< Blason du Pape Léon XIII >< Discours de Pontifice maximo eligendi >< Circulaire du Sacré Collège du 19 février 1878 à l'occasion du conclave >

PONTIFE SUPRÊME

ARMES DU PAPE LEON XIII

Armes du Pape Léon XIII


Blasonnement 
D'azur, au pin de sinople (à enquerre) posé sur une terrasse de même, 

adextré en chef d'une comète d'or et accosté en pointe de deux fleurs de lys du même ;

à la fasce arquée, brochant sur le tout.



Discours de Pontifice maximo eligendi
adressé aux cardinaux de la Sainte Eglise Romaine dans la Chapelle Sixtine 
par Mgr François Mercurelli
le XII des calendes de mars (16 février) 1878

Eminentissimes Pères,
Ayant à parler devant cette sainte Assemblée de l'élection du souverain Pontife, je me sens ému non moins par l'auguste majesté de mon auditoire que par l'ampleur et la gravité du sujet. Mais mon esprit plaisant à considérer que vous m'avez appelé à cet honneur, bien que je ne fusse désigné par aucun mérite, et que, même, je fusse presque un inconnu ; réfléchissant en même temps que je ne puis rien avancer qui ne soit très connu de votre sagesse, de votre expérience et de votre religion, je me rassure et me raffermis ; aussi, me confiant pleinement à votre bienveillance, je dirai ingénument en peu de mots tout ce que m'ont suggéré les circonstances des choses et des temps actuels par rapport au sujet qui m'est proposé.

Si jamais il a fallu que celui qui doit être mis à la tête de l'Eglise universelle fût appelé de Dieu comme Aaron, certes, c'est maintenant surtout que cela est nécessaire : car, soit par le fait des hommes soit par la volonté de la divine Providence, cette Eglise est placée dans des circonstances extraordinaires. A la vérité l'Eglise en sa vie militante a dû lutter de tout temps soit contre les empiétements des puissants, soit contre la licence des moeurs, soit contre l'erreur, le schisme et l'hérésie. Mais ces difficultés lui venaient de tel ou tel prince, elles s'attaquaient à tel ou tel droit, à tel ou tel dogme, elles troublaient telle ou telle nation, tandis qu'aujourd'hui c'est dans le monde entier que les peuples ont médité des desseins pervers et que les princes, sourdement ou à visage découvert se sont réunis contre le Seigneur et contre son Christ. 

Le caractère même de la révolte est tout à fait différent, car, lorsque le Saint-Siége est privé de son autorité civile, lorsqu'il est dépouillé de son autonomie temporelle c'est surtout l'amoindrissement et la destruction de son autorité spirituelle qu'on veut atteindre. Pour ce qui est de la foi, ce n'est pas tel ou tel droit, tel ou tel dogme particulier qui se trouve attaqué ; ce sont toutes les erreurs connues qui, d'un même effort, se portent à produire l'athéisme lui-même, au moyen duquel la hache est mise à la racine et au fondement de tout ce qui est juste et bien, de telle sorte qu'après dix-neuf conciles généraux, nous avons vu le concile du Vatican obligé d'affirmer l'existence de Dieu. 

C'est cette vérité que nous entendons, partout, un peuple corrompu tourner en mépris et en dérision ; c'est elle que nous voyons combattue par des pseudo-philosophes, soit au nom des doctrines du panthéisme et du matérialisme, soit directement par des sophismes, et cela aussi bien dans les chaires que dans les livres ; on en est même venu à ce degré d'impudence que, dans cette Italie même, on colporte un journal qui a pour titre l'Athée. Exemple inouï à coup sûr, car jamais pareille impiété n'eût été tolérée, non-seulement chez les chrétiens, mais chez les gentils eux-mêmes, témoin Protagoras, accusé d'impiété et condamné de ce chef, par les Athéniens, et dont les livres furent brûlés par décret public. 

Mais cela ne doit point vous étonner : celui qui jadis dans le ciel avait dit : Non serviam, qui a été et qui sera toujours l'adversaire acharné de son auteur et de ses oeuvres, a cherché parmi les hommes des associés dignes de lui, et se les étant attachés par les liens de la concupiscence et  de l'orgueil, il les a rassemblés dans des associations funestes qui, bien que condamnées plusieurs fois par l'Eglise, ont, grâce à la négligence et souvent à la faveur des gouvernements, grandi de telle sorte et conquis une telle puissance et une telle faveur, qu'elles ont envahi les cours de tous les princes et finalement se sont emparées de la direction des affaires. Or, ces associations, élevées dans l'esprit de leur chef et voulant satisfaire les désirs de leur père, ont déclaré la guerre à l'autorité divine et humaine ; usant toutefois de cette habileté, qu'elles mettaient aux prise, l'autorité humaine avec l'autorité sacrée, afin que celle-ci fût détruite par celle-là ; après quoi, l'autorité humaine, détachée de son plus solide fondement, serait facilement jetée à bas. C'est pourquoi, comme la révolte obéit par toute la terre à un même esprit, on la voit, par la même méthode et les mêmes moyens, se glisser partout, s'avancer, se fortifier, avec la seule différence que comportent le caractère et les moeurs des nations ; c'est à-dire qu'elle procède prudemment ou librement, violemment ou avec plus de modération, selon que le conseille la nécessité d'éviter l'indignation et l'émotion publique. 

Du reste, partout on dépouille l'Eglise, afin qu'elle ne puisse plus nourrir ses ministres et subvenir aux frais du culte ; on discrédite l'autorité religieuse par des lois, par les calomnies, par les moqueries ; on disperse les congrégation religieuses ; on supprime les séminaires et on soumet les clercs à la loi militaire ; on empêche les rapports spirituels du Saint Siège avec les évêques et les peuples ; par les amendes, l'exil, la prison, on ferme la bouche aux évêques et aux prêtres, afin qu'ils ne démasquent pas aux yeux du peuple les machinations scélérates des modérés et qu'ils ne puissent les affermir dans la foi et la piété des ancêtres ; on avilit le mariage ; on arrache à l'Eglise l'éducation de la jeunesse et de l'adolescence même, de crainte que le premier âge, étant imbu des saines doctrines, puisse s'écarter des mensonges ou bien venir à résipiscence après en avoir été trompé. 

Quant au pouvoir laïque, usurpant les droits de l'Eglise, il soumet à son jugement les lettres apostoliques, les ordonnances et les rescrits pontificaux ; il chasse les évêques de leurs sièges ; non-seulement il espionne les discours prononcés en chaire, afin d'incriminer la parole des orateurs, mais il surveille l'administration même des sacrements ; il confère aux laïques la gérance et la dispensation des biens ecclésastiques ; pour enseigner, il s'adresse à des maîtres pervers pour la plupart, afin de corrompre la jeunesse tout entière pour laquelle d'ailleurs il multiplie les occasions de débauches ; enfin, pour consommer le schisme, il accorde au peuple la faculté d'élire ses évêques et ses curés. Tout cela, de sa nature, est évidemment entrepris pour détruire le règne de Jésus-Christ ; d'ailleurs, il est clair qu'il faut rapporter à Satan ce que font ainsi ses coryphées, car ils le proclament l'auteur et le promoteur du vrai progrès, et c'est par un salut aux enfers qu'on a coutume de célébrer l'explosion des commotions présentes. 

Tous ces maux proviennent de l'enfer et de la malice des hommes. Mais si nous tournons les yeux vers l'ordre de la divine Providence, il nous semble voir qu'elle a décrété de confondre d'une manière extraordinaire et plutôt par l'évidence de faits étonnants que par le secours humain, la superbe et la folie des impies qui, se moquant de la divine institution de l'Eglise et l'attribuant à l'artifice des hommes et à de vaines fictions se sont vantés de la détruire. Et certes, quand autrefois le pouvoir temporel de ce Saint-Siége a été attaqué et même usurpé par l'ambition de quelqu'un, il s'en est trouvé un autre plus fort que lui pour rendre le patrimoine de l'Eglise à son Pontife. Autant de fois que l'hérésie et le schisme ont déchiré le vêtement mystique du Christ, au tant de fois des hommes remarquables par leur sainteté, leur science, leur force ont été suscités avec un mandat en quelque sorte marqué du sceau des miracles, de la prophétie et des dons célestes, pour réprimer l'envahissement des erreurs dissiper les ténèbres répendues sur les peuples, et après confirmation de la foi, pour tourner leurs forces à la défense de la vérité.  

Mais, en ce temps-ci, où il ne s'agit pas seulement de l'hostilité d'une nation mais d'une persécution soulevée contre l'Eglise dans le monde entier, ni d'une erreur particulière, mais de la somme de toutes les erreurs portée jusqu'à l'athéisme, non-seulement Dieu a laissé son Eglise regarder en vain autour d'elle sans trouver personne parmi les puissants pour la secourir ; non seulement il ne lui a donné aucun de ces hommes prodigieux qu'il lui avait accordé autrefois dans de moindres périls, mais il a laissé ses plus forts défenseurs mourir ou de mort naturelle, ou par le fer et le poison, ou en exil et en prison, et il a tenu les autres dans l'inaction par la crainte d'un plus grand dommage pour l'Eglise. Il restait du moins le souverain Pontife, que nous pleurons, la plus ferme colonne de l'Eglise, aussi admirable aux yeux de ses ennemis eux-mêmes pour sa constance à supporter l'adversité que pour son courage à défendre les saints droits, lui que tout le monde regardait comme un phare de salut et qui, par l'ornement de toutes ses vertus et sur tout par sa charité, sa libéralité, son affabilité, s'était si bien attaché tout le monde que ses paroles, même au sein de sa captivité, faisaient trembler les ennemis de l'Eglise les plus puissants eux mêmes, et réconfortaient merveilleusement toute la famille catholique affligée, en même temps qu'elles l'excitaient plus vivement au combat spirituel. Et, lui aussi, ce Père bien aimé, cet excellent soutien, Dieu nous l'a ôté, pour que nous ne mettions pas notre confiance en un homme. 

Cependant, tout en permettant que son Eglise fût privée de tous les secours humains, Dieu rattachait plus étroitement qu'au paravant l'épiscopat à son Chef par le lien de l'obéissance et de l'amour ; il ranimait la foi chancelante et presque éteinte dans le plus grand nombre et la confirmait dans les autres par de merveilleuses apparitions de la Mère de Dieu et d innombrables miracles ; il tournait les esprits des fidèles abattus par la destruction et le péril de la religion vers le Père commun, vers le centre de l'unité catholique et raffermis par lui il faisait d'eux un secours pour le clergé et l'épiscopat persécutés, il portait la lumière de l'Evangile jusqu'aux extrémités de la terre et aux royaumes fermés à la religion catholique ; il rétablissait la hiérarchie ecclésiastique depuis longtemps abolie en Angleterre et en Hollande, et il allait procurer le même bienfait à l'Ecosse ; il suscitait beaucoup de pieuses associations de familles religieuses qui, occupées à subvenir aux divers besoins des fidèles, pourvoyaient à l'intégrité et à la propagation de la foi ; il augmentait à ce point le nombre des croyants qu'il fallait créer pour eux des centaines de nouveaux sièges épiscopaux ; au souverain Pontife, réduit au besoin, il subvenait si largement par cette libéralité admirable de tous les fidèles, au milieu de tant d'épreuves publiques et privées, qu'il lui permettait d'accorder le traitement habituel à tous ceux qui avaient rempli des emplois militaires ou civils, d'élever des écoles, des collèges, des séminaires, de soutenir les évêques d'Italie privés de tout revenu et même de maison, d'entreprendre de grands travaux, de répandre de continuelles et d'abondantes aumônes sur les pauvres et souvent de venir en aide aux villes et citées, même dans les pays étrangers, dévastées par les incendies, les tremblements de terre et les inondations.

Par ces faits manifestes et vraiment merveilleux, Dieu montrait d'une main éclatante que l'Eglise est vraiment son oeuvre, et qu'il importe peu dès lors que les secours humains lui manquent et qu'on machine sa perte ; il se riait de ses ennemis en même temps qu'il inculquait aux fidèles la forte espérance d'une victoire d'autant plus insigne et plus grande, qu il montrait plus clairement qu'il s'était réservé à lui seul le succès. 

Mais quoi que ce soit que Dieu ait résolu de faire pour la gloire de son nom et l'avantage de la famille humaine, il a voulu non-seulement qu'on le lui demande instamment, mais que les hommes eux-mêmes y contribuent par leur concours. C'est pourquoi, Eminentissimes Pères, il nous a réunis pour lui préparer la voie et lui aplanir les chemins par l'élection d'un Pontife selon son coeur, capable de correspondre pleinement à ses desseins. Il ne m'appartient pas assurément d'indiquer les marques auxquelles on doit le reconnaître et que l'apôtre des nations a remarquablement décrites, et que les Pères de l'Eglise après lui ont énumérées clairement et en détail ; vous-mêmes vous comprendrez facilement avec quel soin ce choix doit être fait au milieu de la tourmente actuelle de l'Eglise, dans des conjonctures si périlleuses pour les âmes, dans un état de choses si troublé et si difficile, et vous saurez de quel zèle, de quelle charité, de quelle sagesse, de quelle fermeté doit être doué celui à qui sera confié le gouvernail de la barque de Pierre ballottée de toutes parts. 

Certes, ces qualités ne manquent pas au sein de votre illustre compagnie ; que votre religion éprouvée et ce zèle ardent dont vous brûlez pour l'unique gloire de Dieu et l'utilité de l'Eglise, vous portent donc comme spontanément à l'élection de celui qui réunissant en lui toutes ces vertus, pourra se montrer un digne auxiliaire de Dieu, et par cela même paraître appelé comme Aaron. Le monde catholique tout entier le demande ce Pontife de Dieu, et au milieu des angoisses que lui apporte des dangers chaque jour plus grands, il le réclame plus promptement de votre amour pour l'Eglise et de la maturité de votre jugement, certain d'avance que son espoir ne sera point trompé.

Circulaire du Sacré-Collége 
à l'excellentissime corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège
en date du 19 février 1878

Excellence,

La survenance inopinée de la mort du souverain Pontife Pie IX, de glorieuse mémoire, a profondément contristé les coeurs de tous les fidèles répandus dans le monde catholique ; elle a jeté plus spécialement dans la tristesse le Sacré-Collège qui, habitué à admirer de plus près les vertus sublimes et les actes glorieux du Pontife défunt, est à même plus que tout autre d'apprécier la perte irréparable que l'Eglise catholique a faite ces jours derniers.

La gravité de ce malheur public est pour lui d'autant plus sensible qu'appelé par les dispositions des saints canons et les constitutions pontificales à pourvoir aux besoins urgents de l'Eglise et du Siège apostolique vacant, il se trouve obligé de traverser, sans être guidé par son chef, les moments les plus graves et des difficultés plus sérieuses que jamais. 

Mais confiant dans la parole de Celui qui a promis sa divine assistance à l'Eglise, le Sacré-Collége est fermement décidé à remplir les devoirs sacrés que lui imposent les dignités éminentes dont il est revêtu et l'importante mission qui lui a été confiée. 

Personne n'ignore que les serments prêtés par tous ceux qui composent le Sacré-Collége, alors qu'ils ont été promus à la dignité cardinalice, leur prescrivent comme le plus strict des devoirs de défendre et de protéger les droits, les prérogatives, ainsi que les biens temporels de l'Eglise au prix de n'importe quel sacrifice, fût-ce même celui de leur propre vie. Or, ces serments ont reçu aujourd'hui une solennelle confirmation quand les cardinaux, réunis en une congrégation générale depuis la mort du regretté Pontife, ont renouvelé unanimement devant Dieu les serments précédents. Il ont voulu y adhérer de nouveau par un acte formel, et renouveler en outre toutes les réserves et protestations émises par le défunt souverain Pontife soit contre l'occupation des Etats de l'Eglise, soit contre les lois et décrets promulgués au détriment de l'Eglise et du Saint Siège apostolique. 

C'est pourquoi, au nom de leurs respectables collègues qui les en ont chargés, les cardinaux chefs d'ordre soussignés s'adressent à Votre Excellence pour lui donner communication de cet acte important, en la priant de le porter à la connaissance de son souverain, persuadés qu'il voudra bien y voir une défense des droits mentionnés plus haut, ainsi qu'une manifestation du sentiment des cardinaux, lesquels sont décidés à suivre la voie tracée par le Pontife défunt, quelles que soient les épreuves auxquelles ils puissent s'attendre au cours des événements. 

Et comme il convient que l'exercice du pouvoir ecclésiastique suprême, et spécialement l'acte important de l'élection du successeur de saint Pierre, reposent sur des bases solideset assurées, et ne soient point au contraire exposés aux agitations politiques, ni soumis aux intérêts ou à l'arbitraire d'autrui, le Sacré-Collége, dès l'instant de la mort du hiérarque suprême, a été obligé, non sans craintes et anxiétés, de se poser la question épineuse et ardue du lieu où il convenait que le conclave fût réuni. 

Si, d'une part, la nécessité de répondre, vis-à-vis des consciences anxieuses des fidèles, de la pleine et absolue liberté et indépendance du Sacré-Collége, dans des moments aussi graves et aussi décisifs pour l'Eglise, suggérait la pensée de chercher ailleurs un asile sûr et tranquille, de l'autre, les retards auxquels aurait été nécessairement exposée l'élection du Pontife romain conseillaient d'agir autrement, le premier des devoirs du Sacré-Collége étant aujourd'hui de s'occuper sans retard de donner un chef à l'Eglise veuve et un nouveau pasteur au troupeau désolé de Jésus-Christ.

Ce sentiment a prévalu sur toutes les difficultés, et a porté le Sacré-Collége à décider qu'il s'occuperait dans cette Ville, tant que sa liberté ne serait pas le moins du monde troublée, de l'élection immédiate du nouveau souverain Pontife. Cette résolution a été prise avec une tranquillité d'autant plus grande que, n'engageant l'avenir en aucune façon, elle laissait le futur Pontife complètement libre d'aviser aux moyens que le bien des âmes et l'intérêt général de l'Eglise lui conseilleraient dans les conditions pénibles et difficiles ou se trouve ce Siège apostolique.

Les cardinaux chefs d'ordre soussignés profitent de cette occasion pour confirmer à Votre Excellence les sentiments, etc.