoritate officii Nostri par est probabilem aliquam rei gerendae rationem Nosmetipsos demonstrare, sic statuite :

primum omnium reddendam Massonibus esse suam, dempta persona, faciem : 

populosque sermone et datis etiam in id Litteris episcopalibus edocendos, quae sint societatum eius generis in blandiendo alliciendoque artificia, et in opinionibus pravitas, et in actionibus turpitudo. Quod pluries Decessores Nostri confirmarunt, nomen sectae Massonum dare nemo sibi quapiam de caussa licere putet, si catholica professio et salus sua tanti apud eum sit, quanti esse debet. Ne quem honestas assimulata decipiat: potest enim quibusdam videri nihil postulare Massones, quod aperte sit religionis morumve sanctitati contrarium: verumtamen quia sectae ipsius tota in vitio flagitioque est et ratio et caussa, congregare se cum eis, eosve quoquo modo iuvare, rectum est non licere.


Deinde assiduitate dicendi hortandique pertrahere multitudinem oportet ad praecepta religionis diligenter addiscenda: cuius rei gratia valde suademus, ut scriptis et concionibus tempestivis elementa rerum sanctissimarum explanentur, quibus christiana philosophia continetur. Quod illuc pertinet, ut mentes hominum eruditione sanentur et contra multiplices errorum formas et varia invitamenta vitiorum muniantur in hac praesertim et scribendi licentia et inexhausta aviditate discendi. - Magnum sane opus: in quo tamen particeps et socius laborum vestrorum praecipue futurus est Clerus, si fuerit, Vobis adnitentibus, a disciplina vitae, a scientia litterarum probe instructus. 


Verum tam honesta caussa tamque gravis advocatam desiderat industriam virorum laicorum, qui religionis et patriae caritatem cum probitate doctrinaque coniungant. Consociatis utriusque ordinis viribus, date operam, Venerabiles Fratres, ut Ecclesiam penitus et cognoscant homines et caram habeant: eius enim quanto cognitio fuerit amorque maior, tanto futurum maius est societatum clandestinarum fastidium et fuga.

Quocirca non sine caussa idoneam hanc occasionem nacti, renovamus illud quod alias exposuimus, Ordinem Tertium Franciscalium, cuius paullo ante temperavimus prudenti lenitate disciplinam, perquam studiose propagare tuerique oportere. Eius enim, ut est ab auctore suo constitutus, haec tota est ratio, vocare homines ad imitationem Iesu Christi, ad amorem Ecclesiae, ad omnia virtutum christianarum ufficia: proptereaque multum posse debet ad societatum nequissimarum supprimendam contagionem. Novetur itaque quotidianis incrementis isthaec sancta sodalitas, unde cum multi expectari possunt fructus, tum ille egregius, ut traducantur animi ad libertatem, ad fraternitatem, ad aequalitatem iuris: non qualia Massones absurde cogitant, sed qualia et Iesus Christus humano generi comparavit et Franciscus secutus est. 
Libertatem dicimus filiorum Dei per quam nec Satanae, nec cupiditatibus, improbissimis dominis, serviamus: fraternitatem, cuius in Deo communi omnium procreatore et parente consistat origo: aequalitatem, quae iustitiae caritatisque constituta fundamentis, non omnia tollat inter homines discrimina, sed ex vitae, officiorum, studiorumque varietate mirum illum consensum efficiat et quasi concentum, qui natura ad utilitatem pertinet dignitatemque civilem.

Tertio loco una quaedam res est, a maioribus sapienter instituta, eademque temporum cursu intermissa, quae tamquam exemplar et forma ad simile aliquid valere in praesentia potest. - Scholas seu collegia opificum intelligimus, rebus simul et moribus duc religione, tutandis. Quorum collegiorum utilitatem si maiores nostri diuturni temporis usu et periclitatione senserunt, sentiet fortasse magis aetas nostra, propterea quod singularem habent ad elidendas sectarum vires opportunitatem. Qui mercede manuum inopiam tolerant, praeterquam quod ipsa eorum conditione uni ex omnibus sunt caritate solacioque dignissimi maxime praeterea patent illecebris grassantium per fraudes et dolos. Quare iuvandi sunt maiore qua potest benignitate, et invitandi ad societates honestas, ne pertrahantur ad turpes.

Huius rei caussa collegia illa magnopere vellemus auspiciis patrocinioque Episcoporum convenienter temporibus ad salutem plebis passim restituta. Nec mediocriter Nos delectat, quod pluribus iam locis sodalitates eiusmodi, itemque coetus patronorum constituti sint: quibus propositum utrisque est honestam proletariorum classem iuvare, eorum liberos, familias, praesidio et custodia tegere, in eisque pietatis studia, religionis doctrinam, cum integritate morum tueri.




In quo genere silere hac loco nolumus illam spectaculo exemploque insignem, de populo inferioris ordinis tam praeclare meritam societatem, quae a Vincentio patre nominatur. Cognitum est quid agat, quid velit: scilicet tota in hoc est, ut egentibus et calamitosis suppetias eat ultro, idque sagacitate modestiaque mirabili: quae quo minus videri vult, eo est ad caritatem christianam melior, ad miseriarum levamen opportunior.



Quarto loco, quo facilius id quod volumus assequantur, fidei vigiliaeque vestrae maiorem in modum commendamus iuventutem, ut quae spes est societatis humanae. - Partem curarum vestrarum in eius institutione maximam ponite: nec providentiam putetis ullam fore tantam, quin sit adhibenda maior, ut iis adolescens aetas prohibeatur et scholis et magistris, unde pestilens sectarum afflatus metuatur. Parentes, magistri pietatis, Curiones inter christianae doctrinae praeceptiones insistant, Vobis auctoribus, opportune commonere liberos et alumnos de eiusmodi societatum flagitiosa natura, et ut mature cavere discant artes fraudulentas et varias, quas earum propagatores usurpare ad illaqueandos homines consueverunt. Immo qui adolescentulus ad sacra percipienda rite erudiunt, non inepte fecerint, si adducant singulos ut statuant ac recipiant, inscientibus parentibus, aut non auctore vel Curione vel conscientiae iudice, nulla se unquam societate obligaturos.

Verum probe intelligimus, communes labores nostros evellendis his agro Dominico perniciosis seminibus haudquaquam pares futuros, nisi caelestis dominus vineae ad id quod intendimus benigne adiuvent. - Igitur eius opem auxiliumque implorare necesse est studio vehementi ac sollicito, quale et quantum vis periculi et magnitudo necessitatis requirunt. Effert se insolenter, successu gestiens, secta Massonum, nec ullum iam videtur pertinaciae factura modum. Asseclae eius universi nefario quodam foedere et occulta consiliorum communitate iuncti operam sibi mutuam tribuunt, et alteri alteros ad rerum malarum excitant audaciam. 

Oppugnatio tam vehemens propugnationem postulat parem: nimirum boni omnes amplissimam quamdam coeant opus est et agendi societatem et precandi. Ab eis itaque petimus, ut concordibus animis contra progredientem sectarum vim conferti immotique consistant: iidemque multum gementes tendant Deo manus supplices, ab eoque contendant, ut christianum floreat vigeatque nomen: necessaria libertate Ecclesia potiatur: redeant ad sanitatem devii: errores veritati, vitia virtuti aliquando concedant.

Adiutricem et interpretem adhibeamus MARIAM Virginem matrem Dei, ut quae a conceptu ipso Satanam vicit, eadem se impertiat improbarum sectarum potentem, in quibus perspicuum est contumaces illos mali daemonis spiritus cum indomita perfidia et simulatione reviviscere. - Obtestemur principem Angelorum caelestium, depulsorem hostium infernorum, MICHAELEM : item IOSEPHUM Virginis sanctissimae sponsum, Ecclesiae catholicae patronum caelestem salutarem: PETRUM et PAULLUM Apostolos magnos, fidei christianae satores et vindices invictos. Horum patrocinio et communium perseverantia precum futurum confidimus ut coniecto in tot discrimina hominum generi opportune Deus benignequae succurrat.

Caelestium vero munerum et benevolentiae Nostrae testem Vobis, Venerabiles Fratres, Clero populoque universo vigilantiae vestrae commisso Apostolicam Benedictionem peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae apud S. Petrum die XX Aprilis an. MDCCCLXXXIV, Pontificatus Nostri Anno Septimo.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
IMMORTALE DEI, 
sur la constitution chrétienne des Etats 
du 20 avril 1884



 A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE


LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Oeuvre immortelle du Dieu de miséricorde, l'Eglise, bien qu'en soi et de sa nature elle ait pour but le salut des âmes et la félicité éternelle, est cependant, dans la sphère même des choses humaines, la source de tant et de tels avantages qu'elle n'en pourrait procurer de plus nombreux et de plus grands, lors même qu'elle eût été fondée surtout et directement en vue d'assurer la félicité de cette vie.

Partout, en effet, où l'Eglise a pénétré, elle a immédiatement changé la face des choses et imprégné les moeurs publiques non seulement de vertus inconnues jusqu'alors, mais encore d'une civilisation toute nouvelle. Tous les peuples qui l'ont accueillie se sont distingués par la douceur, l'équité et la gloire des entreprises. Et toutefois, c'est une accusation déjà bien ancienne que l'Eglise, dit-on, est contraire aux intérêts de la société civile et incapable d'assurer les conditions de bien-être et de gloire que réclame, à bon droit et par une aspiration naturelle, toute société bien constituée. Dès les premiers jours de l'Eglise, nous le savons, les chrétiens ont été inquiétés par suite d'injustes préjugés de cette sorte, et mis en butte à la haine et au ressentiment, sous prétexte qu'ils étaient les ennemis de l'empire. A cette époque, l'opinion publique mettait volontiers à la charge du nom chrétien les maux qui assaillaient la société, tandis que c'était Dieu, le vengeur des crimes, qui infligeait de justes peines aux coupables. Cette odieuse calomnie indigna à bon droit le génie de saint Augustin et aiguisa son style. C'est surtout dans son livre de la Cité de Dieu qu'il mit en lumière la vertu de la sagesse chrétienne dans ses rapports avec la chose publique, si bien qu'il semble moins avoir plaidé la cause des chrétiens de son temps que remporté un triomphe perpétuel sur de si fausses accusations. 

Toutefois, le penchant funeste à ces plaintes et à ces griefs ne cessa pas, et beaucoup se sont plu à chercher la règle de la vie sociale en dehors des doctrines de l'Eglise catholique. Et, même désormais, le droit nouveau, comme on l'appelle, et qu'on prétend être le fruit d'un âge adulte et le produit d'une liberté progressive, commence à prévaloir et à dominer partout. Mais, en dépit de tant d'essais, il est de fait qu'on n'a jamais trouvé, pour constituer et régir l'Etat, de système préférable à celui qui est l'épanouissement spontané de la doctrine évangélique. Nous croyons donc qu'il est d'une importance souveraine, et conforme à Notre charge Apostolique, de confronter les nouvelles théories sociales avec la doctrine chrétienne. De cette sorte, Nous avons la confiance que la vérité dissipera, par son seul éclat, toute cause d'erreur et de doute, si bien que chacun pourra facilement voir ces règles suprêmes de conduite qu'il doit suivre et observer.


Il n'est pas bien difficile d'établir quel aspect et quelle forme aura la société si la philosophie chrétienne gouverne la chose publique. L'homme est né pour vivre en société, car, ne pouvant dans l'isolement, ni se procurer ce qui est nécessaire et utile à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du coeur, la Providence l'a fait pour s'unir à ses semblables, en une société tant domestique que civile, seule capable de fournir ce qu'il faut à la perfection de l'existence.



Mais, comme nulle société ne saurait exister sans un chef suprême et qu'elle imprime à chacun une même impulsion efficace vers un but commun, il en résulte qu'une autorité est nécessaire aux hommes constitués en société pour les régir; autorité qui, aussi bien que la société, procède de la nature, et par suite a Dieu pour auteur. Il en résulte encore que le pouvoir public ne peut venir que de Dieu. Dieu seul, en effet, est le vrai et souverain Maître des choses; toutes, quelles qu'elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous. Tout pouvoir vient de Dieu (Rom.XIII, l).

Du reste, la souveraineté n'est en soi nécessairement liée à aucune forme politique; elle peut fort bien s'adapter à celle-ci ou à celle-là, pourvu qu'elle soit de fait apte à l'utilité et au bien commun. Mais, quelle que soit la forme de gouvernement, tous les chefs d'Etat doivent absolument avoir le regard fixé sur Dieu, souverain Modérateur du monde, et, dans l'accomplissement de leur mandat, le prendre pour modèle et règle. De même, en effet, que dans l'ordre des choses visibles, Dieu a créé des causes secondes, en qui se reflètent en quelque façon la nature et l'action divines, et qui concourent à mener au but où tend cet univers; ainsi a-t-il voulu que dans la société civile, il y eût une autorité dont les dépositaires fussent comme une image de la puissance que Dieu a sur le genre humain, en même temps que de sa Providence. Le commandement doit donc être juste; c'est moins le gouvernement d'un Maître que d'un Père, car l'autorité de Dieu sur les hommes est très juste et se trouve unie à une paternelle bonté. Il doit, d'ailleurs, s'exercer pour l'avantage des citoyens, parce que ceux qui ont autorité sur les autres en sont exclusivement investis pour assurer le bien public. L'autorité civile ne doit servir, sous aucun prétexte, à l'avantage d'un seul ou de quelques-uns, puisqu'elle a été constituée pour le bien commun. Si les chefs d'Etat se laissaient entraîner à une domination injuste, s'ils péchaient par abus de pouvoir ou par orgueil, s'ils ne pourvoyaient pas au bien du peuple, qu'ils le sachent, ils auront un jour à rendre compte à Dieu, et ce compte sera d'autant plus sévère que plus sainte est la fonction qu'ils exercent et plus élevé le degré de la dignité dont ils sont revêtus. Les puissants seront puissamment punis (Sap.VI, 7). De cette manière, la suprématie du commandement entraînera l'hommage volontaire du respect des sujets. En effet, si ceux-ci sont une fois bien convaincus que l'autorité des souverains vient de Dieu, ils se sentiront obligés en justice, à accueillir docilement les ordres des princes et à leur prêter obéissance et fidélité, par un sentiment semblable à la piété qu'ont les enfants envers les parents. Que toute âme soit soumise aux puissances plus élevées (Rom. XIII, 1). Car il n'est pas plus permis de mépriser le pouvoir légitime, quelle que soit la personne en qui il réside, que de résister à la volonté de Dieu ; or, ceux qui lui résistent courent d'eux-mêmes à leur perte. Qui résiste au pouvoir résiste à l'ordre établi par Dieu, et ceux qui lui résistent s'attirent à eux-mêmes la damnation (Ibid. v.2). Ainsi donc, secouer l'obéissance et révolutionner la société par le moyen de la sédition, c'est un crime de lèse majesté, non seulement humaine, mais divine.



La société politique étant fondée sur ces principes, il est évident qu'elle doit sans faillir accomplir par un culte public les nombreux et importants devoirs qui l'unissent à Dieu. Si la nature et la raison imposent à chacun l'obligation d'honorer Dieu d'un culte saint et sacré, parce que nous dépendons de sa puissance et que, issus de lui, nous devons retourner à lui, elles astreignent à la même loi la société civile. Les hommes, en effet, unis par les liens d'une société commune, ne dépendent pas moins de Dieu que pris isolément; autant au moins que l'individu, la société doit rendre grâce à Dieu, dont elle tient l'existence, la conservation et la multitude innombrable de ces biens. C'est pourquoi, de même qu'il n'est permis à personne de négliger ses devoirs envers Dieu, et que le plus grand de tous les devoirs est d'embrasser d'esprit et de coeur la religion, non pas celle que chacun préfère, mais celle que Dieu a prescrite et que des preuves certaines et indubitables établissent comme la seule vraie entre toutes, ainsi les sociétés politiques ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu n'existait en aucune manière, ou se passer de la religion comme étrangère et inutile, ou en admettre une indifféremment selon leur bon plaisir. En honorant la Divinité, elles doivent suivre strictement les règles et le mode suivant lesquels Dieu lui-même a déclaré vouloir être honoré. Les chefs d'Etat doivent donc tenir pour saint le nom de Dieu et mettre au nombre de leurs principaux devoirs celui de favoriser la religion, de la protéger de leur bienveillance, de la couvrir de l'autorité tutélaire des lois, et ne rien statuer ou décider qui soit contraire à son intégrité. Et cela ils le doivent aux citoyens dont ils sont les chefs. Tous, tant que nous sommes, en effet, nous sommes nés et élevés en vue d'un bien suprême et final auquel il faut tout rapporter, placé qu'il est aux cieux, au delà de cette fragile et courte existence. Puisque c'est de cela que dépend la complète et parfaite félicité des hommes, il est de l'intérêt suprême de chacun d'atteindre cette fin. Comme donc la société civile a été établie pour l'utilité de tous, elle doit, en favorisant la prospérité publique, pourvoir au bien des citoyens de façon non seulement à ne mettre aucun obstacle, mais à assurer toutes les facilités possibles à la poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable auquel ils aspirent eux-mêmes. La première de toutes consiste à faire respecter la sainte et inviolable observance de la religion, dont les devoirs unissent l'homme à Dieu.



Quant à décider quelle religion est la vraie, cela n'est pas difficile à quiconque voudra en juger avec prudence et sincérité. En effet, des preuves très nombreuses et éclatantes, la vérité des prophéties, la multitude des miracles, la prodigieuse célérité de la propagation de la foi, même parmi ses ennemis et en dépit des plus grands obstacles, le témoignage des martyrs et d'autres arguments semblables prouvent clairement que la seule vraie religion est celle que Jésus-Christ a instituée lui-même et qu'il a donné mission à son Eglise de garder et de propager.


Car le Fils unique de Dieu a établi sur la terre une société qu'on appelle l'Eglise, et il l'a chargée de continuer à travers tous les âges la mission sublime et divine que lui-même avait reçue de son Père. Comme mon Père m'a envoyé, moi je vous envoie (Ioan.XX, 21). Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matth.XXVIII, 20). De même donc que Jésus-Christ est venu sur la terre afin que les hommes eussent la vie et l'eussent plus abondamment (Ioan.X, 10), ainsi l'Eglise se propose comme fin le salut éternel des âmes; et dans ce but, telle est sa constitution qu'elle embrasse dans son extension l'humanité tout entière et n'est circonscrite par aucune limite ni de temps, ni de lieu. Prêchez l'Evangile à toute créature (Marc.XVI, 15).


A cette immense multitude d'hommes, Dieu lui-même a donné des chefs avec le pouvoir de les gouverner. A leur tête il en a préposé un seul dont il a voulu faire le plus grand et le plus sûr maître de vérité, et à qui il a confié les clés du royaume des cieux. Je te donnerai les clés du royaume des cieux (Matth.XVI, 19). Paix mes agneaux... paix mes brebis (Ioan.XXI, 16-17). J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas (Luc. XXII, 32). - Bien que composée d'hommes comme la société civile, cette société de l'Église, soit pour la fin qui lui est assignée, soit pour les moyens qui lui servent à l'atteindre, est surnaturelle et spirituelle. Elle se distingue donc et diffère de la société civile. En outre, et ceci est de la plus grande importance, elle constitue une société juridiquement parfaite dans son genre, parce que, de l'expresse volonté et par la grâce de son Fondateur, elle possède en soi et par elle-même toutes les ressources qui sont nécessaires à son existence et à son action.

Comme la fin à laquelle tend l'Eglise est de beaucoup la plus noble de toutes, de même son pouvoir l'emporte sur tous les autres et ne peut en aucune façon être inférieur, ni assujetti au pouvoir civil. En effet, Jésus-Christ a donné plein pouvoir à ses Apôtres dans la sphère des choses sacrées, en y joignant tant la faculté de faire de véritables lois que le double pouvoir qui en découle de juger et de punir. " Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre ; allez donc, enseignez toutes les nations... apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit " (Matth.XXVIII, 18-19-20). - Et ailleurs : " S'il ne les écoute pas, dites-le à l'Eglise." (Matth.XVIII, 17) Et encore : " Ayez soin de punir toute désobéissance " (II Cor. X ,6). De plus : "Je serai plus sévère en vertu du pouvoir que le Seigneur m'a donné pour l'édification et non pour la ruine " (Ibid. XIII. 10).


C'est donc à l'Eglise, non à l'Etat, qu'il appartient de guider les hommes vers les choses célestes, et c'est à elle que Dieu a donné le mandat de connaître et de décider de tout ce qui touche à la religion ; d'enseigner toutes les nations, d'étendre aussi loin que possible les frontières du nom chrétien ; bref, d'administrer librement et tout à sa guise les intérêts chrétiens.

Cette autorité, parfaite en soi, et ne relevant que d'elle-même, depuis longtemps battue en brèche par une philosophie adulatrice des princes, l'Eglise n'a jamais cessé ni de la revendiquer, ni de l'exercer publiquement. Les premiers de tous ses champions ont été les Apôtres, qui, empêchés par les princes de la Synagogue de répandre l'Evangile, répondaient avec fermeté : " Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes " (Act.V, 29).

C'est elle que les Pères de l'Eglise se sont appliqués à défendre par de solides raisons quand ils en Ont eu l'occasion, et que les Pontifes romains n'ont jamais manqué de revendiquer avec une constance invincible contre ses agresseurs. Bien plus, elle a eu pour elle en principe et en fait l'assentiment des princes et des chefs d'Etats, qui, dans leurs négociations et dans leurs transactions, en envoyant et en recevant des ambassades et par l'échange d'autres bons offices, ont constamment agi avec l'Eglise comme avec une puissance souveraine et légitime. Aussi n'est-ce pas sans une disposition particulière de la Providence de Dieu que cette autorité a été munie d'un principat civil, comme de la meilleure sauvegarde de son indépendance.


Dieu a donc divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances: la puissance ecclésiastique et la puissance civile; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d'elles en son genre est souveraine ; chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial. Il y a donc comme une sphère circonscrite, dans laquelle chacune exerce son action jure proprio.

Toutefois, leur autorité s'exerçant sur les mêmes sujets, il peut arriver qu'une seule et même chose, bien qu'à un titre différent, mais pourtant une seule et même chose ressortisse à la juridiction et au jugement de l'une et de l'autre puissance. Il était donc digne de la sage Providence de Dieu, qui les a établies toutes les deux, de leur tracer leur voie et leur rapport entre elles. Les puissances qui sont ont été disposées par Dieu (Rom.XIII,1).

S'il en était autrement, il naîtrait souvent des causes de funestes contentions et de conflits, et souvent l'homme devrait hésiter, perplexe, comme en face d'une double voie, ne sachant que faire, par suite des ordres contraires de deux puissances dont il ne peut en conscience secouer le joug. Il répugnerait souverainement de rendre responsable de ce désordre la sagesse et la bonté de Dieu, qui dans le gouvernement du monde physique, pourtant d'un ordre bien inférieur, a si bien tempéré les unes par les autres, les forces et les causes naturelles, et les a fait s'accorder d'une façon si admirable qu'aucune d'elles ne gêne les autres, et que toutes, dans un parfait ensemble, conspirent au but auquel tend l' univers.

Il est donc nécessaire qu'il y ait entre les deux puissances un système de rapports bien ordonné, non sans analogie avec celui qui, dans l'homme, constitue l'union de l'âme et du corps. On ne peut se faire une juste idée de la nature et de la force de ces rapports qu'en considérant, comme Nous l'avons dit, la nature de chacune des deux puissances, et en tenant compte de l'excellence et de la noblesse de leurs buts, puisque l'une a pour fin prochaine et spéciale de s'occuper des intérêts terrestres, et l'autre de procurer les biens célestes et éternels. Ainsi, tout ce qui dans les choses humaines est sacré à un titre quelconque, tout ce qui touche au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par sa nature, soit par rapport à son but, tout cela est du ressort de l'autorité de l'Eglise. Quant aux autres choses qu'embrasse l'ordre civil et politique, il est juste qu'elles soient soumises à l'autorité civile, puisque Jésus-Christ a commandé de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Des temps arrivent parfois où prévaut un autre mode d'assurer la concorde et de garantir la, paix et la liberté; c'est quand les chefs d'Etat et les Souverains Pontifes se sont mis d'accord par un traité sur quelque point particulier. Dans de telles circonstances, l'Eglise donne des preuves éclatantes de sa charité maternelle en poussant aussi loin que possible l'indulgence et la condescendance.


Telle est, d'après l'esquisse sommaire que nous en avons tracée, l'organisation chrétienne de la société civile, et cette théorie n'est ni téméraire ni arbitraire ; mais elle se déduit des principes les plus élevés et les plus certains, confirmés par la raison naturelle elle-même. Cette constitution de la société politique n'a rien qui puisse paraître peu digne ou malséant à la dignité des princes. Loin de rien ôter aux droits de la, majesté, elle les rend au contraire plus stables et plus augustes. Bien plus, si l'on y regarde de plus près, on reconnaîtra à cette constitution une grande perfection qui fait défaut aux autres systèmes politiques; et elle produirait certainement des fruits excellents et variés si seulement chaque pouvoir demeurait dans ses attributions et mettait tous ses soins à remplir l'office et la tâche qui lui ont été déterminés. En effet, dans la constitution de l'Etat, telle que nous venons de l'exposer, le divin et l'humain sont délimités dans un ordre convenable, les droits des citoyens sont assurés et placés sous la protection des mêmes lois divines, naturelles et humaines; les devoirs de chacun sont aussi sagement tracés que leur observance est prudemment sauvegardée. Tous les hommes, dans cet acheminement incertain et pénible vers la cité éternelle, savent qu'ils ont à leur service des guides sûrs pour les conduire au but et des auxiliaires pour l'atteindre. Ils savent de même que d'autres chefs leur ont été donnés pour obtenir et conserver la sécurité, les biens et les autres avantages de cette vie.


La société domestique trouve sa solidité nécessaire dans la sainteté du lien conjugal, un et indissoluble; les droits et les devoirs des époux sont réglés en toute justice et équité; l'honneur dû à la femme est sauvegardé; l'autorité du mari se modèle sur l'autorité de Dieu; le pouvoir paternel est tempéré par les égards dus à l'épouse et aux enfants ; enfin, il est parfaitement pourvu à la protection, au bien-être et à l'éducation de ces derniers. Dans l'ordre politique et civil, les lois ont pour but le bien commun, dictées non par la volonté et le jugement trompeur de la foule, mais par la vérité et la justice. L'autorité des princes revêt une sorte de caractère sacré plus qu'humain, et elle est contenue de manière à ne pas s'écarter de la justice, ni excéder son pouvoir. L'obéissance des sujets va de pair avec l'honneur et la dignité, parce qu'elle n'est pas un assujettissement d'homme à homme, mais une soumission à la volonté de Dieu régnant par des hommes.


Une fois cela reconnu et accepté, il en résulte clairement que c'est un devoir de justice de respecter la majesté des princes, d'être soumis avec une constante fidélité à la puissance politique, d'éviter les séditions et d'observer religieusement la constitution de l'Etat. Pareillement, dans cette série des devoirs se placent la charité mutuelle, la bonté, la libéralité. L'homme, qui est à la fois citoyen et chrétien, n'est plus déchiré en deux par des obligations contradictoires. Enfin, les biens considérables dont la religion chrétienne enrichit spontanément même la vie terrestre des individus sont acquis à la communauté et à la société civile : d'où ressort l'évidence de ces paroles : " Le sort de l'Etat dépend du culte que l'on rend à Dieu ; et il y a entre l'un et l'autre de nombreux liens de parenté et d'étroite amitié." (Sacr. Imp. ad Cyrillum Alexand. et Episcopus metrop. — Cfr, Labbeum Collect.Conc.T. III).

En plusieurs passages, saint Augustin a admirablement relevé, selon sa coutume, la valeur de ces biens, surtout quand il interpelle l'Eglise catholique en ces termes : " Tu conduis et instruis les enfants avec tendresse, les jeunes gens avec force, les vieillards avec calme, comme le comporte l'âge non seulement du corps mais encore de l'âme. Tu soumets les femmes à leurs maris par une chaste et fidèle obéissance, non pour assouvir la passion mais pour propager l'espèce et constituer la société de la famille. Tu donnes autorité aux maris sur leurs femmes, non pour se jouer de la faiblesse du sexe, mais pour suivre les lois d'un sincère amour. Tu subordonnes les enfants aux parents par une sorte de libre servitude, et tu préposes les parents aux enfants par une sorte de tendre autorité. Tu unis non seulement en société, mais dans une sorte de fraternité, les citoyens, les nations aux nations et les hommes entre eux par le souvenir des premiers parents. Tu apprends aux rois à veiller sur les peuples, et tu prescris aux peuples de se soumettre aux rois. Tu enseignes avec soin à qui est dû l'honneur, à qui l'affection, à qui le respect, à qui la crainte, à qui la consolation, à qui l'avertissement, à qui l'encouragement, à qui la correction, à qui la réprimande, à qui le châtiment; et tu fais savoir comment, si toutes choses ne sont pas dues à tous, à tous est due la charité, et à personne l'injustice." (De moribus Eccl.cath.,cap.XXX, n. 63) 

Ailleurs, le même Docteur reprend en ces termes la fausse sagesse des politiques philosophes : " Ceux qui disent que la doctrine du Christ est contraire au bien de l'Etat, qu'ils nous donnent une armée de soldats tels que les fait la doctrine du Christ, qu'ils nous donnent de tels gouverneurs de provinces, de tels maris, de telles épouses, de tels parents, de tels enfants, de tels maîtres, de tels serviteurs, de tels rois, de tels juges, de tels tributaires enfin, et des percepteurs du fisc tels que les veut la doctrine chrétienne ! Et qu'ils osent encore dire qu'elle est contraire à l'Etat ! Mais que, bien plutôt, ils n'hésitent pas d'avouer qu'elle est une grande sauvegarde pour l'Etat quand on la suit." (Epist. CXXXVIII (al. 5.) ad Marcellinum, cap.II, n. 15)

Il fut un temps où la philosophie de l'Evangile gouvernait les Etats. A cette époque, l'influence de la sagesse chrétienne et sa divine vertu pénétraient les lois, les institutions, les moeurs des peuples, tous les rangs et tous les rapports de la société civile. Alors la religion instituée par Jésus-Christ, solidement établie dans le degré de dignité qui lui est dû, était partout florissante, grâce à la faveur des princes et à la protection légitime des magistrats. Alors le sacerdoce et l'empire étaient liés entre eux par une heureuse concorde et l'amical échange de bons offices.

Organisée de la sorte, la société civile donna des fruits supérieurs à toute attente, dont la mémoire subsiste et subsistera consignée qu'elle est dans d'innombrables documents que nul artifice des adversaires ne pourra corrompre ou obscurcir. Si l'Europe chrétienne a dompté les nations barbares et les a fait passer de la férocité à la mansuétude, de la superstition à la vérité; si elle a repoussé victorieusement les invasions musulmanes, si elle a gardé la suprématie de la civilisation, et si, en tout ce qui fait honneur à l'humanité, elle s'est constamment et partout montrée guide et maîtresse; si elle a gratifié les peuples de sa vraie liberté sous ces diverses formes; si elle a très sagement fondé une foule d'oeuvres pour le soulagement des misères, il est hors de doute qu'elle en est grandement redevable à la religion, sous l'inspiration et avec l'aide de laquelle elle a entrepris et accompli de si grandes choses. Tous ces biens dureraient encore, si l'accord des deux puissances avait persévéré, et il y avait lieu d'en espérer de plus grands encore si l'autorité, si l'enseignement, si les avis de l'Eglise avaient rencontré une docilité plus fidèle et plus constante. Car il faudrait tenir comme loi imprescriptible ce qu'Yves de Chartres écrivit au pape Pascal II : " Quand l'empire et le sacerdoce vivent en bonne harmonie, le monde est bien gouverné, l'Eglise est florissante et féconde. Mais quand la discorde se met entre eux, non seulement les petites choses ne grandissent pas, mais les grandes elles-mêmes dépérissent misérablement." (Ep. CCXXXVIII).



Mais ce pernicieux et déplorable goût de nouveautés que vit naître le XVIe siècle, après avoir d'abord bouleversé la religion chrétienne, bientôt par une pente naturelle passa à la philosophie, et de la philosophie à tous les degrés de la société civile.

C'est à cette source qu'il faut faire remonter ces principes modernes de liberté effrénée rêvés et promulgués parmi les grandes perturbations du siècle dernier, comme les principes et les fondements d'un droit nouveau, inconnu jusqu'alors, et sur plus d'un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien, mais avec le droit naturel. Voici le premier de tous ces principes: tous les hommes, dès lors qu'ils sont de même race et de même nature, sont semblables, et, par le fait, égaux entre eux dans la pratique de la vie ; chacun relève si bien de lui seul, qu'il n'est d'aucune façon soumis à l'autorité d'autrui : il peut en toute liberté penser sur toute chose ce qu'il veut, faire ce qu'il lui plaît ; personne n'a le droit de commander aux autres. Dans une société fondée sur ces principes, l'autorité publique n'est que la volonté du peuple, lequel, ne dépendant que de lui-même, est aussi le seul à se commander. Il choisit ses mandataires, mais de telle sorte qu'il leur délègue moins le droit que la fonction du pouvoir pour l'exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence, exactement comme si Dieu n'existait pas, ou ne s'occupait en rien de la société du genre humain ; ou bien comme si les hommes, soit en particulier, soit en société, ne devaient rien à Dieu, ou qu'on pût imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force, l'autorité ne résidât pas tout entière en Dieu même. De cette sorte, on le voit, l'Etat n'est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant elle-même; et dès lors que le peuple est censé la source de tout droit et de tout pouvoir, il s'ensuit que l'Etat ne se croit lié à aucune obligation envers Dieu, ne professe officiellement aucune religion, n'est pas tenu de rechercher quelle est la seule vraie entre toutes, ni d'en préférer une aux autres, ni d'en favoriser une principalement; mais qu'il doit leur attribuer à toutes l'égalité en droit, à cette fin seulement de les empêcher de troubler l'ordre public. Par conséquent, chacun sera libre de se faire juge de toute question religieuse, chacun sera libre d'embrasser la religion qu'il préfère, ou de n'en suivre aucune si aucune ne lui agrée. De là découlent nécessairement la liberté sans frein de toute conscience, la liberté absolue d'adorer ou de ne pas adorer Dieu, la licence sans bornes et de penser et de publier ses pensées.


Etant donné que l'Etat repose sur ces principes, aujourd'hui en grande faveur, il est aisé de voir à quelle place on relègue injustement l'Eglise. Là, en effet, où la pratique est d'accord avec de telles doctrines, la religion catholique est mise dans l'Etat sur le pied d'égalité, ou même d'infériorité, avec des sociétés qui lui sont étrangères. Il n'est tenu nul compte des lois ecclésiastiques: l'Eglise, qui a reçu de Jésus-Christ ordre et mission d'enseigner toutes les nations, se voit interdire toute ingérence dans l'instruction publique. Dans les matières qui sont de droit mixte, les chefs d'Etat portent d'eux-mêmes des décrets arbitraires et sur ces points affichent un superbe mépris des saintes lois de l'Eglise. Ainsi, ils font ressortir à leur juridiction les mariages des chrétiens; portent des lois sur le lien conjugal, son unité, sa stabilité; mettent la main sur les biens des clercs et dénient à l'Eglise le droit de posséder. En somme, ils traitent l'Eglise comme si elle n'avait ni le caractère, ni les droits d'une société parfaite, et qu'elle fût simplement une association semblable aux autres qui existent dans l'Etat. Aussi, tout ce qu'elle a de droits, de puissance légitime d'action, ils le font dépendre de la concession et de la faveur des gouvernements.


Dans les Etats où la législation civile laisse à l'Eglise son autonomie, et où un concordat public est intervenu entre les deux puissances, d'abord on crie qu'il faut séparer les affaires de l'Eglise des affaires de l'Etat, et cela dans le but de pouvoir agir impunément contre la foi jurée et se faire arbitre de tout, en écartant tous les obstacles. Mais, comme l'Eglise ne peut le souffrir patiemment, car ce serait pour elle déserter les plus grands et les plus sacrés des devoirs, et qu'elle réclame absolument le religieux accomplissement de la foi qu'on lui a jurée, il naît souvent entre la puissance spirituelle et le pouvoir civil des conflits dont l'issue presque inévitable est d'assujettir celle qui est le moins pourvue de moyens humains à celui qui en est mieux pourvu.

Ainsi, dans cette situation politique que plusieurs favorisent aujourd'hui, il y a tendance des idées et des volontés à chasser tout à fait l'Eglise de la société, ou à la tenir assujettie et enchaînée à l'Etat. La plupart des mesures prises par les gouvernements s'inspirent de ce dessein. Les lois, l'administration publique, l'éducation sans religion, la spoliation et la destruction des Ordres religieux, la suppression du pouvoir temporel des Pontifes romains, tout tend à ce but: frapper au coeur les institutions chrétiennes, réduire à rien la liberté de l'Eglise catholique et à néant ses autres droits.


La simple raison naturelle démontre combien cette façon d'entendre le gouvernement civil s'éloigne de la vérité. Son témoignage, en effet, suffit à établir que tout ce qu'il y a d'autorité parmi les hommes procède de Dieu, comme d'une source auguste et suprême. Quant à la souveraineté du peuple, que, sans tenir aucun compte de Dieu, l'on dit résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à flatter et à enflammer une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide et ne saurait avoir assez de force pour garantir la sécurité publique et le maintien paisible de l'ordre. En effet, sous l'empire de ces doctrines, les principes ont fléchi à ce point que, pour beaucoup, c'est une loi imprescriptible, en droit politique, que de pouvoir légitimement soulever des séditions. Car l'opinion prévaut que les chefs du gouvernement ne sont plus que des délégués chargés d'exécuter la volonté du peuple : d'où cette conséquence nécessaire que tout peut également changer au gré du peuple et qu'il y a toujours à craindre des troubles.

Relativement à la religion, penser qu'il est indifférent qu'elle ait des formes disparates et contraires équivaut simplement à n'en vouloir ni choisir, ni suivre aucune. C'est l'athéisme moins le nom. Quiconque, en effet, croit en Dieu, s'il est conséquent et ne veut pas tomber dans l'absurde, doit nécessairement admettre que les divers cultes en usage entre lesquels il y a tant de différence, de disparité et d'opposition, même sur les points les plus importants, ne sauraient être tous également bons, également agréables à Dieu.


De même, la liberté de penser et de publier ses pensées, soustraite à toute règle, n'est pas de soi un bien dont la société ait à se féliciter; mais c'est plutôt la source et l'origine de beaucoup de maux. La liberté, cet élément de perfection pour l'homme, doit s'appliquer à ce qui est vrai et à ce qui est bon. Or, l'essence du bien et de la vérité ne peut changer au gré de l'homme, mais elle demeure toujours la même, et non moins que la nature des choses elle est immuable Si l'intelligence adhère à des opinions fausses, si la volonté choisit le mal et s'y attache, ni l'une ni l'autre n'atteint sa perfection, toutes deux déchoient de leur dignité native et se corrompent. Il n'est donc pas permis de mettre au jour et d'exposer aux yeux des hommes ce qui est contraire à la vertu et à la vérité, et bien moins encore de placer cette licence sous la tutelle et la protection des lois. Il n'y a qu'une voie pour arriver au ciel, vers lequel nous tendons tous : c'est une bonne vie. L'Etat s'écarte donc des règles et des prescriptions de la nature, s'il favorise à ce point la licence des opinions et des actions coupables, que l'on puisse impunément détourner les esprits de la vérité et les âmes de la vertu. Quant à l'Eglise, que Dieu lui-même a établie, l'exclure de la vie publique, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la société domestique, c'est une grande et pernicieuse erreur. Une société sans religion ne saurait être bien réglée; et déjà, plus peut-être qu'il ne faudrait, l'on voit ce que vaut en soi et dans ses conséquences cette soi-disant morale civile. La vraie maîtresse de la vertu et la gardienne des moeurs est l'Eglise du Christ. C'est elle qui conserve en leur intégrité les principes d'où découlent les devoirs, et qui, suggérant les plus nobles motifs de bien vivre, ordonne non seulement de fuir les mauvaises actions, mais de dompter les mouvements de l'âme contraires à la raison, quand même ils ne se traduisent pas en acte. Prétendre assujettir l'Eglise au pouvoir civil dans l'exercice de son ministère, c'est à la fois une grande injustice et une grande témérité. Par le fait même, on trouble l'ordre, car on donne le pas aux choses naturelles sur les choses surnaturelles; on tarit, ou certainement on diminue beaucoup l'affluence des biens dont l'Eglise, si elle était sans entraves, comblerait la société; et de plus, on ouvre la voie à des haines et à des luttes dont de trop fréquentes expériences ont démontré la grande et funeste influence sur l'une et l'autre société.



Ces doctrines, que la raison humaine réprouve et qui ont une influence si considérable sur la marche des chose publiques, les Pontifes romains, nos prédécesseurs, dans la pleine conscience de ce que réclamait d'eux la charge apostolique, n'ont jamais souffert qu'elle fussent impunément émises. C'est ainsi que, dans sa Lettre-Encyclique Mirari vos, du 15 août 1832, Grégoire XVI, avec une grande autorité doctrinale, a repoussé ce que l'on avançait dès lors, qu'en fait de religion, il n'y a pas de choix à faire: que chacun ne relève que de sa conscience et peut, en outre, publier ce qu'il pense et ourdir des révolutions dans l'Etat. Au sujet de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ce Pontife s'exprime en ces termes : " Nous ne pouvons pas attendre pour l'Eglise et l'Etat des résultats meilleurs des tendances de ceux qui prétendent séparer l'Eglise de l'Etat et rompre la concorde mutuelle entre le sacerdoce et l'empire. C'est qu'en effet, les fauteurs d'une liberté effrénée redoutent cette concorde, qui a toujours été si favorable et salutaire aux intérêts religieux et civils. "De la même manière, Pie IX, chaque fois que l'occasion s'en présenta, a condamné les fausses opinions les plus en vogue, et ensuite il en fit faire un recueil, afin que, dans un tel déluge d'erreurs, les catholiques eussent une direction sûre.



De ces décisions des Souverains Pontifes, il faut absolument admettre que l'origine de la puissance publique doit s'attribuer à Dieu, et non à la multitude; que le droit à l'émeute répugne à la raison ; que ne tenir aucun compte des devoirs de la religion, ou traiter de la même manière les différentes religions, n'est permis ni aux individus, ni aux sociétés; que la liberté illimitée de penser et d'émettre en public ses pensées ne doit nullement être rangée parmi les droits des citoyens, ni parmi les choses dignes de faveur et de protection. De même, il faut admettre que l'Eglise, non moins que l'Etat, de sa nature et de plein droit, est une société parfaite; que les dépositaires du pouvoir ne doivent pas prétendre asservir et subjuguer l'Eglise, ni diminuer sa liberté d'action dans sa sphère, ni lui enlever n'importe lequel des droits qui lui ont été conférés par Jésus-Christ. Dans les questions du droit mixte, il est pleinement conforme à la nature ainsi qu'aux desseins de Dieu, non de séparer une puissance de l'autre, moins encore de les mettre en lutte, mais bien d'établir entre elles cette concorde qui est en harmonie avec les attributs spéciaux que chaque société tient de sa nature.


Telles sont les règles tracées par l'Eglise catholique relativement à la constitution et au gouvernement des Etats. Ces principes et ces décrets, si l'on veut en juger sainement, ne réprouvent en soi aucun des différentes formes de gouvernement, attendu que celles-ci n'ont rien qui répugne à la doctrine catholique, et que si elles sont appliquées avec sagesse et justice, elles peuvent toutes garantir la prospérité publique. Bien plus, on ne réprouve pas en soi que le peuple ait sa part plus ou moins grande au gouvernement ; cela même, en certains temps et sous certaines lois, peut devenir non seulement un avantage, mais un devoir pour les citoyens. De plus, il n'y a pour personne de juste motif d'accuser l'Eglise d'être l'ennemie soit d'une juste tolérance, soit d'une saine et légitime liberté. En effet, si l'Eglise juge qu'il n'est pas permis de mettre les divers cultes sur le même pied légal que la vraie religion, elle ne condamne pas pour cela les chefs d'Etat qui, en vue d'un bien à atteindre, ou d'un mal à empêcher, tolèrent dans la pratique que ces divers cultes aient chacun leur place dans l'Etat.C'est d'ailleurs la coutume de l'Eglise de veiller avec le plus grand soin à ce que personne ne soit forcé d'embrasser la foi catholique contre son gré, car, ainsi que l'observe sagement saint Augustin, l'homme ne peut croire que de plein gré (Tract. XXVI in Ioan., n. 2).



Par la même raison, l'Eglise ne peut approuver une liberté qui engendre le dégoût des plus sainte lois de Dieu et secoue l'obéissance qui est due à l'autorité légitime. C'est là plutôt une licence qu'une liberté, et saint Augustin l'appelle très justement une liberté de perdition (Ep. CV ad donatistas c.II, n.9), et l'apôtre saint Pierre un voile de méchanceté (I Petr. II, 16). Bien plus, cette prétendue liberté, étant opposée à la raison, est une véritable servitude. Celui qui commet le péché est l'esclave du péché (Ioan.VIII, 34). 

Celle-là, au contraire, est la liberté vraie et désirable qui, dans l'ordre individuel, ne laisse l'homme esclave ni des erreurs, ni des passions qui sont ses pires tyrans ; et dans l'ordre public trace de sages règles aux citoyens, facilite largement l'accroissement du bien-être et préserve de l'arbitraire d'autrui la chose publique. Cette liberté honnête et digne de l'homme, l'Eglise l'approuve au plus haut point, et, pour en garantir aux peuples la ferme et intégrale jouissance, elle n'a jamais cessé de lutter et de combattre.

Oui, en vérité, tout ce qu'il peut y avoir de salutaire au bien en général dans l'Etat; tout ce qui est utile à protéger le peuple contre la licence des princes qui ne pourvoient pas à son bien, tout ce qui empêche les empiétements injustes de l'Etat sur la commune ou la famille; tout ce qui intéresse l'honneur, la personnalité humaine et la sauvegarde des droits égaux de chacun, tout cela, l'Eglise catholique en a toujours pris soit l'initiative, soit le patronage, soit la protection, comme l'attestent les monuments des âges précédents.

Toujours conséquente avec elle-même, si d'une part elle repousse une liberté immodérée qui, pour les individus et les peuples, dégénère en licence ou en servitude, de l'autre elle embrasse de grand coeur les progrès que chaque jour fait naître, si vraiment ils contribuent à la prospérité de cette vie, qui est comme un acheminement vers la vie future et durable à jamais. Ainsi donc, dire que l'Eglise voit de mauvais oeil les formes plus modernes des systèmes politiques et repousse en bloc toutes les découvertes du génie contemporain, c'est une calomnie vaine et sans fondement. Sans doute, elle répudie les opinions malsaines, elle réprouve le pernicieux penchant à la révolte, et tout particulièrement cette prédisposition des esprits où perce déjà la volonté de s'éloigner de Dieu ; mais comme tout ce qui est vrai ne peut procéder que de Dieu, en tout ce que les recherches de l'esprit humain découvrent de vérité, l'Eglise reconnaît comme une trace de l'intelligence divine ; et comme il n'y a aucune vérité naturelle qui infirme la foi aux vérités divinement révélées, que beaucoup la confirment, et que toute découverte de la vérité peut porter à connaître et à louer Dieu lui-même, l'Eglise accueillera toujours volontiers et avec joie tout ce qui contribuera à élargir la sphère des sciences; et, ainsi qu'elle l'a toujours fait pour les autres sciences, elle favorisera et encouragera celles qui ont pour objet l'étude de la nature. En ce genre d'études, l'Eglise ne s'oppose à aucune découverte de l'esprit; elle voit sans déplaisir tant de recherches qui ont pour but l'agrément et le bien-être; et même, ennemie-née de l'inertie et de la paresse, elle souhaite grandement que l'exercice et la culture fassent porter au génie de l'homme des fruits abondants. Elle a des encouragements pour toute espèce d'arts et d'industries, et en dirigeant par sa venu toutes ces recherches vers un but honnête et salutaire, elle s'applique à empêcher que l'intelligence et l'industrie de l'homme ne le détournent de Dieu et des biens célestes.


C'est cette manière d'agir, pourtant si raisonnable et si sage, qui est discréditée en ce temps où les États, non seulement refusent de se conformer aux principes de la philosophie chrétienne, mais paraissent vouloir s'en éloigner chaque jour davantage. Néanmoins, le propre de la lumière étant de rayonner d'elle-même au loin et de pénétrer peu à peu les esprits des hommes, mû comme Nous sommes par la conscience des très hautes et très saintes obligations de la mission apostolique dont Nous sommes investi envers tous les peuples, Nous proclamons librement, selon Notre devoir, la vérité non pas que Nous ne renions aucun compte des temps, ou que Nous estimions devoir proscrire les honnêtes et utiles progrès de Notre âge ; mais parce que Nous voudrions voir les affaires publiques suivre des voies moins périlleuses et reposer sur de plus solides fondements, et cela en laissant intacte la liberté légitime des peuples ; cette liberté dont la vérité est parmi les hommes la source et la meilleure sauvegarde : La vérité vous délivrera (Ioan.VIII, 32).

Si donc, dans ces conjonctures difficiles, les catholiques Nous écoutent, comme c'est leur devoir, ils sauront exactement quels sont les devoirs de chacun tant en théorie qu'en pratique.

En théorie d'abord, il est nécessaire de s'en tenir avec une adhésion inébranlable à tout ce que les Pontifes romains ont enseigné ou enseigneront, et, toutes les fois que les circonstances l'exigeront, d'en faire profession publique.

Particulièrement en ce qui touche aux libertés modernes, comme on les appelle, chacun doit s'en tenir au jugement du Siège Apostolique et se conformer à ses décisions. Il faut prendre garde de se laisser tromper par la spécieuse honnêteté de ces libertés, et se rappeler de quelles sources elles émanent et par quel esprit elles se propagent et se soutiennent. L'expérience a déjà fait suffisamment connaître les résultats qu'elles ont eus pour la société, et combien les fruits qu'elles ont portés inspirent à bon droit de regrets aux hommes honnêtes et sages. S'il existe quelque part, ou si l'on imagine par la pensée, un Etat qui persécute effrontément et tyranniquement le nom chrétien, et qu'on le confronte au genre de gouvernement moderne dont Nous parlons, ce dernier pourrait sembler plus tolérable. Assurément, les principes sur lesquels se base ce dernier sont de telle nature, ainsi que Nous l'avons dit, qu'en eux-mêmes ils ne doivent être approuvés par personne.

En pratique, l'action peut s'exercer, soit dans les affaires privées et domestiques, soit dans les affaires publiques. Dans l'ordre privé, le premier devoir de chacun est de conformer très exactement sa vie et ses moeurs aux préceptes de l'Evangile, et de ne pas reculer devant ce que la vertu chrétienne impose de quelque peu difficile à souffrir et à endurer. Tous doivent, en outre, aimer l'Eglise comme leur Mère commune, obéir à ses lois, pourvoir à son honneur, sauvegarder ses droits et prendre soin que ceux sur lesquels ils exercent quelque autorité la respectent et l'aiment avec la même piété filiale. Il importe encore au salut public que les catholiques prêtent sagement leur concours à l'administration des affaires municipales, et s'appliquent surtout à faire en sorte que l'autorité publique pourvoie à l'éducation religieuse et morale de la jeunesse, comme il convient à des chrétiens: de là dépend surtout le salut de la société. Il sera généralement utile et louable que les catholiques étendent leur action au delà des limites de ce champ trop restreint et abordent les grandes charges de l'Etat. Généralement, disons-Nous, car ici Nos conseils s'adressent à toutes les nations. Du reste, il peut arriver quelque part que, pour les motifs les plus graves et les plus justes, il ne soit nullement expédient de participer aux affaires et d'accepter les fonctions de l'Etat.

Mais généralement, comme Nous l'avons dit, refuser de prendre aucune part aux affaires publiques serait aussi répréhensible que de n'apporter à l'utilité commune ni soin ni concours ; d'autant plus que les catholiques, en vertu même de la doctrine qu'ils professent, sont obligés de remplir ce devoir en toute intégrité et conscience. D'ailleurs, eux s'abstenant, les rênes du gouvernement passeront sans conteste aux mains de ceux dont les opinions n'offrent certes pas grand espoir de salut pour l'Etat. Ce serait, de plus, pernicieux aux intérêts chrétiens, parce que les ennemis de l'Eglise auraient tout pouvoir et ses défenseurs aucun. Il est donc évident que les catholiques ont de justes motifs d'aborder la vie politique; car ils le font et doivent le faire non pour approuver ce qu'il peut y avoir de blâmable présentement dans les institutions politiques, mais pour tirer de ces institutions mêmes, autant que faire se peut, le bien public sincère et vrai, en se proposant d'infuser dans toutes les veines de l'Etat, comme une sève et un sang réparateur, la vertu et l'influence de la religion catholique.


Ainsi fut-il fait aux premiers âges de l'Eglise. Rien n'était plus éloigné des maximes et des moeurs de l'Evangile que les maximes et les moeurs des païens; on voyait toutefois les chrétiens incorruptibles, en pleine superstition et toujours semblables à eux-mêmes, entrer courageusement partout où s'ouvrait un accès. D'une fidélité exemplaire envers les princes et d'une obéissance aux lois de l'Etat aussi parfaite qu'il leur était permis, ils jetaient de toute part un merveilleux éclat de sainteté; s'efforçaient d'être utiles à leurs frères et d'attirer les autres à suivre Notre-Seigneur, disposés cependant à céder la place et à mourir courageusement s'ils n'avaient pu, sans blesser leur conscience, garder les honneurs, les magistratures, et les charges militaires.

De la sorte, ils introduisirent rapidement les institutions chrétiennes non seulement dans les foyers domestiques, mais dans les camps, la Curie, et jusqu'au palais impérial. " Nous ne sommes que d'hier et nous remplissons tout ce qui est à vous, vos villes, vos îles, vos forteresses, vos municipes, vos conciliabules, vos camps eux-mêmes, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum " (28). Aussi lorsqu'il fut permis de professer publiquement l'Evangile, la foi chrétienne apparut dans un grand nombre de villes, non vagissante encore, mais forte et déjà pleine de vigueur.

Dans les temps où nous sommes, il y a tout lieu de renouveler ces exemples de nos pères. Avant tout, il est nécessaire que tous les catholiques dignes de ce nom se déterminent à être et à se montrer les fils très dévoués de l'Eglise; qu'ils repoussent sans hésiter tout ce qui serait incompatible avec cette profession; qu'ils se servent des institutions publiques, autant qu'ils le pourront faire en conscience, au profit de la vérité et de la justice; qu'ils travaillent à ce que la liberté ne dépasse pas la limite posée par la loi naturelle et divine; qu'ils prennent à tâche de ramener toute constitution publique à cette forme chrétienne que Nous avons proposée pour modèle. Ce n'est pas chose aisée que de déterminer un mode unique et certain pour réaliser ces données, attendu qu'il doit convenir à des lieux et à des temps fort disparates entre eux.


Néanmoins, il faut avant tout conserver la concorde des volontés et tendre à l'uniformité de l'action. On obtiendra sûrement ce double résultat si chacun prend pour règle de conduite les prescriptions du Siège Apostolique et l'obéissance aux évêques, que l'Esprit Saint a établis pour régir l'Eglise de Dieu.

La défense du nom chrétien réclame impérieusement que l'assentiment aux doctrines enseignées par l'Eglise soit de la part de tous unanime et constant, et, de ce côté, il faut se garder ou d'être en quoi que ce soit de connivence avec les fausses opinions, ou de les combattre plus mollement que ne le comporte la vérité. Pour les choses sur lesquelles on peut discuter librement, il sera permis de discuter avec modération et dans le but de rechercher la vérité, mais en mettant de côté les soupçons injustes et les accusations réciproques. A cette fin, de peur que l'union des esprits ne soit détruite par de téméraires accusations, voici ce que tous doivent admettre: la profession intègre de la foi catholique, absolument incompatible avec les opinions qui se rapprochent du rationalisme, et du naturalisme, et dont le but capital est de détruire de fond en comble les institutions chrétiennes et d'établir dans la société l'autorité de l'homme à la place de celle de Dieu. Il n'est pas permis non plus d'avoir deux manières de se conduire, l'une en particulier, l'autre en public, de façon à respecter l'autorité de l'Eglise dans sa vie privée et à la rejeter dans sa vie publique; ce serait là allier ensemble le bien et le mal et mettre l'homme en lutte avec lui-même, quand au contraire il doit toujours être conséquent et ne s'écarter en aucun genre de vie ou d'affaires de la vertu chrétienne.

Mais s'il s'agit de questions purement politiques, du meilleur genre de gouvernement, tel ou tel système d'administration civile, des divergences honnêtes sont permises. La justice ne souffre donc pas que l'on fasse un crime à des hommes dont la piété est d'ailleurs connue, et l'esprit tout disposé à accepter docilement les décisions du Saint-Siège, de ce qu'ils sont d'un avis différent sur les points en question. Ce serait encore une injustice bien plus grande de suspecter leur foi ou de les accuser de la trahir, ainsi que Nous l'avons regretté plus d'une fois. Que ce soit là une loi imprescriptible pour les écrivains et surtout pour les journalistes. Dans une lutte où les plus grands intérêts sont en jeu, il ne faut laisser aucune place aux dissensions intestines ou à l'esprit ce parti; mais, dans un accord unanime des esprits et des coeurs, tous doivent poursuivre le but commun, qui est de sauver les grands intérêts de la religion et de la société. Si donc, par le passé, quelques dissentiments ont eu lieu, il faut les ensevelir dans un sincère oubli; si quelque témérité, si quelque injustice a été commise, quel que soit le coupable, il faut tout réparer par une charité réciproque et tout racheter par un commun assaut de déférence envers le Saint-Siège. De la sorte, les catholiques obtiendront deux avantages très importants: celui d'aider l'Eglise à conserver et à propager la doctrine chrétienne, et celui de rendre le service le plus signalé à la société, dont le salut est fortement compromis par les mauvaises doctrines et les mauvaises passions.



C'est là, Vénérables Frères, ce que Nous avons cru devoir enseigner à toutes les nations du monde catholique sur la constitution chrétienne des Etats et les devoirs privés des sujets.

Il Nous reste à implorer par d'ardentes prières le secours céleste, et à conjurer Dieu de faire lui-même aboutir au terme désiré tous Nos désirs et tous Nos efforts pour sa gloire et le salut du genre humain, lui qui peut seul éclairer les esprits et toucher les coeurs des hommes. Comme gage des bénédictions divines et en témoignage de Notre paternelle bienveillance, Nous Vous donnons dans la charité du Seigneur, Vénérables Frères, à Vous, ainsi qu'au clergé et au peuple entier confié à Votre garde et à Votre vigilance, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 1er novembre 1885, la huitième année de Notre Pontificat.

LEON XIII, Pape

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA

PAPAE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA
IMMORTALE DEI


AD PATRIARCHAS PRIMATES ARCHIEPISCOPOS ET EPISCOPOS
UNIVERSOS CATHOLICI ORBIS GRATIAM ET COMMUNIONEM
CUM APOSTOLICA SEDE HABENTES
LEO PP. XIII




VENERABILES FREATRES SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM

Immortale Dei miserentis opus, quod est Ecclesia, quamquam per se et natura sua salutem spectat animorum adipiscendamque in caelis felicitatem, tamen in ipso etiam rerum mortalium genere tot ac tantas ultro parit utilitates, ut plures maioresve non posset, si in primis et maxime esset ad tuendam huius vitae, quae in terris agitur, prosperitatem institutum. 

Revera quacumque Ecclesia vestigium posuit, continuo rerum faciem immutavit, popularesque mores sicut virtutibus antea ignotis, ita et nova urbanitate imbuit: quam quotquot accepere populi mansuetudine, aequitate rerum gestarum gloria excelluerunt. Sed vetus tamen illa est atque antiqua vituperatio, quod Ecclesiam aiunt esse cum rationibus reipublicae dissidentem, nec quicquam posse ad ea vel commoda vel ornamenta conferre, quae suo iure suaque sponte omnis bene constituta civitas appetit. Sub ipsis Ecclesiae primordiis non dissimili opinionis iniquitate agitari christianos, et in odium invidiamque vocari solitos hac etiam de causa accepimus, quod hostes imperii dicerentur: quo tempore malorum culpam, quibus esset perculsa respublica, vulgo libebat in christianum conferre nomen, cum revera ultor scelerum Deus poenas a sontibus iustas exigeret. Eius atrocitas calumniae non sine caussa ingenium armavit stilumque acuit Augustini: qui praesertim in Civitate Dei virtutem christianae sapientiae, qua parte necessitudinem habet cum re publica, tanto in lumine collocavit, ut non tam pro christianis sui temporis dixisse causam, quam de criminibus falsis perpetuum triumphum egisse videatur.

Similium tamen querelarum atque insimulationum funesta libido non quievit, ac permultis sane placuit civilem vivendi disciplinam aliunde petere, quam ex doctrinis, quas Ecclesia catholica probat. Immo postremo hoc tempore novum, ut appellant, ius, quod inquiunt esse velut quoddam adulti iam saeculi incrementum, progrediente libertate partum, valere ac dominari passim coepit. — Sed quantumvis multa multi periclitati sunt, constat, repertam numquam esse praestantiorem constituendae temperandaeque civitatis rationem, quam quae ab evangelica doctrina sponte efflorescit. — Maximi igitur momenti atque admodum muneri Nostro apostolico consentaneum esse arbitramur, novas de re publica opiniones cum doctrina christiana conferre: quo modo erroris dubitationisque causas ereptum iri, emergente veritate, confidimus, ita ut videre quisque facile queat summa illa praecepta vivendi, quae sequi et quibus parere debeat.

Non est magni negotii statuere, qualem sit speciem formamque habitura civitas, gubernante christiana philosophia rempublicam. Insitum homini natura est, ut in civili societate vivat: is enim necessarium vitae cultum et paratum, itemque ingenii atque animi perfectionem cum in solitudine adipisci non possit, provisura divinitus est, ut ad coniunctionem congregationemque hominum nasceretur cum domesticam, tum etiam civilem quae suppeditare vitae sufficientiam perfectam sola potest. 

Quoniam vero non potest societas ulla consistere, nisi si aliquis omnibus praesit, efficaci similique movens singulos ad commune propositum impulsione, efficitur, civili hominum communitati necessariam esse auctoritatem, qua regatur: quae non secus ac societas, a natura proptereaque a Deo ipso oriatur auctore. — Ex quo illud consequitur, potestatem publicam per se ipsam non esse nisi a Deo. Solus enim Deus est verissimus maximusque rerum dominus, cui subesse et servire omnia, quaecumque sunt, necesse est: ita ut quicumque ius imperandi habent, non id aliunde accipiant, nisi ab illo summo omnium principe Deo Non est potestas nisi a Deo (Rom.XIII, 1).

Jus autem imperii per se non est cum ulla reipublicae forma necessario copulatum: aliam sibi vel aliam assumere recte potest, modo utilitatis bonique communis reapse efficientem. Sed in quolibet genere reipublicae omnino principes debent summum mundi gubernatorem. Deum intueri, eumque sibi metipsis in administranda civitate tamquam exemplum legemque proponere. Deus enim, sicut in rebus, quae sunt quaeque cernuntur, caussas genuit secundarias, in quibus perspici aliqua ratione possetnatura actioque divina, quaeque ad eum finem, quo haec rerum spectat universitas, conducerent: ita in societate civili voluit esse principatum, quem qui gererent, ii imaginem quamdam divinae in genus humanum potestatis divinaeque providentiae referrent. Debet igitur imperium iustum esse, neque herile, sed quasi paternum, quia Dei iustissima in homines potestas est et cum paterna bonitate coniuncta: gerendum vero est ad utilitatem civium, quia qui praesunt ceteris, hac una de caussa praesunt, ut civitatis utilitatem tueantur. Neque ullo pacto committendum, unius ut, vel paucorum commodo serviat civilis auctoritas cum ad commune omnium bonum constituta sit. Quod si, qui praesunt, delabantur in dominatum iniustum, si importunitate superbiave peccaverint, si male populo consaluerint, sciant sibi rationem aliquando Deo esse reddendam, idque tanto severius, quanto vel sanctiore in munere versati sint, vel gradum dignitatis altiorem obtinuerint. Potentes potenter tormenta patientur (Sap.VI, 7). — Ita sane maiestatem imperii reverentia civium honesta et libens comitabitur. Etenim cum semel in animum induxerint, pollere, qui imperant auctoritate a Deo data, illa quidem officia iusta ac debita esse sentient, dicto audientes esseprincipibus eisdemque obsequium ac fidem praestare cum quadam similitudine pietatis, quae liberorum est erga parentes.Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit (Rom. XIII, 1) — Spernere quippe potestatem legitimam, quavis eam in persona esse constiterit, non magis licet, quam divinae voluntati resistere: cui si qui resistant, in interitum ruunt voluntarium.Qui resistit potestati, Dei ordinationi resistit; qui autem resistunt, ipsi sibi damnationem acquirunt (Ibid. v.2). Quapropter obedientiam abiicere, et, per vim multitudinis, rem ad seditionem vocare est crimen maiestatis, neque humanae tantum, sed etiam divinae.


Hac ratione constitutam civitatem, perspicuum est, omnino debere plurimis maximisque officiis, quae ipsam iungunt Deo, religione publica satisfacere — Natura et ratio, quae iubet vel singulos sancte religioseque Deum colere, quod in eius potestate sumus, et quod ab eo profecti ad eumdem reverti debemus, eadem lege adstringit civilem communitatem. Homines enim communi societate coniuncti nihilo sunt minu sin Dei potestate, quam singuli, neque minorem quam singuli gratiam Deo societas debet, quo auctore coaluit, cuius nutu conservatur, cuius beneficio innumerabilem bonorum, quibus affluit, copiam accepit. Quapropter sicut nemini licet sua adversus Deum officia negligere, officiumque est maximum amplecti et animo et moribus religionem, nec quam quisque maluerit, sed quam Deus iusserit, quamque certis minimeque dubitandis indiciis unam ex omnibus veram esse constiterit: eodem modo civitates non possunt, citra scelus, gerere se tamquam si Deus omnino non esset, aut curam religionis velut alienam nihilque profuturam abiicere, aut asciscere de pluribus generibus indifferenter quod libeat: omninoque debent eum in colendo numine morem usurpare modumque, quo coli se Deus ipse demonstravit velle. — Sanctum igitur oportet apud principes esse Dei nomen: ponendumque, in praecipuis illorum officiis religionem gratia complecti, benevolentia tueri, auctoritatenutugue legum tegere, nec quippiam instituere aut decernere, quod sit eius incolumitati contrarium. Id et civibus debent, quibus praesunt. Nati enim susceptique omnes nomines sumus ad summum quoddam et ultimum bonorum, quo sunt omnia consilia referenda extra hanc fragilitatem brevitatemque vitae in caelis collocatum. Quoniam autem hinc pendet hominum undique expleta ac perfecta felicitas, idcirco assequi eum, qui commemoratus est, finem tanti interest singulorum, ut pluris interesse non possit. Civilem igitur societatem communi utilitati natam, in tuenda prosperitate reipublicae necesse est sic consulere civibus, ut obtinendo adipiscendoque summo illi atqne incommutabili bono quod sponte appetunt, non modo nihil importet unquam incommodi, sed omnes quascumque possit, opportunitates afferat. Quarum praecipua est, ut detur opera religioni sancte inviolateque servandae, cuius officia hominem eo coniungunt.

Vera autem religio quae sit, non difficulter videt qui iudicium prudens sincerumque adhibuerit; argumentis enim permultis atque illustribus, veritate nimirum vaticiniorum, prodigiorum frequentia, celerrima fidei vel per medios hostes ac maxima impedimenta propagatione, martyrum testimonio, aliisque similibus liquet, eamesse unice veram, quam Iesus Christus et instituit ipsemet et Ecclesiae suae tuendam propagandamque demandavit.

Nam unigenitus Dei filius societatem in terris constituit, quae Ecclesia dicitur cui excelsum divinumque munus in omnes saeculorum aetates continuandum transmisit, quod Ipse a Patre acceperat. Sicut misit me Pater, et ego mitto vos (Ioan.XX, 21). — Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus usque ad consummationem saeculi (Matth.XXVIII, 20). Igitur sicut Iesus Christus in terras venit ut homines vitam habeant et abundantius habeant (Ioan.X, 10), eodem modo Ecclesia propositum habet, tamquam finem, salutem animorum sempiternam: ob eamque rem talis est natura sua, ut porrigat sese ad totius complexum gentis humanae, nullis nec locorum nec temporum limitibus circumscripta Praedicate Evangelium omni creaturae (Marc.XVI, 15).

Tam ingenti hominum multitudini Deus ipse magistratus assignavit, qui cum potestate praeessent: unumque omnium principem, et maximum certissimumque veritatis magistrum esse voluit, cui claves regni coelorum commisit. Tibi dabo claves regni caelorum (Matth. XVI, 19) — pasce agnos ... pasce oves : (Ioan. XXI, 16-17) ego rogavi pro te, ut non deficiat fides tua (Luc. XXII, 32). — Haec societas, quamvis ex hominibus constet, non secus ac civilis communitas, tamen propter finem sibi constitutum, atque instrumenta, quibus ad finem contendit, supernaturalis est et spiritualis: atque idcirco distinguitur ac differt a societate civili: et, quod plurimum interest, societas est genere et iure perfecta, cum adiumenta ad incolumitatem actionemque suam necessaria, voluntate beneficioque conditoris sui, omnia in se et per se ipsa possideat. 

Sicut finis, quo tendit Ecclesia, longe nobilissimus est, ita eius potestas est omnium praestantissima, neque imperio civili potest haberi inferior, aut eidem esse ullo modo obnoxia. — Revera Iesus Christus Apostolis suis libera mandata dedit in sacra, adiuncta tum ferendarum legum veri nominis facultate, tum gemina, quae hinc consequitur, iudicandi puniendique potestate. Data est mihi omnis potestas in caelo et in terra: euntes ergo docete omnes gentes....docentes eos servare omnia quaecumque mandavi vobis" (Matth.XXVIII, 18-19-20). Et alibi: „Si non audierit eos, dic Ecclesiae" (Matth.XVIII, 17). Atque iterum: „In promptu, habentes ulcisci omnem in obedientiam" (II Cor. X,6). Rursus:„Durius agam secundum potestatem, quam Dominus dedit mihi in aedificationem et non in destructionem" (Ibid. XIII. 10). 

Itaque dux nominibus esse ad caelestia, non civitas sed Ecclesia debet: eidemque hoc est munus assignatum a Deo, ut de iis quae religionem attingunt, videat ipsa et. statuat: ut doceat omnes gentes: ut christiani nominis fines, quoad potest, late proferat; brevi, ut rem christianam libere expediteque iudicio suo administret.

Hanc vero auctoritatem in se ipsa absolutam planeque sui iuris, quae ab assentatrice principum philosophia iamdiu oppugnatur, Ecclesia sibi asserere itemque publice exercere numquam desiit, primis omnium pro ea propugnantibus Apostolis, qui cum disseminare Evangelium a principibus Synagogae prohiberentur, constanter respondebant, obedire oportet Deo magis, quam hominibus (Act.V, 29). 

Eamdem sancti Ecclesiae Patres rationum momentis tueri pro opportunitate studuerunt: romanique Pontifices invicta animi constantia adversus oppugnatores vindicare numquam praetermiserunt. Quin etiam et opinione et re eamdem probarunt ipsi principes rerumque publicarum gubernatores, ut qui paciscendo, transigendis negotiis mittendis vicissimque accipiendis legatis, atque aliorum mutatione officiorum, agere cum Ecclesia tamquam cum suprema potestate legitima consueverunt. — Neque profecto sine singulari providentis Dei consilio factum esse censendum est, ut haec ipsa potestas principatu civili, velut optima libertatis suae tutela, muniretur.

Itaque Deus humani generis procurationem inter duas potestates partitus est, scilicet ecclesiasticam et civilem, alteram quidem divinis, alteram humanis rebus praepositam. Utraque est in suo genere maxima: habet utraque certos, quibus contineatur, terminos, eosque sua cuiusque natura causaque proxima definitos; unde aliquis velut orbis circumscribitur, in quo sua cuiusque actio iure proprio versetur. 

Sed quia utriusque imperium est in eosdem, cum usu venire possit, ut res una atque eadem, quamquam aliter atque aliter, sed tamen eadem res ad utriusque ius iudiciamque pertineat,debet providentissimus Deus, a quo sunt ambae constitutae, utriusque itinera recte atque ordine composuisse. Quae autem sunt a Deo ordinatae sunt (Rom.XIII,1). 

Quod ni ita esset, funestarum saepe contentionum concertationumque causae nascerentur; nec raro sollicitus animi, velut in via ancipiti haerere homo deberet, anxius quid facto opus esset, contraria iubentibus binis potestatibus, quarum recusare imperium, salvo officio, non potest. Atqui maxime istud repugnat de sapientia cogitare et bonitate Dei, qui vel in rebus physicis, quamquam sunt longe inferioris ordinis, tamen naturales vires causasque invicem conciliavit moderata ratione et quodamvelut concentu mirabili, ita ut nulla earum impediat ceteras, cunctaeque simul illuc, quo mundus spectat, convenienter aptissime que conspirent.

Itaque inter utramque potestatem quaedam intercedat necesse est ordinata colligatio: quae quidem coniunctioni non immerito comparatur, per quam anima et corpus in homine copulantur. Qualis autem et quanta ea sit, aliter iudicari non potest, nisi respiciendo, uti diximus, ad utriusque naturam, habendaque ratione excellentiae et nobilitatis causarum; cum alteri proxime maximeque propositum sit rerum mortalium curare commoda, alteri caelestia ac sempiterna bona comparare. — Quidquid igitur est in rebus humanis quoquo modo sacrum, quidquid ad salutem animorum cultumve Dei pertinet, sive tale illud sit natura sua, sive rursus tale intelligatur propter causam ad quam refertur, id est omne in potestate arbitrioque Ecclesiae: cetera vero, quae civile et politicum genus complectitur, rectum est civili auctoritati esse subiecta, cum Iesus Christus iusserit, quae Caesaris sint, reddi Caesari, quae Dei, Deo. — Incidunt autem quandoque tempora, cum alius quoque concordiae modus ad tranquillam libertatem valet, nimirum si qui principes rerum publicarum et Pontifex romanus de re aliqua separata in idem placitum consenserint. Quibus Ecclesia temporibus maternae pietatis eximia documenta praebet cum facilitatis indulgentiaeque tantum adhibere soleat, quantum maxime potest.

Eiusmodi est, quam summatim attigimus, civilis hominum societatis christiana temperatio, et haec non temere neque ad libidinem ficta, sed ex maximis ducta verissimisque principiis, quae ipsa naturali ratione confirmantur. Talis autem conformatio reipublicae nihil habet, quod possit aut minus videri dignum amplitudine principum, aut parum decorum: tantumque abest ut iura maiestatis imminuat ut potius stabiliora atque augustiora faciat. Immo, si altius consideretur, habet illa conformatio perfectionem quamdam magnam, qua earent ceteri rerum publicarum modi: ex eaque fructus essent sane excellentes et varii consecuturi, si modo suum partes singulae gradum tenerent, atque illud integre efficerent, cui unaquaeque praeposita est, officium et munus. — Revera inea,quam ante diximus, constitutione reipublicae, sunt quidem divina atque humana convenienti ordine partita: incolumia civium iura, eademque divinarum, naturalium, humanarumque legum patrocinio defensa: officiorum singulorum cum sapienter constituta descriptio, tum opportune sancita custodia. Singuli homines in hoc ad sempiternam illam civitatem dubio laboriosoque curriculo sibi sciunt praesto esse, quostuto sequantur ad ingrediendum duces, ad perveniendum adiutores: pariterque intelligunt, sibi alios esse ad securitatem, ad fortunas, ad commoda cetera, quibus communis haec vita constat, vel parienda vel conservanda datos. 

Societas domestica eam, quampar est firmitudinem adipiscitur ex unius atque individui sanctitate coniugii: iura officiaque inter coniuges sepienti iustitia et aequitate reguntur: debitum conservatur mulieri decus: auctoritas viri ad exemplum est auctoritatis Dei conformata: temperata patria potestas convenienter dignitatis uxoris prolisque : denique liberorum tuitioni, commodis, institutioni optime consulitur. In genere rerum politico et civili, leges spectant commune bonum, neque voluntate iudicioque fallaci multitudinis, sed veritate iustitiaque diriguntur: auctoritas principum sanctitudinem quamdam induit humana maiorem, contineturque ne declinet a iustitia; neu modum in imperando transiliat : obedientia civium habet honestatem dignitatemque comitem, quia non est hominis adhominem servitus, sed obtemperatio voluntati Dei, regnum per homines exercentis.

Quo cognito ac persuaso, omnino ad iustitiam pertinere illa intelliguntur, vereri maiestatem principum, subesse constanter et fideliter potestati publicae, nihil seditiose facere, sanctam servare disciplinam civitatis. Similiter ponitur in officiis caritas mutua, benignitas, liberalitas: non distrahitur in contrarias partes, pugnantibus inter se praeceptis, civis idem et christianus:denique amplissima bona, quibus mortalem quoque honiinum vitam christiana religio sua sponte explet, communitati societatique civili omnia quaeruntur: ita ut illud appareat verissime dictum, „pendet a religione, qua Deus colitur, rei publicae status: multaque inter hunc et illam cognatio et familiaritas intercedit" (Sacr. Imp. ad Cyrillum Alexand. et Episcopus metrop. — Cfr, Labbeum Collect.Conc.T. III).

Eorum vim bonorum mirabiliter, uti solet, persecutus est Augustinus pluribus locis, maxime vero ubi Ecclesiam catholicam appellat iisverbis: „Tu pueriliter pueros, fortiter iuvenes, quiete senes, prout cuiusque non corporis tantum, sed et animi aetas est, exerces acdoces. Tu feminas viris suis non ad explendam libidinem, sed propagandam prolem, et adreifamiliaris societatem, casta etfideli obedientia subiicis. Tu viros coniugibus, non ad illudendam imbecilliorem sexum, sed sinceri amoris legibus praeficis. Tu parentibus filios libera quadam servitute subiungis. parentes filiis pia dominatione praeponis....Tu cives civibus, tu gentes gentibus, et prorsus homines primorum parentum recordatione, non societatem tantum, sed quadam etiam fraternitate coniungis. Doces reges prospicere populis, mones populos se subdere regibus. Quibus honor debeatur quibus affectus, quibus reverentia, quibus timor, quibus consolatio, quibus admonitio, quibus cohortatio, quibus disciplina, quibus obiurgatio, quibus supplicium, sedulo doces: ostendens quemadmodum et non omnibus omnia, et omnibus caritas, et nulli debeatur iniuria" (De moribus Eccl.cath.,cap. XXX, n. 63).

Idemque alio loco male sapientes reprehendens politicos philosophos: „Qui doctrinam Christi adversam dicunt esse reipublicae, dent exercitum talem quales doctrina Christi esse milites iussit, dent tales provinciales, tales maritos, tales coniuges, tales parentes, tales filios, tales dominos, tales servos, tales reges, tales iudices, tales denique debitorum ipsius fisci redditores et exactores quales esse praecipit doctrina christiana, et audeant eam dicere adversam esse reipublicae, immo vero non dubitent eam confiteri magnam, si obtemperetur, salutem esse reipublicae (Epist. CXXXVIII (al. 5.) ad Marcellinum, cap.II, n. 15).

Fuit aliquando tempus, cum evangelica philosophia gubernaret civitates: quo tempore christianae sapientiae vis illa et divina virtus in leges, instituta, mores populorum, in omnes reipublicae ordines rationesque penetraverat: cum religio per Iesum Christum instituta in eo, quo aequum erat,dignitatis gradu firmiter collocata, gratia principum legitimaque magistratuum tutela ubique floreret: cum sacerdotium atque imperium concordia et amica officiorum vicissitudo auspicato coniungeret. 

Eoque modo composita civitas fructus tulit omni opinione maiores, quorum viget memoria et vigebat innumerabilibus rerum gestarum consignata monumentis,quae nulla adversariorum arte corrumpi aut obscurari possunt. — Quod Europa christiana barbaras gentes edomuit, easque a feritate ad mansuetudinem, a superstitione ad veritatem traduxit: quod Maomethanorum incursiones victrix propulsavit: quod civilis cultus principatura retinuit, et ad omne decus humanitatis ducem se magistramque praebere ceteris consuevit: quod germanam libertatem eamque multiplicem gratificata populis est: quod complura ad miseriarum solatium sapientissime instituit, sine controversia magnamdebet gratiam religioni, quam ad tantas res suscipiendas habuit auspicem, ad perficiendas adiutricem. — Mansissent profecto eadem bona, si utriusque potestatis concordia mansisset: maioraque expectari iure poterant, si auctoritati, si magisterio, si consiliis Ecclesiae maiore esset cum fide perseverantiaque obtemperatum. Illud enim perpetuae legis instar habendum est, quod Ivo Carnutensis ad Paschalem II Pontificem maximum perscripsit, „cum regnum et sacerdotium inter se conveniunt, bene regitur mundus, floret et fructificat Ecclesia. Cum vero inter se discordant, non tantum parvae res non crescunt, sed etiam magnae res miserabiliter dilabuntur“ (Ep. CCXXXVIII).


Sed perniciosa illa ac deploranda rerum novarum studia, quae saeculo XIV excitata sunt, cum primum religionem christianam miscuissent, mox naturali quodam itinere ad philosophiam, a philosophia ad omnes civilis communitatis ordines pervenerunt.

Ex hoc velut fonte repetenda illa recentiora effrenatae libertatis capita, nimirum in maximis perturbationibus superiore saeculo excogitata in medioque proposita, perinde ac principia et fundamenta novi iuris,quod et fuit antea ignotum et a iure non solum christiano, sed etiam naturali plus una ex parte discrepat. — Eorum principiorum illud est maximum, onmes homines, quemadmodum genere naturaque similes intelliguntur, ita reapse esse in actione vitae inter se pares: unumquemque ita esse sui iuris, ut nullo modo sit alterius auctoritati obnosius: cogitare de re qualibet quae velit, agere quod lubeat, libere posse: imperandi aliis ius esse in nemine. His informata disciplinis societate, principatus non est nisi populi voluntas, qui, ut in sui ipsius unice est potestate, ita sibimet ipsi solus imperat: deligit autem, quibus se committat, ita tamen ut imperii non tam ius, quam munus in eos transferat, idque suo nomine esercendum. In silentio iacet dominatio divina, non secus ac vel Deus aut nullus esset, aut humani generis societatem nihil curaret, vel homines sive singuli sive sociati nihil Deo deberent, vel principatus cogitari posset ullus, cuius non in Deo ipso causa et vis et auctoritas tota resideat. Quo modo, ut perspicitur, est respublica nihil aliud nisi magistra et gubematrix sui multitudo: cumque populus omnium iurium omnisque potestatis fontem in se ipse continere dicatur, consequens erit, ut nulla ratione officii obligatam Deo se civitas putet ut religionem publice profiteatur nullam; nec debeat ex pluribus quae vera sola sit,quaerere, nec unam quamdam ceteris anteponere, nec uni maxime facere, sed singulis generibus aequabilitatem iuris tribuere ad eum finem, dum disciplina reipublicae ne quid ab illis detrimenti capiat. Consentaneum erit, iudicio singulorum permittere omnem de religione quaestionem; licere cuique aut sequi quam ipse malit, aut omnino nullam, si nullam probet. Hinc protecto illa nascuntur; ex lex unius cuiusque conscientiae iudicium; liberrimae de Deo colendo, de non colendo, sententiae; infinita tum cogitandi, tum cogitata publicandi licentia.

His autem positis, quae maxime probautur hoc tempore, fundamentis reipublicae, facile apparet, quem in locum quamque iniquum compellatur Ecclesia. — Nam ubi cum eiusmodi doctrinis actio rerum consentiat, nomini catholico par cum societatibus ab eo alienis vel etiam inferior locus in civitate tribuitur: legum ecclesiasticarum nulla habetur ratio. Ecclesia, quae iussu mandatoque Iesu Christi docere omnes gentes debet, publicam populi institutionem iubetur nihil attingere. — De ipsis rebus, quae sunt mixti iuris, per se statuunt gubernatores rei civili arbitratu suo, ineoque genere sanctissimas Ecclesiae leges superbe contemnunt. Quare ad iurisdictionem suam trahunt matrimonia christianorum, decernendo etiam de maritali vinculo, de unitate, de stabilitate coniugii: movent possessiones clericorum, quod res suas Ecclesiam tenere posse negant. Ad summam, sic agunt cum Ecclesia ut societatis perfectae genere et iuribus opinione detractis, plane similem habeant ceterarum communitatum, quas respublica continet: obeamque rem si quid illa iuris, si quid possidet facultatis ad agendum legitimae, possidere dicitur concessu beneficioque principum civitatis.

Si qua vero in republica suum Ecclesia ius, ipsis civilibus legibus probantibus, teneat, publiceque inter utramque potestatem pactio aliqua facta sit, principio clamant, dissociari Ecclesiae rationes a reipublicae rationibus oportere; idque eo consilio,ut facere contra interpositam fidem impune liceat, omnium quererum habere, remotis impedimentis, arbitrium. — Id vero cumpatienter ferre Ecclesia non possit, neque enim potest officia deserere sanctissima et maxima, omninoque postulet, ut obligata sibifides integre religioseque solvatur, saepe sacram inter ac civilem potestatem dimicationes nascuntur, quarum ille ferme est exitus, alteram, ut quae minus est opibus humanis valida, alteri ut validiori succumbere.

Ita Ecclesiam, in hoc rerum publicarum statu, qui nunc a plerisque adamatur, mos et voluntas est, aut prorsus de medio pellere, aut vinctam, adstrictamque imperio tenere. Quae publice aguntur, eo consilio magnam partem aguntur. Leges, administratio civitatum, expers religionis adolescentium institutio, spoliatio excidiumque ordinum religiosorum, eversio principatus civilis Pontificum romanorum, huc spectant omnia, incidere nervos institutorum christianorum, Ecclesiaeque catholicae et libertatem in angustum deducere, et iura cetera comminuere.

Eiusmodi de regenda civitate sententias ipsa naturalis ratio convincit,a veritate dissidere plurimum. — Quidquid enim potestatis usquam est, a Deo tamquam maximo augustissimoque fonte proficisci, ipsa natura testatur. Imperium autem populare, quod, nullo ad Deum respectu, in multitudine inesse natura dicitur, si praeclare ad suppeditandum valet blandimenta et flammas multarum cupiditatum, nulla quidem nititur ratione probabili, neque satis habere virium potest ad securitatem publicam quietamque ordinis constantiam. Revera his doctrinis res inclinavere usque eo, ut haec a pluribus tamquam lex in civili prudentia sanciatur, seditiones posse iure conflari. Valet enim opinio, nihilo principes pluris esse, quam delectos quosdam, qui voluntatem popularem exequantur: ex quo fit, quod necesse est, ut omnia sint pariter cum populi arbitrio mutabilia, et timor aliquis turbarum semper impendeat.

De religione autem putare, nihil inter formas dispares et contrarias interesse, hunc plane habet exitum, nolle ullam probare iudicio, nolle usu. Atqui istud ab atheismo, si nomine aliquid differt, re nihil differt. Quibus enim Deum esse persuasum est, ii, modo constare sibi necesse per absurdi velint, necessario intelligunt,usitatas in cultu divino rationes, quarum tanta est differentia maximisque etiam de rebus dissimilitudo et pugna, aeque probabiles, aeque bonas, aeque Deo acceptas esse omnes non posse.


Sic illa quidlibet sentiendi litterarumque formis quidlibet exprimendi facultas, omni moderatione posthabita, non quoddam est propria vi sua bonum, quo societas humana iure laetetur: sed multorum malorum fons et origo.— Libertas, ut quae virtus est hominem perficiens, debet in eo quod verum sit, quodque bonum,versari: boni autem verique ratio mutari ad hominis arbitrium non potest, sed manet semper eadem, neque minus est, quam ipsa rerum natura, incommutabilis. Si mens adsentiatur opinionibus falsis, si malum voluntas adsumat et ad id se applicet, perfectionem sui neutra consequitur, sed excidunt dignitate naturali et in corruptelam ambae delabuntur. Quaecumque sunt igitur virtuti veritatique contraria, ea in luce atque in oculis hominam ponerenon est aequum: gratia tutelave legum defendere, multo minus. Sola bene acta vita via in caelum, quo tendimus universi: ob eamque rem aberrat civitas a regula et praescriptione naturae si licentiam opinionem praveque factorum in tantum lascivire sinat, ut impune liceat mentes a veritate, animos a virtute deducere.— Ecclesiam vero, quam Deus ipse constituit, ab actione vitae excludere, a legibus, ab institutione adolescentium, a societate domestica, magnus et perniciosus est error. Bene morata civitas esse, sublata religione, non potest: iamque plus fortasse, quam oportet, est cognitum, qualis in se sit et quorsum pertineat illa de vita et moribus philosophia quam civilem nominant. Vera est magistra virtutis et custos morum Ecclesia Christi: ea est, quae incolumia tuetur principia,unde officia ducuntur, propositisque causis ad honeste vivendum efficacissimis, iubet non solum fugere prave facta, sed regere motus animi rationi contrarios etiam sine effectu. — Ecclesiam vero in suorum officiorum munere potestati civili velle esse subiectam, magna quidem iniuria, magna temeritas est. Hoc facto perturbatur ordo, quia quae naturalia sunt proponuntur iis, quae sunt supra naturam: tollitur aut certe magnopere minuitur frequentia bonorum, quibus, si nulla re impediretur, communem vitam Ecclesia compleret: pratereaque via ad inimicitias munitur et certamina quae, quantam utrique reipublicae perniciem afferant, nimis saepe eventus demonstravit.

Huiusmodi doctrinas, quae nec humanae rationi probantur, et plurimum habent in civilem disciplinam momenti, romani Pontifices decessores Nostri, cum probe intelligerent quid a se postularet apostolicum munus, impune abire nequaquam passi sunt. Sic Gregorius XVI per Encyclicas litteras hoc initio Mirari vos die XV Augusti anno MDCCCXXXII, magna sententiarum gravitate ea perculit, quae iam praedicabantur, in culto divino nullum adhibere delectum oportere: integrum singulis esse quod malint, de religione iudicare: solam cuique suam esse conscientiam iudicem: praeterea edere quae quisque senserit, itemque res moliri novas in civitate licere. De rationibus rei sacrae reique civilis distrahendis sic idem Pontifex: "Neque laetiora et religioni et principatui ominari possemus ex eorum votis, qui Ecclesiam a regno separari, mutuamque imperii cum sacerdotio concordiam abrumpi discupiunt. Constat quippe, pertimesci ab impudentissimae libertatis amatoribus concordiam illam, quae semper rei et sacrae et civili fausta extitit et salutaris". — Non ab simili modo Pius IX, ut sese opportunitas dedit, ex opinionibus falsis, quae maxime valere coepissent, plures notavit, easdemque postea in unum cogi iussit, ut scilicet in tanta errorum colluvione haberent catholici homines quod sine offensione sequerentur. 

Ex iis autem Pontificum præscriptis illa omnino intelligi necesse est, ortum publicæ potestatis a Deo ipso, non a multitudine repeti oportere: seditionum licentiam cum ratione pugnare: officia religionis nullo loco numerare, vel uno modo esse in disparibus generibus affectos, nefas esse privatis hominibus, nefas civitatibus: immoderatam sentiendi sensusque palam iactandi potestatem non esse in civium juribus neque in rebus gratia patrocinioque dignis ulla ratione ponendam.—Similiter intelligi debet, Ecclesiam societatem esse, non minus quam ipsum civitatem, genere et iure perfectam: neque debere, qui summam imperii teneant, committere ut sibi servire aut subesse Ecclesiam cogant, aut minus esse sinant ad suas res agendas liberam, aut quicquam de ceteris iuribus detrahant, quæ in ipsam a Jesu Christo collata sunt.— In negotiis autem mixti iuris, maxime esse secundum naturam itemque secundum Dei consilia non secessionem alterius potestatis ab altera,multoque minus contentionem, sed plane concordiam, eamque cum causis proximis congruentem, quae caussae utramque societatem, genuerunt.

Haec quidem sunt, quae de constituendis temperandisque civitatibus ab Ecclesia Catholica præcipiuntur.—Quibus tamen dictis decretisque si recte diiudicare velit, nulla per se reprehenditur ex variis reipublicæ formis, ut quæ nihil habent, quod doctrinæ Catholicæ repugnet, eædemque possunt, si sapienter adhibeantur et iuste, in optimo statu tueri civitatem.—Immo neque illud per se reprehenditur, participem plus minus esse populum reipublicæ: quod ipsum certis in temporibus certisque legibus potest non solum ad utilitatem, sed etiam ad officium pertinere civium.—Insuper neque caussa iusta nascitur, ut Ecclesiam quisquam criminetur, aut esse in lenitate facilitateque plus æquo restrictam, aut ei, quæ germana et legitima sit, libertati inimicam.—Revera si divina cultus varia genera eodem iure esse quo veram religionem, Ecclesia iudicat non licere, non ideo tamen eos damnat rerum publicarum moderatores, qui magni alicuius aut adipiscendi boni, aut prohibendi causa mali, moribus atque usu patienter ferunt, ut ea habeant singula in civitatem locum.—Atque illud quoque magnopere cavere Ecclesia solet ut ad amplexandam fidem Catholicam nemo invitus cogatur, quia quod sapienter Augustinus monet, credere non potest homo nisi volens (Tract. XXVI in Ioan., n. 2).

Simili ratione nec potest Ecclesia libertatem probare eam, quae fastidium gignat sanctissimarum Dei legum, debitamque potestati legitimae obedientiam exuat. Est enim licentia verius, quam libertas: rectissimeque ab Augustino libertas perditionis, (Ep. CV ad donatistas c.II, n.9) a Petro Apostolo velamen malitiae (I Petr. II, 16) appellatur: immo, cum sit praeter rationem, vera servitus est : qui, enim facit peccatum, servus est peccati. (Ioan.VIII, 34).

Contra illa germana est atque expetenda libertas, quae si privatim spectetur, erroribus et cupiditatibus, teterrimis dominis, hominem servire non sinit: si publice, civibus sapienter praeest, facultatem augendorum commodorum large ministrat: remque publicam ab alieno arbitrio defendit. — Atqui honestam hanc et homine dignam libertatem, Ecclesia probat omnium maxime, eamque ut tueretur in populis firmam atque integram, eniti et contendere numquam destitit.

Revera quae res in civitate plurimum ad communem salutem possunt : quae sunt contra licentiam principum populo male consulentium utiliter institutae; quae summam rempublicam vetant in municipalem, vel domesticam rem importunius invadere : quae valent ad decus, ad personam hominis, ad aequabilitatem iuris in singulis civibus conservandam, earum rerum omnium Ecclesiam catholicam vel inventricem, vel auspicem, vel custodem semper fuisse, superiorum aetatum monumenta testantur. 

Sibi igitur perpetuo consentiens, si ex altera parte libertatem respuit immodicam, quae et privatis et populis in licentiam vel in servitutem cadit, ex altera volens et libens amplectitur res meliores quas dies afferat, si vere prosperitatem contineant huius vitae, quae quoddam est velut studium ad alteram eamque perpetuo mansuram. — Ergo quod inquiunt, Ecclesiam recentiori civitatem invidere disciplinae, et quaecumque horum temporum ingenium peperit, omnia promiscue repudiare, inanis est et ieiuna calumnia. Insaniam quidem reptidiat opinionum: improbat nefaria seditionum studia, illumque nominatis habitum animorum, in quo initia perspiciuntur voluntarii discessus a Deo: sed quia omne, quod verum est, a Deo proficisci necesse est, quidquid, indagando, veri attingatur, agnoscit Ecclesia velut quoddam divinae mentis vestigium. Cumque nihil sit in rerum natura veri, quod doctrinis divinitus traditis fidem abroget, multa quae abrogent, omnisque possit inventio veri ad Deum ipsum vel cognoscendum vel laudandum impellere, idcirco quidquid accedat ad scientiarum fines proferendos gaudente et libente Ecclesia semper accedet: eademque studiose, ut solet, sicut alias disciplinas, ita illas etiam fovebit ac provehet, quae positae sunt in explicatione naturae. Quibus in studiis, non adversatur Ecclesia si quid mens repererit novi: non repugnat quin plura quaerantur ad decus commoditatemque vitae:immo inertiae desidiaeque inimica, magnopere vult ut hominum ingenita uberes ferant exercitatione et cultura fructus: incitamenta praebet ad omne genus artium atque operum: omniaque harum rerum studia ad honestatem salutemque virtute sua dirigens, impedire nititur, quominus a Deo bonisque caelestibus sua hominem intelligentia atque industria deflectat.


Sed haec, tametsi plena rationis et consilii, minus probantur hoc tempore, cum civitates non modo recusant sese ad christianae sapientiae referre formam, sed etiam videntur quotidie longius ab ea velle discedere. — Nihilominus quia in lucem prolata veritas, solet sua sponte late fluere, hominumque mentes sensim pervadere, idcirco Nos conscientia maximi sanctissimique officii, hoc est Apostolica, qua fungimur ad gentes universas, legatione permoti, ea quae vera sunt, libere, ut debemus, eloquimur: non quod non perspectam habeamus rationem temporum, aut repudianda aetatis nostrae honesta atque utilia incrementa putemus, sed quod rerum publicarum tutiora ab offensionibus itinera ac firmiora fundamenta vellemus: idque incolumi populorum germana libertate; in hominibus enim mater et custos optima libertatis veritas est: veritas liberabit vos (Ioan.VIII, 32).

Itaque in tam difficili rerum cursu, catholici homines, si Nos, ut oportet, audierint, facile videbunt quae sua cuiusque sint tam in opinionibus,quam in factis officia.

Et in opinando quidem, quaecumque Pontifices romani tradiderint vel tradituri sunt, singula necesse est et tenere iudicio stabili comprehensa et palam, quoties res postulaverit, profiteri.

Ac nominatim de iis, quas libertates vocant novissimo tempore quaesitas oportet. Apostolicae Sedisstare iudicio, et quod ipsa senserit, idem sentire singulos. Cavendum, ne quem fallat honesta illarum species: cogitandumque quibus ortae; initiis, et quibus passim sustententur atque alantur studiis. Satis iam est experiendo cognitum quaram illae rerum effectrices sint in civitate: eos quippe passim genuere fructus, quorum probos viros et sapientes iure poeniteat. Si talis alicubi aut reapse sit, aut fingatur cogitatione civitas, quae christianum nomen insectetur proterve et tyrannice, cum eaque conferatur genus id reipublicae recens, de quo loquimur, poterit hoc videri tolerabilius. Principia tamen, quibus nititur, sunt profecto eiusmodi, sicut ante diximus, ut per se ipsa probari nemini debeant.


Potest tamen aut in privatis domesticisque rebus, aut in publicis actio versari. Privatim quidem primum officium est, præceptis evangelicis diligentissime conformare vitam et mores, nec recusare si quid Christiana virtus exigat ad patiendum tolerandumque paulo difficilius. Debent præterea singuli Ecclesiam sic diligere, ut communem matrem: eiusque et iura salva velle: conarique ut ab iis in quos quisque aliquid auctoritate potest, pari pietate colatur atque ametur. —Illud etiam publicæ salutis interest, ad rerum urbanarum administrationem conferre sapienter operam: in eaque studere maxime et efficere, ut adolescentibus ad religionem, ad probos mores informandis ea ratione, qua æquum est Christianis, publice consultum sit: quibus ex rebus magnopere pendet singularum salus civitatum.Item Catholicorum hominum operam ex hoc tanquam angustiore campo longius excurrere, ipsamque summam rempublicam complecti, generatim utile est atque honestum. Generatim eo dicimus quia hæc præcepta nostra gentes universas attingunt. Ceterim potest alicubi accidere, ut, maximis iustissimisque de causis, rempublicam capessere, in muneribusque politicis versari, nequaquam expediat. 

Sed generatim, ut diximus, nullam velle rerum publicarum partem attingere tam esset in vitio, quam nihil ad communem utilitatem afferre studii, nihil operæ: eo vel magis quod Catholici homines ipsius, quam profitentur admonitione doctrinæ, ad rem integre et ex fide gerendam impelluntur. Contra ipsis otiosis, facile habenas accepturi suntii quorum opiniones spem salutis haud sane magnam afferant. Idque esset etiam cum pernicie coniunctum Christiani nominis: propterea quod plurimum possent qui male essent in Ecclesiam animati: minimum qui bene. Quamobrem perspicuum est, ad rempublicam adeundi causam esse i ustam Catholicis: non enim adeunt, neque adire debent ob eam causam, ut probent quod est hoc tempore in rerum publicarum rationibus non honestum; sed ut has ipsas rationes, quoad fieri potest, in bonum publicum transferant sincerum atque verum, destinatum animo habentes, sapientiam virtutemque Catholicæ religionis, tanquam saluberrimum succum ac sanguinem, in omnes reipublicæ venas inducere.

Haud aliter actum in primis Ecclesiæ ætatibus. Mores enim et studia ethnicorum quam longissime a studiis abhorrebant moribusque evangelicis: Christianos tamen cernere erat in media superstitione incorruptos semperque sui similes animose, quacumque daretur aditus, inferre sese. Fideles in exemplum principibus, obedientesque, quoad fas esset, imperio legum, fundebant mirificum splendorem sanctitatis usquequaque, prodesse studebant fratribus, vocare ceteros ad sapientiam Christi, cedere tamen loco atque emori fortiter parati, si honores, si magistratus, si imperia retinere, incolumi virtute nequivissent.


Qua ratione celeriter instituta Christiana non modo in privatas domos, sed in castra, in curiam, in ipsam regiam invexere. "Hesterni sumus, et vestra omnia implevimus, urbes, insulas, castella, municipia, conciliabula, castra ipsa, tribus, dectirias, palatium, senatum, forum" (Tertull. Apol. n. 37): ita ut fides Christiana, cum evangelium publice profiteri lege licuit, non in cunis vagiens, sed adulta et iam satis firma in magna civitatum parte apparuit.

Iamvero his temporibus consentaneum est, haec maiorem exemplare novari. — Catholicos quidem, quotquot digni sunt eo nomine primum omnium necesse est amantissimos Ecclesiae filios et esseet videri velle; quae res nequeant cum hac laude consistere, eas sine cunctatione respuere: institutis populorum, quantum haoneste fieri potest, ad veritatis iustitiaeque patrocinium uti: elaborare,ut constitutum naturae Deique lege modum libertas agendi ne transiliat: dare operam ut ad eam, quam diximus, christianam similitudinem et formam omnis respublica traducatur. — Harum rerum adipiscendarum ratio constitui uno certoque modo haud commode potest, cum debeat singulis locis temporibusque, quae sunt multum inter se disparia, convenire. 

Nihilominus conservanda in primis est voluntatum concordia, quaerendaque agendorum similitudo. Atque optinie utrumque impetrabitur, si praescripta Sedis Apostolicae legem vitae singuli putent, atque Episcopis obtemperent, quos Spiritus sanctus posuit regere Ecclesiam Dei (Act. XX, 28).

Defensio quidem catholici nominis necessario postulat ut in profitendis doctrinis, quae ab Ecclesia traduntur, una sit omnium sentencia, et summa constantia,et hac ex parte cavendum ne quis opinionibus falsis aut ullo modo conniveat, aut mollius resistat, quam veritas patiatur. De iis quae sunt opinabilia, licebit cum moderatione studioque indagandae veritatis disputare, procul tamen suspicionibus iniuriosis, criminationibusque mutuis. — Quam ad rem, ne animorum coniunctio criminandi temeritate dirimatur, sic intelligant universi: integritatem professionis catholicae consistere nequaquam posse cum opinionibus ad naturalismum vel rationalismum accendentibus, quarum summa est tollere funditus instituta christiana, hominisque stabilire in societate principatum, posthabito Deo. — Pariter non licere aliam officii formam privatim sequi, aliam publice, ita scilicet ut Ecclesiae auctoritas in vita privata observetur, in publica respuatur. Hoc enim esset honesta et turpia coniungere, hominemque secum facere digladiantem, cum contra debeat sibi semper constare, neque ulla in re ullove in genere vitae a virtute christiana deficere. 

Verum si quaeratur de rationibus mere politicis, de optimo genere reipublicae, de ordinandis alia vel alia ratione civitatibus, utique de his rebus potest honesta esse dissensio. Quorum igitur cognita cetero qui pietas est, animusque decreta Sedis Apostolicae obedienter accipere paratus, iis vitio verti dissentaneam de rebus, quas diximus, sententiam, iustitia non patitur: multoque est maior iniuria, si in crimen violatae suspectaeve fidei catholicae, quod non semel factum dolemus, adducantur. — Omninoque istud praeceptum teneant qui cogitationes suas solent mandare litteris, maximeque ephemeridum auctores. In hac quidem de rebus maximis contentione nihil est intestinis concertationibus, vel partium studiis relinquendum loci, sed conspirantibus animis studiisque id debent universi contendere, quod est commune omnium propositum, religionem remque publicam conservare. Si quid igitur dissidiorum antea fuit, oportet voluntaria quadam oblivione conterere: si quid temere, si quid iniuria actum, ad quoscumque demum ea culpa pertineat, compensandum est caritate mutua, et praecipuo quodam omnium in Apostolicam Sedem obsequio redimendum. — Hac via duas res praeclarissimas catholici consecuturi sunt, alteram, ut adiutores sese impertiant Ecclesiae in conservanda propagandaque sapientia christiana: alteram ut beneficio maximo afficiant societatem civilem, cuius, malarum doctrinarum cupiditatumque causa, magnopere periclitatur salus.

Haec quidem, Venerabiles Fratres, habuimus, quae universis catholici orbis gentibus traderemus de civitatum constitutione christiana, officiisque civium singulorum.

Ceterum implorare summis precibus oportet caeleste praesidium, orandusque Deus, ut haec, quae ad ipsius gloriam communemque human generis salutem cupimus et conamur, optatos ad exitus idem Ipse perducat, cuius est illustrare hominum mentes, permovere voluntates. Divinorum autem beneficiorum auspicem, et paternae benevolentiae Nostrae testem vobis, Venerabiles Fratres, et Clero populoque universo vestrae fidei vigilantiaeque commisso Apostolicam Benedictionem peramanter in Domino impertimus.

Datum Romae apud S. Petrum die 1 Nov. an. MDCCCLXXXV. Pontificatus Nostri Anno octavo.

LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
SPECTATA FIDES, 
Au Cardinal Manning et à l'épiscopat d'Angleterre, sur les écoles catholiques 
du 27 novembre 1885

 A NOS VENERES FRERES HENRY EDWAR MANNING,
CARDINAL PRÊTRE DE LA SAINTE EGLISE ROMAINE,
DU TITRE DE SS. ANDRE ET GREGOIRE DU MONT CELIO, ARCHEVÊQUE DE WESTMINSTER ET LES AUTRES EVÊQUES D'ANGLETERRE.


LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Votre fidélité prouvée et votre dévouement singulier à ce Siège Apostolique sont admirablement montrés dans la Lettre que vous Nous avez récemment adressée. Notre plaisir de la recevoir est en effet accru par la connaissance supplémentaire qu'il nous donne de votre grande vigilance et de votre anxiété, dans une affaire où aucun soin ne peut être trop grand : nous voulons parler de l'éducation chrétienne de vos enfants, au sujet de laquelle vous vous êtes avez récemment assemblés, et dont vous Nous avez fait part des décisions auxquelles vous êtes parvenu.

Dans cette œuvre aussi grave, Vénérés Frères, Nous Nous réjouissons beaucoup de voir que vous ne travaillez pas seuls ; car Nous savons quelle part y a prise tout le corps de votre clergé. Avec la plus grande charité et des efforts inlassables, ils ont créé des écoles dans lesquelles, avec une diligence et une assiduité merveilleuses, ils s'efforcent, par leur enseignement, à les former à la vie chrétienne en même temps qu’ils leur apportent la science. C'est pourquoi, avec tous les encouragements et les louanges que Notre voix peut donner, Nous demandons à votre clergé de continuer son travail méritoire et d'être assuré de Notre louange spéciale et de notre bon vouloir, dans l'attente d'une récompense bien plus grande que notre Seigneur Dieu leur donnera en récompense de leurs travaux.

La générosité des catholiques en la matière n'est pas moins digne d'éloges. Nous savons avec quelle facilité ils fournissent ce qui est nécessaire pour l'entretien des écoles ; non seulement ceux qui sont riches, mais aussi ceux qui manquent même du nécessaire ; et il est beau de voir comment, souvent dans la plus grande pauvreté, ils contribuent volontiers à l'éducation des enfants.

De nos jours, et dans l'état actuel du monde, quand l’âge de l'enfance est menacé de tous côtés par tant de dangers aussi divers, on ne peut guère imaginer plus approprié que cette union de l'enseignement littéraire à celui de la foi et de la morale. Pour cette raison, Nous avons dit plus d'une fois que Nous approuvons fermement les écoles libres qui, par le travail et la générosité des particuliers, ont été établies en France, en Belgique, en Amérique et dans les colonies de l'Empire britannique. Nous souhaitons leur augmentation, non seulement en nombre mais aussi en notoriété. Nous-mêmes aussi, voyant l'état des choses dans cette ville, Nous continuons, à grands efforts et à grands frais, à fournir le plus grand nombre d’écoles aux enfants de Rome. Car c'est dans et par ces écoles que la Foi catholique, Notre plus grand et Notre meilleur héritage, est préservée de façon intégrale. Dans ces écoles, la liberté des parents est respectée ; et, ce qui est le plus nécessaire, surtout dans la licence d'opinion et d'action qui prévaut, c'est par ces écoles que de bons citoyens sont élevés pour l'Etat ; car il n'y a pas de meilleur citoyen que l'homme qui croit et qui pratique la Foi chrétienne depuis son enfance. Le commencement et, pour ainsi dire, la semence de cette perfection humaine que Jésus-Christ a donnée à l'humanité, se trouvent dans l'éducation chrétienne des plus jeunes ; car la condition future de l'État dépend de la formation précoce de ses enfants. La sagesse de nos ancêtres et les fondements mêmes de l'État sont ruinés par l'erreur destructrice de ceux qui voudraient faire élever des enfants sans éducation religieuse. Vous voyez donc, Vénérables Frères, avec quel grand soin les parents doivent se garder de confier leurs enfants à des écoles où ils ne peuvent pas recevoir d'enseignement religieux.

Dans votre pays, la Grande-Bretagne, nous savons que, outre vous-même, un grand nombre de vos concitoyens sont fortement préoccupés par l'éducation religieuse. Ils ne sont pas en tout point d'accord avec nous ; néanmoins, ils voient combien il est important, tant pour le bien de la société et que pour les individus, la préservation de cette sagesse chrétienne que vos ancêtres ont reçue par St Augustin, de notre prédécesseur Grégoire le Grand, et que les violentes tempêtes qui ont suivi n’ont pas entièrement dissipées. Il y en a beaucoup aujourd’hui, comme nous le savons, qui avec une excellente disposition d'esprit, s'efforcent diligemment de conserver ce qu'ils peuvent de l'ancienne Foi, et qui produisent de nombreux et grands fruits de Charité. Aussi lorsque la pensée Nous en vient, nous sommes souvent profondément émus, car Nous aimons avec une Charité paternelle cette île qui ne s'appelait en vain l’Ile des Saints ; et Nous voyons, dans cette disposition d'esprit dont Nous avons parlé, le plus grand espoir et, pour ainsi dire, un gage de la paix et de la prospérité du peuple britannique.

Continuez donc, Vénérables Frères, à faire de l’éducation de la jeunesse votre principal souci, poursuivez de toutes manières votre œuvre épiscopale, et semez avec empressement et dans l’espérance la bonne semence que vous trouverez : car Dieu, qui est riche en miséricorde, donnera l'accroissement.

En gage des grâces d'en haut et en témoignage de notre bonne volonté, nous vous accordons avec amour dans le Seigneur, ainsi qu'au clergé et à chacun de vos fidèles, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 27 novembre de l'année 1885, huitième année de Notre Pontificat.

LEON XIII, Pape

SANCTISSIMI DOMINI NOSTRI LEONIS
DIVINA PROVIDENTIA

PAPAE XIII

EPISTOLA ENCYCLICA
SPECTATA FIDES


AD EPISCOPOS ANGLIAE, QUIBUS GRATULATUR DE EORUMDEM ZELO IN APERIENDIS SCHOLIS CHRISTIANIS
LEO PP. XIII




VENERABILES FREATRES SALUTEM ET APOSTOLICAM BENEDICTIONEM 

Spectata fides et singularis in hanc Sedem Apostolicam pietas vestra mirabiliter elucet in communibus litteris quas a Vobis proxime accepimus. Quae quidem multo gratiores ob hanc causam nobis accidunt, quod praeclare confirmant id quod probe cognoveramus, magnam partem vigiliarum cogitationumque vestrarum in re versari de qua nullae propemodum curae possunt esse tantae, quin maiores pro ea suscipiendas putemus. Christianam intelligimus adolescentulorum vestrorum institutionem, de qua nuper, collatis consiliis, nonnulla decrevistis utiliter, et ad Nos referendum censuistis.


Ea vero Nobis est periucunda cogitatio in opere tanti momenti Vos, Venerabiles Fratres, non elaborare solos. Neque enim sumus nescii quantum in hac parte universo Presbyterorum vestrorum ordini debeatur; qui scholas pueris aperiendas caritate summa et invicto a, difficultatibus animo curaverunt: iidemque, docendi munere suscepto, in ungenda ad Christianos mores et primordia litterarum iuventute ponunt operam suam industria et assiduitate mirabili. Quam ob rem, quantum vox Nostra potest vel incitamenti addere, vel debitae laudis tribuere, pergant Clerici vestri bene de pueritia mereri, ac fruantur commendatione benevolentiaque Nostra singulari, longe maiora a Domino Deo, cuius causa desudant, expectantes.

Neque minore commendatione dignam iudicamus Catholicorum in eodem genere beneficentiam. Siquidem novimus solere ipsos, quidquid in scholarum tuitionem opus est, alacri voluntate suppeditare: neque id eos facere solum, quibus maior est census, sed tenues etiam atque inopes; quos quidem pulchrum et permagnum est, saepe in ipsa egestate nancisci quod in puerilem institutionem libentes conferant.


Profecto his temporibus ac moribus, cum ingenuae puerorum aetatulae tot pericula undique impendeant tamque varia, vix quidquam cogitari potest opportunius, quam ut institutio litteraria cum germana fidei morumque doctrina coniungatur. Idcirco scholas eiusmodi quas appellant liberas, in Gallia, in Belgio, in America, in coloniis Imperii Britannici privatorum opera et liberalitate constitutas, probari Nobis vehementer non semel diximus, easque, quantum neri potest, augeri atque alumnorum frequentia florere cupimus. Nosque ipsi, spectata rerum urbanarum conditione, curare summo studio ac magnis sumptibus non desistimus, ut harum scholarum copia Romanis pueris abunde suppetat. In eis enim et per per eas conservatur illa, quam a maioribus nostris accepimus, maxima atque optima hereditas, nimirum fidei catholicae incolumitas; praetereaque parentum libertati consulitur; et quod est in tanta praesertim sententiarum actionumque licentia maxime necessarium, bona civium soboles reipublicae educi tur: nemo enim melior quam qui fidem Christianam opinione et moribus a pueritia complexus est. Initia et quasi semina totius humanitatis, quam Iesus Christus hominum generi divinitus peperit, in Christiana adolescentulorum educatione consistunt: propterea quod non fere aliae futurae sunt civitates, quam quos prima institutio pueros conformant. Delet igitur omnem sapientiam veterem, ipsisque civitatum fundamentis labem affert, perniciosus error eorum qui puerilem aetatem malunt sine ulla institutione religiosa adolescere. Ex quo intelligitis, Venerabiles Fratres, quanta animi provisione cavere patresfamilias oporteat, ne liberos suos iis committant ludis litterariis in.quibus praecepta religionis non queant accipere.


Ad Britanniam vestram quod attinet, id Nobis est cognitum, non modo Vos, sed generatim plurimos e gente vestra, de erudiendis ad religionem pueris non mediocriter esse sollicitos. Quamvis enim non omni ex parte Nobiscum consentiant, intelligunt tamen quanti vel privatim vel publice intersit non interire patrimonium sapientiae Christianae, quod a Gregorio Magno, decessore Nostro, per Beatum Augustinum accepere proavi vestri, quodque vehementes, quae postea consecutae sunt, tempestates non omnino dissiparunt. Scimus esse hodieque complures excelienti animorum habitu, qui fidem avitam retinere diligenter student, neque raros aut exiguos edunt caritatis fructus. De qua re quoties cogitamus, toties commovemur: prosequimur enim caritate paterna istam, quae non immerito appellata est altrix Sanctorum Insula; atque in eo, quem diximus, animorum habitu videmus spem maximam et quoddam quasi pignus esse positum salutis prosperitatisque Britannorum; Quapropter perseverate, Venerabiles Fratres, curam praecipuam de adolescentia gerere; urgete in omnes partes episcopales opus vestrum, et quaecumque intelligitis esse bona semina cum alacritate et fiducia colitote; dives autem in misericordia Deus incrementum dabit.


Caelestium, munerum auspicem benevolentiaeque Nostrae testem Vobis et clero populoque unicuique Vestrum commisso Apostolicam Benedictionem peramanter in Domino impertimus.


Datum Romae apud S. Petrum die XXVII Novembris anno MDCCCLXXXV, Pontificatus Nostri octavo.


LEO PP. XIII

LETTRE ENCYCLIQUE 
QUOD AUCTORITATE
Portant indiction d'un Jubilé universel 
du 22 décembre 1885

A TOUS NOS VENERABLES FRERES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES DU MONDE CATHOLIQUE
EN GRACE ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE


LÉON XIII, PAPE




Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Ainsi que Nous l'avons déjà fait deux fois en vertu de Notre autorité apostolique, il Nous plaît de nouveau d'ordonner, avec la grâce de Dieu, pour l’an prochain, que, dans tout l'univers chrétien, une année sainte extraordinaire soit célébrée, pendant laquelle les trésors des célestes faveurs, dont la dispensation est en Notre pouvoir, s'ouvriront pour le bien public. L'utilité de cette mesure ne peut Vous échapper,

Vénérables Frères, à Vous qui connaissez Notre temps et les mœurs du siècle ; mais il y a une raison spéciale qui fera paraître plus opportune que jamais Notre décision.


En effet, après que Nous avons enseigné, dans Notre dernière Lettre Encyclique, combien il importe aux Etats de se rapprocher de la vérité et de la forme chrétienne, on comprendra facilement combien il impo