LE TIERS-ORDRE DE St FRANCOIS

Allocution prononcée le 26 novembre 1873, à Assise, 
par le cardinal Pecci, 
à l'occasion de sa nomination comme Cardinal Protecteur du Tiers-Ordre de St François


Quand Sa Sainteté Pie IX a daigné me nommer, il y a quelques jours, protecteur de la Confrérie primaire du Tiers-Ordre, érigée en cette ville depuis tant de siècles, alors mon coeur débordait de joie. Dévoué depuis ma tendre jeunesse au glorieux patriarche d'Assise et grand admirateur de ses vertus héroïques, j'ai regardé toujours le Tiers-Ordre, fondé par Lui, comme une institution divinement inspirée, pleine de sagesse chrétienne et de fruits abondants pour la religion et l'humanité tout entière.

L'expérience et l'histoire sont là pour confirmer mes paroles. Je me réjouis donc de me voir élevé à l'honneur qui m'est échu d'en être le protecteur, et aussi je suis heureux de me trouver au milieu de vous pour prendre sur moi la charge de mon nouvel office. 

Comme protecteur, il m'est, agréable de pouvoir vous assurer que, de mon côté, j'employerai tout mon zèle et tous mes soins pour faire prospérer le plus possible votre sainte institution, afin qu'elle reçoive un plus grand accroissement, une force nouvelle. Ainsi cet arbre de la vie éternelle étendra avec plus de vigueur encore ses branches rajeunies.

Cependant, mes efforts et mes soins ont besoin de votre coopération, afin de pouvoir arriver à mon but désiré. Aussi, non-seulement je pense, mais je suis assuré que tous vous êtes persuadés de la noblesse de l'entreprise et des fruits précieux que votre Ordre peut engendrer. Remplis de cette pensée, vous redoublerez vos efforts pour continuer à marcher avec zèle et persévérance dans ce sentier, que vous avez déjà si glorieusement parcouru. 

Ah ! je le sais, les insensés du siècle vous diront  que votre institution est une oeuvre d'égoisme, une oeuvre d'obscurantisme, une oeuvre rétrograde, ne répondant nullement aux exigences des temps modernes. Mais vous serez fermes dans votre conviction, vous rirez de leurs dires; vous serez les invincibles champions qui, intrépides, subirez leurs sarcasmes, et ayant toujours devant les yeux l'origine et la nature de votre institution ainsi que le but sublime auquel elle tend, vous triompherez glorieusement d'eux et les réduirez facilement au silence : la vérité seule aura la victoire.
Et, en effet, vous connaissez bien quelles furent les conditions morales du monde chrétien au commencement du XIIIe siècle. Un attachement sans bornes aux biens de la terre et à la volupté ; un désir effréné de contenter ses passions ; de seconder ses caprices et, par conséquent, une torpeur pour les choses divines, une négligence, une ignorance, j'allais dire un mépris pour la religion, et un esprit altier et rebelle à toute autorité divine ou humaine, voilà les traits saillants de ce siècle. 

Ne dirait-on pas que je viens de tracer un tableau fidèle des vices de nos temps actuels ? Eh bien, c'était justement à la vue de ces misères que votre magnanime citoyen François - dont la vie admirable, pour parler avec le poète, se chante mieux dans la gloire du ciel, - gémissant au fond de son coeur rempli d'un zèle surhumain, qui est le propre des grandes âmes destinées par la Providence divine à réparer les dégâts produits par la malice humaine, François, disons-nous, quoique fils d'un simple négociant, forma le désir de réparer ces grandes ruines et de faire revivre dans le coeur des mortels la flamme d'amour qui dévorait le sien. Ému et animé de l'esprit de Dieu, François, jeune encore, se dépouilla de tous les biens paternels, dit un adieu généreux à tout ce qu'il y a de terrestre et de mondain, se couvrit de pauvres haillons et, faible et dépourvu de tout, il commença avec un espoir inébranlable de réussite un nouvel apostolat, celui de prêcher la pénitence et la charité. Sa voix, fortifiée et corroborée par son généreux exemple, gagna dès le commencement un grand nombre d'imitateurs, qu'il réunit dans un couvent, afin de les mieux préserver contre la contagion mondaine. De plus, il les consacra à Dieu par le triple voeu d'une pauvreté absolue, de la chasteté et de l'obéissance, et leur enjoignit la ferme résolution de suivre l'Evangile jusqu'au dernier conseil de perfection, afin qu'ils pussent d'une manière plus avantageuse et plus sûre marcher sur les traces du Christ.  

C'est pour cela qu'il institua l'Ordre des Frères Mineurs et des Pauvres, Dames de Sainte-Claire, appelées aussi Clarisses. Cependant on n'avait pas encore pourvu aux besoins de la grande multitude des fidèles qui se trouvaient dans l'impossibilité de mener la vie monastique. Le saint homme s'en aperçut et voulut à toute force y remédier. Et, en effet, il y pourvut en établissant un nouvel institut ouvert à tous sans distinction de condition et de sexe. Grâce à une fidèle observance de la loi évangélique et d'une abnégation spontanée de soi-même, grâce à l'exercice de la vertu et à l'esprit d'oraison et de pénitence, il pensa à former une seule famille de tous les chrétiens vivant dans le monde et au milieu de leurs affaires, mais non sans participer à son esprit. Et cet institut fut justement le Tiers-Ordre dont vous avez le bonheur de former la partie la plus belle et la plus distinguée. Par ceci vous comprenez comment la vocation spéciale des Frères Mineurs et des Pauvres Dames s'étendit à tous les fidèles, comment l'esprit de saint François se communiqua à tout l'univers, comment en un mot il réalisa sa pensée prédominante de sanctifier le monde par le détachement des biens terrestres et par l'amour de Dieu. 

Le Seigneur bénit, vous le savez, l'oeuvre de son humble et fidèle serviteur, elle produisit des résultats merveilleux et le Tiers-Ordre se propagea sur toute la terre comme un vaste incendie de l'amour divin. Une prodigieuse multitude de gens de tout rang et de toutes conditions accourut bientôt : rois, empereurs, évêques, cardinaux, papes se mêlèrent au peuple pour se faire inscrire dans ce nouvel institut, et les premiers fruits, qui ne tardèrent point à se manifester, furent une réforme inespérée des moeurs, un retour général à la piété et à la religion de leurs pères, et enfin un grand désir pour la vertu. Ces beaux résultats engageaient les successeurs de saint Pierre à exalter par les plus magnifiques éloges le Tiers-Ordre et à l'enrichir de tous les trésors que l'Eglise a mis dans leurs mains. 

Nous pouvons donc conclure avec raison qu'un sincère attachement au Tiers-Ordre dont nous parlons ici vaut autant qu'un attachement à un institut éminemment catholique, à un institut approuvé par le consentement unanime de tous les vrais chrétiens, à un institut maintes fois déclaré saint, méritoire et conforme à la perfection chrétienne, par l'oracle du Vatican. 

Travailler donc au bien-être et à l'accroissement d'un tel Ordre, est la même chose que coopérer efficacement à une oeuvre de la plus grande utilité religieuse, morale et civile, équivaut, disons-nous, à apporter un remède salutaire aux maux multiples dont souffre la société et à faire renaître sur la
terre le règne de la vertu et spécialement de la charité : que peut-on imaginer de plus opportun et de plus conforme aux exigences de nos temps actuels ?

Oh ! fasse le Ciel qu'au milieu de tant de misères et de crimes qui nous affligent et au milieu desquels nous sommes forcés de vivre, nos yeux puissent voir une grande multitude venir se réfugier sous l'égide du pauvre d'Assise ! Oh ! alors nous verrions avec assurance, en eux, d'autres instruments de la main de Dieu pour redonner à la terre la tranquillité perdue et la paix tant désirée !

Le pieux mouvement qui a commencé à se manifester dans les derniers temps, spécialement dans notre Italie, vers le Tiers-Ordre Séraphique, nous remplit d'une grande joie et d'un doux espoir. Il n'est pas nécessaire de vous rappeler ici tous les obstacles, car il suffit de se rendre docile dans la main du Tout-Puissant et de suivre avec promptitude la voix de l'agneau divin partout ou elle se fait entendre. Et si ma parole a quelque influence sur vous, si au milieu de vous j'ai quelque autorité, je m'en servirai pour vous exhorter d'une manière spéciale, vous, disons-nous, qui formez la confraternité primaire du Tiers-Ordre, qui avez eu pour berceau la terre même natale de votre très-saint Patriarche, vous qui avez eu le bonheur d'avoir appris à vivre près des cendres vénérées de saint François et de ces grands hommes qui ont été ses premiers disciples. Ah! soyez comme le centre d'où dérivent tout mouvement et toute force aux autres congrégations. Oui, si dans ce monde pervers et corrupteur vous êtes appelés à représenter la congrégation primaire du Tiers-Ordre, si vous vivez dans la patrie du Père Séraphique, enseignés par les lumineux exemples de sa vie, remerciez-en Celui qui est la source de tout bien, montrez-vous dignes de cette grande grâce et de la mission sublime à laquelle vous avez été destinés. Remplis du zèle dont brûlait le saint patriarche, soyez la force de vos confrères des autres cités et provinces, non-seulement par paroles, mais plus encore par un complet détachement des choses terrestres, par une exacte observance de la règle de votre institut, par l'exemple d'une vie sans tache et par un saint courage victorieux de tout respect humain. Oui, soyez enfin l'aiguillon qui pousse les autres à entrer dans le même chemin au commencement et au milieu duquel se trouve la vertu et dont le bout est la même bienheureuse patrie du Ciel.

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LETTRE ENCYCLIQUE 
AUSPICATO CONCESSUM, 
sur le Tiers-Ordre de Saint François, 
du 17 septembre 1882