Enseignement Episcopal

Lettre du Cardinal Pecci à S. S. le Pape Pie IX du  20 janvier 1860


Très Saint Père,


Le cardinal-évêque de Pérouse et tout le chapitre de sa cathédrale, profondément émus des coups impies et déloyaux dont le Saint Siège est journellement assailli, déposent à vos pieds cet humble et affectueux tribut de leur dévouement filial et de leur soumission.

Ils ressentent vivement les longues et douloureuses amertumes qui affligent le coeur paternel de Votre Sainteté ; ils pleurent sur l'aveuglement et la malice de ces fils ingrats et dégénérés, qui se sont associés avec les ennemis de l'Église pour combattre son Chef suprême ; ils réprouvent avec indignation les menées astucieuses employées pour s'emparer de votre principat civil, et les efforts visibles qui sont faits pour dépouiller le Pontife romain de sa dignité et de son indépendance, et semer la révolte et le schisme au centre même de l'unité catholique. 

Avec toute la chrétienté frémissante, nous faisons un acte de protestation contre des desseins aussi ténébreux, et nous adressons des voeux et des prières au Prince des Pasteurs, dont vous, ô Saint-Père, vous êtes le vivant oracle et l'auguste vicaire, pour qu'il ne permette pas la réussite de ces coupables et sacrilèges machinations, et qu'il renouvelle dans votre personne sacrée le triomphe si souvent admiré qui rende évident à tous les yeux que la Chaire de Pierre est cette pierre angulaire contre laquelle se brise toute force humaine, et qui écrase sous elle quiconque tente de la renverser.

Puisse cet hommage d'amour que les soussignés déposent devant votre trône pontifical au nom de toute l'Eglise de Pérouse, alléger quelque peu les souffrances qui assaillent votre coeur ; et puisse votre bénédiction apostolique, que nous demandons respectueusement, nous rendre tou jours plus constants dans l'obéissance que nous devons et dans la profession et la défense de l'unité catholique.

Pérouse, le 20 janvier 1860.

Joachim, card. Pecci,
évêque de Pérouse

Lettre pastorale pour le carême de l'année 1860 au clergé et au peuple de Pérouse, 
Sur le pouvoir temporel des Papes, 12 février 1860

Parmi les maximes coupables, contraires à l'ordre et à l'organisation de l'Eglise, que l'on répand en ce moment avec le plus d'astuce, il faut assurément compter celles au moyen desquelles on cherche à entraîner le peuple dans la guerre qui est déclarée avec tant de fureur contre le pouvoir temporel du Saint-Siège. A la vérité elles ne sont, dans le fond, autre chose que les maximes mêmes que l'Eglise a déjà réprouvées, soit chez les apostoliques du troisième siècle, soit dans Marsile de Padoue, soit dans Gianduno, soit clans Wicleff, Huss, Arnaud de Brescia et autres hérétiques. D'après ces maximes il faudrait taxer d'erreur les saints Pontifes et les conciles oecuméniques qui, depuis tant de siècles, ont maintenu et défendu ce pouvoir, même sous la menace des peines les plus terribles que l'Eglise puisse infliger. 

Pour m'acquitter devant Dieu du devoir étroit qui s'impose à un évêque de veiller aux dangers que courent les âmes confiées à ses soins et n'avoir pas un jour sur ma conscience ce terrible reproche : Vae mihi quia tacui ; je m'adresse à vous, N. T. C. F., avec toute l'effusion de mon coeur et tout le zèle de mon âme : au milieu d'une si grande perversion des idées, dans des circonstances si retoutables et si funestes, veuillez écouter avec votre docilité habituelle la voix de votre pasteur, uniquement inspiré de cette charité qui l'oblige à préférer le salut des âmes à tout intérêt humain. Cela est d'autant plus nécessaire que, d'une part, on s'efforce davantage de faire croire que ce pouvoir n'a rien de commun avec les intérêts du catholicisme, et que, de l'autre, il se trouve un grand nombre de personnes qui, soit par simplicité d'esprit, soit par défaut de connaissances, soit par faiblesse de caractère, ne soupçonnent même pas le but pervers qui se cache à leurs yeux sous le voile du mensonge et de la tromperie la plus habile. Il ne s'agit pas, dit-on, de religion ; nous voulons que celle-ci soit respectée : le gouvernement spirituel des âmes suffit au souverain Pontife, la puissance temporelle ne lui est pas nécessaire ; elle enchaîne l'esprit dans des soucis terrestres, elle est préjudiciable à l'Eglise, contraire à l'Evangile et illicite : vous avez là un spécimen des absurdités que l'on débite et dans lesquelles on ne sait ce qu'il faut admirer davantage, de l'outrage ou de l'hypocrisie.

Ne nous arrêtons pas à examiner le nouveau titre que l'on se crée pour dépouiller quiconque a une propriété, de tout ce qui ne lui est pas strictement nécessaire pour vivre, et quelle mauvaise plaisanterie ce serait de lui dire qu'on lui enlève tout le reste pour le débarrasser du poids des soucis qui sont inhérents à toute propriété ; ne parlons pas des droits augustes qui depuis onze siècles ont consacré la plus antique et la plus vénérable des monarchies, et qui, s'ils ne commandent pas le respect, laissent la porte ouverte à la destruction de tous les royaumes et de tous les empires de l'Europe ; ne parlons pas, du vol solennel de ces biens, dont la piété des fidèles et des princes a voulu enrichir le Pontife romain et la société catholique ; ni du triomphe de la révolution sur l'autorité, ni de la douloureuse humiliation à laquelle on voudrait voir réduit le Père commun des fidèles, le Chef suprême de l'Eglisecatholique. Passons sous silence le caractère néfaste de cette destruction qui atteint cette royauté civile, qui fut de tout temps l'auguste athénée des sciences et des beaux-arts ; la source de la civilisation et du savoir pour toutes les nations ; la gloire de l'Italie en ce qu'elle lui assure cette primauté morale d'autant plus noble que l'esprit est au dessus de la matière, le rempart qui a sauvé l'Europe de la barbarie de l'Orient ; cette puissance qui en restaurant les beautés de la grandeur antique a fondé la Rome chrétienne, ce trône devant lequel se sont courbés, avec le plus profond respect, les fronts couronnés des plus puissants monarques, devant lequel sont venus non-seulement de toutes les cours de l'Europe, mais jusque de l'extrémité du Japon, de solennelles ambassades de respect et de soumission. Laissons tout cela de côté ainsi que tout ce qu'on pourrait dire encore d'une oeuvre qui est un amas de crimes, et bornons-nous, N. T. C. F., à observer le lien étroit qui unit la spoliation du domaine temporel des Papes aux intérêts de là doctrine catholique, et les conséquences désastreuses qui en découlent pour notre sainte religion. Cette thèse a déjà été développée depuis quelques jours dans toute son étendue par les plumes les plus habiles de l'Europe. Je me propose simplement d'appeler en peu de mots, votre attention sur quelques-unes des preuves que de savants écrivains ont exposées dans toute leur ampleur.

Il est faut que les catholiques regardent comme un dogme le pouvoir temporel du Pape : il faut, pour l'affirmer, toute l'ignorance ou la malice des ennemis de l'Eglise. Mais il est très vrai, est quiconque est intelligent voit avec évidence qu'il existe une connexion étroite entre le pouvoir temporel et la primauté spirituelle, soit que l'on considère celle-ci en elle-même, soit que l'on envisage le libre exercice qu'elle doit avoir.

Lorsque Jésus-Christ voulut fonder son Eglise pour qu'elle fût le principe de vie et la colonne de vérité du monde racheté par lui, et perpétuer en elle le magistère de cette doctrine qu'il avait apportée du Ciel, il donna au Prince des apôtres et, par lui, à tous ses successeurs, la primauté de juridiction sur tout le corps des fidèles. On cesserait d'être catholique, si on niait que le Pontife romain est le Père et le Maître
de tous les chrétiens, et que c'est à lui, dans la personne de Pierre, que Jésus-Christ a conféré la pleine autorité de paître, de régir et de gouverner toute l'Eglise : Omnium christianorum patrem et  doctorem existere, et ipsi in Beato Petro pascendi, regendi, ac gubernandi universam Ecclesiam a D. N. J. C. plenum potestatem traditam esse. Jésus-Christ voulut par cette institution que, grâce au dépôt de la révélation confié à l'Eglise, la vérité ne disparût plus de sur la terre, mais y eut au contraire une demeure perpétuelle et une chaire infaillible jusqu'à la consommation des siècles : Ecce ego vobiscum svm usqne ad cousumationem saeculi, et ainsi existe depuis plus de dix-huit siècles l'Eglise chrétienne, maîtresse de vérité et dépositaire de ces moyens de sanctifiction et de grâce que lui a laissé son fondateur en la constituant mandataire de sa propre personne.

Ceci posé, qui ne voit premièrement combien il répugne à la droite raison de voir soumis à un pouvoir humain ce divin principe de sainteté et de vérité que Dieu a placé sur la terre d'une manière active et concrète, principe que le Pontife romain a reçu de Jésus-Christ comme étant le chef suprême qui maintient dans leur unité et leur intégrité l'Église et la religion ! En outre, vous paraît-il convenable que le vivant interprète de la loi et de la volonté divines soit soumis à cette même autorité civile qui emprunte précisément à la loi et à la volonté divines toute sa force et sa stabilité et qui, là où elle n'apparaît pas revêtue de ce caractère sacré, ne saurait être considérée que comme une force humaine et arbitraire ? Mais il y a plus encore. L'Eglise universelle n'est elle pas le royaume de Jésus-Christ ? Et vous voulez que le chef de l'Eglise universelle, c'est-à-dire du royaume de Jésus-Christ, soit soumis, avec raison, à une puissance terrestre ? Une telle incohérence de pensées pourrait, il est vrai, se concevoir parmi ces nations où a disparu toute idée juste de la société chrétienne, mais non pas parmi de vrais catholiques. Raisonnons posément là-dessus. Il est trop absurde que celui qui a le soin de la fin dernière soit subordonné à ceux qui président aux fins intermédiaires ou antécédentes, lesquelles servent seulement de moyens pour atteindre la fin dernière. Il serait contraire à l'ordre que dans la construction d'un édifice l'architecte dépendît des artistes qui sont préposés aux travaux spéciaux de chaque partie du bâtiment ; qu'un général en chef fût soumis aux colonels ou aux officiers qui dirigent les divers corps de l'armée ; que le souverain d'un royaume fût au-dessous de ceux qui s'occupent de l'une des branches du gouvernement et de l'administration. 

Il faut que l'ordre et l'harmonie des choses et de ceux qui en sont chargés correspondent toujours à l'ordre qu'ont entre elles les diverses fins. Et de même que ce serait bouleverser les idées les plus élémentaires de prétendre que la fin doit être subordonnée aux moyens, de même il est incompréhensible que celui qui préside à une fin soit soumis à ceux qui ne sont chargés que de pourvoir aux moyens. Or, n'oublions pas, N. T. C. F. cette vérité que la loi, la raison, notre propre expérience nous attestent à savoir : que la félicité de cette vie, pour laquelle sont établis les rois de la terre, en y maintenant la tranquillité, la paix et l'ordre moral, n'est qu'un simple moyen pour conquérir l'éternelle béatitude. Celle ci seule est la fin dernière de l'individu et de la société ; celui qui en est chargé par-dessus tous, c'est seulement le souverain Pontife, qui a reçu de Jésus-Christ la mission de guider les multitudes vers la félicité éternelle. Vous voyez donc quel renversement d'idées ce serait de vouloir soumettreà une puissance terrestre le souverain prêtre de l'Eglise catholique, le Pontife romain. La vérité peut être étouffée dans les esprits par les sophismes et les préjugés du siècle ; mais elle est une et immuable. On peut l'opprimer et la paralyser, mais tôt ou tard elle revient à la lumière et finit par triompher.

La primauté spituelle sur toute l'Eglise renferme donc dans sa conception elle-même une répugnance invincible à toute sujétion temporelle. Il est bien vrai que, dans les premiers siècles, les souverains Pontifes ne durent pas leur indépendance à leur principauté, mais seulement au martyre ; ce fut là un sage dessein de la Providence, qui voulait montrer au monde que la fondation et la propagation de son Eglise était tout entière l'oeuvre de sa main et ne s'appuyait sur aucune puissance humaine : aussi les Pontifes romains furent-ils dans ce temps-là soumis de fait aux princes laïques ; mais on ne peut néanmoins concevoir un instant en quoi cet état de sujétion ait été légitime en droit. Le pouvoir spirituel suprême du Pontificat portait en lui, dès son origine, le germe du pouvoir temporel, et à mesure que le premier se développait, le second se développait aussi peu à peu dans le temps et dans l'espace, suivant les conditions extérieures menées par les événements. Telle est la loi ordinaire qui préside aux développements des choses d'ici-bas ; d'abord imperceptibles et comme renfermées dans un germe ou une semence qui croit peu à peu, selon la matière où ce germe peut agir et se mouvoir, elles arrivent enfin à leur propre et entier développement. C'est ainsi que l'homme tient de la nature l'usage et le développement de la raison, qui est d'abord si imparfaite chez l'enfant ; c'est ainsi également que les plantes produisent naturellement les fruits qu'elles ne donnent pas dans les premières années ; enfin, c'est ainsi que la multiplication naturelle des familles a donné nécessairement naissance à des villages et des bourgades, d'où est née la société civile, laquelle était pourtant renfermée, pour ainsi dire, dans la famille comme dans ses éléments primitifs ; c'est donc suivant les lois de la nature, et conformémentaux attributions particulières de la primauté spirituelle que le pouvoir temporel des Papes s'est développé spontanément dans les temps et les circonstances marqués par Dieu.
Voilà pourguoi nous voyons dans l'histoire les dons généreux dont les Papes étaient gratifiés, leurs vastes possessions et les actes de juridiction civile qu'y exerçaient les souverains Pontifes remonter à la plus haute antiquité et jusqu'aux premiers siècles. Il semble qu'on ne puisse autrement expliquer le phénomène vraiment extraordinaire d'une puissance qui est venue dans leurs mains presque sans qu'ils y songent et en quelque sorte malgré eux, comme le dit et le démontre si bien le célèbre Joseph de Maistre. Ceux pourtant qui veulent dépouiller le souverain Pontife du principat civil, veulent, disent-ils, que l'Eglise retourne à son enfance, aux conditions primitives de son existence, et cela, de plus, avec cette énorme différence qu'ils veulent faire la condition propre, ordinaire et naturelle du christianisme de ce qui ne fût que l'état primitif et initial de cette grandeur à laquelle la Providence l'avait destiné, et qui des catacombes et des prisons porta ses pontifes, par les voies sanglantes du martyre, jusque sur le trône des Césars persécuteurs. Mais de la conception de la primauté spirituelle, passons à son libre exercice. 

Comment le chef de l'Eglise pourrait-il jamais être libre dans l'exercice de sa primauté spirituelle sans puiser dans la souveraineté temporelle l'indépendance de toute influence étrangère ? Il doit conserver intact le dépôt de la foi, maintenir
pures et incorruptibles les vérités révélées chez tous les fidèles, qui sont les membres de cette grande société catholique éparse au milieu de tous les peuples et de toutes les nations de l'univers. Il s'en suit qu'il doit pouvoir communiquer librement avec les évêques, avec les princes et avec les sujets, afin que sa parole, organe et expression de la volonté divine, puisse sans obstacle porter partout secours et être
 annoncée suivant les formes canoniques. Or, imaginez que le Saint-Père soit le sujet d'un gouvernement et qu'il soit pendant un certain temps privé de la liberté d'exercer son ministère apostolique. Qu'alors une de ses interdictions ou de ses décisions quelconques vienne à sonner désagréablement à l'oreille de son souverain, paraisse contraire à ses vues ou à ce qu'on appelle les raisons d'Etat : aussitôt viendront les menaces, les lois persécutrices, les emprisonnements, les exils, pour étouffer dans sa propre source la voix de la vérité. Il n'est pas besoin de rappeler à votre mémoire un Libère exilé par l'empereur Constance pour avoir refusé de souscrire à la condamnation de saint Athanase, un Jean Ier jeté en prison par Théodose pour n'avoir pas voulu se montrer favorable à l'hérésie d'Arius ; un Silvère exilé par ordre de Théodore-Auguste parce qu'il ne voulut pas admettre à la communion l'hérétique Antime ; un Martin Ier arraché à Rome de la basilique du Sauveur et envoyé mourir parmi les barbares dans le Pont par l'empereur monothélite Constant ; et en un mot presque tous les Pontifes des premiers siècles qui ne purent accomplir leur ministère qu'en souffrant courageusement le martyre.

Il suffirait de mentionner les souvenirs plus récents d'un Pie VI et d'un Pie VII pour connaître les désastres et les complications que cause à l'Eglise de Jésus-Christ la sujétion des Pontifes romains à une puissance séculière. Il ne serait pas même nécessaire de recourir à l'emprisonnement et à l'exil pour lier les mains à des Papes devenus les sujets d'un gouvernement. On sait combien il est facile au pouvoir civil, même par des moyens indirects,de fermer les voies de la publicité, de supprimer les moyens de communication, de mettre obstacle à la diffusion du vrai et de laisser un libre cours au mensonge. 

Dans une telle situation, comment pourvoir aux innombrables affaires de toutes les Eglises, veiller à l'extension du royaume de Dieu, régler le culte et la discipline, publier des bulles et des encycliques, convoquer des conciles, accorder ou refuser l'institution canonique aux évêques, avoir à sa disposition les congrégations et les dicastères qui sont nécessaires à l'expédition de tant d'affaires, éloigner les schismes, empêcher la propagation publique des hérésies, trancher les controverses religieuses, parler librement aux rois et aux peuples, envoyer des nonces et des ambassadeurs, conclure des concordats, prononcer des censures, régler, en un mot, la conscience de deux cents millions de catholiques répandus dans l'univers, maintenir intacts le dogme et la morale, recevoir les appels qui arrivent de tous les points de la chrétienté, juger les causes, en faire exécuter les sentences, accomplir enfin tous ses devoirs et faire respecter les droits sacrés de sa primauté spirituelle ? Voilà donc où l'on arrive en enlevant au Pape son pouvoir temporel : on arrive à rendre impossible l'exercice de sa primauté spirituelle. On veut arracher de ses mains le sceptre royal pour empêcher qu'il puisse faire un libre usage des clefs. On veut, en dernière analyse, ôter au Chef de la chrétienté sa nécessaire domination sur le corps mystique de l'Eglise, ce qui est, en réalité, ôter la vie à l'Eglise elle même. 

Si le souverain Pontife venait à manquer de liberté, les peuples chrétiens perdraient, dans la même mesure, leur confiance en lui. Le souverain Pontife prend des décisions qui regardent directement tout ce que nous avons de plus grand et de plus élevé, notre conscience, notre foi, notre éternelle félicité. Tout catholique veut et a droit de vouloir que dans des affaires d'une importance si haute qu'elles dépassent toutes les autres questions de la terre et de la vie présente, dans des affaires qui concernent les intérêts de son âme immortelle; tout catholique,dis-je, veut que la sentence qui doit le guider vers le ciel sorte d'une bouche libre ; de façon que personne ne puisse soupçonner qu'elle ait été dictée sous une influence étrangère ou arrachée par la violence. Il veut donc que le Pape soit placé notoirement dans une situation telle que non-seulement il soit indépendant, mais encore apparaisse tel aux yeux de tous les fidèles de l'univers. Or, comment les catholiques répandus dans les diverses nations, pourraient-ils croire libres de toute influence les décisions de leur Père et de leur Maître, si celui-ci est le sujet d'un prince italien ou français, allemand ou espagnol ? Et voilà pourquoi l'iniquité d'un tel attentat a soulevé dans toute l'étendue du monde catholique un cri d'universelle réprobation ; voilà pourquoi le larcin que l'on veut consommer du patrimoine de l'Eglise implique l'oppression et l'esclavage du Père commun des âmes. Je ne crois pas nécessaire de m'arrêter plus longtemps sur un argument dont toutes les nobles intelligences ont de tout temps reconnu la force, et que d'innombrables écrivains, qui ont surgi pour défendre la cause du Pape, ont, de nos jours, mis en lumière avec la plus éclatante évidence.

Je ne parle pas des difficultés qui entoureraient la libre élection des Papes, ni des circonstances que feraient naître les guerres entre catholiques, ni du cas où un Pontife serait accusé et traduit devant le tribunal de quelque nouveau Pilate ou de quelque Caïphe, ni des complications inextricables qu'entraînerait avec elle la spoliation du pouvoir temporel du Pape. Quand on voit d'ailleurs la guerre obstinée que font les impies au Vicaire de Jésus-Christ pour arracher à son front sa couronne de prince temporel, on a la preuve la plus manifeste de l'importance du pouvoir temporel pour l'exercice efficace de l'autorité spirituelle ; et il n'est pas besoin d'autre argument. 

La passion des impies contre le pouvoir temporel vient de ce qu'ils voient qu'il est d'un puissant secours pour la religion dont ils ont juré la perte. Ils sont même persuadés de cette vérité jusqu'à tomber dans l'erreur opposée ; car ils croient que si l'appui du pouvoir humain venait une fois à manquer au chef du catholicisme et si celui-ci venait à perdre son trône, le catholicisme lui-même s'affaiblirait peu à peu jusqu'au point d'être un jour totalement détruit. "L'abolition du pouvoir temporel, écrivait un impie, entraînait manifestement avec elle, l'émancipation des esprits de l'autorité spirituelle. » Avant lui, Frédéric II l'avait dit dans une lettre à Voltaire.

Mais ce qui vous le dit plus clairement encore, c'est la joie infernale que montrent aujourd'hui toutes les feuilles rationalistes ou impies, ou athées, de l'Angleterre, de la France et de la Belgique, qui saluent l'aurore du jour où, avec le renversement du trône pontifical, elles espèrent voir la ruine du catholicisme. Insensés ! qui, après une expérience de dix-huit siècles et demi, ne connaissent pas encore la puissance de cette pierre contre laquelle se sont toujours brisés les efforts de l'enfer, selon la promesse de Dieu, efforts qui n'ont abouti qu'à procurer de nouvelles palmes et de nouveaux triomphes à l'Eglise que la main de Dieu a bâtie sur cette pierre. Mais cependant on peut observer par là, N. T. C. F., combien il importe que le souverain Pontife conserve la principauté civile. Lorsque vous voyez l'ennemi travailler avec toute son ardeur, toutes ses forces et tous ses artifices à développer les ouvrages avancés qui entourent une citadelle, seriez-vous assez privés de sens pour croire que la défense et la conservation de celle-ci n'est utile à rien ? 

C'est ici, N.T. C. F., qu'il est nécessaire que votre regard pénètre plus avant pour bien comprendra le caractère et la nature de la persécution qu'on a de nos jours renouvelée contre l'Eglise. Toute cette guerre atroce et déloyale que de toutes parts on déclare au Vicaire de Jésus-Christ, sous de faux prétextes et sous le masque de la plus odieuse hypocrisie, n'est après tout que la continuation de cette guerre que l'enfer fomente contre l'Eglise deJésus-Christ,qui a été reprise avec plus d'art et plus d'ensemble par la Révolution française à la fin du siècle dernier, et que l'on espère maintenant pouvoir conduire jusqu'au triomphe. 

Pour se faire illusion sur ce point à l'heure présente, il faudrait pousser la simplicité jusqu'à l'enfantillage. Les chefs l'ont dit sans détours dans leurs livres, dans leurs journaux, dans les revues, et plus clairement encore dans leurs réunions ténébreuses. "Notre but final, disent ils ouvertement, est celui de Voltaire et de la révolution française : l'anéantissement total du catholicisme et de toute idée chrétienne." C'est ce but que l'on vise par les écoles de protestantisme déjà ouvertes dans plusieurs villes d'Italie ; c'est là que tendent les hostilités déclarées au clergé ; c'est là que l'on veut en venir en affranchissant les lois, l'enseignement, le mariage et enfin la société tout entière de ce qu'on appelle la tyrannie théocratique. C'est à cela que se réduisent l'indépendance, la rénovation, le progrès comme ils l'entendent, c'est-à-dire l'abolition du culte catholique, l'anéantissement de la religion de Jésus-Christ, la destruction de la foi dans les âmes, le retour aux ténèbres du paganisme. Ce plan de conspiration n'est pas douteux pour quiconque ne ferme pas les yeux. Mais de quelle manière doit-il être exécuté? Il doit s'exécuter (écoutez attentivement ceci, N. T. C. F., pour ne pas tomber dans les embûches des méchants) il doit s'exécuter en multipliant les assurances, en faisant des protestations, en jurant hautement qu'on ne veut pas toucher à la religion ni l'offenser de quelque façon que ce soit. 

Or, étant donné cet horrible dessein, il est clair qu'il n'y a plus pour nous de voie intermédiaire : il faut ou être avec le Christ et avec son Eglise, c'est-à-dire avec le Pontife romain, qui est le Vicaire du premier et le Chef visible de la seconde, contre les ennemis de notre foi, ou être avec ceux-ci contre Dieu et son Eglise. Ce n'est plus une question de politique, c'est une question de conscience. Il ne nous est plus permis d'hésiter entre le Christ et Bélial ; nous nous montrerions vils et fourbes devant les hommes, ennemis et coupables devant Dieu : Qui non est mecum contra me est. Contraints que nous sommes par cette nécessité de nous prononcer entre le courage de la conscience catholique et l'adhésion à de perfides desseins, pourrais-je douter un instant qu'un seul d'entre vous préférât embrasser le parti des ennemis du Vicaire de Jésus-Christ ? Ce serait là renier les traditions de vos ancêtres ; ce serait (permettez-moi d'emprunter les paroles du pacte de votre patrie) dégénérer de l'antique et noble sang de vos aïeux, lesquels non-seulement déployèrent le plus grand zèle pour la foi, mais encore voulurent faire de leur poitrine un bouclier et un rempart pour le domaine temporel des souverains Pontiles. Ils savaient bien, eux, quel lien étroit rattachait à ce domaine la liberté des consciences, l'honneur et l'indépendance de la famille catholique. Même avant Charlemagne, cet illustre soldat de l'Eglise, dès l'année 727, Pérouse se donna spontanément au Saint-Siège romain. 

Ce fut lorsque l'empereur Léon l'Isaurien, contrariant le culte des saintes images, fut excommunié par Grégoire II. Pérouse, ne voulant pas être soumise à la domination d'un prince sacrilège, ayant abandonné celui-ci, promit par un serment solennel de défendre à tout jamais l'Etat et la vie du souverain Pontife, sous la puissance duquel elle eut soin de se placer, elle et tous ses biens. Lorsque surgirent en Italie les factions des guelfes et des gibelins, Pérouse demeura toujours fidèle aux souverains Pontifes. Si contre ces derniers des troubles éclatent dans Rome, Pérouse leur offre aussitôt une hospitalité sûre, où ils trouvent leur salut, et les conclaves leur liberté. Cette fidélité de Pérouse brille d'un merveilleux éclat sous le Pontificat d'Alexandre IV. Ce Pape appelait vos pères les robustes athlètes et les combattants d'élite de l'Eglise, ne le cédant pas, pour la constance et la force d'âme, aux généreux Machabées. Mais Pérouse atteignit le comble de sa gloire quand, dans la première moitié du quatorzième siècle, elle porta ses armes victorieuses au delà de l'Ombrie, qui lui était déjà soumise, et réduisit aux extrémités les adversaires des Pontifes. Vos archives sont pleines de brefs pontificaux qui attestent tous les secours que vos ancêtres donnèrent au Saint-Siège et tous les bienfaits par lesquels ils en furent récompensés. 

L'histoire de votre patrie est pleine des faits d'armes splendides par lesquels leurs bras invincibles mettaient leurs ennemis en déroute et replaçaient sous l'autorité de l'Eglise les contrées rebelles.Tant étaient vifs dans ces âmes l'esprit religieux et l'amour du Souverain Pontife ! Ah ! s'ils se levaient du fond de leurs tombeaux, avec quelle noble indignation ils rejetteraient loin d'eux les conseils de ceux qui voudraient déposséder le Père commun des fidèles et ôter à l'Eglise sa liberté ! Les biens de cette terre et la vie elle-même, ils en faisaient le plus complet sacrifice, dès qu'il s'agissait de défendre et d'honorer le pouvoir de la Papauté ; et croiriez-vous trop faire en vous abstenant totalement de concourir à la sacrilège entreprise de sa destruction ? Eux, par le sang qu'ils ont versé, ils ont mérité la gloire qui entoure le nom des défenseurs de l'Eglise et vous vous laisseriez séduire par ceux qui cherchent à ternir cet honneur et qui préparent à l'histoire de la patrie des pages ignominieuses ?Ah ! réveillez donc en vos âmes ces sentiments magnanimes et chrétiens que vos nobles pères vous ont transmis avec leur sang ; et avec le courage que donne la foi, brisez désormais tout commerce avec ces novateurs ; attachez-vous toujours plus étroitement au centre de l'unité catholique, jetez au feu ces pamphlets odieux que l'on répand parmi vous et dans lequels on vilipende, on insulte, on outrage la majesté du souverain Pontife.

Mais avant tout, remplis de confiance en Dieu, adressons-lui nos ferventes prières. Si dans les temps de peste, de disette ou de tremblement de terre, nous avons coutume d'accourir dans les saints temples et là, sans respect humain, de supplier et de conjurer le Dieu des miséricordes d'éloigner de nous ces maux qui ne sont pourtant que temporels ; puisque maintenant l'enfer lui-même aspire à nous arracher le plus précieux des biens, en faisant une guerre universelle à la religion et avec la religion à tout principe de vertu et de justice, n'implorerons-nous pas du bras de Dieu, qui seul est puissant, qu'il nous préserve d'une extrême ruine ? Prions-le, oui, prions-le, par l'intercession de la très sainte Vierge Immaculée et de nos saints protecteurs Constance et Ercolano, afin que, dissipant les fureurs de la tourmente, il nous rende le calme et la tranquillité. Avec toute l'effusion de notre coeur, nous vous donnons notre bénédiction pastorale.

Pérouse, le 12 février 1860.

Joachim, card. Pecci,
évêque de Pérouse

Lettre Pastorale pour le carême de l'année 1877 au clergé et au peuple de Pérouse,
Sur l'Eglise et la civilisation (I), 6 février 1877


I

Le devoir permanent que notre ministère nous impose, trés chers frères, de vous annoncer la vérité a grandi de nos jours en raison de vos besoins qui sont devenus plus urgents dans les temps malheureux où nous vivons. Il est nécessaire que nous vous parlions pour éclairer vos intelligences que l'on cherche à obscurcir par de fausses et séduisantes doctrines, et pour vous mettre en garde contre des maximes que l'on propage ouvertement, et qui sont souverainement dangereuses.

Avant tout il faut que notre parole détruise la confusion que l'on s'efforce d'établir dans les idées, à tel point que l'on ne sait plus nettement ce qui doit être réprouvé comme mauvais et ce qui doit être accepté comme bon et juste. Car, N. T. C. F., la guerre que l'on fait à Dieu et à sa sainte Eglise est particulièrement redoutable, parce qu'elle n'est pas toujours conduite franchement, mais plutôt avec la ruse et l'hypocrisie. Si les impies qui vivent parmi nous disaient toujours ouvertement le but qu'ils veulent atteindre notre tâche deviendrait beaucoup plus facile, et d'autre part les fidèles, par l'énormité même des intentions, seraient détournés de prêter l'oreille aux séducteurs. 

Mais les choses ne se passent pas ainsi ; on se sert de paroles qui trompent, qui n'ont pas un sens unique et précis, et puis, sans les définir, on les jette en pâture à la curiosité publique et l'on bâtit là-dessus comme autant de citadelles d'où l'on tire avec fureur contre l'Eglise, ses ministres et ses enseignements. 

On pourrait citer des exemples nombreux et palpables de cet artifice ; mais pour ne signaler qu'un seul mot dont les incrédules abusent tant, qui ne sait, N. T. C. F., que l'on répète partout le mot de civilisation, en prétendant qu'il existe entre elle et l'Eglise une répugnance intrinsèque et une irréconciliable inimitié ?

Ce mot qui, par lui-même, est très-vague, et que ceux qui l'emploient se gardent bien de définir, est devenu le fléau qui frappe sur nos épaules, l'instrument à l'aide duquel on abat les plus saintes institutions, le moyen qui ouvre la voie aux plus déplorables excès.

Si l'on tourne en dérision la .parole de Dieu et de Celui qui le représente sur la terre, c'est, dit-on, la civilisation qui le demande. C'est la civilisation qui veut qu'on restreigne le nombre des églises et des ministres sacrés et qu'on multiplie au contraire les lieux du péché. C'est la civilisation qui demande des théâtres sans goût et sans pudeur. Au nom de la civilisation, on enlève tout frein à l'usure la plus éhontée, aux gains dêshonnêtes, et c'est encore au nom de la civilisation qu'une presse immonde corrompt tous les esprits, et que l'art, se prostituant, souille les yeux par d'infâmes images et ouvre la voie à la corruption des coeurs. A l'ombre d'une parole trompeuse qui se dresse comme un drapeau vénérable, le produit empoisonné circule librement et, au milieu des rumeurs étourdissantes et du renversement des idées, il semble acquis que c'est notre faute si la civilisation ne progresse pas plus rapidement et si elle n'atteint pas de plus hautes destinées. Là est l'origine de ce qu'on veut appeler la lutte de la civilisation, mais que l'on devrait plutôt nommer l'oppression violente de l'Eglise.

Vous ne vous étonnerez donc par, N. T. C. F., si, en vous adressant, selon la coutume, notre lettre pastorale à l'approche du carême, nous discourons longuement et de préférence à tout autre sujet sur cette civilisation, de façon à vous montrer, par des preuves évidentes, que tout le bien dont cette civilisation est l'expression, nous est venue dans le passé des mains de l'Eglise, et que c'est seulement par les sollicitudes maternelles de l'Église qu'il nous sera conservé dans l'avenir.

II

Nous ne voulons pas toutefois, en entreprenant de traiter cet important sujet, qu'on puisse nous renvoyer le reproche que nous adressions tout à l'heure à nos adversaire de nous servir de paroles qui, n'étant pas suffisamment définies, ne peuvent qu'engendrer la confusion. La vérité ne gagne rien à ce système ; et vous, N. T. C. F., qui avez souvent entendu la voix de votre pasteur, sachez que ce qui nous est à coeur par dessus tout, c'est le triomphe de la vérité sur l'erreur. Nous allons donc, dès l'abord, nous efforcer d'éclaircir le sens de ce mot, si souvent répété, et nous ne croirons pas avoir mal employé notre temps si, en donnant une définition claire de cette expression, notre discours en devient plus lumineux et mieux ordonné.

III


Il est constant, et la moindre réflexion suffit pour en convaincre chacun, que l'homme a été ordonné par Dieu à la société et constitué de telle sorte que, sans la société, il ne pourrait se conserver d'aucune manière. Tout enfant, si on l'abandonnait à lui-même, périrait plus rapidement que la fleur dont la vie n'a que quelques heures ; devenu adolescent, manquant de jugement et d'expérience, il se tromperait souvent à son détriment, si personne n'était là pour le conduire, l'instruire, lui enseigner à établir convenablement sa vie et le disposer à rendre aux autres ses services comme les autres lui rendent les leurs. Parvenu à la virilité, qu'adviendrait-il encore de lui sans les soins tutélaires de la société dont il fait partie ? Un célèbre économiste français (Frédéric Bastiat) a rassemblé, comme en un tableau les bienfaits multiples que l'homme trouve dans la société et c'est une merveille digne d'être admirée. Considérez le dernier des hommes, le plus obscur des artisans ; il a toujours de quoi s'habiller bien ou mal, de quoi chausser ses pieds. Considérez combien de personnes, combien de peuples ont du se donner du mouvement pour fournir à chacun soit ses habits, soit ses souliers, etc. Tout homme peut chaque jour porter à sa bouche un morceau de pain ; voyez encore ici quel labeur, que de bras il a fallu pour arriver à ce résultat, depuis le laboureur qui creuse péniblement son sillon pour lui confier la semence jusqu'au boulanger qui convertit la farine en pain ! Tout homme a des droits ; il trouve dans la société des avocats pour les défendre, des magistrats pour les consacrer par leurs sentences, des soldats pour les faire respecter. Est-il ignorant? Il trouve des écoles, des hommes qui, pour lui, composent des livres, d'autres qui les impriment et d'autres qui les éditent. 

Pour la satisfaction de ses instincts religieux, de ses aspirations vers Dieu, il rencontre quelques-uns de ses frères qui, laissant toute autre occupation, s'adonnent à l'étude des sciences sacrées, renoncent aux plaisirs, aux affaires, à leur famille, pour mieux répondre à ces besoins supérieurs. Mais en voilà assez pour vous démontrer clairement qu'il est indispensable de vivre en société pour que nos besoins, aussi impérieux que variés, puissent trouver leur satisfaction.

IV


La société étant composée d'hommes essentiellement perfectibles, elle ne peut demeurer immobile ; elle progresse et se perfectionne. Un siècle hérite des inventions, des découvertes, des améliorations réalisées par le précédent, et ainsi la somme des bienfaits physiques, moraux, politiques, peut s'accroître merveilleusement. Qui voudrait comparer les misérables cabanes des peuples primitifs, leurs grossiers ustensiles, leurs instruments imparfaits, avec tout ce que nous possédons au XIXe siècle ? Il n'y a plus de proportion entre le travail exécuté par nos machines si ingénieusement construites et celui qui sortait avec peine des mains de l'homme. 

Il n'est pas douteux que les vieilles routes mal tracées, les ponts peu sûrs, les voyages longs et désagréables d'autrefois, valaient moins que nos chemins de fer qui attachent en quelque sorte des ailes à nos épaulpes et qui ont rendu notre planète plus petite, tant les peuples se sont rapprochés. Par la douceur des moeurs publiques et par la convenance des usages, notre époque n'est-elle pas supérieure aux agissements brutaux et grossiers des barbares, et les relations réciproques ne sont-elles pas améliorées ? A certains points de vue, le système politique n'est-il pas devenu meilleur sous, l'influence du temps et de l'expérience ? On ne voit plus les vengeances particulières tolérées, l'épreuve du feu, la peine du talion, etc. Les petits tyrans féodaux, les communes querelleuses, les bandes errantes de soldats indisciplinés n'ont-ils pas disparus ?

C'est donc une vérité de fait que l'homme, vivant en la société, va en se perfectionnant au triple point de vue du bien-être physique, des relations morales avec ses semblables et des conditions politiques. Or les différents degrés de ce développement successif auquel atteignent les hommes réunis en société sont la civilisation ; cette civilisation est naissante et rudimentaire quand les conditions dans lesquelles l'homme se perfectionne sous ce triple point de vue sont peu développées ; elle est grande quand ces conditions sont plus larges ; elle serait complète si toutes ces conditions étaient parfaitement remplies. 


V

Ayant ainsi donné une idée véritable de la civilisation, de façon à ce qu'on ne nous accuse pas de frapper des coups en aveugle et de combattre dans le vide, nous abordons la grande question qui, de nos jours, tient, le monde en suspens. 

Est-il vrai que la civilisation ne peut porter ses fruits dans une société qui vit de l'esprit de Jésus-Christ et au milieu de laquelle l'Église catholique fait entendre sa voix de Mère et de Maîtresse ? L'homme sera-t-il condamné à ne pas se mêler à la société de ceux qui jouissent de la civilisation dans l'ordre physique, moral et religieux, s'il n'est pas rebelle à l'Église et s'il ne la répudie pas ? — On devrait l'affirmer, si l'on s'en tenait aux idées qui ont cours et aux faits qui s'offrent à nos regards. 

Car il faut, dire que cette incompatibilité se trouve dans le christianisme et dans l'Église, du moment que l'on croit devoir recourir à une guerre acharnée contre l'Église au nom de la civilisation, et que l'on est persuadé qu'il faut renoncer à tout espoir d'amélioration jusqu'à ce qu'on en ait fini avec l'Eglise. 

Voilà, N. T. C. F., la question que nous disons grande et capitale ; attendu que, si elle était résolue au détriment de l'Eglise, il n'y aurait plus moyen d'arrêter l'apostasie de ses enfants, lesquels ne pourraient que prendre en mépris une institution qui les forcerait à rester barbares et sauvages.

VI

Mais, si la question est très grave en soi et par les conséquences qui en découlent, elle est d'autre part de celles qui pour devenir une cause de triomphe éclatant pour l'Église, n'ont besoin que d'une réflexion calme et d'une recherche impartiale des faits. Et c'est précisément à l'aide d'une réflexion calme et à la lumière sereine des faits que nous entreprenons de la traiter afin que, par aucune perfidie de langage, aucun de vous ne soit entraîné dans l'erreur ou poussé à suspecter l'Église. 

Cependant un tel sujet, à cause de son ampleur, ne peut être renfermé dans les limites nécessairement étroites d'une lettre pastorale. Il conviendra donc de partager ce sujet en se contentant pour cette fois d'envisager la civilisation en tant qu'elle réalise les conditions par lesquelles l'homme se perfectionne sous le rapport physique et matériel. Ce n'est point sans y avoir réfléchi que nous commençons par traiter ce point de vue ; car, sans compter qu'il est le premier à se développer, et, par suite, le premier à attirer l'attention, il est en outre le plus important, non point par sa valeur intrinsèque, mais à cause de l'inclination désordonnée de notre époque qui est surtout préoccupée de choses qui regardent les sens et les destinées temporelles.

VII

Est-il donc vrai, N. T. C. F., que dans l'Eglise, et en suivant ses enseignements, l'homme soit empêché d'arriver, sous le rapport du bien-être physique, au degré de civilisation qu'il lui serait possible d'atteindre s'il était libre de tout lien et de toute dépendance avec l'Église ? Comme il nous est ici facile de répondre par les paroles bien connues d'un écrivain non suspect de tendresse pour l'Église ! "Chose admirable ! La religion chrétienne, qui semble n'avoir d'autre but que notre bonheur dans l'autre vie, assure encore notre félicité sur cette terre" (Montesquieu, Esprit des lois, XXIV, 3).

Voyez, en effet, N. T. C. F. ; on considère comme une source de prospérité le travail d'où découlent les richesses publiques et privées, les perfectionnements de la matière et les découvertes ingénieuses. Or le travail, soit qu'on l'envisage sous sa forme la plus humble qui est le travail manuel, soit sous la plus noble qui est l'étude de la nature pour en connaître les forces et les appliquer aux usages de la vie, qui l'a jamais mieux encouragé que la religion de Jésus-Christ, laquelle se conserve pure et inaltérable dans l'Eglise ? 

Le travail a été méprisé et il l'est encore là où le christianisme n'étend pas son bienfaisant empire ; Aristote le proclamait indigne d'un homme libre (Politique, III, 3; VIII, 2) et Platon le considérait avec le même mépris (De Rep., 2). Les ouvriers, qui furent toujours de la part de l'Église l'objet de sollicitudes si affectueuses, n'étaient pas même regardés par les Grecs, comme dignes du nom de citoyen ; ils étaient relégués presque au rang des esclaves (Politique, II, 1). L'homme libre, en possession de tous ses droits, ne travaille pas, il est dégoûté même des beaux-arts ; il doit se montrer tel dans les théâtres, dans les correspondances et faire étalage de son éloquence et de son oisiveté dans les assemblées. 

A ces moeurs de la Grèce ressemblent beaucoup celles des Romains. Ce grave philosophe et cet orateur qui fut Cicéron, méprisait le travail à tel point qu'il considérait les travailleurs et les manouvriers comme des barbares et des gens de rien (Quest. Tusc., V, 36). Térence, qui est un bon témoin des idées qui étaient reçues et qui avaient cours à Rome de son temps, fait comprendre que pour être respecté et honoré il fallait mener une vie oisive et ne pas être obligé de travailler pour vivre (Eum., II, 2). Juvénal nous enseigne quelle était l'occupation la plus chère aux Romains libres : "Ramper ou être insolent avec les riches pour en obtenir du pain ou des amusements sanguinaires" (Satyres, X, 81). Tel a été, N. T. C. F., le sort des deux peuples les plus cultivés de la gentilité, et en dehors de ces peuples le travail n'a jamais été plus honoré et ne l'est pas maintenant encore là où l'évangile n'a pas été accepté. 

Comme les vieux Germains, décrits par Tacite (Germ., XIV, 15), qui avaient le travail en horreur, de même de nos jours nous voyons se perpétuer la même antipathie chez les peuples privés de la lumière de l'Évangile. Dans l'Inde, un brahmine, c'est-à-dire un homme appartenant à la caste la plus élevée, se croirait souillé s'il touchait seulement un paria. Les sauvages de l'Amérique du Nord s'abstiennent du travail qu'ils imposent aux femmes, lesquelles sont traitées comme des esclaves, et si nous devons mentionner une fameuse Revue, même au milieu de nous, qui sommes arrivés néanmoins à une si grande culture, le travail n'est guère honoré qu'en paroles et, tandis que l'on s'incline devant le riche, on ne fait pas bon visage à ceux dont les mains se durcissent au contact des instruments de travail (La Revue des deux mondes, t. LXI, p. 70). 

Cet état, de choses disparut dès que dans le vaste corps de la société le souffle de la religion chrétienne se fit sentir. De prime abord le travail fut honoré comme d'une dignité surhumaine, car Jésus-Christ, vrai fils de Dieu, voulut être soumis à un pauvre artisan de la Galilée, et lui-même dans l'atelier de Nazareth ne rougit pas de faire agir sa main bénie. C'est au travail que les apôtres envoyés par Jésus-Christ voulurent demander le soutien de leur vie, afin de n'être pas à charge à leurs frères et de pouvoir même secourir les indigents (Act., XX, 34, 35). Les Pères de l'Église semblent, plus tard, ne pas trouver des paroles qui répondent à leur vif désir de le recommander et de le glorifier en l'estimant au plus haut prix. Saint Ambroise (De vita beata, I, 16), saint Augustin (De oper. Monachor., 3) l'exaltent pour son utilité. Saint Jean Chrysostome fait ressortir, que le travail, en ce qu'il nous est imposé comme une expiation, sert aussi d'exercice pour fortifier notre nature morale. Enfin le travail permet à l'homme non-seulement de se suffire à lui-même, mais encore de secourir ses semblables.

Toutes les belles et vraies pensées sur le travail sont chrétiennes, toutes sont sorties du sein de l'Eglise ; celle-ci, selon sa nature, a puissamment influé pour que ces pensées prissent corps dans les faits et dans les institutions. Le monachisme, particulièrement, consacré au travail et plus, spécialement à l'agriculture, vient ensuite s'implanter dans la société et apporter un glorieux et puissant concours au bien-être commun. Séparés par treize siècles de l'origine de cette grande institution devenus orgueilleux de nos industries et de nos progrès, nous avons oublié dans quel temps elle a surgi, tout ce qu'elle a fait et tout ce dont la civilisation même actuelle lui est redevable. 

Que de louanges ne faut-il pas rendre à ces pauvres moines qui donnèrent une si forte impulsion à ce qui rend la vie prospère et commode. Nous vivons en des temps dans lesquels le travail se multiplie, dans lesquels celui qui a de grands capitaux cherche par le travail les moyens de les accroître, et celui qui n'en a pas s'efforce d'arriver en travaillant à la richesse qu'il désire ; mais ces moines qui se réunissaient sous la discipline de l'Église vivaient dans les temps barbares et troublés, à une époque où personne ne prenait plaisir à travailler, et où celui qui avait un bras robuste pensait ne pouvoir mieux l'employer qu'en le mettant au service de quelque aventurier rapace pour semer la ruine et le carnage. Et toutefois, malgré ces conditions désastreuses, ils se répandirent dans l'Europe, qui était devenue un désert et en changèrent l'aspect en la couvrant de riches et florissantes cultures.

Transportons-nous par la pensée vers ces temps-là, et considérons, N. T. C. F., quel exemple efficace et profitable donnaient ces hommes qui, contents d'un pauvre vêtement, satisfaits d'une vie qui suffisait à les préserver de la mort, suspendaient la prière pour venir dans la campagne défricher avec la charrue la terre à laquelle ils confiaient une semence qui, au temps de la moisson, devait fournir du pain aux pauvres, aux pèlerins, à des pays entiers. Ils faisaient, en outre, les plus grands efforts pour ouvrir des routes, jeter des ponts, afin que les communications d'un pays à un autre fussent rendues plus commodes, et que le commerce devînt plus facile et plus sûr. Quels avantages la société n'a-t-elle pas retirés de l'expérience de ces hommes qui, multipliant leurs travaux et leurs essais avec une patience que rien ne lassait, et mettant en commun leurs forces et leurs lumières, avaient réussi à dessécher les marais, à endiguer les fleuves, à recueillir les eaux dispersées pour les faire servir à l'irrigation des terres d'une manière si ingénieuse que, d'après l'autorité d'un illustre historien, les modernes eux-mêmes, malgré les progrès des sciences naturelles, auraient quelques leçons à recevoir de ces vieux habitants du cloître (Cantu, Storia del' Italiani).

Ce ne furent pas seulement les arts primitifs et plus stictement indispensables à l'agriculture qui durent leur vie et leur impulsion au travail des moines inspirés et dirigés par l'Eglise ; les arts mécaniques et les beaux-arts n'eurent pas d'asile plus sûrs, ni de meilleur champ pour se développer que les églises, les demeures épiscopales, les monastères, dans lesquels les premiers se dégrossirent, et les seconds jetèrent les étincelles qui plus tard devaient se changer en une splendeur merveilleusement éclatante. Si donc le travail est une source de richesse, et si la richesse publique est un signe de civilisation et de perfectionnement humain sous le rapport du bienêtre extérieur et physique, on ne peut mettre en doute que l'Eglise a historiquement des droits incontestables à la reconnaissance de tous et qu'une lutte entreprise contre elle au nom et pour les intérêts de la civilisation serait aussi folle qu'injuste. 

VIII

Cette folie et cette injustice manifestes éclatent encore davantage si on consulte notre histoire civile que les ennemis de l'Eglise, pleins comme ils le sont de haines partiales et de préjugés, ou ne lisent pas ou bien oublient trop tôt après l'avoir lue. Quoi donc! N. T. C. F. On veut abandonner l'Eglise en affirmant qu'elle est incapable de favoriser la civilisation et les progrès heureux que l'on souhaite ! Or, si l'on ne jette pas au feu les documents historiques qui concernent notre patrie, il faut confesser que la société en Italie ne s'est jamais élevée plus haut dans son vol vers la civilisation, que lorsqu'elle était animée d'un souffle chrétien et enveloppée toute entière dans une atmosphère catholique. Malgré toute notre vanité et notre jactance, je ne sais vraiment si des hommes de bon sens auraient le courage de soutenir que dans les oeuvres de la politique et de la grandeur industrielle nous, modernes, nous sommes en voie de surpasser nos pères catholiques dont les paroles et les faits affirmaient les croyances.
Venise, Gênes, Pise, Lucques, Florence et les autres communes et provinces italiennes tant qu'elles furent respectueuses pour l'autorité de la sainte Eglise, pleines de foi comme l'attestent les magnifiques basiliques et les institutions si nombreuses de la piété chrétienne, eurent une puissance qui, eu égard aux temps et aux moyens imparfaits de cette époque, surpassait celle des nations modernes les plus florissantes. L'Ionie, la mer Noire, l'Afrique, l'Asie étaient le théâtre des relations commerciales et des expéditions militaires de nos ancêtres ; ils y faisaient d'importantes et fécondes conquêtes, et, tandis qu'au dehors flottaient leurs drapeaux entourés de crainte et d'honneur, chez eux, ils ne restaient pas inactifs ; ils cultivaient les arts, et les négoces accroissaient par tous les moyens honnêtes la richesse publique et privée. Les industries de la laine, de la soie, de l'orfèvrerie, des vitraux coloriés, de la papeterie, à Florence, à Pise, à Bologne, à Milan, à Venise, à Naples fournissaient à des milliers et des milliers d'ouvriers un travail lucratif ; elles attiraient sur nos marchés l'or et le concours des étrangers. 
De là vint le luxe si énergiquement condamné par Alighieri, par Villani, par Vacchi, par presque tous nos chroniqueurs et qui était le fruit de la richesse produite par ces commerces ; de la encore l'accroissement et la splendeur des beaux-arts, qui vinrent naturellement charmer les loisirs d'une vie commode. Les noms de Giotto, d'Arnolfo, de Brunelleschi, jusqu'à ceux de Pierre Pérugin, de Raphaël, de Titien, de Vignola, de Palladio et d'un grand nombre d'autres forment une digne couronne au tableau qui représente le merveilleux progrès de la civilisation dans une société qui n'était pas obligée de détruire son attachement à l'Eglise et devenir incrédule pour marcher rapidement dans les voies de la perfection et ajouter de l'aisance et des charmes à la vie.

IX

Mais l'Eglise n'a pas seulement le mérite indiscutable d'avoir ennobli et sanctifié le travail ; elle n'a pas seulement la gloire d'avoir fait faire à la société, conduite et inspirée par elle, des pas rapides dans les voies de la civilisation ; elle a un mérite encore plus noble, une gloire encore plus pure : c'est d'avoir contenu les hommes dans une mesure raisonnable et d'avoir empêché qu'elle ne fut dépassée par un amour excessif du travail de façon à convertir en une source d'oppressions barbares ce qui, pratiqué avec discrétion, est un moyen de se procurer des avantages désirables et une honnête prospérité. 
Les écoles moderres d'économie politique, infestées d'incrédulité, considèrent le travail comme la fin suprême de l'homme ; et l'homme lui-même, elles ne le tiennent que pour une machine plus ou moins précieuse, selon qu'elle est plus ou moins productive. De là le mépris que l'on fait de la moralité de l'homme, de là cet indigne abus de la pauvreté et de la faiblesse, de la part de ceux qui veulent les exploiter à leur profit. Que de plaintes et quelles solennelles doléances ne nous est il pas arrivé d'entendre, même dans les pays qui sont réputés pour être à la tête de la civilisation, au sujet du nombre exagéré d'heures de travail imposées à ceux qui doivent gagner leur pain à la sueur de leur front ! 
Et les pauvres enfants conduits dans les manufactures où ils s'étiolent dans de trop précoces fatigues, ne contristent-ils pas l'observateur chrétien, n'arrachent-ils pas des paroles d'indignation à toute âme généreuse et n'obligent-ils pas les gouvernements et les Assemblées à étudier des lois pour empêcher ce trafic inhumain ? Et si la charité catholique, inépuisable dans ses secours, ne leur venait pas en aide avec ses crèches, avec ses asiles pour l'enfance, combien d'enfants resteraient abandonnés à eux-mêmes alors que la fureur du travail arrache au foyer domestique non seulement l'homme, mais la mère elle-même ? Ah ! N. T. C. F., quand nous voyons ces faits où que nous les entendons raconter par des bouches qui ne peuvent être suspectes, il nous est impossible de contenir le sentiment d'indignation qui nous déborde contre ceux qui songent à confier aux mains de ces barbares le sort de la civilisation qu'ils prétendent favoriser !
Mais voici qui est pis encore, car ce travail intempestif, qui énerve et consume les corps, ruine encore les âmes dans lesquelles peu à peu il détruit l'image de la ressemblance divine. A force de tenir les hommes enchaînés à la matière, plongés, absorbés en elle, la vie de l'esprit s'évanouit dans ces pauvres victimes du travail redevenu païen. Tout ce qui élève l'homme, tout ce qui le fait être ce que Dieu veut, roi de la création, fils adoptif du Seigneur, héritier du royaume du Ciel, s'obscurcit devant leurs yeux, tombe dans l'oubli, et laisse sans aucun frein tout ce qui dans l'homme se rapporte aux passions brutales et aux instincts animaux.
Placés en présence d'aussi tristes réalités engendrées par l'avarice et l'orgueil de ceux qui n'ont pas d'entrailles, on se demande si ces partisans de la civilisation séparée de l'Eglise et sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous font pas reculer de plusieurs siècles en nous ramenant à ces temps déplorables où l'esclavage enchaînait une si grande partie des hommes, et où le poëte Juvénal s'écriait avec douleur que le genre humain vit pour l'amusement de quelques citoyens. 
Or, cette fougue intempérante qui emporte notre siècle, qui la corrige mieux que l'Eglise catholique, laquelle, si d'un côté elle invite tous les hommes au travail, emploie de l'autre avec une sagesse surhumaine les moyen les plus propres à en empêcher l'abus ? En effet, sans s'arrêter à cette considération que pour elle les paroles d'humanité et d'amour fraternel ne sont nullement des mots vides de sens, qui ignore avec quelle efficacité elle réussit à adoucir l'amertume, à interrompre la douloureuse continuité du travail par le repos du dimanche et les solennités chrétiennes qui viennent de temps en temps répandre une joie religieuse dans la vaste famille des croyants. 
De même que dans un long voyage fait à travers un désert sous les rayons brûlants du soleil, le voyageur retrouve avec un plaisir incomparable des lieux où de grands arbres lui prêtent une ombre désirée et des tapis de verdure où il peut se reposer ; de même ces jours heureux apparaissent pour restaurer le corps par un repos et remplir l'âme d'ineffables consolations. Alors le pauvre ouvrier secoue de sur ses épaules la poussière du champ et de l'atelier, dans ses beaux habits il respire la vie avec plus de bonheur ; il se rappelle que Dieu ne l'a pas créé pour qu'il restât éternellement attelé au char de la matière mais pour qu'il en fût le maître. C'est pour lui que le soleil envoie ses rayons vivificateurs ; c'est pour lui que les collines donnent des parfums enivrants ; c'est pour lui que les prairies étalent leurs tapis où il va se divertir avec son épouse et ses jeunes enfants ; c'est pour lui Dieu a fait ce petit domaine dont la surface modeste lui paraît plus riche que tout autre.
Entré dans l'Eglise où l'appelle la voix de la religion, il y trouve des délices que nulle autre part il ne lui est donné de rencontrer : les harmonies des saints cantiques charment ses oreilles, ses yeux sont ravis par la vue des marbres précieux, des riches dorures, des ornementations élégantes, de la sévérité des lignes architecturales, mais par-dessus tout son coeur est ému et purifié par les paroles du ministre de Dieu qui lui rappellent sa rédemption, ses devoirs et ses espérances immortelles.
C'est encore dans ces jours que les innocentes joies de la famille cessent d'être un simple désir et deviennent une réalité. Placé à côté de son épouse, entouré de ses enfants, il exerce la plus noble et la plus douce des souverainetés ; il connaît ses sujets qui sont une part si grande de son coeur ; il est connu d'eux, il se rend un compte exact de leurs besoins et l'amour du travail stimulé par le désir de l'épargne lui permet de les satisfaire. C'est ainsi qu'il sort de ce repos de fête, restauré sous le rapport physique et moral et cette récréation que l'on veut appeler une oisiveté blâmable est au contraire une trêve féconde ; car après en avoir joui, il reprend son travail avec plus de vigueur et sans cette antipathie que présente le travail envisagé comme une condamnation et comme un cupplice. 
Et ici, N. T. G. F., que de choses il nous resterait à dire sur cette lamentable, coutume qui va croissant partout et même parmi nous, de profaner ces saints jours qui sont véritablement du Seigneur, mais qui peuvent, ainsi qu'on l'a observé, être aussi appelés les jours de l'homme. Comme on se sent le coeur transpercé en voyant, les dimanches et les jours de fêtes, ces scandales déplorables, les boutiques ouvertes, les artisans occupés à leurs travaux habituels, les machines continuant à fonctionner, les négoces non abandonnés et empêchant de songer aux affaires bien plus importantes de l'âme et de l'appliquer à l'étude des vérités qui doivent nous conduire par les voies directes du temps aux destinées certaines et bienheureuses de l'éternité.
Non, N. T. C. F., ce travail, que l'on fait au détriment de la gloire de Dieu et des devoirs les plus sacrés, ne sera jamais celui qui augmentera la richesse publique et privée. Tout au contraire ; car, ainsi que l'a dit avec raison un fameux incrédule du siècle passé (Rousseau) le peuple n'a pas seulement besoin du temps pour gagner son pain, il en a besoin aussi pour le manger avec satisfaction sans quoi il ne le gagnera bientôt plus. Un jour de fête renouvelle les forces épuisées de l'homme, qui reprend ensuite son travail avec plus de joie et d'ardeur.

X

Par les brèves considérations que nous venons d'esquisser rapidement, et malgré tout ce que nous avons été obligés de passer sous silence, vous voyez, N. T. C. F., combien est injuste et sans fondement la guerre déclarée par les sectaires et les incrédules à la sainte Eglise, au nom de la civilisation, en tant qu'elle est la mise en pratique des conditions par lesquelles l'homme se perfectionne sous le rapport physique et matériel ; il apparaît clairement, au contraire, que la civilisation n'existe pas lorsque les peuples, soustraits à la discipline maternelle de l'Eglise, se laissent emporter par les passions, lesquelles pervertissent toujours et corrompent ce qui en soi serait bon et salutaire.
Mais pour mieux mettre en lumière ce sujet qui, à cause des idées reçues et des préjugés répandus, a, comme nous l'avons déjà dit, une importance capitale, nous voulons aller un peu plus avant et mieux inculquer dans vos esprits la conviction que la civilisation, non-seulement n'a rien à craindre de l'Eglise, mais encore doit tout espérer d'elle et de son concours. 
Il serait insensé de nier un fait qui frappe nos regards, à savoir que la science, à force d'études journalières et d'habiles expériences, s'est emparée de plusieurs forces de la nature qui, ou n'étaient pas connues de l'homme, ou échappaient à sa domination ; ces forces employées avec art, à l'aide de machines ingénieuses, ont rendu plus rapide la production, moins coûteux les objets produits, et, par suite, plus facile la satisfaction des besoins et moins rude la vie de ceux qui ne peuvent dépenser beaucoup. Rien de mieux que ces découvertes ; mais les incrédules ont voulu se servir de ces conquêtes heureuses et pacifiques de la science sur la nature comme d'une arme pour frapper l'Église, comme si ces conquêtes avaient été faites en dépit d'elle et contrairement à ses désirs. Pour donner du crédit à cette odieuse calomnie, on se sert de ce prétexte que l'Eglise s'occupe continuellement de la sanctification des âmes et insinue dans les coeurs une mystique horreur pour les choses d'ici-bas ; d'où la conséquence que, si un peu de bien est sorti ou doit résulter de ces progrès, on le doit à la révolte de ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit moderne contre l'influence de l'Eglise.
Il serait difficile d'imaginer une accuation plus sotte et moins fondée que celle-là. Sans doute l'Eglise ne cesse pas et ne peut cesser de répéter hautement et à tous les hommes, les maximes de son céleste époux : que l'âme et son salut éternel sont l'affaire la plus importante dont nous ayons à nous occuper ; qu'il ne nous servirait de rien d'acquérir l'univers si nous venions à perdre notre âme (Math. XVI, 26). que les richesses amassées par un  long travail nous seront ravies en une seule nuit (Luc. XII, 20).
C'est un bonheur inestimable qu'au milieu des hommes de tels enseignements puissent se faire entendre : mais il n'en faut pas conclure que l'Eglise est opposée à l'étude de la nature, qu'elle est ennemie de la recherche des forces de la création et de leur application à la production de ce qui sert aux usages de la vie. On le reconnaît vite, lorsqu'on se donne la peine de réfléchir, l'Eglise, loin d'être hostile à ces études et inventions, se trouve portée par la nature des choses à les favoriser. 
Examinez, en effet et jugez vous-mêmes : l'Eglise peut-elle désirer avec plus d'ardeur autre chose que la gloire de Dieu, et cette connaissance plus parfaite du divin Ouvrier, que l'on acquiert par l'étude de ses oeuvres ? Or, si l'univers est un livre portant écrit à chaque page le nom et la sagesse de Dieu, il est certain que celui-là sera rempli d'un plus grand amour de Dieu, et s'approchera davantage de Dieu, qui aura lu plus avant et plus clairement dans ce livre. S'il suffit d'avoir deux yeux sous le front pour voir que les cieux étoilés racontent la gloire de leur créateur, s'il suffit d'avoir des oreilles pour écouter le concert de louanges que le jour renvoie au jour, et les secrets de la science divine que la nuit raconte à la nuit (Ps. XVIII), avec combien plus d'éclat se manifesteront la puissance et la sagesse de la divinité aux regards investigateurs de celui qui scrutera les cieux et les profondeurs de la terre, qui observera les astres lumineux et les atomes, les plantes et les arbres, qui réunira dans sa main les preuves témoignant qu'une intelligence souveraine a tout ordonné avec nombre, poids et mesure ? (Sap. XI, 21)
Et vous voudriez que l'Église fût systématiquement hostile ou simplement froide et indifférente pour des études et des recherches qui aboutissent à des résultats aussi précieux et qu'elle s'obstinât à tenir le livre fermé, afin que personne ne put y lire de nouvelles pages ? Il faudrait ne pas connaître les flammes de zèle qui brûlent au-sein de cette épouse du Christ pour ajouter foi à de semblables étrangetés.

XI
Mais, dans l'Église, à côté du zèle pour la gloire de Dieu s'allume un autre amour non moins, puissant : c'est l'amour pour l'homme, l'ardent désir qu'il soit rétabli dans tous les droits que lui a conférés le Créateur. Or, l'homme a reçu de Dieu, pour son héritage dans le temps, cette terre sur laquelle il vit et dont il fut établi le maître. La parole, qui retentit au matin de la création : "Soûmettez-vous la terre et dominez la" (Gen., I, 28) n'a jamais été révoquée. S'il était demeuré dans l'état d'innocence et de grâce, l'homme aurait exercé sa domination sans effort ; la sujétion des créatures eût été spontanée, tandis que maintenant cette domination est pénible, et les créatures n'en acceptent le frein que contraintes par la violence. 
Mais cette domination n'est pas substantiellement détruite, et l'Église, qui est mère, ne peut rien avoir de plus à coeur, sinon qu'elle soit mise en pratique, et que l'homme se montre ce qu'il est véritablement le seigneur de la création. Et, en réalité, ce roi des créatures exerce son droit alors que, déchirant les voiles qui recouvrent ses possessions, il ne s'arrête pas a ce qui tombe sous ses yeux et, à ce qu'il touche avec ses mains, mais entre dans les entrailles mêmes de la nature, recueille les trésors de fécondité des forces qui s'y trouvent et les fait servir à son avantage et à celui de ses semblables.
Combien beau et majestueux apparaît l'homme, N. T. C. F., alors qu'il atteint la foudre et la fait tomber impuissante â ses pieds ; alors qu'il appelle l'étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, à travers les abîmes de l'Océan, au delà des montagnes abruptes, à travers les plaines interminables ! Comme il se montre glorieux alors qu'il ordonne à la  vapeur d'attacher des ailes à ses épaules et de le conduire avec la rapidité de la foudre par mer et par terre ! Comme il est puissant lorsque, par des procédés ingénieux, il enveloppe cette force elle-même, l'emprisonne et la conduit par des sentiers merveilleusement combinés pour donner le mouvement et pour ainsi dire l'intelligence à la matière brute, laquelle ainsi remplace l'homme et lui épargne les plus dures fatigues ! Dites-moi, N. T. C. F., s'il n'y a pas en lui comme une étincelle de son Créateur, alors qu'il évoque la lumière et lui fait dissiper les ténèbres de la nuit, et orner de ses splendeurs les vastes salles et les palais. L'Église, cette mère affectueuse, qui connaît tout cela, est si loin de vouloir y apporter des obstacles, qu'à cette vue, au contraire, elle est pleine de joie et de jubilation. 

XII

D'autre part, quelle raison pourrait-il y avoir pour que l'Eglise fût jalouse des progrès merveilleux que notre âge a réalisés par ses études et ses découvertes ? Y a-t-il en eux quelquechose qui, de près ou de loin, puisse nuire aux notions de Dieu et de la foi, dont l'Eglise est la gardienne et la maîtresse infaillible ? Bacon de Verulam, qui s'illustra dans la culture des sciences physiques, a écrit qu'un peu de science éloigne de Dieu, mais que beaucoup de science y ramène. Cette parole d'or est toujours également vraie, et si l'Eglise s'effraye des ruines que peuvent faire ces vaniteux, qui pensent avoir tout compris parce qu'ils ont une légère teinture de tout, elle est pleine de confiance envers ceux qui appliquent leur intelligence à étudier sérieusement et profondément la nature, parce qu'elle sait qu'au fond de leurs recherches, ils trouveront Dieu, qui, dans ses oeuvres, se laisse voir avec les attributs irrécusables de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté. Si quelque savant célèbre, en étudiant la nature, s'éloigne de Dieu, c'est un signe que le coeur du malheureux était déjà contaminé par le venin de l'incrédulité entré chez lui par la porte des passions coupables : il ne fut pas athée parce qu'il cultiva la science, mais en dépit de la science, qui doit naturellement aboutir à de beaucoup plus nobles résultats. En effet, le plus grand nombre de ceux qui dans les sciences naturelles acquirent une illustration grande et durable, par les études qu'ils entreprirent, par leurs inventions ingénieuses, dressèrent comme une échelle pour monter vers Dieu et le glorifier.
Copernic, le grand astronome, était profondément religieux. Képler, autre père de l'astronomie moderne, remerciait Dieu des joies qu'il lui avait fait éprouver dans les extases où le ravissait la contemplation des oeuvres de ses mains (Myster., Cosmogr.). Galilée, à qui la philosophie expérimentale doit une si vigoureuse impulsion, est arrivé par ses études à cette constatation, que la sainte-Ecriture et la nature marquent pareillement le pas de Dieu : la première comme dictée par l'Esprit-Saint, la seconde comme fidèle exécutrice de ses lois (Galilée, Opere, t. XXIX). Linné, par son étude de la nature, s'enflamme à tel point que la parole qui sort de sa bouche prend la forme d'un psaume : "Dieu éternel, s'écrie-t-il, immense, omniscient, omnipotent, vous m'avez en quelque sorte apparu dans les oeuvres de la création, et j'en suis demeuré stupéfait d'admiration. Dans toutes les oeuvres de votre main, même les plus infimeset les plus petites, quelle puissance, quelle sagesse et quelle inénarrable perfection. L'utilité qui en découle pour nous atteste la bonté de celui qui les a faites ; leur beauté et leur harmonie démontrent sa sagesse ; leur conservation et leur inépuisable fécondité proclament sa puissance." (Syst. Nat.)
Fontenelle, dans lequel, paraît-il, s'incarnait l'Encyclopédie de son temps, au milieu de la France du dix-huitième siècle déjà empoisonnée par le souffle de l'incrédulité, ne pouvait s'empêcher de dire : "L'importance de l'étude de la physique ne vient pas tant de ce qu'elle satisfait notre curiosité que de ce qu'elle nous élève à une idée moins imparfaite de l'auteur de l'univers, et ravive dans notre esprit les sentiments de vénération et d'admiration qui lui sont dus." Alexandre Volta, l'immortel inventeur de la pile, était sincèrement catholique, et dans des temps qui n'étaient pas propices à la foi, il se glorifiait d'être catholique, ne rougissant pas de l'Evangile. Faraday, l'illustre chimiste, voyait dans la science qu'il cultivait avec passion un véhicule pour arriver à Dieu, et les incroyants lui étaient insupportables. 
On pourrait énumérer en passant d'autres savants, vivants ou morts,tous unanimes dans les sentiments religieux ; mais pette entreprise n'est pas nécessaire et nous conduirait trop loin (V. Eugénio Alberi, Il problema del umano, append. au liv. I)). Voilà ce que fait dans les esprits droits la science véritable et solide, d'où naissent tant et de si utiles applications aux arts et à l'industrie ; et voilà pourquoi aucun homme réfléchi ne se laissera prendre à des accusations lancées en l'air, et ne voudra croire que l'Eglise tienne en suspicion l'étude de la nature et dédaigne ou combatte les heureuses conséquencesqui découlent de cette étude pour le bien-être public. C'est là une partie de la civilisation, non pas la plus importante en soi, mais de laquelle, toutefois, il faut tenir le compte qui est dû. Non, vous le voyez, N. T. C. F., il ne convient pas d'entreprendre une lutte contre la sainte Eglise pour favoriser les intérêts de la civilisation, laquelle serait heureuse et en progrès continuel si on ne cherchait pas à l'arracher des mains de sa tendre et bonne Mère pour la faire passer dans celles de malfaiteurs qui la conduisent d'une manière si coupable que tout coeur honnête en est ému de compassion. 
XIII

Cependant en prenant jusqu'ici la défense de l'Eglise contre d'injustes accusations, nous ne sommes pas allé jusqu'au fond de notre sujet ; il nous reste encore à parler  d'un mérite qui est incomparablement plus éclatant qu'aucun autre, et que la mauvaise foi la plus insigne ne pourrait contester. Il ne suffit pas, en effet, N. T. C. F., que le travail soit favorisé, ennobli et sanctifié, que l'homme étende toujours davantage son empire sur les forces de la nature et la contraigne à le servir ; il faut, en outre, ne pas perdre de vue qu'il est une grande partie de nos frères qui, par le malheur de la naissance ou des événements, ne peuvent gagner leur vie par un travail de quelque nature qu'il soit ; or, quel spectacle horrible ce serait si tous ces malheureux devaient être exclus de ce mouvement que l'on appelle la civilisation en tant que celle-ci réalise les conditions par lesquelles l'homme se perfectionne sous le rapport physique dans son contact avec ses semblables. On aura beau faire des efforts d'imagination pour rêver un monde d'où soit bannies les misères de la vie, qui soit souriant à tous les regards comme un festin perpétuel : la réalité apportera toujours ses amers désenchantements et au milieu des joies du banquet le malheur surgira toujours comme un spectre pour répandre sa sinistre lumière !
Les infirmités qui brisent les forces, les imperfectionsphysiques, l'incapacité d'apprendre, les guerres, les entraves du commerce, les sources variées et nombreuses de l'infortune, qu'il est élevé le chiffre des victimes qu'ils font ! Que de personnes jetées sur le pavé des grands chemins, quel peuple d'orphelins, que d'infortunés qui appellent du secours à grands cris ! A l'égard de tous ceux-là le paganisme avait pris son parti avec une grande désinvolture : à un petit nombre d'hommes libres, troupeau turbulent, il donnait du pain et des amusements féroces ; les enfants qui étaient trop nombreux pour les besoins et les désirs de la famille ou qui ne promettaient pas des bras robustes à l'Etat, étaient étouffés ou mis à mort d'une façon quelconque : les vieillards, les infirmes, les impotents étaient jetés dans quelque île ou dans quelque fonds rural, où ils périssaient sous le travail. Il serait bon que les admirateurs modernes de la civilisation païenne rappelassent ces faits à eux-mêmes et aux autres. Sous ce rapport, le christianisme et l'Eglise catholique, dans laquelle seule le christianisme se conserve dans toute sa pureté, n'ont pas seulement donné une impulsion nouvelle à la civilisation, mais l'ont fait voler si haut, que ni la langue ni la plume ne peuvent suivre son essort.
Les préceptesde charité donnés par notre bien-aimé Rédempteur furent accueillis avec un saint transport et ses exemples imités avec une incomparable fidélité. Dès les premiers commencements, non-seulement les riches furent exhortés plus chaleureusement à donner de leur superflu, mais encore ceux qui gagnaient leur vie parle travail de leurs mains furent exhortés à faire tous leurs efforts pour avoir de quoi recueillir les infirmes et obtenir les bénédictions réservées à ceux qui aiment mieux donner de leurs biens que recevoir le bien d'autrui (Act., XX, 35). Ce serait une longue et inutile entreprise de refaire une histoire qui a été déjà faite mille fois, pour démontrer combien dès les premiers siècles l'Eglise a pris soin d'adoucir le sort de tous les malheureux ; d'autre part cette histoire a été écrite de nos jours et il n'est personne qui ne la connaisse (V. F. de Champigny, La charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Eglise). Un illustre apologiste moderne n'hésite pas à affirmer que celui qui se proposerait d'écrire l'histoire de la charité serait en quelque sorte obligé d'écrire l'histoire de l'Eglise (F. Hettinger, Apol. del Christ., Vol. II, lib. 22).
Elle ne se contenta pas d'organiser des asiles, des hôpitaux, des refuges, mais elle fit incomparablement plus ; elle fit pénétrer dans l'âme de ses enfants la divine vertu du sacrifice ; à cette fin très noble tendent ses exhortations, son culte splendide et surtout la messe qu'elle nous invite à entendre, la Table eucharistique à laquelle nous sommes conviés. Jusqu'à ce qu'on eut parlé des miettes qu'on laisse tomber de la table du riche pour permettre à quelque Lazare, couvert de plaies, d'apaiser sa faim, on eût pu, peut-être, par de grands efforts, il est vrai, arriver à cette largesse soit par une naturelle bonté d'âme, soit par l'adoucissement des moeurs, soit encore par l'effet des lois civiles ; mais personne n'aurait jamais pu mettre en pratique ce qui a été accompli sous la discipline de la sainte Eglise catholique, c'est-à-dire le sacrifice de soi, de la liberté, du plaisir, des richesses, de la santé, souvent de la vie, aux besoins, au soulagement de tous les malheureux. Voilà ce qu'inspire le christianisme, voilà ce qui ne se voit que dans l'Eglise catholique. 
I1 n'y a pas un coin de la terre, un pays si petit qu'il soit, où l'on ne voie des personnes qui renoncent à l'aisance, aux commodités de la vie, à tout ce qui séduit, pour se consacrer joyeusement au pénible ministère de veiller auprès des malades, de recueillir les orphelins et les abandonnés, de visiter les indigents dans leur taudis et, jusque dans leurs repaires ténébreux, les scélérats que la société a été contrainte d'éloigner de son sein. Même dans les jours où nous vivons, quand la foi est bannie des coeurs, quand les vérités chrétiennes sont obscurcies aux yeux d'un si grand nombre par de continuelles et violentes contradictions, quand il semble qu'il n'y a pas de plus haute et de plus importante affaire que de s'enrichir et de dépenser dans des délices de sybarite des richesses amassées par n'importe quel moyen, quand en un mot tout conspire à détruire l'amour du sacrifice, vous n'avez, N. T. C. F., qu'à jeter un regard autour de vous pour vous convaincre que l'oeuvre de la charité est pratiquée avec ferveur, que la grâce ne diminue pas, que le souffle vivificateur de Dieu court d'un bout à l'autre de l'Eglise pour susciter la puissance du sacrifice et
qu'une activité prodigieuse est au service de tous les genres d'infortunes. 

XIV

Ah ! N. T. C. F., lorsque, après avoir examiné, avec une indicible complaisance cette splendide preuve de la divinité de l'Eglise et de son influence bienfaisante, nous entendons parler de luttes entreprises contre elle au nomde la civilisation, il nous est impossible, nous l'avouons, de nous défendre d'une profonde tristesse, et nous ne pouvons éloigner de nous les sinistres pressentiments des fléaux que doit attirer sur nous cet impie et forcéné mépris des bienfaits que nous avons reçus. 
Lutter contre l'Eglise, N. T. C. F. mais pourquoi et dans quel but cette lutte ? Pour les hommes dans l'épuisement du travail pris comme fin suprême, adopté comme un instrument pour s'élever au-dessus de toutes les têtes abaissées des autres hommes et sur leurs corps foulés aux pieds ? Lutter contre l'Eglise ! Mais encore pourquoi cette lutte ? Pour confier les peuples aux mains d'une bonté incertaine et nécessairement faible, en les arrachant du sein de la religion qui inspire et vivifie les prodiges de la charité divine ? Lutter contre l'Eglise ! Mais pourquoi cette lutte ? Pour effacer l'histoire glorieuse de la civilisation chrétienne et restaurer une civilisation qui n'eut assez d'éclat et de splendeur que pour permettre de mieux apercevoir à leur lumière les larges plaies que l'homme avait au coeur ?

XV

Mais l'Eglise catholique, par la bouche de son Chef, a déclaré qu'il n'y a pas de conciliation possible avec la civilisation de notre temps (Syllabus, Prop. LXXX, Pontifex potet ac debet, cum progressu, cum liberalismo, et cum recenti civilitate sese reconciliare et componere.). Voilà la parole qui part contre nous du camp ennemi et la raison par la quelle on justifie la lutte qui est commencée.
Mais quelle est donc, N. T. C. F. cette civilisation moderne que condamne l'Eglise et avec laquelle son auguste Chef, l'infaillible Maître des croyants, dit qu'il ne peut avoir rien de commun ? Ce n'est pas assurément la civilisation par laquelle l'homme se perfectionne sous le triple rapport que nous avons indiqué ; non, ce n'est pas celle-là, mais une civilisation qui veut supplanter le christianisme et détruire avec lui tout le bien dont nous avons été enrichis par lui. 
Si ceux qui se servent habilement du Syllabus pour le placer comme un épouantail en face du monde, avaient réfléchi qu'il ne suffit pas d'être habiles, mais qu'il convient encore et surtout d'être honnêtes, ils ne se seraient pas tenus pour satisfaits d'offrir à la haine du monde une proposition détachéed'un long discours ; mais ils auraient cherché à en fixer le vrai sens d'après l'ensemble des documents où elle se trouve et qui étaient opportunément indiqués. En procédant de la sorte, ils se seraient facilement convaincus que ce n'est pas la civilisation véritable, laquelle jaillit comme une fleur et un fruit des racines du christianisme, qui a été condamnée par le souverain Pontife, mais cette chose bâtarde, qui n'a de la civilisation que le nom et qui est l'ennemie perfide et implacable de la civilisation légitime.

XVI

Prétendre que l'Eglise éprouve de l'aversion pour les arts, ou pour les sciences, ou pour l'étude de la nature et de ses forces, ce sont là des affirmations également calomnieuses. Si vos esprits n'étaient pas encore suffisamment détrompés et vos doutes dissipés par les raisons que nous vous avons exposées, et par ce fait, que les intelligences les plus pénétrantes et les savants les plus illustres furent presque toujours des chrétiens très fidèles et des fils dévoués de l'Eglise, les récentes déclarations de l'Eglise achèveront de confondre tous les mensonges.
Les Pères du Concile du Vatican ont à ce sujet dit des paroles que nos adversaires feraient bien de lire et de méditer. Après avoir enseigné qu'entre la raison et la foi il ne peut y avoir de dissentiment, et que l'une vient magnifiquement au secours de l'autre, ils s'écrient : "Bien loin donc que l'Eglise nuise à la culture des arts et des sciences humaines, elle leur vient au contraire en aide et les favorise. Car elle n'ignore pas et ne méprise pas les avantages qui en découlent pour la vie ; elle confesse au contraire que les sciences, de même qu'elles viennent de Dieu, peuvent, si elles sont traitées comme il convient, moyennant la grâoe divine, ramener à Dieu." (Concil. Vat. Cp. IV, de Fide et Rat.). 
Les accusations que l'on met en avant n'ont donc aucune base, aucune valeur, et sont plutôt l'expression de la haine que l'on nourrit contre l'Eglise et de l'envie que l'on a de la couvrir de boue. 
Mais si la science en elle-même, loin d'être maudite, est favorisée par l'Eglise ; il en est une qui est réprouvée à bon droit. C'est la science qu'engendre cette philosophie qui dit avec un orgueil satanique : "La raison humaine est, sans tenir aucun compte de Dieu, l'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal ; elle est à elle-même sa loi, elles suffit par ses forces naturelles à procurer le bien des hommes et des peuples (Syllabus, Prop. III). C'est la science qui se plonge dans la matière et lui assigne l'éternité, qui monte au firmamentet descend dans les entrailles de la terre pour rechercher en vain un argument capable de détruire la cosmogonie biblique ; c'est la science qui rabaisse l'homme au niveau de la brute et qui, par ses extravagances, ébranle les fondements de l'ordre moral, domestique et civil. Or, chacun sait que, bien loin de s'en plaindre, il doit lever ses mains vers Dieu pour le remercier d'avoir placé sur la terre ce magistère infaillible, qui, de même qu'il appelle toute bénédiction pour le présent et pour l'avenir, nous conserve de même toute bénédiction, en la sauvant des mains impies de ceux qui voudraient nous en priver.

XVII

Ah ! qu'aucun de vous, N. T. C. F., ne se laisse séduire par ceux qui viennent vous flatter par des paroles décevantes, afin défaire de vous des prosélytes et de vous entraîner à votre perte. Si, comme cela se voit chez les esprits élevés et généreux, vous aimez les progrès honnêtes et le développement de la civilisation, tenez pour certain que vous ne pourrez plus sûrement progresser ni mieux contribuer au développement de la civilisation qu'en demeurant fidèles de coeur et d'âme aux pratiques de l'Eglise catholique.
Vous avez en partie touché les preuves de cette vérité, et il nous serait agréable d'apporter la même lumière sur les points qui concernent l'amélioration de l'homme sous le rapport moral et politique, si au lieu d'écrire une lettre pastorale, nous nous étions proposé de rédiger un long traité, et si nous n'avions le projet, si la vie nous est conservée, de revenir une autre fois sur ce sujet.
Du reste, les faits sont là pour montrer à tous où nous a conduits cette lutte insensée entreprise centre l'Eglise au nom de la civilisation. Depuis le plus humble artisan jusqu'à ceux qui, par position et par naissance, occupent les sommets de la société, il n'est personne qui puisse affirmer qu'il a recueilli, des premières tentatives de cette lutte, autre chose que des amertumes et des désenchantements ; et si, portant ses regards plus avant, on cherche à deviner quels seront finalement les fruits de ces attaques impies, lorsqu'on a de l'intellice et du coeur, on se sent envahi par un frisson d'épouvante. D'une part, on voit des multitudes, auxquelles on a enlevé toute espérance de l'avenir, tout soulagement apporté à l'infortune par la foi, des multitudes qui ne peuvent trouver une compensation aux jouissances de la terre, trop pauvre pour leurs convoitises, et trop prodigue de misères et de contrastes ; de l'autre, un petit nombre d'hommes à qui sourit la fortune, qui n'ont pas la moindre étincelle de charité allumée dans leur coeur, attentifs seulement à thésauriser et à jouir. D'un côté, des hommes frémissant de désespoir, qui semblent être redevenus sauvages ; de l'autre, des joies obscènes, des danses et des festins qui excitent l'indignation du pauvre qui n'est pas secouru et provoquent les châtiments divins.
Voilà ce que nous avons gagné, voilà ce que nous promet cette guerre déclarée à l'Eglise au nom de la civilisation, et destinée à nous replonger dans les horreurs de la barbarie. Or, s'il est un moyen de mettre un terme aux maux présents et de con-jurer les dangers à venir, il ne peut se trouver que dans votre fidélité aux lois de Dieu et de l'Eglise, observées courageusement, en donnant les exemples d'une vie chrétienne. 
Et quel temps plus opportun que celui où nous allons entrer pour commencer l'oeuvre vraiment réparatrice ? Ceux qui prétendent représenter le siècle veulent d'une civilisation en dehors de Dieu et contre lui, et ils ne l'auront pas. Pour vous, N. T. C. F,, vous devez dire et prouver par les faits que c'est grâce à Dieu et en écoutant sa voix représentée par la voix de l'Eglise, que se censerve et s'accroît le bien légué par nos pères. C'est grâce à Dieu et à la direction de son Eglise que les peuples deviendront vraiment et glorieusement civilisés. Si parfois vous sentez défaillir votre âme, à la vue de cet immense soulèvement d'hommes, de gouvernements et de sciences contre Dieu et son Christ, n'oubliezpas que, pour vous défendre, vous avez des armes invinciblement toutes-puissantes : la prière
Armez-vous de cette arme en public et en votre particulier. Que vos cris de supplication s'élèvent vers Dieu, qui est un aide très fidèle et le bouclier de quiconque met sa confiance en lui. Priez-le pour notre ville, pour vous, pour votre famille ; priez-le pour l'Eglise. 
En attendant, nous vous donnons notre bénédictiction pastorale et nous souhaitons que la grâce divine se répande largement sur vous de toutes manières par les dons et les consolations célestes. 

Pérouse, de notre évêché, le 6 février 1877.
J. Cardinal Pecci, êvêque.

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Lettre Pastorale pour le carême de l'année 1878 au clergé et au peuple de Pérouse,
Sur l'Eglise et la civilisation (II), 10 février 1878

I

Unis à vous, pendant le cours de longues années, par les liens sacrés du ministère pastoral et par des relations qui furent toujours empreintes d'une affection réciproque, nous sentons, très chers fils, tout le poids d'une séparation qui, bien qu'elle nous soit imposée par les raisons les plus graves [Son Eminence le cardinal Pecci, ayant été nommé par Pie IX, au mois de septembre 1877, Camerlingue de la Sainte Eglise Romaine, était tenu par les devoirs de cette charge, à résider habituellement à Rome], ne laisse pas de nous être douloureuse. 

Sous l'impression d'un tel sentiment, vous pouvez facilement comprendre avec quelle satisfaction nous voyons approcher le saint temps du carême, qui nous oblige, en vertu de notre charge, à rompre le silence et à vous adresser notre parole de pasteur. 

Puisqu'il ne nous est pas donné de revenir en personne au milieu de vous, nous y retournons par notre écrit pour converser avec vous et nous réjouir ensemble par l'échange de notre foi (Rom., II, 12). Ce sont là les consolations que Dieu réserve aux évêques, comme pour les dédommager de beaucoup de peines et d'amertume ; car que peut-il y avoir de plus agréable pour nous que de nous entretenir avec notre troupeau qui est notre couronne et nos délices (Philip., IV, 1), lui parler de Dieu, de son Christ, de la sainte Eglise, de nos devoirs religieux, de nos espérances immortelles, et lui répéter avec l'apôtre : "Ainsi, tenez-vous fermes dans le Seigneur, ô bien aimés!" C'est là une heureuse circonstance qui nous enlève à ce choc des idées, à ce tourbillon impétueux de désirs vains et coupables, d'efforts arides et sans but, qui tourmentent et fatiguent notre temps.

Mais ce répit lui-même ne nous est pourtant pas accordé forcé comme nous le sommes, par les temps corrompus et corrupteurs qui courent, de ne pas nous contenter d'un échange pacifique et tout à fait familier de sentiments pieux. En songeant à rappeler dans vos esprits et à ranimer dans vos coeurs les maximes de la foi et les pratiques qu'elle impose, nous ne pouvons perdre de vue que la la foi elle-même est compromise, et que des hommes ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise, font toute sorte d'efforts pour l'arracher de vos âmes. De là naît pour nous le devoir de vous avertir, afin qu'on ne puisse pas nous adresser le reproche de l'Ecriture aux pasteurs qui ne font pas bonne garde auprès de la bergerie, que les loups s'approchent pour la ravager (Is., LVI, 6).

II

Ce fut cette considération, N. T. C. F., qui nous amena l'année dernière à vous parler de la civilisation, ce prétexte spécieux dont se servent les ennemis de l'Eglise dans leurs quotidiennes attaques. Je vous ai montré que pour la faire progresser il n'était nullement besoin d'organiser une levée de boucliers contre nous, car nous ne pouvons pas ne pas être les amis et les promoteurs de la civilisation véritable. Et comme l'étendue du sujet ne nous aurait pas permis, non seulement de le développer, mais même de l'effleurer tout entier, nous avons, si vous vous le rappelez, simplement envisagé la civilisation au point de vue du bien-être physique des hommes qui vivent en société, remettant à une autre occasion favorable l'examen d'un autre aspect de cette question. Sur deux qui nous restent à considérer, nous n'en examinerons qu'un seul afin de ne pas rendre trop longue notre lettre pastorale.

Or de ces deux aspects, il conviendra de traiter en premier lieu celui qui est relatif au perfectionnement progessif de l'homme en tant qu'être intelligent : l'ordre logique des matières le réclamerait ainsi. Mais sans avoir égard à cet ordre, nous nous arrêterons seulement à considérer la civilisation en tant qu'elle est un perfectionnement apporté aux relations de l'homme comme être moral. La raison de notre choix est que l'évêque, parlant à son troupeau, n'écrit pas des livres et des traités classiques, mais va droit à l'erreur qui étreint de plus près son diocèse et le menace de plus sérieux désordres. Nous avons commencé à traiter de la civilisation sous le rapport du bien-être matériel parce que ce rapport est celui qui inquiète plus particulièrement notre époque toute préoccupée de ce qui frappe les sens : nous allons maintenant envisager la civilisation comme étant destinée à perfectionner les relations de l'homme moral : c'est là évidemment le point de vue le plus élevé, le plus important et celui qui est d'une application quotidienne.

III

Qui donc pourrait nier, N. T. C. F., que le fruit de la vraie civilisation doive être l'amélioration des moeurs, l'ennoblissement des âmes se purifiant de plus en plus, la courtoisie des manières, la douceur et la loyauté des relations privées, domestiques, politiques et civiles ? Personne assurément ne pourrait nier que l'homme est, non seulement capable de perfection, mais en outre tenu de se perfectionner, et nul n'aurait le courage de désavouer les progrès fait en cette voie. Tout le monde en convient, je crois ; mais le désaccord naît quand un certain parti présente cette amélioration progressive comme incompatible avec le christianisme, ou, ce qui revient au même, avec le magistère et l'influence de l'Eglise. D'où l'on conclut qu'il faut déclarer la guerre à l'Eglise et l'anéantir comme un danger et un obstacle pour les progrès que l'on désire. C'est là, N. T. C. F., le déplorable effet que produit la haine ; elle aveugle tous ceux qui en sont animés au point que leurs yeux se ferment à la lumière et qu'ils arrivent à nier les faits les plus certains. Grand Dieu ! la sainte Eglise est combattue dans ses doctrines, dans son chef visible, dans sa hiérarchie, dans ses associations, dans ses institutions, parce que, dit-on, elle n'est plus capable de favoriser le progès moral de l'humanité, et parce qu'elle est l'ennemi dangereux et même l'ennemi mortel de l'adoucissement des moeurs ! Est-ce possible ? 

Et cependant, N. T. C. F., c'est par la prédication de l'Evangile, par l'action constante de la hiérarchie catholique qu'a été fondée  la civilisation ; et elle a pris le nom de civilisation chrétienne. Ces deux mots sont si étroitement unis qu'en dépit de tous les efforts de notre temps on n'a pu réussir à les séparer ; de telle sorte que parler de civilisation, c'est sous-entendre dans ce mot l'épithète de chrétienne. 

Or, s'il est indubitable que l'Eglise a créé cette magnifique civilisation qui a suffi à dix-neuf siècles de gloire, qu'est-il advenu de nouveau qui la fasse juger impuissante à poursuivre cette belle oeuvre, qui l'autorise à l'accuser de s'opposer à la réalisation des conditions par lesquelles l'homme se perfectionne dans sa nature morale ? La tâche de l'Eglise serait-elle par hasard devenue plus difficile et aurait-il surgi dans ces derniers temps des obstacles nouveaux qu'elle ne puisse ou ne sache pas surmonter ? Ce n'est pas nous assurément qui péchons par excès de tendresse  pour ce siècle qu'il nous est arrivé plus d'une fois de juger sévèrement ; mais toutefois, quelle distance immense nous sépare de la perversité des moeurs païennes !

Nous ne nous arrêterons pas ici à refaire le tableau du monde païen ; ce tableau a été fait des milliers de fois ; nous nous bornerons à signaler par voie de négation les principales différences qui existent entre l'ère nouvelle et l'antiquité. Nous n'avons plus cette plaie mortelle de l'esclavage qui condamnait plus des deux tiers de l'humanité à une vie de cruelles souffrances et d'indicibles outrages ; cet état de choses a été réformé avec autant de constance que de sagesse par l'Eglise. Nous n'avons plus de jeux sanguinaires où des infortunés s'égorgeaient par centaines, où tant d'autres étaient jetés en pâture aux bêtes féroces, dans l'unique but de satisfaire les oisifs et de rendre plus ardente leur soif du sang : pages honteuses qu'a fermée pour toujours le sang d'un martyr chrétien. Nous n'avons plus la haine sans pitié du riche pour le pauvre, car la religion a transfiguré ce dernier grâce à la lumière des enseignements de Jésus-Christ. Nous n'avons plus le droit atroce de la guerre qui détruisait par des massacres calculés des nations entières ; et si, par nos crimes et nos abominations, nous approchons quelquefois de la corruption de ces siècles dépravés, nous donnons au moins au vice le nom qui lui convient, et enfin nous ne peuplons pas l'Olympe de divinités complaisantes qui sanctitifent le crime par leurs exemples et le couvrent de leur protection. Nous n'avons plus les divorces faciles, les tyrannies maritales, l'avilissement légal des épouses. Nous ne pouvons même imaginer comme possibles ces figures monstrueuses des Césars, dont tous les caprices étaient imposés comme des lois.Toutes ces choses furent dissipées et détruites peu à peu par l'Eglise. Et si maintenant nous déplorons amèrement l'apostasie des gouvernements
qui représentent le pouvoir social, nous ne pouvons cependant méconnaître qu'à côté de ce monde officiel dépravé, sans Dieu, il y a un autre monde réel, dans lequel on trouve en grand nombre des coeurs bien faisants, des caractères fermes, des âmes pures et hautes.

Il ressort de là que l'Eglise doit rencontrer maintenant des obstacles d'autant moindres qu'il est moins difficile de perfectionner et d'achever ce qui existe déjà, que de le créer de toutes pièces. Pourquoi donc déclarer que l'Eglise est maintenant déchue du droit d'animer de son souffle l'oeuvre de la civilisation, et prétendre qu'elle n'est plus apte à diriger les âmes dans les voies du progrès moral et dans ses diverses relations ? Serait-il vrai par hasard que les forces de l'Eglise aient diminué et qu'elle ait perdu cette abondance de jeunesse et de vie qui se répandit jusque dans l'ordre civil et y apporta les bienfaits que raconte l'histoire et que nous contemplons de nos propres yeux ? 

Permettez-nous, N. T. C. F., d'examiner brièvement ces questions. Les sources d'où sont venus ces progrès continuels, sans parler de la grâce intérieure dont nous n'avons pas pour le moment à nous occuper, sont au nombre de deux : la doctrine pratique contenue dans les Livres saints et confiée à l'Eglise pour la garder et l'interpréter ; et ensuite l'Exemplaire divin et par cela même merveilleusement doué d'attraction, qui est Jésus-Christ, lequel demeure dans l'Eglise, est prêché par elle et manifesté dans toute la beauté de ses formes. Or, cette doctrine et cet exemplaire l'Eglise n'en a rien renié ni perdu, de façon à ne plus en obtenir les effets qu'ils ont produits dans toutes les branches de la civilisation ; au contraire, l'un et l'autre demeurent toujours près d'elle pour l'aider à rendre sans cesse de nouveaux services à ceux qui aiment véritablement les progrès salutaires.

IV

Ici, N. T. C. F., se présente devant nous un tableau trop vaste pour être déroulé dans une lettre pastorale ; nous n'en indiquerons, par les sommets, que ce qui pourra suffire à vous faire toucher du doigt la folie de ceux qui prétendent que l'Eglise n'est plus en mesure de secourir et de guider les hommes du temps présent. 

Aucun des aspects sous lesquels on peut considérer l'homme soit isolé, soit comme membre des associations diverses, n'a été négligé, et sur chacun de ces points les enseignements de l'Eglise produisent sans cesse les germes des plus précieuse améliorations morales. L'apôtre saint Jean (I, Epist., II, 16) a remarqué que tout ce qu'il y a dans le monde de criminel et de propre à causer sa ruine, se réduit à la débauche des jouissances bestiales, à la concupiscence, et à l'orgueil qui ne veut souffrir aucun frein. Ceux qui combattent le christianisme et qui veulent établir la civilisation en dehors de lui, ne peuvent nier ces malheureuses inclinations,l'expérience intime que chacun a de lui-même étant le plus magnifique commentaire de la révélation divine.

Or, pour remettre l'ordre dans l'homme, comment s'y prend l'Eglise, en suivant la morale enseignée par Jésus-Christ ? Ouvrez à ce sujet les Livres saints ou ce sublime abrégé des Livres saints qui est notre catéchisme, et vous y trouverez des enseignements qui rendraient la société heureuse, même, dans l'ordre temporel, si les hommes y conformaient leur vie. A ceux qui se laissent aller aux attractions des sens il est rappelé : que l'on doit s'interdire même un regard et une mauvaise pensée (Matt., V, 27). Mettez ce précepte en pratique : aussitôt vous verrez disparaître, avec les moeurs obscènes, les corps frêles, dépourvus de vigueur, où habitent des âmes dépravées, sans ailes pour s'élever, et vous aurez à la place des générations florissantes fermes remparts de la cité ; vous aurez des peuples chastes n'étant pas amollis par les séductions de la chair, célèbrent des noces avec la vérité, se réfugient en elle et, revêtus de ces splendeurs, répandent largement la lumière parmi leurs frères. 

A l'homme qui souffre de la soif de l'or, il est dit également : que l'avarice est un esclavage et qu'on ne peut servir en même temps Dieu et l'argent. Ainsi est combattue énergiquement cette passion moderne des richesses qui enlève le discernement et prépare les crimes (Matt., VI, 24 et s.). Or, faites que ces paroles trouvent bien disposé le terrain du coeur, et la société n'aura plus dans ses rangs ces hommes cruels qui se placent eux-mêmes comme le centre de toutes choses, elle n'aura plus les rapines, les fraudes, les dols, les ruines lamentables. 

Enfin à l'orgueilleux il est ordonné d'abaisser sa superbe, d'emprunter à l'enfant sa simplicité ingénue pour entrer dans le royaume des cieux, et il est rappelé qu'à la condition de s'humilier, on peut devenir véritablement grand dans ce royaume (Matt., XVIII, 3-4). Paroles d'or qui, si elles étaient écoutéés, suffiraient à faire disparaître cet esprit de contradiction qui ne laisse rien aboutir, les querelles, la ténacité de l'opinion personnelle souvent fausse et niaise, qui amènent les amers désenchantements et les catastrophes redoutables. Les ennemis de l'Eglise pourraient-ils trouver des remèdes
mieux appropriés aux mauvaises inclinations qui sont en nous et qui retardent comme un obstacle les progrès de la véritable civilisation ?

V

Ah ! N. T. C. F., permettez-nous de poursuivre encore un peu cette recherche méthodique, et puis il nous arrivera trop souvent de raconter les gloires modernes civilisés et de leurs sages découvertes ! L'individu étant préparé et ses abjectes passions, cause de tout bouleversement, étant vaincues dans son coeur, l'Eglise, sans s'écarter d'une ligne des leçons du Sauveur, s'attache à introduire l'ordre dans les relations mutuelles.

Ce qui se présente avant tout à notre considération, c'est le fondement très ferme qu'elle pose pour maintenir durables ces relations et les rendre immanquablement profitables à la vraie civilisation. Ce fondement, c'est la charité qui, en dehors du christianisme, ou n'est pas même connu de nom, ou est connu dans un sens tout différent de celui que nous entendons. Aucune société, à vrai dire, ne peut exister et n'a effectivement existé sans l'amour qui réunit ses divers membres et les fait marcher de concert dans leur voie.

Toutefois autre est l'amour qui animait les païens et anime ceux qui se sont soustrait à l'influence de l'Eglise, et autre est l'amour que le christianisme inspire et la grâce de Jésus-Christ répand dans les coeurs. Le plus noble qui puisse surgir en dehors du christianisme est toujours accompagné de l'intérêt, lequel cherche plutôt ses propres avantages que ceux d'autrui ; du reste, il se renferme toujours dans une sphère très limitée, et, sauf des cas très rares, il a horreur du sacrifice. Les amis s'aimaient en raison des qualités intrinsèques, qui sont les talents, l'aménité, la science, ou des qualités extrinsèques telles que la richesse, l'élégance ou la jovialité ; mais entre les diverses classes sociales il existait un abîme qui empêchait tout commerce d'affection, et, généralement, on nourrissait contre ceux qui n'appartenaient pas à la cité ou à la gens une haine profonde et le désir barbare de les réduire en servitude à la première occasion.

Vous savez, N. T. C. F., comment la morale chrétienne a totalement changé cette théorie des rapports mutuels. L'amour se réchauffa dans une fournaise beaucoup plus ardente ; les hommes allant au devant les uns des autres, n'apportèrent plus avec eux des sentiments de cruauté et commencèrent à s'aimer mutuellement, selon l'exemple de Dieu (Joan., XIII, 34). Dès lors on sait que Dieu, comme Il nous l'a révélé, prend soin avec amour de toutes les créatures indistinctement, même de celles qui n'ont pas la raison, depuis les plus nobles jusqu'aux plus infimes ; qu'Il les conserve et les dirige par des lois très sages, et qu'Il embrasse toutes les créatures raisonnables avec une telle tendresse qu'Il est allé jusqu'à donner son Fils bien-aimé pour la Rédemption de tous (Joan., III, 16). Et Il aime non seulement ceux qui Le reconnaissent, L'adorent et sont obéissant et respectueux envers Lui, mais encore ceux qui Le trahissent, qui se révoltent contre Lui, et foulent aux pieds Ses droits (Luc, VI, 27, 29). Et de cet amour que Dieu nourrit en lui pour Ses créatures, Il n'attend assurément rien pour Lui-même, car Il est le maître absolu et le Créateur de toutes choses (Ps., XV, 2). Non encore satisfait d'être si prodigue de Son amour, il y ajoute les immenses sacrifices par lesquels Il a voulu nous recheter au prix de Ses souffrances et de Son sang, nous purifier de la tache originelle, et faire de nous un seul peuple agréable à Son regard et actif pour le bien (Tit., II, 14).

Telle est, N. T. C. F., d'après la morale que prêche l'Epouse de Jésus-Christ, la base des relations mutuelles que doivent avoir les hommes ; et je laisse à votre jugement le soin de dire si les moeurs publiques ne doivent pas en tirer les plus merveilleux avantages, en se développant par des améliorations toujours nouvelles et de plus en plus admirables, et y trouver les fruits les plus doux qui naissent chaque jour plus suvaves de cette tige divine. Ce que le monde a gagné et gagne encore à cette école d'amour ineffable, nous le savons : c'est le respect de l'homme même pauvre, même de condition basse et méprisable ; c'est le pardon facile et sincère des âmes, après qu'elles ont souffert de sanglants outrages ; ce sont les vengeances diminuées ou rendues impossibles sans qu'elles soient sévèrement jugées par notre propre conscience et celle d'autrui ; c'est l'équité amenée à mitiger les rigueurs du droit, les fatigues et les privations acceptées joyeusement afin de pourvoir à l'adoucissement de la condition du pauvre, de l'ouvrier honnête, de l'orphelin, du viellard ; voilà des faits palpables, qui sautent aux yeux, et la plus légère réflexion suffit à en découvrir la source, laquelle, évidemment, n'est autre que la morale de Jésus-Christ enseignée par l'Eglise.

Or, N. T. C. F., ont-ils obtenu par leurs tentatives un seul de ces avantages, ceux qui veulent mettre une civilisation non chrétienne à la place de celle qui s'est élevée à une incomparable hauteur grâce à l'action et aux travaux de l'Eglise ? Faites la différence qui se doit entre les paroles qui ne coûtent rien ou presque rien, et la pratique, qui dans ce cas est tout, et vous verrez que la civilisation, loin de progresser, recule et perd rapidement tout le chemin que, grâce à nous, elle avait gagné. Hélas, N. T. C. F., sont-elles un indice de l'adoucissement des caractère cette envie et cette haine qui envahissent et inondent chaque jour davantage le coeur des personnes dépourvues de considération et de biens matériels contre ceux qui sont riches ? Faut-il voir une preuve des sentiments fraternels et amicaux dans ces frémissements de tigre, dans ces menaces d'incendie et de carnage qui frappent nos oreilles ? Est-ce un spectable agréable et consolateur que celui de ces duels qui se succèdent avec une déplorable fréquence, qui, pour des motifs futiles et souvent injustes et honteux, arment les mains de fers criminels et confient la réparation de torts vrais ou supposés, non au ministère vénérable de la justice publique, mais au sang-froid, à l'adresse et à l'agilité des membres ? Ne commençons-nous pas à devenir barbares, même lorsque nous nous armons avec fureur pour la civilisation ?

VI

Mais détournons nos regards de ces signes d'une barbarie naissante et reposons-les avec plaisir et, plaise au Ciel, avec fruit pour vos âmes,sur les influences salutaires que possède la morale chrétienne pour sanctifier et rendre prospères les sociétés diverses. 

La première et la plus importante de celles-ci est la société conjugale, de laquelle d'abord naît la famille, et qui crée ensuite la communauté civile. Il est indubitable, N.T. C. F., qu'en dehors de la lumière bienfaisante que Jésus-Christ et son Eglise ont répandue sur l'union conjugale, les destinées de celle-ci furent toujours sombres et malheureuse, tandis que dans l'Eglise elles ont toujours été heureuses et prospères. Dans l'Evangile, le mariage a été ramené à ses premiers principes ; il a été formé sur le type du lien tressé par la main même de Dieu ; agrandi et élevé à la dignité de sacrement, il est devenu comme une vivante image des noces célébrées par Jésus-Christ avec son Eglise. Le mariage, après de longues ignominies, apparaît couronné d'un diadème royal (Matth., XIX, 6 - Ephes., 32). Or, le mariage ainsi transformé ne pouvait que devenir une source d'insignes avantages pour la civilisation elle-même, attendu qu'ainsi honoré il devait nécessairement emprunter les mérites qui éclatent dans les noces mystiques du Fils de Dieu avec son Eglise. Quoiqu'il soit facile de reconnaître au premier abord ces mérites, nous ne pouvons, N. T. C. F., nous empêcher de les indiquer, tant ils sont attrayants et agréables à considérer !

Jésus-Christ ne se donne pas à la gentilité par l'impulsion d'un amour aveugle, mais avec l'intention de l'élever à un niveau supérieur, de la mettre dans une condition meilleure et de la rendre heureuse de cette félicité que donne la vertu mise en pratique. Semblablement les époux ne doivent pas se laisser allécher par les attractions fugitives des sens ni par les éblouissements trompeurs de l'or ; mais, s'unissant à une créature, ils doivent regarder plus haut et rechercher dans la vertu la stabilité et la douceur de la vie commune. 

La gentilité, appelée à son tour à jouir des embrassements de l'époux, se donna à lui sans réserve, laissa de côté pour adhérer à lui les vieilles affections, les passions domestiques ; ainsi l'épouse chrétienne ne doit laisser aucune place aux attachements étrangers, elle doit entrer résolument dans cette société, y apporter et mettre en commun le trésor de ses grâces et de ses forces. Ne comprenez-vous pas qu'en se conformant à ce modèle, les fleurs d'une tendre fidélité recouvrent le lit nuptial et en éloignent les discordes et les trahisons criminelles qui souillent la pureté du sang et allument sur les visages d'implacables colères?
L'Eglise, dans le cours des siècles, a toujours été sollicitée par des hommes coupables et astucieux de manquer à la foi qu'elle doit à son céleste Epoux, de se souiller d'hérésie ou de s'éloigner de lui par des schismes ; mais tandis que cette oeuvre de la séduction se faisait avec ardeur, le Christ parlait à l'Eglise avec une ineffable suavité, lui rappelait la sainteté des serments et l'abondance des bienfaits accordés, lui dévoilait la malice des trompeurs ; et l'Eglise, prévenue par ces empressements, chassa ces audacieux, se tint solidement attachée au bras fidèle de son époux, répondant à sa voix et ajoutant des ornements toujours nouveaux et plus splendides à son front virginal. 

Quel bonheur pour la civilisation si les époux imitaient cette sollicitude en se venant mutuellement en aide dans les dangers et en s'encourageant dans le bien ! Nous déplorons à bon droit que le mariage soit déshonoré par des vices qui s'étendent et montent de la famille dans la cité ; mais le contraire n'aurait-il pas lieu et ne jouirions-nous pas d'une rénovation morale si on s'enflammait de cette belle émulation dont nous trouvons l'exemple dans le Christ et dans l'Eglise ? Enfin Jésus-Christ a donné la main à l'Eglise afin que de ce sein maternel sortissent les belles et chastes générations qui devaient rappeler les linéaments ravissants de leur Père, le justifier par
leurs paroles et leurs actes et le faire habiter par la foi dans leur coeur (Ephes., III, 17). L'Eglise à son tour a recueilli dans ses bras, comme un dépôt sacré, les enfants nés de cette union, elle les a purifiés, elle les a nourris, elle les a gardés, et, en outre, dès l'aurore de la vie, n'a pas cessé de les instruire de sa doctrine, de les affermir dans le bien par ses exhortations, de les y rappeler par ses reproches, afin qu'ils n'oublient pas la noblesse de leur origine et rendent à leur Père la gloire qui lui est due.

O vous tous qui frémissez sur le sort de la civilisation et qui secouez la tête en considérant avec inquiétude l'inondation qui roule des eaux toujours plus hautes et plus fangeuses, ne comprenez-vous pas que si ce type du mariage était réalisé comme l'Eglise le recommande et l'implore, vos terreurs n'auraient plus de raison d'être et votre frayeur s'évanouirait à la lumière des plus joyeuses espérances? Donnez-nous des époux attentifs d'une part à imiter les desseins du Christ et à exercer d'autre part le ministère maternel de l'Eglise, et alors la civilisation sera sauvée. Les enfants qui sortiront des foyers domestiques pour peupler la terre porteront profondément gravées dans leur coeur les maximes de justice qui sont les bases de la vie civile ; ils seront accoutumés par une sage éducation à garder la discipline, à respecter l'autorité et à observer les justes lois. Dans les mains de ces parents se formeront les caractères énergiques et fermes qui ne se laissent ni ébranler, ni emporter par les vents des doctrines changeantes (Hébr. XIII, 9). Dans ces maisons, sanctifiées par la foi, par les exemples des parents, les enfants auront le bonheur d'apprendre à apporter dans la société l'humanité des sentiments, la loyauté des relations, la constance à garder la parole donnée. Une efflorescence morale s'effectuera sans bruit mais avec une merveilleuse efficacité. 

Et songez pourtant, N. T. C. F., que beaucoup de gens ont voulu et voudraient encore transformer cette société conjugale en un simple et misérable contrat civil et vocifèrent contre le Syllabus (Prop. 65) parce qu'il condamne les insensés qui affirment qu'on ne peut tolérer à aucun prix la doctrine d'après laquelle Jésus-Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement ! Ceux-là sont coupables, non seulement parce qu'ils nient une vérité religieuse, mais aussi parce qu'ils outragent la civilisation ! N'est-ce pas en vérité un attentat à la civilisation que d'ouvrir la porte au divorce qui est l'inévitable conséquence d'un mariage ainsi profané ? La civilisation n'est-elle pas empoisonnée quand le mariage, dépouillé de sa splendeur et de sa majesté religieuse, est abandonné aux mains de scélérats obscènes qui, sous le prétexte de la liberté et de l'instabilité de la nature, viennent avec impudence et cynisme nous parler d'accouplements temporaires et, pour parler sans euphémisme, de viles jouissances ? Dans ces conditions, les pauvres petits enfants ou risqueraient, privés du regard maternel, de périr avant le temps comme des fleurs que ne vivifient pas les rayons du soleil, ou croitraient sans direction assurée, sans liens solides d'affection qui les rattachent à la maison et par la maison à la patrie ! Et c'est pour nous faire jouir d'une telle civilisation que les ennemis de l'Eglise ont entrepris leur fameuse lutte !

VII

Mais poursuivons, N. T. C. F., le long chemin qui nous reste encore à parcourir ; et puisque vous avez touché du doigt comment par la société conjugale l'Eglise pourvoit sagement aux nécessités de la civilisation, apprêtez-vous à jouir, d'une vue splendide en contemplant les avantages que la civilisation trouve dans les doctrines par lesquelles l'Eglise règle les relations des hommes dans cette société plus large, qui est la société civile. Dans celle-ci, il faut observer, d'une part, les sujets, qui sont comme la matière à ordonner, et, de l'autre, la puissance souveraine, qui est le principe que la soumission ordonne et conduit à sa fin. Or, par rapport à l'une et à l'autre, l'Eglise interprétant fidèlement les livres saints, enseigne ce qui, mis en pratique, donnerait à la civilisation l'impulsion la plus vigoureuse et servirait efficacement à la rendre vraiment féconde. 

La puissance, dit elle, vient de Dieu (Rom., XIII, 2). Mais si la puissance vient de Dieu, elle doit refléter la majesté divine pour apparaître respectable et la bonté de Dieu pour devenir acceptable et douce à ceux qui lui sont soumis. Quiconque donc a dans ses mains les rênes du pouvoir, que ce soit un individu ou une personne morale, qu'il tienne ses fonctions de l'élection ou de la naissance, dans un état démocratique ou dans une monarchie, ne doit pas rechercher dans le pouvoir la satisfaction de son ambition et le vain orgueil d'être au-dessus de tous, mais au contraire le moyen, de servir ses frères comme le Fils de Dieu, qui n'est pas venu pour se faire servir, mais pour servir les autres (Marc, X, 45). Brèves maximes, N. T. C. F., mais dans lesquelles  toutefois est renfermée la transformation du pouvoir la plus heureuse et la plus consolante qu'on pût désirer. 

Les rois des nations avaient étrangement abusé du pouvoir ; leurs convoitises n'avaient pas de bornes, et ils les assouvissaient en dévorant la substance des peuples et les fruits de leurs sueurs ; leurs volontés faisaient loi, et malheur à qui songeait à s'en affranchir. Non contents de cela, ils prétendaient se faire donner des titres fastueux, lesquels, comparés à la réalité, n'étaient que de solennelles et cruelles ironies. 

Tout autre est le pouvoir qui ressort des enseignements chrétiens : il est modeste, laborieux, attentif à favoriser le bien, retenu par l'idée qu'au jugement dernier des châtiments sont réservés à celui qui aura mal gouverné. Il est impossible de ne pas le voir, N. T. C. F., on se sent le coeur dilaté devant une image aussi noble de l'autorité, et l'obéissance qu'elle réclame et qui est indispensable à l'ordre et au progrès de la société perd toute amertume et devient facile et douce.

Aux enseignements qui sont donnés sur le pouvoir correspondent ceux qui concernent les personnes soumises à ce pouvoir. Si la puissance tire de Dieu sa raison d'être, sa majesté, sa sollicitude à procurer tout bien, il est impossible de croire qu'on puisse se révolter contre elle, car ce serait se révolter contre Dieu. L'obéissance du sujet doit être franche, loyale, et provenir d'un sentiment intime et non de la crainte servile des châtiments ; elle doit apporter avec elle la preuve de sa sincérité et faire accepter volontiers les sacrifices réclamés par celui qui tient en main le pouvoir pour remplir son ministère.

Il vous sera arrivé plus d'une fois, N. T. C. F., de voir diriger de violentes accusations contre l'Eglise que l'on présente comme ennemie de la liberté des hommes et comme la très humble servante de quiconque est sur la terre. Vous pouvez maintenant apprécier la justesse de ces accusations. Assurément, l'Eglise n'approuve pas les fauteurs de désordres, les ennemis systématiques de l'autorité ; mais l'obéissance qu'elle inculque trouve une puissante compensation dans la transformation du pouvoir qui, devenu chrétien et dépouillé des vieilles et honteuses inclinations vers l'ambition et la tyrannie, revêt le caractère d'un ministère paternel et rencontre ses limites dans la justice du commandement. Si l'on franchit ces limites en envahissant le domaine de la conscience, on rencontre dans l'homme une voix qui répond avec les apôtres : Il faut avant tout obéir à Dieu. Ah! N. T. C. F les sujets lâches et tremblant par des craintes basses ne sont point élevés dans les bras de l'Eglise, mais ils naissent en dehors d'elle au milieu des sociétés qui ne reconnaissent d'autre droit extérieur que celui de la force brutale.

Tertullien remarquait déjà de son temps que les premiers chrétiens payaient les impôts avee la même fidélité qu'ils mettaient à observer le précepte qui défend de voler (Tertul. Apolog.). Mais ces hommes vertueux ignoraient l'art honteux de se plier aux caprices injustes des Césars. Devant ceux qui faisaient pâlir les rois leur visage ne pâlissait pas, et pendant que les autres s'agenouillaient, eux savaient se tenir debout et mourir pour sauvegarder les droits de la conscience. Il est douloureux, N. T. C. F., d'entendre répéter souvent ces accusations, tandis que la liberté honnête est comme une fleur qui pousse spontanément dans une société que dirige l'esprit de l'Eglise catholique. Quand, en effet, la main du chef de l'Etat s'alourdit sur les sujets et que les franchises publiques courent des dangers extrêmes, quand la libre action des hommes est entravée, quand l'impiété victorieuse brise les liens sacrés de la religion, quand la conscience se pervertit étouffée par les passions, quand les crimes se multiplient, alors le pouvoir, devenu suspect et ne trouvant pas sa défense dans la vertu de ses administrés, la cherche dans les armes, dans les gardes nombreuses, dans une police aux yeux d'Argus. Nous pourrions ici vous inviter à toucher du doigt la vérité de tout ce que nous affirmons, en comparant la condition présente du monde à un passé qui n'est pas tellement éloigné que la plupart d'entre vous ne puissent facilement se le rappeler ; mais nous aimons mieux vous présenter des témoignages que ne sauraient suspecter ceux qui pensent pouvoir améliorer les conditions morales de la société et les relations civiles en rompant avec le magistère de l'Eglise. 

Benjamin Franklin, au terme d'une vie passée au milieu des affaires publiques, et mûrie par une longue expérience, écrivait de Philadelphie : « Une nation ne peut être véritablement libre, si elle n'est pas vertueuse, et plus les peuples deviennent corrompus et dépravés, plus ils ont besoin de maîtres. » 

Un autre écrivain, dont le nom est en vénération parmi les fauteurs de la lutte pour la civilisation, disait à son tour : « On ne doit pas détruire la religion, parce qu'un peuple sans religion tombe bientôt sous un gouvernement absolument militaire. » Et il avait bien raison de parler ainsi, lui qui voyait aux mascarades licencieuses, aux farces impies et sanguinaires de la république française, succéder un gouvernement qui, par une soldatesque disciplinée, se soumettait les hommes qui s'étaient révoltés contre Dieu, et qui voulait tout façonner à sa fantaisie, les lettres, les arts, les universités, les consciences elles-mêmes, jusqu'à ce que son audace se brisât contre la constance du sacerdoce chrétien. 

Arrêtons-nous ici un peu, N. T. C. F., et de la cîme où nous sommes arrivés jetons un regard sur le chemin que nous avons fait. En voyant la guerre obstinée que l'on déclare à l'Eglise catholique au nom de la civilisation, nous avons voulu rechercher si par hasard l'Eglise serait devenue, à la suite de quelque malheur, impuissante à contribuer au perfectionnement moral de l'homme et au développement de la civilisation, de telle sorte qu'elle ne produisît plus les effets admirables que l'on a vus autrefois. Or, voilà qu'après avoir interrogé l'homme comme individu, l'homme dans ses relations avec ses semblables et dans la société domestique ou civile, il nous a suffi d'un examen tel qu'on peut le faire dans les limites naturellement très étroites d'une instruction pastorale, pour nous convaincre que les doctrines de l'Eglise renferment les germes les plus précieux de la civilisation, et que, mises en pratique, elles conduiraient infailliblement à la plus haute perfection morale que l'on puisse espérer sur la terre.

VIII

Mais les doctrines saintes comme sont celles que l'Eglise enseigne à ses enfants, ne produiraient qu'un effet bien insuffisant si elles demeuraient dans la sphère de la théorie. Pour que cet effet soit complet, il faut que ces doctrines prennent corps dans un Exemplaire vivant, sur lequel les hommes aient les yeux fixés pour se convaincre que ces doctrines ne sont nullement des idées qu'il suffit d'admirer avec la com plaisance que l'on met à regarder un beau tableau ou un magnifique panorama, mais qu'elles sont des vérités pratiques qu'il faut résolument tranformer en actes. C'est ainsi que l'entendaient les Gentils eux-mêmes, qui pensaient avec raison que les belles maximes, les sages leçons devaient rester lettre morte et être inefficaces à rendre le monde meilleur, tant qu'elles ne se seraient pas personnifiées dans un exemplaire vivant. Platon qui avait découvert tant et de si hautes vérités, soit par son génie naturel, soit par ses actives recherches dans les anciennes traditions, fermement persuadé que la parole écrite ou parlée ne pouvait être utile à rien de stable et de concluant, souhaitait avec ardeur que la vérité elle-même s'incarnât, et apparût visible aux yeux de tous. Cicéron, qui est non seulement un grand orateur, mais un philosophe éminent et un digne représentant de la sagesse latine parmi les Gentils, était amené par la même raison à faire les mêmes voeux. Sénèque, qui, malgré tout ce qu'on peut dire sur sa vie privée, écrivit néanmoins des paroles dignes d'un chrétien et eut probablement quelque teinture du christianisme, a parlé dans une lettre à Lucile, de la nécessité d'avoir devant soi un grand et noble exemplaire qui servît de modèle pour composer sa vie, et puisque les modèles de ce genre faisaient défaut, il lui conseillait, faute de mieux, de choisir les moins imparfaits comme, par exemple, Caton. 

Or, cette nécessité d'un modèle vivant et parfait qu'avaient entrevue les plus puissantes intelligences de l'antiquité païenne, est satisfaite pour le croyant. Cet exemplaire qu'ils avaient invoqué et désiré en vain, l'Eglise nous le montre en mettant sous nos yeux la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Verbe du Père, image substantielle de la bonté infinie, fait homme pour nous. Qu'il est beau, N. T. C. F., ce magnifique exemplaire que vous a donné l'Eglise et que l'Eglise a défendu contre les outrages des Gnostiques, des Ariens, de tous les hérétiques jusqu'aux protestants, jusqu'aux modernes incrédules qui par divers moyens, s'efforcent de le découronner de la divine lumière qui brille sur son front majestueux. 

Jésus est Homme-Dieu, et par conséquent il est la vertu illimitée, la perfection absolue. Il y a maintenant dix-neuf siècles que les individus, les peuples, les institutions s'efforcent de le contempler, et toujours ils ont quelque chose à apprendre de lui, une perfection nouvelle à lui emprunter, comme si c'était hier seulement qu'on ait commencé à l'imiter. Jésus-Christ, outre qu'il est un exemplaire divin et très parfait, est en même temps le plus complet parce qu'il se présente comme notre Maître dans toutes les conditions de la vie. La plus grande partie du genre humain se compose de pauvres d'ouvriers qui, à la sueur de leur front, doivent gagner leur pain, et qui arrivent à peine par leur travail à s'en procurer suffisamment pour eux et leur famille. C'est justement à cause d'eux que Jésus-Christ est né pauvre et qu'il a vécu pauvrement dans l'atelier de son père, s'occupant des modestes travaux d'un artisan.

O mes chers coopérateurs, vous qui êtes chaque jour témoins de tant d'angoisses et de privations que le monde ignore et qu'il refuse de voir pour ne point troubler sa joie profane, vous qui partagez souvent avec les pauvres votre maigre subsistance, et qui voudriez faire encore plus et encore mieux que cela envers les déshérités de la fortune et du monde, mettez sous les yeux des infortunés, chaque fois que vous le pourrez, l'exemple de ce divin Sauveur, dont la vue est notre plus grande consolation. Laissez dire vos accusateurs, qui croient pouvoir préparer au peuple une civilisation différente. Quant à vous, en procurant aux âmes le baume salutaire de la religion, vous rendez en même temps un grand service à la civilisation. 

Vous calmerez ces frémissements indignés et sauvages qui pourraient un jour dégénérer en actes de la plus atroce barbarie ; vous relèverez des âmes que la pauvreté aurait humiliées devant elles-mêmes et devant les autres, et qui, par les enseignements du Christ, sauront comprendre leur dignité, cette dignité royale qui leur a été conquise par le Christ, et qu'elles s'efforceront de conserver par l'honnêteté et par la pratique de toutes les vertus. 

Mais si Jésus Christ est, d'une part, le plus parfait modèle des pauvres, il est aussi, de l'autre, un modèle également parfait pour les grands et les rois de la terre. Jésus-Christ est roi, et il manifeste sa dignité de roi par l'empire absolu qu'il exerce sur la nature entière et sur les âmes des créatures raisonnables ; la nature s'humilie à sa voix, elle modifie, elle suspend le cours des lois invariables qui la gouvernent ; les vents se taisent, les tempêtes se calment, les aliments se multiplient, les âmes même les plus dures et plus perverses sont subjuguées par sa parole, par la fascination irrésistible de ses regards et de son visage. Mais cette puissance royale qu'il possède complètement, il s'en sert pour le salut des hommes, pour la satisfaction de leurs besoins, pour guérir les nombreuses infirmités qui les accablent, pour les réveiller du sommeil de fer de la mort, pour les affranchir de l'oppression de Satan, qui s'était emparé même de leur corps, pour les délivrer de la tyrannie encore plus dure et plus dangereuse des passions coupables qui les possèdent et des vices qui les souillent. Ah ! qui nous donnera, N. T. C. F., de voir tous ceux qui sont grands parmi leur semblables, tous ceux qui tiennent en main le sceptre et le frein du pouvoir, s'approcher de Jésus pour copier son image en eux mêmes et conformer leur vie à la sienne ? Nous verrons alors refleurir dans la société non-seulement les grands saints, mais les rois mémorables par leurs entreprises civiles, tels que Henri de Bavière, Etienne de Hongrie et Louis de France ! 

Jésus est père, non par une génération charnelle, mais par la génération infiniment plus élevée qui fait naître à la vie de l'esprit. Or, quel grand et sublime caractère ne faut-il pas pour modifier l'esprit des gens grossiers et en faire des hommes nouveaux ? Jésus s'applique avec une ineffable sollicitude à élever et à .changer en hommes doués d'un esprit nouveau ces disciples grossiers qu'il appelle autour de lui et qu'il prédestine à l'apostolat. Comme il s'accommode à leurs défauts et avec quelle sagesse il secourt leur faiblesse et les raffermit quand ils se montrent vacillants dans la foi ! Et lorsqu'il est sur le point de se séparer d'eux matériellement, et de retourner d'où il était venu, avec quelle tendresse de paroles il les recommande à son Père céleste, qui est aussi le leur ! 

O parents, si une étincelle de ce feu qui jaillit du discours de Jésus, rapporté par l'évangéliste saint Jean, s'allumait dans votre sein, combien gagneraient vos enfants et par eux combien la société civile gagnerait en perfectionnement moral ! Jésus-Christ ne dépendait de personne, parce qu'il était Dieu ; toutefois, il a voulu être soumis à sa vraie mère selon la chair et à son père putatif, pour enseigner aux enfants à être soumis avec affection aux auteurs de leurs jours et montrer que ceux-ci, de même qu'ils tiennent de Dieu le nom de père, empruntent aussi à Dieu les droits de la paternité sur leurs enfants. Si les jeunes gens regardaient cet exemplaire pour en faire leur modèle, ne serait-ce pas un remède efficace à une des plaies les plus sanglantes qui affligent notre époque, qui est l'impatience de tout frein et de toute loi ? Ces fils, en suivant l'exemple de Jésus-Christ, seraient respectueux pour l'autorité paternelle et sortiraient du foyer avec l'habitude de la discipline et soumis aux justes ordres de ceux qui ont le pouvoir et représentent Dieu dans le gouvernement des affaires. Nous trouvons un plaisir particulier à parler des beautés de ce modèle souverain, et volontiers nous nous étendrions à indiquer les trésors qui sont cachés en lui et la correspondance qui existe entre ces trésors et les perfections de la civilisation, si la longueur de notre écrit ne nous avertissait pas de finir bientôt.

Du reste, N. T. C, F. vous pouvez facilement élargir vous-mêmes cette démonstration, en considérant dans Jésus-Christ : l'ami, la force des faibles, le ferme défenseur du vrai, l'homme des grands et généreux sacrifices, et ainsi de suite. Jésus-Christ apparaît véritablement comme une source de vie pour quiconque s'approche de lui et s'efforce de mettre en pratique les belles et salutaires doctrines qu'il a prêchées

Sous l'empire de cette réflexion, l'illustre et valeureux défenseur de la divinité du Verbe, qui fut le grand Athanase, s'écriait : Jésus-Christ, qui est éternellement immuable, est venu parmi nous, afin que les hommes eussent dans la justice immuable du Verbe un modèle de vie et un principe stable de justice (Contra arianos, III, 13). Augustin exprime en d'autres termes la même pensée ; il s'écrie que Jésus Christ, dans toute sa vie sur la terre, au milieu des hommes dont il a pris la nature, est la règle suprême des moeurs (De vera Relig., XVI). Il ne faut pas s'étonner que les Pères de l'Eglise combattissent ainsi les maximes opposées, puisque nous les voyons répétées presque mot à mot par ces malheureux qui ont surgi parmi nous pour nier la divinité du Sauveur. Il suffit de citer, entre beaucoup d'autres, les paroles du plus audacieux d'entre eux, lequel, fasciné par la lumière qui environne Jésus-Christ, était obligé de saluer en Lui : "Celui qui eut une détermination personnelle très fixe, laquelle surpassa en intensité celle de tout autre créature, à tel point qu'elle dirige encore aujourd'hui les destinées de l'humanité." (E. Renan, Vie de Jésus, p. 46). Plus loin, il entonne pour ainsi dire un hymne en disant : "Tu assisteras du sein de la paix divine aux conséquences incalculables que tes actes apportent avec eux....

"Pendant des milliers d'années le monde voudra rechercher en toi l'exemplaire sur lequel il voudra conformer sa vie troublée par nos contradictions. Tu seras l'étendard autour duquel se livreront les batailles les plus acharnées ; mille fois plus vivant, mille fois plus aimé après ta mort que durant ton passage sur la terre, tu deviendras la pierre angulaire ds l'humanité, à tel point qu'enlever ton nom au monde serait véritablement ébranler ses fondements." (E. Renan, Vie de Jésus, p. 426)

IX

Pour résumer en quelques paroles tout ce que je vous ai dit dans cette lettre pastorale, si l'Eglise possède une doctrine qui, observée et pratiquée dans la vie, doit infailliblement conduire ses enfants à un merveilleux perfectionnement moral, et leur procurer la douceur, la pureté des moeurs, la cordialité et l'agrément des relations ; si elle possède ce que les sages du paganisme avaient souhaité en vain,
l'exemplaire, suprême, parfait, absolu de toute vertu et de tout sentiment généreux ; si elle n'a jamais permis que sa doctrine fût altérée, ni que l'exemplaire divin fût déshonoré par les négations blasphématoires et les attaques aveugles de ses ennemis ; si enfin les doctrines prêchées par elle et l'exemplaire qu'elle propose à notre imitation ont suffi dans le passé à produire des effets merveilleux, manifestement surhumains, il est clair qu'il ne peut y avoir aucune bonne raison pour bouleverser le monde en arrachant la civilisation aux influences bienfaisantes de l'Eglise et en la confiant à des mains barbares qui ne peuvent qu'aboutir au plus cruel carnage.

X

Quels sont donc les fruits qu'ont recueillis les moeurs publiques et quels sont les avantages qu'ont retirés les relations mutuelles de cette funeste lutte, entreprise sous le spécieux prétexte de conduire la civilisation à de nouvelles et plus hautes destinées ? Nous ne pouvons que mentionner les grandes ruines qui fument sous nos yeux, mais cette seule mention suffit à nous en instruire convenablement. La morale arrachée aux mains de l'Eglise et dépouillée par trahison de ses bases religieuses, est demeurée flottante dans les airs, elle a cessé d'être la règle autorisée des actions, elle est devenue le jouet et le vil instrument de tous les appétits. On a inventé une morale pour chaque siècle, pour chaque climat ; on a même permis à chacun de la violer selon ses caprices.
"L'homme, a osé écrire un impie contemporain, sanctifie ce qu'il écrit, et embellit des fleurs de l'imagination tout ce qu il aime" (
E. Renan, Revue des Deux-Mondes, oct. 1862).  N'est-il pas après cela facile de se permettre, comme les auteurs de ces théories en donnent l'exemple, de faire l'apologie de ce qui est déshonnête, d'appeler divin le plaisir des sens, d'insulter aux lois de la pudeur, pour courir après la beauté qui s'enfuit comme l'ombre et qui, dans tous les cas, est destinée à élever notre âme vers Dieu comme une échelle qui nous conduit à lui, qui est la source supérieure de toute chose précieuse et charmante ?

Voilà les fruits que porte l'immense rébellion née au milieu du monde. Ces fruits ne nous promettent pas, comme vous pouvez vous en apercevoir, les progrès désirables de la civilisation, mais nous donnent les frissons que fait éprouver à son approche cette pire espèce de barbarie qui naît d'une civilisation corrompue. Ces funestes effets devraient avertir les imprudents et les détourner de suivre les maîtres pervers en les tenant unis à l'Eglise par des liens étroits et indissolubles. Mais malheureusement nous voyons qu'il n'en va pas ainsi et que la fortune sourit aux séducteurs. Quand la sollicitude que nous devons avoir pour vos âmes nous porte à rechercher la raison de ce fait, il nous semble la trouver en partie dans les efforts sataniques que l'on fait pour pervertir les âmes, en partie dans l'éclat dont ils entourent l'objet qu'ils prétendent vouloir favoriser. La civilisation est un nom qui sonne agréablement à l'oreille et beaucoup de gens, s'arrêtant au nom, ne recherchant pas avec soin de quelle civilisation on parle ni par quels moyens elle est produite, ni à quel but elle doit tendre, d'où vient que l'on change pour de l'or pur ce qui n'est autre chose qu'un métal sans valeur. 

C'est à vous, mes chers coopérateurs, qu'il appartient de prouver, aux yeux de ceux dont vous dirigez les âmes, que la civilisation honnête, légitime, non-seulement n'est point compromise ni repoussée par le Pape et les évêques, pas plus que par ceux qui sont fidèles à l'Eglise, mais que cette civilisation, au contraire, n'a pas de plus vaillants et de plus actifs défenseurs. 

Puisque nos adversaires, privés de meilleurs arguments, se servent de mensonges, vous devez les suivre pas à pas et opposer aux calomnies, aux hypocrisies honteuses, la lumière des raisons et la preuve incontestable des faits. 

Le Seigneur bénira vos efforts et, les préjugés étant détruits dans les esprits, il vous sera plus facile d'ouvrir leur entendement pour y déposer la semence de la parole et la rosée de la grâce qui lui fait produire les plus doux fruits de vie. Les tentatives de séduction se multiplient de toutes parts, et c'est dans la même proportion que doivent croître nos efforts pour sauver d'une ruine certaine les âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ. 

Ici, N. T. C. F., en écrivant ces lignes, notre coeur est envahi par une immense douleur, car nous devons annoncer l'affreuxmalheur qui vient de couvrir de deuil le monde catholique, et qui accroît les difficultés au milieu desquelles se trouve l'Eglise. Ah ! quand nous commencions à dicter cette lettre, nous étions bien loin de supposer que nous serions inopinément privés de notre glorieux Pontife, de notre Père chéri ! Nous espérions le voir recouvrer encore une florissante santé et lui demander pour vous sa bénédiction apostolique en échange de vos filiales supplications pour ce chef bien-aimé. Dieu, dans ses desseins, en a disposé autrement ; il a voulu lui accorder la récompense à laquelle lui donnaient droit les longs et précieux services qu'il a rendus à notre commune mère l'Eglise, ses actes immortels, ses souffrances supportées avec tant de constance, de dignité et de fermeté apostolique. Oh ! nos chers coopérateurs, n'oubliez pas de recommander au saint sacrifice cette âme où Dieu avait gravé une si vaste empreinte de lui-même, parlez à vos fils de ses mérites, et dites-leur tout ce que le grand Pontife Pie IX a su faire, non-seulement pour l'Eglise et pour les âmes, mais encore pour étendre le règne de la civilisation chrétienne.

Priez, mes très chers frères et mes très chers fils, priez Dieu qu'il daigne accorder promptement à son Eglise un nouveau Chef ; priez-le aussi pour qu'il le couvre de sa protection lorsqu'il sera élu, afin qu'il puisse, au milieu des tempêtes rugissantes, conduire au port si désiré la nacelle mystique confiée à sa direction. 

Pensez aussi dans vos prières à nous qui vous accordons de tout coeur notre bénédiction pastorale.

Rome, hors de la porte Flaminienne,

10 février 1878.

J. card. Pecci,
évêque de Pérouse