La Secrétairerie d'Etat

Le Cardinal Franchi

Le Cardinal Nina

Lettre du Cardinal Nina à Mgr l’archevêque d’Aix au sujet du Denier de Saint-Pierre, 4 octobre 1878

Illustrissime et révérendissime Seigneur,

Sa Sainteté a reçu dans ses mains augustes l’écrit respectueux signé de Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime et de quatorze de ses collègues : écrit dont le but est d’exposer la nécessité de donner une impulsion nouvelle à l’œuvre du Denier de Saint-Pierre et de faire ainsi face aux besoins croissants du Saint-Siège, fruits de la persécution dont la sainte Eglise est toujours plus affligée de la part de ceux qui gouvernent cette malheureuse Péninsule. Le désir spontané que, par cet acte, les prélats français si distingués manifestent de venir en aide au Siège apostolique, a profondément ému le cœur de Sa Sainteté. Ce désir prouve une fois de plus que jamais, à notre époque, les épreuves de ce même Siège ne se sont aggravées sans que l’épiscopat de votre noble et généreuse nation ait pris à tâche de défendre et de protéger les droits de l’Eglise, de le consoler dans ses afflictions et de le secourir dans les détresses financières auxquelles la Révolution l’a réduit, au point de lui rendre toujours difficile et quelquefois pratiquement impossible le gouvernement de l’Eglise universelle.

On ne peut assurément en douter le moins du monde : le dévouement filial dont ce vénérable épiscopat fait preuve envers le Saint-Père, et le vif intérêt qu’il prend au sort de la catholicité entière, sont les vrais et principales causes des bénédictions et des grâces célestes dont le Seigneur le comble si visiblement. En effet, non seulement le clergé et le peuple français le respectent plus qu’à toute époque de l’histoire, mais les adversaires mêmes de notre religion sainte, pourvu qu’ils ne soient pas gâtés par le souffle des plus viles passions, s’inclinent devant lui en signe de respect et de vénération, et reconnaissent en lui une des plus pures et des plus grandes gloires de notre siècle.

Quant à la demande qui forme l’objet de l’écrit ci-dessus mentionné, à savoir : s’il convient, en présence de l’accroissement des besoins du Saint-Siège, de donner aux collectes du Denier de Saint-Pierre une organisation stable, générale, légale, consacrée par le Souverain Pontife avec la majesté de sa souveraine sanction, afin que l’entreprise soit couronnée d’un plus grand succès, le Saint-Père, après avoir tout mûrement pesé, ne croit pas, dans sa haute sagesse, devoir se prononcer sur la proposition qui lui est faite.

Jusqu’à présent, cela est hors de doute, toutes les fois que, soit en France, soit dans tous les autres pays de la catholicité, l’épiscopat a fait appel au dévouement filial des fidèles envers le Père commun, ils ont répondu avec une spontanéité et une générosité dont seuls sont capables les peuples qui sentent profondément l’incomparable honneur et l’inappréciable bienfait d’être des Etats rachetés par le sang de Jésus-Christ, et de pouvoir faire partie de la véritable Eglise fondée par notre divin Sauveur.

Ce fait honore grandement la fidélité et l’attachement des peuples catholiques à la chaire suprême de la vérité ; mais il semble aussi devoir conseiller au Souverain Pontife de laisser, comme par le passé, à leur spontanéité le généreux concours des pieuses offrandes que l’on dépose à ses pieds avec tant de zèle et de constance.

Il est aussi un autre fait incontestable : toutes les fois que les ennemis de l’Eglise ont, par leur dureté, contraint le Souverain Pontife de supporter de nouvelles dépenses et cherché à lui rendre encore plus pénible l’exercice de son saint ministère, les populations catholiques ont partout admirablement correspondu aux invitations de leurs ordinaires, et, de plus, accepté volontiers les moyens les plus efficaces, qui leur étaient proposés, d’effectuer la grande et noble entreprise dont il est question.

C’est pourquoi le Saint Père préfère laisser entièrement au zèle et à la prudence de l’épiscopat catholique le soin d’organiser, dans la forme qu’il jugera la plus opportune, les quêtes destinées à encourager à propos les offrandes, en les rendant plus faciles soit aux collecteurs, soit aux personnes qui y contribuent, et tenant compte, de plus, en cela des conditions locales dans les diverses parties du monde catholique.

D’ailleurs, rien ne répugnerait plus au cœur du Père commun des fidèles que de paraître leur imposer non-seulement ces offrandes, mais aussi les proportions et le mode dans lesquels elles se devraient faire.

L’immense confiance dont les évêques se trouvent, de nos jours, justement honorés par tous les peuples quelconques de la catholicité, rend plus que certain le plein succès de l’entreprise en question, quel que soit le moyen que prescrivent les prélats. Si les peuples n’oublient pas qu’on a enlevé au Souverain Pontife le domaine temporel comme la source des moyens nécessaires pour son propre entretien et pour le gouvernement de l’Eglise universelle, il leur sera facile de comprendre que le Saint-Siège ne pourra vivre et remplir sa bienfaisante mission dans tout le monde sans le généreux concours des fidèles, tant qu’ils n’auront pas eu la consolation de la voir rentré dans ses légitimes possessions.

De plus, qui ne le sait ? pour gouverner l’Eglise, pour la tranquillité des consciences, pour la marche régulière du gouvernement des diocèses et des congrégations romaines, composées de cardinaux, de prélats, de consulteurs et d’employés, sont nécessaires. Le nombre de ces derniers est bien restreint, si on veut le comparer à celui de n’importe quel gouvernement séculier. Néanmoins le zèle vraiment sacerdotal et l’esprit de sacrifice dont ils donnent des preuves constantes et sans nombre, suppléent autant que possible au manque trop croissant des bras ; ajoutez à cela qu’ils reçoivent des émoluments et des rétributions fort modiques. De plus, le manque de bras vient de la privation des moyens soustraits à presque tous, l’un après l’autre, au gouvernement de l’Eglise universelle.

L’usurpation de la souveraineté temporelle du Pontificat, malgré les promesses souvent répétées de ceux qui voulurent s’en rendre coupables, fut bientôt suivie de la confiscation des biens ecclésiastiques, de la disparition des ordres religieux, de l’usurpation des couvents, des bibliothèques, des musées et des biens de toute espèce leur appartenant ; et, ce qui est plus terrible lorsqu’on considère l’avenir, cette usurpation de la souveraineté temporelle mit ces mêmes institutions dans l’impossibilité où elles se trouvent d’ouvrir des séminaires, des collèges et des noviciats : tandis qu’auparavant tout ces trésors venaient en aide au Chef de l’Eglise dans la lourde charge du gouvernement de deux cent millions d’âmes.

Aujourd’hui, qui ne le sait ? rien ne reste de tout cela, et pourtant les besoins sont plus grands. En effet, outre les secours qu’il faut donner aux religieux et aux religieuses pauvres, elles aussi cruellement frappées, le Pape doit pourvoir à l’entretien personnel de ces évêques que ne veulent point reconnaître ceux qui gouvernent actuellement l’Italie, et souvent aussi aux autres besoins de leurs diocèses et à l’entretien de leurs séminaires. A une si grande tyrannie se joignent les menaces, déjà réalisées en quelques lieux, de refuser le traitement aux ecclésiastiques même nommés à quelque office et bénéfice par des évêques non reconnus. Au milieu de si grands orages, l’âme du Saint-Père est encore brisée à la vue de l’horrible spectacle que présentent les écoles athées dans lesquelles le peuple de cette capitale de la chrétienté est élevé, sans qu’il soit permis au Suprême Hiérarque, au maître infaillible et au Gardien de notre sainte doctrine d’y opposer des écoles où ses sujets et ses fils puissent recevoir une éducation saine.

A ce sujet, il ne sera pas hors de propos de faire connaître ceci : tandis que, des Amériques et des pays pas encore chrétiens, le Saint-Père reçoit des demandes continuelles pour l’envoi de missionnaires, de délégués, de représentants du Saint-Siège, soit pour sauvegarder dans ces lointaines régions ce qui y constitue déjà les intérêts de l’Eglise, soit pour gagner de nouvelles âmes à la Foi et à la civilisation, le cœur lui saigne de ne pouvoir accueillir ces demandes, vu sa déplorable pénurie de ressources et de personnes.

Enfin le Saint-Siège, aux justes applaudissements des catholiques et même de tout homme de sens et d’honneur, fournit un traitement, modeste il est vrai, mais qui n’en constitue pas moins pour lui une lourde charge, aux anciens employés du gouvernement temporel. Sans ses subsides ils resteraient abandonnés à la plus affreuse misère, et supporteraient plus difficilement les cruelles vexations de la Révolution triomphante ; car elle ne peut pardonner leur fidélité et leur dévouement au Souverain Pontife, fidélité et dévouement qui prouve jusqu’à l’évidence combien grande était l’affection que le gouvernement des Papes avait su inspirer à ses sujets.

Les encycliques, les allocutions, les discours du Souverain Pontife et tous les actes du Saint-Siège révèlent assez les douleurs qu’il souffre. C’est pourquoi, si les évêques les rappellent au souvenir des catholiques, ceux-ci sans doute se sentiront le besoin urgent de continuer, comme ils l’ont fait jusqu’ici, à leur envoyer spontanément des offrandes. En conséquence, le Saint-Père, en témoignant aux évêques sa gratitude pour leur intention de redoubler de zèle et d’encourager beaucoup plus les collectes du Denier de Saint-Pierre, veut leur laisser, comme je l’ai dit plus haut, le soin de faire connaître l’accroissement des besoins du Siège apostolique et d’établir les moyens qu’ils croiront les plus pratiques et les plus propres à atteindre le but désiré. Il leur recommande d’emprunter aussi le secours de la presse catholique, laquelle mérite des éloges pour tout ce qu’elle a fait depuis tant d’années et ce qu’elle fait encore en faveur du Denier de Saint-Pierre.

Après cela, il ne me reste qu’à déclarer à Votre Seigneurie illustrissime et révérendissime, toujours au premier rang quand il s’agit de prendre de nobles et généreuses initiatives pour le bien de l’Eglise, que Sa Sainteté lui accorde, ainsi qu’à des vénérables collègues, signataires du susdit écrit, une bénédiction particulière. Votre Seigneurie voudra bien leur communiquer la présente lettre.

En attendant, je tiens à honneur de me déclarer, avec les sentiments de l’estime la plus distinguée, de Votre Seigneurie illustrissime et révérendissime, le serviteur,

L. Cardinal Nina.
Rome, 4 octobre 1878